‹ Bibliographie de Manon Lescaut: et notes pour servir à l'histoire du livreChapitre 5 sur 11 · M. DCC. XXXIV · texte numérisé non relu

M. DCC. XXXIV

Troisième {ou quatrième] édition (N* t1)

d'huî perdue, que Fabbé Prévost aurait donnée en 1733? La suivante nous le fait supposer :

Aventures \\ du Chevalier || Des Grieux \\ et de Manon Lescaut. \\ Par Mr. de*** H Auteur des Mémoires dun II homme de qualité. \\

(Fleuron gravé.)

A Londres, \\ Chez les Frères Constant \\ à f Enseigne de rinconstance. \\ M. DCC. XXXIV. Il .

** Petit in-8. Frontispice très-bien gravé sur cuivre, représentant une femme couronnée, assise sur un trône, tenant un caducée; à ses pieds, des enfants lisant, et la devise : Secdri- TAS PuDORis Infantia. Titre -f- 8 pages marquées v-xij pour VAms de l'Auteur, -h pages 1-309. Le titre de départ est Histoire Il da II Chevalier des Grieux \\ et de || Manon Lescaut \\ , mais le titre courant porte encore : Mémoires du Marquis de ***. Les réclames ne sont qu'à la fin de chaque cahier. La lettre de réditeur est omise. Le texte est intégralement celui de A.

Cette édition est assez soignée,et on y manifeste si clairement l'intention de la rattacher aux Mémoires et AvantureSy que nous sommes disposé à l'attribuer à Tabbé Prévost lui-même; et, comme elle porte la date de 1734, on peut n'y voir qu'une édition provoquée par les mauvaises publications à titre séparé qui couraient alors *. Mais, dans cette hypothèse, si Fabbé Prévost pouvait emprunter au libraire l'idée d'un titre indépendant, lui aurait-il pris aussi les mots : Par Monsieur D*** ? Nous hési-

* Voyez infraf n»» 9 et 10.

tons à le croire. Cette dénomination existait trèsprobablement avant la publication du grand in-12 de 1733, avec titre séparé *. Dans ce cas, Par Monsieur /)*** devait se trouver sur l'édition spéciale que nous supposons avoir été donnée par l'abbé Prévost en 1733, et qu'on ne connaît pas encore. D'après cette supposition, l'édition de Londres 1734, que . nous venons de décrire, serait composée des feuilles d'une édition publiée dans l'année précédente, mais avec un titre au millésime de 1733. Si nous en croyons le Dictionnaire des anonymes de Barbier*, une édition de Londres, chez les frères Constant, à l'enseigUQ de V Inconstance , existerait réellement sous la date de 1733. S'il en est ainsi, c'est cette dernière qui aurait été le point de départ de toutes les éditions séparées, et la paternité en reviendrait à l'abbé Prévost.

La saisie pratiquée par Messieurs les syndic et adjoints n'empêcha pas l'abbé Prévost d'entreprendre lui-même la défense de son œuvre dans Le Pour et le Contre ', journal périodique qu'il venait de fonder et qui paraissait à Paris. Cette apologie est le commentaire indispensable de \di Manon Lescaut. Sainte- Beuve en avait donné un court extrait *. M. Lemerre a bien fait de la réimprimer intégralement *. Car,

* Supra, page 25, et infra, n» 9.

* Paris, 1872, tome I, !'« partie, col. 343, a.

8 . Le Pour et le Contre, journal périodique cfun goût nouveau . Paris, Fr. Didot, 1733-40, 20 vol. in-12, tome III, n© xxxvi, page 137.

* Portraits littéraires, 1852, tome I, page 277. « Édition de 1870, petit in-12.

Fessentiel est de savoir ce que Tauteur lui-même avait rintention de faire, quelle était sa thèse et ce qu'il a opposé à ses critiques. Et lorsqu'il dit : « L'auteur, en représentant le vice, ne l'enseigne point. Il peint des effets d'une passion violente qui rend la raison inutile, lorsqu'on a le malheur de s'y livrer entièrement; d'une passion qui, n'étant pas capable d'étouffer entièrement dans le cœur les sentiments de la vertu, empêche de la pratiquer, » à notre avis, il explique parfaitement et l'œuvre et le but. On peut attaquer sa philosophie, la qualifier même de pernicieuse au point de vue des données morales de notre époque, mais c'est un autre ordre d'idées, et nous laissons à des critiques plus autorisés le soin d'en faire ressortir le mérite ou les défauts. Cependant, qu'ils y prennent garde. Même en tenant compte des révolutions qui ont complètement changé la société française, ses mœurs et ses passions, il est difficile de ne pas prêter à une œuvre aussi profondément sentie que la Manon Lescaut, des idées, des intentions, et même une sensibilité qui ne ressemblent guère à celles des cœurs aimants ou souffreteux de notre temps. Aussi le point de départ de toute critique d'une œuvre littéraire du xvm* siècle doit-il être cette pensée d'Alexandre Dumas fils, d'une vérité historique si frappante : « A cette époque, le mot vertu n'avait pas sa signification originelle et définitive. Qui était ému redevenait déjà vertueux \ »

* Préface de l'édition Giady, page xxxvi.

Nous espérions trouver dans cotte apologie quelques indications de nature à nous renseigner sur la question bibliographique que les amateurs voudraient tant résoudre. Malheureusement, elle commence simplement par ces mots : « Le Public a lu avec beaucoup de plaisir les deux volumes des Mémoires d'un homme de qualité, qui contiennent les Avantures du Chevalier des Grieiix et de Manon Lescaut... » Que veut dire Tabbé Prévost, par ces mots : « les deux volumes? » devons-nous prendre ces termes à la lettre? Toutes les éditions que nous^ avons décrites sont en un seul volume, contenant,

il est vrai, deux livres, lesquels se suivent avec la même pagination. A, B et le petit in-8 de Londres commencent même leur second livre au verso du dernier feuillet du livre premier, et, par conséquent, il est matériellement impossible de les séparer. Les grands in-12 français, seuls, peuvent à la rigueur être divisés en deux volumes, car la seconde partie a même un faux titre *, ce qui permet de brocher séparément les deux livres. Et comme dans le procès-verbal de la saisie le syndic des libraires parle d'une édition en deux volumes, c'est l'un des grands in-12 que vise l'abbé Prévost dans son apologie, sans qu'on puisse dire lequel. Cette préférence n'a rien qui doive nous étonner. Écrivant en 1733 ou 1734, il est naturel que l'auteur ait pris pour point de départ une édition récente faite en France, plutôt qu'une

^ Ce faux titre a été dernièrement contrefait en nombre.

publication de 1731 qui circulait en Hollande depuis au moins deux années^ et qui, d'ailleurs, n'était pas séparée du reste de l'œuvre.

Les commentaires de Lenglet-Dufresnoy ne sont pas plus explicites. Ils prennent pour motif Tédition de 1729 des Mémoires et Avantiires et le tome VII de 1733. Ce sont les injustes attaques du mordant critique qui provoquèrent la réponse aussi digne que modérée publiée dans Le Pour et le Contre. Lenglet-Dufresnoy semble avoir tenu quelque compte des protestations de Prévost, car dans l'exemplaire de la Bibliothèque des Romam annotée par l'auteur, très-probablement en vue d'une deuxième édition, des passages entiers se rapportant à des livres écrits par l'abbé Prévost ont été bâtonnés. Le lecteur lira peut-être avec intérêt les lignes suivantes que nous relevons pour la première fois sur les notes manuscrites de Lenglet-Dufresnoy. Nous les donnons surtout, malgré le style malveillant dont elles sont encore empreintes, parce qu'elles font allusion à une édition cartonnée des Mémoires et Avantures :

« La plupart des Pères Bénédictins sont assez maltraitez dans cet ouvrage, ou l'on a fait plusieurs corrections même depuis qu'il est imprimé. Suite des mémoires d'un homme de Qualité qui contient l'histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescot. in-12, Amsterdam (ou Rouen) 1733, 2 volumes. On voit par ce Roman qui est amusant et bien écrit, que M. Prévost qui en est l'auteur, connoît un peu trop le bas peuple de Cythere. On sçait que cet auteur.

qui prend tantôt le nom de M. Prévost, tantôt celuy de M. d'Exilles, ou quelque autre selon ses besoins, s*ennuye déjà de s*être jette parmi les Reformez, et cherche, dit-on, à rentrer parmi nous. Cela est assez dans son caractère. D'abord il se fit soldat, puis Jésuite, soldat pour la seconde fois , ensuite Jésuite. Il s'est fait derechef soldat, officier. Bénédictin, enfin reformé ambulant en divers pays. Il pense a se faire Bénédictin de Glugni, sans «doute pour aller ensuite à Constantînople y prêcher l'Alcoran et devenir mufti s'il le peut, et aller terminer sa carrière parmi les bonzes des Indes... »

« Enfin il est revenu parmi nous ^t s'est fait Bénédictin de Clugni. Il faut rendre justice à l'auteur; son ouvrage est bien écrit, avec goût, et rempli de caractères vrays et interressans. C'est dommage qu'il n'ait pas choisi un sujet plus noble *. »

C'est probablement au moment où le docte critique remaniait ses notes, que la Manon Lescaut, après avoir été saisie, fut supprimée. En marge de l'enregistrement de la saisie, on lit sur les registres originaux, ces mots : « Supprimé le 18 juillet 1735. » Effectivement, nous relevons sous cette date :

« Ce lundy 18 luillet 173S, en exécution des ordres de M. le Garde des Sceaux, la suppression des Livres saisis portez au présent Livre depuis le mois de juin

* De l'usage des romans, avec une bibliothèque des romans^ par Gordon de Percel (Lenglet-Dufresnoy) ; Amsterdam, 1734, 2 vol. iii-12. Tome II, pages 103 et 111 de l'exemplaire annoté de sa main, conservé à la Bibliothèque Nationale, Réserve, Y 2. 6. A.

4733; a été faite et ceux contrefaits ont été rendus aux Privilégiés, lé tout conformément au procès verbal dudit jour signé double par M. Gallyot et par nous, Syndic et adjoints dont le double a été remis le lende.main 19 à M. Rouillé *. »

Vers l'année 1 738, Prévost était de retour k Parî^, .et y vivait sous Thabit ecclésiastique séculier protégé déjà, paralt-il, par le cardinal de Bissy, qui cependant à cette époque et jusqu'à sa mort, arrivée eu i737, jouissait de peu de crédit '. Mais il faut avouer que pour permettre à un moine repentant de faire cesser son exil volontaire une grande influence n'était peut-être pas aussi nécessaire en 1738 qu'avant ou depuis. C'est alors qu'il continua Cleveland et commença le Doyen de Killerine. Le succès de ce mé- K diocre roman suggéra aux anciens éditeurs de l'abbé Prévost ridée de publier une nouvelle édition 4^8 Mémoires et Avantures; mais leur privilège était près d'expirer. Hippolyte-Louis Guérin, libraire à Paris, demanda l'autorisation de réimprimer J'quvrage. Elle lui fut accordée en 1736 pour six. aun^e^ ; mais comme le privilège octroyé à la veuve iPelauli^^ avait encore deux ans à courir, i] rétrocéda entière^ ment celui qu'il venait d'obtenir, à cette dernière, à Gabriel Martin et à Théodore le Gras *. Ces éditeursi publièrent alors :

* JSstat des Livres arrestez^ Ma. Supra, page 26, note i. ' * A cause de son ultramontanisme exalté et de ses écrits sur la bulle Unigenitusj qu'on était alors obligé de tenir secrets.

B Feuillet non chiffré du tome II de Tédition de 1738.

Mémoires \\ et \\ Avantures || d'ufi homme || de qualité, Il Qui s'est retiré du Monde. \\

(Fleuron baldaquiné.)

A Paris, \\ Chez la Veuve Delaulne, rue Saint \\ Jacques, à l'Empereur. || M. DCC. XXXVIII. \\ Avec Approbation et Privilège du Roy. \\

V Grand in- 12, 8 volumes; reproduisant, ligne pour ligne et page pour page, les quatre premiers tomes de 1728-1729, les tomes V et VI de 1731, également avec la rubrique d'Amsterdam, et pour les tomes VII et VIII le grand in-12 au fleuron typographique, y compris la pyramide retournée , mais composée de 28 étoiles. La pagination se suit pour ces deux derniers tomes, lesquels, dans notre exemplaire, sont reliés en un seul volume , mais avec un titre séparé et une tomaison pour les tomes Vn et VIII. Les fleurons et les lettres ornées des deux derniers volumes diffèrent essentiellement de ceux qui se trouvent dans les volumes à la marque de la veuve Delaulne, mais le caractère est le même, les huit volumes ont été évidemment publiés ensemble, et tout porte à croire qu'ils sortent tous des presses de ladite veuve.

Un fait digne de remarque, c'est que le fleuron du titre du tome I est précisément celui du titre de la première partie de l'édition définitive de 1783, mais moins fatigué.

Après bien des aventures et de nouvelles fugues à l'étranger S l'abbé Prévost, dès l'année 1742, avait

* « Souvent il disparaissait pendant plusieurs années, puis il revenait tantôt de Hollande, tantôt de quelque couvent, et rapportait des manuscrits qu'il donnait à imprimer à mon bisaïeul. La leuiile d'impression lui était payée un louis, somme considérable alors. Nous possédons des traités signés au cabaret, au coin de la rue de

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