II. L'orgueil do Round
— c Ami Roland, sonnez votre olifant;
> Charles l'entendra et fera retourner la grande armée.
> Le Roi et ses barons viendront à notre secours. >
— c A Dieu ne plaise, répond Roland,
* Chanson de Roland, édit. Th. MuUer et Léon GauUer, 1152-1163; 1169.
II PAitT.LiYR. y Que mes parents jamais soient blâmés à cause de moi,
CRAP. XXII.
> Ni que France la douce tombe jamais dans le déshonneur ! » Non ; mais je frapperai grands coups de Durendal,
» Ma bonne épée que j'ai ceinte â mon côté. » Vous eu verrez tout le fer ensanglanté.
> Félons païens sont assemblés ici pour leur malheur :
> Je vous jure qu'ils sont tous condamnés à mort. »
— c Ami Roland, sonnez votre olifant.
> Le son en ira jusqu'à Charles, qui passe aux déûlés :
1 Et les Français, je vous le jure, retourneront sur leurs pas. >
— c A Dieu ne plaise, lui répond Roland,
» Qu'il soit jamais dit par aucun homme vivant f Que j'ai sonné mon cor à cause des païens !
> Je ne ferai pas aux miens ce déshonneur.
> Mais quand je serai dans la grande bataille,
> J'y frapperai mille et sept cents coups :
» De Durendal vous verrez le fer tout sanglant.
> Français sont bons : ils frapperont en braves ;
> Les Sarrasins ne peuvent échapper à la mort. >
— c Je ne vois pas où serait le déshonneur, dit Olivier.
> J'ai vu, j'ai vu les Sarrasins d'Espagne;
1 Les vallées, les montagnes en sont couvertes, » Et les landes aussi, et toutes les plaines. » Qu'elle est puissante, l'armée de la gent étrangère, » Et que petite est notre compagnie ! i
— € Tant mieux, répond Roland, mon ardeur s'en accroît.
> Ne plaise à Dieu, ni à ses très-saints Anges,
» Que France, à cause de moi, perde de sa valeur!
> Plutôt mourir qu'être déshonoré.
> Plus nous frappons, plus l'Empereur nous aime. >
Roland est preux ; mais Olivier est sage ;
Ils sont tous deux de merveilleux courage i. . .
III Lcsharangues. Lcs deux îirmécs voiît s'clanccr furieuses Tune sur
l'autre. Entre elles règne ce profond, ce lugubre silence
* Chanson de Roland, éditions Th. Miillcr et Léon Gautier, 1028-1030 et 1049-109'i.
ui précède les grands orages et les grandes batailles, 'est le moment de parler à ces chrétiens qui vont lourir; c'est le moment d'échauffer leurs âmes par de rùlantes paroles. Roland et Turpin parlent : l'un est le ^présentant de la France et de l'Empereur ; l'autre est î représentant de l'Église et de Dieu. La rhétorique, 'ailleurs, sera bannie de ces discours qu'il ne faudrait as comparer à ceux de Tite-Live :
Félons païens chevauchent par grande ire : < Voyez un peu, Roland, dit Olivier ;
> Les voici près de nous, el Charles est trop loin.
> Ah ! vous n'avez pas voulu sonner de votre cor :
» Le Roi serait ici, et nous n'aurions nul dommage;
> Mais ceux qui sont là-bas ne méritent aucun blâme.
> Jetez les yeux là-haut, vers les défilés d'Aspre,
> Vous y verrez dolente arrière-garde.
> Tel s'y trouve aujourd'hui qui plus jamais ne sera dans une — c Honteuse, honteuse parole, répond Roland. [autre. > » Maudit soit qui porte un lâche cœur au ventre !
> Nous tiendrons pied fortement sur la place :
f De nous viendront les coups, et de nous la bataille! >
II PART. Lmt. I.
CBAP, XXII.
Quand Roland voit qu'il y aura bataille, 11 se fait plus fier que lion ou léopard. Il interpelle les Français, puis Olivier : € Ne parlez plus ainsi, ami et compagnon ;
> L'Empereur, qui nous laissa ses Français,
> A mis à part ces vingt mille que voici.
» Pas un couard parmi eux, Charles le sait bien.
> Pour son seigneur on doit souffrir grand mal, » Endurer grand froid et grand chaud,
» Perdre de sou sang et de sa chair.
» Frappe de ta lance, Olivier, et moi de Durendal,
> Ma bonne épée que me donna le Roi.
> Et si je meurs, qui l'aura pourra dire : i C'était l'épée d'un noble vassal ! >
D'autre part est l'archevêque Turpin ;
n pique son cheval et monte sur une colline.
II PART. LivR. I. puig s'adresse aux Français et leur fait ce sermon : '• € Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici ;
» G*est notre roi : notre devoir est de mourir pour lui.
> Chrétienté est en péril, maintenez-la.
> 11 est certain que vous aurez bataille ;
> Car sous vos yeux voici les Sarrasins.
> Or donc, battez votre coulpe, et demandez à Dieu merci.
> Pour chérir vos âmes, je vais vous absoudre ;
> Si vous mourez, vous serez tous martyrs :
> Dans le grand Paradis vos places sont toutes prêtes ! > Français descendent de cheval, s'agenouillent à terre, Et rArchevéque les bénit de par Dieu :
c Pour votre pénitence, vous frapperez les païens ' ! ... »
IV. u môiôo. Tout aussitôt la bataille commence ^. Un neveu (le Marsile, du nom d'Aelrotli, chevauche en tête de l'armée ennemie : il provoque, il insulte les Français. Roland en ressent une grande douleur, se jette sur le païen et lui donne un de ces coups terribles comme il les sait donner : il le tranche en deux. Alors, et dans la chaude ivresse de sa victoire, il s'écrie : « Frappez, y> frappez. Français ; le premier coup est nôtre\ » Olivier, jaloux de ce premier exploit de son ami, se précipite sur le duc Falsaron, géant hideux, dont les deux yeux, dit le poëte, sont séparés par un grand dcmi-picd. Il lui plonge sa lance au milieu du corps : <( Moutjoie, Montjoie ! » répète le vainqueur*. Turpinne veut pas demeurer en retard, et abat l'émir Coi^ablis roide mort à ses pieds : « Montjoie, Montjoie ! » s'écrie ce rude tonsuré^. A ces trois duels en succèdent vingt autres : les douze Pairs entrent en ligne. Gérin tue Malprime de Brigal*^, Géricr frappe l'émir de Balaguer"', Samson abat l'Aumaçour*, Anseïs renverse ïurgis de Torlelouse*^, le Gascon Engelier fait mordre la pous-
* Chanson de Roland, éditions Th. Miiller et Léon Gautier, 1098-1 138. — • H8(J. — » 1187-1212. — • 1213-1231. — » 1235-1200. — • 1261-1208. — ' 1269-1274. - " 1275-1280. — • 1281-1288.
sière à Escremis de Valterne, Hôtes désarçonne Estorganl, Bérengier ne fait pas grâce à Estramaris. Sur les douze pairs du foi Marsile , dix ont succombé *. Et, parmi les combattants, le vieux poète nous montre les Diables sans cesse occupés à se jeter sur les âmes des Sarrasins morts et à les emporter dans l'enfer. Hélas ! les bons Anges auront de la besogne tout à Theure.
En attendant, Roland se démène en furieux sur le champ de bataille. Il est tout rouge de sang : son haubert est rouge, ses bras sont rouges, son cheval est rouge. Là où vous voyez des montagnes de morts, c'est là qu'a passé Roland. Il abat les têtes, coupe les cei^velles, tranche en deux du même coup le cheval et le cavalier^. Quant à Olivier, il n'a plus qu'un tronçon de lance au poing, et ne veut pas prendre le temps de tirer du fourreau son épée Ilauteclère : a: Fi ! lui dit Roland, "p ce n'est pas un bâton qu'il faut en une telle bataille. y> Olivier jette alors ce tronçon sanglant, qui est entré dans tant de chairs et qui a causé la mort de tant d'hommes; il tire son épée et se replonge dans la mêlée : « Montjoie,Montjoie^! »
«La bataille est merveilleuse et pesante. — Olivier et Roland y frappent de grand cœur. — L'archevêque y rend des milliers de coups. — Les douze Pairs ne sont pas en retard. — Tous les Français frappent en même temps. — Et les païens de mourir et par cent et par mille. —Qui ne s'enfuit ne peut échapper à la mort.
— Bon gré, mal gré, tous y laissent leur vie. — Mais les Français y perdent leur meilleure défense : — Ils ne reverront plus ni leurs pères ni leurs familles.
— Ni Charlemagne, qui les attend là-bas *. » Et en
* ChanHon de Doland, éditions Th. Millier et Léon Gautier, 1S89-1310. — « 132a.l3U.— • 1351-1378.- * 1412-1422.
n PART. LIVR. I.
GHAP. XXII.
" cîS." xwî; ' ^^^^j '^ grande déroute va bientôt commencer. Jamais
pareille défaite n'a si rapidement succédé à pareille victoire. Les bataillons des. païens se renouvellent sans cesse, tandis que les Français s'épuisent; et c'est en ce moment même que de terribles présages éclatent sur toute la surface de la France. Autour des douze Pairs se fait un vide affreux. Ils regardent de toutes parts, et se voient bientôt presque seuls sur le champ de bataille immense. Mais le bataillon sacré des douze compagnons est lui-môme entamé : Engelier de Gascogne succombe le premier sous les coups de Climborin ; un autre païen, un traître qui a pris Jérusalem et y a massacré le patriarche, se précipite sur le duc Samson et l'abat mort. Malquiant tue le brave Anseïs*. Gérin, Gérier et Bérengier tombent l'un après l'autre sous la lance de Grandoigne^ Les six autres Pairs vengent en vain la mort de leurs frèies ; en vain Turpin se pi'omène à travers ce champ lugubre en laissant après lui des i^angées, des traînées de morts ^ ; en vain quatre mille Sarrasins descendent encore dans l'enfer*. La victoire môme des Français les affaiblit de plus en plus et leur ôte de leur sang. liélas ! ils ne sont plus que soixante, mais « soixante qui se vendront cher avant de mourir** y> !