AU JARDIN BIENHEUREUX DES MILLE BEATITUDES
En Mongolie, pays des miracles et des mystères, vit le gardien du Mystérieux et de l’Inconnu, le Bouddha vivant, S. S. Djebtsung Damba Houtouktou Khan, Bogdo Gheghen, pontife de Ta Kure. C’est l’incarnation de l’immortel Bouddha, le représentant de la lignée ininterrompue de souverains spirituels régnant depuis 1670, qui se transmettent l’esprit toujours plus affiné de Bouddha Amitabba joint à Chan-ra-zi, l'Esprit Miséricordieux des montagnes. En lui est tout, même le mythe du soleil et la fascination des pics mystérieux de l'Himalaya, les contes des pagodes de l’Inde, la sévère majesté des conquérants mongols, empereurs de l’Asie tout entière, les antiques et brumeuses légendes des sages Chinois ; l’immersion dans les pensées des Brahmanes ; la vie austère des moines de l’Ordre Vertueux ; la vengeance des guerriers éternellement errants, les Olets, avec leurs Khans, Batur Hun Tagi et Gushi ; le fier héritage de Gengis et de Kublai Khan ; la psychologie cléricale réactionnaire des lamas ; le mystère
des rois tibétains commençant avec Srong-Tsang Gampo , l’implacable cruauté de la secte jaune de Paspa. Toute la brumeuse histoire de l’Asie, de la Mongolie, du Pamir, de l’Himalaya, de la Mésopotamie, de la Perse et de la Chine, entoure le Dieu vivant d’Ourga. Aussi ne doit-on pas s’étonner que son nom soit vénéré tout le long de la Volga, en Sibérie, en Arabie, entre le Tigre et l’Euphrate, en Indochine et sur les rives de l’océan Arctique.
Pendant mon séjour à Ourga, je visitai plusieurs fois la demeure du Bouddha vivant ; j’ai causé avec lui et j’ai observé sa vie. Ses savants marambas favoris m’ont longuement entretenu de lui. Je l’ai vu lire des horoscopes, j’ai entendu ses prédictions, j’ai consulté ses archives de livres anciens, les manuscrits contenant la vie et les prédictions de tous les Bogdo Khans. Les lamas me parlèrent avec franchise et sans réserve, la lettre du Houtouktou de Narabanchi m’ayant gagné leur confiance.
La personnalité du Bouddha vivant présente la même dualité que l’on retrouve dans tout le lamaïsme. Intelligent, pénétrant, énergique, il s’adonne en même temps à l’alcoolisme, qui a causé sa cécité. Lorsqu'il devint aveugle, les lamas tombèrent dans le désespoir le plus profond. Quelques-uns assurèrent qu’il fallait l’empoisonner et mettre à sa place un autre Bouddha Incarné ; les autres firent valoir les grands mérites du pontife aux yeux des Mongols et des fidèles de la religion jaune. Ils décidèrent finalement de bâtir un grand temple, avec une gigantesque statue de Bouddha, afin d’apaiser les dieux. Ceci cependant ne réussit pas à ramener la vue du Bogdo, mais lui donna l’occasion de hâter le départ pour l’autre monde de ceux d’entre les lamas qui avaient fait preuve d’un radicalisme excessif quant à la méthode de résoudre le problème de sa cécité.
Il ne cesse de méditer sur la cause de l'Eglise et de la Mongolie, et en même temps s'inquiète de bagatelles surperflues. Il s'intéresse à l’artillerie. Un officier russe en retraite lui offrit deux vieux canons, qui valurent au donateur le titre de Tum-
baïir Hun, prince cher à mon cœur. Aux jours de fêtes, on tire le canon, à la grande joie de l’auguste aveugle. Des automobiles, des gramophones, des téléphones, des cristaux, des porcelaines, des tableaux, des parfums, des instruments de musique, des animaux et des oiseaux rares ; des éléphants, des ours de l'Himalaya, des singes, des serpents et des perroquets des Indes, tout cela se trouvait au palais du dieu, mais avait bien vite cessé de plaire et restait là, oublié.
À Ourga viennent des pèlerins et des offrandes de toutes les parties du monde lamaïste et bouddhiste. Le trésorier du palais, l'honorable Balma Dorji, me montra un jour la grande salle où l’on garde tous les présents offerts au Bouddha. C’est un musée unique d’objets précieux. On y trouve, rassemblées, des pièces rares inconnues aux musées d’Europe. Le trésorier, ouvrant une vitrine fermée d’une serrure en argent, me dit :
— Voici des pépites d’or pur de Bei Kem ; des zibelines noires de Kemchick ; des bois de cerf miraculeux. Une boîte envoyée par les Orochons remplie de précieuses racines de ginseng et de musc parfumé ; un morceau d’ambre venant des côtes de la mer de Glace qui pèse cent-vingt-quatre lans (environ dix livres) ; voici des pierres précieuses des Indes, du zebet parfumé et des ivoires sculptés de Chine.
Il me montra tous les articles du musée, m’en parlant avec un plaisir manifeste. Et c’était en effet merveilleux. J'avais devant les yeux des fourrures rares, des castors blancs, des zibelines noires, des renards blancs, bleus et noirs, des panthères noires ; de petites boîtes en écaille de tortue splendidement sculptées, contenant des hatyks de dix ou quinze mètres de long, en soie des Indes aussi fine que des toiles d’araignée ; des petits sacs faits de fils d’or garnis de perles, présents de rajahs hindous ; des anneaux ornés de rubis et de saphirs de Chine et des Indes, de gros morceaux de jade, des diamants bruts ; des défenses d’ivoire ornées d’or, de perles et de pierres précieuses ; des costumes brodés d’or et d’argent ; des défenses de morse sculptées en bas-reliefs par des artistes primitifs, sur les côtes de la mer de Behring ; sans compter
tout ce que je ne puis me rappeler ni citer. Dans une salle particulière se trouvaient les vitrines contenant les statues de Bouddha en or, argent, bronze, ivoire, corail, nacre, ou en bois rares, colorés et parfumés.
— Vous savez que lorsque les conquérants envahissent un pays où sont honorés les dieux, ils brisent les images et les renversent. C’est ce qui arriva, il y a plus de trois cents ans, quand les Kalmouks pénétrèrent au Tibet, et, en 1900, quand les troupes européennes mirent Pékin au pillage. Savez-vous pourquoi ? Prenez une des statues et examinez-la.
Je pris celle qui était le plus près du bord, un Bouddha de bois, et je commençai à l’examiner. A l’intérieur il y avait quelque chose de détaché, qui faisait du bruit quand on l’agitait.
— Entendez-vous ? demanda le lama. Ce sont des pierres précieuses et des monceaux d’or, les entrailles du dieu. Voilà la raison pour laquelle les conquérants brisent tout de suite les statues des dieux. Beaucoup des pierres précieuses les plus fameuses proviennent de l’intérieur des statues de dieux trouvées aux Indes, à Babylone et en Chine.
Quelques salles étaient consacrées à la bibliothèque, où des manuscrits et des volumes de différentes époques, en différentes langues, et sur des sujets extrêmement variés, remplissaient les rayons. Quelques-uns tombent en poussière, et les lamas les recouvrent d’une solution qui gélatinise ce qui reste afin de le préserver des ravages de l’air. J'y vis aussi des tablettes d’argile portant des inscriptions cunéiformes, provenant évidemment de Babylone ; des livres chinois, hindous et tibétains rangés à côté des livres mongols ; des volumes du pur bouddhisme antique ; des œuvres des “bonnets rouges”, c’està-dire du bouddhisme corrompu ; des ouvrages du bouddhisme jaune ou lamaïste ; des livres de traditions, de légendes et de paraboles. Des groupes de lamas lisaient, étudiaient et copiaient ces volumes, conservant et répandant l’antique sagesse parmi leurs successeurs.
Une salle est réservée aux livres mystérieux sur la magie, aux biographies et aux ouvrages des trente et un Bouddhas vivants, avec les bulles du Dalaï Lama, du pontife de Tashi Lumpo, du Houtouktou d’Utai en Chine, du Pandita Gheghen de Dolo Nor en Mongolie intérieure et des cent sages Chinois. Seul le Bogdo Houtouktou et le Marambo Ta-Rimpo-Cha peuvent entrer dans ce sanctuaire de science mystérieuse. Les clefs en sont conservées dans un coffre spécial, avec les sceaux du Bouddha vivant et l’anneau de rubis de Gengis Khan orné du swastika, qui se trouve dans le cabinet de travail du Bogdo.
Sa Sainteté est entourée de cinq mille lamas. Ils appartiennent à une hiérarchie compliquée qui va des simples serviteurs aux conseillers de Dieu, membres du gouvernement. Parmi ces conseillers se trouvent les quatre khans de Mongolie et les cinq plus hauts princes.
Parmi les lamas, il y a trois classes particulièrement intéressantes dont me parla le Bouddha vivant lui-même, quand je lui rendis visite en compagnie de Djam Bolon. Le dieu déplora avec chagrin la vie somptueuse et déréglée menée par les lamas, qui cause la disparition rapide des devins et prophètes dans leurs rangs :
— Si les monastères de Jahantsi et de Narabanchi, me dit-il, n’avaient pas consacré leur régime et leur règle sévère, Ta Kure resterait sans devin ni prophète. Barun Abaga Nar, Dorchiul- Jurdok et les autres saints lamas, qui avaient le pouvoir de pénétrer ce qui est caché à la vue du commun, ont disparu avec la bénédiction des dieux.
Cette classe de lamas est extrêmement importante, parce que tout grand personnage visitant les monastères d’Ourga est montré au Lama Tzuren (devin) à l’insu du visiteur, afin que soit étudiée sa destinée. Le Bogdo Houtouktou en est aussitôt averti, de telle sorte qu'ayant en sa possession ces renseignements, il sait comment traiter son hôte et quelle attitude avoir envers lui. Les Tzurens sont plus la plupart des vieillards décharnés, épuisés, vivant dans l’ascétisme le plus sévère. Mais j’en ai rencontré des jeunes, qui étaient encore presque
des enfants. C’étaient les Hubilgans, les dieux incarnés, les futurs houtouktous et gheghens des divers monastères mongols.
La seconde classe comprend les docteurs “Ta Lama”. Ils observent l’action des plantes et de certains produits animaux sur les hommes, conservent les remèdes du Tibet, étudient soigneusement l’anatomie, mais sans pratiquer la vivisection. Ils sont très habiles pour réduire les fractures d’os, excellents masseurs et remarquables comme hypnotiseurs et magnétiseurs.
La troisième classe comprend les docteurs du grade le plus élevé, qui sont pour la plupart Tibétains ou Kalmouks : ce sont les empoisonneurs. On pourrait les appeler docteurs en médecine politique. Ils vivent à part, ne se mêlent jamais aux autres et constituent la grande arme silencieuse entre les mains du Bouddha vivant. On me dit que beaucoup d’entre eux sont muets. J’en ai vu un de cette classe — celui-là même qui empoisonna le médecin chinois envoyé par l’empereur de Pékin pour liquider le Bouddha vivant — c’était un petit vieillard chenu, à la face sillonnée de rides profondes, portant une barbiche blanche et dont les yeux vifs semblaient chercher toujours autour de lui, curieusement. Quand il arrive dans un monastère, le “dieu” local cesse de manger et de boire tant il a peur de cette Locuste mongole. Mais ces précautions-mêmes ne sauvent pas le condamné, une coiffure, une chemise, une botte empoisonnée, un rosaire, une bride, des livres ou quelque objet de piété trempé dans une solution vénéneuse accomplissent sûrement les desseins du Bogdo Khan.
L’estime et la fidélité religieuse la plus profonde entourent le pontife aveugle. Devant lui tous se prosternent, face contre terre. Les khans et les houtouktous s’approchent de lui à genoux. Tout ce qui l’entoure est sombre et plein d’antiquité orientale. Le vieillard aveugle et ivrogne, écoutant un air banal de phonographe, ou donnant à ses serviteurs une secousse électrique avec sa dynamo, le féroce tyran empoisonnant ses ennemis politiques, le lama maintenant son peuple dans les ténèbres, le trompant par ses prédictions et ses prophéties, est cependant un homme différent des autres.
Un jour, nous étions assis dans le cabinet du Bogdo et le prince Djam Bolon lui traduisait mon récit de la grande guerre. Le vieillard suivait attentivement. Soudain il ouvrit les yeux tout grands et commença à écouter des bruits qui venaient de l'extérieur. Son visage était empreint de vénération, suppliante et apeurée.
“Les dieux m’appellent”, murmura-t-il. Alors il se dirigea lentement vers son sanctuaire particulier où il pria à haute voix pendant deux heures, à genoux, immobile comme une statue. Sa prière est une conversation avec les dieux invisibles aux questions desquels il donne lui-même la réponse. Il sortit du sanctuaire pâle et épuisé, mais satisfait, heureux. C'était sa prière personnelle. Pendant le service religieux du temple, il ne prend pas part aux prières, car alors il est “Dieu”. Assis sur son trône, on le porte solennellement sur l’autel où les lamas et les fidèles peuvent lui adresser leurs prières. Il reçoit leurs invocations, leurs espérances, leurs larmes, leur douleur et leur désespoir, regardant, immobile, l’espace devant lui, de ses yeux brillants mais sans vie. À certains moments du service, les lamas le revêtent de différentes robes, jaunes et rouges, et changent sa coiffure. Le service se termine toujours au moment solennel où le Bouddha vivant, la tiare sur la tête, donne la bénédiction pontificale aux fidèles, se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, étendant à la fin ses mains vers le nord-ouest, c’est-à-dire vers l’Europe, où, selon les croyances de la religion jaune, doivent pénétrer les enseignements du sage Bouddha.
Après de ferventes prières ou de longs services dans le temple, le pontife semble fortement ébranlé : il appelle souvent ses secrétaires, leur dicte ses visions et ses prophéties, toujours très compliquées, et dépourvues d'explications.
Quelquefois, prononçant les mots : “Leurs âmes communiquent”, il revêt la robe blanche et va prier dans son sanctuaire. Alors on ferme toutes les portes du palais et tous les lamas sont plongés dans une frayeur mystique et solennelle ; tous sont en prière, égrenant leurs rosaires et murmurant
l’oraison Om ! Mani padme Hung ! Ou bien ils font tourner les roues à prières et exorcisent ; les devins lisent les horoscopes ; les visionnaires écrivent le récit de leurs visions ; tandis que les marambas cherchent dans les livres anciens l’explication des paroles du Bouddha.
pe. € pd