VI. La (Idroiiln
Ils ne sont plus que soixante Français, petite troupe, presque imperceptible au milieu de quatre cents milliers (le Sarrasins : et cependant ils ne lâchent pas pied. En escadron carré, ils font face de tous côtés aux païens qui les cernent. Môme ils prennent l'offensive, et se jettent sur leurs ennemis épouvantés. Mais le nombre de ces héros va sans cesse en diminuant : ils se sont comptés ; la mort de chacun d'eux est désormais un véritable événement pour la France. Sur vingt mille, ils ne sont plus que soixante*!!
Roland jette un regard sur les montagnes et les voit couvertes de morts français* : « Seigneurs barons, ï> s'écric-t-il d'une voix pleine de larmes, que Dieu ait D pitié de vous et place vos âmes dans les fleurs de son ^ Paradis. Terre de France, moult êtes doux pays, mais » aujourd'hui sevré de barons de haut prix !» Et il ajoute avec un incomparable accent de tristesse : « Barons français, voici que vous mourez pour moi, et » que je ne puis vous défendre. Je mourrai de douleur, » si je ne suis pas tué. Frère Olivier, retournons sur les )) païens. » Et il se précipite dans la môlée, Durendal au poing^. Vingt-quatre Sarrasins sont abattus par la terrible épée, et, comme le cerf fuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les païens*. Oui, cent niille hommes tournent le dos à soixante, ou plutôt tournent le dos au seul Roland. On voudrait ne pas trouver cela invraisemblable.
Les Français bientôt ne sont plus que cinquante. Ivon et Ivoire, Beuves, seigneur de Beaune et de Dijon, et enfin le vieux Girard de Roussillon, succombenl sous le dernier effort des Sarrasins vaincus^. Celte grande mort est plus que suflisante pour expier les anciens cri-
* Chanson tle Holatidy vdiiions Th. Miillor et Léon Gaulier, 1088-1000:1849- 1850. — M85I-1852. — ' 1853-1808. — * lOOG-1911. — » 18W-181M).
XMI.
ANALYSE DE U CHAXSOS DB ROLWD. eOS
mes de Girard : le vieux révolté meuii en vassal soumis. " ^l- ^^ Roland, que le duc de Boui^c^iie a toujours puissamment aimé, Roland frémit en le voyant à terre : il se jette sur leûls de Marsile, Jurfaleu le Blond, et lui ti^nehe la tète'. € Fuyons, fuyons», s'écrient alors les Sarrasins affolés. C'est un sauve qui peut général. Le neveu de Charles put croire un instant que la jouraée était finie et que le champ lui restait.
Mais Marsile, en fuyant devant Roland, avait lancé contre lui soixante mille Éthiopiens et Nubiens, sa dernière ressource*. Ces nègres, ces sauvages, qui se battent à la barbare, auront facilement raison des derniers restes de l'arrière-gardc de Charles, ils enfouirent les cinquante barons de Roland, et Roland voit que c'en est fait : « Eh bien, dit-il, c'est ici que nous mour- }i> rons martyrs. — Du moins, vendons cher notre vie : » — Que douce France ne soit par nous honnie. — » Quand mon seigneur Charles descendra en ce champ » —Et que, contre un cadavre français, il comptera > quinze corps de païens, — Il nous donnera sabéné- » diction ^ ! »
Et Roland se lance de nouveau au milieu de la gent maudite, <l plus noire que l'encre et n'ayant de blanc que les dents 3>. Hélas! hélas! quatre Français seulement sont encore debout : Roland et Olivier, l'archevêque Turpin et Gautier de l'Hum. Tous les autres sont morts. En ce moment, le champ de bataille présente un spectacle d'une incomparable tristesse. Nous nous rappelons qu'à l'Opéra, lorsque la toile se levait sur le quatrième acte de Roland à RoncevauXj un frissonnement courait dans tous les cœurs et sur tous les visages. La scène représentait Ronccvaux, et Roland
Chanton de Holand, éditions Tli. MUUcrct Léon Oaulior, 18U7-1005. — • 1913-1921; 1932-1934. — • 1922-1931.
"mÎp.ïïTi'/' s^^^ ^^ milieu de tous les Français morts. On n'aurait
pas été plus ému, si le théâtre eût représenté le champ de bataille de Waterloo. Mais qu'est-ce que ces décors de carton et ces figurants vulgaires en comparaison de la simple lecture de notre poëme?
vn. Lj mort Olivier sent qu'il est blessé à mort :
d'Olivier. , ...
Jamais il ne saurait assez se venger.
Aux païens il distribue grands coups de Hauteclère.
Dans la grand*presse il frappe en baron,
Trancbe les écus bouclés et les lances,
Les pieds, les poings, les épaules et les lianes des cavaliers.
Qui Tout vu démembrer ainsi les Sarrasins,
Jeter par terre un mort sur l'autre ,
Celui-là eût eu l'idée d'un bon chevalier.
Mais Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles :
c Montjoie! Montjoie! > crie-t-il d*une voix haute et claire.
il appelle Roland, son ami et son pair :
c Compagnon, venez vous mettre tout prés de moi;
» C'est aujourd'hui le jour où nous serons douloureusement
Et l'un se prend à pleurer en pensant à lautre. [séparés ! >
Roland regarde Olivier au visage :
Il est pAlc, violet, décoloré, livide ;
Son beau sang clair lui coule parmi le corps,
Les ruisseaux en tombent par terre.
« Dieu, dit Roland, je ne sais maintenant que faire.
9 Quel malheur, ami, pour votre courage!
y> Jamais [)lus on ne verra homme de votre valeur.
» G douce Franco, tu vas donc être veuve
» De tes meillours soldats; tu seras confondue, tu tomberas.
ï L'Empereur en aura grand dommage. »
A ce mot, Roland, sur son cheval, se pAme.
Voyez-vous Roland, là, pAmé sur son cheval.
Et Olivier qui est blessé à mort ?
11 a tant saigné que sa vue en est trouble;
Ni de près, ni de loin, ne voit plus assez clair,
Pour reconnaître homme (jui vive.
Le voihi qui rencontre son compagnon Roland :
Sur le heaume doré il frappe un coup terrible
Qui le fend en deux jusqu'au nasal, " 'art. livr. i.
Mais qui, par bonheur, ne pénétre pas en la tôle. '■ '■ —
A ce coup, Roland Ta regardé, Et doucement, suavement, lui fait cette demande : c Mon compagnon, Tavez-vous fait exprès? » Je suis Roland, celui qui tant vous aime.
> Vous ne m*avez pas défié que je sache. »
— c Je vous entends, dit Olivier, je vous entends parler;
> Mais point ne vous vois : Dieu vous conduise, ami. » Je vous ai frappé : pardonnez-le-moi. »
— c Je ne suis pas blessé, répond Roland. » Je vous pardonne ici et devant Dieu. >
A ce mot, ils s'inclinent Tun devant l'autre.
C'est ainsi, c'est avec cet amour que tous deux se séparèrent.
Olivier sent l'angoisse de la mort ; Ses deux yeux lui tournent dans la tête. Il perd l'ouïe, et tout à fait la vue. Descend à pied, sur la terre se couche, .A haute voix s'écrie : Mea culpa, Joint ses deux mains et les tend vers le ciel. Prie Dieu de lui donner son Paradis, De bénir Gharlemagne, la douce France, Et son compagnon par-dessus tous les hommes. Le cœur lui manque, sa tôte s'incline, 11 tombe à terre étendu de tout son long. C'en est fait, le comte est mort.
Et le baron Roland le regrette et le pleure : Jamais sur terre n'entendrez homme plus dolent.
Roland voit bien que sou ami est mort :
11 le voit là gisant, la face contre terre.
Moult doucement se prit à le regretter :
« Mon compagnon, dit-il, quel malheur pour ta vaillance !
» Rien des années, bien des jours, nous tivons été ensemble ;
» Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t'en fis.
» Quand tu es mort, c'est douleur que je vive. »
A ce mot, le Marquis se pâme
Sur son cheval, qui s'appelle Veillantif ;
Mais il est retenu à ses étriers d'or (in.
Où qu'il aille, il ne peut tomber ^
Chanson de Holandy éditions Th. Mulier et Léon Gautier, 1965-2034.
" chÎp. xiSî: '* Olivier est mort, Gautier de THum est mort' ; Roland
etTurpin sont les seuls survivants de cette belle arrièregarde. Ces deux derniers représentants de la France ont devant eux quarante mille païens à cheval et mille à pied. Turpin a son écu percé, son heaume brisé, son haubert rompu et démaillé ; il est blessé à la tôte et a quatre épieux dans le corps ; son cheval enfin vient d'être tué sous lui*. Et néanmoins, fou de colère, sublime à force de rage, rouge de sang, les yeux étincelants, il se précipite sur les Sarrasins et frappe contre eux plus de mille coups de son épée Almace. Plus tard on retrouva autour du grand archevêque quatre cents mécréants mortellement blessés, tranchés en deux ou sans tôte : œuvre d' Almace'.
Quant à Roland, il n'est pas moins beau à voir. Les veines de ses tempes sont rompues ; le sang inonde son visage et se mêle à sa sueur. Il éprouve au front une douleur horrible ; il chancelle, il ne voit plus, et cependant se fait plus terrible et plus fort qu'il n'a jamais été*. De sa bouche ensanglantée, de son souffle affaibli, il sonne une dernière fois de son olifant, et appelle Charles^. Tout à coup, un bruit terrible se fait entendre : soixante mille clairons répondent de loin au cor de Roland. C'est Charlemagne qui approche de Roncevaux ^ !
« Charlemagne ! Charlemagne ! » s'écrient les Sarrasins. Et, de peur, ils blêmissent, a II faut nous hûter, il » faut achever Roland. y> Et ils se mettent à la besogne ; mais ils n'y suffisent pas. Dans leur isolement, Turpin et Roland trouvent une force nouvelle ; leur agonie est un triomphe. Les quarante mille païens, saisis d'une terreur soudaine, se prennent à fuir devant les deux
* Chanson de Roland, éditions Th. Muller et Léon Gautier, 2040-3076. — •2077-2082. — » 2083-2098. - * 2099-2102. — • 2103-2104. — • 2105-2114.
II PART. UVR.I.
barons à pied. Et, dans le lointain, on entend retentir, chapIxxii' comme un orage, le grand cri « Montjoie ! » C'est Charlemagne qui approche de Roncevaux*.
Il est trop tard !
Païens s'enfuient, courroucés et pleins d'ire ; vili. La dernière
Ils se dirigent en hâte du côté de l'Espagne. de l'ArchevA^.
Le comte Roland ne les a pas poursuivis.
Car il a perdu son cheval Veillantif.
Bon gré, raal gré, il est resté à pied.
Ije voilà qui va aider Tarchevéque Turpin :
Il lui a délacé son heaume d'or sur la tête.
Il lui retire son blanc haubert léger;
Puis, il lui met son bliaud tout en pièces
Et en prend les morceaux pour bander ses larges plaies.
Il le serre alors étroitement contre son sein,
Et le couche doucement, doucement, sur l'herbe verte.
Ensuite, d'une voix très-tendre, Roland lui fait cette prière :
€ Ah ! gentilhomme, donnez-m'en votre congé ;
» Nos compagnons, ceux que nous aimions tant,
» Sont tous morts. Mais nous ne devons pas les laisser ici.
> Ecoutez : je vais aller chercher et reconnaître tous leurs corps ;
f Puis, je les déposerai à la range Ue devant vous. »
— € Allez, dit l'Archevêque, et revenez bientôt.
» Grâce à Dieu, le champ nous reste, à vous et à moi ! »
Roland s'en va. Seul, tout seul, il parcourt le champ de bataille;
Il fouille la montagne, il fouille la vallée.
Il y trouve les corps d'Ivon et d'Ivoire ;
Il y trouve Gérier avec Gérin, son compagnon ;
Il y trouve le Gascon Engelier ;
Il y trouve Bérengier et Olon ;
Il y trouve Anseïs et Samson ;
Il y trouve Girard, le vieux de Roussillon.
L'un après l'autre, il emporte les dix barons.
Avec eux, il est revenu vers l'Archevêque,
Et les a déposés en rang aux genoux de Turpin.
L'Archevêque ne peut se tenir d'en pleurer.
Il lève sa main, leur donne sa bénédiction :
€ Seigneurs, leur dit-il, mal vous en prit.
* ChfXMxm de Roland^ éditions Th. Muller et Léon Gautier, vers 2115-2133. 111. 39
a PART.UVR.I. » Que Dieu le glorieux ait toutes vos âmes !
'■ — - — > Qu'en Paradis il les mette en saintes fleurs !
» Ma propre mort me rend trop angoisseux : » Plus ne verrai le grand Empereur. »
Roland s'en retourne fouiller la plaine :
Sous un pin, près d'un églantier.
Il a trouvé le corps de son compagnon Olivier;
Le tient étroitement serré contre son cœur
Et, comme il peut, revient vers l'Archevêque.
Sur un écu, près des autres pairs, il couche son ami,
Et l'Aixhevéque les a tous bénis et absous.
La douleur alors et les larmes de redoubler :
c Bel Olivier, mon compagnon, dit Roland,
» Vous fûtes fils au vaillant duc Renier
» Qui tenait la Marche de Gènes. «
> Pour briser une lance, pour mettre en pièces un écu, ) Pour rompre et démailler un haubert,
> Pour vaincre et mater les méchants, ) Pour conseiller loyalement les bons ;
) Jamais, en nulle terre, il n'y eut meilleur chevalier ! »
Le comte Roland, quand il voit morts tous ses pairs.
Et Olivier, celui qu'il aimait tant,
Il en a de la tendreur dans l'âme, il se met à pleurer.
Tout son visage en est décoloré.
Sa douleur est si forte qu'il ne peut se soutenir;
Bon gré, mal gré, il tombe en pâmoison.
Et l'Archevêque : « Quel malheur, dit-il, pour un tel baron! >
L'Archevêque, quand il vil Roland se pâmer.
En ressentit une telle douleur qu'il n'en eut jamais de si grande.
Il étend sa main et saisit l'olifant.
En Roncevaux, il y a une eau courante :
Il y veut aller pour en donner à Roland.
11 fait un suprême effort, et se relève :
Tout chancelant, à petits pas, il y va;
Mais il est si faible qu'il ne peut avancer ;
11 n'a pas la force, il a trop perdu de son sang*
Avant d'avoir marché l'espace d'un arpent^
Le cœur lui manque; il tombe en avant :
Le voilà dans les angoisses de la mort î
Alors Roland revient de sa pâmoison, iipart.livr. i.
CHAP XXII
11 se redresse ; mais, hélas ! quelle doulem* pour lui ! — '—
Il regarde en aval, il regarde en amont :
Au delà de ses compagnons, sur l'herbe verte,
11 voit étendu le noble baron,
L'Archevêque, le représentant de Dieu.
Turpin s'écrie : c Mea cuXpai > lève les yeux en haut.
Joint ses deux mains, les tend vers le ciel.
Et prie Dieu de lui donner son paradis. . .
Il est mort, Turpin, le soldat de Charles,
Celui qui, par grands coups de lance et par beaux sermons.
N'a pas cessé de guerroyer les païens.
Que Dieu lui donne sa sainte bénédiction !
Quand Roland voit que l'Archevêque est mort.
Jamais n'eut plus grande douleur, si ce n'est pour Olivier.
Il dit alors un mot qui perce le cœur :
c Chevauche, Charles de France, chevauche le plus vite que tu
» Car il y a grande perte des nôtres à Ronce vaux. [pourras,
) Mais le roi Marsile y a aussi perdu son armée
» Et, contre un de nos morts, il y en a quarante des siensi >
Le comte Roland voit l'Archevêque à terre ;
Ses entrailles lui sortent du corps '
Et sa cervelle lui bout sur la face, au-dessous de son front.
Sur sa poitrine, entre les deux épaules,
Roland lui a croisé ses blanches mains, les belles.
Et tristement, selon la mode de son pays, lui fait son oraison :
c Ah ! gentilhomme, chevalier de noble lignée,
» Je vous remets aux mains du Glorieux qui est dans le ciel.
> Il n'y aura jamais homme qui le serve plus volontiers.
> Non, depuis les Apôtres, on ne vit jamais tel prophète
> Pour maintenir chrétienté, pour convertir les hommes. » Puisse votre âme être exempte de toute douleur,
> Et que du Paradis les portes lui soient ouvertes < ! »
Roland reste seul au milieu de tant de morts; il en- ix. u mon tend de plus en plus distinctement le bruit de la Grande
Chanson de Roland, éditions Th. Mailer et Léon Gautier, 216i-2258. — Douze vers ont dû être ajoutes au manuscrit d*Oxford d*après le manuscrit de Venise IV, Paris et Versailles. Gc sont les vers 23, 25, 40, 51, 67» 87-93 de r extrait ci-dessus.
II PART. LivR. I. Armée qui s'avance, le son des clairons français, le cri
CnAP» XaI1> *
<r Monljoie ! y> Mais il ne reverra pas Charlemagne, il ne
reverra plus de Français vivants. Il sent bien que la mort lui est proche. D'un pas de mourant, tout étourdi, presque aveugle et, suivant l'énergique expression de notre poète, a: sentant sa cervelle s'en aller par ses oreilles », il monte sur un tertre et se tourne du côté de l'Espagne. Un tel effort le brise : à peine arrivé au sommet de la colline, il tombe à l'envers sur l'herbe verte. Roland va mourir ^
Il faut nous représenter très-vivement cette grande scène. Le tertre où est Roland domine tout le pays. Il est donc là qui agonise entre ciel et terre, et, si j'étais sculpteur, c'est le moment que je choisirais pour représenter ce héros. Mais voici que le neveu de Charles s'éveille, voici qu'il cherche à se relever. Dieu ! quelle faiblesse, quels frissons, quel froid mortel ! Il sait à peine où il est ; ses yeux s'éteignent, tout devient nuit.
Tout à coup il s'agite, fait vingt efforts, étend son bras presque glacé : il y voudrait faire circuler un sang vigoureux. Quel est donc son dessein ? Ah ! c'est qu'il a senti près de lui sa chère compagne, son épée, sa Durcndal. Faudra-t-il que les Sarrasins conquièrent, après sa mort, la très-précieuse intégrité de cette épée incomparable ? Faudra-t-il que Durendal tombe aux mains d'un lâche, d'un homme qui fuit devant un autre? Non, non, cela ne se doit pas : l'épée du meilleur Français n'appartiendra pas à un Sarrasin. Puis, Durendal est un objet sacré, Durendal est un reliquaire. Dans sa garde, il y a du vêtement de la vierge Marie ; il y a des cheveux de monseigneur saint
' Chanson de Roland, éditions Th. MuUer et Léon Gautier, 2259-2^9.
Denis, le patron de la France ; il y a une dent de saint Pierre le premier pape, le premier évêque de cette Église romaine dont Roland est Vavoué^. Est-ce que Roland abandonnera de tels trésors aux mécréants? est-ce qu'il ne voudra pas ressembler à ses ancêtres, les Francs, qui ont pris plaisir à constater, dans le Prologue de la loi salique, leur profond amour pour les reliques des Saints? Encore une fois, non ; il faut que Durendal soit détruite, et Roland se décide à la briser*.
Trois fois il saisit sa bonne épée à deux mains, trois fois il essaye de la briser contre le roc. Sublimes, mais inutiles efforts ! L'acier de Durendal n'est pas un acier vulgaire, un de ces aciers que le roc entame : c'est le roc, tout au contraire, qui est profondément entamée Le peuple s'est plu à garder le souvenir de ces entailles véritablement surnaturelles qu'a laissées l'épée de Roland sur les rochers pyrénéens. Et encore aujourd'hui la légende persiste, et les montagnards montrent aux voyageurs la trace des efforts de Roland. Est-ce à nous de rire de leur crédulité ?
Il faut connaître l'amour que nos héros portaient à leurs épées pour bien comprendre la douleur du neveu de Charles à la vue de son épée qui demeure obstinément entière. Il s'adresse h Durendal, il cause longuement avec elle, et cet entrelien est trempé de larmes; il lui dit de très-douces choses, comme un Français en dirait k la France : <t 0 ma Durendal, comme tu ï) es claire et blanche I comme tu luis et flamboies au » soleil ! comme tu es sainte et belle* ! » Puis, par un magnifique mouvement d'éloquence, il se met îi énumérer tous les royaumes, tous les empires qu'il a conquis avec l'aide de sa bonne épée : a: Avec elle je conquis
« Chanson de Roland, éilitions Th. Miillcr et Li^on Gautier, vers 23U-2350. —•2300 et suiv.— » 230i-2343.— * 23l6-2ai4.
II PART. LIVR. I
CliAP. XXII.
" cîTAP.^xfi'.'* ^ Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aqui-
3> taine, je conquis... je conquis... )> Cette énuméralion est d'une longueur sublime : a: En ai-je assez conquis j> de ces pays et de ces terres — Que tient maintenant j> Charles à la barbe chenue ! — Plutôt mourir que de la 3> laisser aux païens : — Que Dieu n'inflige pas celte j> honte à la France M ï> Et il prend le parti de la cacher sous son corps expirant : car il sent de plus en plus « que la mort l'entreprend et qu'elle lui descend de la tète sur le cœur^ y>.
Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu'il en faut pour découvrir l'Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté : « Et pourquoi le fait-il ? Ah ! c'est qu'il veut faire dire à Charlemagne et à toute l'armée des Francs, le noble comte, qu'il