EST MORT EN CONQUÉRANT M
Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va témoigner de sa foi sur ce rocher d'où il peut contempler l'Espagne en triomphateur. Il lève les yeux au ciel et, d'une main encore puissante, frappe sa poitrine ensanglantée, ce Mea culpa », dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant droit*. Il semble alors que Ton entende un bruit d'ailes ; et, en effet, voici que des milliers d'Anges s'abattent autour de Roland^. Est-ce un héros, est-ce un saint qui meurt au milieu de cette gloire ? C'est l'un et l'autre : honneur de la France, Roland n'est pas moins l'honneur de l'Église.
Son dernier moment est venu. Il est recueilli, il est calme, il pense. Et à quoi pense-t-il? Il se souvient. Oui, dans cet instant suprême, la mémoire du neveu de Charlemagne s'illumine soudainement, comme celle de tant de mourants : o: Il se prend alors à se souvenir
* Chanson de Rolandy éditions Th. MuUer et Léon Gautier, vers 2336-2337. — • 2355-2356.— • 2357-2363. — * 2364 el suiv. — » 2374.
II PART. LIVR. I
CRAP. XXII.
de plusieurs choses, de tous les royaumes qu'il a conquis, et de douce France, et des gens de sa lignée, et de Charlemagrie, son seigneur, qui Ta nourri. Il ne peut pas s'empêcher de pleurer et soupirer. y> Et dulces moriens reminiscitur Argos^.
Mais sa dernière pensée sera pour le Dieu « qui a sauvé Daniel dans la fosse aux lions, qui a ressuscité Lazare y>. Il lui tend encore son gant droit, et l'archange Gabriel le reçoit. Puis, <t la tête de Roland s'incline sur son bras. Il est allé mains jointes à sa • fin :s>. Les Anges attendaient cette âme : ils l'emportent au ciel*.
Quand Charlemagne rentra dans sa ville d'Aix après x. u mon le complet achèvement de la guerre d'Espagne, comme il montait les degrés de son palais, une belle damoiselle vint à lui, haletante : c'était la fiancée de Roland, c'était Aude. « Où est Roland, Roland le capitaine qui » a juré de me prendre pour femme? i> Et Charles, tirant sa barbe blanche et pleurant de grosses larmes : « Sœur, chère amie, lui répondit-il, tu me demandes » nouvelles d'un homme mort, d Et avec la naïveté peu délicate des époques primitives : « Ne voudrais- » tu pas épouser, au lieu de Roland, mon fils Louis, » mon héritier? y> — « Ce discours m'est étrange, réy> pondit la belle Aude. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, » ni à ses anges, qu'après Roland je vive encore. » El elle tomba roide morte aux pieds de l'Empereur. Dieu veuille avoir son âme ^ !
' Chanson de Roland, éditions Th. Muller et Léon Gautier, vers 2375-2381. — « 2382-2396. — • 3706-3721, et auMÎ 3722-3733.
n PART. LIVR. l.
CHAP. XXIII