UN DANGEREUX VOISIN
Les chasse devenait de plus en plus fructueuse et agréable à mesure que le printemps ramenaïit la vie. Le matin, dès le point du jour, la forêt était pleine de voix étranges et incompréhensibles, pour l’habitant des villes. Le coq de bruyère gloussait et faisait entendre son chant d’amour, perché sur les hautes branches d’un cèdre, contemplant avec admiration la poule grise qui grattait les feuilles mortes au-dessous de lui. Il était facile d’approcher le ténor emplumé et, d’un coup de fusil, de le faire redescendre de ces hauteurs lyriques à des fonctions plus utilitaires. Sa mort était une euthanasie, dans une extase d’amour où il n’entendait plus rien. Dans la clairière, les coqs noirs aux larges queues tachetées se battaient, tandis que les femelles, se pavanant tout près, tendant le cou, jacassant, en commérages sans doute sur leurs galants en bataille, les regardaient avec délice.
Mais j'avais pour voisin une autre bête et l’un de nous deux devait céder la place. Un jour, revenant de la chasse avec un gros coq de bruyère, je distinguai soudain, parmi les arbres, une masse noire et mouvante. Je m’arrêtai, et, regardant atten-
tivement, je vis un ours creusant de toutes ses forces une fourmilière. Il me sentit, grogna violemment, et rapidement s’éloigna, m’étonnant par la vitesse de son allure lourdaude. Le lendemain matin, tandis que j'étais encore couché sous mon manteau, je fus attiré par un bruit derrière ma hutte. Je regardai avec précaution et découvris l’ours. Il était dressé sur ses pattes de derrière et reniflait bruyamment, se demandant quelle créature vivante avait adopté la coutume des ours, en se logeant pendant l’hiver sous des troncs d’arbres tombés. Je poussai un cri et frappai ma bouilloire avec la hache. Mon visiteur matinal s’enfuit de toute sa vitesse ; mais sa visite m'était désagréable. Ceci se passait tout au début du printemps et l’ours n’aurait pas dû quitter si tôt ses quartiers d’hiver. C’était l’ours fourmilier, type anormal, dépourvu de toutes les civilités dont s’enorgueillissent les espèces supérieures de la race.
Je savais les fourmiliers très irritables et audacieux, et vite me préparai à la défense et à l’attaque. Mes préparatifs furent rapides. J’émoussai les extrémités de cinq de mes cartouches, en en faisant ainsi des balles dum-dum, argument que pouvait le mieux comprendre cet indésirable visiteur. Mettant mon manteau, je me dirigeai vers l’endroit où j'avais la première fois rencontré l’animal, et où se trouvaient de nombreuses fourmilières. Je fis tout le tour de la montagne, explorai tous les ravins, mais ne pus nulle part retrouver l’intrus. Déçu, fatigué, j’approchais de ma hutte, sans méfiance, quand tout à coup je découvris le roi de la forêt qui venait de sortir de mon humble demeure et qui en reniflait l’entrée de haut en bas. Je fis feu. La balle lui traversa le flanc. Il rugit de douleur et de colère et se dressa sur les pattes de derrière. La seconde balle lui cassa une patte, il s’accroupit mais aussitôt, traînant la jambe et s’efforçant de se tenir debout, il s’avança pour m’attaquer. Seulement la troisième balle, reçue en pleine poitrine l’arrêta. Il pesait environ deux cents à deux cent cinquante livres, autant que j’en pouvais juger, et sa chair était savoureuse, notamment en boulettes, que je roulais et faisais gonfler et devenir aussi légère que les plus fines omelettes soufflées que nous avions tant appréciées
au “Medved” à Pétrograd. C’est sur cette provision de viande, venant si heureusement enrichir mon garde-manger, que je vécus dès lors jusqu’à l’époque où le sol s’assécha et où le niveau des crues s’abaissa suffisamment pour me permettre de descendre le fleuve jusqu’au pays qu’Ivan m'avait indiqué.
Voyageant toujours avec de grandes précautions, je fis route le long de la rivière, à pied, emportant de mes quartiers d’hiver tout mon ménage enveloppé dans le sac de peau de daim que j'avais fabriqué en liant les pattes de l’animal par un nœud grossier. Ainsi chargé, je passais à gué les petits ruisseaux, ou pataugeais dans les marécages qui se trouvaient sur mon chemin. Après environ cinquante milles de marche, j’atteignis le pays appelé Sifkova où je trouvai la hutte d’un paysan nommé Tropoff. Elle était située tout près de la forêt qui était devenue mon atmosphère naturelle. C’est avec lui que je vécus quelque temps.
Aujourd’hui, au milieu de la sécurité et de la paix inimaginables où je vis, mon expérience de la Taiga sibérienne m’inspire quelques réflexions. À notre époque, chez tout individu sain de corps et d’esprit, la nécessité fait revivre les instincts de l’homme primitif, chasseur et guerrier, pour l’aider dans sa lutte contre la nature. L’homme cultivé a cette supériorité sur l’être inculte, qu’il possède la science et la forme de volonté suffisantes pour triompher. Mais l’homme cultivé paie cher ce privilège ; rien n’est plus affreux dans la solitude absolue que la conscience de cet isolement complet de toute société humaine, de toute culture morale et esthétique. Un instant de faiblesse et de sombre folie pourra s’emparer de cet homme et le porter à l’inévitable destruction. J’ai passé des jours affreux à lutter contre le froid et la faim, mais j’ai passé des jours plus terribles encore à lutter de toute ma volonté contre les pensées déprimantes et destructrices. Le souvenir de ces jours me glace le cœur et maintenant même où je les revis à nouveau, si clairement, en écrivant le récit de mes épreuves, ils me rejettent dans un état de terreur. Je dois dire aussi que les pays arrivés à un très haut degré de civilisation négligent trop cette partie de
l’éducation si nécessaire à l’homme, quand il est réduit aux conditions primitives de la lutte pour la vie contre la nature. C’est pourtant la seule façon normale de développer une génération nouvelle d’hommes sains et forts dont la volonté et les muscles de fer s’allient en même temps à des âmes sensibles.
La nature détruit le faible maïs elle aide le fort, éveillant dans l’âme des émotions qui restent latentes dans les conditions modernes de la vie des cités.
À he LA RIVIERE EN TRAVAIL
Mo séjour dans la région de Sifkova ne se prolongea guère, mais je l’employai de mon mieux. Tout d’abord, j’envoyai un homme, en qui j'avais confiance, chez mes amis de Krasnoiarsk et ils me firent parvenir du linge, des bottes et de l’argent, une trousse de pharmacie, et, ce qui était encore plus important, un faux passeport, puisque j'étais considéré par les bolcheviks comme mort. Puis, je réfléchis au meilleur plan d’action dans les circonstances présentes. Bientôt, les gens de Sifkova apprirent que le commissaire du gouvernement des soviets viendrait réquisitionner du bétail pour l’armée rouge. Il était dangereux de rester plus longtemps. J’attendais seulement que le lénisséi se fut débarrassé de l’épaisse couche de glace qui le bloquait encore, alors que depuis longtemps le dégel avait délivré les petites rivières, et que les arbres avaient déjà revêtu leur feuillage printanier. Pour mille roubles, j’engageai un pêcheur qui consentit à me conduire à quatre-vingts kilomètres en amont de la rivière, jusqu’à une mine d’or abandonnée, aussitôt que le fleuve, qui ne s’était encore ouvert qu’à certains endroits, serait entièrement délivré de ses gla-
çons. Enfin, un matin, j’entendis un bruit assourdissant ressemblant à une formidable canonnade et je courus voir : la rivière avait soulevé la masse de glace puis l’avait laissé retomber pour la briser. Je me précipitai sur la rive où je fus témoin d’une scène terrible et majestueuse. Le fleuve avait charrié un énorme volume de glace qui s’était détaché au sud et le transportait vers le nord sous la couche épaisse qui couvrait encore certaines parties de la rivière : mais cette poussée avait rompu le barrage hivernal au nord et lâché toute cette masse grandiose en une dernière ruée vers l’océan Arctique. Le Iénisséi, le père lénisséi, le héros lénisséi, est l’un des plus longs fleuves de l’Asie, profond et magnifique, sur tout le long de son cours moyen, où il est flanqué et encaissé dans un cañon par de hautes montagnes escarpées. L’énorme masse avait amené des kilomètres de champs de glace, les émiettant sur les rapides et sur les roches isolées, les faisant tournoyer en tourbillons courroucés, soulevant par portions entières les noires routes de l’hiver, entraînant les tentes construites pour les caravanes qui vont, à cette saison, de Minousinsk à Krasnoïarsk sur le fleuve gelé. De temps en temps le flot était arrêté dans son cours, le mugissement commençait et les champs de glace écrasés, empilés parfois jusqu’à une hauteur de dix mètres, faisant un barrage pour l’eau par derrière qui montait rapidement, inondait les terrains bas, jetant sur le sol d'énormes masses de glace. Alors la puissance des eaux renforcées s’élançait à l’assaut du barrage et l’entrafnait en aval avec un fracas de verre brisé. Aux tournants des rivières, contre les rochers, c'était un terrifiant chaos. D’énormes blocs de glace s’enchevêtraient, se bousculaient, quelques-uns projetés en l’air, venaient s’abîmer tumultueusement contre les autres qui se trouvaient déjà là, ou, précipités contre les falaises et les berges, en arrachaïent des rocs, de la terre et des arbres au plus haut des flancs escarpés. Tout le long des basses rives, avec une soudaineté qui fait de l’homme un pygmée, ce géant de la nature élevait un grand mur de glace de quinze à vingt pieds de haut, que les paysans appellent Zaberega et à travers lequel, pour arriver à la rivière,
ils doivent se tailler un chemin. J’ai vu le Titan accomplir un exploit incroyable : un bloc de plusieurs pieds d'épaisseur et de plusieurs mètres de large fut projeté en l’air et retomba, écrasant de jeunes arbres à plus de quinze mètres du bord.
En contemplant cette glorieuse retraite de la glace, j'étais rempli de terreur et de révolte devant le spectacle des affreuses dépouilles que le Iénisséi charriait dans cette débâcle annuelle. C’étaient les cadavres des contre-révolutionnaires exécutés, officiers, soldats et cosaques de l’ancienne armée du gouverneur général de toute la Russie antibolchevik, l’amiral Kolchak. C'était le résultat de l’œuvre sanguinaire de la Tchéka à Minousinsk. Des centaines de ces cadavres aux têtes et aux mains coupées, aux visages mutilés, aux corps à moitié carbonisés, aux crânes défoncés, flottaient et se mêlaient aux blocs de glace, à la recherche d’un tombeau ou bien, tournoyant dans les furieux tourbillons, parmi les blocs déchiquetés, ils étaient écrasés, déchirés, masses informes que le fleuve, écœuré de sa tâche, vomissait sur les îles et les bancs de sable. J’ai longé tout le cours moyen du Ilénisséi et sans cesse j’ai rencontré ces témoignages putréfiés, et terrifiants, de l’œuvre des bolcheviks. À un certain tournant du fleuve, je vis un grand tas de chevaux, il y en avait au moins trois cents. À une verste en aval, un spectacle affreux me souleva le cœur : un bouquet de saules, le long de la rive, avait arraché au flot et gardé entre ses branches tombantes comme entre les doigts d’une main, des corps humains de toutes formes et dans toutes les attitudes, leur conservant une apparence de naturel qui grava à jamais dans mon esprit le souvenir de cette vision d’épouvante. Dans ce groupe pitoyable et macabre, j’ai compté soixante-dix cadavres.
Enfin la montagne de glace passa, suivie de crues limoneuses entraînant des troncs d’arbres, des branches et des corps, des corps, des corps. Le pêcheur et son fils me mirent dans leur canot fait d’un tronc de tremble et remontèrent le courant à la perche le long de la berge. Il est très dur de remonter ainsi un courant rapide. Aux tournants brusques, nous étions obligés de
ramer de toutes nos forces contre la violence du courant. Même, à certains endroits, nous n’avancions qu’en nous cramponnant aux rochers. Quelquefois, il nous fallait beaucoup de temps pour faire cinq ou six mètres à ces endroits rapides. En deux jours, nous atteignîmes le but de notre voyage. Je passai plusieurs jours dans la mine d’or où habitaient le gardien et sa famille. Comme ils manquaient de nourriture, il ne leur restait rien à me donner et je dus encore avoir recours à mon fusil pour me nourrir et contribuer au ravitaillement de mes hôtes. Un jour, arriva un ingénieur agronome. Je ne me cachai pas, car pendant mon hiver dans les bois j’avais laissé poussé ma barbe, si bien que ma mère elle-même ne m'aurait pas reconnu. Cependant, notre visiteur était plein de finesse et me devina aussitôt. Je n’eus pas peur de lui car je vis qu’il n’était pas bolchevik et plus tard j’en eus la confirmation. Nous nous découvrîmes des amis communs et des opinions communes sur les événements actuels. Il vivait près de la mine d’or, dans un petit village où il dirigeait les travaux publics. Nous décidâmes de fuir ensemble. Depuis longtemps j’y pensais et maintenant j’avais un plan de fuite. Connaissant la situation en Sibérie et sa géographie, je décidai que le meilleur itinéraire serait par l’Urianhai, partie nord de la Mongolie, près des sources du Iénisséi, puis à travers la Mongolie vers l’Extrême-Orient et le Pacifique. Avant que fût renversé le gouvernement Kolchak, j'avais reçu la mission d’étudier l’Urianhai et la Mongolie occidentale : c’est alors que je consultai avec le plus grand soin toutes les cartes et tous les ouvrages que je pus trouver sur cette question. Pour accomplir cette audacieuse entreprise, j’avais le puissant stimulant de ma propre conservation.