DEUXIEME PARTIE
Le plus grand monument de la mort sur ce globe est certainement l'Egypte. Nul peuple n'a fait icibas un si persévérant effort pour garder la mémoire de ceux qui ne sont pl.us, pour leur continuer une vie immortelle d'honneurs, de souvenir, de culte. La contrée tout entière, dans la longueur de la vallée du Nil, est un grand livre mortuaire, indéfiniment déroulé comme on faisait des manuscrits anciens. Pas une pierre qui ne soit écrite, historiée de figures, de symboles, de caractères énigraatiques. Des lombes 5 droite, à gauche. Des
temples qui semblent des tombeaux. Rien de plus imposant pour nous que cette longue rue funéraire.
Tout autre est l'impression pour l'Africain. Le Nil est la joie de l'Afrique, sa fête et son sourire. Ce grand fleuve de vie qui , des monts inconnus, apporte chaque année un tribut si fidèle, est l'idole, le fétiche du monde noir. Dès qu'il le voit de loin, il rit, il chante, adore. Pour^ce monde de soif, i* l'idée fixe c'est l'eau. Du grand désert des sables de Lybie, ou des affreuses chaînes granitiques qui sont vers la mer Rouge et le désert de Sinaï, quel est le vœu, la prière, le soupir? Une goutte d'eau. Je ne sais quel suintement sous un palmier, on Tappelle emphatiquement un oasis ; on y court et on le bénit. Quel dut être l'amour pour le grand oasis, l'Egypte? Tu demandais de l'eau. En voici une mer, une immense nappe d'eau où la terre disparaît, abreuvée, noyée, détrempée. Yers le Nord cen'est que limon. Or, c'est justement ce limon, ce Delta trempé d eau qui est le paradis d'Afrique. Tous voudraient vivre là. Tous voulaient en jouir au moins après la mort. On y portait les corps en barques. On y entassait les tombeaux. Celte basse Egypte, luxuriante de productions, est le triomphe de la vie, comme une orgie de la nalure.
Voilà donc deux aspects, bien opposés, de la
contrée. Noire Europe l'admire par l'aspect mor- | tuaire. L'Afrique et le midi pour son fleuve, pour ses jouissances d'eau, d'alimentation. On la révérait volontiers comme un immense sphinx femelle de la longueur du Nil, une nourrice colossale en deuil qui montre sa belle face, noble et lugubre, au monde blanc, tandis que devant sa mamelle, sa riche croupe, le noir est à genoux.
C'est le premier regard. Et au second, l'impression n'est pas moins grande. Nulle part le drame de l'année, dans l'accord solennel du ciel et de la terre, ne frappe davantage. Le Nil pontificalement 5 jour fixe descend et roule, s'épand, rafraîchit et féconde. Il se retire à peine, que l'homme, tout aussi régulier, sans perdre de temps, mesure, rétablit tout, laboure et sème, accomplit le cercle agricole, — tandis que, d'en haut le soleil, tout puissant bienfaiteur, non moins exactement, vivifie, anime et bénit.
Vie de travail immense. Mais plus immense encore fut le travail conservateur, l'effort contre la mort, la persévérance admirable à garder malgré elle tout ce qu'oft pouvait de là vie. La famille se montre là par ce qu'elle a de plus touchant. Exemple unique. Un peuple entier, pendant plusieurs
milliers d'années, n'a eu absolument en vue que d'assurer aux siens la seconde vie du sépulcre. On ne peut, sans émotion, songer par quelles privalions les plus pauvres achetaient cela. Chaque tombe est pour deux, pour l'époux et l'épouse. C'était leur but commun. Lui, par travail mortel, elle par mortelle économie, ils gagnaient, ils cachaient le . petit trésor nécessaire, de quoi être embaumés ensemble, ensemble dormir sous la pierre, pour ensemble ressusciter.
Le contraste est très-beau. L'Egypte est admirable et par la mort et par la \ie. Toutes deux elles contribuent d'autant dans cette grandeur. C'est une contrée, de nature, harmonique, et, tout naïvement, un système. Tout autour rien de comparable. La grande Carthage, par exemple, son empire monstre, dispersé en fragments, n'a rien de pareil. Pas davantage la Syrie. Elle a deux faces» comme l'Egypte, mais nullement harmonisées.
Tout au contraire l'Egypte, en ses institutions et dans ses caractères divers d'art aussi bien que de nature, fut une, parfaitement fondue et par la douceur naturelle de son profond esprit de paix, et par le temps aussi, par l'énorme durée. Elle participait a la majesté du tombeau. Tous venaient honorer en elle la grande maîtresse de la mort. Tous, la Grèce elle-même, se mettaient à l'école, inter-
roge aient les prêtres égyptiens. Leurs énigmes et leur symbolisme, leurs purifications, leurs grandes fêtes, leurs jugements continuels des morts, les constantes lamentations des pleureuses (et pieureurs, car les hommes pleuraient aussi aux funérailles), tout cela imposait, touchait. Malgré soi même on imitait, — non pas le tout, mais tel ou tel détail, et souvent maladroitement. La PhénicieJ opposée de nature, la Judée de haine profonde» en prirent pourtant des pièces, et les chrétiens après les Juifs. En maudissant l'Egypte, ils la suivirent./ Ils la suivent encore. Dans les idées, les rites, les fêtes et le calendrier, les dogmes funéraires, le grand dogme de la mort de Dieu, ils vont, avec tant d'autres peuples, derrière sa barque sépulcrale et dans son sillage éternel.
Champollion a dit très-bien : « L'Egypte est toute d'Afrique, et non d'Asie. »
C'est ce que les monuments officiels, dans leurs gravité monotone, ne disent pas; ce que le Panthéon sacerdotal dans ses doctrines ténébreuses ne dit pas non plus clairement. Mais la religion populaire le fait toucher au doigt. Elle est tout africaine,
sans mystère, en pleine lumière, toute d'amour, d'amoureuse bonté, — de bonté sensuelle. — Qu'y faire ? C'est Nature, c'est la mère à tous, vénérable, aulant que touchante. Quoi qu'elle fasse, amour el respect !
Ce pauvre peuple, — dans sa vie de labeur, entre ce climat monotone, une culture toujours la môme, une pesante énigme de dogme, d'écriture incomprise, — eût succombé cent fois sans le bon génie de l'Afrique, la divine femelle, tendre mère et fidèle épouse, son Isis. En elle il vécut.
Si la bonté existe sur la terre, c'est dans ces races. Leurs types, éloignés du lourd profil du nègre, et non moins différent du ( sec l Arabe ou Juif, ont une extrême douceur. La famille est très-tendre, et pour l'étranger même l'accueil bon, sympathique. L'Egypte connut peu les sacrifices humains. Chaque année, il est vrai, on jetait une fille au Nil, mais une fille d'osier. Point de sérail et point d'eunuques. Point d'amour excentrique, ni de mutilations d'enfants (comme en Ethiopie, en Syrie et partout) . La monogamie générale, et libre, volontaire (on pouvait avoir plusieurs femmes). L'épouse avait grand ascendant et le gardait. Sur le haut Nil, elle a ce privilège singulier de ne pas vieillir. Elle conserve les belles formes qu'on admire dans les monuments, ce sein très-plein,
mais droit, ferme, élastique1. Il pointe (comme aux peintures sacrées) d'une virginité éternelle, dresse immuablement la coupe de l'immortalité.
Les rois d'Asie, qui avaient souvent (voyez le Xercès d'Hérodote) un sens profond de la nature, préféraient l'Égyptienne à toutes les femmes, la demandaient aux Pharaons. Ils l'aimaient mieux que la servile Asiatique, ou ce fier demi-mâle qu'on appelle femme en Europe. Ils la croyaient ardente, capable, et cependant docile, surtout la plus riche en bonté, celle enfin qui rendrait le plus par l'amour et l'obéissance.
En Egypte, la femme régnait. Elle pouvait monter sur le trône, et elle était reine dans chaque maison. Elle faisait toutes les affaires. L'homme reconnaissait son génie, ne sortait pas du travail, labourait ou tissait (Hérodote). Diodore va jusqu'à dire que le mari jurait d'obéir à la femme. Sans son gouvernement habile, ils n'auraient jamais pu arriver à ce but difficile aux pauvres, l'embaumement commun, l'union du repos éternel.
* Caillaud, ïi, 224. Le môme auteur parle de la pitié charmante d'une^cfiTces Éthiopiennes qui, voyant nos voyageurs si épuisés, leur demanda depuis quand ils avaient quitté le Nil. « Depuis quatre mois. » — Quatre mois 1 dit-elle, fixant sur nous ses beaux yeux noirs pleins de douceur, et, élendant les bras vers nous : « 0 mes amis! ô mes malheureux frères ! t> Elle donna tout ce qu'elle avait, des dalles, de l'eau. lbid.} p. 242.
L'Egypte délirait de son Jsîs*. et ne voyait rien qu'elle. Non-seulement elle l'adorait comme femme, jouissance, bonheur et bonté. Mais tout ce qu'il avait de bon, c'était lsis. L'eau désirée, la rivière, la bonne femelle liquide (Nil était féminin) ne se distinguait pas d'Isis. La terre féconde aussi qu'apporte l'eau, l'Egypte môme. La bonne vache nourricière était aimée do la déesse, au point qu'elle en prenait les cornes pour parure. Corne ou croissant lunaire? Isis était la blanche lune, qui vient si bien le soir après tant de soleil, qui rend au laboureur le repos et la femme aimée ; la lune, douce [compagne qui règle les devoirs, qui mesure le travail à l'homme, à la femme l'amour, en marque les retours, l'époque et la crise sacrée.
Cette reine du cœur, le bon génie d'Afrique, sans mystère, trônait comme femme, naïvement parée de ses belles mamelles, de tous les attributs de la fécondation. Elle porte le lotus à son sceptre, le pistil de la fleur d'amour. Elle porte royalement sur la tête, en guise de diadème, l'avide oiseau, le vautour, qui ne dit jamais : Assez. Le vautour, si* gne de la Mort, sévère entremetteuse qui impose l'amour, le renouvellement maternel.
L'insigne de la vache mère qui, dans cette coiffure étrange, se dresse par-dessus le vautour, dit assez ce que veut l'amour : refaire incessamment la
vie. La fécondité bienfaisante, l'infinie bonté maternelle, voilà ce qui fait l'innocence de ces âpres ardeurs d'Afrique, Tout à l'heure l'amour et le deuil, et l'éternité du regret, vont trop les sanctifier.
Dans la mère universelle (Isis-Athor, ou la Nuit) , furent conçus, avant tous les temps, une fille, un fils, Isis-Osiris, qui, étant deux, n'étaient qu'un. Car déjà ils s'aimaient tant dans le sein maternel, qu'Isis en devint féconde. Même avant d'être, elle était mère. Elle eut un fils qu'on nomme Horus, qui n'est autre que son père, un autre Osiris de \ bonté, de beauté, de lumière. Donc, ils naquirent trois, mère, père, fils, de même âge, de même cœur.
Quelle joie! les voilà sur l'autel, la femme, l'homme et l'enfant. Notez que ce sont des personnes, des êtres vivants, ceux-ci. Non la trinité fantastique où l'Inde fait l'hymen discordant de trois anciennes religions. Non la trinité scolastique où Byzance a subtilement raisonné sa métaphysique. Ici, c'est la vie, rien de plus. Du jet brûlant de la nature, sort la triple unité humaine.
Nul mythe n'eut une telle force de positif, de vérité. La mère n'est pas une vierge (comme celle de Bouddha, de Gengis, tant d'autres) ; c'est bien une femme, une vraie femme, pleine d'amour, le sein
3*ft L'È&YPVE. — LA HO UT.
plein de lait. Osirîs est un y rai «sari dent on ne peut se moquer, mari réel et actif, de génération assidue, si amoureux de son Isis, que cet amour surabondant féconde toute la nature. Et le fils est un vrai fils, tellement semblable à son père, qu'il témoigne soleanellement de l'union des parents. Il est la vivante gloire de l'amour et du nui* riageu
Et comme tout est fort et vrai, hors du feux, de l'équivoque, le résultat est fort aussi, positif. L'Osiris humain religieusement se conforme à ce* lui d'en haut, travaillant son Isis, l'Egypte, fécondant la femme et la terre, engendrant incessant ment du travail les fruits et les arts.
Ces dieux n'ont pas l'impersonnel, l'obscurité, la terreur, de certaines religions d'Asie. Os sont vénérables çt touchants, n'effrayent pas. Le Siva indien, s'il n'avait soin de fermer l'œil, pourrait brûler tout par mégarde de son dévorant regard.
Ici, c est la nature humaine elle-même qui est sur l'autel, dans son doux aspect de famille, bénis* sant la création d'un œil maternel. Le grand dieu, c'est une mare. Combien me voilà rassuré ! J'avais peur que le monde noir, trop dominé de la bête, saisi., dans son enfantement, des terrifiantes mages du lion et du crocodile, ne fit jamais que des mous-
L'ÉGÏPTI. — 1A MORT. 201
très. Mais le voilà attendri, humanisé. L'amoureuse Afrique 9 de son profond désir, a suscité l'objet le plus touchant des religions de la terre... Quelle? la réalité vivante, une bonne et féconde ; femme.
La joie éclate, immense et populaire, toute naïve. Une joie d'Afrique altérée. C'est l'eau, un ! déluge d'eau, une mer prodigieuse d'eau douce qui vient de je ne sais où, mais qui comble celte terre, la noie de bonheur, s'infiltrant, s'insinuant en ses moindres veines, ai sorte que pas un grain de sable n'ait à se plaindre d'être à sec. Les petits canaux desséchés sourient à mesure que l'eau gazouillante les visite et les rafraîchit. La plante rit de tout son cœur quand cette onde salutaire mouille le chevelu de sa racine, assiège le pied, monte à la feuille, incline la tige qui mollit, gémit doucement. Spectacle charmant, chaîne immense d'amour et de volupté pure. Tout cela c'est la grande Isis, inondée de son bien-aimé.
Mais rien ne dure. Comment le méconnaître? j Tout meurt. Le père de la vie, le Nil, tarit, se ; dessèche. Le soleil, à tel moment, est las. Le ' " voilà défait, pâli; il a perdu ses rayons. Le vivant i soleil de bonté qui sema au sein d'Isis son fruit, i
toute chose salutaire, il a pu tout créer de lui, sauf le temps, sauf la durée. Un matin, il disparaît... Il a été immolé par son cruel frère Typhon, qui l'a divisé par le fer, Ta démembré, Ta dispersé. L'honneur de l'homme, son orgueil et sa force, sa virilité, ont été durement tranchés. Où sont ces pauvres débris? Partout, sur la terre, dans les flots. La mer outrageuse en porte jusqu'en Phénicie.
Ici, nous sortons des fables. C'est la vive réalité, un souvenir très-poignant des mutilations qui se faisaient (et se font) pour préparer aux marchés de fausses femmes, jeunes eunuques qu'on vendait aux sérails d'Orient. Le centre de cette vente fut longtemps la Phénicie.
Isis s'arrache les cheveux, va cherchant son Osiris. Cette douleur africaine, la plus naïve du monde, abandonnée, sans orgueil, confie à toute la nature le cruel tourment de la veuve, son regret, son cuisant désir, la désolante impuissance où elle est de vivre sans lui. Elle trouve enfin de ses membres que les flots ont emportés. Elle va, pour les ravoir, jusqu'en Syrie, à Byblos, obtient qu'on lui restitue ce qui reste des débris. Un seul manque. Profond désespoir! « Hélas 1 celui-ci, c'est la vie! Puissance sacrée d'amour, si vous manquez, qu'est-ce du monde?... Où vous retrouver mainïe-
nant? » Elle implore le Nil et l'Egypte. L'Egypte n'a garde de rendre ce qui sera pour elle le gage d'une fécondité éternelle.
Mais une si grande douleur méritait bien un miracle. Dans ce \iolent combat de la tendresse et de la mort, Osiris, tout démembré qu'il est et si cruellement mutilé, d'une volonté puissante, ressuscite, revient à elle. Et, si grand est l'amour du mort, que, par la force du cœur, il retrouve un dernier désir. Il n'est revenu du tombeau que pour la rendre mère encore. Oh! combien avidement elle reçoit cet embrassement... Hélas! ce n'est plus qu'un adieu. Et le sein ardent d'Isis ne réchauffera pas ce germe glacé. N'importe. Le fruit qui en naît, triste et pâle, n'en dit pas moins la suprême victoire de l'amour, qui, fécond avant la vie, Test après la vie encore.
Les commentaires qu'on a fait sur cette légende » si simple lui prêtent un sens profond de symbolisme] astronomique. Et certainement, de bonne heure, on sentit la coïncidence de la destinée de l'homme ! avec le cours de l'année, la défaillance du so-i leil, etc., etc. Mais tout cela est secondaire, observé plus tard, ajouté. L'origine première est humaine, c'est la très-réelle blessure de la pauvre veuve d'E-î gypte, et ses inconsolables plaies.
D'autre part, que la couleur africaine et maté-
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rielle ne vous fasse pas illusion. Il y a ici bien autre chose que le regret des joies physiques -et le désir inassouvi. La nature, à cette souffrance, sans doute avtdt de quoi répondre. Mais Isis ne veut pas un mâle, elk veut celui qu'elle aime, le sie», et non pas un autre, le même, et toujours le même. Sentiment tout exclusif, et tout individuel. On le voit aux soins infinis m qui se prend de la dépouille, pour qu'un seul atome n'y manque, pour que la mort n'y change rien, et puisse un jour restituer, dans son intégralité, cet unique objet d'amour.
Dans oetté légende si tendre, toute bonne et toute naïve, il y a une saveur étonnante d'immortalité qui ne fut dépassée jamais. Ayez espoir, cœurs affligés, tristes veuves, petits orphelins. Vous pleurez, mais Isis pleure, et elle ne désespère pas. ûsiris, mort, n'en vit pas moins. Il est /ici, se renouvelle dans son innocent Apis. Il est là-bas, pasteur des âmes, débonnaire gardien du monde des ombres, et votre mort est près <fe lui. Ne craignez rien, il est bien là. Il va revenir un jour pour redemander son corps. Enveloppons-la avec soin, cette précieuse dépouille. Embaumons-la de parfums, de prières, de brûlantes larmes. Conservons-la bien près de nous. 0 beau jour, où le Père des âmes, sorti du royaume sombre, vous
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rendra Time chérie, la rejoindra à son corps, et dira : « Je vous l'ai gardé. »
Jusqu'ici tout est nature. Une belle tradition populaire y ajoutait un excès incroyable de bonté. Gto disait qu'Is&s, en cette course lugubre •où elle allait recherchant les membres de son époux, trouva par terre je ne sais qraei de noir, de sanglant, d'informe, un petit monstre nouveau-né. A ta couleur, elle connut que c'était un rejeton du noir Typhon, son ennemi, son bourreau, le féroce meurtrier. L'enfant était Anubis, cette figure d'enterreur à tête de chien ou de chacal qu'on voit sur les monuments. Mais l'adorable déesse, devant ta faible créature, qui pleurait ou qui japait, ne sentit que la pitié. Contre l'amour et la douleur, plus forte tut la bonté. EHe la releva de terre, et la prit entre ses fcras. Elto pouvait la faire nourrir et l'élever- par r une autre. Mais Isis est la tendresse, la misèricôixie même. Elle ne put rien faire à demi, elle serra Podieux nourrisson contre son sein, «contre ce <5œur si profondément déchiré, lui sourit tout en pleurant, et magnanimement finit par le mettre à sa mamelle. Spectacle vraiment divin 1 Vienne ici toute la terre ! . . . La veuve de l'assassiné nourrit le fils de l'assassin! Abreuvé du lait de bonté, ar~
rosé des larmes d'amour, le monstre devient un dieu.
C'est ce que la pensée de l'homme a jamais trouvé de plus tendre. Je ne vois dans les mythes { i indiens ou chrétiens rien de comparable. Celui \ de TÉgypte innocente la race que le Moyen âge 1 eût cru damnée, diabolique ; il établit que le \j crime n'est pas transmissible, que l'enfant du criminel (tout noir encore de son père) n'en est pas moins digne de la compassion céleste, que la divine Bonté le laissera se relever, monter, monter jusqu'à Dieu. w
Le résultat est beau. Ce noir enfant, ce fils du crime, qui appartient à la mort par sa naissance, et par sa nourrice à la vie, devient le génie du passage, le bon génie interprète des deux mondes. 11 comprend tout, sait tout mystère, crée tout art. C'est lui qui fixe la mémoire, où seront gardées, consacrées nos générations passagères. Il formule, calcule l'année. Il invente l'écriture qui, à tel an, à tel mois, consignera le souvenir. Son art donne à notre dépouille la fixité qui nous permet d'attendre, dans nos bandelettes, le jour de la résurrection. Mais la suprême fonction d'Anubis, son plus haut bien-
fait, c'est, au moment où la pauvre âme sort d'ici, de la recueillir, de la rassurer, la conduire. Elle entre, triste oiseau égaré, dans un étrange pays, si nouveau!... Dort-elle? veille-t-elle?... Cela est très-bien exprimé dans le magnifique exemplaire du LivredesjQQtLs (sur une des cheminées du Louvre). L'âme, intéressant jeune homme, ne sait trop ce qu'elle doit faire. Mais elle est en bonnes mains. Le cher Anubis lui touche le cœur et le lui raffermit. « Que crains-tu? Je réponds de toi... N'aie pas peur du Jugement... Si moi, le noir fils de Typhon, j'ai passé, toi, innocent, candide dans ta robe blanche, tu n'as que faire de t'alarmer. Viens, le bon Osiris t'attend. »
Pendant que j'écrivais ces choses, je parcourais les planches de la grande Description, celles àe Champollion, de Rosellini et de Lepsius. Le cœur plein de ces mythes sublimes, je recherchais curieusement, pour les mettre en regard, des images de réalité. Une planche m'arrêta, me donna à penser1. C'est celle où le métayer, à la tête de ses bestiaux, vient rendre compte à un scribe, qui note le nombre,
1 Rosellini, in-folio, t. II, pi. 30.
298 L'EGYPTE. — LA M0*r.
marque si le troupeau a crû ou diminué. Le boahomme, jeune encore, ce semble, imberbe comme tout Égyptien, croise les bras sur la poitrine dans l'attitude d'un respect religieux. Ce scribe, nullement imposant, est l'homme du roi ou des prêtres* On sait, par la belle histoire de Joseph, que toute la terre d'Egypte était au roi, sauf un tiers qui, selon Diodore (I, 40), était aux prêtres. La propriété en Egypte ne fut jamais guère que fermage. Des Pharaons aux Ptolémées, aux Sultans, aux Beys, le souverain faisait cultiver par qui il voulait. Libre à lui de faire payer à chaque génération, d'obliger le fils à racheter le fermage qu'avait eu son père. On sait les résultats d'un tel système. C'est ce qui a fait la constante misère du pays le plus riche du monde. La famille, à la mort du père, ne savait quel était son sort. Au moment où les embaumeurs entraient, le scalpel à la main, le fils, la mère, fuyaient en pleurs, livraient le corps et la maison. Le lendemain, autre exécution. Le scribe (du roi, du prêtre) entrait à son tour, la plume à la main, relevait le nombre des bêles, estimait si la famille avait augmenté le troupeau et méritait d'être continuée. C'est, je crois, une scène de ce genre que représente la planche en question. Aux pieds du scribe est prosternée une figure, si bas, si bas, qu'elle semble
terrifiée, prier et •supplier* Est-ce la femme? ia mère du fermier ?
La pauvre famille, à la fois, subissait deux jugements. Les vivants pourraient-ils garder le fermage? Le mort serait-il jugé digue d'entrer dans la sépulture sacrée? Le prêtre en jugeait seul.
Énorme privilège qui, chez des gens si tendres aux affections de famille, le mettait en possession d'une terreur illimitée.
Des corvées accablantes les enlevaient sans cesse. Vout se faisait à force d'hommes. Ramessès en employa oent vingt mille à la fois pour dresser nn des obélisques de Thèbes (Letronne, Acad^ XVU, 54). Pour attaquer, piquer le basalte, te granit, le porphyre, avec l'outil grossier d'alors, combien d'hommes et combien de siècles fallait-il? Tel pris jeune, à peine marié, consumait là sa vie, ne rentrait que courbé par l'âge. Oh! que de vies humaines, de chagrins et de larmes dans l'entassement des pyramides, ces vraies montagnes de douleur, dans les énormes nécropoles des basses terres du côté Lihyq ue I Et que de désespoirs dans les percements «souterrains des chaînes du côté Arabique, dans ces rocs durs qu'un travail étemel changeait en ruches funéraires. Des milliers de vivants, pour creuser ces demeures des morts, ont vécu à la lampe, morts eux-mêmes
pour ainsi dire, n'ayant de jour, de ciel qu'aux voûtes enfumées du sépulcre.
« Les caractères sacrés étaient connus des prêtres seuls » (Diod.), et ignorés du peuple, de ces masses nombreuses qui usaient leurs années à les graver dans le granit. On sait toute la complication des trois écritures égyptiennes : ici, c'est symbolisme; là, c'est tachygraphie ; ailleurs, alphabet ordinaire. Telle figure que je vois, est-ce un homme? une idée? Est-ce un mot, une lettre? Énigmes fatigantes que ne débrouillait pas aisément, à coup sûr, la tête de ce piqueur de pierres. L'eût-il pu lire, cette terrible écriture, en eût-il percé le mystère, sous son obscurité, qu'eût-il v trouvé? Le sens obscur lui-même de la religion sacerdotale, les doctrines absconses de Y émanation par laquelle les dieux issus les uns des autres, rentrant aisément l'un dans l'autre, se mêlent et se confondent, tout à fait comme aux noirs conduits qu'on a percés dans ces montagnes s'enchevêtre et s'embrouille le labyrinthe funéraire.
Mi les signes, ni la pensée, ne furent intelligibles au peuple. Voilà peut-être le plus dur : c'est que l'Egypte ait, dix mille ans durant (dix mille ans, dit Platon, Leg., II, 3), langui à ce travail énorme, sans avoir eu seulement la consolation de comprendre!
La bonne religion populaire, si touchante et si claire, toute en Isis, hélas! où est-elle? Quest-elle devenue? Isis se voit encore près des rois, dans ces monuments, comme conseillère ou protectrice. Mais, en réalité, l'esprit actif et maître en tout cela, c'est le dieu savant Thoth (forme élevée, raffinée, d'Anubis). Par lui, cette religion de bonté, sortie , d'un cœur de femme, change et devient système, un système laborieux, chargé de dogmes, de pra-^ tiques, une scolastique de prêtres.
Pour la femme et pour l'homme si souvent se-] parés, la mort est tout l'espoir. Lui, pauvre travail-/ leur dans la fournaise atroce où le soleil fend la' pierre à midi, il prie le soleil même de lui donner, d'un coup libérateur, à jamais le repos avec Elle et près d'EUe. De son côté, la femme, cultivant seule avec son fils, ne pense à autre chose; par ses jeûnes, elle amasse le petit pécule de la mort.
Si l'on manquait ce but I si cet infortuné était jugé indigne du sépulcre! et elle condamnée au veuvage éternel!... Dures pensées qui troublaient l'esprit, leur gâtaient la mort même !
L'âme, l'âme la meilleure, ne pouvait arriver à une seconde naissance qu'à travers une série laborieuse de transformations l. Qu'était-ce donc de
1 Dans une inscription, le chef des nautoniers, Ahmès, pour dire : c Je suis né, » dit : < J'ai accompli mes transformations. » De
l'âme maudite, qui s'en allait, seule et sans dieu, tenter ce terrible voyage! Elle allait, horrible et immonde, changée en truie, bête exécrée, des Égyptiens comme des Juifs. Pour lui barrer la route, des monstres fantastiques se présentaient qu'il loi ; fallait combattre. Et, pour comble, elle était sous la verge cruelle de gardiens malfaisants, démonssinges? démons-léopards * ?
Voilà déjà les porcs dont parle l'Évangile, où | Jésus envoie les démons. Voilà déjà le Moyen âge, . le début et les éléments de ces traditions de terreurs qui ont si cruellement rétréci, faussé les esprits. L'agonie était effroyable. De même qu'aux noirs siècles chrétiens (dixième, onzième, etc.), le mourant croit être emporté par les démens, appelle à lui les saints et se fait couvrir de reltque s, l'Egyptien a tellement peur qu'un seul tuteur, Thoth, Anubis, ne peut le rassurer. Il craint pour chaque membre, et pour chacun réclame l'assistance d'un dieu spécial. Il se fait tenir, non à quatre, mais à quinze ou à vingt. Un dieu réposd du nez, et le tient ferme. Un autre garantit les dents, tel les yeux, tel le oou. La terreur est si excessive, qu'ayant le bras tenu, il fait tenir enoaie
Rougé, Acad. des inscr. M. des Savants étr., 1853, t. III, p. 55. 1 Je ne pais distinguer lequel des deux dans les flanches de Champoition (in-foiio, t. III, pl.*72).
L'EGYPTE. — Ll MORT. 303
le coude ; ayant la jambe défendue, il veut un autre dieu pour sauver le genou *.
Les âmes ne revenaient pas le jour, pour laisser agir les vivants* Mais la nuit elles se promettaient / sur terre, et même les mauvaises âmes. De là mille ; peurs, mille visions. Nulle sécurité au foyer, l'innocence des animaux, leur air paisible, suffit parfois pour rassurer. De là probablement (bien plus que dvautiB chose) leur attache excessive à ces l>ons compagnons. De 1} le touchant radotage, le culte des animaux sacrés , les doux amis de l'homme qui le gardaient dans la vie, dans la mort.
Où finit lanimal? où commence la plante? Qui le dira? Les sensitives (Ampère le remarque) sous ce climat puissant approchent de l'animalité. Elles ont leurs peurs, leurs répugnances, comme des femmes délicates, fixées dans la fatalité, sans langage, sans moyen de fuir et d'échapper. Les palmiers visiblement aiment. De tout temps, en Egypte, on servit leurs amours. L'amant séparé de
1 Déjà Champollion avait donné un de ces rituels des morts au quatrième volume du Voyage de CaiUiatvd. Lepàusen a publié u& intégralement en 1842 (in-4°), et M. de Rougé lions «n donne un autre (18C4, in-folio). J'y vois les choses les plus curieuses. L'âme aura à combattre les animaux fantastiques. ïllui est défendu de travailler dans Ker-neter. Détendu de quitter l'«a£er (l'AraâBti) pendant le jour. Quand elle ressuscitera, on lui rendra son cœur, etc.
l'amante, par la main secourable de l'homme, en était rapproché.
L'arbre gémit et pleure, et d'une voix tout à fait humaine. Vers 1840, nos Français d'Algérie, qui en coupaient plusieurs, furent surpris, presque épouvantés. Un illustre savant était présent, et fut troublé, ému, comme les autres. Quelle devait être l'impression de ces soupirs de l'arbre, de ces plaintes navrantes sur l'esprit du pauvre fellah! Comment eût-il douté qu'une âme malheureuse, comme la sienne, ne fût sous l'écorce? L'arbre est rare en Egypte, d'autant plus aimé et chéri. Celui qui avait le bonheur d'en avoir un à sa porte ou voisin, vivait de même vie avec lui. Il lui racontait tout, lui confiait ses craintes et ses douleurs, les duretés du scribe ou surveillant, le travail excessif et sans consolation, hélas! parfois d'autres blessures, cruelles, et de la main aimée! Bref, il lui remettait son cœur, en dépôt, le cachait dans l'arbre. La Mimosa qui frémit et sent tout, parfois le recevait, ce cœur. Parfois le Persea laurus, arbre d'Isis, arbre admirable (sa feuille est une langue, son fruit figure un cœur. Plut.).
Mais quelle partie de l'arbre assez discrète pour recevoir ce dépôt délicat? Le tronc? Peut-être, car coupé il gémit. Ou peut-être la branche qui, entre elle et le tronc, peut serrer et cacher, englober
L'EGYPTE. — LA MORT. btto
maternellement? Ou bien, tout simplement la fleur? Aux boîtes des momies, la fleur peinte s'entr'ouvre, laisse passer une petite tête, une jolie âme de femme. Si tel acacia ferme sa fleur le soir, c'est pour garder le cœur de l'homme.
Grand et profond secret. Cet arbre égyptien n'esH pas, comme celui de la Perse, le lier Arbre de vie./ C'est un arbre inquiet. On peut, pour un bateau] on peut, pour un palais, méchamment le couper demain. Et alors que devient le cœur? Aussi, à une seule, l'épouse unique, aimée, on en confiait le mystère, lui mettant sa vie dans les mains. Qu'on juge, après la mort de l'homme, ce que restait cet arbre pour la femme I Combien sacré, et combien confident, consulté, écouté, aux heures sûres où Ton n'est pas vu. Il succédait. C'était désormais un mari, un amant, un autel, un dieu mort et vivant, souvent trempé de larmes.
De telles choses n'arrivent que dans l'amour fidèle, dans la monogamie, le mariage saint, grave et tendre, comme il fut en Egypte. L'arbre ne manquait pas d'être touché et de répondre. Souvent, la femme vit, à travers ses pleurs, qu'il pleurait. Des pleurs à sa manière, sans doute, pleurs végétales (du pin et de tant d'autres arbres). Était-ce compassion d'ami? Était-ce l'âme même du mort, prisonnière sous l'écorce, serrée, souffrante, qui,
30G L'É;GÏPTE. — LA TffORT.
pour se révéler, dans ce pauvre langage, lui pleurait ce mot : « J'aime encore, »
Cette touchante croyance qui devait faire le tour du monde, a son type premier, le plus pur, en Egypte.
La barque sépulcrale d'Isis cherchant soa Osiris, aborde en Syrie, à Byblos. Je ne sais quoi au fond du cœur lui dit qu'il s'est arrêté là, qu'il est dans le palais du roû Pour s'y faire recevoir, elle s'humilie, oette reine, eMe se donne oonme esclave. Elle observe, voit tout. Le somptueux palais, soutenu de colonnes, en a une (miracle!) qui pleure. La colonne est un arbre, un pin 1. bis n'en doute point : c'est lui. Elle devine la métamorphose. Il a flotté jusqu'à la côte, jusqu'aux pinadas de Syrie, et dans le sable enfoui il s'est ftJt pin lui-même. Placé dans le palais, toujours il se souvient, il pleure. Isis le tire de là, l'embrasse et l'inonde de larmes, lui rend les honneurs funéraires *.
1 A Ténériffe, les pins qui soutiennent les maisons depuis 1400, pleurent encore.
* Cette légende de l'arbre vivant, si douloureuse, et parfois consolante, semble commencer dans la haute Egypte par Vacacia mimosa du désert, continuer par le persea laarus, par le pin «a Syrie, le grenadier, l'amandier en Phrygie, etc. — L'unique monument littéraire qu'on ait jusqu'ici de l'Egypte, très-ancien d'écriture, et certainement bien plus •d'invention, part de l'acacia.
C'est une petite histoire individuelle qui sert de cadre à cette idée générale et populaire.
Un garçon très-honnête et très-laborieux, Satou, travaille chez son frère aîné et fait prospérer ses bestiaux. La femme de ce frère, qui est belle, préfère Satou, parce qu'il est fort, et veut un jour, à l'heure brûlante du repos, le garder avec elle. Méprisée, elle l'accuse. Il périrait si son bœuf et sa vache qui l'aiment ne le mettaient en garde. Il jure son innocence, et l'assure à jamais par une mutilation cruelle. — Fort désolé et seul, retiré au désert, il met son cœur dans un acacia. Les dieux en ont pitié, et lui font une femme bien plus belle, admirable, qu'il aime jusqu'à lui confier en quel arbre il a mis son cœur. La belle, adorée, mais ardente, qui veut un amour efficace, s'ennuie et se laisse enlever. Le Nil la porte à Pharaon. Le remords aussi avec elle. Elle croit en finir par un moyen cruel, de couper l'arbre de Satou. En vain. Le pauvre cœur devient un superbe taureau qui gémit et mugit pour elle. On le tue. De son sang, deux gouttes ont tombé dans la terre. Et il en naît deux arbres, non l'acacia misérable qu'on a coupé, mais deux arbres sublimes, deux gigantesques perséas. Les perséas jasaient d'amour et soupiraient. La reine, épouvantée, les fait scier. Mais un éclat échappe, jaillit si bien vers elle, que la voilà enceinte. Malgré elle, Satou l'a conquise. Lui-même est ramené à la figure humaine, glorifié, et il devient Phra, Pharaon, Soleil (même chose). Maître alors de son inhumaine, il n'en tire nulle vengeance que de lui raconter tout ce qu'elle lui fit souffrir. — V. la traduction et la notice très-intéressante que M. de Rougé^ a données de ce manuscrit du quinzième siècle avant notre ère. ,j Athenxum français, 4852, 1. 1, p. 281. ^ — ^
SYRIE. - PHRYG1E. — ÉNERVÀTION.
Dans la monotonie funéraire de l'Egypte on sent que son âme sevrée, rétrécie (cent siècles durant), \ fui étouffée dans l'arbre de douleur. Le contraste J est étrange lorsque Ton sort de là pour tomber dans le monde trouble qu'elle a tout autour d'elle. Une mer, une tempête de sable, comme au désert Libyque, au désert de Suez, semble voler devant les yeux. Chez les noirs du haut Nil, aux campements Arabes, au monde divisé de Syrie, même en ces grands empires de la dissolue Babylone, de la barbare Carthage, l'esprit semble égaré; vous vous sentez dans le chaos. I
Les mythes, lumineux en Grèce, en Egypte harmoniques, qui gardent un grand air de sagesse
jft .y V-*» k; yvX •
310 SYRIE. — PHRYG1E. — ÈNERVATION
même en pleine imagination, ici semblent lour- 1 billonner comme au vent du désert. On n'a pas assez dit combien ce sud-ouest, entre Afrique el Asie, où tout est fragmentaire, scindé, inorganique, dans ses cultes bizarres, a l'air d'un véritable songe1. :v. *
toi'*"
Dans la vivante écume de l'eau visqueuse et poissonneuse qui fermente, bouillonne, dans la mer
4 Dans les consciencieuses peintures égyptiennes, saisissantes de vérité, on peut voir ce qu'élàent, dix-sept siècles avant Jésus- Chris t/Je Syrien, V Assyrien, l'Arabe ou Juif, le Nègre, l'Européen (le Grec, ce semble). Vrais chefs-d'œuvre. Le Grec qu'on croirait d'aujourd'hui est le maiin des îles, au profil dur et fin, à l'œil perçant. Les nègres sont vivants. Dans leur gesticulation excessive et dégingandée, on a marqué très-bien qu'ils ne sont pas stupides» mais trop vivants, de sang trop riche, l'esprit au vent, emportés, demi-fous. C'est exactement le contraire de la sécheresse bédouine, du maigre Arabe qui n'est pas sans noblesse, de l'âpre aridité du Juif. Ceux-ci, cailloux du Sinaï, taillés au fin rasoir, vivront, dureront, j'en suis sûr. Mais les figures bâtardes de Babel et de Phénicie ne semblent pas viables. Ce sont des éphémères qui duraient, comme espèces, ainsi que les insectes par le renouvellement incessant des générations. — L'homme de l'Euphrate est un poisson. — L'homme de Tyr, un batracien. — Chez celui de Babel, le front fuyant et la tête en arrière sont du monde aquatique. Ils rappellent son dieu (le Poisson Mage). L'homme n'est nullement désagréable pourtant, ni sans grâce dans le mouvement. Il semble coulant et facile. Il a l'air de vous dire : c Soyet le bienvenu. » On comprend à merveille que les peuples
&YRIE. — FHRYGIfi. — ÉNERVAJION. 511
pullulante, la Syrie a senti son dieu. Comme l'Euphrate S elle eut pour idéal le poisson et le Poisson- Femme. ^
Certes, si l'infini de l'amour inférieur, de la \ fécondation, se montre quelque part, c'est dans le poisson à coup sûr. Il comblerait la mer. Il la noie à la lettre, en certains temps, la blanchit, 1 illumine d'une antre mer de lait, grasse, épaisse et phosphorescente.
Voilà la Vénus de Syrie, c'est Dercéto, c'est \ Astarté ou Astaroth, mâle et femelle, le songe de la génération. L'Hébreu, aux confins du désert, * avec sa maigre vie, rêve un peuple nombreux comme le sable tourbillonnant. Le Phénicien, aux grasses vilks des ports mal odorants, rêve l'infkû de la marée, un peuple d'amphibies qui
et les dieux soient venus fondre à Babylone, se perdre à ce pêlemêle. — Les autres, que je crois Phéniciens, ne sont pas comme ca Babylonien, serrés, de jolies robes» Ils sont, comme marins, prêts à agir et les bras nus, court vêtus de petites jupes (de sparterie?) qui n'entravent pas l'action. Leur regard est celui de gens qui toujours voient au loin sur la grande plaine de la mer. La figure, belle et grave, étrange pourtant, étonne fort : ils n'ont pas de cou. Étranges avortons, ils ont eu, par l'effet des vices précoces, un arrêt de développement. Us ont sur le visage un froid cruel qui doit les mener loin dans leurs affreux commerces, leurs razzias de chair humaine.
* ?. les monuments dans Rawlinson (1862), t. I. 167, danîl BeVta, Austen Layard* «te J\
512 SYRIE. — PHRYGIE. — ÉNERVÀTION.
grouille et qui regorge de Sidon à Carthage et jusqu'à l'Océan.
Dans l'intérieur des terres, pour l'amoureuse Syrienne, la geniej roucoulante, lascive, des colombes innombrables, peuple sale et charmant, fut la poésie. Leurs caresses acharnées, leurs amours (fort irrégulières, quoi qu'on ait dit), furent le spectacle et la leçon. Et leurs nids consacrés, multipliant toujours, purent blanchir à leur aise le sombre cyprès d'Àstarté.
Les Phéniciens, pour avoir bon voyage, emmenaient Astarté sur leurs vaisseaux (c'est Vénus Eu-plaea). Ils travaillaient pour elle. Leur grand commerce était d'enlever des colombes (femmes, filles ou jolis enfants) pour les sérails d'Asie. Leur piété était, dans tous les comptoirs qu'ils fondaient, de faire pour Astarté un autel, un couvent d'im- ■ mondes tourterelles qui rançonnaient les étrangers. Chypre, Cythère furent souillées de ce culte, au point que les filles du lieu subissaient toutes avant le mariage la flétrissure sacrée.
Elles étaient heureuses d'être quittes à ce prix. Car cette Astaroth-Astarté, la Vénus des pirates, ne se distinguait pas toujours de l'autre dieu des Phéniciens, qu'ils appelaient le Roi (Moloch), et qui aimait tant les enfants qu'il en volait partout. Ce Roi, dieu de sang, dieu de feu, delà guerre,
SYRIE. — PHRYGIE. — ENERVAT10N. 315
de la mort, avait un plaisir exécrable à presser sur"} son sein (de fer rougi à blanc) des chairs vivantes./ Si l'enfant ne brûlait, il était mutilé. Le fer en faisait une femme.
Ces Moloch, ces cruels marchands, maîtres et sultans partout, avec leurs navires combles de la pauvre denrée humaine, avec les caravanes qui l'amenaient en longs troupeaux, n'avaient que faire des Syriennes. Celles-ci étaient des veuves. La nuit, sur la haute terrasse de la maison ou la muraille sèche qui soutient quelques pieds de vigne, elles pleuraient, rêvaient, contaient leurs douleurs à la lune, l'équivoque Astarté. Du midi et de la Mer morte, soufflait la sulfureuse haleine des villes qui dorment englouties.
Elles rêvaient. Et jamais il n'y eut de si puissantes rêveuses. La Parlhéno-Génèse, la force du désir qui sans mâle est féconde, éclata dans la Syrienne en deux enfants qu'elle fit seule :
L'un est le Messie-femme, qui a délivré Babylone, serve jusque-là de Ninive, la grande Sémiraipis, née poisson, devenue colombe, qui épouse toute la ' terre, finit par épouser son fils.
L'autre est un dieu de deuil, le Seigneur (Adonaï I ou Adonis). Il est né de l'inceste, et son culte mêlé de pleurs, d'amour, tient de l'inceste encore.
Zîï SYRIE. — PHRYGIE. — ÉNERVATIOR.
La grande légende syrienne, l'inceste en ses trois formes, Sémiramis, Luth et Myrrha, aboutit à cette création féminine d'immense importance, Adonis, mort, ressuscité. Culte sensuel et pleureur, trèsfatal, par lequel le monde descendît misérablement sur la pente de rénervation1.
1 Pour le faire bien comprendre, il faut remonter, dire un mol de la très-haute antiquité. — Bans la morale haineuse des petites tribus, dont chacune se croit l'élue et le peuple de Dieu, l'étranger est l'impur, l'abominable. Épouser l'étrangère, laisser sa parente pour elle, c'est un crime et comme un inceste. Le seul mariage pur, à leur sens, est avec le proche parent. — Aussi Tes filles de Loth, ayant vu périr leur tribu, disent : « n n'y a plus d'hommes. » Elles auraient horreur d'épouser l'étranger. Mais d'autre part le dernier déshonneur, dans l'idée syrienne, serait de mourir vierge, sans enfant, comme un fruit stérile. Elles sV dressent au seul homme qui reste encore, leur père, le trompent et ont de lui deux fils, Moab, Âmmon. xNul blâme là-dessus dans ta Genèse. Au contraire, de Moab les Juifs font venir Ruth, la charmante Ifoabtte, d'où descendent leurs rois David et Salomon. — L'histoire de Loth ne diffère point de celle de Sémiramis et de reines réelles, Amitis, Parisatis, etc. Elles veulent maintenir l'unité de leur race contre le pêle-mêle de la vie de sérail. Pour cela elles épousent ou désirent épouser leur fils, selon l'usage des Mages Ghaldéens. Ce mariage étrange, dans un pays où la femme vieillit si vite, était en réalité une sorte de célibat. Peut-être était-il symbolique, la mère ayant le titre d'épouse (pour repousser toute épouse étrangère), et se faisant remplacer par son esclave (comme fait Sarah dans la Genèse). Il concentrait dans la famille- la tradition mystérieuse des arts des Mages, des connaissance» astronomiques, des formules et recettes industrielles ou médicales, dont ils étaient extrêmement jaloux. Deux historiens très-anciens, Gonon (cité par Photius) et Xantus de Lydie (Clém. Sêr&m. Ht, 185), parlent de ces mariages, ainsi que Euripide, Catulle, Strabon, Philon, Sextus Empiricus, Agathias, Origène, S. Jérôme, etc.
SYRIE. — PHRYGIE. — ÉNERVÀTION. 515
De tout temps, les enterrements étaient l'occasion des plus tristes folies (Lévit. et Deutéronome) . Les pleureurs et pleureuses, jouant le désespoir, s'aveuglant de vin et de cris, déliraient très-réellement, finissaient par agir comme s'ils eussent été morts eux-mêmes, taillant leur chair, la souillant outrageusement. Loth, qui a vu le monde s'abîmer dans les flammes, qui a perdu sa ville, perdu sa femme, croit que tout est fini et toute loi. Il est mort, rien ne lui importe. On peut le tromper tant qu on veut.
Le Loth de Byblos est le deuil. G in gras ou Cyniras, la harpe funéraire, dans ce mauvais rêve, est un roi, trop aimé de sa fille. Cette fille est Myrrha (la myrrhe qu'on brûle aux funérailles). Harpe et myrrhe, ces êtres lugubres, ont tant d'affinité qu'ils se mêlent pendant douze nuits. Enfin Gingras s'indigne. Elle non. D'inconsolable amour, elle pleure et pleurera sous la forme de l'arbre à myrrhe.
« Arbre puni, maudit? » Nullement. La Syrienne en fait l'être exquis, parfumé, qui charmera la mort. Une de ces belles larmes odorantes est Adonis, un enfant, si joli!... que pour elle dès lors il n'est plus d'autre dieu. Elle l'appelle mon Seigneur (Adonaï), mon Baal (propriétaire, époux). Ellemême elle rêve qu'elle est sa Baallis, son Astarté
316 SYRIE. — PHMGIE. — ÉNERVATION.
qui doit le posséder, Astarlé aux deux sexes, Adonis femme d'Adonis. Et pour folie dernière, son nom d'amour est Salambo, la folle flûte, lugubre et furieuse, dont on joue aux enterrements.
Mais en le faisant son Baal, elle a cruellement irrité Baal-Moloch, le Roi, le roi du Feu, roi de la guerre et de la Mort (Mars-Mors) . Ce démon prend la forme de la bête démoniaque. Il entre en un pourceau, ou, disons mieux, un sanglier sauvage qui blesse, au sexe même, le bel enfant, le tue, ou tue en lui l'amour.
Qui douterait de tout cela quand son sang coule encore? A Byblos, au moment (décrit par le Cantique des Cantiques) où la saison des pluies a cessé, où le sang fiévreux court dans l'agitation d'un printemps de Syrie, par une rencontre singulière, le torrent de Byblos se trouble aussi, rougit. « C'est le sang, le sang d'Adonis! »
Les pleurs sont un secours. Ces pleureuses en étaient insatiables. Tout en retentissait. On pleurait à Byblos devant la mer, au souffle chaud d'Afrique dans les ivresses du printemps. Dans la Syrie, à la fin de septembre, lorsque la vigne avait pleuré l'année (c'était le dernier mois), sept jours durant jusqu'au 1er octobre, sur la cuve fumante, on délirait, on s'aveuglait de larmes. En certains lieux, on ne pouvait attendre l'automne, et pendant la mois-
son, sous le trait acéré du Soleil Adonis, ses amantes insensées, dans sa victoire suprême, le fêtaient à force de pleurs.
C'était une furie d'enterrement. Elles se figuraient qu'elles avaient perdu (tout se brouillait en elles) et leur amant et leur enfant. On faisait tellement quellement une poupée, figurant un jeune garçon très-féminin1. Sur ce pauvre poupon, on accomplissait avec des cris navrants les rites des funérailles. Le corps était lavé. On l'ouvrait, l'embaumait. Exposé sur un catafalque, on le contemplait longuement, surtout en la cruelle blessure, ouverte à son flanc délicat. Toutes assises par terre en cercle, échevelées, avec des litanies, des silences et de gros soupirs. De temps en temps une disait : « Hélas I mon doux Seigneur 1 où est ta seigneurie maintenant? » On suffoquait. Au bout de sept grands jours, il fallait bien finir, il fallait bien se séparer, mettre en terre cet infortuné. Eh quoil ne plus le voir! Sa Baaltis, son Astarté, l'éperdue Salambo, le cherchait vainement. Était-il mort?. . . On avait soin d'arranger un petit miracle. Dans des pots préparés, on mettait de ces plantes que la chaleur fait éclore subitement, bien exposées au haut de la maison sur la terrasse où l'on couche en Syrie.
* Je suis pas à pas les textes anciens, qu'on trouve réunis dans i les Phéniciens de Movers I, ch. vu, 100-263 J
518 SYRIE. — riIRYGIE. — ÉKERYATION.
C'étaient les jardms d'Adonis. Au jour septième exactement, on allait voir*.. Il avait éclaté.., La plante avait fleuri... De terrasse en terrasse, des cris d'amour volaient: «Bonheur! Il est ressuscité ! »
Partout, l' Astarté délirante ressaisissait son jeune amant, vivant, entier, non mutilé. On rassurait le monde. Il n'avait rien perdu. On arborait le signe de la fécondité, comme il se taisait en Egypte. Mais grande, très-grande différence. Pour Isis, l'africaine épouse, c'était l'exaltation du bonheur mutuel, et l'adoration de l'époux. Pour la Baaltis syrienne, c'était l'ivresse aveugle, la tendresse indistincte qui, dans Thôie étranger, le passant, l'Homme enfin, accueillait l'ami inconnu. Adonis le voulait. Celle qui se gardait et qui fermait sa porte, devait en pénitence faire tomber ses cheveux, pour longtemps rase et laide rester sans oser se montrer.
Baaltis- Astarté semblait Cake l'envers de Moloch. Ce terrible jaloux, pour garder ses comptoirs par l'effroi, immolait des hommes. Elle, au contraire, ouvrait toutes grandes Les portes au passant, disait: « Pauvre étranger! » — Moloch, le grand vendeur, le grand mulilateur, partout, pour les sérails, faisait des Adonis. Astarté, au contraire, adora l'enfant mutilé.
Opposition frappante, ce semble? Point du tout.
SYTUE. — PHRYGÏ.E. — ÉBflKVATIOK. 319
L'amour impur, c'est do la mort encore. Moloch, ] dans son horreur, était moins dangereux que [ l'abîme profond d'Àslarté. La pitié amoureuse, la mollesse et les pleurs, la contagieuse douceur des Adonies amenèrent dans le monde le grand fait, terrible et mortel : V évanouissement de la force mâle.
Voyez ce progrès de faiblesse. En Egypte, Osiris meurt, il est vrai; pas tout à fait pourtant: tout mort qu'il est, il engendre Harpocrate. Eir Syrie, le mâle n'est plus qu'un faible adolescent qui ne fait que mourir. Point de paternité. Point } d'enfant d'Adonis. Il est l'enfant lui-même. Mais sous un autre nom, il tombe bien plus bas en Phrygfe.
La Syrienne, sous forme languissante, au fond véhémente et terrible, n'est pas femme à se résigner. Elle est pleine d'audace et d'initiative, en mal, en bien. Les Jahel et les Déborah, Judith, Esther, sauvent le peuple. Athalie, Jézabel, sont rois. Il en advient de même à la fameuse colombe d'Àscalon, la Sémiramis, qui s'envola de Syrie à TEuphrate. La déesse- poisson, Dercéto, gonflée du dieu Désir, avait enfanté un matin l'étrange créature. D'esclave reine, lascive et guer-
rière, elle se débarrasse d'un mari qui l'adore, se lait épouser par Ninus, le grand roi d'Orient, lui prend la vie, le trône. Elle détrône aussi Ninive, et fait à son image Babylone aux cent portes, aux gigantesques murs, gouffre monstrueux de plaisir, qui ouvre à tous l'asile de son impure fraternité. Babel était déjà la tour, l'observatoire célèbre des Mages Chaldéens (Diod.). Elle était le marché où chaque année, du haut Euphrate, les vins d'Arménie descendaient (et descendent, Rennell), apportant les fêtes et la joie. Elle était tout ouverte. L'Asie craignait les murs, l'obscurité des villes (Hérod.). Le libre chef de caravane croyait, s'il s'engageait dans une ville fermée, qu'il y serait perdu, volé, vendu, tué peut-être. Lorsque la ruine de Ninive chassa son peuple à Babylone, ce peuple industriel attira à tout prix les marchands et les rassura. On suivit à la lettre l'avis que Balaam (prophète de l'âne ou Belphégor) donnait dans la Genèse, de séduire par la femme. Les flères dames de Babylone s'assirent aux portes, invitèrent l'étranger. Quoi de plus rassurant? Quel que fût ce passant, d'Orient, d'Occident, de toute race, marchand, chef de tribu, sauvage Ismaélite, un fugitif peut-être, un misérable esclave, la grande dame, en pompe et sur son trône d'or, recevait de lui la petite monnaie qu'il lui jetait sur les genoux. La Vénus de Babel im-
SYRIE.— PHRYGIE. — ÉNERVATlUfl. 321
posait ce devoir d'humilité, d'égalité. Il semblait Tacheter (tout mariage était un achat), et l'épouser, pour ainsi dire. A lui de commander! — Pure cérémonie symbolique? — Mais quel orgueil pour lui d'épouser Babylone, la grande reine d'Orient, « la fille des géants », qu'il a tant rêvée au désert! Il se sentait aimé, adopté et Babylonien, acquis luimême, acheté pour toujours. C'était le piège de cette ville. L'étranger, dès le seuil, perdait ses souvenirs. Avec cette petite monnaie, donnée à la belle dame souriante, il se trouvait avoir jeté dans sa main le passé, la patrie, la famille, les dieux paternels.
Cela allait au point que lui-même, en retour, il bâtissait, augmentait Babylone, travaillait ardemment aux murs de cette nouvelle patrie. Ils montèrent par enchantement à deux cents pieds de haut. Les Mages, par un coup de génie, avaient prévu cela, tracé d'avance astronomiquement (au nombre des jours de l'année) une ville de trois cent soixante-cinq stades de tour. Le soleil cuit les briques. L'asphalte regorgeait. Tout fut bâti d'un coup, avec une vraie furie d'amour, par les amis l, amants,
1 Des récits combinés d'Hérodote, Ctésias, Diodore, etc., il résulte que cette ville énorme qui payait le tiers des revenus de l'Asie, fut tracée d'avance, et faite en une fois, que ses murs prodigieux furent l'œuvre spontanée des foules qui s'y réfugiaient
52î SYRIE. — PfiïlYGIE. — ÉNEUVÀT10N.
de la reine Sémiramis (autrement dit de Babylone). Les murs (vraie chaîne de montagne où quatre chars passaient de front), en un moment, dominèrent la contrée. Les rois voisins étaient furieux et menaçaient. Ils s'arrêtèrent en voyant Babylone déjà inattaquable. Ce fut pour deux ou trois cents ans l'asile universel, l'arche des arts d'Asie, qui les enveloppa, les garda des déluges qui menaçaient à l'horizon.
Grand spectaclei de voir tant de peuples devenus les enfants de cette mère étrange qui, sous sa vaste robe, accueillait, abritait tout homme, noir ou blanc, libre, esclave. Les esclaves même avaient leurs fêtes où leurs maîtres les servaient. Les captifs y étaient si bien qu'ils y faisaient fortune (on le voit par les Juifs) . Dans ce grand pêle-mêle, on se croyait volontiers frères. Les femmes se mariaient Tune l'autre, les laides avec l'argent des belles. Les malades, avec confiance, se mettaient sur les places et consultaient la foule amie.
Babylone, achetant des soldats mercenaires du Nord, fut conquérante. Ses Mages, ou Nabi (Nabichodonosor), effrayèrent un moment le monde, enlevant, amenant sur FEuphrate des peuples ensons la protection de la tour des Mages. Cela rappelle en grand cerf aines œuvres du moyen âge, comme la cathédrale de Strasbourg bâtie par les pèlerins qui y travaillaient jour et nuit.
SÏIUE. — PHRYGIK. — ÉNERVATION. 525
tiers, comme Israël, Juda. Grandeur qui n'était pas la force. Des masses hétérogènes ne pouvaient qu'augmenter la discordance de Babel, la confusion d'esprit, de langues, qui est restée proverbiale. Babel et Babylone semblent des noms imitatifs (comme barbare en grée) pour dire le bégayeur, le barbouilleur, qui mêle plusieurs langues. Ces mélanges malsains pour l'esprit y faisaient le vertige. Témoin le grand Nabi qui tomba à la bête (Daniel). Les femmes, plus sobres et plus froides, que nul excès n'épuise, de plus en plus se trouvèrent les seuls mâles. Babylone ellemême était femme. Les reines-mages, surtout Nitocris, qui régnèrent avec gloire, firent en vain des travaux immenses de défense pour arrêter, retarder l'ennemi.
Le Perse n'en tint compte, entra et se crut maître. Mais c'est lui qui fut pris. La vieille ville voluptueuse l'embrassa, l'enlaça, lui fit un lit si doux, qu'il y mollit, fondit. Le génie mage, obscur, profond, impur et de naissance, et d'art, et de calcul, et qui avait mangé le haut fruit de l'arbre du Mal, pervertit à fond ses vainqueurs. Les mères reines prirent l'amour et l'audace de Sémiramis. Les rois l'orgueil (la chule aussi) des Nabuchodonosor. Les Mages firent deux idoles, l'idole Roi, gardée tout autour par cette comédie de terreur qu'on voit aux
monuments (l'aigle-taureau à face d'homme, etc.). L'autre, l'idole Mère, la grande mère, Mihr-Milytta (Yénus-Amour), en qui ils engloutirent tous les dieux d'Orient, et qu'ils mirent hardiment entre Ormuzd, Ahrimane, comme un Médiateur qui domina la Perse même.
Vrai vainqueur de l'Asie, Volupté-Milytta trôna au sommet de Babel, en son luxurieux colosse, lascivement bercé sur des lions amoureux. Entre ces bêtes était le Roi des rois, qu'elle tenait énervé et doux par un sérail babylonien où chaque année cinq cents jeunes créatures, un troupeau « d'enfants gras » (Daniel), étaient incessamment versées.
Milytta, au bas de Babel, et sous les basses voûtes où jadis on nourrit les reptiles sacrés, avait ses jeunes abbati, galants, rosés, fardés, faux garçons, fausses filles, de voix fausses et mignardes, qu'on prêtait pour argent, et qui, victimes honteuses, dans leur immolation, voyaient le ciel ouvert et disaient la bonne aventure.
Immonde religion qui s'étend. Milytta gagne à l'Occident. En Lydie, en Phrygie, aux grands marchés d'esclaves, aux fabriques d'eunuques, elle est Anaïtis-Attis; elle est la grande Ma aux riches seins, que la Grèce appela Cybèle. En ce pays brouillé (vrai chaos) de Phrygie, où l'on mêle tout sans comprendre, par une légende monstrueuse,
Atlis devient le petit mâle, l'Adonis de celte grosse Cybèle. On copie la Passion d'Adonis, la semaine sainte de Byblos. Toujours le Bambino mutilé, perdu, retrouvé, lamenté par les femmes. La mise en scène plus pathétique encore, barbare, grotesque et très-choquante. On promenait non pas un petit simulacre de bois, mais une viande sanglante qu'on donnait pour la tète d'Adonis ou sa relique obscène. L'horreur était au comble. Alors l'arbre d' Attis (un pin, comme à Byblos) apparaissait, arbre enchanté, gémissant et plein de soupirs. La foule échevelée priait et l'évoquait. Enfin, de l'arbre ouvert, jaillissait un enfant; Attis ressuscitait ravissant, adoré, dans sa grâce équivoque, garçon, fille à la fois, rêve incertain d'amour.
Ce drame du vertige et du rêve fut du plus grand rapport. Les prêtres de l'Asie mineure, comme nos princes ecclésiastiques d'Italie, triplement commerçants, exploitaient à la fois la piété, l'amour et la bonne aventure. Ils tiraient des Attis un fructueux courtage. Ils s'enrichirent, devinrent rois, papes. (Creuzer-Guignant, livre m, ch. 2, p. 80 etpassim).
Ils poussaient leurs succès, envoyaient partout des Attis ambulants, mendiants, quêteurs avec un âne, devins, rusés marchands de prières et d'ex* pialions, vrais capucins antiques. — Demi-eunu* ques (et par là rassurants), ils vendaient à la fois le
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plaisir et la pénitence. Comme nos Flagellants, ces drôles, impudemment exhibés sous le fouet, attendrissaient les cœurs sensibles. Ils saignaient, et les femmes déliraient, s'évanouissaient.
Voilà les conquérants du monde. Dans leur Attis Sabas s'engloutira l'antiquité.
L'effroi d'Athènes au jour où la mer disparut sous la flotte du Perse que conduisaient les Phéniciens, l'effroi de Syracuse lorsque les vaisseaux de Carthage lui apportaient son noir Moloch, je l'éprouve en voyant la Grèce envahie, pénétrée par les sombres dieux d'Orient. Qu'adviendra-t-il du genre humain si le pays de la lumière est enléné- \ bré de leur culte?
Tous sont de la Syrie 4. Par la Syrie tout passe,
1 L'antagonisme de la Phénicie et de la Grèce n'est pas moins clair que celui de Carthage et de Rome. — Sur Adonis-Mtis, StffowM-Sabas, Milytta (Mithra)-Vénus, Baal-Péor, l'âne Bacchique, V. les textes hébraïques et grecs, surtout dans Movers,
ce qui est môme d'Egypte ou de Chaldée. Les baroques dieux de la Phrygie, un Attis, un Sabas, sont les contrefaçons des syriens Adonis, Sabaoth. Les comptoirs phéniciens sont le grand véhicule de ce torrent bourbeux.
Rien de plus singulier que les métamorphoses \ par où ces dieux sauvages s'insinuent, s'infiltrent en Grèce.
L'Adonaï farouche du désert, pleureur à Byblos, \ devient le charmant Adonis.
Sabaolh (seigneur des sept deux, de l'armée des étoiles), vieux père des mages et dieu du Sabéismc, devient Sabas-Attis, jeune martyr dont le deuil sabatique et les nocturnes felcs vont durer pendant deux mille ans.
Tout à côté, non moins vivace, plus sournois, durera (et dans l'antiquité, et dans le moyen âge) l'autre démon, le rusé Bel-Phôgor de Syrie, aux longues oreilles, l'âne du vin, de la lascivité, indomplablcment priapique. « Orientis partibus — Advenlavit asinus — Pulcher et fortissimus. »
Mais ces figures bizarres auraient effarouché la Grèce, si la plupart n'avaient passé par une grande transformation, n'eussent plongé, bouilli, écume,
. I, 550, 565, 583, 6G8, 695. Sur JI/iM/fl-Vénus, V. les Recherches dé Lajard, et surtout son mémoire (de riche érudition) sur le Culte du cyprès. Acad. des Inscr., t. xx.
fermenté, non pas au chaudron de Médée, mais dans la fumante cuve d'un dieu rural qui semblait innocent, dieu qu'on trouve partout, celui de la vendange, celui de la joyeuse ronde l et des farces grossières qu'on fait à ce moment. Et c'est de là l que sort Dionysqs, Bacçhus Sabasius, le grand -' capharnaùm des dieux, le faux Médiateur, le faux Libérateur, dieu des Tyrans, dieu dô la Mort.
Nous avons, dans l'Inde Védique, noté la liqueur fermentée, le Sôma, hostie de l'Asie. Il fut destitué par le vin. Avançant vers l'ouest, il rencontra la vigne, qui lui fut préférée et parut plus divine. Chaque année, ce dieu en tonneaux partait de l'Arménie, chargé sur des barques de cuir cerclées de planches où l'on mettait un âne. Il descendait l'Euphrale. La Chaldée qui n'avait que son mauvais vin de palmier, buvait dévotement ce nectar d'Arménie. Les planches étaient vendues. L'âne prenait le cuir, le re-
* Bacchus vient de partout, reçoit tout et absorbe tout. Comme dieu du vin, de l'agitation bruyante, des rondes et des tourneurs, il est Thrace (V. Lobeck). La Thrace et la Phrygie sont la terre classique du vertige ; les derviches tourneurs continuent la ronde de Bacchus-Sabas-Altis ; la plupart mercenaires, ivrognes qui tournent pour boire, boivent pour tourner. — Sur le Bacchus Thrace, Grec, etc., Éd. Gerhard {Griech. Mythol., I, 467-512) est admirablement complet.
montait au haut pays1. Cet aimable animal, l'orgueil de l'Orient, qui chaque année sans fatigue, en \ triomphe, comme un roi mage, entrait à Babylone
S avec la joyeuse vendange, était fêté et honoré. On lui donnait le titre de Seigneur, Bel. Baal. On l'apv pelait avec respect Bel-Péor (Seigneur Ane). v Respect bien plus grand en Syrie où sa gaieté lascîVe et ses dons amoureux, sa supériorité sur Thomme, émerveillaient la Syrienne, dit le prophète. Prophète il fut lui-même, parla sous Balaam. On appelle encore Y Ane la montagne où il a parlé. Au fonds, il est démon, le Bel-Phégor, démon impur et doux, qui sert tous et à tout, se fait monter, brider.
C'est sur la montagne de l'Ane que les anges eux-mêmes, atteints de Belphégor, eurent désir des filles des hommes (S. HiL). Au désert, même on fit (Êzéchiel) déjà la fête de l' Ane. Il évita l'Egypte, où sans pitié on lui rompait le cou. Il marcha vers le nord, vers l'ouest, magistralement, prêchant la culture de la vigne, le vin, ce petit frère d'Amour.
L'âne eût tout envahi, eût été Priape et Bacchus.
1 Tel on voit ce commerce du vin dans Hérodote, tel on le voit chez les modernes. Rennell, etc. Sur l'àne de Babylone, de Balaam, des Talmudistes, de Bacchus, etc., voir (outre Movers), les textes recueillis par Dauraer, Ghillany, Creuser, Rolle, etc.
s-nni
Sa forte personnalité, toute comique, ne le permit pas. Il n'eût pas été le Protée voluptueux des pleurs et de la joie. Il n'eût pas fait l'enfant pour attendrir les femmes. 11 ne se fût pas fait un beau garçon martyrisé. Il n'aurait pas créé le spectacle des Pathèmata (la Passion).
Ce spectacle semble né en Crète par la tradition de l'enfant livré au Minotaure (Bacchus). L'enfant joua Bacchus, la victime remplaça le dieu. Ce petit Bacchus, ou Zagreus, déchiré, immolé sur le tombereau des vendanges, par ses cris et ses pleurs, le faux sang qui coulait, faisait rire d'abord, puis pleurer. Les Pathèmata de Zagreus, cette Passion tragi-comique, jouée à Athènes et partout, commencent le théâtre grec, comme celui du Moyen âge s'ouvre par les Mystères, les confrères de la Passion.
Les femmes dans leurs petits Mystères de printemps et d'automne (Anthestéries, Thesmophories), fêtes où la mère Cérès deux fois par an disait le droit d'amour, les femmes, dis-je, trouvaient trèsdoux d'en avoir dans leurs bras le fruit, d'apporter un petit enfant, qu'on nommait Iacchus. — Bacchus, sous cette forme enfantine, entra à Eleusis, avec ses tragi-comédies, sa Passion d'un dieu démembré, ses équivoques incestueuses de sym-
bolisme obscur. Surcharges déplorables. Le grain mourait, ressuscitait, et Proserpine aussi. Bacchus mourait, ressuscitait. C'était un drame dans un drame, qui compliquait, sans le fortifier, ce beau et grand thème moral *.
On Ta dit, non sans fondement, c'était la messe païenne. Les initiés participaient à la cène de Gérés, au pain, au breuvage mêlé qu'elle but dans ses courses lugubres, dans sa Passion maternelle. Communion sous les deux espèces, à laquelle Bacchus toutefois ne mêlait pas celle du vin. Mais dans ses fêtes propres, il prenait un nom inférieur, Ampelos (Vigne), et s'y offrait en sacrifice funèbre. Bacchus-Vigne se dévouait, s'immolait à Bacchus- Pluton, et prétendait mourir pour nous. (Creuzer, III, 1027.)
Il est ici Médiateur visiblement, adoucit le passage, mène doucement les âmes d'un monde à l'autre, se charge de plaider et de payer pour l'homme.
1 Le livre capital, le plus complet, le plus critique, est et restera celui de Lobeck, Aglaophamus. Tous les textes y sont, jugés, élucidés avec une vigueur singulière. — Cette thaumaturgie des Mystères, confuse, obscure, fumeuse, n'était pas saine pour l'esprit : Bacchus avait gâté le mythe antique et charmant de Cérès.
Voilà pourquoi Socrate, Epaminondas ne voulurent pas être initiés. Du reste, à Eleusis, il ne pouvait y avoir aucune indécence. Une haute dame, l'hiéropliantide, surveillait. Surlaulel assistait toujours un jeune enfant. Diodore, Galien, disent qu'on n'en rapportait que des idées pures et pieuses.
Il peut agir pour l'homme, ayant été d'abord non dieu, mais simplement héros, homme héroïque. A cette époque singulière, l'humanité semble se croire indigne de parler à Dieu. Il lui faut des intermédiaires, des guides, des interprèles. Mithra là-bas, iciBacchus désormais parleront pour nous. Dieu et l'homme ont deux langues. Les voilà séparés! Le glorieux privilège de communication directe, l'homme en est destitué. Chute immense. Le ciel est plus haut? Je ne sais. Mais je suis plus bas.
Les sages avaient d'abord violemment lutté contre Bacchus. Nous avons vu la guerre d'Apollon contre lui, la lutte mémorable de la flûte et de la lyre. La lyre tue Marsyas, la flûte Orphée. Les pithagoriciens, d'abord anti-bachiques et visant à la pureté, se soumettent pourtant au vainqueur. Ils l'adoptent dans leurs hymnes orphiques, où ils veulent concilier tout, accouplant pôle-mêle avec Bacchus l'Amour (ou Désir) phénicien, le Zeus grec, les nouveaux Mystères.
Ainsi les sages et les non sages, les purs et les impurs, tout se déclare pour lui. Platon (contre Socrate et l'esprit socratique) veut un Médiateur £ amour*. Grand rôle qu'Éros, l'enfant ailé, ne
1 « L'homme, aine des dieux, naît de l'Amour et du Chaos. » Doctrine phénicienne qu'on s'étonne de voir dans les Oiseaux d'Aris-
prendra pas en Grèce, mais qui revient tout entier à Bacchus, dès lors irrésistible, tout-puissant, qui emporte tout.
L'art n'y aida pas peu, suivit la pente, et la fit plus rapide.
D'abord, dans les statues, Bacchus est assez
tophane. Mais elle était restée probablement, avec le règne de la Vénus orientale, dans les îles, les ports grecs, vieux comptoirs phéniciens. Les philosophes, à la légère, trop aisément prenaient ces dogmes asiatiques, qu'ils comprenaient fort mal. Pythagore copiait l'Egypte, Phérécyde la Phénicie. Ils croyaient suivre des idées, et ne voient pas qu'ils suivaient l'affaissement du monde, devenu général par la chute des empires d'Asie. La Perse a molli, a subi le Mihr, la Milytta de Babylone, médiateur d'amour. Ce dogme entrerait-il en Grèce? Ne pouvait-on espérer que la logique, l'école de l'analyse, du bon sens Socratique, l'exclurait ? Peu de jours avant sa mort, dans son admirable Eutyphron, Socrate avait formulé le plus profond de l'idée grecque, la Loi, reine même des Dieux, fermant la porte aux dieux tyrans de la faveur et de l'amour. — Or celui-ci justement, le vrai tyran oriental, indifférent à la justice (disons mieux, ennemi de la Loi), il rentra par une fausse porte. Quelle? l'école même de Socrate, divisée, discordante. Platon, le grand artiste, aux hypogées d'Egypte, aux volcans fumeux de Sicile, prenait volontiers de douteuses, d'incohérentes lueurs. Cette poésie du Médiateur d'amour le troubla, le gagna aussi. Dans l'étonnant dialogue du Banquet (choquant, sublime, austèrement licencieux), il prête à son maître, à Socrate, la doctrine qui devait profondément miner renseignement socratique. — « Qu'est-ce que l'amour? Un dieu? Non, puisqu'il désire, ne se suffit pas à lui-même. Un homme? Non. Il est immortel. C'est un être qui tient le milieu entre le mortel et l'immortel. Il est le Médiateur qui lait le lien du tout... L'Amour est un démon, Socrate, un grand démon I Dieu ne te manifestant pas immédiatement à l'homme, ces esprits sont ses nterprètes. »... MeraÇO 0v»ît©u xac crflavctTOV... Aat'/utora /*iys;
mâle. Gendre, fils, époux de Cérès, selon ses noms divers, au dernier acte des Mystères, quand il était auprès de la vénérable déesse sur un lit triomphal, il était noble encore. Égal au Jupiter du ciel dans les statues de Polyclète (ayant l'aigle et la foudre), et Jupiter d'en bas avec la sainte coupe des morts, Sauveur au ciel, sur la terre, aux enfers, ouvrant partout l'espoir, il apparaissait dieu des dieux.
Mais au fond il est femme, et tel paraît de plus en plus. Il se fait Adonis, Attis, Attis-Sabas, l'efféminé jeune homme que Nature par méprise a décoré du sexe mâle. Somnolent et l'œil demi-clos, il semble une belle paresseuse. Tout le contraire d'Éros, l'enfant vif et sauvage qui n'était qu'étincelles *, cette endormie a le charme malsain d'un
Kai yàp tt2v tô Soctixàviov /xsraÇù ivri 0£oO ts xai 0v>jtoO. — Tiva àvvoc/jLiv éj£Ov; — 'EpfJLiqvvJov xal Sta.icopQ/jLevov BzoXç rà nup' ccv&pttiicuv, xaù àvdpûitoiç tac 7ra/oa0ewv... (Plat., X, 229, éd. Bipont, 1787). — Tout cela dit en passant , avec une grâce rieuse. Puis vient un conte charmant. Puis une scène hasardée que nous trouverions honteuse, mais que le cynisme léger des Grecs goûtait -assurément et qui devait faire courir de main en main ce petit livre. Incalculables en ont été les conséquences pour la ruine de la Grèce et l'affaiblissement de l'esprit humain.
1 Le modèle ordinaire d'Éros était visiblement l'âpre enfant grec, scintillant, de perçant regard, bref un Esprit. Cela relevait tout. La haute admiration qui le divinisait y sentait le héros et voulait qu'il fût tel. — Le modèle de Bacchus, tout au contraire, est la beauté suave, féminine, molle et délicate (de l'esclave du Nord, ce semble ; rien de tel au Midi). Parfois il lève au ciel un
marais sous les fleurs. L'art va l'efféminant, n'osant lui donner la mamelle, mais le faisant rival indécent de la Callipyge. Tout cela par degré jusqu'au jeune Bacchus, gras, quelque peu bouffi, sombrement impudique, de la colonne des jardins de Néron. Il fixe un regard triste, altier, sur le soleil, qui rougit de le voir.
Des fables vaines ornèrent ce favori. Sans respect pour Homère qui note la lâcheté de Bacchus, on en fit un Hercule combattant les Titans. On le fit conquérant de l'Inde, on lui donna des tigres pour le traîner, au lieu de l'âne, sa monture. On le chantait courant toute la terre, l'amphore en main, renversant les plus forts par la force invincible ou du vin, ou de la beauté.
Je ne sais comment Aristophane, le comique intrépide, osa dans les Grenouilles montrer le vrai Bacchus, la femme grasse, immonde et poltronne, qui pour un rien se meurt de peur. S'il voulait l'avilir, il réussit bien mal. C'était la maîtresse adorée, le mignon populaire. Ce peuple, où déjà
regard de tristesse, et parfois il ferme les yeux. On en fait, si Ton veut, le Génie du Sommeil [au Louvre), ou de la douce Mort, libératrice, aimable, espérée de l'esclave (Bibl. imper., gravures des statues antiques). Conceptions funestes d'un art très-corrupteur qui attendrit le cœur de pitié amoureuse pour ce dangereux fils du rêve et du caprice, en qui est le cœur du Tyran.
dominaient l'affranchi et l'esclave, la fausse Athènes qui remplaçait la vraie, se reconnut en lui et le trouva charmant, l'honora justement comme esclave gourmand et poltron, ennemi surtout du travail, Ivresse et Paresse incarnées. C'était bien là le Roi, le Tyran qu'ils rêvaient.
C'est la force terrible de Bacchus. // est le dieu des tyrans, des esclaves. Il est le bon tyran d'ivresse et de hasard, de bonheur et Bonne Aventure (Bonus Eventus) .
C'est le Libérateur, celui qui dénoue et délie (Éleuthéreus, Lysios, Lyaeos); il délie l'homme des soucis de l'année, des travaux de l'été pour entrer en vendange. À l'automne, au printemps, il fait la fête de l'esclave. Il le nourrit d'espoir, de la chimère du règne de Bacchus, et de la vie sans lox^ où la seule loi sera de boire et de dormir.
Un dieu qui délie tout, est naturellement délié, sans ceinture: ses bacchantes aussi, en signe d'abandon. Plus de tien, ni de mien, plus de limites. Surtout plus de travail. Bacchus l'abolit. A la place, il institue un éternel banquet, où il fera les parts. Son diadème semble porter son nom : le Partageur (Isodetès) .
S'il délie tout le monde, ne déliera-t-il pas la
femme? Il lui donne d'abord la liberté des larmes, des larmes sensuelles, « la douceur de pleurer. » Avec son cortège rieur de satyres, de Silènes, il est pleureur par excellence. La femme grecque, tristement sédentaire, s'épanche avec Bacchus, verse en pleurs ses amours1. Elle a toujours à elle, qui ne la quitte pas, l'indispensable et confidente nourrice, tendre et folle, orageuse, de Thraceou de Phrygie, ou la rusée Milésienne, la suave amie d'Ionie. La douceur est, le soir, d'aller pleurer ensemble chez Bacchus-Adonis, aux vêpres de Syrie, où trois nuits tout entières soupire et gémit la colombe. On en riait. On ne rit point du tout quand certain soir, au moment solennel où la fatale expédition de Sicile fut décidée, un chant de deuil remplit la ville. C'étaient les dames qui pleuraient... la Patrie? non... mais la mort d'Adonis (Xristophane, Lys.).
Au vain deuil se mêle la peur. Les démons, les esprits mauvais, vont et viennent, s'agitent. C'est une épidémie. La vierge en est malade. On lui conseille « au plus tôt de se marier. » Mais la femme n'est pas plus tranquille. Plusieurs sont tellement
1 Les femmes surabondaient (Aristoph. Acharn..). Et, d'autre part, les hommes ayant péri entièrement (à Milet el ailleurs), elles étaient réduites au désespoir (ïd. Lysistr., v, 251). A Athènes, l'inexcusable indifférence des hommes les faisait vivre entre elles, liées intimement et formant comme une république féminiae {14., Ibid,). Aristophane, en tout ceci, est un grand historien.
poursuivies des démons, qu'elles désespèrent et s'étranglent. Les frayeurs, les saisissements répandent la maladie sacrée, le fléau de l'épilepsie1.
Le remède à la peur, certainement, c'est le mouvement, c'est la danse, le thyrse, l'orgie bruyante. La femme qui le soir à peine, gardée de sa nourrice, allait à ses Petits mystères, se trouve maintenant si hardie qu'elle s'en va en bandes à Eleusis, bien plus, au promontoire désert, et que dis-je? à Delphes, au Parnasse. Thyade elle pleura, et délira Ménade. Mais (tremblez), elle est Mimallone, la guerrière de Bacchus, elle a le thyrse et le poignard.
Ce doux Bacchus est un dieu de la Mort. Les bacchantes en prennent le nom (Ditis famulè). Ce doux Bacchus aime le sang, et se souvient d'avoir été Moloch. S'il n'exige plus de victimes humaines, sa soif n'a pas changé, si bien que ses amantes, dans la rude Arcadie, se fouettent et se déchirent pour lui offrir du sang de femme (Paus., VIII, 25). Ces impures et cruelles religions s'étendaient dans les fausses Grèces, cyniques en Sicile, en Italie (on le voit par les vases) , en Phrygie troubles et folles ; en Thessalie, Épire, en Thrace et Macédoine, compliquées de magie barbare.
» Hippocrate, éd. Littré, IV, 561, VIII, 467, etc.
On avait le pressentiment que de grands maux allaient venir, un terrible bouleversement. Les femmes avaient le cœur serré. D'avance le deuil de Chéronée pesait sur elles. D'avance, l'épouvantable fin de Thèbes, où Alexandre vendit trente mille Grecs en un jour. Elles sentaient, ciaignaicnt le danger, et cependant le préparaient. Delà lugubre orgie allaient venir ces maux que Ton pleurait sans les connaître, dissolution, ruine, esclavage, et la victoire barbare, la vivante orgie, le Tyran.