‹ Bex et ses environs;Chapitre 26 sur 30 · DENT DU MIDI · texte numérisé non relu

DENT DU MIDI

(3185 mètres.)

La pointe la plus élevée de la Dent du Midi n'est pas celle qu'on voit de Bex , mais bien la plus reculée de toutes , à

l'ouest. On y monte ordinairement de Champéry, en allant coucher au Chalet de Bonavaux . situé sur la droite de la gorge où se précipite le torrent qui vient de la Tour Salière. De Bonavaux. on s'engage dans cette gorge, qui est très étroite et très sauvage, mais où l'on a partout un bon sentier. Le seul pas difficile, dit Pas de Bonavaucoz n'offre plus aucun danger depuis qu'on y a mis des barrières en fer. La gorge débouche dans le solitaire pâturage de Suzanfe (1950 mètres), qui n'a pour tout chalet qu'une misérable case en pierres. On a en face de soi la Tour-Salière, et sur la gauche, la Dent du Midi, vers laquelle on s'élève par une pente uniforme, interminable . et de plus en plus stérile. Il n'y a nulle part trace de danger ; mais le dernier coup de collier, sur une rampe chargée d'un lit de pierres roulantes, ne laisse pas que d'être pénible. La vue du sommet est incontestablement très belle, et les abimes qui s'ouvrent au regard, lorsqu'on se penche en avant, du côté des autres dents, sont d'un grand effet : cependant le tableau général est loin d'être aussi harmonieusement groupé que du sommet de la Dent de Mordes et les perspectives du côté du Mont Blanc sont moins dégagées, quoi qu'on soit plus haut et plus près. On peut dire que c'est une vue intermédiaire entre celles de la Dent de Mordes, et du Buet, qui offrent deux types plus caractérisés, et. somme toute, plus frappants. Ce n'est naturellement pas l'opinion des guides et des aubergistes de Champéry.

L'ascension de la Dent du Midi peut se rattacher, comme brillant épisode, à Tune des plus belles courses qu'on puisse faire dans les Alpes , savoir le tour de la Dent du Midi.

Voilà une excursion que les aubergistes cle Champéry n'on^ pas coutume de recommander, préférant les parties combinées de manière à ramener les voyageurs chez eux, mais qui n'en est pas moins admirable, et que je ne saurais trop conseiller à toutes les personnes qui ne redoutent pas une journée de marche un peu forte. On couche à Bonavaux , on fait l'ascension de la Dent, on descend sur le col qui la sépare de la Tour Salière , le Col de Suzanfe , où l'on trouve un petit sentier qui conduit au pâturage cle Salanfe , et de là à Salvan et Yernayaz , dans la vallée du Rhône. La course de Bonavaux à Yernayaz, avec ascension de la Dent, est de treize heures, haltes déduites ; en négligeant l'ascension de la Dent, on abrège de plus de deux fortes heures , et si l'on couche à Salvan, c'est encore une heure de moins. On peut aussi faire la course en sens inverse ; mais l'on manque d'une station déjà élevée, comme celle de Bonavaux, où l'on soit sûr d'un bon lit. Néanmoins, je ne saurais trop conseiller aux personnes qui ne s'effraient pas d'une nuit cle chalet, de monter par Salvan et d'aller coucher à Salanfe, pour faire le lendemain l'ascension de la Dent et descendre sur Champéry. C'est de beaucoup le plus pittoresque, et la journée principale est moins chargée.

La montée de Salvan à Salanfe se fait en grande partie par la vallée, plutôt une fissure qu'une vallée, où coule le torrent qui forme la cascade de Pissevache, la Sallanche. Son cours, sauf sur le fond verdoyant du petit pâturage d'en Van-Haut, n'est qu'une série de cascades toutes plus brillantes les unes que les autres , et dont il n'y a pas deux qui se ressemblent. Quant à Salanfe, on peut bien l'appeler le type idéal du vallon

alpestre. C'est une pelouse parfaitement unie, de forme circulaire , et qui ne mesure guère moins d'une demi-lieue en tous sens , un ancien lac comblé , dont la nappe bleue s'est transformée en une nappe de verdure , la plus parfaite et la plus vaste des arènes , nonchalamment parcourue par un ruisseau aux eaux limpides, qui ne sachant où trouver une pente, multiplie ses méandres dans la prairie. Une bourgade de chalets (il doit y en avoir plus de cent) est pittoresquement groupée sur les bords de la pelouse, à l'endroit même où le ruisseau qui la parcourt jaillit en mille sources aussi pures qu'abondantes. La Tour Salière, aux parois étagées et puissantes, aux sommets bordés de glaces, commande de toute sa hauteur cette idylle alpestre. Une nuit à Salanfe , par un beau clair de lune , et lorsque le silence du printemps règne encore dans cette solitude , laissera sûrement d'ineffaçables souvenirs *.

Suzanfe et les gorges de Bonavaux forment, de l'autre côté de la montagne, un contraste frappant avec ces scènes brillantes. Le pâturage de Suzanfe est nu. sauvage, délaissé. Les pentes de la Tour Salière qui y tombent , sont chargées de pans de glaciers disloqués, et le torrent qui s'en échappe, toujours trouble , souvent noir , bondit de gouffre en gouffre dans la plus sombre des fissures alpestres.

Ajoutez à des scènes si variées la vue de la cime par un ciel pur, et vous aurez peut-être le maximum de jouissances qu'on puisse accumuler dans une excursion alpestre d'un jour ou un jour et demi.

1 On trouvera une description plus complète de Salanfe dans la seconde série des Alpes suisses, page 236 et sq.

Cime de l'Est. — C'est le nom que nous avons donné, pour la distinguer de toutes les autres, à celle des cimes de la Dent du Midi qui domine immédiatement Bex et Saint-Maurice. Elle est inférieure de quelques mètres à celle de l'ouest, mais infiniment plus dégagée ; elle domine la plaine d'une façon tellement hardie qu'on cherchera vainement un second belvédère de la même force.

L'ascension en a été faite jusqu'ici quatre fois, en 1842 par le chanoine Bruchon, de l'Abbaye de Saint-Maurice ; en 1862, par M. Philippe Gosset ; en 1865, par MM. Piccard et l'auteur cle ce Guide ; enfin, en 1870. par M. E. Javelle et un de ses amis ,. En 1842, le guide principal, Nicolas Délez, de Mex, était accompagné de sa femme, Eléonore Mottier; en 1865, MM. Piccard et Rambert avaient avec eux Philippe Marlétaz, le jeune, des Plans ; en 1870, M. Javelle avait pour principal guide, outre les renseignements que nous lui avions donnés, l'expérience acquise dans plusieurs tentatives restées sans succès ; mais, pour plus de sûreté, il s'était fait accompagner d'un habile chasseur de chamois de Ghampéry, nommé Oberhauser, un des meilleurs guides du Val d'Illiez. Nous ignorons qui fut le guide de M. Gosset, et comme Nicolas Délez doit être mort ou très âgé, nous ne pouvons indiquer que les seuls Philippe Marlétaz, des Plans, et Oberhauser, de Ghampéry, comme pouvant fournir la garantie d'une ascension réelle.

Le point de départ est l'alpe de Salanfe, d'où l'on monte par

* J'ai vaguement ouï parler d'une cinquième ascension faite l'année dernière par des touristes anglais.

d'interminables moraines jusqu'au glacier qui s'étend au pied des sept pointes de la Dent du Midi, et qui, comme celui du Muveran , porte le nom de Plan Névé. De là on se dirige par une paroi rocheuse vers la dépression de l'arête, entre la Cime de l'Est et la première de ses sœurs jumelles à gauche. Le reste de l'ascension se fait soit par l'arête , soit en la serrant de près par les corniches qui regardent le val d'Illiez. Un des plus mauvais pas est le dernier , une cheminée d'environ soixante pieds de hauteur, où l'on monte à la façon des ramoneurs, et dont l'issue est protégée contre les tentatives des hommes par une énorme dalle en saillie , faisant avant-toit. Les montagnards de Salanfe m'ont affirmé que , dans la première ascension, Eléonore Mottier était restée au pied de ce dernier rocher ; si, comme le rapport du Chanoine Bruchon le donne à entendre, sans l'affirmer positivement, elle a atteint le sommet, son nom mériterait de n'être pas complètement oublié dans l'histoire des expéditions alpestres. M. Javelle, qui a fait la même année l'ascension de la Cime de l'Est et celle du Gervin, dit qu'elles ne sont pas sans rapport. « Respectons désormais notre Cime de l'Est, m'écrivait-il. C'est un Cervin à sa manière, moins long, il est vrai, moins dangereux aussi, mais je n'ai pas rencontré au Cervin de pas plus difficiles que dans la dernière partie de l'ascension de la Cime de l'Est. »

Autant que j'en ai pu juger par les trouées du brouillard qui nous enveloppait , le panorama du sommet doit être en quelques points moins heureux que celui de la Dent de Mordes, dont la situation est exceptionnellement favorable ; mais rien ne saurait surpasser l'effet des précipices dont on est en-

touré de tous les côtés. Gomme vue plongeante, il n'y a rien de pareil. Au reste, on peut en jouir à son aise, car le sommet même est une terrasse assez spacieuse et peu inclinée \

Il n'est pas impossible de combiner l'ascension de la Cime de l'Est avec le tour de la Dent du Midi. Du glacier de Plan Névé, sur lequel il faut descendre, on peut, en effet, gagner le Col de Suzanfe . en traversant le glacier dans toute sa longueur, et en filant à peu près à plat par de longues vires pierreuses dans la direction du col. d'où l'on descend sur Champéry par le chemin ordinaire; mais c'est une forte journée. L'ascension de la Cime de l'Est prend à elle seule environ cinq heures.

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