Annales et chroniques monastiques
Comme pour toutes les villes de Flandre, c'est dans les annotations, d'abord très maig res, ensuite plus développeés, des moines des deux puissantes abbayes qu'il faut chercher les premiers renseignements narratifs concernant Gand.
66. F. van de Putte, doyen de Courtrai, qui a publié une foule de textes concernant l'histoire de Flandre, possédait un précieux manuscrit, provenant de St. Pierre et écrit d'une main du milieu du XIe siècle ; il est maintenant à la Bibliothèque Royale à Bruxelles. Ce codex, a été décrit dernièrement par Mr H. Pirenne, dans sa Note sur un MS. de V abbaye de St. Pierre à Gand, CRU. 5e s., t. V (1895), p. i32-i53.
Ce manuscrit renferme les Annales Blandinienses , VHistoria fundationis abbatiœ Si. Pétri, le Liber Tradiiionum ecclesiœ Si. Pétri. Css divers livres sont continués dans leur dernière partie par diverses mains du XIe au XIIIe siècle. En outre le manuscrit contient deux autres écrits.
F. van de Putte a publié tout cela sous le nom d'Annales abbatiœ Si. Pétri Blandiniensis , Gand, 1842, in-40; mais comme la plupart de ses productions, cette édition est fort défectueuse ; VHistoria Fundationis y occupe les pp. 65 69, et le Liber Tradiiionum, les pp. 69-1 52.
Cette partie du Ms. qui contient VHistoria Fundationis avec le commencement du Liber Tradiiionum avait été copiée d'un plus ancien codex de Blandin, écrit au Xe siècle, dont F. van de Putte possédait un seul cahier, contenant la fin de VHistoria Fundatonis et le commencement du Liber Censualis sive Tradiiionum ; ce fragment, il Ta publié dans les Annales de la Socté d'Emulation de Bruges (1841), ies.,t. III, p. 200 et suiv.
C'est d'après ces données que O. Holder-Egger a donné une nouvelle édition de la Fundatio monasterii Blandiniensis, MGH, t. XV2, p. 621 624. Mr H. Pi renne, dans sa Note susdite, CRH (1895), p. i32-i53, a apporté de nombreuses corrections au Liber Traditionum. Une nouvelle édition du Liber Traditionum, confiée à Mr Arnold Fayen par la Commission locale des Archives, vient de paraître, Gand, 1906, in-8.
L'auteur de la Fundatio est sans contredit le même qui a écrit la première partie du Liber Traditionum ; il poursuit la narration jusqu'à l'abbé Einhart, mais néglige d'indiquer l'époque à laquelle il écrit. Comme l'écrivain emploie, outre les Vies de St. Amand et celle de St. Bavon, égale-
ment la Vita posterior Si. Wandregisili, il est certain qu'il écrivit peu après 945 ; de plus, il a consulté des chartes de Blandin et peut être quelques notations domestiques, d'où il a tiré des renseignements précieux sur les abbés du VIIe et VIIIe siècles.
N'oublions pas de mentionner que l'auteur emploie déjà les deux fausses bulles pour St. Pierre des papes Martin I et Nicolas I, et que, pour établir l'antériorité de Blandin sur St. Bavon, il recule la fondation de son monastère à l'an 610.
C'est à cette source ainsi qu'au Liber Traditionum qu'ont puisé les Annales Blandinienses .
67. L'auteur des Annales Blandinienses (1-1292) écrivit peu avant 1060 ; c'est â cette date que s'arrête la première main du manuscrit. Outre VHistoria Fundationis, dont il a soigneusement repris les fautes de chronologie, le moine de St. Pierre a puisé à des Annales domestiques plus anciennes, du Xe siècle, reposant sur les Annales Sithienses, et aux Annales Si. Amandi brevissimi. Diverses mains y ont ajouté des notes jusqu'en 1292. Depuis l'édition des Annales Si. Pétri de Van de Putte, p. i-23, un meilleur texte a été publié par l'illustre Bethmann, MGH, t. V, p. 20-34. Mr H- Prenne a présenté quelques corrections au texte de Bethmann, CRH, 5e s., t. V, 1895, p. n3. On trouvera dans les Annales de fort utiles détails sur les événements politiques de Gand.
68, Dans ses Annales abbatice Si. Pétri, F. Van de Putte a publié également une compilation sans valeur de la fin du XVe siècle (p. 32-64). Dans le prologue de ce ChroniconSi. Pétri Blandiniensis (p. 32), le rédacteur anonyme déclare qu'il se proposait de pousser son ouvrage jusqu'à
l'année 1497, et que ce fut à la demande de Jacques van den Driessche, le savant prieur des Guillelmites de Bruges et célèbre protecteur des lettres, qu'il entreprit de l'écrire ; soit découragement, soit décès de l'auteur, l'entreprise ne fut pas terminée et le Chronicon s'arrête à Tannée
69. A cela s'est bornée l'historiographie de St. Pierre. Celle de St. Bavon est plus copieuse ; mais elle est si viciée par les falsifications et d'ailleurs de date tellement postérieure que, jusqu'aux études du célèbre Holder Egger, elle n'a fait qu'infecter les sources de l'histoire de Gand.
Le premier en date des chroniqueurs bavoniens est Jean de Tiiielrode, moine de St. Bavon à Gand, qui assista en 1292 au concile de Compiègne, et qui vécut donc tout à la fin du XIIIe siècle. Vers 1294, il compila un Chronicon Si. Bavonis (avec continuation jusqu'en 1314), ayant pour base Martinus Polonus, Sigebertus Gemblacensis, la Légende dorée, Isidore de Séville, etc. ; puis, il emprunte à des annotations domestiques, à la bulle falsifiée d'Eugène I et d'autres chartes, au Liber Floridus de Lambert de St. Orner, aux Annales Blandinienses, aux Vies des Saints de Saint- Bavon, aux Monumenta minora Si. Bavonis, à la Flandria Gêner osa ; seuls, les actes du Concile de Compiègne (1292), les récits de la bataille de West- Capelle, et de l'origine des difficultés entre Gui de Dampierre et Philippe le Bel semblent lui appartenir en propre. Le manuscrit se termine par une vingtaine de vers sur la lutte entre les Gallois et 1er. Gantois en février 1298.
Jean de Thielrode est plein de l'esprit de mensonge
qui régnait auparavant dans son cloître ; non pas seulement parce que son ouvrage est imprégné des anciennes falsifications et des légendes hagiographiques de son couvent, mais à cause de ses audacieuses impostures. Sa chronique est d'ailleurs une arme de polémique dirigée contre les Blandiniens ; ceux-ci ayant rapporté la fondation de l'abbaye de St Pierre à l'an 610, il ne craint pas de fixer celle de St. Bavon à l'année 608. Il n'hésite pas à changer les chap. 8 et 9 des Annales Blandinienses dans l'intérêt de son monastère. Effronté menteur, il ne craint pas d'attribuer audacieusement à St. Bavon, ce que V Adventus Si. Wandregiseli attribue à St. Pierre ! N'oublions pas enfin que c'est lui qui a lancé l'histoire de la Fosse Ottonienne.
L'ouvrage, très mal écrit, est décousu et incohérent.
Jean de Thielrode a été employé par les rédacteurs des
Annales S.Bavonis, du Chronicon S. Bavonis par un anonyme, et du Chronicon Si. Pétri Blandiniensis, dont nous avons parlé plus haut.
Aug. Van Lokeren, quiestimalt fort Jean deThielrode, a publié le Chronicon Si. Bavonis, avec force notesaujourd'hui sans valeur, Gand, i835, in-8° (1). Johann Heller, quia analysé le Chronicon, en a donné une excellente édition, MGH, t. XXV, p. 557-584.
Consulté sans cesse par nos historiens locaux, sans
(') Olivier de Langhe, moine de St. Bavon, à la fin de XVe siècle, est l'auteur d'une fort succincte compilation relative à son abbaye ; elle est publiée en appendice par A. Van Lokeren ; cf Biographie Nationale, t. V, col. 321-323.
défiance vis à vis de l'imposture, l'ouvrage de Thielrode a été ramené à sa juste valeur par l'éditeur Joh. Heller, et par O. Holder-Egger, qui l'appelle « l'une des plus misérables compilations dont l'historiographie médiévale fasse mention » (Zu den Heiligeugeschichten, p. 65g). Alph. Wauters, Le Château impérial de Gand, Bullet. de l'Acad. de Belgique, 3e s., t. XI (1886), p. i65 et suiv., et A. de Vlaminck, Les Origines de Gand, Mém. couronnés de l'Acad. de Belgique (1891), p. 69-71, ont montré que le récit de Thielrode est sans cesse contredit par les documents authentiques. Mr Aug. Havenith, qui ignore ces travaux, croit pouvoir expliquer Thielrode, à la lettre, dans son livre : Quelques passages de la Chronique de St. Bavon de Jean van Thielrode, Gand, 1902, in-12. ,
70. Vers i338, un moine anonyme de St. Bavon rédigea, d' après les Légendes hagiographiques et Jean de Thielrode, des Annales Si. Bavonis, que l'on a cru longtemps de grande importance. Beaucoup de dates sont erronées et toutes les données fauses de Thielrode reprises ; deux ou plusieurs autres moines les continuèrent jusqu'en i35o.
Ces Annales furent publiées par Pertz, MGH, t. II, p. i85 191 ; l'édition a été reprise par J.-J. de Smet, Corpus Chronicorum Flandriœ, t. I, p. 439-451.
71. Au moyen d'extraits de ces Annales, avec peu d'ajoutés, et de notes empruntées à Jean de Thielrode et à la Généalogie des Comtes de Flandre de Lambert de St. Orner, un moine du milieu du XVe siècle fit une compilation sans importance, intitulée De exordio civitatis Gandensis (als 47- 1345), publiée par F. Van de Putte, Annales abbatiœ Si. Pétri, pp. 161-177. J. Heller, qui ignorait l'impression de
Van de Putte (*), en a publié quelques notes comme deuxième partie des Notœ Gandavenses, MGH, t. XXV, p. 58;.
72. Longtemps on a cru que la compilation anonyme appelée Chronicon Si. Bavonis (ais i-ii52) datait du XIIe siècle.
En réalité, c'est une élucrubation de la fin du XVe siècle, affectant la forme d'une chronique universelle, basée sur Sigebert de Gembloux et continuations, et empruntée pour le reste à Thielrode, aux Annales Si. Bavonis, aux Annales Blandiniejises, à la Chronique d'Adrien de But et à Trithemius. Nous avons proposé, Essai d'une Analyse des Sources de Jacques de Meyere (Gand, 1906), p. 42, de l'attribuer à Jacques Van den Driessche, qui incita le moine anonyme de St. Pierre à rédiger son Chronicon [plus haut n° 68] et Adrien de But (t 1488) à composer son Chronicon abbatiœ de Dunis.
Le Chronicon Si. Bavonis a été publié par J.-J. de S m et, Corpus Chronicorum Flandriœ, t. I, p. 455-588 ; cf. Préface, ibid., p. XXXIII-XXXIV, et Warnkœnig, CRH, ie s., t. I, p. 75-78.
73. A ces productions monastiques, on peut ajouter deux Lettres d'abbés de St. Bavon, qui jettent un nouveau jour sur la querelle des reliques entre les deux grandes abbayes gantoises.
L'abbé Othelbold, dans son Epistola ad Otgivani comitissam (1019-1024), se plaint à l'épouse de Baudouin IV le Barbu de la pauvreté de son monastère, qui n'a pas été favorisé, comme l'abbaye concurrente de St.
(') La remarque est de O. Holder-Egger, Zu den Heiligengeschichten, p. 65g, n. 2.
Pierre, par le comte Arnould le Grand, et fait ensuite à la princesse rénumération des reliques de son établissement ; la lettre est publiée dans Neues Archiv, t. VIII, p. 370.
lu'Epistola Otwini Si. Bavonis (98 3 998) ad Adalwinum Blandiniensem (983-995), dans Nettes Archiv, t. X, p. 374, nous révèle que la lutte pour la priorité entre les deux abbayes durait déjà du temps où elles étaient encore régies par un même abbé ; que déjà avant 980, les deux monastères avaient conclu un arrangement à ce sujet, mais qu'immédiatement après la séparation des abbayes, ceux de St. Pierre avaient rompu le pacte en prétendant que Blandin était situé dans le Castrum Gandavum ; Otwin proteste vivement auprès de son collègue de St. Pierre contre cette allégation mensongère.