SUITE. INCARNATION DE SABAS, L'ORGIE MILITAIRE
La gloire du grand Gélon, le bon Tyran qui repoussa Carthage, avait en Sicile et partout perverti les idées. Dans les Sept sages on comptait deux Tyrans. Chef du parti contraire à l'aristocratie, le Tyran se donnait pour ami et bienfaiteur du peuple, son bon père nourricier qui le ferait boire et manger, serait son Bacchus, sa Cérès. Pour le flatter, d'après ces dieux, on l'appelait souvent Dionysos (Denis), Démétrios (de Démèter, Cérès).
Mais nulle dynastie de tyrans n'avait duré. Ils surgissaient, tombaient. Pour en faire un solide, il fallait hors de Grèce une base, un point fixe. Chercher cet appui chez les Perses, c'était trop odieux. Le rusé roi de Macédoine, Philippe, comprit parfaitement
que la vraie base serait demi grecque et demi barbare, que s'il pouvait, autour de sa petite Macédoine, grouper la rude Epire et la Thrace sauvage, surtout la Thessalie, le pays des Centaures, toute cette fausse Grèce très-guerrière lui serait une épée terrible contre la vraie, épuisée, divisée. Il fit deux choses très-habiles. Il délivra la Thessalie de ses tyrans, se fit ami et chef de l'admirable cavalerie thessalienne. Il honora l'Epire en y prenant une reine, et par là s'assura les vaillantes tribus albanaises, leurs fermes fantassins. C'est le secret de sa victoire. C'est aussi celui de sa mort. Il périt pour avoir épousé la femme épirote.
On connaît ce pays (l'Albanie d'aujourd'hui) de discordants contrastes, si petit, et pourtant comptant quatorze peuples. Un éternel orage y frappe incessamment les monts Cérauniens de la foudre. Vieux volcans, tremblements de terre, fiévreuses alluvions de torrents, voilà TÈpire. D'énormes chiens féroces, mais l'homme bien plus féroce encore. En tout temps force assassinats. Les femmes môme armées, farouches et violentes, dominées et des vieux esprits de la contrée (aux forêts de Dodone), et des démons nouveaux de Thrace et de Phrygie. Elles naissaient bacchantes et sorcières, savantes aux herbes dangereuses du rêve ou du poison. Leur joie était, à l'instar des Médëes thessaliennes, de
se rouler de belles, d'ondoyantes couleuvres au bras, au sein. Elles disaient avoir jadis, par leurs seuls hurlements, par leurs serpents, mis des armées en fuite (Polyaen., IV, 1). Vaines fables. Ces bêtes innocentes étaient plutôt sur elles une parure de prostitution. Hercule, dit-on, avec dégoût, horreur, vit dans ces terres barbares commencer l'orgie syriaque, phrygienne, d'Adonis et d'Atiis- Sabas. Ces reines du thyrse et du poignard, d'orgueil viril, s'y roulaient au niveau des fausses femmes ou demi-hommes, les Attis impudiques, soi-disant mutilés, marchands d'amour stérile, de songes, et devins du ruisseau. Si de la sainte orgie un fruit naissait, miracle! l'enfant était le fils d'un dieu.
Manieurs de serpents, charlatans inspirés, danseurs et tourneurs de Sabas, bacchantes et bacchants de Bacchus, tout se tenait. La fille qu'épousa Philippe était de celles qui jouaient des serpents. Elle était protégée par les plus grands oracles (tous alors soumis à Bacchus). Philippe le sut peut-être et crut s'en faire un instrument. Il fut pris à ses propres ruses.
Elle s'appelait Myrtale. Mais par une ambition impudente elle se faisait appeler Olympias. Après la noce, elle dit hardiment à Philippe que la veille elle avait conçu, qu'elle avait eu le rêve de Sémèlé,
un déluge de feu. La foudre avait rempli son sein, et de là toute la terre. Il goûta peu la confidence. Il eut Tidée que cette foudre dont elle était enceinte lui porterait malheur.
Il fut curieux de savoir pourquoi elle était seule la nuit, regarda par un trou, et près d'elle vit coucher un grand serpent qui le dégoûta fort. Il comprit que sa reine était une affiliée des rites malpropres de Sabas1. La vaste confrérie, mêlée à celles de Cybèle et Bacchus, embrassait les bas fonds de la prostitution, les coureuses et les charlatans, vendeurs d'amour, de prières, de remèdes, d'avortement et de poison.
S'il chassait celte femme, il révoltait l'Épire. Il mettait contre lui un monde de bacchants et bacchantes. Il dut le croire quand l'oracle de Delphes, consulté par lui, répondit qu'il devait faire offrande au dieu qui lui avait fait tant d'honneur, que pour l'impiété d'avoir regardé par ce trou il perdrait l'œil. Mot qui courut en Grèce et qui lit faire la chose. Un adroit archer s'en chargea.
Bâtard ou non, l'enfant (Alexandre) grandit. Sa mère n'avait rien négligé pour faire croire à la fable de sa naissance. Partout, elle avait des serpents, en logeait dans des vases, des corbeilles, d'où ils sortaient, se lançaient en sifflant, non sans effroi
* Voir surtout Movers el Lobêck. J'y reviens tout à l'heure.
des visiteurs. L'enfant, élevé au milieu de ces comédies, se crut fils de BacchusSabas. Pour imiter la grâce de Bacchus, l'abandon du beau paresseux, tel qu'on le voit dans les statues, il inclinait le cou à gauche. Cependant, comme Sabas était trop synonyme de menteur et de charlatan, on dit que c'était Zeus-Sabas, et plus tard Alexandre se donna les cornes d'Âmmon.
Rien n'était moins grec qu'Alexandre, rien de plus opposé au héros grec (Ulysse ou Thémistocle) . Il avait le vrai sang du Nord, était très-blanc, avait un autre trait qu'on ne trouve jamais au Midi, les yeux humides (hygrotèta), avec des lueurs (de fureur sanguine, ou d'ivresse). Bref, un parfait barbare, plein d'élan, mais buveur, colère, capable de grands crimes et de grands repentirs. On sait qu'il eut parfois cette indigne aventure (inouïe pour un grec) de tuer dans l'ivresse un ami de sa main. Le visage très-probablement disait trop haut la barbarie native, car il semble avoir craint qu'on ne le lit ressemblant, et défendit, sous peine de mort, de s'écarler du type officiel de son artiste, le grand fondeur Lysippe.
Jusqu'à treize ans, Philippe l'oublia, le laissa enlièrement à sa mère, si négligé qu'il n'apprit même pas les exercices les plus ordinaires en Grèce (il ne sut point nager). Philippe avait un héritier,
son bâtard Aridée, bien né et bien doué. Olympias y pourvut secrètement par certain breuvage, qui lui brouilla le sens. Philippe eut alors à songer à qui il laisserait l'œuvre précieuse de sa vie, un Etat, une force créée par tant d'art et de ruse. Cet homme vraiment supérieur élait très -froid, n'avait nulle répugnance pour l'enfant, quel qu'il fût, qui semblait intrépide et que beaucoup appelaient fils des dieux. Il l'adopta. De treize ans à dix-sept, il le mit dans les mains d'un client de sa famille, un très-grand esprit, Aristote, mais si Grec et si réfléchi qu'il était justement le plus impropre à avoir prise sur cette jeune nature barbare. Aristote d'ailleurs l'eut tard, formé par son indigne mère et par sa légende menteuse, déjà dieu, entouré des bas flatteurs d'Olympias. Le maître qu'Alexandre aima filialement ne fut point Aristote, mais son sot nourricier, certain Léonidas qui ne parlait que de l'Asie, de l'Inde, des victoires de Bacchus que le petit garçon allait renouveler. Ajoutez un concert d'oracles qui annonçaient jusqu'aux moindres détails de sa conquête future.
Philippe était arrivé au plus haut. Vainqueur \ Chéronée, il avait eu la gloire de la modération, refusant tout triomphe et renvoyant les prisonniers. Sa grande œuvre élait faite ; non-seulement il élait fort, mais il était aimé. Nombre d'hommes sincères
croyaient que la Grèce sans lui ne pourrait accomplir sa mission dernière, Yhellénisation de l'Orient. Ce n'était rien que de le vaincre. Il fallait y faire pénétrer les mœurs, les lumières helléniques, coloniser, civiliser, rendre désirable ce grand changement. Nul ne pouvait le faire mieux que Philippe. Élevé chez Épaminondas, il avait, sinon ses vertus, du moins sa patience et sa ferme douceur. 11 avait ce qui fit défaut au fougueux Alexandre, la notion du temps, des tempéraments nécessaires, sans lesquels la conquête n'était qu'un fléau pour le monde et ne fondait que le chaos.
Philippe avait quarante-six ans. Autour de lui se groupait au moment solennel de son expédition un monde d'hommes éminents dans les sciences, précisément comme cette Commission d'Egypte que de nos jours forma le Directoire pour le général Bonaparte. Le centre en était Aristote, qui refusa de partir sous Alexandre, mais qui aurait suivi Philippe, et sans doute avec Théophrasfe, l'illustre naturaliste. L'école d'Aristote y était, son neveu Callisthène, ses élèves Anaxarque, Pyrrhon, nombre d'historiens, le grand marin Néarque, etc. On devinait parfaitement, d'après le retour triomphant de Xénophon et les succès d'Agésilas, que la guerre ne serait pas sérieuse contre un empire dissous d'avance, qu'on pourrait fort à l'aise suivre l'armée, étudier, con-
naitre parfaitement le pays, fixer surtout les points où l'on créerait des colonies. La plus importante était prête. Une masse de Grecs, soldats, marins, marchands, occupaient le rivage de l'Egypte.
Philippe n'avait qu'une épine, sa barbare Épirote qui tâchait d'empêcher son départ en armant contre lui l'Épire, et ce fils de Sabas, ce dangereux jeune homme, très-convaincu de sa divinité et capable de tout pour renverser les résistances. La mère, le fils avaient pour eux les temples. Philippe ayant voulu encourager les siens en emportant un oracle de Delphes, n'en eut que celui-ci, à deux sens, qui causa sa mort : « Le sacrifice est prêt, le taureau couronné. »
Il passa outre, prit femme, eut un enfant. Cela précipita les choses. Olympias le fit tuer, et sous son propre nom consacra le poignard à Delphes. On put juger alors ce qu'on avait perdu, ce que serait le nouveau règne. La mère prit sa rivale avec l'enfant et les fit cuire dans un vase d'airain. Le fils, en un seul jour, vendit trente mille Grecs à 1 encan, justement les Thébains qui avaient élevé Philippe, fait la grandeur de sa maison.
Tout s'aplanit devant le fils des dieux. La lassitude extrême, l'atonie et le désespoir ont pour effet de produire en ce monde la maladie qu'on peut nommer : l'épidémie messianique. Tout ce que
renfermait la Grèce d'éléments troubles et superstitieux, était pour le jeune dieu inauguré par le massacre. On lui voyait la foudre en main, une force réellement énorme et inouie. Tous les moyens de la sagesse s'étaient accumulés pour la grande entreprise, infaillible et fatale, attendue, espérée, qui devait s'accomplir par les sages ou les fous. L'heure en avait sonné, et la nécessité en était telle que nulle faute d'Alexandre ne l'aurait fait manquer. Il put impunément en faire d'étranges où tout autre eût péri. Il put livrer bataille aux lieux les plus défavorables. Il put prendre des routes absurdes à travers des déserts sans eau, hasarder son armée, et la mettre aux dernières épreuves. — Comment cela ? on s'est gardé de vouloir le comprendre. Mais quand on a un peu l'expérience, le sens des forces vives, on devine fort bien que derrière le miracle il y eut autre chose qu'une bonne armée disciplinée. Il y avait vraiment un Dieu et un esprit, l'aile de feu et le souffle de feu, ce que j'appellerais lame de la Grèce, qui toujours allait droit, semblait menée, menait, suppléait, réparait, et qui fut réellement l'infaillibilité de la victoire. Les narrateurs ont mis cela dans l'ombre, tant qu'ils ont pu. Mais Alexandre avec dépit le sentait bien, quand il disait ironiquement celte chose vraie : « Ne dirait-on pas que les Grecs, au mi-
lieu des Macédoniens, sont des esprits parmi les bêles?»
C'était la singularité de la Grèce que depuis cent ans, dans l'attente des grandes choses qu'on prévoyait, il s'était trouvé beaucoup d'hommes d'équilibre, bons à tout, guerriers et lettrés, philosophes, soldats d'aventure. Tels, comme Xénophon, avaient déjà mordu l'Asie et fait fortune. Tels, comme le sophiste Clitarque, intrépide et cruel, se faisaient tyrans d'une ville. Tel l'excellent tyran, accompli, qui donna sa sœur à Âristote. Mais ces tyrannies de cités n'étaient pas pour les satisfaire. Ils avaient de bien autres rêves, Babylone ou Persépolis. Us savaient que (un moderne l'a dit) : « On ne travaille en grand qu'en Orient. » Dans ces hommes d'élite, de génie supérieur, était une Grèce ambitieuse qui attendait qu'enfin se rompit la barrière, qui suivit Alexandre et le servit trop bien. Ce que Condé et Bonaparte (pour la campagne d'Italie) eurent, l'insigne bonheur de prendre partout et grouper une élite d'officiers hors ligne, cela se fit de soi-même autour du jeune roi, et c'est par là surtout qu'il fut Alexandre le Grand.
Les Perses aussi avaient à leur solde des Grecs, mais mutins, mécontents, peu nombreux, dont on a enflé, tant qu'on a pu, le nombre. Rien ne fut négligé pour tromper le monde et l'avenir. Force
historiens patentés furent emmenés. Les généraux eux-mêmes écrivirent, mentirent, tant qu'ils purent. Et encore Alexandre ne s'y fiait pas. Il eut le temps tout le long du chemin (ce qui prouve que la guerre n'était nullement ce qu'on a dit), d'écrire à tout propos à ses amis ou lieutenants de Grèce (Plut., c. 51, 93) les nouvelles qu'ils faisaient courir. Ainsi qu'on a vu Frédéric au dernier siècle écrire sans cesse en France, et se faire Français de son mieux, Alexandre semblait inquiet de n'être pas tout à fait Grec, et courlisait l'ombre d'Athènes.
Partout il emportait Homère et le mettait sous son chevet. Ce qui montre pourtant combien peu il en profitait, c'est qu'au rebours des vrais Grecs qui tous suivaient Ulysse, il prit pour idéal le brutal héros du pays des centaures, la fougue et la furie d'Achille. Pour imiter Achille et la destruction de Troye, il fit l'horrible sac de Thèbes. Il fit à Hion, au moment pressé de la guerre, des jeux, de longues fêtes. Quand il eut pris Gaza et le chef de la ville qui avait longtemps résisté, il imita Achille en le traînant derrière son char par une corde et les pieds percés.
Un matin, cet Achille est tout asiatique, tourne le dos à Homère, à la Grèce. Babylone, la grande maîtresse en prostitutions monarchiques, fait sur Alexandre en un jour ce qu'elle fit sur les Perses
352 INCARNATION DE SAHAS.
en cent ans. Spectacle honteux et imprévu. Les vaincus se trouvent vainqueurs. L'Asie, à ce moment si usée, si souillée, à cet état cadavéreux de la pourriture chaldéenne, la vieille Asie a pour amant .son maître. Ce sépulcre fardé, l'égout d'amour où le monde a passé, voilà la passion d'Alexandre le Grand. Les modernes sont fous de voir là une sagesse, une politique admirables. Si Ton prenait un peu des mœurs, des idées de l'Asie, ce n'était pas par là à coup sûr qu'on devait le prendre. Il eût fallu le dominer par le haut esprit grec. Il eût fallu (point essentiel) y procéder avec une prudence fort lente, d'intelligents ménagements.
Prendre l'Asie par l'enfant Bagoas, les fausses filles, la Bonne Aventure et la perversité des Mages, se jeter tête basse dans la fange et la fosse immonde, c'était manifester le barbare d'origine, qui dans la barbarie impure, se retrouvait chez lui. C'était rappeler sa naissance, le fils de la bacchante, du charlatan Sabas. Son palais était plein de devins et de charlatans.
Il ne se fiait plus qu'aux vaincus, les armait, impudemment, aveuglément et sans précaution. Il élevait, formait trente mille Perses pour combattre ou chasser les Grecs. Il voulait que ceux-ci, changés en un moment, devenus Perses eux-mêmes, reniant le bon sens, Y adorassent à l'orientale.
Ce n'était pas, comme on a dit, chose puérile, de vanité pure. C'était chose perverse et calculée. 1/ adoration était la pierre de touche pour l'abdication du bon sens et de la dignité humaine. Les mages, ses maîtres, sentirent que là serait la limite de l'obéissance grecque, qu'arrêté à ce pas, il haïrait la Grèce et serait Perse entièrement.
Quand plus tard les Césars firent ces choses, le monde était si bas, tellement amoindri, que tout était facile. Mais au temps d'Alexandre, devant la Grèce encore vivante, dans cette haute lumière de génie, de raison! précipiter l'homme à la bêle, c'était un crime fou, par delà les C ara cal la.
Chose curieuse, des Grecs apostats en furent cause en partie. Quand, dans la colère et l'ivresse, il eut assassiné Clitus, le sophiste Anaxarque qui le voyait pleurer, lui dit, en s'en moquant : Qu'en lui rien n'était crime, puisqu'il était la Loi, que Jupiter avait Thémis, pour le servir, assise auprès de lui. Ce mot entra profondément. Dès lors il se fit adorer.
Les Grecs obéissaient, riaient. Un seul ne rit pas, résista. Il déconcerta Alexandre, et l'arrêta, aux dépens de sa vie. Son nom ne mourra point. C'était le neveu d'Aristote, le philosophe Callisthène.
Le plus sûr, le plus grave historien d'Alexandre, son capitaine et ami Ptolémée, roi d'Egypte nlus
tard, dit positivement que Callisthène, pour avoir refusé d'adorer Alexandre, fut par son ordre mis
en croix *,
Énorme événement. Plutarque, qui avait Ptolémée et tous les historiens contemporains que nous avons perdus, dit qu'Alexandre désormais recula, que Callisthène se perdit, mais sauva la Grèce de ce dernier degré de honte.
Moi, je n'en fais pas doute. Cet acte solennel fut de portée immense. Ce que la profonde pensée d'Aristote venait de fonder dans la sphère intellectuelle, créant en théorie la philosophie de Vénergie, — son neveu le porta sur le terrain des faits, et, du haut de sa croix (plus que Zenon, plus que Cléanthe), il commença le Stoïcisme.
Œuvre riche et féconde, qui n'est pas seulement la lutte, la défense héroïque de l'àme et de la conscience, de la Raison écrasée sous les dieux, mais qui bientôt devient l'heureuse fondation de ce que l'ancien monde a laissé de meilleur, la loi et la jurisprudence, qu'en grande part nous suivons encore.
1 Plutarque, qui le dit, a sous les yeux Plolémée, cette haute autorité, la première de toutes. — Des historiens d'Alexandre, le pire est Arrien (c'est le seul que suit Montesquieu). Arrien vient après des siècles pour fausser cette histoire, pour y mettre sottement du bon sens. Il faut la laisser ce qu'elle M/ réellemenl, absurde, romanesque et folle.
La sagesse est posée. Je ne conterai pas la folie. Le nouveau Bacchus pousse aux Indes. Avec quel résultat réel ? Est-ce vraiment le génie de la Grèce qui a vaincu et pénétré l'Asie ? Le chaos sanglant qu'on va voir, l'éphémère empire grec, est-ce là une fondation? L'Asie n'en a que le mépris, l'horreur, un retour violent à ses dogmes antiques, la fanatique réaction qui bientôt fait l'empire des Parthes.
L'armée plus sage que son chef s'arrête enfin, et le voilà forcé, lui ce dieu tout-puissant, d'obéir et de retourner. Ce retour est extraordinaire de folie et de désespoir. Son esprit l'a quitté et c'est à peine un homme. Il bâtit une ville à la gloire de son chien, une au tombeau de son cheval. Il joue Bacchus, prend le thyrse, enguirlande de lierre toute l'armée, fait des bacchantes de tous ces vieux soldats bronzés, tannés. Il affiche, il enseigne du haut de ce trône du monde ce que les rois d'Asie cachaient dans leur sérail. C'est déjà Héliogabale, toutes les infamies d'Attis, d'Adonis aux deux sexes, « l'amoureux de Vénus et l'aimée d'Apollon. » Il pleure Épheslion avec la furie d'une femme, il tue les médecins, brûle le temple d'Esculape, force l'oracle d'Ammon de faire du mort un demi-dieu. Plus étonnante encore fut la fête d'amour de l'enfant Bagoas, étalée par
devant l'armée, scène unique qui manque dans l'histoire des Césars. Exemple si fatal dans un Alexandre le Grand, qui, du poids de sa gloire et d'une aulorité immense, allait peser sur l'avenir, qui fit les Césars même, fit les mœurs militaires des armées, la morale des soldats et des rois.
A ce spectacle étrange, monstrueux, l'armée d'Alexandre applaudit, de risée ; — mais aussi d'une joie sauvage de se sentir lâchée dans les libertés de l'outrage, le cruel carnaval qui dura si longtemps. Tous sont émancipés pour toutes les ordures de la guerre. Une fausse Grèce, effrénée, de tout peuple, mettra le monde à sac. Chacun, pour l'infamie, sera Bacchus, Sahas, chacun Alexandre le Grand.
Vaste est son héritage. Il consiste en trois choses :
1° Il a tué l'espoir, la dignité humaine. Chacun, jouet du sort, rencontrant devant soi des forces énormes, imprévues, fortuites, désespère de soi-même, devient faible et crédule. Partout des pleurs, partout des mains levées au ciel. Un immense commerce d'esclaves; les marchands suivent les soldats. Ces masses infortunées de Syrie, de Phrygie, du haut Orient môme, abrutissent l'Europe de leurs folies messianiques.
2° Alexandre tua la raison. Le fait prodigieux de
son expédition rendit tout croyable, acceptable. On ne se souvint plus qu'avec dix mille hommes Xénophon, avec six mille Agésilas avaient mis à néant tous les efforts des Perses. On ne se souvint plus que le miracle d'Alexandre avait été arrangé, préparé par un concert de choses raisonnées depuis deux cents ans. On fut stupéfié. A toute chose absurde, insensée, chimérique, dont on aurait ri jusque là, on baissa tristement la tête en disant : « Pourquoi pas?... C'est moins qu'Alexandre le Grand. » Des gens d'esprit, comme Pyrrhon, devinrent absolument sceptiques. Il avait suivi, vu la chose, et il ne pouvait y croire ; elle semblait un rêve, et tout dès lors aussi lui parut incertain. La plupart au contraire tombèrent à la foi idiote des fables monstrueuses. Évhémère platement disait que tout dieu fut un roi. Plus platement ils crurent que tout roi était dieu.
« Et pourquoi un serpent divin n'aurait-il pas, pour sa Léda, pris la mère d'Alexandre?... Mystère! profond mystère!... Taisez-vous, raison imbécile!... Sans doute les Socrate ne l'avaient pas prévu. Qu'importe? Alexandre s'en passe. Suffit que ses miracles aient prouvé sa divinité. »
Dès lors nombre de rois sont dieux et fils de dieux. Le thème est fait. On pourra copier. La mère d'Auguste vous déclare qu'elle eut les fa-
veurs du serpent, que le gluant reptile a mis dans son sein les Césars.
3° La sotte imitation est la loi de ce monde. Osiris est copié par Sésostris en ses conquêtes, celui-ci par Sémiramis avec très-peu de variantes, et Bacchus en sa guerre des Indes, en sa conquête de la terre, copie ces vieilleries d'Orient, ainsi que Bacchus-Alexandre sera à son tour imité par les Césars, les Charlemagne, Louis XIV, etc.
Mais le vrai fondateur en toute sottise monarchique est plus que tout autre Alexandre, nonseulement à cause de l'autorité inûnie de sa gloire, mais parce que de lui date pour notre Europe la mécanique royale, conservée, imitée servilement. L'idée du roi moderne, la cour et l'étiquette nous viennent exactement de lui.
L'ancien roi d'Orient, le roi patriarcal, sacerdotal, a l'onction, le sceptre de prêtre plutôt que l'épée. Le tyran grec est un chef populaire qui a l'épée, la force. Deux genres d'autorité qui, pour la première fois, s'unissent en Alexandre. Dès lors la double tyrannie en un seul, pèse sur la terre, et pèsera. Car le roi moderne, aux temps chrétiens, tout en portant l'épée, a la chappe, le caractère prêtre. (Voir mon Histoire.)
C'est par là que les mages prirent si aisément Alexandre. Son entrée triomphale à Babylone est
curieuse comme idolâtrie politique, divinisation de la royauté.
Par un chemin jonché de fleurs, entre deux longues files d'autels d'argent où fumaient les parfums, Fénorme Babylone, toute entière, richesse et plaisirs, sciences et arts, musique, astronomes, femmes et lions, léopards privés, jolis enfants fardés, mignons de Milytta, tout cela vint se prosterner. Il en est ébloui, enivré à ce point que ses maîtres et corrupteurs en font tout ce qu'ils veulent. Ils lui font accepter les purifications des mages (si impurs!). Ils lui font accepter leurs puérilités solennelles, lui constituent un sérail de trois cent soixante-cinq femmes, au nombre des jours de l'année1. Ils l'affublent du cidarim, le diadème (de Mithra, de Bacchus), oint de la myrrhe, qui des rois fait les dieux. Maison d'or, trône d'or, sceptre d'or, le bric à brac royal, ils lui imposent tout cela, avec les comédies de l'aigle, l'aigle-lion, le griffon, tout ce que les Césars ont mis plus tard sur leurs enseignes, et la féodalité dans ses beaux mystères héraldiques. Plus, une étiquette assommante de sept dégustateurs, de sept grands attachés à sa personne, sept pla-
1 Voyez Diodore, Plutarque, et les teites divers que réunit Hyde, De regno Persarum*
nètes du soleil royal. Un soleil chevelu; il doit porter les cheveux longs. On aperçoit d'ici les fausses chevelures rom.ûnes et la perruque de notre roi-soleil.
Un voyageur, sur le soir, dans un paysage aride, est arrêté par un torrent largement extravasé. Un vieux pont s'élève au milieu, mais rompu des deux côtés. Deux arches, deux ou trois piles subsistent inaccessibles. De quel âge cette construction? On aurait peine à le savoir. On n'en peut même apprécier la véritable hauteur. L'inabordable ruine, hérissée d'arbustes sauvages, a un grand air solennel. Et, si la nuit se faisait, il grandirait, ce fantôme, et nous ferait presque peur.
C'est précisément l'effet qu'a produit si longtemps la Bible des Juifs, l'effet d'une ruine isolée qu'on ne verrait qu'à distance. On en raisonnait au hasard, n'ayant ni l'optique sérieuse pour la bien
examiner, ni les moyens d'étudier les approches d'un tel monument, je veux dire les peuples voisins ou parents mêlés aux Juifs, les grands empires où ils furent transplantés, où ils vécurent. Tout cela manquant, la Judée, restée seule, trompait le regard. Avec la fantasmagorie du mirage religieux, les nuages irisés ou sombres du mysticisme allégorique, elle a rempli tout l'horizon, que dis-je? elle
! a caché le monde.
Notre siècle n'est pas resté contemplateur immobile du monument mystérieux. Il ne Fa ni adore, ni démoli, mais complété, rebâtissant des deux côtés les piles et les arches détruites. La grande ruine du milieu n'a plus son isolement. Par cela seul tout est changé. Plus de fantasmagorie. On approche, on voit, on louche, on mesure, .D un bord à l'autre, embrassant tout le paysage, on voit, dégagés du brouillard, les colosses de l'Egypte, de la Perse, les deux maîtres et docteurs de la Judée. On voit près d'elle, et tout autour, ses parents, les Syriens, Phéniciens et Carthaginois. C'est la le grand coup de lumière. On avait cru que ces peuples étaient tout à fait disparus. Alexandre ayant
, ruiné Tyr, Scipion Carthage, la Judée restait hé-
' ritière de tout un monde détruit.
Il n'y eut jamais, il est vrai, une si terrible ruine. Les débris, fragments, épaves, brisés, rebrisés, sont
de plus dispersés de tous côtés. Une patience miraculeuse pouvait seule les retrouver. Cette recherche, si difficile, s'est accomplie cependant. Des Bochart et des Selden jusqu'aux Munter, aux Movers, on a obstinément cherché, ramassé, veA cueilli. Sur Carthage, qui fut détruite avec tant de soin, on a retrouvé des milliers de textes instructifs. Plus nombreux infiniment sont les textes qu'on a réunis sur les dieux, les mœurs, le commerce, le génie de la Phénicie. Ces Phéniciens sont tout à fait identiques aux Chananéens, population indigène de la Judée, qui y subsista toujours au milieu des Juifs et qui en différait trèspeu de mœurs et d'habitudes.
Comment la Judée eût-elle pu s'isoler entière-^ ment? Elle n'est en réalité qu'une bande étroite de collines que le Jourdain serre à ïest; à V ouest, la côte, les ports philistins et phéniciens. Au plus large, elle a quinze lieues l . La côte offre les grosses villes philistines, Gaza, Azot, Ascalon; puis les puissants ports phéniciens, Sidon, Tyr, etc. \ Population exubérante, tournée tout à fait vers la mer, qui s'empara plusieurs fois du triste pays des montagnes, mais plus souvent le dédaigna.
A l'orient du Jourdain, la Judée hors d'elle-
4 Hier. op. Ad Dard. 85. — Mwik, Palestine, p. 40.
Si,
3<M LE JUIF. — L'ESCLÀVI.
même avait encore quelques tribus qui, dans les basses vallées, trouvaient un peu de pâturage; mais les hauteurs sont affreuses, noires d'un lugubre basalte.
Strabon dit avec raison que la Judée en général est un très-mauvais pays. Il est toutefois varié: il pouvait cultiver des vignes qu'on soutenait en terrasses, un peu de blé aux oasis que forment naturellement le Jourdain et quelques ruisseaux. Toutefois, les voyageurs de bonne foi, à toute époque, disent qu'en y entrant on sent comme une grande sécheresse et un ennui infini. Sauf la petite Galilée et le pays de Naplous, tout est morne et monotone, terne, gris de cendre.
Le bon sens indique assez que pour préférer ce pays à la riche Syrie de Damas, à la grasse contrée des géants, à la charmante Ascalon (la fiancée de la Syrie) y à Tyr, Sidon, reines des mers, — il fallait des raisons bien fortes.
La Judée, dans les deux points centraux de ses deux royaumes d'Israël et de Juda, semblait offrir deux asiles, deux refuges naturels. Au nord, la close vallée de Samarie est défendue de toutes parts. Au midi, Jérusalem sur un point très-haut qui domine, n'est abordée que par des gorges faciles à défendre, la vallée de Jérémie et la vallée des Térébinthes.
Le Juif admet, appelle, invite autant qu'il peut l'étranger. 11 lui promet bonne justice (Deut., i, 16 et 24), lui promet sa part de terre égale à celle du Juif (Ez., xlvii, 22). Il lui promet de l'admettre à ses fôtes, à ses festins (Deut., xvi, H, 14), et bien plus, à ses prières (Reg., ///, vm, 41). L'étranger sera en Judée comme il serait dans son pays; le Juif l'aime comme lui-même. (Lévit.,xix, 54.)
Cela est fort. Et quel est cet étranger? On le voit, c'est un fugitif qui arrive sans habit, ni subsistance : / « Dieu l'aime et lui donnera de quoi manger et se vêtir. » (Deut, x, 18.)
Un peu plus loin, le jour se fait mieux encore. L'étranger peut être un esclave. « L'esclave qui se réfugie parmi vous ne sera point rendu à son maître. Il demeurera où il voudra et trouvera le repos, la sûreté dans vos villes, sans qu'on puisse l'inquiéter. » (Deut., xxm, 15, 16.)
Dès lors, nous voilà rassurés. Avec ce seul mot, j le pays le plus triste, le plus stérile, ne sera jamais ; désert.
Cette politique qui veut à tout prix des habitants est d'autant plus remarquable qu'on la trouve ici chez un peuple économe, avide même (on le voit aux livres des Rois, dans Jérémie, etc.). Les Juifs sont entièrement étrangers aux sentiments chevale-
resques1 de l'Arabe, encore plus à la grandeur
généreuse, souvent imprudente, des races Indoceltiques, qui éclate dans leur poésie, du Ramayana au Shah Nameh, des Niebelungen aux chants français de Roland et de Merlin.
Le Juif est dés l'origine homme de paix, homme d'affaires. Son idéal n'est ni le guerrier, ni l'ouvrier, ni l'agriculteur. Nomade jadis, comme berger, plus tard il revient à sa vie nomade, comme colporteur, comme banquier ou brocanteur.
La Bible pose fortement, simplement, cet idéal. C'est Jacob qui a le type et le nom consacré du peuple (Israël). Jacob est homme pacifique « qti demeure à la maison, » tandis que son frère Ésaû (l'Iduméen) laboure ou chasse. Ce frère, tout velu, a la peau d'une béte, Jacob n'a point de poil. Jacob, berger comme Abel, est béni. Ésaû, laboureur comme Caïn, est condamné, déshérité.
L'art, l'industrie, sont condamnés (aussi bien que l'agriculture), dans la figure de Tubalcain. Les constructeurs sont flétris, raillés, et ils n'aboutissent qu'à la vaine œuvre de Rabel. Le vrai Juif, le ] patriarche, est le berger spéculateur, qui sait augmenter ses troupeaux par un soin intelligent d'acquisition et de calcul. Il plaît à la femme (sa mère
1 Si David ne tue pas Saùl, au moment où il le tient, ce n'est pas par chevalerie, maii parce qu'il est Yoint du Seigntur.
LI JUIF. - L'ESCLÀYE. 367
Rebecca), et il semble étonnamment femme, plus que prudent dans ses soumissions, ses adorations au frère Ésaû, auquel si subtilement il a ravi le droit d'aînesse.
Le fils chéri de Jacob, c'est l'esclave qui devient vizir. C'est le financier Joseph, devin d'abord, qui s'élève par l'interprétation des songes. Histoire impossible en Egypte, où lhycsos (le berger), considéré comme impur, aurait trouvé tout fermé, mais fort naturelle en Chaldée, où les Tobie, les Mardochée, les Daniel, sont devins, vizirs, argentiers,
La grande et vraie gloire des Juifs qu'ils ont due à leurs misères, c'est que, seuls entre les peuples, ils ont donné une voix, une voix pénétrante, éternelle, au soupir de l'esclave.
Ailleurs, c'est un mot, un cri à peine émis, comprimé1. Ici, pendant plusieurs siècles, continuent les chants de douleurs, admirables et profonds. Tels que la plupart des hommes, dans leurs deuils, dans leurs chagrins personnels les plus sincères, se contentent de les emprunter. C'est que le Juif eut le malheur au complet sous
1 Virgile à peine a osé laissé échapper le soupir de l'âme italique, de l'infortuné Tityre, devenu serf du soldat. Nos Polonais contemporains ont un moment élevé la voix d'un désespoir sublime : Krasinski, Mickiewicz, sont les éçaux d'Isaïe.
368 LE JUIF. — L'BSCLAYB.
toutes ses formes les plus dures. Berger errant, puis enlevé en Egypte, et ouvrier malgré lui, il est cruellement fixé au travail des Pyramides. Je le vois en Palestine agriculteur malgré lui. Les lois dites mosaïques font de terribles efforts pour le pousser à la culture. On organise des fêtes agricoles et rurales. Il n'en reste pas moins agité, inquiet, nomade d'esprit.
. Pour le misérable esclave, essentiellement luci- ! fuge, la nuit, c'est la liberté. Les psaumes et les chants des prophètes, la plupart, sont des chants de nuit.
Il a travaillé sa vigne. La nuit est venue, se ferme. Sous le ciel étincelant, étendu sur sa terrasse, il dort un moment, s'éveille. Les lions qu'il a dans le cœur, bondissent... C'est un rugissement (Rugiebam). Mais bientôt les larmes viennent. (Ah ! ah! ah! Domine Deus).
Dieu n'entend pas. Celui qui souffre, crie, l'appelle d'autant plus : « Levez- vous I... Dormez-vous, Seigneur?... Attendez-vous que je meure?... Les morts ne vous loueront pas. »
Ce qui est original, et infiniment touchant dans \ ces longues alternatives, c'est que les aridités, les langueurs, la lenteur de Dieu qui ne daigne l'écouter, il n'en accuse que lui-même. Il se frappe la \ poitrine. « Assis sous le genévrier, il dit : Repre-
LE JUIP. — L'ESCLAVE. 569
nez-moi, Seigneur!... Je ne suis pas meilleur que mes pères. »
Combien ceci est différent, non-seulement de l'Arabe indomptable de l'Hedjaz (Antar), mais de celui de lldumée, le noble disputeur Job, dans sa querelle avec Dieu. On sent dans ce violent poëme que Job, accablé à la fin, s'il se tait et fait silence, ne se tient pas pour battu. Dieu lui parle avec fracas de Léviathan, de tonnerre, etc. Ces arguments de la force ne sont pas des arguments. Job garde en lui sa pensée : « Tu es fort, mais je suis juste. »
Tout autre est la pensée du Juif. Il g'a pas l'expansion du désert et du libre Arabe, de sa vaste respiration, de cette vie haute et fière, dont Job se rend le témoignage. La plus grande misère de l'es-,' clave, c'est de se sentir les vices qu'entraîne avec\ lui l'esclavage, d'y corrompre sa volonté. Aussi, ' dans ses lamentations, nulle douceur et nulle innocence. Ce ne sont chants de rossignol. On y entend des" cris sinistres d'oiseau de nuit , ou le planctus d'un cœur qui dans la pénitence se sent plus impur encore.
Mais l'orgueil a pris le dessus : « Dieu me tiendra lieu de justice 1 Dieu ne m'impute pas mes fautes. Qu'il soit béni jusqu'à l'aurore, et de l'aurore jusqu'au soir. » (Benedicam usque in noctem).
Et cependant les ténèbres s'éclaircissent. A l'ho-
370 LE JUIP. — L'ESCLAVE.
rizon se dessine un noir caroubier sur un ciel d'un gris lumineux. Le jour enfin va venir. « Si les pleurs coulent le soir, la joie viendra le matin... » \ Il est \enu. La mer Morte étincelle ! ... Et môme avant que le soleil ait passé la cime chauve des mornes collines, sa rouge image ensanglante tout à coup les lugubres eaux... Ainsi bientôt va venir le Libérateur, le Vengeur, Jao ou Jéhovahl -f Celle conception d'un dieu vengeur, exterminapeur, est le besoin profond de l'esclave. Il la couve, [c'est son cher trésor. Le vague Jao de Chaldée (Movers), qui n'était qu'un souffle dévie, le sombre Jao phénicien, voix de mort et voix de deuil, ici c'est l'âme du désert. Tournez-vous vers le Midi. Tout ] finit, la vie expire. Ni animaux, ni végétaux, nulle \ forme visible. En revanche, une puissance invisible se fait sentir, souffle embrasé (qui rappelle le Typhon égyptien). On ne voit rien, et pourtant on ne peut se tenir en face. Il a pu dire à Moïse : « Si tu me vois, que ce soit par le dos... Ou tu es mort! »
Ce dieu terrible, sauvage, on s'en éloigne sans cesse, et toujours on y revient, a Chose étonnante? Miracle? » Nullement. Avec toutes ses lois gênantes, c'est pourtant la liberté juive, la liberté de haïr, maudire les dieux des peuples forts. Pour comprendre cette passion pour un dieu si répul*
LE JUIF. — L'ESCLAVE. ô7l
sif, ces retours fidèles, obstinés, il faut songer f que le Juif, sur lequel passe et repasse tout le torrent de l'Asie, est le jouet de tous ces dieux, leur victime. Madian, avec son dieu noir, vient, dévorante sauterelle, camper chez lui et manger tout. A chaque instant, les géants (il nomme ainsi les Philistins) le font serf de leur Astarté, de son outrageuse orgie, où Samson, David eux-mêmes ont figuré comme acteurs. Bien plus, en pleine Judée, porte à porte, les vieilles tribus chananéennes subsistent pour l'éternelle tentation du Juif qu'incessamment on mêle aux danses luxurieuses de la Génisse ou du Veau.
Culte d'énervation profonde où l'esclave, entraîné le soir, se retrouvait le matin brisé, plus esclave encore. Avec honte, avec fureur, il revenait au dieu mâle, à son Jéhovah farouche, qui seul lui faisait un mur, un mur invisible de feu contre la douce pression de ces divinités de mort qui l'entouraient de toutes parts.
Tout cela restait obscur jusqu'à ce que, au der-i nier siècle, un critique pénétrant (Astruc) jetaj sur la Bible une lueur de génie. Il vit la dua- ^ lité, le combat de l'âme juive. Dans ce livre de la Bible qu'on croyait simple, il vit deux Bibles. Et cela est resté dès-lors adopté de tous les critiques. Deux religions s'y produisent céfe
h côte, deux cultes divers. La religion agricole d'Élohim ou des Élohim que suivait la majorité, et qui aisément se mêlait au culte chananéen de la Génisse ou du Veau. Une minorité plus sévère, en haine de l'idole oppressive, faisait effort pour se donner à Jéhovah l'invisible, dont l'arche était cependant décorée de figures grossières de terreur, deux taureaux ailés. Ce dieu qui, dans les malheurs extrêmes ou dans les paniques, se confondait trop aisément avec le taureau de fer (Moloch), n'en resta pas moins l'âme de pureté orgueilleuse qui soutint, sauva le peuple, lui donna son unité1.
Les prophètes de Judée sont de véritables martyrs, torturés par les contrastes d'une situation violente. Us sont les chefs populaires, représentent le vrai esprit juif contre les rois, trop syriens, lis luttent aussi contre le peuple, contre les tendances barbares des deux cultes qui le divisent, Élohim
1 Sans s'entendre, les nations marchaient vers Y Unité de Dieu. — De Tan 1000 à l'an 500, elle se fait partout et de même manière , négative et destructive, par l'éclipsé et la mort des dieu. L'Olympe grec, en sa haute sphère, pâli, desséché, s'éthérise, devient le Nous d'Anaxagore, ou par en bas se fond, se mêle en la cuve impure de Bacchus. En Perse, le grand combat cesse; Ahrimann énervé tend à s'absorber dans Ormuzd. Tous les baals de Babylone, dans le giron d'Anahid ou Mylitta s'ensevelissent. Ceux de Syrie, comme anathème, semblent brûlés en Jéhovah. A Babel l'impure unité. En Judée l'unité de haine.
LE JUIF. — LESCLÀVE 573
et Jéhovah. La grande affaire des prophètes, entre ces dieux opposés, est d'épurer le premier, de lui défendre l'orgie, la folie des nuits Baaliques, d'humaniser le second, d'en écarter le brasier de Moloch. Les prophètes sont là admirables, vrais bienfaiteurs du genre humain, vénérables gardiens du peuple contre ces cultes qu'ils repoussent dans une lutte désespérée, souvent aux dépens de leur vie.
« Filii areae meae I iilii triturée meae. » Fils de mon aire et de ma meule, vous que j'ai battus en grange, c'est vous qui êtes mes fils !
Ce mot sublime d'Isaïe qui résume les prophètes a eu d'étranges conséquences. Les coups pesants, redoublés, la grêle de douleur et d'outrages, n'ont pu lasser ni briser l'élasticité surprenante du Patient éternel. Aplati, il se relève. Disparu, il se retrouve. Contre le présent cruel, très-réel et trèscertain, il tient pour bien plus certains la chimère et l'impossible.
Il espère contre l'espérance, et plus la tempête augmente, plus il croit que c'est là qu'enfin va se montrer le bras de Dieu. Il gémirait d'être sauvé par sa propre prévoyance. Il veut le hasard de la*, Grâce, le salut par un coup de dés. Tendances ' aléatoires qui corrompent profondément le juge-
374 LE JUIP. — L'ESCLAVE,
ment de l'esclave, lui font hàir la Raison, désespérer de l'action.
C'est l'esprit Messianique qui trouble, travaille ce peuple, dès ses plus hautes origines. Le livre des Juges surtout le montre admirablement. Chacune des sept Captivités finit par un coup merveilleux, un hasard contre la sagesse. Le principe tout à la fois très-orgueilleux et très-humble de cette curieuse histoire, c'est que le peuple de Dieu, miracle perpétuel, doit avoir une destinée constamment extraordinaire, hors de la prévoyance humaine.
Dieu choisit de préférence, au sein du peuple choisi, pour manifester sa gloire, le faible plus que le fort, le petit plus que le grand, le cadet contre l'aîné. Au fier Juda il préfère Joseph ; au vaillant Ismaël, au fort Ësaû Jacob, fin et doux comme une femme. Par lui le petit David tue le géant Goliath. Il aime, pour la même raison, il s'est choisi, approprié, un petit peuple, seul élu. Le genre humain est rejeté.
Il faut suivre la conséquence ultérieure de ce principe. Dieu aime et choisit volontiers le plus petit en mérite, qui vaut peu, ne veut, ne fait rien. Il dit, répète sans cesse que le peuple élu est indigne. 11 -choisit l'oisif Abél contre le travailleur Caïn. Abel ne faisant nul effort, n'apportant aucun mérite
qui exige récompense, qui force la main à Dieu, lui plait et en est béni.
Et yoici qui est plus fort. Celui qui non-seulement n'a point mérité, mais qui a démérité et outragé la loi de Dieu, qui ne peut être élu, béni, que par un étonnant miracle de clémence et de bonté, sera justement celui qui glorifiera le plus la libre puissance A de Dieu. Plus que le juste, il est élu .«Jacob, qui * fraude son frère, trompe son père, est élu. Lévyr •» maudit de Jacob pour trahison et pour meurtre, est le père de la tribu sainte. Juda qui vendit Joseph et qui achète sans honte les amours impures du chemin (V. l'histoire de Thamar), Juda est le chef du peuple, et il lui donne son nom.
Est-ce une préférence expresse pour le mal et le péché? Nullement. C'est un système, une application rigoureuse du principe d'après lequel celui à qui Dieu ne doit rien, s'il est élu, manifeste d'autant plus glorieusement la miséricorde gratuite, la toutepuissance de Dieu.
On dira : « Est-ce que ce peuple n'est pas celui d'une Loi qui veut la Justice? » Oui, mais cette Loi elle-même, exclusivement donnée à un peuple favori, à un peuple que Moïse lui-même déclare indigne, cette Loi est bâtie sur un fond étranger à la Justice, un fond de préférence injuste.
ta Loi même, chargée, surchargée de prescrip-
576 LE JUiT. - L'BSCLATE.
tions minutieuses, d'un immense formalisme étranger à la conscience, ne fait qu'endormir celle-ci. D'autant plus en suivant ces rites et toute cette vaine police, on se sent dispensé du droit. Le fond du Juif est ceci : « Je suis l'heureux à qui Dieu luimême tiendra de justice. » Pourquoi ? ce Je suis le peuple élu, le fils de la faveur divine. »
Mais enfin pourquoi élu? Par quel mérite Abraham et Jacob ont-ils obtenu que Dieu fit avec eux une éternelle alliance? — Sans mérite. Ils plurent à Dieu.
Ainsi cette antiquité juive donne déjà dans sa nudité la théorie de la Grâce. Et l'histoire juive à côlé en montre le fruit naturel, les chutes et rechutes éternelles, pleurées en vain, et, sous ks pleurs, la secrète sécurité de cette doctrine d'orgueil qui se ramène à ceci : « Tout me sera pardonné... Je suis le fils de la maison. »
Que Moïse fasse sa grosse voix, qu'Isaïe tonne et foudroie! Toutes ces apparences mâles n'empêcheront pas cette doctrine d'êlre celle de la passion, de la fantaisie féminine^ du caprice de la femme, qui ne veut donner de l'amour d'autre raison que l'amour, qui se croit reine en choisissant F indigne y qui dit : « Comme tu es néant, tu glorifieras d'autant plus ma faveur, ma bonté, ma grâce. *
C'est la désolation du juste, le découragement
de l'effort, — la porte fermée pour toujours à la grande volonté.
La justice de Dieu, disent-ils, dépasse toutes nos justices, toutes les petites idées que le cœur de l'homme a du juste. Donc il peut punir l'innocent. Quand il punit le coupable, il est contraint de le faire, il ne peut faire autrement. Mais quand il frappe l'innocent, le fils innocent du coupable, qu'il est grand I et qu'il est Dieu !
C'est à la Captivité seulement, quand un événement si terrible ébranla toute existence, toute idée, tout le vieux fond, que deux captifs, deux prophètes, Jèrémie, Ézéchiel, par un grand et noble effort, arrachant de leur cœur sanglant ces détestables racines, proclamèrent enfin le Droit.
L'infortuné Jérémie, qui très-raisonnablement avait conseillé les Juifs et qu'ils appelaient un traître, affranchi à Babylone, n'usa de sa liberté que pour revenir pleurer sur les pierres de Jérusalem. Là il eut cette belle lueur, anti-juive, antimosaïque, au delà de l'ancienne Loi. « Le Seigneur dit : J'ai détruit, mais un jour j'édifierai. On ne dira plus alors : Nos pères mangèrent le raisin vert, et nos dents en sont agacées. Chacun n'aura mal aux dents que pour ce qu'il aura mangé lui-même, et il ne mourra qu'à cause de son propre péché.
« Je ferai nouvelle alliance. J'écrirai la Loi (non plus sur la pierre, mais) dans le cœur et les entrailles. L'homme n'aura plus besoin de se poser en docteur, de dire au prochain : Connais Dieu. Car tous alors me connaîtront, les plus petits me connaîtront aussi bien que les plus grands. »
Ézéchiel sur le point de la responsabilité personnelle, du salut de chacun par ses propres œuvres, est i encore plus admirable. Il prévient toute équivoque, reprend par trois fois la chose, s'arrête avec une force, une lenteur, une gravité (digne des juristes romains). On voit qu'il sent l'importance de la pierre sacrée qu'il fonde, scelle à chaux et à ciment. Le prophète Juif, le sage Grec ici s'accordent et &s embrassent. Ce chapitre d'Ezéchiel qui pose Dieu Icomme juste juge, comme Justice, est précisév ment dans l'esprit de ÏEutyphron de Socrate : « Le divin n'est divin qu'en tant qu'il est juste. »
Les Juifs, emmenés en Chaldée, ou émigrés en Egypte, eurent un grand malheur dans l'exil : ifc firent fortune. D'un petit peuple, tari, épuisé, ruiné, ils devinrent, dans ces grands empires, ce qu'ils sont restés, des tribus riches et nombreuses, faisant partout le commerce et le commerce d'argent, entrant par la petite porte, mais entrant pourtant chez les rois, qui apprécièrent leur mérite, leurs
formes humbles et leur souplesse. Ils devinrent le médium général des affaires humaines.
Sans quitter le formalisme mosaïque, la foi des // prophètes, le Juif en eut une autre encore, la foi au-* '• I gain, à l'argent. Dans les grands bouleversements, '' il se dit que la richesse était seule une sûreté. « Elle est pour le riche une ville, une fortification, comme une muraille dont il est environné. » (Prov., xvm, 11) — Quelle richesse? La plus facile à garder ou à sauver, mobile et légère, c'est l'or, -r Quelle ? Encore mieux, l'invisible, l'or placé dans des mains ^ sûres. Si les Phéniciens, comme on dit, ont inventé l'écriture, les Juifs presque aussitôt ont inventé s le billet.
C'est un fait tout naturel de la vie d'esclave, inquiète, vie de lièvre entre deux sillons. De bonne heure, le Juif trouve aussi la politique de l'esclave, infaillible dans les cours, donner, donner secrètement: «Un présent secret calme tout (Prov., xxi, 14). La servilité monarchique de bonne heure est leur caractère, le culte illimité des rois. « Crains Dieu, et crains le Roi, mon fils » (xxiv, 22). Sa colère est signe de mort, son doux regard donne la vie, sa clémence est la pluie d'automne qui peut faire tout refleurir (xvi, 14, 15). Mais ne va pas t'élever en honneur devant le Roi ; ne sois pas un Grand de la terre. » (xxv, 6.) — Une
580 LE JUIF. — I/ESCLÀYE.
foule de maximes semblables enseignent une extrême prudence, une obéissance parfaite, même une admiration réelle de la puissance monarchique. Le Juif sera aimé des rois. Il n'est pas de meilleur esclave, plus docile, plus intelligent. Souvent il croit que le Roi est de Dieu, mais comme fléau (Prov., xxvm, 2). Et ce fléau, il l'honore, ne marchandant pas la bassesse, parce que, gardant sa Loi en lui, il croit ne pas pouvoir s'avilir au dedans. Distinction en pratique délicate et difficile : d'être par derrière un saint; par devant, le souple instrument de toutes les tyrannies du monde.
| La belle encyclopédie juive que Ton appelle la 1 Bible est partout fortement marquée de ce trèsgrand esprit d'affaires, d'habileté, d'expérience, qui devint celui des Juifs quand ils connurent, brassèrent les grands empires par la banque et : l'intrigue, — pieuse intrigue, humble, prudente, déclinant les grands rôles. Ces livres faits ou refaits, arrangés, d'après des fragments anciens, ou bien de souvenir, furent lus, adoptés, arrêtés par la Grande Synagogue qu'Esdras tint longtemps assemblée. On y a conservé nombre de traits antiques. On a gardé aussi, avec la ténacité juive, bien des choses que le sacerdoce eût pu par pudeur écarter.
LE JUIF. — L'ESCLÀVB. S84
Ce qui frappe le plus, c'est un vrai génie du récit, vivant, mais grave et sobre, de souffle contenu. Joseph, Jacob, l'homme de ruse, délecte, inspire le narrateur. Mais son favori est David, Juif-Arabe, fin, vaillant, impur, issu de Ruth la Moabite (partant de T inceste de Loth), « le chef des gens ruinés qui s'enfuient au désert. » Ce rusé politique, plus prêtre que les prêtres, charme, édifie le peuple en dansant devant l'arche, en chantant et faisant le fou .
Tout cela est merveilleusement fin, fort, même d'unjibre^es^it. Ce qui y fait tort, c'est le plaisir avec lequel le narrateur goûte, savoure avec bonheur, passe et repasse sous la langue telle sensualité, telle rancune envieillie. Il jouit de conter des vengeances impossibles. On ne peut croire un mot des massacres épouvantables que les Juifs auraient faits dans le pays de Chanaan, de cette extermi- } nation prétendue des tribus qui subsistent après. Leurs nombreuses servitudes les mettaient fort loin,; à coup sûr, de la vie guerrière des Arabes et de ces gloires de bouchers. Ces récits sont pure vanterie, une revanche en paroles de tant de maux réels. Vous retrouverez de telles choses dans les chroniques monachales du temps de Charles le Chauve (dans le Moine de Saint-Gall) . Ce bon moine, en sa cellule, ne dit que mort et ruine. Le sang chez
tel LE JUIF. — L'ESdLJLVE.
lui va comme Peau. L'un de ses héros de couvent est si fort qu'il perce et porte jusqu'à sept guerriers à la fois, tous embrochés à sa lance. Cela fait penser aux histoires extraordinaires de Josué.
Du reste, ce qui attriste, ce qui peut sécher l'âme, ce sont bien moins les massacres improbables, les sensualités mauvaises, que l'aridité générale. Sauf telle partie de la Genèse, des Juges, et les premiers livres des Rois, l'esprit est dur et sec. Souvent la flamme y est, mais la flamme du buisson qui flambe un moment, brille et brûle, effraye, n'échauffe ni n'éclaire.
Et dans la forme et dans le fond, la sécheresse est radicale1. Tout le progrès des Juifs aboutit à la stérilité profonde.
1 Rien ne m'a plus coûté que ce chapitre. J'aime les Juifs. Je n'ai perdu aucune occasion de rappeler leurs martyres, leurs vertus de famille, les admirables talents qu'ils ont déployés de nos jours. Comment ne pas être touché de la destinée de ce peuple, auteur du monde chrétien, et tellement persécuté, crucifié par son fils? Dès qu'on veut être sévère, on le regrette, on se dit : « Ses vices sont ceux que nous lui fîmes, et ses vertus sont à lui » — Respect au peuple patient sur qui, tant de siècles durant, le inonde a toujours frappé; qui de nos jours a tant souffert en Russie. — Respect au peuple fidèle dont le culte antique nous garde le type d'où l'on partit, où l'on retourne, te pontificat domestique, celui où va l'avenir. — Respect à la vive énergie qui, du fond Oriental, a suscité de nos jours tant de talents imprévus, savants, artistes en tout art. — Et pourtant comment se taire? C'est par les ancrens livres juifs qu'on autorise partout, qu'on sanctifie l'esclavage. Aux États-Unis du Sud, les maîtres citent les
D'un côté, le parti zélé de la Loi, plus estimable qu'on n'a dit, les Pharisiens, qui (d'après la donnée de Jérémie, d'Ézéchiel) semblaient d'une pente na-> lurelle aller aux doctrines fécondes de l'Équité ] grecque et romaine, s'arrêtèrent dans le formalisme étroit des prescriptions Mosaïques.
D'autre part, le parti mystique, plus indépendant de la Loi, celui qui semblait graviter vers l'amour et la Grâce, loin d'y trouver le flot du cœur, tomba dans l'excentricité étrange d'un culte de grammaire, l'adoration de la langue et la religion de l'alphabet.
L'hébreu, essentiellement fragmentaire, ellipti- l que, est le plus rebelle idiome. Il exclut la déduc,^ tion. La plus cruelle sentence de Jéhovah sur les prophètes fut de leur infliger une langue impossible. «Je suis bègue, » lui dit Moïse. Tous les prophètes le sont. Tous font de terribles efforts et désespérés pour parler. Efforts parfois sublimes.
teites bibliques. En Europe, la Sainte Alliance fut jurée et se jure encore sur les livres juifs et chrétiens — Le Juif, par toute j ' la terre, a été le meilleur esclave, l'appui de ses tyrans même. | Pourquoi? plus qu'aucun autre homme il eut la liberté secrète y du sentiment religieux qui fait porter légèrement la servitude f et l'outrage ; — de plus, l'industrieux esprit qui exploite le tyran i et qui fait de l'esclavage le champ de la spéculation. — Il a de grandes destinées, sa race étant une des plus acclimatables du globe, comme l'observe M. Bertillon, dans son précieux livre sur ce grand sujet de Y Acclimatation.
Des dards de feu jaillissent... Les éclairs, la nuit qui les suit, les pénètrent eux-mêmes d'une sainte horreur. Cette langue leur semble ou divine, ou Dieu même. Le scribe appelle Dieu la Parole.
Est-ce la Parole d'Ormuzd, rapportée delà Perse? On le croirait. À tort.
Ce que la Perse nomme ainsi, c'est l'émission de la vie, la divine manifestation de la lumière et de l'être, identique à l'Arbre de vie (Hom), au fleuve universel qui part de lui, coule à ses pieds.
Cette riche vie qui avait fait le paradis de l'Asie, d'arbres, de fruits, d'eaux courantes, est étrangère au Juif. L'arbre est maudit. La Parole n'est plus vie, amour, génération. Elle est l'ordre, le mot de Dieu. Plus de préludes. L'être qui jusque-là venait par les voies progressives (fécondation, incubation), naît tout à coup, à sec, adulte, et comme il restera toujours. Il jaillit effrayé du néant et se précipite à genoux. Il est un coup d'État, un fait arbitraire, accidentel, de cette volonté terrible.
Quelle volonté, quel mot, quel nom? C'est là la question, la grande inquiétude de l'homme. Le mystère universel est de connaître de quelles syllabes, de quelles lettres est le nom de Dieu. Une puissance épouvantable y est, et l'on y participe dès qu'on peut prononcer ce nom. Maudits
soient les profanes qui en trahiront le secret! Les Septante veulent qu'on lapide celui qui le révêlera.
Ce nom s'étend. De trois lettres (pour exprimer, embrasser les perfections divines), il croit jusqu'à douze lettres, jusqu'à quarante-deux. L'alphabet est divin. Chaque lettre est une force de Dieu. C'est au moyen de l'alphabet qu'il a créé. L'homme même, par l'emploi de certaines lettres, pourrait créer, pourrait guérir. Les trente-deux voies de la Sagesse toute-puissante comprennent aussi les nombres (qui sont les lettres encore) et certaines formes de grammaire.
Enfance de la décrépitude! ... Des pratiques pué- / riles deviennent toute la dévotion. Les scribes J s'appelaient les compteurs, parce qu'ils passaient leur vie à compter les mots et les lettres que contenaient les livres saints. (Franck, Kabale, p. 69.)
Tout s'allie dans le radotage. Cette magie de l'alphabet, cette bizarre superstition des lettres, se mêlait on ne sait comment à un mysticisme unitaire où l'homme croyait se perdre en Dieu. Des choses analogues, du reste, se voient aux temps chrétiens. Les scolastiques arides, dans leurs creuses cervelles, s'imaginent délirer d'amour. En un cœur âpre, un esprit de recherche, qui veut la pointe et vise à l'étincelle, saint Augustin, saint
Bernard, à l'exemple des rabbi juifs, osent croire que Dieu va descendre, consommer avec eux des Noces spirituelles. Ils osent, à la grande Ame, la Mère des mondes, offrir ce bel hymen, un tel lit nuptial d'aiguilles et de silex. Ils prétendent (insolents!) la posséder cette éternelle amante! ils entonnent le chant d'amour sur leur aigre psaltérion.
Quel chant ! . . . Ceci est le plus fort ! Ce cas pathologique fera l'étonnement de l'avenir. Ils sont si loin de la nature, si dévoyés d'esprit, que tous, juifs et chrétiens, pour une chose si grave et redoutable (à faire pâlir les anges), un mariage avec Dieu ! ils choisissent le chant de luxure, le chant des voluptés morbides, abandonnées, de la Syrie.
Spectacle, en conscience, diabolique et démoniaque, de voir ces rabbi, ces docteurs, ces évêques, ces Pères, presser, tordre ces impuretés, et d une bouche effroyablement grimaçante, dire solennellement les mots de l'oreiller, les plus secrets aveux d'une fille éperdue, de la furie d'amour, qui ne se contient plus.
Dans le plus populaire des livres, la Bible, la partie la plus populaire a été incontestablement le Cantique des cantiques. Les mondains et les noncroyants, tout aussi bien que les croyants, l'ont admiré, lu et relu, comme la haute expression de l'amour oriental, ou, tout simplement, de l'amour.
C'est visiblement un recueil, décousu, de chants d'amour, mais placés dans un ordre qui donne à • l'ensemble un certain degré d'unité. çr M '
Ce qui frappe, c'est que ce livre tellement adopté Vvj des Juifs qui (n'ayant nul chant de joie) ont pris celui-ci pour leurs Pâques, ce livre, en grande partie, n'est nullement juif. Il est d'un élan et d'un charme, d'une liberté singulière, qui détonne et contraste
avec la sombre bible des Hébreux, généralement sèche et tendue. Ici, il y a au contraire une effusion, un abandon (je ne dis pas de cœur, je ne dis pas d'amour, mais de passion et de désir) sans bornes. C'est un chant de Syrie.
La Sulamite est Syrienne. La Juive est bien plus contenue. Son amant, à coup sûr, ne l'eût pas comparée « à la cavale arabe, indomptée, de Pharaon. » — Ce n'est pas d'elle qu'il eût dit, l'admirant avec tremblement, « qu'elle était plus terrible qu'une armée en bataille. » Les Juifs par les lois les plus dures ont contenu la femme, lui imputant la Chute et la craignant toujours, comme impure (Lévit., xu, 5) et suspecte, à ce point de donner au père l'étrange avis : « Ne souris jamais à ta fille. » (Eccl., vu, 26.)
Le Cantique, à coup sûr, ne fût point sorti d'une noce jpive. Cérémonie sévère où la femme achetée, emmenée par celui qui lui passait l'anneau à l'oreille (ou au nez) ', subissait un jugement assez dur (trop
1 Aujourd'hui encore, la femme orientale porte souvent l'anneau au nez, comme pour dire : « Je suis obéissante, soumise, et j'irai où Ton veut. » (V. tous les voyagenrs; Savary, I, 298; Lefebvre, I, 38, etc.) — L'épousée différait peu du captif qui recevait l'anneau au nez ou à la lèvre Rawlinson, Assyrie, planche du 1. 1, 297). Dans la Genèse (c. 24, v. 47), le serviteur d'Abraham passe l'anneau au nez de Bebecca, et saint Jérôme traduit ridiculement : « Je lui ai mis des 1 oucles d'oreilles. » (V. Bible de Cahen.) — L'anntau qui déligure la face et exclut le baiser, humilie iort
public) sur sa virginité. La Juive* si charmante, et touchante d'humilité *, n'existe pas en droit ; elle n'est pas comptée dans les dénombrements du peuple.
La Sulamite du Cantique est bien plutôt la fille de Syrie, armée des sept Esprits, pour envahir, troubler, tenter, enivrer l'homme, en faire un faible enfant. Et c'est tout le sens du Cantique, sens qui en ressort fortement dès qu'on écarte les surcharges grossières dont on Ta obscurci.
Les Juifs, ayant eu la très-bizarre idée de chanter au saint jour ce chant luxurieux, ont cru le sanctifier en supposant d'abord que c'est un chant de noces honnêtes et légitimes. Puis de noces royales, ce qui purifie tout. Puis les noces bénies du saint roi Salomon. De là des ornements grotesques, les cinquante hommes forts autour du lit, etc. Puis du luxe, de l'or. Saint métal I Au moment où l'amante
la femme, la fait bien plus passive, une femelle domptée qui subit le plaisir. La mutualité en disparaît. Pour les circoncis (moins sensibles que les incirconcis (Y le chirurgien Savaresi, Peste d'Ég , 57), il est lent et indéfini, solitaire dans l'union même, comme une longue rêverie mystique où Ton ne voit que sa pensée. — Lorsque l'amant du Cantique dit à l'amante qu'elle a « le nez fier comme la tour du Liban, t> cela veut dire qu'elle est vierge, n'a pas reçu l'anneau au nez, n'est pas soumise encore à l'humilité conjugale.
* Le Juif dit au matin : « Merci, Seigneur, de ne m'avoir fait femme. » Et la Juive : « Merci, Seigneur, de m'avoir faite, comme tu as voulu. »
ne dispute rien, livre tout, l'amant qui admire et adore, dit platement : «C'est beau comme les œuvres des orfèvres. » (C. VII, V. 1.)
Additions misérables, mais qu'il est aisé d'écarter. Le livre dégagé reste admirable de sa beauté locale, toute syrienne, brûlant d'amour physique, fort mal édifiant, plein d'un souffle morbide, d'une certaine fièvre, comme d'un vent d'automne, mortel et délicieux.
L'histoire n'est pas obscure, comme on a tâché de la faire. Elle est trop claire en vérité.
C'est le printemps, le moment où en Syrie (en Grèce et partout) on faisait une fête d'ouvrir et goûter les vins de la dernière vendange. C'est le moment où le sang rouge d'Adonis coulait à Byblos avec les sables du torrent, torrent d'amour luimême, de plaisir éperdu, de pleurs. Un beau jeune homme (fils d'un émir, je pense), fort jeune, il est encore «d'ivoire» (eburneus), blanc, délicat, est venu aux celliers qui sont creusés dans la montagne près de la ville, pour ouvrir et goûter le vin. Sur son passage il voit une belle fille, brune, richement dorée du soleil d'orient, qui près de là garde sa ugne. Il l'invite à venir, à entrer, à goûter. Elle est fort ignorante. Ce mignon à la voix si douce lui semble une fille, une jeune sœur. Elle obéit, le suit, et je ne sais ce qu'il lui fait boire, mais el]$
LE MONDE FEMME. Stt
sort palpitante. Elle dit : « Encore ! et baise-moi d'un baiser de ta bouche!... Te toucher1, c'est plus doux que le vin que tu m'as fait boire... Quelle suave odeur vient de toil je te suivrais à ton parfum. »
L'admiration de l'innocente, c'est le sein si blanc du féminin jeune homme (ubera), « ivoire nuancé de saphir. » (Venter ejus eburneus, distinctus saphir is, v, 14.) Elle se compare et rougit, s'excuse de ne pas être blanche. « Si je suis brune, le soleil en est cause. Mes frères qui me font la guerre m'ont fait garder cette vigne... Et voilà que ma vigne à moi, je n'ai su la garder... »
Je vois d'ici son triste et fin sourire. Nulle plainte. Mais je devine : son petit cœur est inquiet. Si ses frères sont ses maîtres, c'est qu'elle est orpheline. Ne sera-t-elle pas maltraitée? J'en ai peur. Elle aussi. Elle a l'air de sentir que maintenant c'est lui qui doit la protéger. Elle se serre à lui, et elle ne.veut pas le quitter. « Dis-moi, toi que j'aime
1 Toucher ton sein, « Ubera tua meliora sunt vino. » Personne n'a compris cela. Il faut songer qu'on est au pays d'Adonis où l'enfant et le jeune homme sont plus féminins que la femme. Dans les molles et chaudes contrées, la femme est le vrai mâle (ex. à Lima, etc. V. Ulloa). Ici, la belle et puissante fille des champs ?oit cette fine créature de classe supérieure comme un objet de volupté. « Je plaignis Bajazet, je lui peignis ses charmes, * (Racine.)
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tant, de quel côté sont tes tentes (elle croit dans sa simplicité qu'il conduit ses troupeaux lui-même)? Dis-moi, où couches-tu au repos de midi?... » Et, comme il se tait, elle ajoute avec une gentille menace pour le rendre jaloux : « Que je n'aille pas rae tromper et m'en aller égarée vers les tentes de tes compagnons. » Mais elle n'en peut rien tirer. Il la paie de flatteries, de tendresses et lui promet de beaux colliers.
Elle est une pauvre fille. Lui riche. Manifestement il a peur qu'elle ne s'attache ainsi à lui. Est-il en âge d'épouser? N'aimerait-il pas mieux oublier? On ne peut le dire.
« Voilà une histoire bien commune. » Mais la suite rie l'est pas du tout. Une charmante et terrible puissance se révèle en cette fille. Elle est enlevée, transformée par l'amour et la passion. Les sept Esprits y sont, comme dans la Sarah de Tobie, la Madeleine qui d'un mot fit un monde. La force de celle-ci, c'est de n'en avoir pas, de suivre éperdument l'orage, de ne rien dérober, de dire : « Je meurs d'amour, » de dire... ce que femme ne dit jamais. Dès lors le petit poème, comme la trombe ailée des démons, se précipite, emporte tout.
L'aimé vient, revient malgré lui... En vain, il échappe, il élude. Même un moment (l'impie!) il
rit de la pauvre petite, il se vante avec ses amis *. Il a beau faire. Il est conquis. La merveille, c'est * que réellement en sept nuits, elle a grandi de façon surnaturelle. Elle est noble et fière, elle est reine; il est étonné d'elle; il en a presque peur, tant elle est imposante et belle! Bref, c'est sa dame de maison.
On sait ce chant par cœur, la belle scène où elle est gisante, malade, oh! si malade, et s'évanouissant, soignée par ses amies, — la nuit, orageuse et terrible, où toute prête et parfumée elle l'attend, l'entend, croit le sentir, tressaille... Malheur! il est parti I Elle court la ville ténébreuse, rencontre des soldats, est battue, est blessée. Il a bon cœur, il est touché, revient, apporte des bijoux, des chaussures et de beaux habits. Là, il est ébloui d'elle, il ne rit plus, il se prosterne \
1 II en parle vraiment avec une outrageuse légèreté, et déjà avec l'insolence de la satiété : « Mangez et buvez, mes amis I J'ai fait ma récolte complète, cueilli ma myrrhe et mes parfums, bu mon vin et bu mon lait... J'ai mangé si bien tout mon miel que j'en ai mangé le rayon. » — Ignorant! Mais tout reste encore; tout reste, le plus délicieux.. . Du reste, il a beau dire, faire le fier. Une invincible attraction est sur lui, le ramène. 11 vient, revient la nuit, ne veut pas qu'on l'éveille. Il est ému, il est tremblant, quand, après de vaines caresses, elle devient tout à coup si sombre : t Ne me regarde pas ainsi! Tu es une armée en bataille. C'est déjà ce qui m'a fait fuir... Tu semblés venir du désert, des lion» et des léopards! .. Sœur! amie! pour blesser mon cœur, il su f tirait d'un doux regard, du moindre de tes 1 eaux cheveux. »
f Gisante encore, languissante, ayant perdu ses vêlements dans
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Ce moment tranche tout. « Partons, dit-elle, allons (et le dernier chapitre montre très-bien qu'elle va s'établir chez lui) . Yivons dans les campagnes ! Quel bonheur de voir le matin la fleur de la vigne et des fruits... Ah! les miens seront tout à toi. » (Dabo tibi ubera.)
Le soir est venu. Us arrivent dans la campagne solitaire. Elle dit amoureusement : « Je sens la mandragore » (qui rend les femmes fécondes). Tendre insinuation qui, ce semble, n'est pas perdue. Le lendemain matin, en la voyant tout autre, et déjà mère peut-être, comme transfigurée de je ne sais quelle grâce solennelle, il s'écrie orgueilleux avec l'emphase d'Orient : « Oh! quelle est
cette nuit si cruelle, ou ne pouvant les supporter dansi la lourde chaleur du soir, elle attend, elle est à lui. Il est saisi de pitié, de tendresse et d'admiration. Il énumère ses charmes, décrit en avare son trésor. Si abandonnée, si soumise, elle n'en est pas moins digne et elle inspire tout respect II met à ses jolis pieds nus, d'élégantes et riches chaussures. Elle marche, c'est une fille de prince [fiXia princtpis). « 0 ma belle 1 que tu es noble! que tu es reine dans l'amour! Tes cheveux sont la pourpre sombre qui consacre le front des rois ! Ta tête est comme le Carmel! Ton nez est fier comme la tour qui, d'un promontoire do Liban, regarde et brave Damas!... Ta gorge est la grappe pleine de nos riches raisins de Judée... Ta taille est celle du palmier... Oh 1 oui, j'irai sur mon palmier, et je cueillerai mes fruits, et ton sein sera ma vendange l »— Ce mot tombe comme une étincelle. Elle se jette à son cou, elle s'écrie ; « Douce parole 1 C'est comme un vin délicieux qu'on savoure, qu'on passe et repasse entre les lèvres et les dents... Partons donc. * (On voit la suite dans mon texte.)
celle-ci, molle et voluptueuse, qui monte du désert appuyée sur son bien aimé? »
Tout cela c'est nature, c'est le sang du midi, c'est ce climat d'amour. Seulement, je l'avoue, on ne peut pas le lire sans avoir la tête pesante. — J'aime mieux l'amour pur de Rama, de Sita, la scène où la sainte montagne, vierge autant que ses neiges, versait sur eux la pluie de fleurs I... — Ici il y a trop de parfums, d'aromates acres et forts, et de vins médicamentés. Je ne sais si la Sulamite a, comme Esther, passé « six mois dans l'huile et six mois dans la myrrhe, » mais l'huile parfumée qui nage dans la coupe d'amour fait qu'on hésite à boire. De verset en verset, la myrrhe, toujours la myrrhe, le parfum des embaumements. Il y en a au moins pour trois morts. Le nard, la noire racine indienne (de valériane, herbe aux chats), d'effet si puissant sur les nerfs. La cinnamone et je ne sais combien d'aromates de toutes sortes, depuis l'odeur fade du lis jusqu'à l'amer et brûlant aloès, qui lance tous les dix ans sa fleur1. Mais l'amour n'a-t-il pas assez de son ivresse, sans recourir à ces drogues étranges, propres à brouiller le sens, pervertir la volupté même? Tous deux
1 En quatre pages, il y a sept fois le mot myrrhe, dix-sept fois ceux d'encens et autres parfums, plusieurs peu agréables, le purgatif aloês, etc. Bref, une complète pharmacie.
s'aspireni, s'odorent, ne se distinguent pins des parfums. « Je te suivrais, dit-elle, à ta suave odeur. » Et lui, languissamment, il dit tout au complet les exquises senteurs, divines émanations, qui lui viennent de l'objet aimé (emissiones tu$ paradisus, etc.).
Tout cela malsain, maladif. La tête se prend fort. Et voilà que cette ignorante, cette vierge d'hier, en présence du jeune endormi, a tout à coup des idées diaboliques. Est-ce sa faute? ou celle de sa race? Innocemment impure, elle a du sang de Loth et de Myrrha. « Oh! que n'es-tu mon frère! » etc. Elle a l'air de gémir de ne pas pécher davantage. Bien plus, comme ultima ratio, plusieurs fois, elle emploie un surprenant appel, touche hardiment aux plus saints souvenirs (C'est la chambre où ma mère... Voici l'arbre où ta mère... etc. 4). Impureté suprême, et qui sent le sépulcre.
Ce mot dit au matin de la dernière nuit est le
C'est bien plus fort que Cham montrant l'ivresse de Noé. Il y a là du vieux génie des mages et de l'impiété de Babel. Le principal passage est au matin qui suit la septième nuit, la longue nuit où il Ta eue chez lui, dans sa campagne solitaire. L'amour est bien calmé. Mais elle tourne comme une panthère: t Quis înihi det te fratrem sugentem ubera matris meae... Apprehemdam, ducam... Docebis...» — Puis: t Voici le grenadier sous lequel... Ibi corrupta est mater tua, ibi violata est genitrix tua. v Cap. toi, v. 1, 2, 5.
consummatum. Il est suivi de la formule décisive qui finira tout, et qu'on pourrait traduire : A la vie! à la mort !
« Mets-moi sur ton cœur comme un sceau. L'amour est fort comme la mort... » c'est-à-dire irrévocable. Il la prend, il la serre, et la voilà épouse. Il voudrait avoir tout, la mer et ses trésors, pour les donner. Du moins, il lui donne ses biens, ne veut rien avoir qu'avec elle (omnem substantiam) l.
Elle est tendre, mais quelle est fine!... Elle songe à sa famille. « Nous avons une petite sœur qui n'a pas de mamelles encore. Qu'en ferons-nous quand viendra l'âge où on pourra lui parler? » Elle se souvient très-bien des deux sœurs, femmes de Jacob, de Lia et Rachel. Quand viendra la seconde femme, comme il arrive en Orient, elle aime mieux la donner elle-même, prendre l'enfant qui lui sera docile, faire le bonheur de la petite pour qui elle est mère plus que sœur. Il sourit, il comprend, et (sous forme délicate, orientale) promet ce qu'elle veut.
A quel point donc celle-ci est-elle maîtresse, épouse, et sûre de la situation ! « Je me sens forte comme un mur qui défendrait une ville. Mes ma-
1 Personne n'a compris. Mais plusieurs ont trouvé mieux que le texte. M. Dargaud dit ici avec une charmante délicatesse que n'a pas ce texte si matériel : « L'homme donnera sa vie pour l'amour, et il croira n'avoir rien donné. »
melles ont gonflé, monté, comme une tour, quand j'ai trouvé ma paix en toi I »
Cependant on entend du bruit. Ses jeunes amis l'ont découvert, ils viennent le chercher, ils l'appellent. Mais elle peut lui donner congé. Tout est fait. Qu'il aille et s'amuse : « Va, mon doux faon de biche, aux monts parfumés... Fuis, gazelle! »
L'explication que je donne est prise non dans les nuages de la vague fantaisie, mais dans le texte, suivi, serré de près, ramené au vrai caractère local : sensualité de Syrie, et par moments âpreté Juive. C'est à Salomon même, à sa vaste expérience de la femme que j'ai demandé de ru'interpréter le Cantique. J'entends ici par Salomon les livres qu'on lui attribue, les Proverbes, YEcciésiaste, etc. Ces livres, amers parfois pour la femme (surtout Syrienne), n'en caractérisent pas moins avec force son mystère, qui se traduit d'un mol : Magie des Sept Démons.
Et ce n'est pas seulement dans la femme de plaisir, la Dalila, la Madeleine, ni dans celles d'intrigue et d'audace, Hérodiade ou Jézabel, c'est aussi dans la vierge même, la jeune Sarah de Tobie.
Sept démons dans cette innocente. Tous amou-
reux, jaloux, dominant tour à tour. Tous, d'Astaroth à Bélial, et d'Adonis à Bçlphégor, tous s'agitent et se la disputent.
Les Sept dieux de Syrie (poissons-serpentscolombes, ou arbres enchantés) sont « nés du dieu Désir. » C'est lui qui doue celle-ci. Quand elle sort du cellier rougissante, et dit : « Encore! » une iris est sur elle... Est-ce l'éclair arabe de Jéricho, de la fille aux yeux sombres? Est-ce la mollesse mourante des pleureuses de Byblos? Est-ce l'énigme bizarre, voluptueuse, que porte encore la Juive orientale, qu'on voudrait deviner ?
Tout cela y est, mais bien plus, ce qui sera la Tentation elle-même, l'humble aveu de la femme, qui l'abaisse, mais la rend si forte. La magicienne éperdue de Théocrite ou de Virgile qui fond comme au feu du brasier, qui par l'effort désespéré rappelle un absent trop aimé, garde plus de noblesse et aussi trouble moins que la malade du Cantiquei défaillante parmi ses amies et qui dit sans détour : « J'en meurs. »
Elle unit les deux caractères de celle qui* entre toutes, doit opérer la Chute : elle a de l'Ange et de la Bête. Elle est reine, et elle est esclave, soumise et brûlant d'obéir. C'est par là qu'elle règne, qu'elle est irrésistible.
Elle a la force enveloppante. Salomon le dit à merveille, lui qui l'avait tant éprouvé. » Elle est comme le rêt du chasseur. Elle est le filet du pêcheur» (Eccl., vu, 27). — Trois choses sont insatiables, et une quatrième encore qui ne dit jamais assez : « L'enfer, le feu et la femme, la lerre qui boit altérée. » (Prov., xxx, 16.)
La merveille dans le Cantique, c'est qu'au moment où elle semble abandonnée à la nature, où la douce femelle Syrienne parait égarée dans le rêve, — la parfaite lucidité Juive subsiste, timidement se révèle. Si jeune, comme elle sait déjà le cours de la vie d'Orient et la brièveté de l'amour !
Cela s'accorde tout à fait avec ce que les Proverbes de Salomon disent ailleurs de l'esprit avisé, habile, de la dame de maison, de son aptitude aux affaires. Elle augmente la fortune, fait, fait faire des tissus, les vend. Du fruit de ses mains, elle acquiert, achète une vigne, elle devient propriétaire, et elle s'habille de pourpre. Mais tout cela, sans nuire aux intérêts de son mari, — un bonhomme, ancien de la ville, qu'elle dirige en ses jugements.
Salomon qui eut sept cents femmes, et fut, dit-on, terriblement asservi, gouverné par elles, ne leur a pas pardonné, a J'ai trouvé, dit-il, que la femme est plus amère que la mort. » Il conseille au mari
ce que sans doute il fait lui-même1; c'est, quand elle est insupportable, de se réfugier dans un coin, de fuir sur la terrasse au plus haut de la maison. (Prov., xxv, 24.)
De plus en plus, selon l'avis du sage roi, le Juif est sur sa terrasse, loin, très-loin de sa femme, occupé ou de faire ses comptes, ou de nombrer les mots, les lettres de la Bible. Dans sa vie tremblante, inquiète, il craint la fécondité, suit le conseil de Y Ecclésiastique : « Je le souhaite peu d'enfants. » La Sagesse, pour rassurer tout à fait sa conscience, lui dit « que même l'eunuque peut être béni de Dieu . »
Ajoutez un fait général alors, l'affaiblissement. Dans les malheurs incalculables, les révolutions
1 II semble que pendant que le Sage étudiait la Création, du cèdre jusqu'à Thysope, ses reines, Syriennes lascives, ou Arabes et du sang de feu (comme la reine de Saba), changeaient les dieux, faisaient des temples, bref imposaient à ce grand roi la honte du culte baalique qui met l'homme aux pieds de la femme. Ce qu'un conte de moyen âge nous dit d'Aristote amoureux (qu'une belle le dompte, le monte et fait de ce savant un àne) est peu en comparaison du rite singulier de Syrie qui s'est conservé chez les Druses. La femme (toute femme et de tout âge) assise royalement au temple, exige de l'homme prosterné comme un aveu de son néant, hommage obscène, humîlant, à la puissance qu'on dit fa:ble et qui cependant participe àlinfatigabililé de la nature. — «Ce sont les femmes même de Syrie qui ont introduit ce rite, » Sacy, Journal Asiatique, mifX, 541.
imprévues, continuelles, qui suivent Alexandre, le cœur et la force baissèrent. Plus d'hommes. Tout peuple perd le nerf des mâles.
Yico a dit ce mot profond : « Dans le langage antique, qui dit vaincu, dit femme. » Sésostris, gravant ses victoires, donne au vaincu le sexe de l'épouse. Comme une épousée d'Orient, le captif a l'anneau à la lèvre, au nez, à l'oreille, pour être mené où l'on veut. Des peuples entiers sont traînés, des troupeaux d'enfants et de femmes. De main en main, de maître en maître, ils passent, avec leurs dieux d'Asie, leurs rites voluptueux et sombres.
Une chose, à ce moment trouble, apparaît toute nouvelle, d'infinie portée, — leRoman.
L'histoire, même sérieuse, des Juifs, portait sur un fond romanesque, — le miracle arbitraire, où Dieu se plaît à choisir dans le moindre, dans l'indigne même, un Sauveur, libérateur, vengeur du peuple. Dans la Captivité, la banque ou l'intrigue de cour, les fortunes subites, lancèrent les imaginations au champ de l'imprévu. Les très-beaux romans historiques de Joseph, Rulh, Tobie, Esther, Daniel, et bien d'au très parurent1. Toujours sur deux
1 Les anachronismes y sont monstrueux, comme si on mettait au même temps saint Louis et Louis XIV. V. de Wette, etc.
données : C'est lebon exilé qui, par l'explication des songes et l'habileté financière, devient ministre ou favori, —ou bien la femme aimée de Dieu arrive à un grand mariage, à la gloire, séduit l'ennemi, et (chose étonnante, contraire aux idées Mosaïques) est le Sauveur du peuple. Pour Moïse, elle était impure, dangereuse, avait fait la Chute. Mais c'est justement la prise imprévue que saisit le roman1. Dieu fait de la femme un piège, se sert de sa séduction, par elle opère la Chute de celui qu'il a condamné.
L'amour est une loterie, la Grâce est une loterie. Voilà l'essence du roman. Il est le contraire de l'histoire, non-seulement parce qu'il subordonne les grands intérêts collectifs à une destinée individuelle, mais parce qu'il n'aime pas les voies de cette préparation difficile qui dans l'histoire produit les choses. Il se plaît davantage à nous montrer les coups de dés que parfois le hasard amène, à nous flatter de ridée que l'impossible souvent devient possible. Par cet espoir, le plaisir, l'intérêt, il gagne son lecteur, gâté dès le début, et qui le
1 Monsieur, qu'est-ce que le roman? — Madame, c'est ce qu'en ce moment vous avez dans l'esprit. Car comme vous ne vous souciez ni de patrie, ni de science, ni même de religion, vous couvez ce que Sterne appelle un dada et que j'appelle : une jolie petite poupée. — Nous avons un fade roman. Pourquoi? Parce que nous n'avons pas une grande poésie.
suit ensuite avidement, à ce point qu'il le tiendrait quilte de talent, d'adresse môme. L'esprit chimérique se trouve intéressé dans l'affaire, il veut qu'elle réussisse.
\ Ces romans Juifs sont sensuels, même le plus ad-
\ mirable, Ruth, si finement conduit, irréprochablement lubrique1. Ils sont dévots, ils sont courbés et comme prosternés sous la crainte (crainte de Dieu, crainte du Roi), mais ils ne déguisent rien du ma-
■ nége par lequel la femme est habilement mise en avant, exploitée. Judith dit expressément que le grand prêtre l'envoie à la tente d'Holopherne*. Dans Esther, on dit comment l'adroit Mardochée se
; faufile près des eunuques pour faire présenter,
! proférer sa nièce.
Le beau roman d'Esther est profondément historique, d'immense instruction. Ce n'est pas seulement à Suse ou Babylone que la captivité conduit la belle et onctueuse fille. Elle entrera partout. Esther, par les mille aventures de l'esclavage, voyage aussi dans l'Occident, et les mille sœurs d'Esther. Si les Asiatiques cherchaient, volaient
1 C'est un pastiche habile des temps antiques. La langue n'indique rien de très-ancien (de Wette). Cela dut êfre fait contre Esdras, qui chassait les femmes étrangères.
1 Saint Jérôme n'est pas scrupuleux. Il supprime bravement ce verset.
des Grecques, filles superbes du Péloponèse, riches de sein, de jeunes voix puissantes, belles chanteuses, qui les amusaient, — les Occidentaux, au contraire, voulaient les Syriennes, les Gréco-Phéniciennes de Chypre 4, d'Ionie, des Cyclades, de ces nids de colombes, fondées jadis pour Astarté. Cellesci n'avaient pas couru le. Taygète, dansé, lutté, pris les formes accomplies que l'art fit éternelles. Elles semblaient plus femmes en récompense, molles, lascives, amoureuses en naissant. Assouplie? aisément à tous les arts luxurieux, elles faisaient du plaisir une dévotion, de la honte un office, un rite. I/intelligent marchand d'esclaves, l'homme d'Ephèse ou de Cappadoce, plus tard les chevaliers romains qui faisaient ce commerce, achetaient, préféraient ces filles d'Orient, de sang voluptueux. Ils achetaient les Juives, modestes et contenues; au fond d'ardeur bizarre (s'il faut en croire le prophète) jusqu'à étonner la Syrie. Hantées du sombre Esprit qui dort sous la Mer Morte, elles priaient pour être outragées. (Ézéchiel , xvi, 53 . ) Ces rêveuses emportaient leurs rites d'impureté, de purifications, peurs et remords, désirs, fétiches.
1 Voir tfans Lamartine, Voyage, le portrait merveilleux de mademoiselle Malagamba, une Grecque de Chypre, et mêlée de Syrie. Plus loin, la femelle de Jéricho, aux yeux charmants, après et terribles.
L'esclavage, .puissant véhicule pour répandre les femipes et les dieux, menait partout ceux de Syrie. Et c'est à force d'être esclaves qu'ils devinrent les maîtres du monde. ,
La Syrienne, suivant sa destinée, de sérail en sérail et d'outrage en outrage (les Sept démons ai* dant), souvent allait très-haut. Celui qui l'avait eue petite, dédaignée, revendue, la revoyait un jour siéger épouse d'un tétrarque, d'un Romain, sous le nom qui la déguisait (Drusilla, Procla, etc.). De nom Romaine, et d'âme Juive, sentant toujours Esther, elle agissait par un charme morbide, l'odeur voluptueuse et funéraire des Adonies, les parfums d'un dieu au cercueil, par la magie du deuil qui fait dire au Romain : « Oh I que tu me plais dans les pleurs! » (Martial.)
Nombre de femmes qui portent des noms grecs venaient des temples phéniciens répandus dans les îles, et pouvaient être orientales. Les Délia, les Lesbia, de Catulle, Tibulle et Properce, ces filles des Cyclàdes que leurs amants nous peignent amoureuses et dévotes, n'ont-elles pas la même origine?
Elles étaient élevées avec soin par des maîtres avares qui en tiraient profit, cultivées et lettrées, bien plus qu'aujourd'hui ne sont nos dames du demi-monde. Elles n'étaient pas aux passants. On
les louait pour quelque temps. Elles suivaient obéissantes tel grand, tel maître temporaire, parfois aux durs voyages, aux guerres chez les barbares, comme la Lyçoris de Virgile. On voit que cette belle qui inspirait à Gallus tant d'amour et de désespoir, était un esprit délicat, capable de sentir les tendres adieux de la Muse l.
« Quand je partis, Délie consulta tous les dieux. » (Properce.)
Les dieux, à coup sûr, de Chaldée, d'Egypte, de, Syrie, les dieux de l'Orient. Elles étaient fort su-' perstitieuses. L'ennui de leur situation, le dégoût d'elles-mêmes, leur faisait désirer, chercher les purifications. Elles fuyaient volontiers leur dur métier pour se faire, dans je ne sais quelle chapelle, leur liberté à elles. La plus chère, c'était de pleurer.
1 Pauco meo Gailo, sed qux légat ipsa Lycoris! — Combien cette dixième églogue est pure, et cent fois, s'il faut le dire, plus amoureuse que le Cantique des cantiques 1 Lycoris n'eût pas eu besoin certes d'user de l'aiguillon impur, de l'acre cantharide de Loth et de Myrrha. J'en dis autant de la Délie de Properce et de Tibulle. Dans ces charmants petits poèmes de l'amour mélancolique, on oublie parfaitement qu'ils s'adressent aux infortunées qui ne disposent pas d'elles-mêmes. Des mots admirables rappellent les plus douces affections domestiques. « Quel bonheur! elle est lout! je ne suis rien chez moil » — Et encore: « La tenir tendrement! Écouter avec elle les vents déchaînés dans la nuit 1 & — Humble vœu, si touchant, plein de tendresse et d'innocence.
Sainte chapelle! ... A la lueur fumeuse des vieilles huiles dont le Chaldéen, le Juif, alimente sa lampe, Délie, sous la voûte noircie, n'est pas seule à prier. La noble et fière matrone, de costume emprunté, sous la coiffure gauloise, est près de l'humble fille. La beauté de louage, la grande dame, puissante (qui sait? la femme de César?), à elles deux, changeront le monde.
A Rome, les mœurs se rient des lois. La femme est pauvre par écrit ; en fait, elle est très -riche, elle agit et gouverne tout. Tullie, Volumnie, Cornélie, Agrippine, nous montrent assez qu'ici elles sont reines, tout comme les Marozia, les Vanozza du moyen âge.
Ce sont elles qui par deux fois minèrent Rome en dessous. Au moment où celle-ci frappait Cartilage, repoussait l'Orient, elles lui défaisaient sa victoire, introduisaient la nuit dans la ville endormie l'orgie orientale (Bacchus Sabasius), y mettaient le cheval de Troie.
Maintenant, second coup. L'orgie s'est épuisée. Mais les dieux de la mort, tous les dieux de l'Egypte arrivent. La funéraire Egypte, ennemie de la mer, s'est embarquée pour Rome, menant avec Isis son dieu mêlé, nouveau, Sérapis au boisseau sacré. Cet Osiris d'en bas, ce Pluton, à lui seul engloutit, enterre trente dieux. Il guérit, tue, ensevelit. Son
chacal Anubis, l'aboyant croquemort, est avec lui, — le bambino Horus dans les bras de sa mère, et le blême Harpocrate qui suit d'un pied boiteux. Procession bizarre, qui descend du vaisseau avec flambeaux, torches et lampes. Spectacle amusant et lugubre. Cela arriva sous Sylla qui faillit mettre tous ces dieux de la mort sur ses Tables de mort . Ils sont plus forts que lui. La femme n'a pas peur et les défend. César les maintiendra , comme ami d'Isis-Cléopâtre, Antoine aussi. Tous deux pour leur malheur. Tibère les proscrit, mais en vain. Si Rome adopta tous les dieux, pourquoi pas la Mort même, le dieu dont l'amour, dont le culte grandit, fleurit de plus en plus?
L'Egypte est encore trop vivante. On ira plus loin qu'elle dans le royaume sombre. On trouvera des ombres plus défuntes et plus mortes encore.
vu