‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 6 sur 45 · LA LUTTE POUR LA VIE · texte numérisé non relu

LA LUTTE POUR LA VIE

Aiors je restai seul. Autour de moi, rien que les bois de cèdres éternellement verts, revêtus de neige, les buissons nus, la rivière gelée, et, aussi loin que je pouvais voir à travers les branches et les troncs d’arbres, rien que l’immense océan de cèdres et de neige. Taiga sibérienne ! Combien de temps devraije vivre ici ? Mes amis sauront-ils où je suis ? Que devient ma famille ? Toutes ces questions étaient constamment comme des feux brûlants dans mon cerveau. Bientôt, je compris pourquoi Ivan m’avait servi si longtemps de guide. Nous passâmes par maintes retraites aussi cachées, aussi éloignées des hommes, où Ivan aurait pu me laisser en toute sécurité, mais il m’avait toujours dit qu’il me conduirait à un endroit où il serait plus facile de vivre. Et en effet, le charme de ce refuge solitaire, c’étaient les bois de cèdres, les montagnes couvertes de ces forêts qui s’étendaient de tous côtés jusqu’à l’horizon. Le cèdre est un arbre puissant et splendide, aux branches largement étalées, tente éternellement verte, attirant sous sa protection tous les êtres vivants. Parmi les cèdres, la vie était sans cesse en effervescence. Les écureuils continuellement faisaient du tapage, sautant d’arbre en arbre ; les casse-noisettes

poussaient des cris perçants ; une volée de bouvreuils aux gorges carminées passait à travers les arbres comme une flamme ; une petite armée de chardonnerets faisait irruption remplissant de leurs sifflements l’amphithéâtre d’arbres ; un lièvre bondissait d’un tronc d’arbre à l’autre, et derrière lui, à la dérobée, suivait l’ombre à peine visible d’une blanche hermine, rampant sur la neige ; et je guettais longtemps le point noir qui, je le savais, était le bout de sa queue ; avançant avec précaution sur la neige durcie, un noble daim approchaït ; enfin du haut de la montagne, je reçus la visite du roi de la forêt sibérienne, l'ours brun. Tout cela me distrayait, chassait les noires pensées de mon esprit, m’encourageant à persévérer. J’aimais aussi, bien que ce fût difficile, grimper jusqu’au sommet de ma montagne : elle se dégageait de la forêt, et de là, je pouvais porter mes regards jusqu’à la falaise rouge qui apparaissait à l’horizon sur l’autre rive du Iénisséi. Là, s’étendaient les pays, les villes, les ennemis, les amis ; je croyais même avoir repéré le point où vivait ma famille. C’était la raison pour laquelle Ivan m'avait amenée ici. À mesure que passaient les jours dans cette solitude, je commençais à regretter cruellement ce compagnon : bien que ce fût le meurtrier de Gavronsky, il avait pris soin de moi comme un père, sellant toujours mon cheval, cassant le bois et faisant tout ce qu’il pouvait pour assurer mon confort. Il avait passé de nombreux hivers seul avec ses pensées, face à face avec la nature, face à face avec Dieu. Il avait éprouvé les horreurs de la solitude et avait appris à les supporter. Je croyais quelquefois que s’il me fallait trouver la mort en cet endroit, je consacrerais tout ce qui me resterait de force à me traîner au sommet de la montagne afin de pouvoir, en mourant, Voir par-dessus l’océan infini de montagnes et de forêts, le point où se trouvaient ceux que j’aimais.

Cependant cette vie me fournissait ample matière à réflexion et plus encore d’exercice physique. C’était une lutte continuelle pour la vie, dure et âpre. Le travail le plus pénible était la préparation des grosses bûches de la naida. Les troncs d’arbres abattus étaient couverts de neige et collés au sol par

la gelée. J'étais obligé de les déterrer, puis, à l’aide d’un long bâton en guise de levier, de les soulever de leur place. Pour faciliter le travail, je m’approvisionnai sur la montagne, car, bien que difficile à escalader, elle me permettait de faire rouler les troncs en bas des pentes. Bientôt je fis une splendide découverte. Je trouvai près de mon abri une grande quantité de mélèzes, ces géants de la forêt, magnifiques et pourtant tristes, tombés pendant un grand orage. Les troncs étaient couverts de neige mais restaient attachés encore à leurs souches, à l’endroit où ils s’étaient rompus. Lorsque j’y portais la hache, le fer s’y enfonçait tout entier et je ne pouvais qu’avec difficulté le retirer. Elles s’étaient remplies de résine. Des morceaux de ce bois n’avaient besoin que d’une étincelle pour s’enflammer et toujours, par la suite, j’en avais une provision à allumer rapidement pour me réchauffer les mains au retour de la chasse, ou pour faire bouillir le thé.

La plus grande partie de mes journées se passait à chasser. J’en vins à comprendre qu’il me fallait établir mon emploi du temps pour chaque jour, afin de me distraire de mes tristes et déprimantes pensées. Généralement, après le thé du matin, j'allais dans la forêt à la recherche de coqs de bruyère. Après en avoir tué un ou deux, je commençais à préparer mon dîner, qui ne comportait jamais un menu bien compliqué. C'était toujours du bouillon de gibier avec une poignée de biscuits et ensuite d’interminables tasses de thé, cette boisson indispensable dans les bois. Un jour, pendant la chasse, j’entendis un bruissement dans les épais fourrés et regardant attentivement autour de moi, je découvris la pointe des cornes d’un daim. Je rampai vers l’endroit mais l’animal méfiant m’entendit approcher. Avec fracas, il sortit précipitamment du fourré et je le vis clairement, après qu’il eut couru environ trois cents pas, s’arrêter sur le flanc de la montagne. C’était un splendide animal à pelage gris foncé, l’échine presque noire et de la taille d’une petite vache. J’appuyai mon fusil sur une branche et je fis feu. L'animal fit un grand saut, courut quelques pas et tomba. De toute ma force je courus à lui, mais il se redressa et moitié

sautant, moitié se traînant gravit la montagne. Une seconde balle l’arrêta. J'avais gagné un chaud tapis pour mon abri et une belle provision de viande. J'attachai les bois aux branches de mon mur où ils firent un splendide portemanteau.

A quelques kilomètres de ma demeure, je fus témoin d'une scène curieuse. Il y avait Ià un marécage recouvert d'herbes et émaillé d’airelles, où les coqs de bruyère et les perdreaux venaient d'habitude manger les baies. Je m’approchai sans bruit derrière les fourrés et vis toute une compagnie de cogs de bruyère grattant la neige à la recherche des baies. Tandis que j'examinais cette scène, soudain un des oiseaux bondit en l'air et le reste, épouvanté, s'envola immédiatement. À mon grand étonnement, le premier commença à s'élever en l’air en spirale, puis retomba tout d’un coup mort. Quand j’approchai du corps de l’oiseau, une hermine rapace bondit et se cacha sous un tronc d’arbre tombé. Le cou de la victime était déchiqueté. Je compris alors que l’hermine s’était jetée sur le coq, et qu’agrippée à son cou, elle avait été entraînée en l’air par l’oiseau dont elle suçait le sang à la gorge, causant la lourde chute qui suivit.

C’est ainsi que j'ai vécu dans une lutte de chaque jour, rongé de plus en plus par l’amertume de mes tristes pensées. Les jours et les semaines passaient et bientôt je sentis tiédir le souffle du vent. Dans les clairières la neige commençait à fondre. Par endroits les petits ruisselets d'eau faisaient leur apparition. Un autre jour je voyais une mouche ou une araignée qui s'était réveillée après ce dur hiver. Le printemps approchait. Je me rendais compte qu'à cette saison il était impossible de sortir de la forêt. Toutes les rivières débordaient ; les marécages devenaient impraticables ; toutes les pistes d’animaux se transformaient en torrents d’eau courante. Je compris que j'étaits condamné à prolonger ma solitude jusqu’à l'été. Le printemps prit rapidement possession de la forêt, la montagne quitta son manteau de neige : elle apparut, avec ses rochers, ses troncs de bouleaux et de trembles et les cônes de ses fourmilières. La rivière, par endroits, brisait sa couverture de glace, et ses flots pressés couraient, bouillonnant d'écume.

Page 1