‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 31 sur 45 · L'HOMME A LA TETE EN FORME DE SELLE · texte numérisé non relu

L'HOMME A LA TETE EN FORME DE SELLE

Après avoir pris le thé dans la yourta de Djam Bolon, je revins chez moi, et préparai mes bagages. Le lama Turgut était déjà là.

— Le rninistre de la Guerre voyagera avec nous, murmura-til. C’est nécessaire.

— Très bien, répondis-je, et je me rendis chez Olufsen pour l’emmener avec nous. Mais Olufsen m’annonça à ma grande surprise, qu’il était forcé de passer quelques jours encore à Ourga : décision qui lui fut fatale, car un mois plus tard Sepaïloff, resté commandant d’armes après le départ du baron Ungern, signala dans un rapport qu’il avait été tué. Le ministre de la Guerre, un jeune et vigoureux Mongol, se joignit à notre caravane. À environ neuf kilomètres de la ville, une automobile arriva derrière nous. Le lama eut le corps contracté d’un frisson et me regarda avec frayeur. Je sentais l’atmosphère de danger qui m'était maintenant familière, j’ouvris mon étui et dégageai le cran de sûreté de mon revolver.

L'automobile s’arrêta bientôt à côté de notre caravane. Sepaïloff nous salua très cordialement et demanda :

— Vous changez de chevaux à Khazahuduck ? Est-ce que la route traverse le col en face de nous ? Je ne connais pas le chemin et je dois rattraper un messager qui y est allé.

Le ministre de la Guerre répondit que nous serions à Khazahuduck le même soir et donna à Sepaïloff les indications nécessaires pour trouver la route. L'automobile s’éloigna à toute vitesse et, quand elle eût atteint la crête, il ordonna à un des Mongols, d’aller en avant au galop et de voir si elle ne s'était pas arrêtée quelque part de l’autre côté. Le Mongol donna un coup de cravache à son cheval et partit. Nous suivîmes lentement.

— Qu'est-ce qu’il y a ? demandai-je. Expliquez-moi.

Le ministre me dit que Djam Bolon avait reçu avis la veille que Sepaïloff avait formé le projet de me rattraper sur la route et de me tuer. Il me soupçonnait d’avoir excité le baron contre lui. Djam Bolon avertit le baron qui organisa cette colonne pour me protéger. Le Mongol revint nous dire que l’automobile avait disparu.

— Maintenant, dit le ministre, nous allons prendre une toute autre direction, si bien que le colonel nous attendra en vain à Khazahuduck.

Nous nous dirigeâmes vers le nord, à Undur Dobo, et le soir nous étions au camp du prince local. Nous prîmes congé du ministre, on nous donna des chevaux splendides et nous pûmes continuer notre voyage vers l’est, laissant derrière nous “l’homme à la tête en forme de selle” dont le vieux devin des environs de Van Kure m'avait averti de me méfier.

Après douze jours de marche, sans autres aventures, nous atteignîmes la première station sur la ligne chinoise du chemin de fer de l’est. De là je gagnai Pékin.

Entouré de tout le confort moderne de l’hôtel de Pékin, je me débarrassai de mes attributs de voyageur, de chasseur et de guerrier. Mais je ne pouvais cependant rejeter le charme mys-

térieux de ces neuf jours passés à Ourga où, quotidiennement, j'avais vécu auprès du baron Ungern, “Dieu Incarné de la Guerre”. Les journaux, rendant compte de la marche sanglante du baron à travers la Transbaïkalie, me ramenaïient à l'esprit le souvenir de ces journées. Aujourd’hui même, bien que plus de sept mois se soient écoulés, je ne puis oublier ces jours de folie, d’inspiration et de haine.

Les prophéties se sont réalisées. Environ cent trente jours après, le baron Ungern fut capturé par les bolcheviks par suite de la trahison de ses officiers et fut exécuté à la fin de septembre.

Le baron Ungern von Sternberg.. Comme un orage sanguinaire de Karma vengeur, il passa sur l’Asie centrale. Qu’a-t-il laissé derrière lui ? L’ordre du jour sévère qu’il adressa à ses soldats et qui se terminait par les paroles de la révélation de saint Jean :

“Que personne n’arrête la vengeance qui doit frapper le corrupteur et le meurtrier de l’âme du peuple russe. La révolution doit être arrachée du monde. Contre elle, la révélation de saint Jean nous a prévenus en ces termes : “Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate et parée d’or, de pierres précieuses et de perles ; elle avait à la main une coupe d’or pleine des abominations et de la souillure de ses impudicités. Et sur son front était écrit ce nom mystérieux : la grande Babylone, la mère des impudicités et des abominations de la terre. Je vis cette femme enivrée du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus.”

C’est un document humain, un document de la tragédie russe, peut-être de la tragédie mondiale.

Mais il restait une autre trace, plus importante encore.

Dans les yourtas mongoles, près des feux des bergers, Buriats, Mongols, Djungars, Kirghiz, Kalmouks et Tibétains racontent la légende née de ce fils des croisés et des corsaires.

“Du nord est venu un guerrier blanc qui appela les Mongols, les conviant à briser leurs chaînes d’esclavage qui tombèrent sur notre sol délivré. Ce guerrier blanc était Gengis

Khan réincarné et il prédit la venue du plus grand de tous les Mongols qui répandra la belle foi de Bouddha, la gloire et la puissance des descendants de Gengis, d’Ugadai et de Kublai Khan. Et ce temps viendra !”

L’Asie est réveillée et ses fils prononcent d’audacieuses paroles. |

Il serait bon, pour la paix du monde, qu’ils se montrassent les disciples des sages créatures, Ugadai et le sultan Bader, plutôt que de se mettre sous les auspices des mauvais démons de Tamerlan le Destructeur.

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