‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 33 sur 45 · LA POUSSIERE DES SIECLES · texte numérisé non relu

LA POUSSIERE DES SIECLES

NÉE jamais vu les toiles d’araignée poussiéreuses et la moisissure des caves de quelque ancien château en Italie, en France ou en Angleterre ? C’est la poussière des siècles. Elle a peut-être touché le visage, le casque ou l’épée d’un empereur romain, de saint Louis, du Grand Inquisiteur, de Galilée ou du roi Richard. Votre cœur se contracte involontairement et vous vous sentez plein de respect pour ces témoins des siècles passés. J’ai ressenti la même impression à Ta Kure, plus profonde encore peut-être. La vie continue ici comme elle se déroulait il y a huit siècles ; l’homme ne vit ici que dans le passé ; la vie contemporaine ne fait que compliquer et gêner l’existence normale.

— C’est aujourd’hui un grand jour, me dit une fois le Bouddha vivant, c’est le jour où le bouddhisme remporta la victoire sur toutes les autres religions. C’était, il y a longtemps, Kublaï Khan appela à lui les lamas de toutes les religions et leur ordonna de lui expliquer leur foi. Ils louèrent leurs dieux et leurs Houtouktous. Des discussions et des querelles commencèrent. Seul un lama restait silencieux. Enfin il sourit d’un air moqueur, en disant :

ef]

— Grand empereur ! ordonne à chacun de prouver la puissance de ses dieux par l’accomplissement d’un miracle ; ensuite tu jugeras et tu choisiras.

Kublai Khan ordonna donc à tous les lamas de lui montrer un miracle, mais tous gardaient le silence, confus, impuissants devant lui.

— Maintenant, dit l’empereur en s’adressant au lama qui avait fait cette proposition, maintenant c’est à toi de prouver la puissance de tes dieux.

Le lama regarda longuement et silencieusement l’empereur, se retourna, regarda toute l’assemblée, puis, lentement, étendit la main vers eux. À ce moment, le gobelet d’or de l’empereur se souleva de la table et se pencha vers les lèvres du khan sans qu'aucune main visible le soutienne. L'empereur goûta les délices d’un vin parfumé. Tous furent frappés d’étonnement et l’empereur parla :

— Mes prières iront à tes dieux, et c’est eux que tous mes peuples devront prier. Quelle est ta religion ? Qui es-tu et d’où viens-tu ?

— Ma religion est enseignée par le sage Bouddha. Je suis le pandita lama Turjo Gamba du lointain et glorieux monastère de Sakkia au Tibet, où demeure incarné dans un corps humain, l'esprit de Bouddha, sa sagesse et sa puissance. Rappelle-toi, sire, que les peuples qui partagent notre foi posséderont tout l'univers occidental et pendant cent onze années répandront leurs croyances dans le monde entier.

— Voilà ce qui arriva ce jour même, il y a des siècles. Le lama Turjo Gamba ne retourna pas au Tibet ; il resta ici, à Ta Kure, où n’existait encore qu’un tout petit peuple. D’ici il se rendit auprès de l’empereur à Karakorum et plus tard, avec lui, dans la capitale de la Chine, pour la fortifier dans la foi, prédire la destinée des affaires de l’Etat et l’éclairer selon la volonté de Dieu.

Le Bouddha vivant garda le silence un moment, murmura une prière et ajouta :

— Ourga, patrie ancienne du bouddhisme. Avec Gengis Khan partirent, pour la conquête de l’Europe, les Olets, appe-

lés aussi les Kalmouks. Ils y demeurèrent presque cent ans, vivant sur les plaines de Russie. Puis ils revinrent en Mongolie, les lamas jaunes les ayant appelés pour combattre les rois du Tibet, les lamas aux bonnets rouges qui opprimaient le peuple. Les Kalmouks aidèrent la religion jaune, maïs ils se rendirent compte que Lhassa était trop distant et ne pourrait pas répandre nos croyances par toute la terre. En conséquence le Kalmouk Gushi Khan amena au Tibet un saint lama, Undur Gheghen, qui avait rendu visite au Roi du Monde. A partir de ce jour, le Bogdo Gheghen a constamment habité Ourga : il s’est montré le protecteur des libertés mongoles et des empereurs chinois d’origine mongole. Undur Gheghen fut le premier Bouddha vivant au pays des Mongols. Il nous laissa à nous, ses successeurs, l’anneau de Gengis Khan, envoyé par Kublai Khan au Dalaï Lama en récompense du miracle accompli par le lama Turjo Gamba ; nous possédons aussi le sommet du.crâne d’un mystérieux thaumaturge noir des Indes : Strongtsan, roi du Tibet, s’en servait comme d’une coupe et y buvait pendant les cérémonies du temple, il y a seize cents ans ; nous avons encore une antique statue de Bouddha en pierre qui fut transportée de Delhi par le fondateur de la religion jaune, Paspa.

Le Bogdo frappa des mains, et l’un des secrétaires prit dans une étoffe rouge une grosse clef d’argent avec laquelle il ouvrit le coffre aux sceaux. Le Bouddha vivant plongea la main dans le coffre et en tira une petite boîte d’ivoire sculpté dont il sortit, pour me la montrer, une grosse bague en or montée d’un splendide rubis taillé, portant le signe du swastika.

— Cette bague était constamment à la main droite de Gengis Khan et de Kublai, me dit-il.

Quand le secrétaire eut refermé le coffre, le Bogdo lui ordonna de faire venir son maramba favori à qui il fit lire quelques pages d’un ancien livre posé sur la table.

Le lama commença à lire d’une voix monotone.

— Quand Gushi Khan, chef des Kalmouks, eut fini la guerre contre les bonnets rouges, il emporta avec lui la pierre noire

miraculeuse que le Roi du Monde avait envoyée au Dalaï Lama. Gushi Khan voulait créer en Mongolie occidentale la capitale de la religion jaune. Mais les Olets étaient, à cette époque, en guerre avec les empereurs mandchous au sujet du trône de Chine et subissaient défaite sur défaite. Le dernier khan des Olets, Amursanaf, s’enfuit en Russie, mais avant de s'échapper il envoya à Ourga la pierre noire sacrée. Aussi longtemps qu’elle resta à Ourga, le Bouddha vivant pouvant s’en servir pour bénir le peuple, jamais la maladie ni le malheur ne touchèrent les Mongols ni leurs animaux. Il y a environ cent ans, cependant, quelqu’un vola la pierre sacrée, et depuis lors les bouddhistes l’ont cherchée vainement dans le monde entier. Depuis sa disparition le peuple mongol a commencé lentement à mourir.

— Cela suffit, s’écria le Bogdo Gheghen. Nos voisins nous méprisent. Ils oublient que nous fûmes autrefois leurs maîtres, mais nous conservons nos saintes traditions ; nous savons que le jour de triomphe viendra pour les tribus mongoles et la religion jaune. Nous avons les protecteurs de la foi, les Buriats ! Ce sont eux les plus fidèles gardiens de l’héritage de Gengis Khan.

Ainsi parla le Bouddha vivant. Ainsi parlèrent les anciens livres.

ne

Page 1