‹ Bible de l'humanitéChapitre 15 sur 24 · RAPPORT INTIME DE L'INDE · texte numérisé non relu

RAPPORT INTIME DE L'INDE

C'est bien plus qu'aucune œuvre ; c'est le cœur qui revient, la force, la puissance, c'est l'audace et la liberté, la libre énergie inventive.

Transformation, éducation, c'est le vrai génie

'' grec. Il est le magicien, le grand maître en métamorphoses. Le monde autour fait cercle, et rit.

« C'est un jeu, disent-ils, une vaine féerie, c'est

un amusement des yeux. » Puis, peu à peu l'on

voit que ce cycle amusant de formes variées, par où

passent les hommes et les dieux, c'est une éduca-

- tion profonde.

Rien de caché. Tout en lumière. Point d'arrièrescène, de crypte ténébreuse. Tout se fait en plein air, par-devant le soleil, dans le grand jour de la \ palestre. Ce beau génie n'est point avare, jaloux. Les portes sont ouvertes à deux battants. Approchez, et voyez. L'humanité saura comment se fait l'humanité.

Comment, dans les mille ans de poésie que résume Homère, se fit l'engendrement, l'éducation des Dieux? C'est le grand travail ionique. On suit sa trame transparente.

Comment, dans les longs siècles de la gymnastique dorienne, les jeux, les fêtes, ont fait des dieux

vivants, les types de force et de beauté, la race d'Hercule et d'Apollon ? On le voit, on le sait, on y assiste encore.

Comment, à rencontre du temps, de la mort envieuse, lutta l'immense effort de la création statuaire, l'art amoureux d'éterniser le beau? On peut l'étudier, malgré la grandeur de nos pertes.

Comment enfin, de la double analyse du drame, de la philosophie, s'éclairèrent les luttes de F homme > moral, jusqu'au moment sublime où, dégagé du dogme, sortit la fleur du monde et son vrai fruit, le juste, d'où Rome prend son point de départ?... i C'est la plus lumineuse histoire que le génie hu- j main ait laissée de lui-même.

Homère est si brillant qu'il empêche de voir le long passé qui déjà est derrière. Il l'enténèbre à force de lumière, comme un éblouissant portique de marbre de Paros, qui, miroitant sous le soleil, ne permet pas de voir l'immense temple, l'antique sanctuaire, dont il masque l'entrée.

Si Ton partait d'Homère, comme de la Grèce primitive, elle resterait un miracle inexplicable. Elle aurait jailli tout armée, comme Pallas, la lance à la main. Elle eût été, à sa naissance, déjà grande et adulte, toute aux combats, à l'esprit d'aventure. Ce n'est jamais ainsi que commencent les choses. Eschyle, le profond Eschyle, fort justement appelle les dieux d'Homère « les jeunes

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dieux. » L'un de ces jeunes, le dieu aux flèches d'or qui sème la mort dans le camp grec, le dieu dorien, Apollon, fait tout le nœud de Ylliade.

La naissance veut un doux berceau . Rien ne vient de la guerre. La paix et la culture, la famille agricole, voilà qui est fécond. Tout naît de la terre, de la femme. Ainsi naquit la Grèce à la mamelle de Cérès, divinité antique, qui paraît peu dans les poètes, beaucoup dans la tradition et fut la vie du peuple même.

Elle n'est originairement rien autre que la Terre, .Terra-mater, Dè-mèter, la bonne mère nourrice, si naturellement adorée de l'humanité reconnaissante - Avant qu'on ne bâtît des temples, dans les grottes qui en tenaient lieu, les Pélasges, premiers habitants de la Grèce, honoraient Dè-mèter. Ce culte se maintint, tout rude et primitif, dans l'antique Arcadie qui se croyait plus antique que la Lune même (pro-Sélènè), et qui, fermée par ses montagnes, ses forêts, restait le sanctuaire sauvage des anciennes religions. Les siècles eurent beau passer, les Homère et les Phidias, quand tout rayonnait d'art, et jusqu'à la fin de la Grèce, la fidèle Arcadie gardait ses premiers dieux. On allait voir toujours, nous dit Pausanias, un simulacre informe où l'audace du génie barbare avait entrepris pour la première fois d'exprimer la personnalité si complexe de la Terré.

Elle était noire, comme le sol fécond, et portait toute bète sauvage. Comme soutien de l'eau et de l'air, elle avait dans une main la colombe, dans l'autre le dauphin. Le tout couronné de la tête du plus noble animal qu'elle produise, le cheval.

Image discordante et grossière qui ne donnait que l'extérieur. Le génie grec ne s'en contenta pas. Il voulut exprimer l'intérieur de la Terre, son mystère, sa maternité, et il lui donna une fille, dette fille, qui est elle-même, vue par un aspect différent, c'est la Terre en ses profondeurs sombres, fécondes, remplie de sources, de volcans. Muet abîme où descend toute vie, fatal royaume où tout doit aboutir. C'est la vraie Cérès noire, la souveraine, l'impérieuse, la Despoina (Dame, où Notre Dame) , Perséphonè ou Proserpine.

Elle a l'air d'être de l'âge de sa mère. Dans l'Arcadie encore, une enceinte sacrée où plus tard on bâtit des temples, offrait un simulacre de Despoina, et près d'elle un Titan, un -de ces génies de la Terre qui en représentaient les forces inconnues. Était-ce le père de Despoina? Très-vraisemblablement. Plus tard, quand Jupiter naquit et qu'on fit Despoina sa fille, on subordonna ce Titan, qui ne fut plus que nourricier de la déesse. y

Cérès et Proserpine, la terre d'en haut, la terre d'en bas, étaient fort redoutées. Saris l'une, on ne

vit pas. Et l'autre tôt ou tard nous reçoit au royaume sombre. La guerre, l'invasion qui ne respectaient rien, s'arrêtaient devant leurs autels. On les constitua les gardiennes de la paix. Elles eurent partout des sanctuaires dans la pélasgique Dodone, dans la mystérieuse Samothrace où elles s'adjoignaient aux génies du feu, dans la volcanique Sicile, et spécialement au grand passage qui ouvrait ou fermait la Grèce, au défilé des Thermopyles. D'Eleusis, elles couvraient l'Attique. L'Arcadie nomma Proserpine Soteira, vierge du Salut.

Culte touchant, de très-simple donnée. C'est chose merveilleuse de voir tout ce que la Grèce y trouva. Nul poëme, nulle statue, nul monument, ne lui fait tant d'honneur que sa persévérance ingénieuse à fouiller, à creuser ce saint mystère de Y âme de la Terre, la pénétrant de mythe en mythe, par une création progressive de divinités ou génies, par une série de fables (très-sages et profondément vraies) . Le charmant génie ionique s'y maria avec la gravité des races plus anciennes, des Pélasges, parents de la vieille Italie. Une religion en résulta, toute de paix et d'humanité, liée à Estia, Vesla, pur génie du foyer, liée à la sage Thémis qui semble n'être que Cérès. Cérès à Thèbes et à Athènes a rapproché les hommes, et fait les lois. Point de culture sans Tordre. La justice est née du sillon.

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Le peu que nous savons de cette primitive Grèce indique des mœurs fort douces, plus rapprochées peut-être de l'origine indienne, du génie humain des Védas que de l'âge guerrier que nous peint Y Iliade. Les plus anciennes traditions qui en restent sont relatives à la profonde horreur qu'inspiraient l'effusion du sang, surtout les sacrifices humains. Ils étaient détestés comme chose propre aux barbar es, frappés de châtiments terribles. Pour avoir immolé des hommes, Lycaon est changé en loup, Tantale est puni aux enfers d'un supplice cruel, la soif atroce que rien n'apaisera.

Ce qui est tout à fait indien, ce qui même semble brahmanique, c'est le scrupule qu'on se faisait de tuer les animaux. Des rites de haute antiquité restèrent pour témoigner toujours du combat qui troublait ces âmes naïves, ayant horreur du sang, et pourtant condamnées par le climat, par le travail, aux nourritures sanglantes. Pour immoler une victime, on tâchait de la croire coupable. Un gâteau sacré sur l'autel était mangé par le taureau ; ce sacrilège eût amené sur le pays la vengeance céleste ; il fallait punir le taureau. Mais tuer cet ancien serviteur, ce compagnon du labourage, personne n'en aurait eu le cœur. On appelait un étranger. Il frappait et il s'enfuyait. Une enquête solennelle était faite sur le sang versé. Tous ceux

qui avaient pris la moindre part au sacrifice étaient cités, jugés. L'homme qui avait présenté le feu au sacrificateur, celui qui lavait aiguisé, les femmes qui, pour l'aiguiser, avaient apporté de l'eau, tous étaient mis en cause. Ils s'accusaient, se rejetaient l'un sur l'autre; en dernier lieu, tout retombait sur le couteau, qui seul ne se défendant pas, était condamné, jeté à la mer. On faisait au taureau la réparation qu'on pouvait. Relevé, empaillé, remis à la charrue, il semblait vivre encore, reprendre avec honneur le travail de l'agriculture.

Ces populations pacifiques étaient malheureusement inquiétées par la mer et les lies d'où les pirates d'Asie, de Phénicie, faisaient à chaque instant des descentes pour voler des enfants, des femmes. Cruels enlèvements 1 Portées en un moment et vendues en Asie, ces pauvres créatures ne se retrouvaient plus jamais. Des temps les plus anciens jusqu'aux Barbaresques modernes, mêmes malheurs, mêmes douleurs, mêmes cris. Les poètes, les historiens ne parlent que d'enlèvements. C'est Io, c'est Europe, c'est Hésione, Hélène. Chose encore plus cruelle, l'affreux tribut d'enfants payé au Minotaure. Homère a peint la muette douleur du père qui a perdu sa fille, qui morne suit la plage où l'onde amère bondit, outrageuse, et rit de son deuil. Que dire du désespoir des mares

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quand la barque fatale emporte leur trésor, quand la fille éplorée, qui tend en vain les bras, fuit et disparaît sur les flots?

Ces tragédies certainement, surtout l'inquiétude et l'attente de si grands malheurs, contribuèrent plus qu'aucune chose à affiner cette race, à lui donner de si bonne henre la sensibilité puissante d'où sortit sa grande création religieuse, la légende de Gérés et de Proserpine, la pathétique histoire de la Passion maternelle.

Il n'y fallut pas de fiction. Tout fut nature et

vérité. Et c'est ce qui fit la chose si durable, si forte, éternelle. L'humanité en garde encore l'empreinte, et elle la gardera toujours.

Chaque année, en voyant la plante séparée de sa fleur, celle-ci s'envoler, à jamais perdue pour sa mère, le cœur était percé d'une analogie douloureuse. Cette fleur ^ cette graine, qui s'en va, que lui advient-il? où va-t-elle, la pauvre petite? Le vent souffle, durement l'arrache. L'oiseau passe, la pique et l'emporte. Le plus souvent, elle a l'air de mourir ; engloutie, elle tombe dans le sol noir, obscur, où elle est ignorée et comme dans l'oubli du sépulcre. Souvent aussi l'homme, pour son usage, la torture de toute manière, la noie, la broie, la pile, lui inflige cent supplices. Toute nation a chanté cela. Toute humanité, de l'Inde à l'Irlande,

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en contes ou en ballades, a dit les aventures, les misères de cette jeune créature. Récits le plus souvent badins. Seule la Grèce qu'on croit si légère, n'a pas ri, — au contraire, pleuré.

Le drame était trouvé d'avance. Ce qui fut vraiment du génie, c'est la création de Cérès, l'idée d'une adorable mère dont l'infinie bonté rend plus sensible encore la cruelle aventure. Puis, la conception d un divin cœur de femme, grandi par la douleur. Elle devient l'universelle nourrice, nous prend tous pour enfants ; l'humanité entière sera sa Proserpine,

Conception infiniment pure, et la plus pure qui fut jamais. Les sens n'y sont pour rien. La trèstouchante Isis qui pleure son Osiris, ne fait aucun mystère de ses ardeurs d'Afrique, de son cuisant désir j elle pleure, cherche, appelle un époux. Pour Cérès, l'objet adoré, pleuré, est une fille. Donc, jamais sa légende ne subira les équivoques des cultes plus récents où la mère pleure un fils, où rajeunie par l'art et plus jeune que lui, elle est souvent moins mère qu'épouse.

Cérès est la pensée sérieuse des peuples agricoles. Le travail rend fort grave. Peu de raffinements amoureux ou mystiques chez ceux qui portent le poids de la vie. Rien de subtil, de faux. La vérité en ce qu'elle a de plus touchant, l'accord

profond des choses que les âges sophistes ont plus tard séparées, l'accord parfait du cœur, de l'amour et de la nature, la beauté fleurissant de l'infinie bonté : voilà ce que les hommes simples conçurent, même exprimèrent au premier élan de l'art grec. Bien avant les marbres d'Égine, sinistre image des combats, la pacifique Cérès ornait de sa tête adorée les médailles admirables de Sicile1. Noble équilibre de beauté, simple, agreste, royale. Sa riche chevelure mêle son or à l'or des épis.

Entre la joie, les larmes, dans les alternatives de bien, de mal, de soleil ou d'orage, elle a une chose immuable, la bonté. Elle aime, à l'égal de la plante, les troupeaux innocents, les douces brebis, et surtout les enfants (malo-trophos, kouro-trophos) . Elle est pour tous mère et nourrice. Sa belle mamelle, en tout temps (fût-elle en pleurs), veut allaiter. Elle est l'amour, elle est le miel, elle est le lait de la nature.

Dur contraste de la destinée, Cérès, ce génie de la paix, est née en plein combat entre des puissances contraires. Elle fleurit aux lieux où le

* Voir celles du Cabinet des médailles, et aussi le Trésor de numismatique et de glyptique, les Médailles publiées par H. de Luynes. La collection Campana avait une fort belle Cérès qu'on croit du temps de Phidias. Hélas, elle est déportée en Russie i en Russie, cette fille de la Grèce et de la Sicile, cette mère de l'art et de l'humanité !

il» TERRA-MAT EH. DÈ-MÈTRR OU GÈRES.

drame des éléments est plus terrible, aux lies volcaniques, en Sicile. Si chaste, si pure qu'elle soit, elle est en butte à deux attractions fatales. Déesse de la fécondité, elle né peut réaliser son oeuvre qu'en subissant la céleste rosée, et d'autre port, les influences obscures des chaleurs souterraines, des haleines puissantes qui sont le souffle de h terre. Zeus lui en veut, Pluton aussi. Elle est femme. La profondeur sombre lui fait peur. Elle qui n'est qu'amour et que vie, comment se déciderait-elle à épouser le roi de la mort ? Elle hésite, mais en attendant, elle ne peut empêcher le Ciel de pleuvoir dans son sein. Tout ce qu'elle en sait, l'innocente, c'est qu'il lui vient une petite Gérés qui fleurit d'elle, comme la plante en fleur a une fille qui est elle-même.

On sait l'histoire*. La jeune fille, au printemps, non loin de la mer, avec les nymphes ses compagnes, cueillait des fleurs dans la prairie. Le premier narcisse fleurissait. Elle a désir, envie, de la fleur des légendes qui, comme on sait, fut un enfant. Elle s'y prend des deux mains, veut l'enlever, liais la terre s'ouvre. Le noir Pluton surgit avec son char

* Cette histoire est la légende qu'on jouait partout en drames sacrés. Elle est du caractère le plus antique, indépendante de X Hymne à Cérè*, attribué à Homère ; indépendante des mystères d'Eleusis, où la pauvre Cérès, envahie par le culte récent de Baochus, subit dans sa légende de si tristes altérations.

et ses coursiers de feu. Elle est enlevée, la petite, malgré ses pleurs, ses cris; elle est si enfant encore qu'elle voudrait retenir ses fleurs. En vain. Elles inondent la terre, qui partout verdoie et fleurit.

Elle voit tout fuir, dans ce vol, la terre, la mer, le ciel. On pense à la Sitâ (la fille du sillon), enlevée dans le poëme indien par l'esprit mauvais, Ravana. Mais que la Grèce ici est supérieure et plus touchante! Sitâ n'a pas de mère pour la pleurer.

Pauvre Cérès! tous les dieux sont contre elle. Ils se sont entendus pour lui navrer le cœur. Jupiter Ta permis. Nul n'oserait lui dire ce que sa fille est devenue. Elle prie, elle s'adresse à toute la nature. Mais nul augure; l'oiseau même est muet.

Alors désespérée elle arrache ses bandelettes, et ses longs cheveux volent. Elle prend les habits de deuil, le manteau bleu. Elle ne touche à nulle nourriture. Elle ne baigne plus son beau corps. Éperdue, quasi morte, portant les torches funéraires, neuf jours entiers, neuf nuits, elle court par toute la terre. Enfin, elle est anéantie, gisante. Hécate et le Soleil finissent par en avoir pitié. Ils lui révèlent tout. Malheur irréparable. Elle ne retournera plus dans cet injuste ciel. Elle erre misérable ici-bas.

Courbée par la douleur, elle se traîne comme une

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vieille. A midi, sous un olivier, non loin d'un puits, elle s'asseoit. Les femmes et filles qui viennent y puiser lui parlent avec compassion. Quatre belles jeunes vierges, filles du roi, l'accueillent, la mènent à leur mère. « Qui êtes-vous? — Je suis la chercheuse. Des pirates m'avaient enlevée. J'ai fui... Donnez-moi un enfant à nourrir et à élever... * À ce moment, elle rayonne d'une telle splendeur de bonté que la reine est troublée, éblouie, attendrie. Elle lui met son enfant dans les bras, enfant chéri et le dernier, un entant du vieil âge qui est venu vingt ans après ses sœurs.

Cependant la déesse a le cœur si serré encore qu'elle ne peut parler ni manger. Nulle prière, nulle tendresse ne l'y déciderait. Il y faut un hasard. Une fille rustique, hardie, jeune et joyeuse, Iambée1, par un badinage, à travers ce grand deuil, met un moment d'oubli, lui surprend un sourire. Elle accepte la nourriture, — ni vin ni viande, —

seulement la farine parfumée de menthe (la future hostie des Mystères). Douce communion de la bonne déesse avec l'humanité. Pour ambroisie, nectar, elle prend le pain et l'eau* Bien plus, elle accepte

1 De là Yiambe, le mètre boiteux des satyres et des comédies, qui fît rire une telle douleur. Origine analogue (non contraire) à celle du vers indien, qui naît de la douleur de Yalmiki, d'une larme, du rhythme des soupirs.

l'enfant, qui dès lors a deux mères, est fils de la terre et du ciel.

On devine aisément qu'il fleurit, à sa riche mamelle, favorisé de son souffle divin. Imprégné d'elle, il change de nature. Elle l'aime et voudrait le faire Dieu. Le feu seul divinise et l'épreuve du feu. Plus tard, c'est du bûcher qu'Hercule doit s'élaricer au ciel. Cérès, qui fait parla chaleur germer les délicates plantes, sait bien par quels degrés son enfant sans douleur, sans péril, peut subir Tépreuve. Chaque nuit, elle le met au foyer. Par malheur, la mère curieuse vient l'observer, s'effraye et crie... Hélas! tout est fini! L'homme ne sera pas immortel. Ilsouffrira les maux, les misères de l'humanité.

Ainsi Cérès qui a perdu sa fille, perd son enfant d'adoption. Plusdésespérée que jamais, elle reprend sa course échevelée. Elle semble affamée de douleurs. Le ciel lui est pesant, et la terre odieuse. Elle sèche, cette terre, ne produit plus ; quand sa déesse souffre, peut-elle être autre chose qu'un lugubre désert? Cérès a rejeté sa divinité inutile ; elle erre dans les roules poudreuses, elle s'asseoit mendiante aux bornes du chemin. Toutes nos nécessités Passiégent; elle succombe de fatigue et de faim. Par pitié, une vieille lui donne un peu de bouillie qu'elle avale. Pour comble, elle est moquée. Un

indigne enfant rit, la montre au doigt, imite et bouffonne son avidité. Cruelle ingratitude! que l'homme rie de la bonne nourrice qui seule soutient la vie de l'homme! Mais la malice impie se punit elle-même, L'enfant sèche de méchanceté ; il devient un reptile, le maigre, le fuyant lézard, sec habitant des vieilles piètres. Bonne leçon qui rendra charitable. Enfant, ne ris jamais du pauvre. Qui sait si ce n'est pas un Dieu?

La terre souffre à ce point qu'elle émeut et effraye le ciel. Plus de moissons, plus de bestiaux. Les dieux, sans sacrifices, sont affamés aussi. On envoie à la mendiante les Iris, les Mercure, et tous les messagers des cieux. « Non, rendez-moi ma fille. » — Il faut bien que Pluton cède, un moment du moins. L'adorée échappe aux enfers, elle arrive sur un char de feu, elle embrasse sa mère. Celle-ci serait morte de joie... Qu'elle est changée pourtant, cette fille ! plus belle que jamais, mais si sombre! ... Beauté blessée-! beauté fragile I mort et fleurs! hiver et printemps! voilà la double Proserpine, charmante et redoutable, qui presque imposeà sa mère même. • . « Ah! ma fille, es-tu bien à moi? n'es-tu pas de l'enfer encore ? n'as-tu rien goûté de là-bas ? » Pluton ne l'a laissée partir qu'en lui faisant prendre un pépin du fruit mystérieux de la fécondité, la grenade aux grains innombrables. En d'autres

TERHA-MATER. DÈ-MÈTER OU CÉRÈS. 191

termes, elle rapporte la fécondation ténébreuse du noir empire, et doit y retourner. Éternellement partagée, chaque année à l'automne perdue de nouveau pour sa mère, elle retombe au fond de sa nuit, et Gérés au printemps n'a la joie de la retrouver qu'avec la triste attente de la voir disparaître encore.

Voilà la vie et ses alternatives. Cérès en porte tout le poids. Qui la consolera? Le travail, le bien qu'elle fait à l'homme. Si elle n'en peut faire un dieu, comme elle avait voulu, elle en fuit un grand travailleur, Triptolème, broyeur de la glèbe par la charrue, et broyeur du grain par la meule; le juste Triptolème, l'enfant du labourage, pacifique, économe, plein de respect pour le travail d'autrui, sage ami de l'ordre et des lois.

Belle histoire! et si vraie I mêlée de joie et de tristesse, de sagesse surtout, d'admirable bon sensl Elle se traduisait populairement en deux fêtes, fort simples, toutes de nature, et sans mystère alors, sans raffinement.

Au printemps les Anthestéries, fête des fleurs. La belle Proserpine qui revient en couvre la terre; elle ramène les enchantements de la vie. Elle ne ramène pas tout le monde ; elle laisse là-bas nos morts aimés. La joie n'est pas sans pleurs, ne les voyant pas revenir. On tresse des couronnes pour

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tous, aussi pour les tombeaux. Souriante, mais attendrie, la femme couronne de fleurs son vieux père, son petit enfant. Il faut bien naître, puisqu'on meurt. Le deuil même commande l'amour. Cette fête des fleurs était celle de la fleur humaine, le grand jour de la femme et des sérieuses joies de l'hymen. La très-chaste Cérès le voulait, l'ordonnait ainsi.

À l'automne, les Thesmophories, fête des femmes, fête des lois. C'est aux femmes que la déesse avait remis ses lois d'ordre et d'humanité. Non sans raison. Qui est, plus que les mères, intéressé dans la société où elles mettent un tel enjeu, l'enfant! Qui, plus qu'elles, est frappé par le désordre ou par la guerre?

L'automne a double caractère. Pour l'homme, rafraîchi, reposé, qui n'a plus guère à faire que les semailles et déguster le vin nouveau, elle est gaie, parfois trop joyeuse. Mais les femmes se souvenaient que c'est pour Cérès le triste moment où elle voit sa fille descendre dans la terre. Elles opposaient cela aux empressements de leurs maris, et les fuyaient pour quelques jours. Souriantes elles-mêmes de leurs sévérités, et des gémissements qu'arrachait ce sevrage, elles allaient soit à la mer, au sombre promontoire où l'on adorait les déesses, soit au temple célèbre d'Eleusis quand il fut bâti. Elles y

portaient en pompe les lois de Cérès, lois de paix, qu'au retour elles pouvaient sans peine faire jurer à Pamour avide, pour le futur bonheur de l'enfant désiré.

Quelles sont donc ces lois si "puissantes qui ont ; fait la société? Fort simples, si nous en jugeons par celles qu'on a conservées. L'amour de la famille, Yhorreur du sang, voilà ce qu'elles recommandent, et rien de plus. Mais cela, fut immense. Dans l'esprit de Cérès, la famille s'étend, devient la patrie, la tribu, qui unie sera la bour-: gade, — la bourgade unie, la cité. Point de sang; ne tuer personne, et pas même les animaux. Nulle offrande aux dieux que des fruits. Si l'animal est épargné, combien plus l'homme ! Point de guerre, la paix éternelle. Du moins, dans la guerre même, s'il la faut, un esprit de paix. Je vois d'ici Y autel delà Pitié, élevé dans Athènes. Je vois la Paix divinisée, aux grandes fêtes qui unirent les cités et en firent un seul peuple à Olympie, à Delphes.

Le respect de la vie humaine considérée comme précieuse aux dieux, sainte et sacrée, divine, contribua certainement plus qu'aucune chose à la faire juger immortelle. Si la fleur ne meurt que pour

renaître, pourquoi ne renaîtrait pas l'âme, celte flçur du monde? Le blé, dans ses naissances et ses renaissances éternelles, beaucoup mieux qu'aucun dogme, enseigna la résurrection. Tant de siècles après, saint Paul (en ses Épîtres) n'a nul autre argument que la vieille leçon de Cérès.

En cela et en tout, elle fut la grande institutrice. Son culte, populaire, enrichi et dramatisé d'une imposante mise en scène, aboutit (fort tard) aux Mystères, qui, quoique attaqués des Chrétiens, furent pourtant imités par eux.

Immenses ont été ses bienfaits. Elle donna une base de chaleureux amour au léger esprit ionique qui n'était que transformations. Elle créa pour Athènes la Société, ébaucha la Cité, cette Cité entre toute humaine.

Ce n'est pas la mobile fantaisie, l'imagination qui aurait enfanté la vie. Pour faire un monde, il faut toute autre chose, beaucoup d'amour, beaucoup de vérité. La maternité de Cérès, son pur amour, qui déborde en bonté, fut le saint berceau de la Grèce. Bien avant l'Olympe d'Homère, elle eut de longs siècles muets qui couvaient son avenir. Puissant, fécond foyer I De la légende d'une mère elle conçut la flamme qui la fit mère aussi. Pour s'expliquer les âges où elle illumina la terre, il faut la voir d'abord enfant adopté de Cérès, la voir quand elle

prit le flambeau de sa main, ou quand, sous sa nourrice, elle cueillait les fleurs d'Eleusis ou d'Enna.

La science marche, et la lumière avance. La foi nouvelle se confirme en trouvant sous la terre ses solides racines dans la profonde antiquité. Le duel mémorable que j'ai vu jeune encore entre la liberté et la théocratie, la vraie, la fausse érudition, sur les origines grecques, le voilà terminé. Question capitale, vivante, d'intérêt éternel. Le plus brillant, le plus fécond des peuples fut-il son Prométhée lui-même, ou fut-il enseigné, façonné par le sacerdoce? fut-il l'œuvre du sanctuaire ou du libre génie humain i ?

Trente années de travaux ont décidé la question

1 M. Guignaut, un vrai savant, qui a usé sa vie dans l'œuvre immense de traduire, compléter, rectifier la Symbolique de Creu-

et tranché le nœud pour toujours. Les résultats sont si clairs et si forts que l'ennemi n'ose plus souffler. Par en bas, dans tous les détails, de point en point, il est battu. D'en haut, un grand coup de soleil, la jeune linguistique, l'accable plus encore, manifestant au. jour que dans ces hautes origines il n'y eut nul artifice de sagesse sacerdotale, nul symbolisme compliqué, mais la libre action du bon sens et de la nature.

Le culte vénérable de l'âme de la Terre, de Cérès et de Proserpine, touchant, non sans terreur, qui montrait dans vingt lieux divers l'abîme refermé, la porte de Pluton, partout ailleurs qu'en Grèce aurait créé un puissant sacerdoce. Par deux fois, il y échoua. Aux temps les plus anciens, il fut subordonné par le joyeux essor des métamorphoses ioniques, la fantaisie des chantres ambulants qui variaient les fables et les dieux. Plus tard, quand les

zer, a été chez nous, en ce siècle, le véritable fondateur de l'étude des religions. Ce maître aimé fut notre guide à tous. Les Renan, les Maury, tous les critiques éminents de cet âge, ont procédé de lui. Il a ouvert la voie à ceux mêmes qui, comme moi, penchent vers Y Anti-symbolique, vers Strauss, vers Lobeck, et croient avec celui-ci que, si Cérès est très-ancienne, les Mystères d'Eleusis et les mythes orgiastiques sont de fabrication récente. V. Lobeck, Aglaophanus, 1829 (Kœnigsberg).

Mystères, aidés de tous les arts, d'une ingénieuse mise en scène, pouvaient avoir très-forte prise, la Cité existait, incrédule et rieuse. On put chasser Eschyle, on put tuer Socrate, on ne put rien fonder, et l'on tomba dans le mépris.

Voici les derniers résultats de la critique moderne :

!• La Grèce rCa rien reçu, ou presque rien, du sacerdoce étranger. Ce qu'elle crut elle-même égyptien, phénicien, est profondément grec. Dans ses âges de force et de génie, elle n'aima qu elle-même, dédaigna ces vieilleries. Cela lui garda la jeunesse, la parfaite harmonie qui faisait sa fécondité. Quand, à la fin, les dieux ténébreux de l'Asie se glissèrent en son sein, elle avait fait son œuvre, elle entrait dans la mort.

2° La Grèce, à nulle époque , na eu un sacerdoce réel et régulier1. La vaine supposition qu'elle l'eût avant les temps connus n'a ni preuve, ni vraisemblance. Elle n'a pas été dirigée. Yoilà pourquoi elle i a marché droit, dans un merveilleux équilibre. |

1 Le livre, souvent superficiel, de Benjamin Constant, est fort ici et mérite grande attention. Ses principales assertions sont confirmées dans le savant ouvrage où M. Alfred Maury a résumé tous les travaux récents de l'Allemagne, en y mettant uu ordre excellent et nouveau qui y jette une grande lumière : Histoire des religions grecques, 3 vol. (1857.)

Un des effets très-graves de la pression sacerdotale, est d'absorber tout dans telle forme, d'engloutir toute vie dans un seul organe, un seul sens. Ce sens, celte partie profite infiniment. Vous avez par exemple une main monstrueuse, le bras est sec, le corps étique. C'est ce qui a paru si terriblement dans l'Egypte, et plus encore dans l'Europe du moyen âge, qui eut tel sens exquis et tel organe gigantesque, l'ensemble faible, pauvre, stérile. Dans la Grèce, laissée à son libre génie, toutes les facultés de l'homme, — âme et corps, — instinct et travail, — poésie, critique et jugement, — tout a grandi, fleuri d'ensemble.

3° La Grèce, mère des fables, comme on se plaît ' tant à le dire, eut deux dons à la fois, d'en faire, et d'y peu croire. Imaginative au dehors, intérieurement réfléchie, elle fut très-peu dupe de sa propre imagination. Nul peuple moins exagérateur. Elle peut incessamment inventer, conter des merveilles. Elles lui portent peu au cerveau. Le miracle a peu de prise sur elle. Un ciel fait et refait sans cesse par les poètes, les chantres ambulants (ses seuls théologiens), ne lui inspire pas tellement confiance qu'elle croise les bras et attende ce qui lui viendra de là-haut. Elle part de l'idée que l'homme est frère des dieux, né, comme eux, des Titans. Travail, art et combat, gymnastique éter-

nelle d'âme et de corps, c'est la vraie vie de l'homme, qui, malgré les dieux mêmes, contre leur jalousie , le fait héros et quasi dieu.

Maintenant comment cet Olympe, fait de hasard, ce semble, improvisé par les aveugles, les chantres de carrefours, de temples ou de banquets, les Phémius et les Démodocus, comment pourra -t-il prendre un peu d'ensemble et d'unité? Pour un auditoire très-divers, autre sera la muse. Ses fables, chantées autour des temples dans la solennité sacrée, au contraire, chez les rois, seront guerrières, qui sait? badines (comme certains chants de l'Odyssée). Un pêle-mêle immense va résulter de tout cela.

Erreur. Tout peu à peu s'arrange. Notez que ces chantres, au fond, sont une âme, un même peuple, dont la vie, les mœurs, les milieux, ont peu de différence. Notez que leur art est le même, leur procédé le même. Ils parlent à la même personne, dont la voix répond, la Nature.

On le voit aujourd'hui, par les vraies étymologies, ces créations mythologiques, en Grèce (comme dans l'Inde Védique), sont d'abord simplement des forces élémentaires (Terre, Eau, Air, Feu). Seulement, dans le monde grec qui personnifie et précise, l'évocation du poète fait surgir partout des esprits, vifs et mobiles, à son image. Elle appelle à

l'activité nombre d'êtres qu'on eût cru des choses. Les chênes sont forcés de s'ouvrir, d'émanciper les nymphes, qu'ils ont si longtemps contenues. Et la pierre elle-même, dressée sur le chemin, vous propose l'énigme du sphinx.

Voix innombrables, mais non pas discordantes. Le grand concert se divise en parties, en groupes, en gammes harmonieuses.

On a vu celle de la Terre. De Gérés, la chaste déesse vénérée, redoutée, on sut tirer pourtant tout un monde aimable de dieux. Amie de la chaleur, parente du Feu (ou Estia), elle aspirait en bas. Pour lui épargner le voyage souterrain, on lui crée sa fille, autre Cérès. Pour lui sauver les durs travaux du labourage, un génie inférieur naquit, comme une rustique Cérès mâle, le broyeur Triptolème. Pour garder son royaume, le champ, la moisson, les limites, il fallait des lois et des peines. Mais la bonne Cérès punirait-elle ? On en charge Thémis, la froide Cérès de la loi, dont le glaive est Thésée, législateur d'Athènes, le vaillant Hercule ionique.

Non moins riche, la gamme du Feu, — des Cabires difformes aux Cyclopes, à l'ouvrier Vulcain, à Prométhée l'artiste, va se développant, — tandis que de la nuit (Latone), la splendeur dePhœbus, éclate, et que du front chargé, sombre, de Jupiter,

l'éther jaillit, l'éclair sublime de Minerve, de la Sagesse.

Mais tous ces dieux diffèrent étonnamment, si j'ose dire, de solidité. Il y aurait un livre à faire sur leurs tempéraments : la physiologie de l'Olympe. Plusieurs, avouons-le, restent à l'état de brouillards, ou même quelque chose de moins, n'étant guère que des adjectifs, comme ces synonymes d'Agni, dont 1 Inde a fait des noms de Dieu. Plusieurs, un peu plus fermes, sont, comme dit très-bien M. Max Mûller, déjà figés, de quelque consistance, mais restent cependant transparents, diaphanes; on voit tout à travers. Leur père, le génie ionique, ne leur permet d'agir un peu comme

personnes qu'à condition de rester éléments, et, comme tels, d'être toujours dociles à ses métamorphoses. Avec cela, il peut toujours disposer d'eux, les varier, les enrichir de nouvelles aventures, les marier, en tirer des héros.

Cette manipulation mythologique est très-facile à suivre dans la gamme des dieux de l'Air, qui naturellement devaient flotter beaucoup et prêter aux transformations.

L'air supérieur, le Ciel, le père Zeus, Zu-piter, a nécessairement la plus haute place, le trône de la nature. Il pleut, il produit tout. Successeur des vieux dieux, des Titans, il engendre la famille des

dieux helléniques. Il règne, il a la foudre, et terrifie le monde. Il la roule à grand bruit, s'acquittant des fonctions qu'Indra remplit dans les Védas. Pour les vents, il délègue ses pouvoirs à Éole, un petit Jupiter, qui les tient dans des outres captifs aux cavernes profondes.

Si Jupiter est ici-bas le grand fécondateur, c'est que là-haut aussi il a une céleste fécondité. En Asie, il serait un dieu mâle et femelle. En Grèce on le dédouble, on lui donne une femme qui n'est que l'Air encore, l'air femelle, Hère ou Junon. Air trouble, agité, colérique. Cela ne suffît pas. Dans sa hauteur sublime, au-dessus des nuées, dans l'éther pur, on voit tout autre chose. Jupiter devient triplé. On lui fait une fille, Pallas, qui part de lui, de lui seul, non de sa Junon. Plus tard viendront les Doriens, qui l'obligeront de partager son règne sur l'orage avec le jeune dieu Apollon, qui a des flèches (comme l'Indra védique) pour percer le dragon des nues. Ainsi, de Zeus ou du Père Ciel, se lait toute une série de dieux, non fortuite, ni désordonnée, mais bien liée, progressive, harmonique, une belle gamme de poésie. Zeus, doublé, triplé, quadruplé, n'en garde pas moins son rang supérieur, et sa noble représentation1. Il est le père de

1 Les Grecs en parlent toujours magnifiquement, avec une grandeur emphatique qui n'est point du tout le respect. C'est un

tous les jeunes olympiens, et, comme vers la fin, tous se reconnaîtront en lui, verront qu'ils n'étaient que lui seul, sa supériorité prépare aux philosophes leur future unité de Dieu.

La Grèce, dans un instinct singulier de progrès moral, ne laisse point ses dieux chômer et s'endormir. Elle les travaille incessamment, de légende en légende, les humanise, fait leur éducation. On peut la suivre pas à pas, d'âge en âge. Les dieuxnature ont beau se personnifier ; ils pâlissent. Les dieux-humains «surgissent, les dieux-moraux grandissent. Les dieux justiciers, héroïques redresseurs de torts, dont le triomphe ferme l'histoire divine, jetant leur costume à la fin, montrent le vrai héros, le sage. D'Hercule reste le stoïcien, que l'École très-bien dit le second Hercule. C'est la vivante pierre, le ferme roc du Droit, où Rome tout à l'heure assoiera la Jurisprudence. •

C'est là le but suprême et lointain vers lequel on

dieu d'apparat et de décoration. On le paye de cérémonies. Pour le sérieux, le réel, il n'est nullement sur la ligne de bien des dieux qui semblent inférieurs. On le trompe aisément. Ce roi des Olympiens, comiquement attrapé par sa femme qui l'endort sur l'Ida [Iliade), dupé par Prométhée [Hésiode) qui pour sa part de la victime lui fait prendre la peau et les os, rappelle un peu le Charlcmagne des Quatre fils Aymon qui s'endort sur son trône et qu'on bafoue dans son scmnr.eil.

marche à l'aveugle, mais très-certainement: il faut faire le héros.

Dire que les dieux descendent, s'incarnent, comme ils font dans l'Inde, cela servirait peu, sinon à endormir l'activité humaine. L'important serait d'établir une bonne échelle régulière par où l'on pût et descendre et monter, par oè l'homme de force et de labeur, ayant développé ce qu'un dieu mit en lui, s envolât, devint dieu. Ni la langue, ni l'esprit grec ne permit aux poètes d'exprimer les divines naissances sinon par des amours divins. Des dieux, le plus fluide, l'aérien Jupiter, eut le rôle du grand amoureux. Les chantrès populaires ne le «ménagèrent pas. Tout en lui donnant la figure imposante et les noirs sourcils, la barbe redoutable du père des dieux, ils le lancèrent dans mille aventures de jeunesse. Et tout cela badin, de léger bavardage. Pas un seul trait passionné.

Au reste, rien de plus transparent dans cette langue. Il n'y a guère moyen de s'y tromper. Le sens physique reste toujours marqué. La traduction seule est obscure ; elle exagère la personnalité de ces êtres élémentaires. « Zeus a plu dans la Force (c'est littéralement le nom d' A lcm è ne), et elle a conçu le Fort (Alcide). » — Zeus a plu par forage dans la Terre (Sémélé) qui, foudroyée, conçut Bac-

chus, ou le vin chaleureux. Quoi de plus clair pour ces primitives tribus, de vie tout agricole1?

Ces fables des amours et des générations divines apparurent vraiment scandaleuses, quand Évhémère et ses pareils les expliquèrent par l'histoire prétendue des rois du temps passé, quand Ovide et autres conteurs les égayèrent des jeux d'une facilité libertine, quand enfin les esprits affaiblis de la décadence, un Plutarque par exemple, oublièrent, méconnurent entièrement le sens primitif. En vain les Stoïciens, par une juste interprétation que la linguistique aujourd'hui confirme tout à fait, y montraient les mélanges des éléments physiques. Les chrétiens se gardèrent d'y vouloir rien comprendre; ils saisirent ce précieux texte d'attaques et de déclamations.

Dans les temps déjà byzantins où tout sens élevé s'émousse, personne n'est plus assez fin pour sentir

1 Dans un petit livre admirable de force et de bon sens, M. Louis Ménard dit très-bien de cet âge agricole, encore tout près delà nature, qui venait de faire ces symboles et qui voyait parfaitement à travers : « On ne s'offensait pas phis des mille hymens de Zeus et d'Aphrodite qu'on ne songe aujourd'hui à trouver que l'oxygène est débauché parce qu'il s'unit à tous les corps. » L. Ménard, De la Morale avant les Philosophes (1860), p. 104.

dC8 LÉGÈRETÉ DES DIEUX IONIQUES.

le caractère double de ces fables antiques, le clairobscur où elles flottaient entre le dogme et le conte. Lourdement, impérieusement, ils interrogent la Grèce : « Croyais- tu? ne croyais-tu pas? » Il semble voir un magister, grondant un enfant de génie qui a, comme on Ta à cet âge, le don d'imaginer et de croire à moitié tout ce qu'il imagine. Le vieux sot ne sait pas que Ton commence ainsi. Il ignore qu'entre croire et ne croire pas, il y a des degrés infinis, d'innombrables intermédiaires.

Chez ce peuple inventif, à la langue fluide et légère, tant que les dieux eurent leur vraie vie, leur facile végétation mythologique, ils changeaient trop pour peser sur l'esprit. Aux lieux où la tradition plaçait leurs aventures divines, autour d'un oracle ou d'un temple, on croyait sans doute un peu plus. Les chanteurs populaires éloquemment contaient la merveille du temple au voyageur ravi. Il l'apprenait en vers pour la mieux retenir, mais non sans ajouter de poétiques variantes. Ainsi la chose allait flottant, changeant toujours, chaque nouveau chanteur se sentant même droit dans la muse et l'inspiration.

Nous avons dit ailleurs combien l'âme intérieure •■ de l'Inde garda de liberté contre ses dogmes, mal-. gré les apparences d'un joug sacerdotal si fort. Mais combien plus cette liberté existe pour la Grèce, qui

n'a nul joug pareil, qui se fait, se refait incessamment elle-même I Pour défendre le sens moral des excentricités légères de la fable religieuse, elle n'a nul besoin de critique sévère, ni de dure ironie. Il lui suffit d'avoir ce qui garde le mieux des tyrans divins : le sourire.

La Grèce n'eut pas la sévère attitude, la gravité solennelle qui frappent chez certains peuples. Mais le génie du mouvement, la puissance inventive qui fut infatigable en elle, certaine vivacité légère, la soulevaient toujours au-dessus des choses vulgaires et basses. Un air très-pur, point du tout énervant, le sublime éther d'un ciel bleu, librement y circule et tient la vie très-haute. Ce n'est pas proprement le scrupule, la peur du péché, l'attention à fuir ceci, cela, qui dominent chez elle. C'est sa propre nature, une sève âprement virginale d'aclion, d'art ou de combat, la flamme innée de la Pallas qui la maintient à l'état héroïque.

Cela est exprimé à merveille dans ses belles traditions. Quand Àgamemnon part pour si longue absence delà guerre, du siège de Troye, que laisset-il auprès de Clytemnestre? Qui voyons-nous siéger près d'elle aux repas, aux heures du repos? Un prêtre? Non, un chantre, dont les nobles ré-

cits lui soutiendront le cœur. Gardien respectueux, ce ministre des chastes muses, combattra chez la femme la rêverie, les molles langueurs. Il lui dira la forte et sublime histoire du passé, Autigonë immolant l'amour, la vie, à la piété fraternelle, Alceste mourant pour son époux, Orphée jusqu'aux enfers suivant son Eurydice. Tant qu'il chante, l'épouse est toute au souvenir d'Agamemnon absent. Si bien que le perfide Égysthe n'en vint à la corrompre qu'en enlevant l'homme de la lyre. Il le jeta dans une ile déserte, et, la reine, dés lors abandonnée des muses, le fut aussi de la vertu.

Ce qui éfonne, c'est que certaines choses rappel* lent, dans un climat méridional, la froide pureté du nord. La plus jeune des filles de Nestor baigne Télèmaque. Laerte, père d'Ulysse, a fait élever sa fltfe avec son jeune esclave Eumée. La fille de Chiron, le sage centaure, qui ne cède en rien à son père, fait l'éducation d'un jeune dieu, et lui enseigne tous les mystères de la nature. On se croit en Scandinavie; on croit lire le Nialsaga où la noble vierge a un guerrier pour précepleur. . Va

La Grèce présente exactement l'envers du Moyen âge. Dans celui-ci, toute littérature (ou presque toute) glorifie l'adultère : poèmes, fabliaux, noéls, tout célèbre le cocu âge. Des deux grands poèmes

grecs, l'un punît l'adultère par la ruine de Troye. L'autre est le retour héroïque de l'époux, le triomphe de la fidélité. En vain les prétendants obsèdent Pénélope. En vain les Calypso, les Circé, se donnent à Ulysse, et veulent, avec l'amour, lui faire boire l'immortalité. Il préfère son Ithaque, préfère Pénélope et mourir.

Chose horrible qui fait frissonner un Père de l'Église, « Saturne mangeait ses enfants!... Quel exemple pour la famille! » Rassurez-vous, bonhomme. Il avale des pierres à la place.

Dans la réalité, très-forte est la famille grecque. Et elle n'est pas moins pure. L'histoire d'Œdipe et autres montrent assez combien les Grecs eurent horreur de certaines unions qu'ils croyaient propres aux barbares.

Avant l'invasion duDorisme, ces guerres cruelles qui contractèrent la Grèce et altérèrent l'antique humanité, la famille est tout à fait cette famille naturelle et sainte qu'on voit dans les Yédas, qu'on Toit dans l'Àvesta. Elle a son harmonie normale et légitime. Quand plus tard la philosophie, la douce sagesse socratique de Xénophon1 cherche logique-

* Je me prive, à mon grand regret, de citer ces chapitres admirables de V Économie de Xénophon. On voit parfaitement que,

ment quel est le vrai rôle de la femme, elle n'a rien à faire qu'à revenir tout simplement à ce que nous peint l'Odpsée.

La maîtresse de maison a dans Homère la moitié du gouvernement, tous les soins intérieurs, ceux même de l'hospitalité. Elle siège vis-à-vis du mari, et comme son égale, au foyer. C'est à elle d'abord que doit s'adresser le suppliant. L'aimable Nausicaa qui accueille au rivage le naufragé Ulysse, lui recommande bien de parler d'abord à sa mère- Cette mère, la sage Ârétè, semble pour tous une douce providence, et pour son mari même, Alcinoûs, qui déjà un peu vieux se donne du bon temps, et (dit sa fille) « boit comme un immortel. »

si la guerre, la vie. publique, le péril continuel, éloignèrent les Grecs de la femme et scindèrent la famille, l'idéal du mariage fut tout à fait le même. Le cœur reste le cœur. Il varie bien moins qu'on ne dit. Rien de plus charmant que de voir dans Xénophon la sage royauté domestique de la jeune maîtresse de maison, qui, non-seulement gouverne ses serviteurs et ses servantes, mais sait s'en faire aimer, les soigne, quand ils sont malades (en. 7). L'époux n'hésite pas de lui dire : « Le charme le plus doux, ce sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m'auras fait ton serviteur. Le temps n'y fera rien. La beauté croît par la vertu, i Pour nous tromper sur tout cela, et nous faire croire que la femme (même aux temps homériques) était dépendante de son fils même, on ne manque pas de citer les paroles de Télémaque à Pénélope. Hais, à ce moment singulier, il a en lui un dieu qui le fait parler avec une autorité inusitée. Il a besoin d'imposer aux prétendants par ces paroles graves, etc. Benjamin Constant a linement expliqué cela et très-judicieusement.

Arétè le supplée; par sa prudence et son esprit de paix, elle arrange, prévient les procès, elle est comme l'arbitre du peuple,

La femme est fort comptée par l'époux, par le fils. Laërte, dit Homère, eût fort aimé sa belle et sage esclave, Euryclée ; il n'y toucha point « par crainte du courroux de sa femme. » Cette femme, mère d'Ulysse, en est tendrement aimée. Rien de plus naïvement pathétique que la rencontre du héros avec l'âme de sa mère. Il lui demande tout en pleurs ce qui lui a causé la mort. Serait-ce le destin? Seraient- ce les flèches de Diane qui par les maladies nous enlève à la vie. « Non, mon fils, ce n'est pas Diane, non ce n'est pas le sort... mais c'est ton souvenir, c'est ta bonté, mon fils, qui m'a tuée. » C'est le regret d'un fils qui fut si bon pour moi.

La première œuvre fut l'Olympe, la seconde fut la Cité.

Celle-ci, œuvre surprenante du génie grec, neuve alors, inouïe, sans exemple et sans précédents. Tout l'effort de l'humanité jusque-là n'a fait que des villes,?des rapprochements de tribus, des agrégations de villages réunis pour leur sûreté. Des nations entières se sont accumulées dans les villes énormes d'Asie. Ces prodiges de Babylone, de Ninive, de Thèbes aux cent portes, avec leur éclat, leur richesse, n'en sont pas moins des monstres. A la Grèce seule appartient la création de la Cité, suprême harmonie d'art qui n'en est que plus naturelle, beauté pure, régulière, que rien n'a déi

passée, qui subsiste à côté des formules du raisonnement et des figures géométriques, que la Grèce a tracées aussi.

La cité des Olympiens préparait-elle celle de la terre ? Oui, l'Olympe déjà tend à la république. Les dieux sont passablement libres ; ils délibèrent, ils plaident; ils ont leur agora. Pluton, Neptune, en leurs royaumes , subordonnés , pourtant ont une indépendance. Toutefois l'élément monarchique persiste en Jupiter, l'Agamemnon des dieux. La Cité d'ici-bas sera toute autre chose. Elle rappellera peu Tirrégulier gouvernement du ciel. La république de là-haut est une œuvre enfantine devant la république humaine. De ce pauvre idéal, il faut du chemin pour qu'on arrive enfin au miracle réel, Athènes, au tout-puissant cosmos, organismeviyantj Je plus fécond qui fût jamais.

L'œuvre ne fut pas tout humaine, ni spontanément calculée. De terribles nécessités agirent, aidèrent, forcèrent. Le péril doubla le génie. A travers les crises violentes qui , ailleurs, l'auraient étouffé, il se fit, se forgea, fut son propre Vulca%ny son industrieux Prométhée, bref, Pallas Athènè, Athènes.

Longue histoire que je ne fais pas. Il me suffit de l'indiquer.

Je lai dit : du sourire était né tout le monde

grec, en son bel équilibre de fantaisie et de critique, — d'une part le gracieux génie qui lui faisait ses dieux, d'autre part l'ironie légère (tout instinctive et se connaissant peu), qui pourtant tenait, l'âme étonnamment sereine, libre des dieux, libre ] du sort.

Ce sourire apparaît sur les marbres d'Egine. On se tue en riant. « Hasard? pourrait-on dire, impuissance d'un art maladroit ?» La même expression est cependant marquée dans vingt endroits de l'Iliade. Le sang y coule à flots, mais les héros s'arrêtent volontiers pour causer. Il y a de grandes colères, de haine aucune. Achille explique obligeamment à Lycaon, qui lui demande la vie, pourquoi il le tuera. Il Ta déjà fait prisonnier, et il a échappé ; il le retrouve toujours. Patrocle est mort. « Et moi-même, dit-il, est-ce que je ne dois pas mourir jeune?... Donc, meurs, ami1!... »

Voilà un trait tout primitif. Parmi beaucoup de choses surajoutées, modernes, l'Iliade garde en général ce caractèred'âpre jeunesse. Ce n'est pas l'aube de la Grèce, mais c'est encore la matinée. L'air est Tif. Une forte sève se sent partout. Verte est la terre, le ciel bleu. Un vent de printemps agite les cheveux des héros. On lutte, on meurt, on tue. On

1 M//&, ffto», 0«ve xcçi vu... Iliad., XXI.

178 L INTEUTIOU DE U CITÉ.

ne hait pas. On m pleure guère. Il y a la sérénité haute d'un âge fier encore qui plane sur la mort et la vie.

Mais savent-ils ce que c'est que la mort? On pourrait en douter. Elle apparaît brillante , et quasi triomphale. Monter sur un bûcher dans toute sa beauté, la pourpre et l'armure d'or, s'évanouir en gloires, ne quitter le soleil que pour la lumière douce des Champs-Elysées, où Ton joue avec les héros, ce n'est pas grand malheur. La mort donnée, reçue, n'altère pas beaucoup l'âme. Tandis que les Hébreux promettent aux enfants de Dieu de mourir vieux, la Grèce dit : « Les fils des dieux meurent jeunes. * Elle qui est la jeunesse même, elle ne veut de vie qu'à ce prix. Elle n'a pitié que de Tithon, vieux mari de l'Aurore, vieux sans remède, qui ne peut pas mourir.

" Entre Grecs, on se querellait, on se battait toujours. Mais les guerres étaient peu de chose. Avec beaucoup de sens, ils respectaient les temps de labour, de semailles. Ils semblaient, dans leurs luttes, leurs surprises et leurs embuscades, viser à la gloire de l'adresse, et, plus qu'aucune chose , faire risée de l'ennemi. Le beau était de l'enlever et de le rançonner. Mais ils ne gardaient pas d'esclaves. Ils n'auraient su qu'en faire. Leur grande simplicité de vie,. leur culture si peu compliquée

L'INVENTION DE LA CITÉ. Ht

{souvent bornée aux oliviers, avec un peu de pâturage), n'en avaient guère besoin. L'esclave d'intérieur, employé aux soins personnels, leur eût paru intolérable. C'eût été pour ewx un suppliée d'avoir toujours là l'ennemi, une figure sombre et muette, une malédiction permanente* Ils se faisaient servir par leurs enfants.

les Loeriens, les Phocéens, jusqu'à la fin n'eurent pas d'esclaves. Si le Grec des rivages achetait par hasard un enfant aux pirates, il devenait de la famille. Eumée, dans l'Odyssée, vendu au roi Laérte, est élevé par lui avec sa fille. Il est comme on frère pour Ulysse. II l'attend vingt années, le pleure, ne peut se consoler de son absence.

Chose assez singulière, mais qui est établie parle plus sûr des témoignages, celui de la langue même, et par un mot proverbial, la guerre créait des amitiés. Le prisonnier, mené chez son vainquent, admis à son foyer, mangeant et buvant avec lui, entre sa femme et ses enfants, était de la maison. 11 devenait ce qu'on appelait son doryxène, &op6§svoç, l'hôte qu'il s'était fait parla lance. Lui ayant payé sa rançon et renvoyé chez lui, il demeurait son hôte, chez qui l'autre, allant aux marchés, aux fêles du pays, logeait, mangeait sans défiance.

« L'esclave est un homme laid, » dit Àrtstote.

Et la plus laide des choses est l'esclavage. Cette (monstruosité fut longtemps inconnue dans le pays de la beauté, la Grèce. Elle était en parfait contraste avec le principe même d'une telle société, avec ses mœurs et ses crovances. Comment, en effet, l'esclavage, « qui est une forme de la mort, » disent très-bien les jurisconsultes, se fût-il accordé avec une religion de la vie, qui voit dans toute force une vie divine? Cette joyeuse religion hellénique, qui, dans les choses, même inertes, sent une âme et un dieu, a justement pour base la liberté de tous les êtres1. L'esclavage, qui fait du plus vivant de tous un mort, est l'envers d'un tel dogme, son contraire et son démenti. La Grèce, par sa mythologie, émancipait les éléments, elle affranchissait jusqu'aux pierres. Etait-ce pour changer l'homme en pierre? Elle humanisait l'animal. Jupiter, dans Homère, a pitié des chevaux d'Achille et les console. Solon fait une loi de l'ancienne prohibition religieuse, qui défend de tuer le bœuf de labour. Athènes élève un monument au chien fidèle qui meurt avec son maître. L'esclave athénien était très-près du libre, ne lui cédait point le pavé, dit

1 < L'esclavage est la négation du polythéisme qui a pour principe l'autonomie de tous les êtres. » Observation neuve, juste et profonde de L. Ménard, Polythéisme grec, p. 205.

Xénophon. Les Comiques en témoignent; souvent il se moquait de lui.

La Grèce serait restée peut-être dans une certaine mollesse naturelle si les invasions doriennes n'y avaient apporté une violente contradiction. Sparte n'imposa pas seulement aux vaincus la misère, comme les Thessaliens aux Pénestes. Elle ne les tira pas au sort pour les approprier à chaque individu, comme les dévotes de la Crète. Elle les garda en masse, en corps de peuple, mais constamment avilis et très-bas1. Chose horriblement dangereuse qui maintint les vainqueurs eux-mêmes dans un état étrange d'effort et de tension, de guerre en pleine paix, dans la nécessité de veiller sous les armes, attentifs à tout et terribles, de n'avoir presque rien de l'homme.

La Laconie était une grande manufacture, un peuple de serfs industriels qui vendait du drap, des chaussures, des meubles à toute la Grèce. Elle était une grande ferme de serfs agricoles qu'on appelait

1 Pline dit : « Les Lacédémoniens inventèrent l'esclavage. » Il veut dire : une servitude jusque-là inouïe entre Grecs. Ce mot d'ailleurs est pris de l'ancien historien grec Théopompe, dont Athénée cite les paroles, ajoutant : c Les dieux punirent ceux de Chio qui, les premiers, imitèrent cet exemple, achetant des hommes' pour se faire servir, quand les autres se servaient eux-mêmes. »

par mépris (du nom d'une misérable petite ville détruite) Hélotes ou Hilotes. On ne levait que des tributs légers, de sorte qu'ouvriers, laboureurs, ils étaient fort à Taise, gros et gras, sous l'outrage, sous les risées des maigres, qui, par une éducation spéciale, restaient une race à part. L'Hilote faisait ce qu'il voulait. Il semblait quasi libre, — libre sous le fer suspendu, — libre moins l'âme. Le plus dur pour ces malheureux, c'est qu'on les méprisait tellement, qu'on ne craignait même pas de les armer. Chaque Spartiate, à Platée, menait avec lui cinq Hilotes. Les enfants même en faisaient un jouet. Tous les ans, lâchés des écoles pour quelques jours, ils chassaient aux Hilotes, les épiaient, outrageaient ou tuaient ceux qu'ils rencontraient isolés.

Sparte, en cela, en tout, fut une guerre à la nature. Son vrai Lycurgue est le péril. Ses fameuses institutions, si peu comprises des Grecs, ne montrent (sauf un peu d'élégance) que les mœurs des héros sauvages de l'Amérique du Nord, les mœurs de tant d'autres barbares. De loin, cet héroïsme atroce de Sparte faisait illusion. Elle semblait un monstre sublime.

Ce qui choque le plus, c'est qu'avec une vie si tendue et de rude apparence, elle n'en eut pas moins un pesant machiavélisme, comme un art de ter-

reur et de torpeur fatale pour amortir les cités grecques. Cet art, fort simple au fond, consistait à soutenir dans chacune le parti aristocratique. Les meilleurs (aristoi), les honnêtes gens, forts de ce nom d'amis de Sparte, peu à peu étouffaient le libre esprit local. Dans chaque ville, plus ou moins sourdement, ce débat existait. Poussé à bout, le peuple se faisait un tyran, contre lequel les riches invoquaient et le droit et l'appui de Lacédémone, qui, magnanimement, intervenait, rétablissait la liberté. Voilà comment elle gagnait de proche en proche. Sans avoir plus que deux cinquièmes environ du Péloponèse, elle le gouvernait, l'entraînait, et peu à peu tout le monde hellénique

Aujourd'hui que la Grèce a fourni son destin, on peut juger bien mieux de tout cela qu'elle ne put le faire elle-même. Le titre de Lacédémoner ce qu'on admirait d'elle, c'est qu'elle sut se préserver des arts. Elle mit tout son art à n'en avoir pas. Elle disait savoir combattre, non parler. A peine elle daignait laisser tomber de rares oracles. Partout elle donnait l'ascendant aux hommes inertes, oisifs, au parti muet, paresseux, des anciennes familles et des riches. Elle écrasait la foule active, le véritable peuple grec, bruyant, mobile, inquiet, si vous voulez, insupportable, mais prodigieusement inventif et fécond.

Résumons. Le duel était entre la guerre et l'art.

Deux choses pouvaient faire croire que l'art, le génie grec, seraient fatalement étouffés.

D'une part, le découragement, la fatigue de l'esprit public, quand on roulait de crise en crise, entre les factions, sans pouvoir avancer.

D'autre part, la terreur de ces nouvelles formes de guerre, de ces servitudes inouïes, le sort de Messène et d'Hélos, l'absorption de tant d'autres villes.

Cela porta un coup aux dieux. La Motra, le partage, le dur destin qui partage les hommes, comme après le sac d'une ville on partage les captifs, fut la grande divinité. Sous d'autres noms, la Parque et Némésis qui s'indignent du bonheur de l'homme. Elles semblèrent avoir tendu un ciel d'airain, — le dur filet de fer où le plus juste, le plus sage, le plus habile, est pris. Chaque moment peut précipiter l'homme. Le citoyen libre et heureux peut demain, avec tous les siens, femmes, enfants, lié sous la lance, figurer aux marchés de Sicile ou d'Asie. Une terrible croyance se répandit, c'est que les dieux, loin d'être une providence pour

l'homme, sont ses jaloux, ses ennemis, qu'ils l'épient pour le surprendre et l'accabler1.

De là une chose inattendue, peu naturelle en Grèce, bien étrange, la mélancolie. Elle est rare, exceptionnelle. Cependant vous l'entrevoyez dans Théognis, dans Hésiode. Ils espèrent peu, craignent beaucoup. Leur sagesse est timide. Dans le ménage même et l'économie domestique, Hésiode s'en tient aux conseils de la petite prudence.

• Déjà il y avait eu bien du sérieux dans l'Odyssée. Des siècles la séparent du jeune sourire de l'Iliade. Mais, à travers les épreuves d'Ulysse, ses dangers, ses naufrages, l'injuste haine de Neptune, on voit toujours planer la noble et secourable Minerve pour soutenir le naufragé. Minerve a disparu dans Hésiode. Il dit expressément que les dieux sont jaloux de l'homme, attentifs à le rabaisser, à le punir de son moindre avantage, à reprendre sur lui ce que, par le travail, par l'art, il a pu conquérir.

Dans ce poète, honnête, d'esprit moyen, qui vise à rester en tout médiocre, on est surpris, presque effrayé de trouver consignée la légende terrible du grand procès contre les dieux, la légende de Promettre.

1 Voir tous les textes réunis dans Nœgelsbach, et l'importante thèse de M. Tournier : Némésis et la jalousie des dieux, 1865.

LeProméthée sauveur fut la Cité. Plus l'homme était abandonné de Jupiter, plus il fut pour luimême une vigoureuse providence. Son Caucase, non de servitude, mais de libre énergie, fut l'acropole d'Athènes, où se rallia peu à peu tout le monde de la mer, et la race ionique, et les vieilles tribus d'Achaïe.

Athènes, plus menacée que toutes, qui, devant son port même (dans une île), avait l'ennemi, fit voir ce qu'était la sagesse, — souriante, mais forte et terrible, au besoin, accordant tout génie, la paix, la guerre, — la liberté, la loi, — tissant, comme Pallas, tous les arts de la paix, tandis que l'éclair héroïque jaillit de son puissant regard.

La Cité menant la Cité, étant sa loi à elle-même. Tous faisant toute chose, chacun à son tour magistral, juge, soldat, pontife, matelot (car eux-mêmes montaient leurs galères). — « Donc, point de force spéciale? » Ne le croyez pas. Ces soldats sont Eschyle, Socrate, Xénophon, Thucydide, je ne sais combien de génies.

« Mais, dit Rousseau, il en coûtait. L'esclavage des uns faisait la liberté des autres. » De la Grèce, Rousseau n'a guère lu que Plutarque, le Walter Scott de l'antiquité. Il n'a aucune idée de la vigueur d'Athènes, de sa brûlante intensité de vie. Il imagine que les maîtres ne faisaient rien, vi-

vaient à la façon de nos créoles. Mais c'est justement le contraire. A Athènes, le citoyen se réservait ce qui veut de la force, les pesantes armures, les exercices violents, et, chose surprenante qu'on sait par Thucydide, le très-rude métier de rameur I Il ne se décidait que rarement, et par nécessité extrême, à confier à des esclaves les vaisseaux de la république et l'honneur périlleux de ramer contre l'ennemi.

Ce fut le salut de la Grèce. Athènes, par ses vaisseaux, frappant partout à l'improviste, fatigua les lourds Doriens. Pallas, du haut de l'acropole, surveilla les fureurs de Mars, et, comme dans l'Iliade, elle sut bien les paralyser. Elle eut tout près de Sparte des alliés, Arcadiens, Achéens, les petites villes d'Argolide, qui formèrent, sous Athènes, dans une île voisine, une ligue, une amphyctionie. On y dressa l'autel de Neptune pour las Grecs des îles, dont peu à peu Athènes fut chef pour le salut commun.

Cela sauva Sparte elle-même. Qu'eût-elle fait, inondée de l'Asie, sans Thémistocle et Salamine?

Le génie humain de la Grèce et sa facilité charmante, la magnanimité d'Athènes, éclatent spécialement en deux choses, la faveur avec laquelle elle accueillit les dieux doriens, sa bienveillance admirative pour Lacédémone, son ennemie.

En l'honneur de ces dieux, rudes d'abord et demibarbares (le roux Phœbus à l'arc mortel, le lourd héros de la massue), Athènes inventa des fables in- \ génieuses. C'est Minerve elle-même qui recueillit Hercule à sa naissance, le sauva de Junon. Plus tard, elle garda et défendit les Héraclides, réfugiés au foyer d'Athènes. Thésée, l'ami d'Hercule, est le protégé d'Apollon. Le dieu du jour éclaira pour Thésée les ténébreux détours du labyrinthe de

Crète et sauva les enfants qu'eût dévorés le Minotaure. Ces enfants, chaque année, vont lui rendre grâce à Délos.

En retour, les Doriens, un peu humanisés, acceptèrent, accueillirent les anciennes religions, les dieux chéris d'Athènes. Sparte, malgré son orgueil sauvage, reçut la Cérès de l'Atlique. Hercule se fit initier à Eleusis par la déesse, et porta ses Mystères à Sparte, mais non pas son esprit de paix.

L'aveugle prévention de Tacite pour la Germanie, l'anglomanie française du dernier siècle, semblent se retrouver dans l'engouement étrange des grands utopistes d'Athènes pour la rude Lacédémone. Quand ils en parlent, ils sont de vrais enfants. L'extérieur austère les séduit. Ces Spartiates muets à grande barbe, sous leurs mauvais manteaux, nourris grossièrement, avec leur brouet noir, se réservant la pauvreté et laissant la richesse aux serfs, leur semblent des philosophes volontaires. Ou les pose en exemple. Platon, dans ce long jeu d'esprit qu il appelle la République, les copie et les exagère jusqu'à l'absurdité. Xénophon leur prend ce qu'il peut pour l'éducation romanesque qu'il prête à son Cyrus. Le grand Aristophane loue Sparte, et se moque d'Athènes. Aristole, si sérieux luimême par moments, les imite et n'est pas plus

sage.

«lv *

11 est vrai que, quand il s'agit de poser la haute formule, définitive et vraie, de la Cité, celle d'Aristote est précisément anti-spartiate. Il dit que la Cité, dans son unité même, n'en doit pas moins être multiple, non composée d'hommes semblables (comme était Sparte), mais « d'individus spécifiquement différents » (comme fut Athènes)1. Différences qui permettent le jeu des forces variées, l'échange des services et bienfaits mutuels, l'heureuse action réciproque de tous sur tous, La Cité est ainsi, pour q; elle et pour l'individu, la plus puissante éduca-1 tion.

Au centre du mouvement, on ne voit pas le mouvement, on n'en sent guère que la fatigue. Ces raisonneurs, pour tisser finement le fil subtil de leurs longues déductions, auraient voulu le calme et le silence que la vie agitée d'Athènes ne donnait guère. Ils enviaient, comme un séjour de paix, l'apparente harmonie de Sparte, cette vie contractée et terrible, fixée dans un mortel effort, où leur génie aurait été paralysé, stérilisé.

Dans la fausse Cité, strictement une et monotone, où tous ressembleraient à tous, le citoyen, anéanti comme homme, ne vivrait que par la cité. Le héros, qui est l'expansion, riche, libre, de la nature

4 Aristote, Politique, t. II, p. 90, éd. de M. B. Saint-HUaire.

humaine, si par impossible il venait à se produire, y paraîtrait un monstre.

A Sparte, tout fut citoyen. Et pas un héros, au sens propre.

Divin génie d'Athènes ! Ses plus grands citoyens ont été des héros.

Et cette belle singularité se voit même ailleurs qu'à Athènes. A un moindre degré, on la retrouve aux autres villes. Elle est la gloire du monde grec, et c'est elle qui en fit la joie.

Forte par l'agora, les lois, l'activité civile, l'âme se sentait grande et haute, dans une harmonie supérieure môme à la Cité : la vie grecque. Par Homère, les jeux et les fêtes, par l'initiative des dieux éducateurs (Hermès, Apollon et Hercule), elle nageait plus haut que la patrie locale, dans l'éther de la liberté.

De là vient que la Grèce (sauf de rares moments troubles) eut ce bel attribut de l'énergie humaine, que l'Orient n'a pas et encore moins le pleureur Moyen âge, -^ le grand signe des forts : la joie.

Elle avait au talon des ailes ; légère, sûre d'ellemême, à travers les combats, les travaux inouïs, elle est gaie manifestement, et sourit d'immortalité.

Rien ne dure. La Cité, cette œuvre d'art sublime,

la Cité passera. Et les dieux passeront. Faisons l'homme éternel.

L'homme est le fonds de tout. Avant la Cité, il était. Après elle, il sera. Un jour viendra où de Lacédémone on ne trouvera plus que des ronces, d'Athènes quelques marbres brisés. L'âme grecque restera, la lumière d'Apollon, et la solidité d'Hercule.

Celle âme sent et sait qu'elle est divine ; elle a été bénie à sa naissance, bercée des nymphes et douée des déesses. L'enfant, en entr'ouvrant les lèvres, avec le lait, y a trouvé le miel qu'une abeille divine y déposa. Il est né pur. Pur le sein maternel1. On dit et l'on répète que la Grèce méprisa la femme. Je ne vois pas cela. Elle est associée au sacerdoce. Elle est sibylle à Delphes, prêtresse aux Grands Mystères, et pontife en Iphigénie.

Cela seul change toute chose. La mère est pure, la nature bonne. Donc, l'éducation est possible, une éducation naturelle qui pour l'enfant est la liberté j

1 La femme grecque, qui peut participer au sacerdoce, n'est point la douteuse Eve, si crédule au serpent, si fatale à ses (ils, qui leur transmet le péché dans le sang, et qui les damne tous (sauf le nombre minime, imperceptible des élus). La fable de Pandore n'a pas du tout la même portée. Pandore ne corrompt pas la génération elle-même. L'enfant n'est pas impur avant de naître, et d'avance un petit damné. L'éducation ne sera pas, comme celle du moyen âge, le Castoiement, une discipline de punitions, de fouets, de pleurs, un enfer préalable.

même. On lui donne l'essor, on ouvre la carrière, on l'enhardit, le lance : « Cours... Va dans la lumière. Les dieux t'appellent et te sourient, »

L'Orient n'a d'éducation que ses disciplines sacrées. L'Occident, pour éducation, a l'écrasement de la mémoire. Il porte les mondes antérieurs, pesants, qui ne s'accordent pas.

La Grèce eut une éducation.

Éducation vivante, active, libre et non de routine. Éducation à elle, originale, sortant de son génie, s'appropriant à lui. Éducation surtout (ce que j'estime in6niment) légère, heureuse, qui, étant la vie même, allait sans se sentir et sans savoir son poids. L'être sain n'en sait rien. 11 marche la tête haute, il va dans sa sérénité.

L'obstacle insurmontable à l'éducation orientale, sacerdotale, c'est le miracle. Le miracle et l'édu» cation sont deux mortels' ennemis. S'il peut venir du ciel un miracle vivant, un dieu tout fait, inutile est l'art de le faire. Art même téméraire et impie; qu'est-ce que l'éducation sinon une audacieuse tentative pour créer par moyens humains ce que la prière seule doit obtenir d'en haut? L'idée que Dieu peut un matin descendre et dénouer tous les nœuds d'ici-bas, stupéfie l'âme indienne. Ce qu'elle garde d'activité va se perdant en fictions, et, de plus en plus puériles, s' usant aux noêls radoteurs du bam-

frino Chrichna. L'enfant-dieu éteint l' enfant-homme. Tout au contraire la Grèce, peu crédule au miracle, ne se fie pas aux dieux. Dans l'imagination, elle conserve le bon sens. Si elle permet à Jupiter de descendre et de faire Hercule, c'est à condition que le héros se fera beaucoup plus lui-même. Loin que ce père lui serve, il est au contraire son obstacle, dur, injuste pour lui ; il le soumet au tyran Eurysthée.

Dès les âges antiques, la Grèce s'occupe de l'enfant. Mais, dans son mâle idéal, elle craint les faiblesses de la mère. Pour maître et précepteur, elle donne un héros au héros. Achille a pour maîtres Chiron et Phénix. Apollon et Hercule sont les élèves de Linus. Ces dieux eux-mêmes sont, avec Hermès, les maîtres de la Grèce et ses éducateurs. Ils répondent aux trois âges, forment l'enfant, Féphèbe et l'homme. Heureux cadre, harmonique et doux, qui laisse tout essor aux natures si diveises. La jeune âme, suivant la voie tracée, d'un pas libre pourtant, d'Hermès en Apollon, d'Apollon en Hercule, par Minerve atteindra les hauts sommets de la sagesse.

La Grèce avait déjà Hermès, dieu des races an- ' tiques, pour précepteur, éducateur. C'est par un tour d'adresse et de génie que, transformant les

nouveaux dieux, elle les concilia avec Hermès, et leur donna la jeunesse. Hermès garda l'enfant1. Hermès perdit en gravité. Il ne fut plus terrible, comme il avait été en Arcadie. Il fut l'aimable dieu de la place publique, des communications, de l'enseignement. Il se rajeunit fort. 11 se fait presque enfant. Il a seize ans ou dix-huit ans, le pied léger, ailé. Svelte coureur, il a non la molle élégance, mais les jolies mains de Bathyle. Chapeau ailé, et caducée ailé. A chaque âme qui meurt, d'un coup d'aile il vole aux enfers, pour la faire accueillir moins sévèrement de Plu ton. Mais il n'en est pas moins présent sur toutes les routes pour diriger le voyageur, présent surtout aux portes du gymnase.

Le petit y arrive, quittant sa mère et sa nourrice, intimidé (pauvre petit). C'est le plus grand pas dans la vie. Oui, la Chute pour l'homme, c'est de quitter la femme, et pour la première fois d'aborder l'étranger. Le jeune dieu, charmant, sait bien le rassurer. Il est le mouvement, la course, la parole, au plus haut point, la grâce. Avec lui, l'enfant, tout séduit, oublie parfaitement le foyer monotone, la

1 Sur l'éducation grecque, outre les hautes autorités de Platon, Xénophon, Aristote (Politique), des textes fort nombreux se trouvent réunis dans Cramer, Histoire de l'Éducation, et spécialement dans le Manuel de F. Hermann, t. III, 2* partie, p. 161. (Heid, 1852.)

faible mère et la molle nourrice. Il ne connaît que le gymnase. lien rêve, et d'Hermès ; c'est sa mère et son Dieu .

Ce dieu justement lui demande ce que désire son âge,ce qu'il aime et ferait. Quoi? Simplement deux choses : gymnastique et musique, le rhythme et le mouvement.

La liberté, le jeu, la course et le soleil, voilà sa vie. Il brunit, il fleurit. Il obtient tout d'abord la svelte plénitude, non maigre; mais légère, sur laquelle les dieux mêmes arrêtent volontiers le regard. L'Olympe, comme la terre, s'y complaisait. Et c'était œuvre sainte d'exposer la beauté au ciel. Athènes, pour rendre grâces de sa victoire de Marathon, voulut que le plus beau des Grecs, que Sophocle, âgé de quinze ans, menât un chœur d'enfants, dansât devant les dieux.

Le beau de cet âge est la course. Vrai moment de la beauté mâle. Celle des femmes ici est molle et gauche, etj'allais dire pesante. La fille hésite et se prépare, lorsque déjà vainqueur l'autre est au bout et rit.

Heureux enfant I Hermès veut plus encore pour lui. Il appelle Castor à son aide. Pour prix à ce vainqueur on va donner... Mais devinez ici. Un trépied d'or? à lui? et que voulez-vous qu'il en fasse? Ce qu'il va recevoir... il en rougit d'avance, il

frémit, il se trouble... Non, même au jour d'Hymen, quand la vierge viendra voilée, jamais tant ne battra son cœur. Un être merveilleux, que Neptune d'un coup de trident tira de la mer écumante, tempête animée, mais docile, terrible et douce, ardente, et lançant le feu des naseaux, des quatre pieds l'éclair... voilà ce qu'on va lui donner.

Il n'en croit pas ses yeux... Et, quand il est dessus, étonnant mariage! ils vont de la même âme. Ce cheval héroïque irait contre l'acier, et pourtant, au fond, c'est un sage. Dans son plus vif élan, il a la mesure et l'arrêt. 11 peut suivre la pompe avec les jeunes vierges à la fête des panathénées. Ne craignez rien pour la fille et l'enfant. Lui-même il sait. qu'il porte un enfant, son ami, un peu flottant encore. Dans cette tête ardente du plus fougueux des êtres, un rayon est pourtant de la sobre, de la sage Athènes1.

Cependant il faut bien s'asseoir. Voilà midi. En prenant son repas d'eau claire et de quelques olives, le cavalier déjeune aussi de Y Iliade. Chacun en sait

1 Voir Xénophon, et un livre exquis et charmant de M. Victor Cherbuliez, A propos d'un Cheval (Genève. 1860. Il explique admirablement comment le cheval participait à la douce éducation athénienne (p. 127). Dans le dur Moyen âge, nulle équitation (p. 128). Le cheval est traité alors comme l'homme, non pas dressé, mais éreinté.

L EDUCATION. — L ENFAM. — HERMÈS. 199

un peu, un chant peut-être de mille vers1. Chacun son chant, son héros favori. Au bouillant, c'est Ajax ; Hector au doux, au tendre l'amitié d'Achille et Patrocle. Entre ces types si variés, on choisit, on compare, on plaide (c'est le vrai esprit grec) pour celui-ci ou celui-là. Des harangues déjà commencent. Hermès sourit. Voilà des orateurs. Le gymnase est une agora.

Ainsi de très-bonne heure se forme et s'assouplit

* C'est la mesure commune des faibles mémoires. On le voit encore aujourd'hui en Serbie. Ces poèmes furent écrits dès que l'on put écrire, c'est-à-dire quand les relations habituelles avec l'Egypte fournirent le papyrus (entre 600 et 500 avant J.-C). Il n'y eut jamais poésie plus éducative pour l'éducation d'énergie qui est celle de la Grèce. Elle est toute à la gloire de l'homme. L'olympe y est si peu de chose que, lorsque Achille s'éloigne du combat, Jupiter ne fait contre-poids au héros qu'en lâchant tous les dieux ensemble. La très-haute antiquité grecque n'y est jamais. Tellement qu'Eschyle, qui a cette âme antique, semble l'aîné d'Homère. Beaucoup de choses sont anciennes pourtant et de grande valeur. Plusieurs modernes, de finesse admirable. Exemple : la froideur d'Hélène, la belle indifférente, quand elle croit que Paris, son amant depuis dix années, va être tué, et la légèreté qui la rend curieuse, qui lui fait presque désirer de retourner au lit de Ménélas. — Il y a aussi des additions de tout autre caractère, fort gauches et déplorables, très-visiblement fourrées là pour faire rire la cour des tyrans, amuser les Pisistratides. Au XXIe chant de Y Diode t les dieux se gourment bassement, et sont bafoués, ravalés autant déjà que dans Aristophane, mais non avec sa verve, son génie et son sens profond. — Ces taches n'empêchent pas que la jeune et forte Iliade, que Y Odyssée surtout, le poème de la patience, l'admirable épopée des lies, ne soient l'aliment le plus sain pour nourrir, aviver, renouveler le cœur, — intarissable source de jeunesse éternelle.

200 L'ÉDUCATION. — I/ENFÀNT. — HERMÈS.

la langue dans ces jeunes bouches. Vrais fils d'Ulysse, ils naissent subtils et curieux, de fine oreille et délicate, soigneux du bien dire, calculés. Dans leurs rivalités, leurs colères même, ils visent à bien parler, comme si déjà ils songeaient que la parole est reine des cités, l'instrument des combats, plus graves, qu'il leur faudra livrer demain.

Vrai verbe humain, cette langue, devant laquelle toute langue est barbare, est naturellement si bien faite que celui qui s'en sert et qui la suit directement, par cela seul arrive bien. Sans parler de sa grâce et mélodique et littéraire, de sa variété en toutes les cordes de la lyre, notons la chose essentielle : elle a la vertu déductive, composition et décomposition, la puissance d'exposer et faciliter toute forme de raisonnement.

Cette langue était une logique, un guide, comme un maître sans maitre. Dès le gymnase, affinée et facile, elle prêtait à la discussion. Mais, d'autre part, sa grande lucidité simplifiait, éclairait les débats.

Un idiome très-parfait rend l'esprit serein, har-

t ionique, le pacifie, dissipe nombre de préjugés 'ignorance qui font les haines, perpétuent les disputes. De là la grande douceur, la charmante docilité qu'on admire en ces jeunes gens de Platon et

de Xénophon. Celte belle langue était leur Hermès, l'aimable conciliateur, qui rapproche et qui fait la paix1.

1 V. Steinthall, et Baudry, Science du langage (1864). Je îe- ; viens tout à l'heure, et souvent sur ce grand sujet.

Le plus beau jour du grec, à l'âge où la mémoire s'empreint si fortement des grandes choses, c était celui où il pouvait se joindre aux théories sacrées qu'on envoyait à Delphes, se mêler à la foule. Cette foule même était le plus grand spectacle du monde. Douze peuples à la fois, de toutes les parties de la Grèce, des villes, même ennemies, marchaient pacifiés, couronnés du laurier d'Apollon, et chantant des hymnes, montaient vers la montagne sainte du dieu de l'harmonie, de la lumière et de la paix.

Delphes, on le sait, est le centre du monde, le point milieu. Jupiter, pour s'en assurer, des pôles un jour lança deux aigles qui justement se rencon-

trèrentaux cimes du Parnasse. Tout ce pays, d'âpres rochers, de précipices, de grottes obscures, habitées des génies inconnus de la terre, est, — entre les contrées humaines de Thessalie, de Béotie, — un monde à part, un sanctuaire sauvage que sesont réservé les dieux. A l'entrée, dans le défilé des Thermopyles, est le temple redouté de l'antique Cérès et de sa sombre fille, qui gardent la porte de la Grèce. Sur les vallées étroites, souvent noires et profondes, des rochers qui s'avancent de la grande chaîne en promontoires, montrent dans la lumière leurs nids d'aigles qui sont des villes, des temples étincelants, couronnés de statues.

Ces combats du jour et de l'aube rappellent au passant qu'il est dans les. lieux mémorables où le beau dieu du jour, à l'arc d'argent, vainquit le dragon des ténèbres, Python, dont l'infernale haleine répandait la nuit et la mort. Apollon siège encore au lieu de sa victoire sur les rochers qui en furent les témoins, lieu fatidique, austère, dont l'aspect seul élève, illumine, purifie l'esprit.

Un lieu moins grand que grandiose. Tout est modéré dans la Grèce, à la mesure humaine. Le Parnasse, imposant sans être gigantesque, domine de son double sommet la belle plaine qui s'en va à la mer. D'en haut, il verse Castalie, pure et froide fontaine, d'eau virginale et transparente, digne de

servir un tel temple, chaste comme les Muses et leur dieu. Phœbus est un dieu solitaire. S'il aima Daphné (le laurier), ce fut en vain. Dès lors il n'eut que deux amours, la Mélodie et la Lumière.

A mi-côte, au-dessus de la ville de Delphes, pose dans sa majesté le temple. Autour une enceinte peuplée de monuments que tous les peuples grecs, étrangers, dans leur piété reconnaissante, ont bâtis là sans ordre. Cent petits temples y sont, trésors où les Cités ont mis leur or sous la garde du dieu. En groupes irréguliers, tout un peuple de marbre, d or, d'argent, de cuivre, d'airain (de vingt airains divers et de toute teinte1), des milliers de morts glorieux, assis, debout, rayonnent. Véritables sujets du Dieu de la lumière. Le jour, c'est un volcan d'éblouissants reflets que l'œil ne soutient pas. La nuit, spectres sublimes, ils rêvent.

L'immortalité est sensible ici, et palpable la gloire. Il faudrait qu'un jeune cœur fût déshérité à jamais du sens du beau pour ne pas être ému. Le premier sentiment est la bonté des dieux. Us sont là, ces dieux grecs, de plain pied avec les héros historiques ou mythiques, sans orgueil, en bonne ami-

1 Quatreroère, Jupiter Olympien, p. GO, etc. — Sur ce peuple de statues, et Delphes en général, je suis les descriptions de Pausanias.

tié. Tous ont entre eux un air touchant de parenté. Ulysse jase avec Thémistocle, et Miltiade avec Hercule. L'aveugle Homère royalement s'asseoit devant ses dieux debout. Pindare, avec la lyre sacrée, la robe triomphale, pontificalement, chante encore. Autour de lui, ceux qu'il a célébrés, les vainqueurs d'Olympie, de Delphes. La Grèce leur est reconnaissante de la beauté qu'ils montrèrent ici-bas; elle les remercie d'avoir, par le constant travail de la sculpture vivante, par la forme admirable, réalisé Hermès, Apollon ou Hercule, et qui sait? Pallas? Jupiter? La statuaire perpétuait cela, le transmettait en images immortelles pour garder à jamais le trop rapide éclair où Ton vit un moment les dieux.

Lorsque les yeux s'accoutumaient un peu à cette splendeur, regardaient une à une ces têtes divines, fièrement dessinées sur l'azur profond d'un ciel pur, quelle devait être l'impression de la via sacra, de la montée de Delphes I Et que de grandes paroles le cœur devait ouïr de ces bouches muettes ! quelles leçons douces et fortes, et quels encouragements ! Des vainqueurs d'Olympie à leur chantre Pindare, du grand soldat de Marathon, Eschyle, aux Aristide, aux Épaminondas, des vaillants de Platée à la prudence des sept Sages! forte et sublime chaîne où grandissait le cœur. Il

entendait très-bien : « Approche et ne crains rien. Vois ce que nous étions, d'où nous partîmes et où nous sommes... Fais comme nous. Sois grand d'actes et de volonté. Sois beau, embellis-toi de formes héroïques et d' œuvres généreuses qui remplissent le monde de joie... Travaille, ose, entreprends ! Par la lutte ou la lyre, chantre, athlète ou guerrier, commence I Des jeux aux combats, monte, enfant! »

La Grèce, en sa religion la plus fervente et la plus vraie, garde tant de raison, un tel éloigneraent de l'absurde, de l'incompréhensible, qu'au lieu de donner la terreur de l'inconnu, elle marque la voie par où se fit le Dieu, le progrès qui Ta mis si haut, par quelle série d'efforts, de travaux, de bienfaits, il gagna sa divinité. Une ascension graduée, non molle, mais austère, reste ouverte pour tous. Elle peut être ardue, difûcile. Mais il n'y a point de précipice, point de saut, point de roc à pic, qui défend de gravir un ou deux échelons.

Le novice, entrant dans le temple, devant la noble image, dans la présence même du Dieu, n'oubliait nullement les récits populaires que l'on fai- ' sait de son enfance. Phœbus était né colérique, un dieu sévère, vengeur. Dans la sauvage Thessalie où il parut, son arc, souvent cruel, lançait des fléaux

mérités. Dur pasleur chez Âdmèle, humble ouvrier à Troye, dont il bâtit les murs, il n'était pas encore le dieu des Muses. Demi-barbare et dorien qu'il est d'abord, le génie ionique et l'élégance grecque l'adoptent, l'embellissent, vont toujours le divinisant. Athènes le célèbre à Délos. Chaque année, le vaisseau qui ramena aux mères les enfants délivrés, les porte à leur sauveur Phœbus, et ils l'amusent de leurs danses. Ils lui dansent le labyrinthe et le fil conducteur, le mêlent et le démêlent. Ils dansent l'enfance d'Apollon, la délivrance de Latone, sa bien-aimée Délos, qui le berce au milieu des flots.

Ainsi le dieu des arts est lui-même œuvre d'art. Il est fait peu à peu, de légende en légende. Il n'en est que plus cher à l'homme et plus sacré. Il prend de plus en plus un cœur humain et grand, cette large et douce justice, qui, voyant tout, comprend, excuse, innocente et pardonne. A lui accourent les suppliants, les criminels involontaires, victimes de la fatalité, les vrais coupables même. Oreste y vient, perdu, désespéré, tout couvert du sang de sa mère (que son père lui a fait verser). Il est de près suivi, serré des Euménides ; son oreille effarée sent siffler leurs fouets de vipères. L'aimable dieu luimême, descendu de l'autel, conduit l'infortuné à la ville qui seule possède l'autel de la Pitié, la gé-

néreuse Athènes. 11 le mène à Minerve. La puissante déesse (miracle inespéré) calme les Euménides, fait asseoir pour la première fois ces vierges épouvantables qui, jusque-là errantes, parcouraient, effrayaient la terre.

Le culte d'Apollon ne nait point du hasard ni du vague instinct populaire. Dans ses formes les plus i antiques, il a le caractère d'une institution d'or-; dre, d'humanité, de paix. A Délos, on ne lui offrait que des fruits. Les Athéniens, pendant ses fêtes, ne faisaient nulle exécution. Les jeux de Delphes, en leur principe, ne ressemblaient en rien aux autres. Ils respiraient le doux esprit des muses. La fête était inaugurée par un enfant. Bel enfant, sage et pur, gardé par son père et sa mère, digne de figurer le dieu. On le menait en pompe, au son des lyres et des cithares, dans les bois de laurier qui croissaient près de là, et le jeune Apollon, de sa main virginale, coupait pour l'ornement du temple les rameaux de l'arbre sacré.

Les combats n'étaient qu'un concours de lyre de chant. On chantait surtout la victoire du Dieu de la lumière sur le noir dragon de la nuit. Les femmes, . dans la liberté sainte des mœurs primitives de la Grèce, se mêlaient au concours. On voyait au trésor

du temple l'offrande gracieuse d'une jeune muse, qui, contre les Pindare et tant de grands poêles, plut au Dieu et gagna le prix .

Les seuls exercices gymniques étaient dans l'origine ceux des adolescents, dont l'âge et l'élégance représentaient le dieu de Delphes. Jeux véritables, et non combats, étrangers à la violence emportée des combats d'athlètes qui s'y mêlèrent plus tard. C'est tard aussi, et malgré lui, qu'Apollon accepta dans ses fêtes la course bruyante des chars, leur tumulte, les accidents souvent sanglants, tragiques, dont ils étaient l'occasion.

Tout cela fut importé d'ailleurs, aussi bien que l'ivresse, l'orgie, d'un autre culte; aussi bien que la flûte à sept tuyaux, l'instrument de Phrygie, dont le souffle barbare imposait silence à la lyre. Celle-ci , faible et pure , avait cette supériorité qu'elle n'absorbait pas la voix humaine. Au contraire, elle la soutenait, l'embellissait et lui marquait le rhythme. Elle était l'amie, l'alliée de cette noble langue où la Grèce voyait le signe supérieur de l'homme : le langage articulé y distinct (meropès anthrôpoi, Homère). Le barbare, c'est le bégayeur. Les barbares et leurs dieux ne parlaient pas, hurlaient ou soufflaient dans ces instruments qui brouillaient la pensée et barbarisaient Pâme. Cetait au son de cette flûte, compliquée, dissonante,

d'effet lugubre, orageux et fiévreux, qu'on menait les hommes au carnage. Les laideurs de l'orgie sanglante qu'on appelle la guerre faisaient horreur au dieu de l'harmonie.

Elle entrait dans le cœur dès qu'on mettait le pied au sol sacré de Delphes. L'harmonie y était dans le silence même. Sur la plaine et les monts, aux bois sacrés, on la sentait partout. Au temple, aux pieds du dieu, devant sa lyre muette, on entendait en soi un céleste concert. La nuit, et les portes fermées, au dehors des murs, s'exhalaient de faibles et suaves accords, comme si à ces heures solitaires la lyre frémissait vaguement et vibrait des pensées du ciel.

La grande lyre devant Apollon, c'était la Grèce* elle-même, par lui réconciliée. Tous les peuples.* helléniques arrivaient à ses pieds, sacrifiaient ensemble, mêlaient et la parole et rame. Les dialectes* spéciaux, le léger Ionique, le grave et fort Dorien, l'Attique, adoucis l'un par l'autre, se rapprochaient, communiaient ensemble dans la langue de la lumière (j'appelle ainsi la langue grecque). La lu* mière, qui écarte les funestes malentendus, est un puissant moyen de paix. Elle rassure, rassérène lame. On ne hait guère, on ne tue point l'homme

avec qui Ton peut s'entendre, en qui, par les idées, les sentiments communs à tous, on a trouvé son propre cœur.

Si quelque chose put rapprocher les hommes et les cités, les confondre, amis, ennemis, ce fut de voir, devant cet autel pacifique, leurs enfants qui chantaient ensemble, parés du laurier fraternel. Pleins de joie, d'intérêt, ils contemplaient ce jeune monde sans haine encore, sans connaissance même des anciennes divisions. Eux-mêmes ne s'en souvenaient guère. Ils étaient tout à ce spectacle charmant de la Grèce future, qui s'essayait déjà, luttait de force et d'élégance, de grâce et de beauté. Cela dominait tout, mettait loin toute autre pensée, n'en laissait que d'admiration, d'art et de bienveillance. Tel, plus que son fils même, louait le fils de l'ennemi.

Les effets en furent admirables. Chaque ville envoyait, avec ses jeunes combattants, de nombreuses députations d'hommes mûrs et graves, qui devaient les soutenir et juger ensemble les jeux. Ces députés (Amphictyons) réunis se trouvaient former un corps considérable qui semblait la Grèce ellemême. Souvent, dans les querelles ou d'hommes ou de cités, on les prit pour arbitres. Le faible, l'opprimé, s'adressaient volontiers à eux, et les priaient d'intervenir. Sans y songer, ils devinrent peu à peu

les juges souverains de la Grèce. Us étaient forts du dieu, siégeant à son autel, parlant comme en son nom . Ils étaient forts aussi de l'autorité redoutée des deux déesses, Cérès et Proserpine, qu'ils honoraient aux Thermopyles. Qui méprise Proserpine en meurt. Cette heureuse superstition, trèspuissante au début, contint et désarma les Cités violentes qui auraient dépeuplé la Grèce. Le serment des Amphictyons semble dicté par l'horreur qu'inspiraient les exterminations récentes, la mort des villes (d'Hélos et de Messène). Ils juraient « de ne jamais détruire une ville grecque, — et « de ne pas lui détourner ses eaux courantes. » Dans la Grèce, sèche et si coupée, où l'eau, perdue si vite, est pourtant la vie même, elle était mise, comme en Perse, sous la garde sacrée des dieux.

Premier type et premier exemple, — faible encore, mais fécond, — de fédération fraternelle., de la grande lyre sociale, qui, laissant à chaque corde sa liberté, son charme, les unit d'amitié, éteint les dissonances, et, si elles surviennent, par un doux ascendant, les fait rentrer dans l'harmonie.

Apollon ne s'en tint pas là. Sur le théâtre même des guerres les plus cruelles, aux champs fumants encore des cités du Péloponèse, il tenta de fonder la paix, — tout au moins, la paix passagère que

donnaient les fêtes et les jeux. Dans un songe où il apparut, il conseilla aux Éléens d'élever un autel au dieu de leurs ennemis, à Hercule, le patron de Sparte. On obéit. Par un sacrifice admirable des haines et des rancunes, de quatre ans en quatre ans, l'autel des Éléens unit la Grèce à Olympie, comme elle Tétait à Delphes. Vainqueurs, vaincus, Grecs des monts, Grecs des îles, Sparte et Athènes, y vinrent, honorèrent leurs dieux mutuels. Pour quelques jours au moins, la guerre cessait. Cela semblait si doux, qu'on fit un dieu de la Trêve même. Divinité aimable qui changeait les esprits, et souvent amenait sa fille, la charmante, l'adorée, la Paix.

Ces fêtes générales et les particulières, presque aussi générales, comme les Panathénées d'Athènes qui attiraient une affluence immense, couvraient les routes de peuple, voyageurs curieux, pèlerins, athlètes, chantres errants. On y rencontrait les dieux mêmes, qui parfois voyageaient *, qu'une ville amie appelait pour honorer une autre ville, ou pour se protéger contre quelque fléau, d'épidémie, de guerre civile. Grand mouvement, mélange, hospi-

4 Voyages et hospitalités qui rapprochaient les dieux, les mêlaient, peu à peu préparaient la grande Unité divine, où la Grèce arrivait d'elle-même, et sans besoin d'aucun secours de l'Orient. Sur les théoxémtes, V. A. Maury, II, 28.

talité mutuelle, échanges de fêtes et de rites, de chants et de fraternité.

Sur les hommes et les dieux, sur ces foules et ces fêtes, sur tout ce mouvement où rien ne discordait, trois lumières se croisaient et faisaient l'unité. Àuxsplendeursenflammées^oudreuseSjd'Olympie, répondait l'éther fin, azuré, de la vierge Attique. El sur le tout flottait, dans un charme divin, le chaud rayon d'or d'Apollon.

Dans cette belle lumière de Delphes, une ombre m'est restée. Je voudrais l'écarter. Elle me suit. Est-il sûr que le dieu du jour ait pour jamais vaincu, dans le serpent Python, les vieilles puissances de la nuit ?

Aux sombres défilés des élroites vallées de Phocide, le long des précipices, devant ces grottes aux singuliers échos, les figures fantastiques des Pans réapparaissent toujours. Plus loin, au pays des Centaures, ces formes monstrueuses osent encore le matin, le soir, se montrer aux basses prairies. À Delphes même, au temple, sans respect pour la lyre du dieu, des bruits arrivent, étranges, le lam*

bourin barbare, la flûte de Phrygie, les lourds pleurs de l'ivresse et d'indignes sanglots.

Un témoin des plus graves nous le dit : quand la Grèce fut rassurée par sa grande victoire sur l'Asie, une autre guerre, contenue jusque-là, éclata avec violence, celle de la flûte et de la lyre *. La première à grand bruit se déchaîna partout, et avec elle le cornu d'Orient, dieu bouc, dieu taureau, et dieu femme. Ce nouveau venu, ce Bacchus, déjà s'était glissé aux mystères de Cérès, comme son fils, l'innocent Iacchus. Il grandit par la force d'une fable pleureuse (l'enfant mort et ressuscité). Parla, il fut bientôt le maître des Mystères et de la pauvre Cérès même. Une fumée malsaine semblait errer, flotter. Tout ce que la nature a de secrets orages, tout ce qu'un cœur malade a de fièvre et de rêve, ce que la lumière d'Apollon, la lance de Pallas, avaient intimidé, se lâcha et ne rougit plus. La femme, que les guerres tenaient au foyer seule et veuve, la femme échappe, et suit Bacchus. Les longs vêtements tombent. Elle court, les cheveux au vent, le sein nu. Délire étrange! Quoi! pour pleurer Bacchus, faut-il ce fer aigu sous la vigne trompeuse? Faut-il la nuit et le désert? ces courses aux forêts? ces cris et ces soupirs, pendant qu'une

* Àristote, Politique, 1. 1, p. 159, éd. B. St-Uilaire.

musique lugubre couyre d'un faux deuil leurs transports? v

Le même témoin nous le raconte ; la furie de la flûte (c'est-à-dire de Bacchus), après les guerres Médiques, s'attaqua à Lacédémone1. Ses fortes filles, délaissées, se vengent de l'amour; elles promènent l'orgie sur l'âpre Taygète. Mais Athènes n'est pas au-dessous en folie. Partout la flûte et le délire* Partout de furieuses thyades. Celles d'Athènes allaient en bandes à Delphes même, sous les yeux d'Apollon, des chastes muses, enlever les Delphiennés, les faire délirer avec elles, courir la nuit, ne les rendaient qu'au jour.

L'air d'alentour n'est plus le même. La sauvage vertu d'Hippolyte où les vainqueurs des jeui cherchaient l'énergie souveraine, elle chancelle, elle mollit. Ils sont trop fiers, ces mâles, pour rechercher la femme* Ils ont pour les bacchantes un accablant mépris. Et cependant (miracle affligeant de Bacchus), ce bruit trouble, énerve, allanguit. C'est comme un orage imminent qui fait respirer mal. L'esprit erre aux forêts. « Où vont-elles? et que veulent-elles? Je ne les suivrais pas, mais je voudrais savoir... Est -il vrai que le faon, déchiré de leurs ongles, est mordu de leurs dents, que le sang

» Aristole, Politique, 1. 1, p. 159, éd. B. St-Hilaire.

chaud, à long traits, les enivre, gonfle leur sein d'amour pour ce dieu-femme, qui fait haïr les mâles, qui leur fit mettre à mort Orphée? »

Que t'importe, jeune homme? Viens avec moi plutôt. Asseyons-nous au pied de ces héros d'airain que le soleil levant de Delphes embrase. Tous les monts se couronnent de lumière vive et pure, Den« télés finement, comme d'un net acier sur l'azur, leurs pics percent le ciel. Celui-ci, calme et fort, qui regarde d'en haut tous ses voisins de Thessalie, il triomphe en sa gloire. C'est Œla, le bûcher d'Hercule.

Puisse la légende héroïque lutter contre Bacchus! Puisse le bon, le grand Hercule raffermir, soutenir ce jeune homme chancelant, le tenir ferme et haut dans le saint parti de la lyre. Hercule qu'on croit grossier, ne connaît que la lyre. S'il a été parfois un rival d'Apollon, il est encore plus son ami. 11 est le héros d'Occident que persécute l'oriental Bacchus, le féminin, le fu-

rieux *.

1 C'est tard, bien tard,, et par Diodore seulement, que nous apprenons cette haine de Bacchus, qui, au fond, en veut à Hercule beaucoup plus que Junon. Révélation vraie et profonde, que le simple bon sens aurait pu nous faire deviner. Mais ce fut un secret dangereux que personne n'eût osé révéler, tant que Bacchus fut maître et qu'il eut à ses ordres un monde d'initiés. Un seul mot échappé mit en danger Eschyle.

Ce qui avait manqué au noble dieu du jour pour soutenir celte grande guerre, voudrais-tu le savoir? C'est la peine, la douleur, la mort, c'est le bûcher, mon fils ! Apollon qui n'est que lumière, n'a pu descendre au royaume sombre. Il n'a pas eu la lutte, il n'a pas eu l'effort contre la mort, contre l'amour. 11 n'a pas eu le malheur et les crimes involontaires, et les expiations d'Hercule, cette flamme enfin qui, traversée, le met pur et vainqueur au ciel.

Mais ce qui a manqué le plus à Apollon, c'est le travail. Il avait essayé, il se fit maçon même, mais sa trop fine main aurait perdu la lyre, n'en aurait plus senti les cordes délicates. A d'autres il a laissé les labeurs, la sueur, la course aux pieds ailés d'Hermès, la lutte au bras d'Hercule, les œuvres méprisées de la grande lutte contre la terre. Il lui laisse le meilleur peut-être, le dur travail, mon fils, le grand viatique de la vie qui la maintient sereine et forte. L'art éthéré, la muse, sont-ils assez? J'en doute. Suffisent-ils pour nous soutenir contre Tassaut de la nature. Non, crois-moi, il faut la fatigue, le travail de toutes les heures. Moi, je le remercie. Il m'a servi, mené, mieux qu'un meilleur peutêtre. Je mourrai riche d' œuvres, sinon de résultats, au moins de grandes volontés. Je les dépose aux pieds d'Hercule.

11 y a cent héros dans la Grèce. Mais il n'en est qu'un seul dont les exploits soient des travaux*

Chose étrange, et qui stupéfie I La Grèce a un bon sens si fort, une raison si merveilleusement raisonnable que, — contre ses préjugés même, le mépris des labeurs qu'elle nomme serviles, — son grand héros divinisé, c'est justement le Travailleur.

Et songez qu'il ne s'agit pas de travaux élégants, nobles, tout héroïques. Il s'agit des grossiers, des vils et des immondes. Mais la magnanime bonté de ce héros ne connaît rien de bas en ce qui sert le genre humain. Il combat corps à corps les marais, hydres empestées. 11 force les ileuves de l'aider, ici les divisant, là les lançant d'ensemble dans ces élables d'Augias qu'ils noient, balayent et purifient. Qu'y aurait fait l'arc d'Apollon? Pour détruire à jamais Python, il fallait bien plus que des flèches. Il fallait la persévérance et l'humble héroïsme d'Hercule, r

Le grand libérateur des Perses, .on Ta vu, est le forgeron. Gustasp aussi, l'un de leurs grands héros, choisissant un métier, prend la forge et l'enclume {Shah Nameh). Mais le fer ennoblit, le marteau est une arme aussi bien qu'un oulil. La Perse n'eût osé mettre son héros aussi bas. Le génie grec est si hardi, si libre (et libre

de lui-même), qu'il n'a pas craint d'abaisser son Hercule, qui en effet n'en devient que plus grand. Il remplit l'idéal persan mieux que la Perse même n'a pu le faire. Bienfaiteur de la terre, il la purge, et il l'embellit. Il en bannit les morbides torpeurs. Il l'oblige au travail, y crée des champs féconds. Il perce les monts de Thessalîe, et les eaux dormantes s'écoulent ; voilà un paradis, la vallée de Tempe. Partout des eaux pures et rapides, des voies larges et sûres. Il est l'ouvrier de la terre, son artisan qui la façonne pour l'usage du genre humain.

Cette conception d'Hercule étonne en tous les sens. Elle dépasse énormément et l'Iliade et l'Odyssée. Hercule a la fougue d'Achille, mais bien plus de bonté. S'il a méfait, il se repent, répare. Sa simplicité héroïque l'éloigné fort d'Ulysse. Ce parfait Grec des îles, si rusé, est bien loin du vaste cœur d'Hercule. Par terre, par mer, Ulysse cherche sa petite patrie, l'autre la grande; il veut le salut de la terre, l'ordre et la justice ici-bas.

Hercule est la grande victime, l'accusation vivante contre l'ordre du monde et l'arbitraire des dieux. Sa mère, la vertueuse Àlcmène, fidèle, l'a voulu légitime, et il se trouve bâtard. Conçu Talnê,

il naît cadet, par l'injustice de Jupiter. Enfin il est esclave !

Esclave de son aîné, le faible, le lâche Euryslhée. Esclave domestique et vendu. Esclave de sa force et de l'ivresse du sang. Esclave de l'amour, car il n'a rien autre ici-bas.

Sa force épouvantable est sa fatalité. Il n'est pas en rapport avec la faiblesse du monde. Souvent il croit loucher, il tue. Ce bienfaiteur des hommes, généreux défenseur des opprimés, des faibles, vit accablé de crimes involontaires, de repentirs, d'expiations.

On le représentait petit, trapu, très-noir. Il tient de la bonté du nègre, autant que de sa force. Antar, l'hercule arabe, est noir. Dans le Râmayana, l'hercule indien, si bon, si fort qui porte les montagnes, Hanouman, n'est pas même un homme.

Ainsi partout l'instinct populaire a pris pour héros le dernier, le plus humble, la victime du sort. C'est la consolation des foules opprimées d'opposer la grandeur du misérable et de l'esclave à la sévérité des dieux, un Hercule à un Jupifer.

Légende des tribus inférieures, touchante, mais sublime et bouffonne. Ils font Hercule à leur image. Il a des appétits terribles, mange un bœuf. Mais il est bon, il laisse rire de lui. Il aime A rire

lui-même. Quand il a pris vivant l'affreux sanglier d'Érymanthe que lui demanda Eurysthée, il le lie, il l'apporte hérissé, la hure noire montrant les dents blanches. Le roi, épouvanté d'un tel don, s'enfuit de son trône, à toutes jambes, se met dans un tonneau d'airain. On croit lire la scène allemande de Tours que Siegfried s'amuse à lâcher, dans les Niebelungen.

Hercule étant la force même, les plus forts, les Doriens, se l'adjugèrent, le firent l'aïeul des rois de [Sparte. Mais il est justement le contraire de l'esprit Spartiate. Il est l'homme de l'humanité, hors de l'égoïsme exclusif d'une cité si concentrée en soi.

Il vint chez les Athéniens, qui gracieusement assurèrent qu'à sa naissance Minerve l'avait recueilli dans ses bras. On l'établit à Marathon. On le fit ami de Thésée. Et toutefois sa légende est loin d'être Athénienne. Il humilie Athènes en sauvant Thésée des enfers.

Il est le héros propre au pays des athlètes, à la bonne et vaillante Béotie (méprisée bien à tort d'Athènes), pays rural, de poètes et de héros, d'Hésiode, de Pindare, d'Épaminondas. Il est de Thèbes, à moins qu'il n'y vienne de la forte Argos. Il a grandi autour d'Élée et d'Olympie, dans leur riche plaine. Jeune, il a combattu aux profondes forêts

d'Arcadie. Il est l'enfant d'adoption de ceux dont on parle trop peu, des tribus inférieures qu'éclipsait la Cité, d'une Grèce moins brillante, mais forte, généreuse, qui eut moins d'art, et plus de cœur peut-être. Monde obscur et sans voix. Il survit dans Hercule.

Trois ou quatre alluvions de races antiques, superposées en quelque sorte, sont en ce jeune dieu, qui est venu assez tard dans la mythologie. Les Pélasges n'ont pas tous péri, ni les glorieux Achéens qui prirent Troye. Les masses assujetties qui cultivaient la Thessalie, qui y firent les travaux nommes du nom d'Hercule, subsistaient à coup sûr. Tous purent contribuer à la grande légende.

Dans ses slatues Hercule a le trait des athlètes, la frappante disproportion du pectus énormément large et de la tête fort petite. Même inégalité dans sa nature morale. Il a de la bête et du dieu. Quand le barbare arrêt de Jupiter lui a signifié que lui, le fort des forts, il sera esclave du lâche, il tombe en un affreux délire, devient fou de douleur, ne reconnaît plus ses enfants, y croit voir des monstres et les tue. Et il est le plus doux des hommes, le plus docile aux dieux. Dès qu'il revient à lui, sans foyer, sans famille, il commence, le grand solitaire,

les durs et longs travaux qui vont sauver le genre humain.

Le premier, c'est la ..paix. Il la mettra partout en* Grèce par la force de son bras. Les aînés du vieux monde, les monstres, hydres et lions, sont étouffés. Les nouveaux tyrans, les brigands, sentent le poids de sa massue. Les forêts mal famées, les défilés sinistres deviennent sûrs. Les fleuves indomptés sont vaincus, resserrés, forcés de marcher droit. Leur rive est une route. La Grèce librement circule, communique avec elle-même, s'assemble à Olympie où Hercule a fondé devant l'autel de Jupiter les combats de la paix, des combats non sanglants. Là lui-même il enseigne les exercices qui feront des Hercules, qui créeront le calme héroïsme, qui fonderont l'homme indestructible et le feront de fer pour servir la Justice. Mais nulle concurrence violente, nulle animosité. L'olivier est la seule couronne qu'il donne aux vainqueurs de ses jeux.

La Grèce est trop petite. Il part. La paix qu'il y a faite, il veut l'étendre au monde, partout fonder le nouveau droit. L'ancien fut, sur tous les rivages, d'immoler l'étranger. En Tauride, une vierge regorgeait aux autels. EnThrace, un roi barbare jetait des hommes aux chevaux furieux, les saoulait de chair humaine. Au nord, la cruelle Amazone faisaî! risée du sang des mâles. Même férocité en Afrique,

où Busiris donnait aux naufragés l'hospitalité de la mort. Au bout du monde, en Ibérie, Gèryon dévorait des hommes. Voilà les adversaires d'Hercule. 11 les cherche au delà des mers, les trouve et les atteint, les traite comme ils avaient traité leurs hôtes. La loi de l'hospitalité se fonde, du Caucase jusqu'aux Pyrénées.

Hercule rompt les mystères qui firent la force des barbares. Il brave la sombre mer du nord, sanctuaire des tempêtes, où nul n'osait entrer, mer féroce, inhospitalière. Il sourit et l'appelle Euxin (hospitalière) . La reine de cet affreux rivage, F Amazone, est domptée comme sa mer elle-même. Il lui enlève sa ceinture et par là son féroce orgueil. Partout devant lui la nature perd sa virginité sauvage. A Gadès, il rompt la vieille barrière ; d'un coup d'épaule, il écarte deux mondes, fend le détroit. Par lui, la petite Méditerranée devient femme du grand Océan, et, tournant le dos à la Grèce, regarde la lointaine Atlantide. Son flot salé d'azur, émancipé, bondit dans cette immensité que n'a pas vue le ciel d'Homère. L'Olympe est dépassé. Que deviendront les dieux?

Le téméraire ne s'est pas arrêté. L'infini ténébreux de la forêt Celtique ne l'intimide pas. H la perce en ses profondeurs. Il perce les glaciers des Alpes, la désolation éternelle. Il rit des noirs sa-

pins, il rit de l'avalanche. De ce lieu de terreur, il fait sans façon une route, la grande route du genre humain. Tous désormais, et les plus faibles, pauvres, femmes, vieillards courbés sur leur bâton, sans peur, suivent le chemin d'Hercule.

Il avait fait beaucoup. Il laissait derrière lui des monuments durables. Il crut pouvoir s'asseoir et se reposa sous l'Etna, au pied du grand autel qui fume éternellement. Il respira, il contempla paisible ces champs sacrés, bénis, toujours parés des fleurs que cueillit Proserpine, et il rendit grâce aux déesses. Son cœur vibra de joie. Dans sa simplicité héroïque (et point orgueilleuse), il prononça ce mot : « 11 me semble que je deviens Dieu i. »

Les dieux l'attendaient là. Némésis l'entendit. Cette déesse sauvage, et son génie funèbre Atè, volent incessamment par toule la terre et recueillent les mots imprudents de la prospérité, ces cris de fierté ou d'audace qui par malheur nous montent aux lèvres et donnent aux jaloux de là-haut un prétexte pour nous punir. Némésis ou Moira veut dire distribution, partage. Elles ont fait les lots aux mortels, mais avec des réserves avares*. Elles don-

* Ces choses sublimes, quoiqu'on ne les trouve que dans Diodore et autres auteurs relativement modernes, sont certainement des traditions antiques.

9 Rien de plus instructif sur ce sujet que la thèse de M. Tourmer, Némésis et la jalousie de» dieux, 1863. -

nent peu, et gardent beaucoup. Elles lâchent certaine faveur, en limitant, refusant le surplus, le trop> Y excès. Ce trop, c'est la gloire, le génie, la grandeur de l'homme, ce par quoi il se fera dieu, donc, ce que les dieux frappent. Dédale, Icare, Bellérophon, furent punis d'avoir pris des ailes. Dans Homère, les vaisseaux trop hardis, trop heureux, sont changés en rocs par Neptune. Le bon et pieux Esculape n'a-t-il pas été foudroyé pour avoir guéri, sauvé l'homme ?

Bien plus criminel est Hercule ï La mère des hommes et des dieux, charmante et vénérable, Terra mater -, il Ta forcée. Il a beau dire que c'est amour, qu'en lui perçant ses monts et purgeant ses marais, arrachant la noire chevelure de ses forêts humides, il a émancipé Cérès. Elle en reste troublée. Si jadis (à en croire la fable), elle pleura des assauts de Neptune, combien profondément doit-elle être indignée contre Hercule, qui n'est qu'un mortel ?

L'est-il ? ne l' est-il pas ? ce téméraire, avec ses travaux surhumains? C'est ce qu'il faut savoir. Entre les vieilles déités outragées de la terre, et la jalousie du jeune Olympe se fait un pacte étrange. Le dernier né, Bacchus, faux frère d'Hercule, entreprend de le perdre. Mais que dit Jupiter? Il laisse agir, — pour éprouver son fils? ou bien par mal-

veillance pour l'humanité trop hardie ? Il cède au favori Bacchus, il cède aux dieux. Hercule mourra. Il sera convaincu d'être homme.

Bacchus l'efféminé, qui passe sa vie en longue robe dans le demi-sommeil d une molle femme, se garde d'affronter Hercule. Il s'en va trouver les Centaures. Cette race bizarre, de fougue et de force indomptée, venait d'une étrange mère, la Nue, divinité mobile, parfois Aimée légère ou brouillard fugitif, parfois grosse d'éclairs, pleine de foudres, d une élasticité plus terrible que la foudre même, d'épouvantable expansion, à lancer des montagnes au cieh Les fils de la Nue, les Centaures, effrénés coursiers par en bas, colériques, de rut furieux, sont hommes de folie, de caprice, inflammables comme leur mère. De plus, par sa magie, ils tiennent des fantômes grossiers du moyen âge, monstrueuses apparitions, de terreur fantastique, mauvais songes, affreux cauchemars, qui font délirer, rendent fou.

Peuple d'autant plus dangereux qu'il était fort divers, d'esprit contradictoire. Chiron était un sage. Dn autre, Pholoé, un bon Centaure, était l'hôte d'Hercule et son ami. C'est lui, simple et crédule, que Bacchus abusa. 11 lui apporta un breuvage terrible (l'eau de feu du sauvage ?}, lui dit de n'ouvrir le tonneau qu'au jour où il aurait chez lui

Hercule. A peine ce vase est-il percé que sa vapeur s'épand; Tous les Centaures délirent. Orgueil? haine? ou envie? folie vaine et légère? Quelle que soit leur pensée, ils s'emportent, ils assaillent le héros pacifique. Les rocs volent, les forêts arrachées dans les airs, des chênes de mille ans tout brandis. Grêle horrible. Le ferme héros, son calme cœur d'airain, n'en est pas étonné. Il répond avec avantage, leur relance leurs chênes et leurs rocs, mais d'un bras bien plus sûr. La terre est jonchée de ces monstres. Le soir, c'était fini. On n'a plus revu de Centaures.

N'ayant pu le surprendre, l'assassiner, on le condamne. Il subira tout, on le sait. Jupiter le décrète, Eurysthée le prononce. Il mourra par obéis-

sance. Le tyran lui dénonce son fantasque désir, qu'Hercule aille aux enfers, lui ramène le chien aux trois têtes. Âmère dérision pour un être mortel qui ne peut obéir qu'en entrant dans la mort, dans la fatalité de ne pouvoir plus rien et de n'obéir même pas.

Que la mort est arrière ! mais surtout pour les forts, pour ceux qui sentent en eux toutes les énergies de la vie ! Aux faibles et aux malades, la mort est délivrance. Hercule, le vivant des vivants ! c'est un énorme effort pour lui d'en venir à mourir. On voit que, dans son cœur, il dirait : « Arrière cette

coupe ! » Mais il ne le dit pas. Il va trouver Cérès, la bonne et l'oublieuse ; il s'initie à ses Mystères, il la prie humblement de le fortifier.

Il va s'asseoir encore aux lieux de sa jeunesse, de ses premiers exploits, dans cette Thessalie où il créa Tempe. Le roi Admète, en deuil, le reçoit et l'accueille. Il apprend que la reine, Alceste, pour sauver son mari malade, conserver à son fils un père plus utile qu'elle, a embrassé la mort, vaillamment descendu au royaume sombre. Hercule est attendri. Ce grand palais désert, l'époux au désespoir, l'enfant noyé de pleurs, tout un peuple autour d'un tombeau, cela a percé sa grande âme. Il ne sail plus s'il est mortel. Il ira aux enfers, affrontera Plu Ion, vaincra la mort, ramènera à l'époux l'épouse adorée. Admirable folie de la pitié !... Mais les plus forts sont les plus tendres !

Dans toute cette légende, on n'a guère parlé de Minerve. Mais, par bonheur, elle le suit. Ce n'es! pas en vain qu'à sa naissance elle Ta reçu du sein de sa mère. Minerve, au moment solennel, décisif, reparaît. Me voilà rassuré. Derrière ce fou sublime, je vois la Sagesse éternelle.

Il va, il descend, il pénètre... C'est l'enfer qui a peur d'Hercule. Cerbère vient lui lécher les pieds. Plulonest interdit. Proserpine intercède... Eh bienl qu'il aille, qu'il triomphe I... Et il ne sort pas seul.

Une femme voilée le suit. Elle rentre ainsi à son foyer. Àdmète ne peut pas deviner. 11 la méconnaît, la refuse. Mais le voile s'est levé !... Assez ! ne touchons pas à cette scène unique, que personne n'a lue sans pleurer.

Qu'est l'enfer désormais? Peu de chose. On en rit. Les Furies ont eu peur. Caron a obéi ; un vivant a passé la barque, et repassé. Cerbère a lâchement, la queue entre les jambes, tète basse, suivi le vainqueur, puis au jour s'est évanoui. Le frère de Jupiter, le roi du Tartare même, outragé, et impunément, semble aujourd'hui reculé dans les profondeurs vides, le douteux brouillard de là-bas. Grand coup, terrible aux dieux, qui certainement se vengeront. Cette dernière victoire doit porter malheur à Hercule.

Étrange destinée ! Sa seule impiété, c'est de valoir mieux que l'Olympe. Telle est sa douceur d'âme, sa magnanimité, qu'il combat pour venger l'outrage qu'a reçu la femme d'Eurysthée, le dur persécuteur, le cruel tyran de sa vie.

Vertu nouvelle et excessive, inouïe chez les dieux d'Homère. Ils sont ici humiliés.

« Que le bien soit rendu pour le mal. » C'est chose ordonnée au vieil Orient monastique, et trop aisée peut-être au faible. Mais que ce soit le fort des forts, Hercule, qui montre cet excès de bonté,

cela est neuf, original. C'est le ciel même du génie grec. Le ciel du cœur détruit le ciel de fantaisie et d'imagination.

Enfer, Olympe, tous les deux ont croulé. Reste une chose : la grandeur de l'homme.

Eh bien, si tu es homme, c'est par là qu'on t'attaquera. Ton courage est invulnérable, mais non pas ton amour, non pas ton amitié.

D'abord il perd son frère, qu'il aime. Il perd le compagnon de ses travaux, le courageux ami qui le suivait partout, qui lui portait ses armes. Désormais il ira, il combattra seul sur la terre.

Les forts sont très-faibles au chagrin. Us s'en laissent effarer. Hercule a déliré jadis, et, depuis sa descente aux enfers, depuis qu'il a vu la Mort même, sa tète est ébranlée. Son cœur, plein de trouble et de deuil, invoque le médecin dangereux qui se moque de nos maux, l'Amour. Il se remet à lui, le suit, comme un taureau plein de vertige va au devant des coups mortels. Il aime Déjanire, la dangereuse et la jalouse. Il aime lole, el il ne trouve en cet amour qu'outrage. Le frère d'Iole repousse le bâtard, le serf d'Eurysthée ; il irrite Hercule, qui le tue. Malheur affreux. Il est inconsolable. IL sèche, il languit, et, malade, il va consulter Apollon.

Voici son oracle sévère : « Paye-leur le prix du sang. — Mais je n'ai rien au monde... — Tu as ton corps. Vends-le. Vends-toi, comme esclave en Asie. »

Hercule obéit à la lettre. Dans cette molle Asie, dans la Lydie efféminée où l'homme est femme, il n'a pas même un maître; il a une maîtresse, une femme, la reine Omphale. Etait-ce assez ? Non pas. La fable ajoute que, par une double servitude, l'esclave le fut jusqu'à Pâme, misérablement amoureux de la cruelle qui s'amusa de lui. Elle donna ce désolant spectacle, Hercule déguisé, Hercule femme, horriblement burlesque... On en tremblait... Mais elle, rieuse impitoyable, elle exigea pour comble que l'esclave parût travailler librement, qu'il filât, et montrât à tous qu'il était serf de la fatalité moins que d'un lâche amour et de son faible cœur.

Le monde en rit, et l'Olympe en chantait. Il ne fut délivré qu'afin de souffrir plus encore. Il retourna en Grèce, rejoignit Déjanire. Après de tels malheurs, le cœur humilié se cache volontiers dans l'amour et la solitude. 11 l'emmène au désert. Mais voilà sur la route une étrange aventure. Un fleuve leur barrait le chemin. Pour passer Déjanire, se présente un jeune centaure, seul échappé de tous les siens. Voulut-il les ven-

ger ? ou, selon les instincts aveugles de sa race, dévint-il fou de Déjanire? On ne le sait. Mais, arrivé avec elle au rivage, Hercule étant encore sur le bord opposé, il s'assouvit sur elle. Hercule avait ses flèches terribles, empoisonnées du sang de l'hydre de Lerne, et cependant d'abord il hésitait , craignant de blesser Déjanire. Il tire enfin, perce le monstre, qui, dans la double crise et du plaisir et de la mort, versant la vie, l'amour, la rage, mêlés de l'infernal venin, s'arrache sa tunique souillée, et dit à Déjanire : « Prends-la... C'est l'âme de Nessus... L'amour y est et l'éternel désir. »

Ce fut la mort d'Hercule. 11 la mit peu après, cette tunique meurtrière, l'ayant reçue de sa trop simple épouse, qui crut être aimée davantage. L'horrible poison le brûlait. Désespéré, il refusa à la mort de l'attendre. 11 la prévint. Il s'affranchit, et jeta là ce corps funeste qui avait tant agi, souffert, traversé les misères humiliantes de notre nature. D'arbres amoncelés sur l'Œta, il fit un bûcher colossal, et voulut qu'un ami, son dernier ami, l'allumât.

Dans les tourbillons de la flamme il fut enveloppé, monta... Il a monté au ciel, dit-on. Mais quel ciel? quel Olympe? Sa trop forte légende a tué les Olympiens.

Ce qu'on ajoute, et ce qui est certain, c'est qu'Hercule épousa la Jeunesse éternelle. En eflet, il vit, reste jeune. Deux ou trois raille ans n'y font rien. D'autres mythologies ont pu venir. D'autres sauveurs ont pu varier le grand thème éternel delà Passion. Les incarnés de l'Inde ont eu pour Passion de traverser la vie humaine et d'en éprouver les misères. Ceux d'Egypte, de Syrie, de Phrygie, les Osiris et les Àdonaï, les Bacchus, les Attis, ces dieux mutilés, mis en pièces, ont souffert, ont pâti. Mais leur Passion passive, loin de nous donner force, a fait nos découragements, et leur fatale légende crée l'inertie stérile. C'est dans la Passion active, herculéenne, qu'est la haute harmonie de l'homme, l'équilibre, la force qui le rend fécond ici-bas.

La Perse eut cette intuition, mais vague, élé- \ mentaire encore. L'Hercule grec est précis, fortement dessiné, d'une personnalité si sûre, qu'on ferait son portrait bien mieux que ceux des héros \ historiques. Sa compacte solidité le met à part de 1 tous les dieux, et c'est lui par contraste qui fait sentir leur transparence. Pour le fiévreux Bacchus qui lui disputait le terrain, il se perdra lui -môme dans les troubles vapeurs de la nuit, de l'orgie, les fumées d'Orient.

L'ombre d'Hercule, la dépouille d'Hercule, son

souvenir, ses leçons d'Olympie, voilà ce qui a fait les grandes réalités réelles, Platée, Marathon, Salamine.

Mais ce qui le fait survivre à la Grèce elle-même, ce qui le fait l'époux de l'éternelle Jeunesse, le jeune et le vivant, et le héros de l'avenir, c'est son humble et sublime rôle de travailleur, d'ouvrier héroïque.

Il n'a rien redouté, il n'a rien dédaigné. Car, en fondant le droit de la paix entre l'homme et l'homme, il a pacifié et civilisé la nature, percé les monts, émancipé les fleuves, dompté, purgé, créé la terre.

Il est l'artisan courageux, le bras fort, le grand cœur patient, qui la préparait pour l'artiste, second créateur, Prométhée.

vin

Entre les poètes un seul, Eschyle, eut le bonheur d'être à la fois le chantre et le héros, d'avoir les actes et les œuvres, la grandeur de l'homme au complet. Seul, il gagna cinquante fois la couronne de la tragédie. Seul, il eut, comme Homère, des rhapsodes qui le chantaient sur les chemins. Seul, il ne mourut pas, subsista toujours au théâtre (qui ne jouait que les vivants). Il resta en statue de bronze sur la place d'Athènes, comme censeur, pontife et prophète, pour surveiller le peuple et l'avertir toujours. Le grand moqueur des dieux, Aristophane, ne respecte qu'Eschyle. 11 Fa vu aux enfers siéger sur un trône d'airain.

Dans la noble épitaphe qu'il s'est faite à lui-

même, il rappelle seulement qu'il combattit à Marathon. Il oublie ses cent tragédies. Il n'y eut jamais plus vaillante race. A Marathon, il est blessé, et il est le frère des soldats les plus glorieux de Salamine. L'un, Amyntas, est le hardi pilote qui le premier heurta la flotte de Xercès, et y gagna le prix de la valeur. L'autre, l'obstiné Cynégyre, se fit tailler en pièces, ayant retenu son vaisseau par les mains, coupées une à une, puis retenu encore avec les dents. Les fils, neveux, parents d'Eschyle, en auraient fait autant, s'ils avaient eu de ces grands jours ; ils s en dédommagèrent par un torrent de tragédies, bonnes ou mauvaises, composant avec la fureur guerrière du grand vieillard. Up des fils eut la singulière aventure de gagner le prix sur Sophocle» sur son chef-d'œuyre, Y Œdipe roi.

Les magistrats d'Athènes gardaient soigneusement un exemplaire correct et complet des œuvres d'Eschyle, de peur qu'un téméraire acteur ne changeât rien aux paroles sacrées. Et cependant, malgré ces soins, sept drames en tout nous restent, dont une seule trilogie complète, YOrestis. Des trois parties du Prométhée une subsiste. Débris énorme et colossal. Gomme le voyageur qui trouve dans te sable d'Egypte le pied d'un sphinx ou son doigt ds granit, et qui d après calcule de quelle hauteur était le monstre, nous aussi nous cherchons sur

cette ruine à deviner ee que fût le géant Eschyle.

Aristophane dit admirablement que les vers d'Eschyle sont forts « comme les ais serrés d'un vaisseau , » comme l'indestructible charpente de ces navires vainqueurs qui brisèrent la flotte d'Asie. Il le met au-dessus de Sophocle, loin, bien loin du faible Euripide. Mais sa vraie place n'est pas là. Elle serait bien plutôt entre Isaïe et Michel-Ange.

Dans son œuvre si sombre il y a bien autre chose que l'art. 11 y a le vrai génie de la douleur. Rien

qui adoucisse ou console, comme dans Sophocle. Ces tragiques accents des héros du passé semblent pour le présent des avertissements redoutables, de lugubres pressentiments. Il rappelle surtout Michel- Ange. Le prophète italien au milieu des splendeurs et des conquêtes de Jules II, n'a peint que l'épouvante dans les plafonds de la Sixtine. Et le prophète Eschyle apparaît plein de deuil dans les prospérités d'Athènes.

Tous deux ont vu d'avance des épreuves terribles, de cruels coups du sort, et au bout le jugement, la haute victoire de la justice. C'est la grandeur d'Eschyle que ne pouvait encore sentir Aristophane. Contre le fantasque arbitraire de la mythologie d'alors (et des mythologies futures), il invoque, il contient, il enfante le juste. Son Protaéthée nous donne, avec la mort de Jupiter, la

mort et l'impuissance de tout mythe à venir qui n'est point fondé dans le droit. Son Caucase est le roc où tout à l'heure le stoïcien, contre la tyrannie du ciel et de la terre, asseoira la jurisprudence.

Avenir inconnu, voilé. L'âpreté du prophète, son deuil, remplit d'étonnement. Eschyle, à quarante ans, commence la série menaçante de ses tragédies, au moment souriant, où la cité libératrice poursuit, couronne sa victoire, apparaît reine de la Grèce. Elle est brillante, elle est féconde. En tous les sens , elle rayonne. Elle est jeune et elle a vingt ans en ses deux génies admirables, deux adolescents qui éclatent, le beau Sophocle, le puissant Phidias. Celui-ci, d'abord peintre, pour coup d'essai de son ciseau, sculpte l'âme d'Athènes, sa Minerve Poliade, fière, souveraine et colossale, qui, de son casque étincelant, domine l'acropole et les temples, commande au loin la mer, les lies.

Moment d'espoir immense. Entre Thémistode, Aristide, entre le généreux Cimon, l'habile et profond Périclès, la lutte semble faire l'équilibre, et, par leur combat même, l'harmonie de la liberté.

Eschyle ne voit rien de cela. Son âme semble être encore au siècle précédent, aux désastres, aux

dangers. Il a, comme Hérodote, la préoccupation de cette Némésis qui plane sur nos têtes, qui épie nos prospérités. La prodigieuse Babylone est bien tombée. La massive et solide Egypte, si fortement assise, n'en a pas moins sa chute. Le bon Crésus, le rusé Polycrate, et cette délicieuse Ionie, tout cela a péri! Athènes reste la digue qui arrête le torrent barbare. Mais dans Athènes même que de rapides changements I Eschyle enfant vit les Pisistratides, la revanche de la liberté, le vaillant coup d'IIarmodius. Homme fait, il a eu ce bonheur, sa belle blessure de Marathon. La Grèce s'est trouvée un moment portée jusqu'au ciel par le grand flot de Salamine. 11 faut bien redescendre. Voici un nouvel f

âge. Celui d'héroïsme est fini. Celui de Uharmonie | commence, le règne de l'art et du beau, un immense rayonnement du génie inventif et de raison féconde, un monde de grâce et de lumière pour étonner tous les temps à venir. En un seul siècle l'œuvre de deux mille ans!... Est-ce là comme on vit? Comment ne pas prévoir des jours d'épuisement ? Quel beau jeu aura Némésis pour revenir , ramener les barbares, non d'Asie, mais de Macédoine, au sombre jour de Chéronée !

Il est certain que l'arc d'acier s'est détendu, et que la lyre, enrichie de cordes nouvelles, île prend son harmonie qu'en quittant le ton âpre et fort

qu'elle eut dans le temps des héros. Sophocle nous apprend qu'Hercule, civilisé, a quitté la massue , qu'il étudie , enseigne le chœur des astres et leurs concerts. La seconde Minerve, déjà moins colossale, n'étend plus sur les mers son menaçant regard. Phidias cette fois la fait méditative, de profond et perçant génie, de très-près ressemblant aux effigies de Thémistoclé, <c celui, dit Thucydide, qui seul vit et prévit. »

Que regarde-t-elle? On ne sait. Mais c'est certainement chose immense, infinie et sublime. Plus qu'Athènes elle-même. C'est plutôt le long cours des siècles qu'Athènes éclairera. Elle regarde Tari éternel.

Qui s'étonnera que la Grèce se soit admirée, ado* rée, dans sa merveilleuse beauté? qu'elle ait voulu l'éterniser? Notons qu'avant toute sculpture, la sculpture vivante existait, qu'une puissante création gymnique et harmonique avait fait du réel te parfait idéal rêvé. L'art eopia d'abord et commença par le portrait '• On ne s'amusa pas à sculpter des dieux au hasard. On lit les effigies de ceux que l'on voyait. La beauté paraissait divine en

1 fin 5^8 avant J. C. ta coutume s'introduit de dresser des statues aux vainqueurs d'Olympie. Observation importante de M. de Ron chaud dans son beau livre de Phydias, p. 59. C'est de Ifr véritablement que l'art prit son essor.

LE PROMÊTHÉE. 247

elle-même, et plus divine encore comme révélation du dedans. Aux courses d'Olympie, Phidias vit courir et vaincre un merveilleux enfant, et il devint sculpteur. Un autre, de suave beauté, qui, à quinze ans, dut après Marathon mener le chœur qui rendait grâces aux dieux, fut deviné, senti, acclamé par Athènes... Et son âme jaillit... C'est Sophocle.

Tout cela grand et pur, très-noble, et cependant * si vivant, si fécond! Les dieux humanisés, ou, disons mieux, divinisés par l'âme que mirent en eux i les Phidias, sortirent des temples, siégèrent sous les portiques et dans les places mémo. Les cités eurent deux peuples à côté et vivant ensemble, les hommes et les olympiens. L'étrange idée de Winckelmann que tout fut immobile, beau de corps, nul d'expression, a reçu chaque jour d'éclatants démentis*. Une vie palpitante est partout dans ces marbres.

Même avant Euripide, et déjà dans Sophocle,

1 Comparez le génie éclatant de la Renaissance. Jean Goujon, où il est sublime, en tel fleuve, en telle nymphe {musée Cluny), a fait des corps fluides, d'une ondulation fantastique où fuit la vie et qui nous plonge dans le plus profond rêve... Mort et vie, qu'êtes-vous? Je le sais d'autant moins que je reste abîmé à regarder ceci. — Tout au contraire le grec donne un sentiment si présent, si fort, si ardent de la vie ! Les femmes évanouies qui du fronton du temple regardent si l'enfant livré au minolaure revient et ne le voient pas, sont au plus haut degré saisissantes et tragiques.

loin que cet art soit froid, on sent que son écueil pourrait être l'attendrissement. J'admire Sophocle, mais non pas sans révolte, quand il m'arrête longuement , tristement sur les maux physiques , la plaie de Philoclète , quand il m'énerve Hercule , montre faible le fort des forts. Laissez-moi donc entière la salutaire légende, j'en ai besoin bientôt. Songez que tout à l'heure, à la gloire écrasante d'Alexandre le Grand, Zenon n'opposera que la philosophie d'Hercule.

Son Œdipe à Colone m'attendrit trop aussi. Le sujet est « le besoin de la mort, » la guérison des fautes et la guérison de la vie, la douce expiation qui attend la victime de la fatalité dans le long sommeil désiré sous l'abri généreux d'Athènes, la profonde sécurité au bois des Euménides. Les deux filles adorables, enlevées, ramenées, portent au comble l'émotion... Voyez ! tout ce grand peuple pleure.

Je comprends à merveille que le héros Eschyle, qui vit commencer un tel âge d'émotions, ces attendrissantes merveilles, et d'autres de finesse, de sublime analyse, s'alarma, s'effraya. Que pensa-t-il lorsque vint à Athènes le prodigieux raisonneur Zenon d'Élée, qui le premier formula, enseigna, tous les secrets de la logique? Par une dextérité terrible, Zenon (accablant les sophistes

LE PROMÊTHÉE. 249

jusque-là si tiers d'Ion ie), prouva en pleine Athènes, au centre d'un tel mouvement, que le mouvement n'existe pas. Périclès l'écouta, et tous. On raffola de cette escrime.

Le centre des penseurs fut bientôt chez une jeune femme, une de ces Ioniennes que la ruine de Milet envoyait à Athènes. Ces Milésiennes, toutes charmantes, touchantes de leur cruel naufrage, plusieurs vendues, esclaves, n'en devinrent que plus reines. Thargélie la voluptueuse, Aspasie fine et pénétrante, eurent une cour, et quels courtisans ! L'ondoyant génie ionique, dans sa grâce fuyante , qui jadis fit l'olympe et ses métamorphoses, c'était Aspasie elle-même. Phidias, et sa jeune école, s'inspiraient là de la noble ironie qui joua, traduisit les dieux. Périclès, l'orateur réfléchi, calculé, près d'elle apprenait la Mimique et l'imposante comédie qui fascinait le peuple. Les sophistes étudiaient son insidieuse parole, Part de mêler, démêler, remèler, de fins filets de femmes où le plus fin se trouvait pris. Protagoras y prit le doute universel, et Socrafe plus tard l'art de douter du doute.

Étrange affineraient. Et si rapide ? Que de siècles en vingt ou vingt-cinq ans ! Hier, c'était la grossièreté de Marathon. Aujourd'hui tout est élégant, délicat, et subtil. Où est le robuste génie qui fit vaincre la Grèce? Je vois loger chez Périclès son

250 LE PR0MÊTÏÏÉE.

maître, homme obscur, redoutable pour volatiliser les dieux. C'est l'Ionien Anaxagore, qu'on surnomme YEsprit, parce que selon lui il n'est point d'autre Dieu. Idée sublime et pure qui, centralisant le divin, mais noyant dans l'èther les énergies de la patrie, faisant évanouir et Pallas et Hercule, conduit tout droit Athènes au calme monarchique. L'unité dans le ciel, l'unité sur la terre, c'était le rêve qui couvait sourdement. Beaucoup auraient voulu un bon tyran, — remplacer Jupiter, non par Y Esprit d'Anaxagore, mais par leur favori Bacchus, Dionysos, dieu tout oriental, qui portait la tiare (Sophocle), la molle robe des femmes d'Asie. Il avait pris le thyrse et le lierre du dieu des vendanges, l'ancien Bacchus rural. Il entraînait les femmes, les esclaves, tourbe orgiastique. Les esclaves d'Athènes, au fond très-libres, hardis (comme nos Frontin et nos Lisette), admis aux spectacles, aux mystères, avaient en lui leur dieu, leur tyran, leur Sauveur. Par ses affiliés, il tenait Eleusis. Il avait forcé Delphes, se creusant sous le temple un tombeau, un crypte d'où il ressuscitait. Il forçait Apollon de jouer dans sa comédie. Tout cela n'était rien encore. Il devait enterrer, éclipser tous les petits dieux de la Grèce et la mener aux grandes choses, à la conquête de l'Asie et de l'Inde. Quand cela ? et dans qui ce grand dieu ap-

LE PKO^ETHÉE. îêi

paraîtrai t-il? A tout tyran, où s'écriait : « C'est lui ! » Par une fatalité étrange, le glorieux tyran de Syracuse, Gélon, au jour même de le victoire de Sala mi ne, eu gagna une sur Carthage, lui imposa la loi de ne plus faire de sacrifices humains» Il ae sentit si fort, qu'au retour il quitta l'épée, se promena sans gardes* On le refit tyran. Et ce fut pour toujours. Les tyrans furent des dieux, chefe de la liberté, liberté d'abrutissement» Ils prirent le propre nom du céleste tyran, Diony$o$ (Denis) , ou s'appelèrent encore Démétrioê (fils, mari de Cérès), ou du nom qui plaisait au vague espoir : Sauveur (Sôter). Ces sauveurs furent terribles, écrasèrent les idiots qui avaient espéré la liberté par le tyran.

Ténébreux avenir, qu'au temps d'Eschyle on voyait mal encore. Cependant, récemment, les or* gies du sauveur Bacchus venaient de commencer à Sparte (Aristote). Le Spartiate Pausanias, le vainqueur de Platée, avait cru se faire le Gélon, le Bao chus sauveur de la Grèce.

Dans la lumière d'Athènes, on en riait» Ces obscures machinations paraissaient impossibles. Cependant les vieillards, regardant Périclès, rêvaient, et dans ses Iraits croyaient retrouver Pisistrate.

Mais revenons à l'art. Sous l'empire de Bacchus*

dans la fermentation encore contenue des esprits, le théâtre devint le besoin souverain d'Athènes. U rayonna, quitta ce qu'il avait encore de ses formes élémentaires. Tout changea peu à peu, la scène, et le drame et Facteur.

Jusque-là dressée en charpente et temporairement pour le moment des fêtes, la scène était improvisée et faite pour l'improvisation. Le poète ne remettait à personne le soin, l'effort, le danger de Y action. Lui-même il jouait son héros. La tragédie était un acte de courage, un dévouement où l'homme se mettait tout entier. U se lançait en brave sur ce plancher tremblant , sous lequel grondaient des échos redoutables. De sa personne entière, du geste, de la voix, il bravait les caprices, il bravait les risées. La face au moins était-elle masquée, abritée de l'outrage? Pas toujours, car Sophocle, pour son extrême beauté, joua dans une de ses pièces la belle Nausicaa.

Mais cela coûtait à Sophocle. Le peuple qui raffolait de lui, épargna à son favori ce pénible devoir. On lui eu donna d'autres, plus conformes à son caractère, un sacerdoce par exemple. On le croyait si bien « chéri des dieux » qu'on lui attribua un miracle. Un jour, pendant une tempête, un hymne de Sophocle était chanté. A l'instant le calme se fit. Neptune et la mer écoutaient.

LE PROMÉTIIÉE. 253

Il se sentait aimé. Dès vingt ans, il se présenta au concours de la tragédie. Il produisit une gracieuse pastorale, Triptolème, à la gloire d'Eleusis sans doute et des nouveaux mystères. Il y disait, d'après Pindare : « C'est le bonheur : Les voir, et puis mourir! » Un tel mot enlevait, ravissait, à coup sûr, tout un monde d'initiés. L'admiration, la fureur pour le jeune poêle allaient si loin qu'on lui sacrifia une des grandes tragédies d'Eschyle. En vain luttait son vieux parti, héroïque et patriotique. On ne pouvait s'entendre. On remit le jugement aux généraux, au glorieux Cimon qui, revenant d'une nouvelle victoire, en rapportait les cendres de Thésée, don si agréable à Athènes. Cimon, le fils de Miltiade, ne pouvait être hostile au vieux soldat de Marathon. Mais ce vaillant Cimon ne le fut pas devant le peuple ; il vit où était sa faveur et il se détourna d'Eschyle.

Celui-ci, désormais, avait tout contre lni, l'âge et ses longs succès, disons-le, le progrès de l'art, qui va, suit son chemin, à part du génie même. L'art exigeait une tragédie moins lyrique et plus dramatique, d'un nœud plus compliqué, qui saisît le cœur, le retint inquiet, suspendu. C'était le terrain de Sophocle. Eschyle ne le déclina pas. Il l'y suivit dans YOrestie.

C'est ce que le théâtre grec, disons mieux, le

251 LE PROMETHEt.

théâtre a produit de plus grand. Shakspeare, avec tant de ressorts et d'effets variés, de magiques et profondes complications, n'a point dépassé cet art là, de simplicité formidable, qui se passe d'être ingénieux, qui, sans subtilité, sans replis, sans ambages, vous prend d'autant plus fort, vous serre et vous étreint.

Les trois pièces de TOrestie vont dans un crescendo terrible. On jouait du matin au soir pendant les fêtes. On put tout jouer en un jour, la mort d'Agamemnon le matin, celle de Clytemnestre à midi, le soir les Euménides. De drame en drame, de terreur en terreur, l'auditoire ne respira plus. Les plus fermes frémirent. Les femmes s'évanouissaient, et plusieurs, dit-on, avortèrent. Le soir, tout était terrassé. Et seul debout restait Oreste-Eschyle.

Agamemnon déjà saisit. Quand la perfide épouse tendrement le reçoit, l'enveloppe de son voile, le froid prend à l'épine. La Clytemnestre (Choéphores) donne d'un bout à l'autre une horripilation sauvage, le frissonnement du parricide, le remords même avant. Oreste sait son sort. Les dieux veulent le meurtre, et le puniront d'obéir. C'est ce que les Euménides, d une audace incroyable, font ressortir, posant les dieux dans leur contradiction. Elles les poursuivent autant qu Oreste, les accablent ensemble de leurs mutuels démentis.

Eschyle osa beaucoup. C'était la pensée populaire, mais on pouvait s'irriter, s'indigner de la voir à ce point éclair ci e. On n'a pas senti tout cela, parce qu'on n'a jamais expliqué qu'elle était la situation morale, la pente où descendait rapidement l'Olympe Hellénique.

Dès la ruine de Hoirie, Jupiter, Apollon, furent cruellement discrédités. Leurs oracles tombèrent. Crésus qui les payait fort cher, qui crut vaincre les Perses et fat leur prisonnier, fît le sanglant outrage au dieu de Delphes de lui offrir ses chaînes. On le surnomma Loxias, l'ambigu, l'équivoque. Consulté avant Salamine, il tergiverse, on rit. Et le seul dieu c'est Thémistocle. Eschyle évidemment rappelait l'oracle incertain qui avait perdu la Lydie et la pauvre Ionie, l'infortunée Milet, tant pleurée par Athènes. Il ose faire dire aux Euménides : « Voyez ce trône de Delphes!.... Comme il dégoutte de sangl

Outrager Apollon, outrager Jupiter (comme il le fit aussi), n'était pas le plus dangereux. Le mortel danger de la pièce, c'est le mot que les Euménides disent et répètent avec mépris je ne sais combien de fois : « Les jeunes dieux. » Si ce mot atteignait Phœbus, bien plus directement il tombait sur Bacchus* dernier né de l'Olympe (Hérodote). Les terri-

bles déesses accablaient cet intrus du fond de leur antiquité.

Eschyle, qui était d'Eleusis, qui (un fragment le dit) iilialement aimait la Gérés d'Eleusis, savait mieux que personne le changement profond des Mystères où Iacchus, introduit comme enfant, grandit, devint Zagreus mort et ressuscité, enfin le triomphant Bacchus, qui dompta la pauvre Cérès, bon gré mal gré fut son époux.

Cette révolution semble s'être accomplie de 600 à 500. Mais les choses se précipitent. Au Bacchus d'Eleusis, qui seul garda quelque décence, va se mêler l'ignoble engeance des petits Bacchus de l'Asie (Sabaz, Attis, Àdon, etc., etc.). Tout cela avant 400. Le grand Bacchus, qui déchira Orphée, le Sauveur, disait-on, des femmes et des esclaves, dieu de la liberté (de délire et d'ivresse), ce Bac* chus, avec de telles masses, était un tyran dans la Grèce. Il en inspirait les terreurs1.

Même à Athènes, la ville incrédule et rieuse, cette masse très-compacte d'initiés, de femmes et d'esclaves, se faisait redouter, et surtout au théâtre, où le nombre les rendait hardis. Les esclaves

1 Hérodote, qui lut, comme on sait, son histoire aux jeux d*0lympie en 452 (quatre ans après la mort d'Eschyle), est tellement sous cette impression, qu'à chaque fois qu'il trouve Osiris, le Bacchus égyptien, il déclare qu'il se lait et n'ose parler.

assistaient (Gorgias). Ils n'auraient pas parlé, mais ils pouvaient mugir, rugir, et c'était un tonnerre. Les femmes assistaient. Leur sensibilité pour ce tendre Bacchus les rendait parfois furieuses, et très-près de l'assassinat. Eschyle faillit en faire l'expérience. Sur un mot qu'il dit des Mystères dans je ne sais quelle pièce, il aurait péri sous leurs ongles s'il n'avait embrassé l'autel qui était sur la scène même.

On peut juger de l'extrême péril où il était en prononçant ce mot terrible et clair : « Les jeunes dieux. » Mais, en bravant les fanatiques, s'était-il assuré du parti opposé, des esprits forts, incrédules ou sophistes, de ceux qui, comme Anaxagorc et son élève Périclès, ne voulaient de Dieu que V Espritl Point du tout. Ce parti des libertés religieuses était attaqué par Eschyle dans sa voie tortueuse vers la tyrannie politique. Il faisait dire aux Euménides : « Révérez la justice ; rendez honneur aux lois. Gardez de vous donner des maîtres. » La pièce entière, on peut le dire, avait la portée d'une attaque contre les intrigants qu'employait Périclès. L'un, aposté par lui, poussait le peuple à supprimer l'Aréopage. Eschyle s'interposa par ce drame hardi, où il montrait Minerve fondant, pour le procès d'Oreste, l'irréprochable tribunal qui longtemps avait fait d'Athènes le centre et le temple du Droit.

L'Aréopage ne fut pas supprimé. On recula. Mais d'autant plus la perte d'Eschyle était sûre. On ne le lâcha plus. Sous vingt prétextes, il est dès lors persécuté, calomnié. On se dit à l'oreille que, si, aux dénouements, il évite de tuer sous les yeux du public, c'est qu'il tue derrière le théâtre ; que, dans la fureur du succès, pour l'obtenir du ciel ou des enfers, il égorge des victimes humaines.

Ces préludes ingénieux préparaient le grand coup qu'on lui porta, l'accusation d'impiété. On a peu de détail. Se défendait-il? On l'ignore. Il semble que, pour apologie, il montra seulement sa blessure, rappela Marathon, son frère et Salamine. L'accusation rougit, se tut.

Ne pouvant le frapper, on frappa le théâtre. C'était lui-même encore. Un matin, il s'écroule. Yieux théâtre de bois, qui tant de fois a frémi sous ses pas, grondé du tonnerre de sa voix. 11 s'écroule... Vengeance manifeste des dieux. Il a lassé leur patience. Ils imposent silence à ses fureurs impies, à cet Ajax, à cet Oreste, à ce géant blasphémateur. Il a brisé lui-même et tué sous lui son théâtre. On en refait un, admirable, de marbre, entouré de statues. Mais il n'ira pas à Eschyle. Il n'est plus, comme l'autre, vibrant et palpitant, imprégné de cette âme antique. Les effigies des dieux, merveilles d'art, partagent désormais l'intérêt, les regards. A

leur tête, la rêveuse image, somnolente et voluptueuse, du dieu nouveau Bacchus, Vénus mâle, l'amoureux d'Athènes.

Tout cela dit au vieux héros le mot que dans sa pièce les Furies disaient à Oreste ? « C'est fait de toi... Tu ne parleras plus. »

Je crois que c'est alors1 que, sur celte scène même qu'il quittait pour toujours, le vieux Titan se dressa son Caucase, se fit lier, clouer et foudroyer par Jupiter, pour de là lui lancer le grand mot de révolte, la prophétie de l'avenir.

Colone, un petit bourg peu éloigné d'Athènes, lieu entre tous tragique, est connu par Œdipe, sa mort, le mystère de sa tombe. Il avait à sa portée le bois des Euménides, et l'autel d'un proscrit, le titan Prométhée. Tandis que la via sacra d'Eleusis, jour et nuit, était peuplée, bruyante, Colone était désert. Ses vieilles divinités mal famées n'attiraient pas le peuple. Son bois sinistre faisait peur. Le passant s'écartait et détournait les yeux.

Prométhée, comme on sait, est l'ennemi personnel de Jupiter, le maudit qu'il cloua au Caucase.

1 C'est l'opinion, fort raisonnable, d'Ottfried Millier.

260 LE PROHÊTHÉE.

Malgré les dieux, il nous donna le feu, les arts. On n'osait l'oublier ; on lui rendait un demi-culte. On payait à ce bienfaiteur l'honneur économique d'une petite course annuelle. Peu de gens la faisaient. Aristophane s'en plaint. Tandis qu'on s'étouffait aux Mystères équivoques, « personne ne savait porter le flambeau de Prométhée. » Ce flambeau, allumé sur un autel d'Athènes, devait être porté à celui de Colone. Les feux rapides, scintillants ou fumeux, dont le vent se jouait, triste image de nos destinées, passaient de main en main. Mais ils n'arrivaient guère. Le sombre autel restait obscur.

Étrange oubli ! coupable ingratitude! Prométhée a été l'émancipateur primitif, et toute énergie libre a procédé de lui. Par lui (non par Vulcain qui n'est pas né encore), a jailli la Sagesse, la fille aînée de Jupiter. Le dieu des foudres, entre ses noirs nuages, en était opprimé, la sentait qui couvait sous son front. L'industrieux titan d'un coup (d'un coup sublime, et le plus beau qui fût frappé jamais) lui perça son orage. Un lumineux éther, serein, pur, virginal, resplendit, la vierge éternelle qui fut l'âme inspirée d'Alhènes, mais vit toujours, vivra, survivra à jamais à tous les Jupiters.

Légende la plus haute, à coup sûr, de l'antiquité. Noble génération du génie et de la douleur.

C'est la leçon immuable de l'homme, l'émancipation par l'effort, la seule juste, efficace. Elle apprend à chacun de nous à tirer de soi sa Pallas, son énergie, son art, son vrai Sauveur. Elle est directement contraire aux Sauveurs ténébreux, aux faux libérateurs. Et seule elle est la liberté.

Cet éther de Pallas semble èl re le feu même dont Prométhée alluma l'âme humaine. Le titan le tira de TOIympe pour le mettre en nous.

Jusque-là, lourde argile, l'homme traînait, troupeau raillé des dieux. Prométhée (c'est son crime) met en lui l'étincelle, « Et voilà qu'il commence à regarder les astres, à noter les saisons, à diviser le temps. Il assemble les lettres et fixe la mémoire. Il trouve la haute science, les nombres. Il fouille la terre et la parcourt, fait des chars, des vaisseaux. Il comprend, il prévoit, il perce l'avenir. » Prométhée ouvre à l'homme la voie de l'affranchissement. 11 est Y anti-tyran, au moment où l'Olympe, en son jeune Jupiter-Bacchus, est de plus en plus le tyran, type imité trop bien des tyrans de la terre.

Je serais bien trompé si ce titan Eschyle ne fût venu souvent demander, comme Œdipe, un siège aux Euménides de Colone, s'il ne. se fût assis à cet autel désert du grand bienfaiteur oublié. A cet autel, et non ailleurs, le poète a pu trou-

ver deux choses que le titan lui seul pouvait lui révéler. Eschyle sut le nom de sa mère, sut que Prométhée n'est pas fils d'une certaine Clymène, comme on le disait sottement, mais fils de la Justice, de l'antique Thémis qui a vu naître tous les dieux. La seconde chose, toute divine, que ni Hésiode, ni personne n'avait soupçonnée, c'était le vrai motif pour lequel Prométhée se perdit. Dans Hésiode, le bienfait du titan est un tour de malice : il veut faire pièce à Jupiter. Dans Eschyle, il a eu compassion des misères de l'homme. Il eut pitié. Cela le divinise, le fait dieu par-dessus les dieux.

Pitié ! Justice ! Deux tout puissants leviers qui donnaient à la vieille fable une incroyable force. Trente mille spectateurs furent saisis, furent liés, plus que Prométhée au Caucase, quand il lança ce cri : « 0 Justice ! ô ma mère ! ... Tu vois ce qu'on méfait souffrir! »

Quel cœur ne fut percé, quand d'une voix profonde il dit ce mot amer : « J'eus pitié!... C'est pourquoi personne n'a eu pitié de moi ! »

Si, comme on croit, le Prométhée parut vers 460, Eschyle avait alors soixante-cinq ans. Je crois pourtant que, malgré l'âge, celte fois encore il parut sur la scène. Dans ces pièces si dangereuses nul

autre que l'auteur n'aurait osé jouer. Aristophane ne trouva que lui-même pour jouer celle où ilstygmatisait Cléon. Eschyle, après les Euménidesoù il bravait tout à la fois et le parti de Périclès et le parti des jeunes dieux, ne devait pas trouver aisément Facteur intrépide qui jouerait le titan, l'impie, le solennel ennemi des Tyrans, de la Tyrannie. Car c'est ce mot en toutes lettres qui ouvre et explique le drame (TupawSa).

On dit après cela que le Prométhée est obscur. Il n'était que trop clair. D'un côté, lié et cloué, il y avait le Fils de la Loi. D'autre part tout puissant au ciel, le Tyran, l'ennemi de la Loi, Je Maître, l'arbitraire, la faveur ou la Grâce. Cela se nomme Jupiter. Mais Jupiter alors se mêle avec Bacchus. Il lui prête la foudre, et l'aigle tout à l'heure (dans les statues de Polyclète) .

Là surtout était le danger. Eschyle seul pouvait jouer, joua, livra ses bras aux chaînes, ses mains aux clous, et sa tête au marteau. Spectacle extraordinaire, qui avait tout 1 effet d'une exécution personnelle.

Pas un mot dans la première scène, pendant que les cruels esclaves de Jupiter, la Force, la Violence, obligent Yulcain de le river. Elles lui laissent seulement l'ordre net et cynique : « Respecte le tyran. » Il n'ouvre pas la bouche encore.

Mais resté seul, alors, son cœur éclate, et, du masque d'airain, échappe un terrible soupir...

Dans les Sept, dans les Perses, Eschyle semble parfois exagéré et emphatique. Mais point du tout dans Prométhée. C'est nature, c'est douleur, de vraies explosions de douleur, un sentiment tout à la fois et général et personnel. Il n'y a pas à distinguer. C'est le Titan, et c'est Eschyle. C'est l'homme, comme il fut et sera. L'humanité se plaint, — s'abaisse? non. Du fond de la douleur, elle est forte, se dresse. On sent que l'héroïsme en l'homme est la nature.

Aux nymphes Océanides qui viennent pleurer avec lui, il explique son sort, mais dans une grandeur, une fierté qui les fait frémir. Et il parle de même à son faible ami l'Océan, qui voudrait lui donner des conseils de lâcheté. Il marque pour toujours les grands traits du Tyran : « Celui qui règne par SES lois, des lois A LUI » fBtoîç), — volontés singulières, individuelles, personnelles, — sauvages et non civiles, — volontés inégales, l'amour à l'un, la mort à l'autre. Et il ajoute ce mot fort : a II a le droit chez lui, » et il en est propriétaire.

Mais le profond trait du caprice où se marque mieux le Tyran, c'est l'outrage, la cruelle débauche, la barbarie dans l'amour même. Ce que lui-même

Eschyle enfant a vu sous les Pisistratides et ce qui fit leur chute, il le marque dans Jupiter. L'infortunée lo, trompée par lui, livrée aux fureurs de Junon, piquée du taon atroce, par les mers, par les précipices, va éperdue, d'un monde à l'autre. Le hasard de sa course l'approche un moment du Caucase. Les deux misérables se voient, lo et Prométhée, l'éternel mouvement, et la captivité, l'immobilité éternelle.

La pauvre lo voudrait savoir son sort. Elle demande l'énigme du monde. « Qui régie le destin? » — « La Parque, les Furies. »

Mot cruel, qui pourtant n'est qu'un cri de douleur sur le désordre de ce monde. Ces formes fatalistes1 reviennent fort souvent dans Eschyle, comme des plaintes améres, des rugissements. C'est une arme plutôt qu'un dogme. Il se sert du Destin, comme d'un joug d'airain pour faire plier les Dieux, pour briser le caprice de l'olympe Homérique. Mais regardez le fond, la vraie pensée et Pâme. La liberté vivante est partout dans ses drames. Elle y circu'c et les anime d'un souffle

1 Quinet, Louis Ménard ont dit très-bien qu'on avait infiniment exagéré le fatalisme grec. Il est absurde de penser que le peuple qui fît, entre tous, l'usage le plus fort de la liberté, n'y croyait point. Le fatalisme musulman, le fatalisme de la grâce chrétienne ont stérilisé le Moyen âge, Si la Grèce fut si féconde, c'est qu'elle crut à la liberté.

2(ffi LE PROMÉTHÉE.

extraordinaire. Dans les Sept, dans les Perses, elle respire, et c'est la patrie, le libre génie delà Grèce. Aux Euménides, c'est le droit, le débat juridique de la Loi et de la nature. Prométhée enchatnéy au plus haut degré, c'est le libre, — la liberté d'autant plus forte qu'elle est fille de la Justice. Elle n'est point fureur titanique, une vaine escalade du ciel, mais la liberté juste contre le ciel injuste de l'Arbitraire (ou de la Grâce).

Prométhée est le vrai prophète du Stoïcien et du Jurisconsulte. Il est anti-payen, il est anti-chrétien. Il s'appuie sur la Loi, n'invoque que ses œuvres. Il n'atteste que la Justice, nul privilège de race, de prédestination, rien de l'aînesse antique des titans sur les dieux. Le salut qu'il attend, lui viendra tôt ou tard du héros de Justice, Hercule, qui le délivrera, tuera le vautour qui le ronge. Jupiter pliera sous le Droit, subira le retour, le triomphe de Prométhée.

Mais tout doit s'expier. Il ne sera pas quitte. Un successeur terrible lui viendra, redoutable géant, armé d'un feu vengeur pour éteindre celui de l'Olympe et son petit tonnerre. Jupiter, à son tour lié, deviendra te patient.

Au moment où l'on croit qu'il va nous dire le nom de ce futur vainqueur de Jupiter, Mercure vient, l'interroge. Mais il n'en tire rien que raé-

LE PROMÉTRÉE, 207

pris... La foudre gronde... En vain. Promélhée, de pied ferme, attend, défie... Le tonnerre tombe... Nous restons ignorants de ce mystère profond.

La terre d'Athènes, après le Prométhée^ ne pouvait plus porter Eschyle. Il s'exila. On respira.

Le prophète est l'horreur et le scandale du monde. Isaïe fut scié en deux. L'infortunée Cassandre (en qui semble se peindre Eschyle), victime et du peuple et des dieux, sous son laurier fatal, à travers les outrages, va chercher le couteau mortel. Le peuple est implacable pour ceux qui le forcent de voir. Il leur en veut d'avoir parlé, et voudrait les forcer de parler davantage. S'ils ne s'expliquent, ils sont des imposteurs. « Meurs! ou explique-toi I Tu romps la paix publique ! lu es l'ennemi de la Cité! »

C'est la torture intime de l'esprit prophétique. De ces pics effrayants où Ta porté son vol, il voit l'immensité, Yincognitaterra. Mais comment la décrire ? Cette vision trouble qu'on ne peut ni éclaircir ni écarter, accable le voyant. Eschyle, réfugié en Sicile, survécut peu. La mort lui vint du ciel. « Un aigle, tenant une tortue, cherchant un roc pour la

briser, prit pour roc la tête d'Eschyle, son grand front chauve. » Une se trompait pas.

Après lui nul prophète. En ses cent fragédies (où il est si antique et de beaucoup l'ainé d'Homère), il avait fait la Bible grecque, pour ainsi dire, son Ancien Testament. Tout le monde Hellénique, même en ses colonies lointaines, tant qu'il dura, le jouait dans les fêtes par un devoir religieux.

A lui seul fut donné de voir, par-dessus le grand siècle des arts et des sophistes, de voir la voie d'airain, de Périclès aux trente tyrans. Dès les Eumënides, il en parle (Prends garde ! ne te fais pas des maîtres). Dans le Prométhée, s' élevant, embrassant le ciel et la terre, il marque la voie tyrannique « des jeunes dieux, » l'orgie des dieux-tyrans, qui, par apothéose ou par incarnation, nous vont donner les tyrans-dieux.

Athènes en fut blessée et détourna les yeux. Elle se rejeta vers Sophocle. Les beaux et doux génies de l'harmonie qui ravissaient ce siècle, se gardaient d'imiter l'importun, le cruel Eschyle. Sophocle et Phidias, loin d'accuser l'infirmité des dieux, leur triste discordance, leur rendent, dans le marbre ou le drame, sinon la vie puissante, du moins la dignité Élyséennc des grandes ombres. Sophocle, avec douceur, respect, les ménage et les justifie.

Par une heureuse adresse, le désordre du monde est éludé, voilé. Le redoutable sphinx qu'Eschyle osa montrer, rassurez-vous, on ne le verra plus. Sophocle, et le fils de Sophocle, Platon qui viendra tout à l'heure, en détournent la vue. Est-il encore ce monstre? Qui le verrait? Un bois sacré de lauriers tout autour a poussé si touffu, tant d arbres, de feuilles et de fleurs ! !

L'escrime des sophistes, leurs amusants duels rivalisent avec le théâtre. Aux portiques, aux gymnases, on fait cercle autour d'eux. Ce peuple, rieur et curieux, plus qu'aucun jeu d'athlète, estime l'ironie socratique. Il est fier, délicat, subtil. Qui oserait l'occuper des nouveautés grossières qui viennent de Thracc ou de Phrygie, de ces petits Mystères de femme qu'elles font entre elles le soir, de la pleureuse orgie, où, pour le plaisir de pleurer, on lamente la mort d'un Zagreus qui ne fut jamais, ou la mort d'Adonis couché sur un lit de laitue, ou la blessure d'Attis qui n'est homme ni femme. A peine en daigne-t-on parler. D'autant plus aisément gagne en dessous, s'infiltre l'obscur débordement de toutes les folies de l'Asie.

On se demande comment l'Asie qui agit si peu sur la Grèce par son plus pur génie, la Perse, agit par le plus bas, le vertige insensé de Phrygie, par les charlatans de Cybèle, par le sombre et impur

génie de la Syrie. Avait-elle tellement baissé, faibli ? Avait-elle par sa décadence mérité cette honte? On Ta dit, mais à tort. La Grèce n'eut point de décadence. Elle mourut jeune, comme Achille. Sa force et sa fécondité étaient les mômes. Platon, Sophocle avaient passé. Mais le ' génie de la science lui ouvrait une voie, non moins grande et plus ferme. Hippocrate, Aristole, ses observateurs admirables, commençaient une Grèce d'un génie adulte et viril, mieux armée de méthode, de lumière supérieure, de procédés plus sûrs, qui allait enjamber deux mille ans, et marcher vers l'ère de Newton et de Galilée.

Les guerres intérieures de la Grèce i\e l'auraient pas détruite. Elle aurait trouvé en elle-même de puissants renouvellements. La lutte des factions ne l'aurait pas détruite. Ce fut une partie de sa vie, l'aiguillon de la concurrence qui stimulait l'effort, portait au plus haut l'énergie.

L'esclavage, quoi qu'on ait dit, ne la détruisit pas. Le Grec n'en fut point amolli, se réserva pour lui les œuvres de la force. Jamais peuple ne fut plus généreux pour les esclaves. Us allaient aux théâtres, et furent même admis aux Mystères. Leur sort était fort doux. Car Diogène esclave ne voulut pas être affranchi. Un proverbe d'Athènes dit combien la condition était mobile : « L'esclave d aujour-

d'hui, c'est demain l'habitant, bientôt le citoyen. » Les mœurs, altérées, corrompues, furent-elles la ruine de la Grèce? Point du tout. La Vénusimpure de Phénicie qui fleurissait en Chypre, à Cythère, à Corinthe, tint en réalité peu de place dans la vie grecque. Le plus simple bon sens, la plus élémentaire physiologie démontrent que celui qui sans cesse dépense énormément de force dans tous les genres d'activité en garde bien peu pour ses vices. Si Ton m'assurait qu'un artiste produit vingt heures par jour, je serais bien sûr de ses mœurs.

Les Grecs étaient parleurs, rieurs, souvent cyniques. Bien loin de rien cacher, ils ont mis en saillie des misères et des hontes qui presque jamais n'existaient. Les mœurs grecques dont on parle tant, dont ils ont eu le tort de plaisanter eux-mêmes, sont dans un seul quartier de telle ville chrétienne qu'on peutnom:ner, plus qu'elles ne furent jamais dans tout le inonde grec.

Le peu qui fût réel chez eux vint assez tard. Au premier ravissement de l'art, quand Phidias trouva, prouva « que la forme humaine est divine, » le sublime de la découverte mit l'âme à une grande hauteur. Notez que l'extrême beauté, de parfaite harmonie, étonne et stupéfie plus qu'elle ne donne de l'amour. La vie gymnique est chaste et sobre. Elle n'est nullement propre à faire de fausses fem-

272 LE PROMÊTIIÈE.

mes (comme on les aimait en Asie), au contraire le nerf dur et le muscle de pierre, d'imposants et de puissants mâles.

La femme fut honorée en Grèce. Elle eut toujours, garda sa part au sacerdoce, n'en fut nullement exclue ( comme en Judée et chez tant d'autres peuples). Citoyenne orgueilleuse, exigeante, bien plus que l'homme, dans tous les honneurs solennels, elle régnait dans la maison, influait souvent dans l'État (les Comiques le montrent très-bien, et l'affaire de Lcsbosdans Thucydide). Elle avait ses Mystères à elle, ses liaisons très-forles et comme une république féminine. Ces plaisanteries d'Aristophane ne sont que trop sérieuses. Là fut la plaie publique. Elle ne put jamais suivre l'homme, et resta sombrement à part.

La Grèce, dans sa course olympique, au char brûlant, sur la roue qui prend feu, trainera-t-elle celte molle compagne? Une vie si tendue! hors de tout équilibre, tant d'œuvres et de combats I... La femme est éblouie, effrayée et n'y voit plus l'homme. Et qu'est-ce? un feu du ciel?... Elle craint le sort de Sémélé.

Ajoutez dans cette lumière trop vive l'étrange hilarité qui vient de tout excès de force. C'est ardeur, c'est jeunesse, l'orgueil triomphant de la vie. La femme en est blessée, humiliée, Elle baisse les

LE PROMÉTHEE. 273

yeux. Elle se réfugie dans la nuit. — Il n'eut pas fallu l'y laisser. Plus qu'aucune autre, elle aurait pu s'associer. Certes, cette sœur d'Alceste et d'Anligone, d'un tel cœur, admirable aux dévouements de la Nature, méritait qu'on ouvrît son noble esprit à la vie haute de la Loi. Elle eût rendu beaucoup. Et, la Grèce elle-même, avec tout son génie, n'a pas pu deviner ce que la culture, tendre, assidue, de l'épouse, l'approfondissement de l'amour, lui aurait ajouté de délicatesse héroïque.

La femme fut rejetée vers les dieux pleureurs d'Orient, le Bacchus-Attis-Adonis. Aux fêles du printemps, des enfants étourdis, dans une orgie moqueuse, chantaient la belle délaissée dont Bacchus remplit seul le veuvage et le vide.

Peut-on dire qu'elle n'a fait aucun pas vers la \ie plus haute? Oh non. La mémoire immortelle subsiste de celle qu'on a calomniée, mais qui fut un héros, autant qu'un sublime poète. Alcée nous la rappelle dans ce beau vers touchant :

Noirs cheveux ! doux sourire ! Innocente Sapho !

Innocente*! Ce poêle, fier et fort, pénétrant, dit

1 'IorAoxoc/a' àyvà ixeiXtxô/JLeiSs Vccttyca. Éd. Wolf, 127.

Elle naquit à Lesbos en 612, conspira à seize ans, se retira en Sicile. C'était une dame riche et mariée. Elle eut un fils. Sa patrie expia son exil en mettant son image sur la monnaie comme

là une belle vérité : Le génie est une innocence. Mystère profond des grands artistes. Quoi qu'il advienne, ils gardent un fonds de pureté. Celle-ci naquit pure et 1res -douce. Platon la met dans les Sept Sages. Nous la voyons étonnée, affligée d'apprendre que son frère ait acheté d'Egypte une trop célèbre courtisane. La tyrannie l'indigne : elle hasarde sa vie pour renverser le tyran de Lesbos. Elle perd sa patrie, mais trouve son génie dans l'exil.

Elle changea toute la musique. Elle inventa le chant des pleurs (mixolydien) . La lyre, sous le doigt, restait sèche : elle inventa l'archet qui la fait pleinement soupirer et gémir. Enfin (c'est le grand coup), les cadences uniformes qu'on avait jusque-là semblaient mortes à sa passion. Elle trouva le rhylhme qui darde la pensée et qu'on nomma saphique. Dans un récitatif de trois vers l'arc se tend... Un vers court le détend... Et la flèche est au . cœur.

Rien de plus rare que de trouver un rhylhme. Homère, Shakspeare n'eurent point cela. De ce génie ardent, bon, tendre, étonnamment fécond, qui

celle du génie de la cilé. La Sicile lui éleva une statue. On l'appela la dixième muse. Sa mémoire était adorée. Un siècle ou deux après, une chanteuse de Lesbos (d'amour, d'enthousiasme probablement) prit le nom de Sapho. C'est celle qui fit le saut de Leucade (V. Visconti, clc.)> Vers 1822, les médailles ont fait distinguer les deux Saphos.

LE PROMËTHÉE. 275

avait inondé la Grèce de flamme et de lumière, à peine il reste quelques paroles d'or, des mots simples, attendrissants de passion. Qui dirait qu'avec tout cela elle n'ait point trouvé l'amour, l'infortunée? qu'elle ait aimé en vain? que le monde ait fui devant elle? qu'elle n'ait eu de consolation que la tendresse de ses élèves émues qui essuyaient ses pleurs, et dont on a noirci la compatissante amitié? Les pleurs, le désespoir de Sapho sont l'accusation de la Grèce. Le génie grec, il faut le dire, a passé à côté de deux mondes. Il a vécu dans le milieu des choses, négligeant les deux bouts, les pôles, les grandes perspectives qui s'ouvrent d'un côté ou de l'autre. Il n'a approfondi ni l'Amour, ni

la Mort.

Deux écoles, et deux grandes voies par où l'âme s'étudie, se pénètre, en elle, et dans le Tout, et dans cette Ame aimante qui, par ces deux formes harmoniques, la Mort, l'Amour, en fait la beauté*

éternelle.

La Grèce, à l'entrée de ces voies, se détournai passa, sourit. Son Amour nest qu'un enfant, un oiseau à petites ailes. La Mort, si elle n'est héroïque, n'en tire pas plus d'attention. Elle est parée, légère et couronnée comme au banquet. La belle Proserpine descend là-bas, mais sans lâcher ses fleurs.

C'est un regret pour nous. La Grèce, mâle et

270 LE PROMÉTUÉE.

pure, très-lucide, avait seule le droit, le pouvoir de nous mener, comme un autre Thésée, au double labyrinthe où Ton se perd si aisément. Les dieux efféminés d'Asie, mutilés, énervés, nous y menèrent très-mal, par les senliers de l'équivoque.

Un hôte tout nouveau, très-fâcheux, entra dans ce monde, la Mort pleureuse, énervante et décourageante, — exactement contraire à la Mort harmonique, qui salue, qui adopte Tordre divin, s'en illumine (comme aux Pensées de Marc-Aurèle) . La pleureuse nous vint, ce spectre féminin, qui, dans les forts travaux et les résolutions viriles, l'héroïque élan, près de nous, soupire et nous dit : « À quoi bon? »

Écoutez-la, la prêcheuse équivoque, vague et molle, nageant au flot des rêveries, mêlant à la douleur je ne sais quoi qu'on aime, les douces et saintes larmes, de deuil? de plaisir? On ne sait.

Vierge d'Athènes! ma fierePallas, si pure! Quel fut ton dédain prophétique quand on osa t'offrir le lié vieux instrument, la flûte orageuse et lugubre des cultes de l'Asie?... Tu la jetas dans ia fontaine.

Hercule n'en fit pas moins. Un jour qu'il entendait la fêle larmoyante de l'énervé, du dieu -femme

Adonis, son cœur se souleva. Il maudit la honte à venir.

Mais la condamnation suprême de ces dieux à deux faces, c'est le père du feu, Prométhée. Il nous a enseigné un autre engendrement que toute l'Asie ne savait pas : Comment (par le fer et l'acier, l'effort) Part fait jaillir cette fille immortelle, la Raison, la Sagesse, — l'éther de la pensée lucide, la seule inventive et féconde, — exactement contraire à la torpeur rêveuse du miraculeux ~ Orient.

Mais l'Orient s'avance, invincible, fatal aux dieux de la lumière, par le charme du rêve, par la magie du clair-obscur.

Plus de sérénité. L'âme humaine, cette Eve curieuse, fouillant dans l'inconnu, va jouir et gémir. Elle trouvera là sans doute d'étranges approfondissements. La force et le calme? Jamais. Elle aura la joie, — violente, souvent insensée, acre, et sombre. Elle aura les pleurs (que de pleurs!), le contraste de ces deux choses, leur lutte et l'impuissance, et la mélancolie qui suit.

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