LIVR. I
640 ANALYSE li*ANSElS DE CARTHAGE.
" ct". "'îSrv.'' désir de retourner en France : « D'aler en France li
» cucrs li atenrie. y> Et rien n'est plus facile à comprendre que cette émotion très-naturelle, quand on
donner lieu à cette fable d'un jeune roi laissé par Charlemagne en EBpaqne, c'est le fait très'historique de la royauté de Louis le Débonnaire en AquUaine et dans les 3farçhes d'Es})agîie ; c'est la série des expéditions de ce jeune prince au delà des Pyrénées et de ses luttes contre les Vascons et les Musulmans (voy. le Tableau publié plus haut, page 362 et suiv.). Cest aussi et surtout le récit de la Cronica gênerai relatif d Rodrigue et au comte Julien ; c'est le souvenir très-historique du dernier roi des Wisigoths, de Vinvasion victorieuse des Sarrasins en Espagne et de la bataille de Xérès en TH.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE U LÉGENDE. — En dehors de noire poëmc, la légende iïAnseis n*a donné lieu qu*à deux récils importants : celui de la Seconda Spagna dont nous avons déjà relevé le dénoûment, qui ne ressemble pas à celui de la chanson, et celui de notre roman en prose {CharU" magne et Anséis^ Bibl. do l'Arsenal, anc. B. L. F., 21ib ). Nous avons copié avec soin et espérons publier un jour les rubriques très-développées de cette compilation médiocre qui, d'ailleurs, suit de très-près le roman en vers. Nous n*en citerons aujourdMmi qu*un extrait : c'est celui qui se rapporte à la mort de Marsile. c Marsile hucha Charlemainc et lui enquist de moult de choses, c Sire, » dist-il, quels gcns^sonl ceux;qui ont esté à cel convive qui estoient si bien vestus » cl estoient àuultre table que là où vous estiez assiz? Et ceulz aussi qui tant » estoient bien nourris et gras, à ces croches qui portoienl robes troussées, » lestes rcses et grans couronnes? Et qui sont aultres descharnez, maigres et M dcschirez ainsi ? El qui sont ceulz, dist-il, à terre, qui vivent de povre relief » que l'en a cy osté des tables et dunt ren tient si peu de compte? — Marsile, » ce dist Charlemainc, ceulx que tu vois sis à ma désire et qui richement sont » parez, ce sont princes et chevaliers qui me font ayde aux batailles et avec moy » gardent le peuple contre les guerres. Ceulz que tu vois portans les croches et * qui ont leurs chiefs couronnez, aultres troussez sus les chaintures, nourris de » grasses nourretures, sont arcevesques et evesqucs, abbez et notables prelaz qui » ont sus les clcrs du pays le regarlct la prelalurc. Les aultres maigres, noirs et « gris, qui sont mis à une aultre table, sont povres frères Mcndians comme sont » frères Jacobins, Augustins, Ccleslins et Carmes, frères Mineurs de rObservancc, » et tels gens qui sont commis pour faire à Dieu pour nous prières. Les povres )) membres Jhesu-Crist sont ceulz qui vivent de relief et qui disnenl dessus la » lerrc, qui prendent pacientcnicnt nostrc bénigne charité. » Quant Marsile eust bien entendu ce que lui eut dit Charlemainc, comme esbahis des povres membres que l'on asseoit au plus bas, dist tout liault : k La vostre chrelienrie est » inhumaine... Quant à moy, je dis... que, pour l'honneur et révérence de Celluy u où avez la foi, doivent les membres cstre mis au plus hault de toutes les » tables... Vous en faites tout le contraire. » Et onques en Dieu ne vault croire ne recepvoir le saint Baptôme. Pour lequel refus Charlemainc le fist preschier à deux cvesques, et fut tel icellui Marsile que, par malvaise impacience, se commença à rebeller et vuult disputer aux evesques par la plus grant erreur qu'il peijl. Néanmoins, qnand iceulz deux cvesques l'eurent preschiet sur ses erreurs, à Charlon le livrèrent et pour hérétique le tindrent : si qu'adonques, noslre empereur voiant sa publique hérésie, il le condcmpnaà morir. » (P 137 r* cl suiv.) — Nous avons publié dans notre premier volume (page M9) un extrait du roman en vers sur ce même épisode : nous y renvoyons nos lecteurs. Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que cette « histoire des pauvres » se retrouve
ANALYSE b'ANSEIS DE CAHTHAGE.
&il
songe aux fatigues du roi, qui, suivant l'énergique expression de notre poëte, « de fer porter avoit la char pourrie*».
Mais, avant de quitter ainsi l'Espagne pacifiée, Charles voulut organiser le pays conquis. Avant tout, il importait de lui donner un roi, et un bon roi :
Roi convient faire en ceste région Tel ki soit preus et de moût grant renon, Preudoume as armes et entende raison.
Or viengne avant ki veut prendre le don ^.
A cet appel de l'Empereur répond un beau jeune baron, nommé Anseïs, fils de Rispeu de Bretagne, cousin de Salomon, personnage qui n'avait pas encore de barbe au menton, nous dit le poète, et qu'en effet nous n'avons jamais vu figurer jusqu'ici dans aucune chanson de geste. Malgré cette grande jeunesse, Charles ne le trouve pas indigne de la couronne et, avec cette rapidité singulière de résolution qui caractérise tous les héros de nos romans, le présente immédiatement à ses barons, en qualité de roi d'Espagne\ Seulement, il convient de laisser quelques vieux conseillers k ce prince presque enfant : c'est ce que fait l'Empereur, qui place le nouveau roi sous la tutelle du prudent Isoré. Cet Isoré va devenir un des personnages les plus considérables de tout le poëme. Désormais, le roi de Saint-Denis peut partir en toute sûreté; mais il ne s'y décide qu'après avoir donné à Anseïs quelques derniers conseils pleins d'une généreuse sagesse*.
On connaît l'humeur amoureuse de nos héroïnes.
II PAHT. LlVIl. I.
r.lUP. XXIV.
Avant de quitter
une dernière fois
lu terre
d'E»papnc ,
Charles veut
^ laisser un roi ;
il choisit Anseïs
ot lui donne
Isoré
pour piincifnil
conseiller.
presque textuellement dans la Chronique de Turpin et dans le traité De elemoiyna de saint Pierre Damicn. Seulement le faux Turpin fait honneur de ce trait à Agolant, et saint Pierre Damien à Witikind.
' Anséis de Carlhage^ manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 793, f* 1 1^. — • Ibid., ri r» et V. — » Ihid., f 1 v% 2 r». — ♦ Ibid.y T t.
G 42 ANALYSE b'ANSElS DE CARTHAGE,
CIIAP. XXIV.
Le sage Isoré a une fille, du nom de Lulisse, et Lutisse
ressemble à tant d'autres jeunes filles de nos vieux
poèmes, qui sont trop ardentes et trop sensuellement
fougueuses. A peine a-t-elle entendu parler d'Anseïs,
qu'elle s'éprend pour lui de la plus brûlante et de la
La mic disorë. pl^s mulheureuse passion : « Donés le moi, si sera mes
M prcnd'îriraour maris\ » Mals Isoré cherche à calmer ce transport, et
iK)ur 8CW. ^(jpp^^sente a Lutisse qu'Anseïs est maintenant de trop
haute condition pour ne pas prétendre à un mariage
plus éclatant. Ces sages discours, hélas! n'éteignent
point le feu brutal qui consume sa fille.
La scène se transporte au palais d'Anseïs : les barons que Charlemagne a institués conseillers du jeune roi font observer à leur seigneur qu'il est temps pour lui de prendre femme. Nul ne met plus d'empressement qu'Isoré à donner ce conseil à Anseïs : car il a hâte de le voir marié et de mettre ainsi un obstacle à la passion de Lutisse. (( Le roi Marsile, dit-il, a une fille d'une beauté incompaf) rablc : elle est plus belle que sirène et fée*. Simon sei- D gncurledésirc,j'irai, pour lui, la demander à son père.» Anseïs y consent ; même il se prend rapidement d'amour pour kl fille inconnue du roi paient Isoré part avec le comte Raymond ; mais il est plein d'angoisses en s'éloignant. Il craint pour l'honneur de sa fille, qu'il laisse à la merci d'Anseïs, mais surtout qu'iilaisse en proie à sa passion et maîtresse d'elle-même, (c Je vous prie et vous p supplie, dit-il à Anseïs, de ne jamais avoir l'idée de î> déshonorer mon enfant : car, jamais plus, je ne vous D pourrais aimer. Mais je vous quitterais sur-le-champ, » je passerais la mer, et je renierais Dieu pour adorer ji) Mahomet\ d C'est là, d'ailleurs, la pensée fixe d'Isoré. Il recommande Lutisse à tous les barons : « Par Vamor
* Anséis de Carlhage, 1. 1., r» 2 \\ — » Ibid.y f 3 i*. — • Ibid,, f<» 3 i*. -- * IhUL, f» 3 v^