CONTRE LES SAXONS
I^a Chanson des Saisnes *.
Analyse
do la Chanson
det SaUnes.
« Le Charlcmagne de la légende est inférieur au y> Chaiiemagne de l'histoire d : nous aurons lieu, plus
* NOTICE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE SUR LA « GHANSOll DES SAISNBS ». — I. BIBLIOGRAPHIE. — i*" DATE DE LA COMPOSITION.
a. La Chanson des Saisîtes, comme l'a prouvé M. P. Paris {Histoire litté^ raire, XX, 005 et siiiv.), remonte anx dernières années du xii* siècle. —
b. Avant ce poëmc, il en a sans doute existé un autre, dont la Karlamaqmtsaija (en sa cinquième branclic) nous a conservé la substance. = 2* Auteub. L'auteur de la Chanson des Saisnes est Jehan Bodel, Bodiax ou Bodiaux : il était d'Arrns, et fut même, soit le ménestrel, soit le héraut d'armes de cette commune. Outre la Chanson des Saisnes, on lui doit cinq Pastourelles, un Jeu de Saint-Nicolas et une pièce assez touchante qui a pour titre : le Congé. Le maUuuircux trouvère, atteint de la lèpre, fait ses adieux au monde avant d'entrer dans une maladroric (celle de Meulan peut-être). M. P. Paris a fixé la date de cette retraite de Jehan Bodt;l entre les années 1202-1205 (Histoire liiièraire, XX, (>(ir> et suiv.). L'auteur des Saisnes eut une grande réputation durant tout le xiii" siècle, et nous avons déjà cité les vers que lui consacre Girard d'Amiens au coninicnromciit du siècle suivant, parlant du poëme « Que Jehan Bodiax fist à la lanj;uc polie, — De bel savoir papier et science aguisie, — Par quoi de (iuytequiii et de Saijçncs traitic — A l'estoire si bel et si bien dosclarcie — Que do bien entendant doit estre actorisie. » (Charlemagne, BiM. nat., fr. 778, f 105 v^) — 3'Nomrrk devers EiNAirRE de la versification. La Chanson des Saisnefi, dans le manuscrit de sir Thomas Phillips, qui ne présente pas de lacunes, renferme environ 7050 vers. Ce sont des alexandrins assonances par la dernière syllabe ou rimes. Nous avons signalé quelques traces « posï^iblos » d'une plus ancienne rédaction, notamment dans le couplet XLViii, qui est assonance par la dernière voyelle : « Qant l'amande fut faite et pais ferme sans faille, — Grant joie en a li rois et li conte sans faille (sic) ; — Tuit aÛcnt et ferment à aidier le roi Karlc. — Congié prend l'Apostoiles, maintenant s'an repaire. — Errière s'en rêva, que il plus n'i atarde. » (Édit. Fr. Michel, I, p. 79.) Le manuscrit, de sir Thomas Phillips est le seul, à notre connaissance, qui présente ce couplet avec ces assonances véritablement primitives. = i" Manuscrits qui sont parvenus jusqu'à nous. Il ne nous reste aujourd'hui que quatre manuscrits de la Chanson des Saisnes : a. Manuscrit de sir Thomas
loin, de développer cette thèse que tous les érudits n'admettent pas ; mais jamais cette proposition ne nous
Phillips, jadis connu sous le nom de f manuscrit Lacabane >. Ce manuscrit précieux a passé tour à tour par les mains de M. Lacabane, du libraire Crozet, de MM. Payne et Foss de Pall-Mall, à Londres, et enfin de sir Thomas Phillips. C'est un petitin- 4^ du xiii* siècle. — b. Manuscrit de la Biblioth. de TArsenal, anc. B. L. F. 175. Texte excellent, langue très-pure; 4162 vers, xiii* siècle. — c. Manuscrit de la Biblioth. nat., fr. 368, xiii* siècle, 5420 vers. Il en existe une copie moderne. (Bibl. nat., Mouchet, 6.) — d. Manuscrit de Turin (Bibl. de l'Université), 8000 vers, xin* siècle. G*est, avec le manuscrit a, le seul texte qui contienne le récit de la mort et de la vengeance de Baudouin. = 5<* Édition mpRiMÉE. En 1839, dans la Collection de§ Romans des douie Pairs de France^ éditée par Techener, M. Fr. Michel fit paraître, en deux volumes in-S**, la c Chanson des Saxons ». "- 6** Diffusion a l'étranger. La légende de Cuitedin et des Saisnes a conquis une certaine popularité hors de la France : a. En Espagne *. f S'il faut en croire la Gran Conquista de ultramar (fin du xiirs.), c'est en revenant d'Espagne, après son mariage avec Galienne, que Charles apprend la prise de Cologne par Geleclin, rey de Sajonia. Il marche aussitôt contre lui, le tue, et marie son neveu Baudouin avec la veuve de ce prince, qui est baptisée sous le nom de Sevilla. » (Mila y Fontanals, De la poesia heroico-popular castellana^ p. 339.) — ' Dans les romances sur le Marquis de Mantoué, il est question de Baudouin, qui est représenté comme le neveu, non pas de Charles,, mais du grand Marquis. (De Puymaigre, Les vieux auteurs castillans, II, 311 ; Mila y Fontanals, 1. 1., p. Si'i.) — ' « Les poêles espagnols, dit M. de Puymaigre, ont ici confondu Baudouin tué par Chariot et vengé par son père Ogier de Danemark, avec Baudouin, frère de Roland et amant de Sébile, femme de Guiteclin. » (L. L, 314.) — ' « Les plus anciennes de ces romances, dit M. Mila, sont celles de ValdovinoSt Nuno Vero et Tan clara, qui présentent un reste de l'ancienne tradition de la Chanson des Saisnes. » (L. 1., p. 379.) — b. Dans les Pays-Bas, M. Bormans a publié, dans le liulletin de la Commission ^histoire de Belgique {{'* série, t. XIV, p. 253), un fragment néerlandais du XIII* siècle, « Guitequin ». — c. Dans les pays Scandinaves. * La cinquième branche de la Karlamagnus-saga est intitulée : a le Roi Guitalin », et reproduit une chanson antérieure à celle de Jehan Bodel. — ' Cette branche de la Saga du xiii* siècle a été résumée, d*après l'islandais, dans la Keiser Karl Magnus Kronike, œuvre danoise très-populaire du xv* siècle. — ' Dans cette même chronique danoise on trouve une branche qui a pour titre : Baudouin et SebillCf et qui ne se trouve pas dans la Karlamagnus-saga, telle du moins que nous la possédons aujourd'hui. — ' « C'est de la Grande-Bretagne, dit M. Paul Meyer {Recherches sur V Epopée française, p. 309), que le Guitalin a passé dans la littérature noroise, dans la Karlamagnus-saga. Et ce qui le prouve, ce sont quatre vers, bien anglo-normands, que l'on retrouve dans le texte môme de la Saga. 9 = 7° Travaux dont la Chanson des Saisnes À ÉTÉ L'ORJET. a. En 1736, Galland, dans son Mémoire sur quelques anciens poètes et sur quelques romans gaulois, citait le Charlemagne de Girard d'Amiens et, en particulier, le passage relatif à Jehan Bodel et à notre chanson.— b. Dans ses volumes de juillet et août 1777, la Bibliothèque des Romans donne une analyse de la Chanson des Saisnes. — c. Au tome lit do son Histoire de Charlemagne (1782), Gaillard parle assez longuement du roman de Jehan Bodel : f Cet esprit d'intolérance et de prosélytisme, quelquefois déplacé, se retrouve partout dans ces romans de Charlemagne. Dans un combat des Français contre les Bulgares, Baudouin, frère de Roland et neveu de Charlemagne, court à Firamor (sic), roi des Bulgares, en lui criant : « Fais-toi chré-
Il PART. LIVR. i.
CHAP. XXVI. -
tf PART. LIVR. I.
r.HAP. XXVÎ.
a para plus vraie qu'au moment où nous avons été à même de comparer la Chanson des Saisfies avec le récit
» tienncr, ou je rarrache la vie. — Laisse là tes contes, répond le roi bnlgare, » et défends-toi. b C'était exposer la foi à dépareilles profanations que de parler ainsi de conversion au milieu de l'horreur des combats, etc., etc. > (P. 382 et suiv.) — d.e. Il nous faut descendre jusqu'en 1832 pour entendre de nouveau parler scientiflqucmcnt de la Chamon des Saisnes. M. P. Paris y fit alluiion dans sa Préface de Berte ans grans pies. M. Fauriel en entretint les auditeurs de son cours sur l'Origine de V Epopée au moyen âge; mais en quels termes vagues ! « Je crois avoir vu le titre d'un roman où il s'agit, à ce qu'il paroit, d'une expédition de ce monarque contre les Saxons. Je soupçonne toutefois qu'il est d'une date assez récente, bien postérieure à la fin du xiii* siècle. ■ {Revue des deux mondes, 1" sept. 1832, p. 532.) — f. Le 14 novembre 1835, parut, dans le Journal des Déttals, un article de A. W. Schlegel, affirmant que les luttes de Charles contre les Saxons n'avaient donné naissance à aucune chanson de geste : • Dans les romans, la longue lutte de Charles avec les indomptables Saxons est complètement ignorée. » — g. En 1839, parut l'édition de M.Fr. Michpl— A. End840, M. P. Paris parla de ]a Chanson des Saisnes dans SCS Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi (lll, 107-111). — t. L'année 1842 fut plus profitable encore à notre vieux poëme : M. P. Paris lui consacra une bonne Notice dans le tome X\ de VHistoire littéraire (pp. 605-616). — j. k. Cette môme année, en Allemagne, Grasse consacrait à l'œuvre de Jehan Bodcl une bibliographie médiocrement étendue (Die grossen Sagenkreise des Mittelalters, p. 291), et MM. Idolcr et Nolte en faisaient autant dans leur Geschichte der altfraniôsischen Literatur (II, pp. 85-89), où ils citaient in extenso l'épisode des dames françaises à Saint-TIorbert du Rhin. — I. Dans son ^ûlotre poétique de CharlemagnCy M. G. Paris est revenu à plus d'une reprise sur la légende de Guitoclin. II a mis en lumière le fait aujourd'hui incontestable de la rédaction, à une époque plus ancienne, d'un Guiteclin fort différent de celui que Johan Bodel nous a \a\sié (Histoire poétique de Charlemagne, 1865, pp. 150, 285-293, etc.). — m. n. Noiis avons eu l'occasion de mentionner plus haut les travaux de MM. de Piiymaigre (Les vieux auteurs castillans^ 1867) cl Mila y Fontanals {De h poesia heroico-populnr castellana, 1874). — o. En novembre 1879, M. Paul M(\vor public dans la Rnmania (VII, pp. 481 et suiv.) un Mémoire sur la Vie latine de saint Honorât, où il a l'occasion de citer l'épisode de la belle Sibillo qui fut exorcisi'c par Honorât et qui devait un jour « s'en.imourer » de Baudouin. = 8° Valeir littéraire. La Chanson des Saisnes est un poëme de la dôcadenre dont l'esprit n'a plus rion de primitif. L'auteur est surtout animé de |»réoccupntions littéraires; il travaille et lime son style; il est élégant, facile, délicat. Il écrit Amour par un grand A. Il est galant, trop galant ; même, il est sensuel. Lo premier rang est donné non pas à l'amour, mais aux amourettes; les coups d'épéc ne sont plus estimés à leur juste prix; on leur préfère les entretiens lul)ri(jues, les coquetteries agaçantes, les sensualités à demi raffinées, à demi jjrossières. C'est un roman d'aventures en vers héroïques, qui reproduit parfois d'antiques lé^rendes. Adenès vivait un demi-siècle au moins plus tard que Jehan Bodel, et néanmoins il est certain que Berte osi très-supérieure aux SaisneSy et beaucoup plus fidèle 'à l'esprit primitif de notre Épopée nationale.
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA CHANSON DES SAISNES. — On peut établir les propositions suivantes : 1° La Chanson des Saisnes est essentiellement historique dans son fond et fabuleuse dans ses détails, — 2« Les ftersonnages de Baudouin et de Sehille n'ont rien de réel. — 3* I^^ expéditions
que l'auteur des Annales attribuées à Eginbard a consacré aux guerres do Charlemagne contre les Saxons.
nombreuses de Charles contre les Sarrasins depuis 772 jusqu'en 80i, les révoltes sans fin de ce peuple indomptable contre le roi des Franks^ Vadmirable résistance de Wilikind, devaient donner lieu à des légendes épiques : la Chanson des Saisnes est un des poèmes où sont condensées ces légendies, — 4* Jehan Bodel place l'action de son poème après là défaite de lîoncevaux. Uauteur des Annales attribuées à Eginhard dit seulement que les Saxons profitèrent de la déroute des Pyrénées pour se soulever une fois de plus ;. c Intcrea Saxones, » Yclut occasionemnacli, susceptis armis, ad Hrenum usquc profecti. » {Annales, ann. 778.) — 5* // est encore certain que la conversion de Witikind en 785 ne mit pas fin à la grande guerre des Saxons contre Cltartemagne, et qu'elle continua jusqu'en 804 ; fidèle encore ici à la tradition historique, l'auteur de la Chanson des Saisnes fait contintter la guerre contre le grand Empereur après la défaite de son héros. — 6<* Un des fils de Guiteclin se convertit dans notre poème et y reçoit le nom de < Guiteclin le convers » : c'est un souvenir évident de la conversion très-historique du véritable Witikind. Voyez, dans l'Art de vérifier les dates j le précis U'ës-exact de toutes les luttes des Franks contre les Saxons.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. — L'affabulation de Jehan Bodel manque d'unité, et son poëmc, à la vérité, renferme trois poëmes : i* les Barons Uerupois, 2« les Saisnes, 3*' Baudouin et Sebille ou la Mort de Baudouin. Cette triple légende a donné lieu à environ huit récits dont nous allons faire rénuméralion : 1° Un ancien poëmc français, un autre Guiteclin (de la seconde partie du xii* siècle sans doute), celui qui, fort heureusement, nous a été conservé en substance par la Karlamagnus-saga sons deux formes à peu près semblables (I, 45-47, et V). — 2^ Quelques vers de Ramon Feraud dans sa Vida de sant Honorât (fin du xiii* siècle), et la Vie latine d'après laquelle ce poème a été certainement composé. — 3° Un fragment néerlandais du xiu* siècle, Guitequin, public par M. Bormans dans le Bulletin de la Commission d'histoire de Belgique, I, t. XIV, p. 253. — i' La Chronique de Philippe Mouske( (xiii* siècle). — 5* Baudouin et Sebille, branche qui devait exister dans l'ancienne rédaction de la Karlamagnus-saga (xiii" siècle), et qui ne nous est conservée que dans la Keiser Karl Magnus Kronike, œuvre danoise du XV* siècle. — 6® Les Romances espagnoles. — 7" Les Cotiquestes de Char^ lemaine, de David Aubert (1158). — 8<> Le manuscrit 5003 de la Bibliothèque nationale (dont l'original ne peut remonter plus haut que la fm du xiv* siècle). — Et nous ne parlons que pour mémoire de quelques allusions de la Chanson de Roland et de la Cran Conquisla de ultramar.
Parmi ces récits, dont plusieurs n'avaient pas été présentés sous leur vrai jour avant l'Histoire poétique de Charlemagne de M. Gaston Paris (notamment les n***!, 2, 5 et 8), nous devons signaler avec plus de détails les suivants :
1* L*AMCIEN POEME FRANÇAIS, qui nous a été conservé par la Karlamagnus' saga, est ainsi résumé dans la première branche de la compilation islandaise : < Pendant que Charlemagne revient d'Italie en France, Roland et Olivier vont avec mille hommes assiéger la ville de Nobles, où le roi Fouré était préparé ù soutenir un siège de vingt ans. Charles est à peine rentre à Aix qu'il reçoit de Saxe la nouvelle que le roi' Vitakind a pris et brûlé Mutcrsberg et mutilé révèquc. Il s'avance avec son armée vers la Saxe ; mais il est arrêté au passage du Rhin; il ny a ni pont, ni bateau, ni gué. Il rassemble des matériaux pour unj[)ont, mais le travail va très-lentement : Charles regrette que Roland ne soit pas là; le pont serait vite fait et Vitakind tué. Il envoie des messages à Roland et à Olivier; ceux-ci se mettent à Tœuvrc, et en six mois le pont est
II PART. Livn.i CHAP. xxvi.
"riM?. x^f.'' Véritablement, c'est du côté de l'histoire que se trouve
le merveilleux. La légende est petite, étroite, mesquioe.
consiruit. Roland et Olivier 8*cinparent de Veskhlara et prennent le gouverneur de la ville. Puis on s'empare de la ville de Tremoigne, dont les murs tombent comme par miracle ; le roi Vitakind est tué. Beuves sans barbe est chargé de surveiller le pays. » (Karlamagnus-saga, I, i5-47; Gaston Paris, 1.1.) — La cinquième branche du recueil Scandinave est tout entière consacrée à Gultalin (vov. UibUotlièque de l'Ecole des Cfiartes, t. X\V, p. 18 et suiv.). Ce n*est, d'ailleurs, qu'un développement de ces quelques lignes de la première branche dont nous venons de citer la traduction... Charles est devant Nobles : il apprend que Guitalin vient de brûler Cologne ; il se résout à lever le siéfo qu'il avait commencé. Roland se refuse à abandonner de la sorte une conquête presque assurée ; l'Empereur, furieux, lui donne un coup sur le visage, puis se iiàte démarcher vers Cologne. Une grande bataille s'engage tout aussitdi entre le roi de France el les Saisnes ; Charles est assiégé dans Cologne et va périr: « Où est Roland? 11 nous faut Roland. > Un messager court Tavertir delà délresse de son oncle. Le fiancé d'Aude emporte la ville de Nobles et arrive i Cologne, où le pape Mi Ion se trouve près de l'Empereur menacé. Il s*appréte tout aussitôt ù assiéger Gcrmaise (Worms). Un premier avantage est remporté par Guilalin à qui sa femme Sibille donne en vain des leçons de prudence. Sibille avait raison ; les Français reprennent bientôt le dessus, et Germaise est prise. Mais Amidan, le frère de Guitalin, arrive à son secours avec d'innombrables milliers de païens ; le seul retentissement de son cor Olifant jette la terreur dans le camp français. Cependant Roland amène à l'Empereur de forinidahles renforts et Ton se met à construire un grand pont sur le Rhin. Un crniil(; apprend à Tiirpin qu'il a vu une petite troupe de cerfs et de biches passer le fleuve H à un endroit où l'eau ne dépassait pas leurs jambes ». Roland, ({ui manqu<: toujours de modération, ne veut pas subir les lenteurs de cette construction; il se jotte sur les païens... et se fait battre. Charles, mieux inspiré, songe toujours à son pont, d<.-nt les travaux sont d'abord conGés aux Humains, puis aux Allemands. Mais les Saisnes font si bien, qu'il faut renoncer à cctlo entreprise. C'est alors que deux jeunes Espagnols s'offrent à l'Empereur. Us font une jstatuc (jui ressemble au roi de France : un homme, caché dans la statue, injurie les chevaliers de Guitalin, qui se méprennent grossièrement et criblent de flèches ce Charlcmagne de marbre. Nouvelle bataille où i)rille. pour la première fois, le courage de Baudouin, frère de Koland. Sibille cominence à s'enflammer d'amour pour ce Baudouin qui a renversé et vaincu le lils d(î l'amiral de Bahvlouc, Alcain, (;t qui lui rend d'ailleurs amour pour amour. Bref, les Français se réconfortent, et le fameux pont est enfin achevé. (iuitalin se demande avec (juelles ressources nouvelles il pourra lutter contre Charles : « Donnez votre femme Sibille connue maîtresse au roi de Sarable, à « Quinqueimas, et vous êtes assuré iW vaincre les chrétiens. » Cette proposition ignoble est faite au roi des Saisnes par quinze rois, ses vassaux. Sibille ne s'en montre pas trop indignée, ni Guitalin, hélas ! Par bonheur pour un honneur aussi mal gardé, Roland se mesure avec Quinqnennas et le fait prisonnier : Sibilh*. se console en pensant à Baudouin et en lui tenant des propos amoureux. 11 est temps cependant d'en venir à une action décisive. Elle s'enjça^je. Eslor;;ant, le terrible Kstorj,'ant, vient au s.'cours de Guilalin, son neveu; il monte un cheval quia été nourri avec du lait de serpent et qui ne mange que de la viande fraîche. Mais un si merveilleux coursier ne le préserve pas du coup mortel que lui donne le frère de Roland. Charles, de son côté, fait rouler Guilalin dans la poussière. Amidan entre alors dans la mêlée avec son Olifant : lloland, jaloux de conquérir ce cor admirable, se jette sur Amidan et le tue.
Essayez de lire les petites aventures de Baudouin, neveu de Charles, et de la reine Sebille, après avoir lu la Chro-
Guitalin, terrassé par Baudouin, se rend à ce neveu du roi de France. Tous les païens reçoivent le baptême; Guitalin est jeté dans les prisons de Paris ; Sibille emmène ses fils et s'enfuit loin de la Saxe... Tel est le résumé de cet ancien poème, dont Roland est le héros, et non pas Baudouin, qui se termine par la fuite de Sibille et non par son mariage avec le neveu de Charles. Dans la compilation islandaise, quatre vers français ont été conservés. C'est peu, sans doute, mais c'est assez pour nous apprendre que celle Chanson de Guitalin était en vers alexandrins. Et, à vrai dire, d'après le résumé qui précède, nous ne la croyons pas de beaucoup antérieure à la Chanson des Saisnes de Jehan Bodel. Elle porte déjà les marques de la décadence : les amours de Sibille y ont en particulier le caraclère d'une civilisation déjà trop avancée.
2« Dans la Vie de saint Honorât, par Ramon Fcraud, Sébile est la fille d*Agolant : < Rey Agolant avia una filha mot bcUa... Sibilia avia nom, reyna de Sancsuenha. » Elle est toute belle et toute charmante, mais endemoniada^ possédée. Agolant se jette aux genoux de saint Honorât et le supplie de guérir sa ûlle. « Si tu veux laisser Mahomet et croire en Jésus, dit le saint à Sébile, tu » seras délivrée de ton mal. » Elle y consent, elle diable s'enfuit : « Que veux-tu 9 pour ta récompense ? » 8*écrie Agolant tout ravi. » Eh bicn^ dit Honorât, tuas » en ce moment dans tes prisons Charlemagnc et ses douze compagnons; • délivre-les. » Le roi païen s'empresse d'ouvrir à l'Empereur les portes de son cachot : « Li 'XII* companhos son gausens e baudos. » Parmi eux se trouve t Baudoins lo pros ». Sébile Taperçoit, le trouve beau... et « D'aquest s'enamoret Sebilia la plasent, — Mant que retray la gesta que pueijs fo son espos a, etc. = Telle est la version de Ramon Feraud; mais on savait que ce poëme élégant avait été composé d'après une « Vie latine de saint Honorât » dont on avait longtemps cherché le texle sans parvenir à le trouver. Or, au mois d'août 1878, MM. Paul Meyer et Stengcl, chacun de son côté, trouvèrent un manuscrit du texte latin. Le premier de ces manuscrits est à Dublin (Bibl. de Trinity Collège, R. 2. 7) et appartient au xiv* siècle. Le second est à la Bodléienne d'Oxford et est daté de l'année 14i9. Dans un article tout récent de la Romania (t. VIIJ, pp. 481 et suiv.), M. Paul Meyer a éludié cette « Vie lalinc de saint Honorât » et Va comparée au puëme de Ramon Fcraud. Il n'a eu garde d'oublier Fépisode de Sibile et nous en a donné le texte : « Erat régi Aggolandounica filia, speciosa valde, nomine Sibilia, etc. » (L. 1., pp. 499, 500.)
^ M. Bormans a publié dans le Bulletin de la Commission d'histoire de Belgique {i** série, t. XIV, p. 250) un fragment d'un Gwidekijn flamand qui se rapporte à la plus ancienne version des Saisnes^ à celle que Ton a désignée sous le nom de Guitalin. C'est ce que n'a pas vu M. Bormans ; mais son analyse suffit pour le faire comprendre. Ce savant belge constate en efiet que Roland et Olivier jouent le premier rôle dans le poëme flamand. Il y a d'ailleurs des variantes singulières. Gwidekijn a pour capitale Sassine : c'est « la Sassoigne » de nos textes français ; il possède une autre ville importante du nom de Bacham(?). Le fragment public par M. Bormans commence ainsi qu'il suit : • Les païens étaient sur leurs gardes, — Us croyaient avoir tout gagné. — Mais quand ils entendirent sonner les clairons, — Grand fut leur étonncment; — De leur voix éclatante s'écrièrent : — « Saxons, Saxons », et « Sas- ■ sine ». — « Frappez à mort les chrétiens, — Écrasez- les, anéantissez-les. » — Mais ceux-ci les entendant : « Monljoie ! » — S'écrièrtMiUils, ce qui les fit reconnaître. — Us dirent leurs chants de combat — Et, des deux côtés, se lancèrent en avant. ^ Roland répandait la mort autour de lui. » Etc., etc.
4« PfliuppE MousKES, dans sa Chronique (vers 9852-9997), résume fort pla^-