SOURCES NARRATIVES
L'histoire de Gand est si intimement liée à l'histoire de la Flandre, qu'on ne saurait étudier ses sources sans examiner les sources de ce*:te dernière. Citons donc, en tout premier lieu, l'excellent article de Mr H. Pirenne, trop succinct malheureusement, sur Les Sources de V Histoire de Flandre au Moyen- Age, ASG, t. I, 1895, p. 1-8.
A défaut d'une Historiographie de la Flandre, qui ne tardera d'ailleurs pas à voir le jour, nous recourrons tout le temps aux historiographies allemandes et françaises, qui traitent sommairement des sources de l'histoire flamande, donc gantoise. C'est d'abord W. Wattenbach's Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter bis zur Mitte des XIIIe" Jahrhunderts, 6e édit. , Berlin, 1893-94, 2 vol. in-8° ; le premier volume d'une 7e édition, vient de paraître en
La suite de cet ouvrage, l'Historiographie allemande du XIIIe au XVe siècle, par Ott. LoRENzr^tant insuffisante pour notre histoire, nous nous dispenserons de l'employer (Cf. V. Fris, Les Idées politiques d'Olivier van Dixmude, dans Bulletins de V Académie royale de Belgique, Bruxelles, 190 1).
Un ouvrage de tout premier ordre, c'est l'œuvre récente de feu A. Molinier, Les Sources de V Histoire de France, Paris, 1 901-1905, 5 vol. in-120 ; nous la consulterons sans cesse et y renvoyons le lecteur pour plus de détails. Mr A. Hauser vient de publier le premier volume de la continuation pour la période 1494- 1610, Depuis les Guerres d'Italie, Paris, 1906, 12°.
i . Vies des Saints et autres écrits hagiographiques.
Jacques de Meyere de Bailleul (f i552), le premier historien de la Flandre, s'était aperçu, dès le milieu du XVIe siècle, quand il se mit à rédiger ses Rerum Flandricarum tomi decem ( 1 5 3 i ) et son Compendinm Chronicorum Flandriœ ( 1 538), de l'extrême importance des productions hagiographiques pour la connaissance des origines Flamandes. Et en effet, ne sont- ce pas les hardis missionnaires chrétiens qui, en portant l'Evangile aux populations païennes du littoral de la mer du Nord et du bassin de l'Escaut, découvrirent les Francs et les Frisons, et les mirent en contact avec la civilisation Gallo-romaine qu'avaient embrassée les rois Mérovingiens ?
C'est avec les biographies de St. Amand et de St. Bavon que commence l'histoire du lieu de Gand.
48. La Vita Si. Amandi a été publiée par Mabillon, AA. SS. Benedict., (1669), t. IV, p. 62 suiv.; par Ghesquière, AA, SS. Belgii (ij8j), t. IV, p. ig3 et suiv., et par Henschenius, AA. SS. Boll. (i658), febr. I, p. 848- 854. Elle fut écrite peu de temps après la mort du saint évêque par son disciple Baudemond, moine d'Elnone ; c'est une des rares biographies de saints mérovingiens qui soit vraiment contemporaine. L'écrit du moine de St. Amandles Eaux servit de canevas à toutes les légendes subséquentes du vaillant missionnaire, telles que la Vita en vers de Milon d'Elnone du milieu du IXe siècle (publiée dans Traube, MGH, Poetœ latini, t. III, p. 56i-6io), et les Vita en prose de H ériger, abbé de Lobbes, au Xe siècle et de Philippe, abbé de l'Aumône, au XIIe siècle, in AA. SS. Boll., feb. I, p. 857-872.
C'est probablement à Elnone-St. Amand que Baude.
mond écrivit son ouvrage, en tout cas avant 709, date de la première élévation du corps de ce saint, puisqu'il ne parle pas de cet événement mémorable ; d'ailleurs il est plus que probable que Baudemond, disciple préféré de St. Amand (f66i), était déjà mort à cette date, dans le monastère de St. Pierre à Gand, dont il était devenu abbé.
L'écrit de Baudemond est d'une incontestable originalité ; ce sont les souvenirs personnels d'un disciple fidèle et respectueux d'un maître bien-aimé. Le but de l'auteur de la Vita n'est donc pas, comme chez tant d'écrivain hagiographiques du Moyen-Age, d'édifier l'auditeur ou le lecteur, mais de communiquer à ses confrères de St. Amand ou de St. Pierre une bonne biographie du fondateur des deux monastères. La Vita, bien qu'écrite dans un latin d'une extrême barbarie, a donc une très grande valeur.
Baudemond nous raconte entr'autres comment l'Aquitain Amandus reçut du roi Ciotaire II par l'entremise de St. Achaire (') (v. 628) le titre d'évêque régionnaire, s'avança dans le pays des Francs et vint se fixer avec quelques compagnons au confluent de l'Escaut et de la Lys ; c'est là qu'il fonda vers 63 1 en l'honneur de St. Pierre une église, et bientôt après un couvent de clercs, qui fut le premier établissement catholique chez les Saliens.
La fondation de St. Pierre au Mont-Blandin a été reculée par une foule d'écrivains à l'année 618, voire même 608. Mabillon et Henschenius ont prouvé que cette date lui a été assignée sans raison au Xe siècle par les moines de St. Pierre ; on peut voir sur cette question, E. De Busscher, L'abbaye de St Pierre (2e édition, Gand, 1867),
(') Cf. J. Warichez, Les Origines de l'Eglise de Tournai, p. 62, 70, 107-
pp, i 6, 1 5 1 6 ; et surtout O. Holder-Egger, Zu den Heiligengeschichten des Genter St. Bavosklosters, dans Historische Aufsaeize dem Andenken an Gcorg Waitz gewidmet, Hanovre, 1886, p. 634 suiv.
La Bibliothèque de l'Université de Gand renferme un précieux manuscrit du IXe-Xe siècle de la Vita Si Amandi, qui a servi à tous ses éditeurs et commentateurs depuis Mabillon jusqu'aux rédacteurs de V Histoire Littéraire de la France, et qui a été fort diversement apprécié, tant au point de vue de l'âge qu'on lui assigne, que de sa valeur intrinsèque ; on trouvera sur ce codex des renseignements dans le Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque de Gand du Bon J. de St. Génois, pp. i59-i63, et dans l'Histoire Littéraire de la France, t. III, p. 642-643. Cf. IAG, f. 2
Le meilleur travail d'ensemble sur la conversion des Francs Saliens est celui de Alb. Hauck, Kitchengeschichte Dcutschlands (Leipzig, 1887), t. I, p . 290 et suiv. On peut aussi consulter F. Rettberg, Kirchengeschichte Deutzchlands (Gôttingen, 1846), t. I, p. 554 et suiv. ; et J. Warichez, Les Origines de V Eglise de Tournai, p. 108, 183-184.
49. Il semble bien que St. Amand avait, ici comme à Elnone, fondé deux cœnobia clericorum, en l'honneur de St. Pierre, l'un sur la colline dénommée Blandinium, l'autre à Ganda dans la plaine. La question de la simultanéité ou de l'antériorité des deux monastères a fait au Moyen-Age l'objet de longues controverses entre les deux abbayes, et ne sera peut-être jamais résolue. De Vlaminck, Origines de la ville de Gand, p. 54, pense que les deux établissements sont contemporains ; certains indices, comme le dit Mr Warichez, Les Origines de V Eglise de Tournai, p. 182, nous feraient croire que le
couvent de Blandigny a été la maison mère, et celui de Ganda, qui prit bientôt le nom de Sî\ Bavon, la filiale ; cf. Ch. Van den Haute, La formation du domaine de l'abbaye de St. Pierre, ASG, t. V (igo3), p. 145-146.
Dans tous les cas, la fondation du monastère qui prit dans la suite le nom de St. Bavon est antérieure à la conversion de ce personnage au christianisme. De ce seigneur franc, nommé d'abord Allowin et converti par St. Amand, nous possédons une Vita en prose, fort courte, publiée par Surius, Vita Sanctotum (1618), t. X. p. 4- 11 ; par Mabillon, A A. SS. ordinis Si. Benedicti (1669), t. IT, p. 396 403 ; par Perieius dans AA. SS. Boll.(ij65), Oct., t. I, p. 198 229-235 ; par Ghesquière, AA. SS. Bclgii (1784), t. II, p. 435-498 ; et en tout dernier lieu par B. Krusch, MGH, SS. Rerum Merovingicarum, t. IV, p. 534-546.
Mabillon avait cru que la Vita était du VIIe siècle, peu postérieure à la Vita Si. Amandi ; les Bollandistes et les rédacteurs de l'Histoire Littéraire de la France, t. III, p. 635, la disent antérieure au plus tôt au milieu du IXe siècle; M1* J. Demarteau, St. Bavon et son premier biographe {Bulletin de la Société historique du diocèse de Liège, t. XIII, 1901, p. 109 126) a pensé qu'elle fut composée, non à Gand, mais à Elnone, sous l'abbatiat d'Agilfred (765 784) ; Mr Kursch, qui établit à l'évidence que c'est à St. Bavon même que la Vita a été rédigée, croit pouvoir dans sa Prafatio, fixer l'époque de la rédaction dans la seconde partie du IXe siècle ; enfin, Mr L. Van der Essen, Etudes d'Hagiographie médiévale (Analectes pour servir à l'Histoire Ecclésiastique de la Belgique, t. XXXII, 1906, p. ii3-i23) a établi que la première biographie
de St. Bavon a été écrite à l'époque de Louis le Pieux, vraisemblablement du temps de l'abbatiat d'Eginhard
ci-844) (■)•
Outre les emprunts à la Vita Amandi, signalés par Mr Demarteau, Mr L. Van der Essen a indiqué d'autres emprunts aux lettres de Sulpice Sévère et aux Vitœ Patrum de Grégoire de Tours ; pour le reste l'auteur se base uniquement sur une tradition orale vieille de deux siècles.
Les Bollandistes ont également publié une Vita metrica Bavonis, écrite entre 977 et 980, AA. SS. Boll., oct., t. I, p. 243-252. O. Holder-Egger a édité dans leNeues Archiv, t. X (i885), p. 369-372, un très court poème, Carmen de S. Bavone, de la fin du Xe ou du commencement du XIe siècle. Enfin, l'abbé Thierry de St. Trond (ti.107), réfugié au monastère de St. Bavon pendant les troubles intérieurs à Sarchinium, rédigea à cette époque une Vita en prose, extrêmement fantaisiste, publiée dans Giiesquière, AA. SS. Belgii, t. II, p. 5 1 1 et suiv.
La date traditionelle de la Conversion de St. Bavon était 629-631 ; B. Krusch a montré dans la magistrale Préface de son édition (pp. 529-53o, 540, 045) que cet événement doit être ramené peu avant l'année 65o ; le saint, qui avait d'abord résidé quelque temps dans la forêt de Metmedung (auj. Mendonck, Fl. Or.), vint mourir, au monastère qui porte son nom, sans doute le Ie Octobre 653. Mr L. Van der Essen semble également pencher vers la date 653, Analecles, t. XXXII, p. n5.
(x) La Vita Bavonis a été écrite certainement à l'époque où la primitive cella de Thourout était déjà un monastère, donc après l'apostolat de St. Anskar, sous Louis le Pieux.
La Vita étant loin d'être contemporaine, ne possède donc pas la valeur ni l'originalité de la biographie de St. Amand; c'est un écrit d'édification, destiné surtout à être lu en public. Ce sera ici le lieu de se souvenir des sages préceptes qu'a prodigués le Père H. Delehaye, au sujet des biographies de saints, dans ses Légendes Hagiographiques (Bruxelle?, igo5) ; on n'oubliera pas surtout que les détails de mœurs ou de topographie rapportés par le légendaire, sont avant tout ceux de son époque, et peuvent ne pas être ceux de l'âge antérieur qu'il prétend décrire ; cf. A. Molinier, Les Sources de l'Histoire de France, p. 94 et suiv.
50. Il faut se défier des renseignements consignés dans la vie de St. Eloi, évêque de Noyon-Tournai (f 1 déc. 660). La Vita Si Eligii fut longtemps attribuée à son disciple St. Ouen, évêque de Rouen (t 686), et publiée comme telle par L. d'Achéry, Spicilegium, t. II, p. 76-122 ; par Ghesquière, A A. SS. Belgii, t. III, p. 98 ; par Migne, Patrologia Latina, t. LXXXVII. Les Bollandistes ont fait la recension du texte dans le Catalogus codicum hagiographicorum bibliothecœ Bruxellensis (Bruxelles, 1886), t. I, pp. 470-
Le savant B. Krusch a détruit la légende qui attribuait cette Vita à St. Ouen et a donné dans MGH, SS. rerum Merovingicarum, t. IV, p. 669-742, une édition définitive de cette biographie. Dans sa Préface, Krusch a prouvé, — contrairement à Dom d'Achéry, à Ghesquière, aux rédacteurs de V Histoire littéraire de la France (t. III, p. 623 628), à Du Marchie Sarvaas, auteur d'une Disquisitio de vita et scriptis Eligii episco pi Noviomensis (Amsterdam, 185g, in-8°), à W attenbach (Deutschlands Geschichtsquellen , t. I, p. 114), enfin
contrairement à l'opinion reçue (*) — , que la Vita Si. Eligii fut simplement fabriquée, sous le nom de St. Ouen, par un moine de Noyon au IXe siècle.
Dès lors, tous les renseignements concernant l'évangélisation de l'ami et argentier de Dagobert II, « en Flandre, à Gand, à Courtrai », chez les « Anversois, les Frisons, les Suèves (2) et les Saxons » du pays flamand, deviennent fort sujets à caution et ne doivent être employés qu'avec une extrême prudence.
Voyez sur St. Eloi, le livre de E. Vacandard, Vie de S. Ouen, évèque de Rouen, Paris, 1902 ; et son mémoire Les Homélies attribuées à St. Eloi, dans Revue des questions historiques, t. LXIV, Paris, 1898.
Son successeur fut St. Mommelin (660-686), dont traite M1" L. Van der Essen, in Analectes pour l'histoire Ecclésiastique de la Belgique, 3e s., t. XXXII (1906), p. 24 43.
51. Le disciple de St. Amand et premier abbé de St. Pierre au Mont-Blandin fut St. Florbert (63g f 8 Oct. 65o ? ou 661 ?) (3).
(1) Cf. Alb. Butler. Vies des Pères, martyrs et autres principaux saints traduit par Godescalc, avec notes par F. X. de Ram (Brux., 1854, 8°) t. VI, p. 293-299, et les historiens de Tournai, Cousin (1840) et Le Maistre d'Anstaing (1842-43). — ■ Disons pourtant que déjà F. Rettberg, Kirchengeschichte Deutschlands, t. II, p. 5o8, avait refusé à St. Ouen la paternité de la Vie de St. Eloi ; Mr J. Warichez, Les Origines de l'Eglise de Tournai, p. 20, partage l'avis de Rettberg et de Krusch, ainsi que Mr L. Van der Essen dans l'Annuaire de l'Université de Louvain, 1904.
(2) L. Vander Kindere, Introduction aux Institutions, p. 274, y voit des Zeeuwen ou Zélandais.
A propos de l'épithète Saint, faisons remarquer que jusque vers le VIIIe siècle, le jugement d'un seul évêque avait suffi pour décider l'inscription d'un personnage pieux au catalogue des sainîs vénérés dans