LES LIVRES DE MIRACLES
Fe prince Djam Bolon demanda à un maramba de nous montrer la bibliothèque du Bouddha vivant. C’est une grande salle occupée par des vingtaines de scribes qui préparent les ouvrages traitant des miracles de tous les Bouddhas vivants, en commençant par Undur Gheghen pour terminer avec ceux des Gheghens et des Houtouktous des différents monastères lamaïstes, dans tous les temples et toutes les écoles de Bandis. Un maramba en lut deux extraits :
“Le bienheureux Bogdo Gheghen souffla sur un miroir. Aussitôt, comme à travers une brume, apparut une vallée dans laquelle des milliers de milliers de guerriers combattaient l’un contre l’autre.
“Le sage Bouddha vivant, favorisé par les dieux, brûla de l’encens et implora les dieux de lui révéler la destinée des princes. Dans la fumée bleue tous virent une sombre prison et les corps pâles, torturés, des princes morts.”
Un livre spécial, déjà reproduit à des milliers d'exemplaires, racontait les miracles du Bouddha vivant actuel. Le prince Djam Bolon me fit connaître quelques-uns des passages de ce volume.
“I] existe une antique statue en bois de Bouddha les yeux ouverts. Elle a été apportée des Indes, et Bogdo Gheghen la plaça sur l’autel et commença à prier. Quand il revint du sanctuaire il ordonna qu’on apportât la statue. Tous furent frappés d’étonnement, car les yeux du dieu étaient clos, et répandaient des larmes. Sur le corps, des bourgeons verts apparurent et le Bogdo dit : “Le malheur et la joie m’attendent. Je deviendrai aveugle, mais la Mongolie sera libre.”
La prophétie est accomplie. Une autre fois, un jour où le Bouddha vivant était particulièrement agité, il fit apporter un bassin rempli d’eau qu’il fit placer devant l’autel. Il appela les lamas et commença à prier. Soudain les cierges et les lampes s’allumèrent spontanément et l’eau du bassin devint irisée.
Le prince me raconta ensuite comment le Bogdo Khan lit l’avenir : à l’aide de sang frais sur la surface duquel apparaissent des lettres et des images ; avec les entrailles de moutons et de chèvres, qui lui permettent de lire la destinée des princes et de connaître leurs pensées ; à l’aide de pierres et d’os sur lesquels, avec une grande précision, le Bouddha vivant distingue les signes de l’avenir de tous ; et aussi par l’observation des étoiles dont les positions lui enseignent à préparer des amulettes contre les balles et les maladies.
— Les anciens Bogdo Khans ne disaient l’avenir qu’à l’aide de la pierre noire, dit le maramba. Sur la surface de la pierre apparaissaient des inscriptions tibétaines que le Bogdo lisait, apprenant de cette manière le destin de nations tout entières.
Quand le maramba parla de la pierre noire sur laquelle apparaissaient les légendes tibétaines, je me rappelai que le fait était possible en effet. Dans la région sud-est de l’Uriankhai, dans Vlan Taiga, j’arrivai à un endroit où l’ardoise noire était en état de décomposition. Tous les morceaux de cette ardoise étaient recouverts d’un lichen blanc, formant des dessins très compliqués qui me rappelaient un dessin de dentelle de Venise ou des pages écrites en caractères runiques. Quand l’ardoise était humide, ces dessins disparaissaient ; quand elle était sèche, ils redevenaient visibles à nouveau. Nul n’a le droit ni
l’audace de demander au Bouddha vivant de lui révéler l’avenir. Il ne fait des prédictions que lorsqu'il se sent inspiré ou quand un délégué spécial vient à lui, porteur d’une requête du Dalaï Lama ou du Tashi Lama. Quand le tsar Alexandre I* tomba sous l’influence de la baronne de Krüdener et de son mysticisme, il dépêcha auprès du Bouddha vivant un envoyé particulier pour demander quelle serait sa destinée. Le Bogdo- Khan de cette époque, un tout jeune homme, lut son avenir sur la pierre noire, et prédit que le tsar blanc passerait la fin de son existence à errer douloureusement, inconnu de tous, poursuivi partout. Aujourd’hui, en Russie, la croyance populaire est qu’Alexandre I° passe ses derniers jours à errer à travers la Russie et la Sibérie sous le pseudonyme de Féodor Kusmitch, aidant et consolant les prisonniers, les mendiants et tous ceux qui souffraient, poursuivi et emprisonné souvent par la police, et qu’il finit par mourir à Tomsk en Sibérie où l’on a gardé la maison où il passa ses derniers jours et où son tombeau est devenu un lieu sacré de pèlerinage et de miracles. L’ancienne dynastie des Romanoff s’intéressait vivement à la biographie de Féodor Kusmitch, et cet intérêt confirme l’opinion populaire que c’était en réalité le tsar Alexandre I° qui s’était volontairement imposé cette austère pénitence.
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