‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 118 sur 150 · II PART. LIVR CHAP. XXVI · texte numérisé non relu

II PART. LIVR CHAP. XXVI

;'• d'inspirer un grand poêle. Voyons si Jean Bodel, en sa Chamon des Saisnes^ a véritablement été à la hauteur de sa tâche.

Le poète a jugé bon de remonter très-haut dans le temps, et d'exposer savamment les causes lointaines de la lutte entre Charles et les Saxons. Ces causes ne sont rien moins qu'historiques, et nous éprouvons quelque honte à les rapporter d'après Jean Bodel. « La France eut pour premier roi Clovis », dit Tâuteùr de notre chanson, et jusqu'ici tout va bien. « Clovis eut pour fils Floovant », ajoute le trouvère, et dès lors il ne sortira plus de la légende. Ce Floovant, auquel un autre de nos poètes a consacré toute une chanson, eut pour fille la belle Aalis, qui épousa le Saxon Brunamont : de là les prétendus droits des Saxons sur la France; de là tant de guerres et de calamités*. Un jour vint où les fils de Brunamont se jetèrent sur les Francs, et c'était précisément au moment où le trône de France, ce premier trône du monde, était vacant. Geoffroi de Paris, Garin le Pouhier, sont tour à tour élus rois. Garin n'avait pas de fils légitime ; mais, de la fille d'un vacher, il avait un bâtard, nommé Aiiseïs. Les poètes ont toujours aimé à prêter aux bâtards de merveilleuses qualités et des vertus éclatantes : il se trouve qu'étant bâtard, Anseïs est un grand homme, et qu'il sauve la France en luttant victorieusement contre le Saxon Brchier. Los Saxons, épouvantés, s'enfuient devant ce jeune chevalier, qui avait un cœur de prince et dont les Français font leur roi. C'est cet Anseïs qui fut père de Pépin et grand-père de Cliarlemagne-. Triste histoire, comme on le voit, que celle de la France sous la plume de Jean Bodel ! Ainsi, non content de faire de Hugues

' Cliansondes SaisneSj couplet m. — - Couplet iv.

Il PAHT. i.ivn. i.

ciiAi'. xxvr.

et les Francs.

Capct le pcliL-fils d'un boucher, il a fallu que certains poètes fissent du grand Charles le petil-fils d'un bouvier. C'est dans une vacherie qu'aurait commencé la seconde race de nos rois, et dans une boucherie la troisième. Si la chose était vraie, nous saurions en être fiers ; mais inventer de telles fables !

C'est ici qu'a proprement parler le roman com- , Mnriajo

^ *. / ^ de Giiileclin

menée, et nous voici transportés par le poëte auprès cidoscbnio;

' r r I I commencements

de Guiteclin de Sassoigne. Sous ce nom, profondément emïe trSes francisé, nos lecteurs ont reconnu Witikind, Venfant blanc des Saxons, qui pendant plus de vingt ans sut tenir tête à Charlemagne. Guiteclin vient de perdre sa première femme, qui lui laisse deux petits enfants : il en épouse rapidement une autre, et c'est celte Sebille dont il ne sera que trop question dans le reste du poëme. Le trouvère se complaît trop longuement, d'ailleurs, dans la description très-voluptueuse de la bgaulé de Sebille. Les noces sont magnifiques et les jongleurs, n'en doutez pas, y sont généreusement traités. Mais à peine quelques jours se sont-ils écoulés dans ces joies, que Guiteclin s'arrache aux bras de sa jeune femme et s'apprêle à porter la guerre de L'autre côté du Rhin. D'où vient cette précipitation singulière? C'est que le Saxon vient d'apprendre par un messager la défaite de Roncevaux et la mort des douze Pairs : c'est le moment d'accabler Charlemagne et de porter le dernier coup à la France V Guiteclin part, il passe le Rhin, il arrive sous les murs de Cologne, qui n'est défendue que par deux cents chevaliers sous les ordres de Milon. Celui-ci se conduit en vrai baron, réveille la mollesse des bourgeois, les arme, les lance sur l'ennemi. ElTorls inutiles : les en(jigncurs païens creusent des mines sous

' Chanson des Saisnes, couplet v.

il PART. LIVR. I.

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léS murs de Cologne et les font sauter. Les Saxons entrent dans la ville et l'inondent de sang. Milon, sa

Prise de Cologne • • i i i

parles païens; temme et ses entants sont implacablement massacrés;

massacre de tous ^ '

ses habitants. \^ \iç^^ Helisscnt cst sculc sauvée par Guiteclin, et seule échappe à cet effroyable carnage. Le vainqueur la donne à Sebille, et poursuit le cours de ses sanglantes victoires ^

Charles était à Laon, tout triste encore de la mort de son neveu Roland. Le Pape chantait la messe devant lui, et c'est une particularité qui revient souvent dans nos chansons ; car on sait que les trouvères transforment volontiers le Souverain Pontife en une sorte d'aumônier complaisant et exact qui suit partout l'Empereur et s'estime fort honoré de lui dire l'office. Tout à coup, un messager entre dans le palais impérial : il est tout couvert de poussière ; il a les talons ensanglantés à force d'avoir éperonné son cheval, a: Guiteclin a pris Cologne, » il a tué Milon ; il a détruit l'Allemagne » : voilà ce que crie ce messager à.Charlemagne éperdu. Le vieil Empereur pleure longtemps; puis, contenant ses san- . glots et mettant toute son énergie dans sa voix, proclame la guerre sainte et s'apprête à partir tout aussitôt contre les Saxons envahisseurs-.

C'est ici que le poëte nous fait entrer avec lui dans le récit d'un des épisodes les plus longs et les plus disproportionnés de tout son roman. Cet épisode, hélas ! n'est guère a l'honneur de Charleniagne, et, pour tout dire, Jean Bodel est un de ceux qui sont le plus coupables d'avoir amoindri jusqu'à la caricature la figure jadis si respectée du grand Empereur. « Courons sur les » Saxons :d, s'écrie-t-il. Mais les barons de sa cour ne partagent pas ce bel enthousiasme : ils rechignent

' Chanson des Saisnes. couplets vi-xiii. — * Couplets xiii-xiv.

devant la guerre comme Tânc devant le fardeau ; le mot est de notre trouvère : « Tôt ainsi com li asnes qui regarde le fais\ » Parmi ceux qui résistent ainsi à la volonté du fils de Pépin, il n'en est pas de plus hardis que le duc Beuves sans barbe et Gillemer TEscot, sire d'Irlande : « Charles nous épuise à force de guerres », disent ces partisans effrontés du repos. <r Nous necon- » sentirons jamais à le suivre contre les Saxons. ]o Tel est le sentiment de plus de cinq cents chevaliers, et Gillemer déclare qu'il va retourner en Ecosse: <t Ainzirai ]o an ma terre où l'en claime Deu got. i> Ils vont partir, mais non sans avoir trahi le secret de leur résistance. Leur véritable grief contre Charles est très-indigne de barons, de chevaliers chrétiens : ils sont jaloux des Herupois qui ne sont pas soumis au tribut, au chevage, comme les autres habitants de T-Empirc. Les Herupois, ce sont les Normands, les Angevins, les Manccaux, les Bretons et les Tourangeaux. Les autres barons ne cachent pas leur courroux contre ces privilégiés ^. Naimes s'efforce en vain d'apaiser ces colères en rappelant le courage des Herupois et les grands services qu'ils ont jadis rendus à l'Empereur : « Qu'ils payent, qu'ils payent le chevage », c'est le cri général. Tout ce que peut obtenir le duc de Bavière, c'est qu'on enverra des messagers au vieux Iluon du Mans, pour le sommer d'avoir à payer, lui et chacun des siens, quatre deniers de capitation; pour l'inviter surtout à venir au secours de Charles avec Salomon de Bretagne, Geoffroi d'Anjou et Richard de Normandie. Car Guiteclin se fait de plus en plus menaçant, et, comme nous pourrions le dire aujourd'hui, la patrie est en danger^.

II PART. LIVR. I

CHAP. XXVI

Épisode

des

barons Herupois

qui refusent

de payer

le chevaux

à Gharlemagne.

* Chanson des SaisneSy couplets xv. — ' Couplets xvi-xviii. Cf. ce vers de la Prise de Pampelune : « Nous avons desconfls e ('ranzoîscHenipous. » (v. 1850). — • Couplets xix-xxi.

tl PAJIT. LIVR. I.

CHAP. XXVI

662 ANALYSE DE LA CHANSOy DES SAJSNES.

Les messagei^s de Charles sont fort mal reçus par les Ilerupois, qui veulent rester indépendants, et qu'indigne profondément la seule pensée de payer le chevage. Salomon de Bretagne, que les auteurs d'Aspremont et de V Entrée en Espat/ne ont représenté si doux, est transformé par Jean Bodel en un véritable Néron : il parle de faire enduire de miel les malheureux ambassadeui-s du roi de France et de les jeter à ses oui-s. Le procédé est fort peu diplomatique, nous l'avouons, et peu diplomatiques sont aussi les dernières paroles que ce terrible Salomon jette aux députés de l'Empereur :

« Allez-vous-en, barons, dit-il, et n'ayez de nous regard. —Ne saluez point Charles de notre part. — Dites-lui de se bien garder de nous : — Car il a plus d'ennemis que lièvre en essarl. ~ Les Ilerupois ne sont pas des nmsards; — Ils sont simples comme agneaux, fiers comme léopards. — Quatre ou cinq mois ne se^ passeront point — Sans que nous lui montrions tant de dards et d'épées, — Qu'il n'osera pas seulement nous regarder de ses yeux. — Quand nous sommes contre lui, j'ignore — Comment il pourra rester en France et garder la couronne*. »

Déjà, comme on le voit, l'épisode traîne en longueur, et il est bien loin d'être achevé. Bref, les Herupois se mettent en marche, non pas contre les Saxons, mais contre Charles. Ils arrivent à Aix, la menace a la bouche, la lance au poing-. 11 paraît qu'aux yeux du trouvère, l'Empereur n'avait pas encore été suffisamment humilié : il se plaît à le rabaisser encore plus. Le duc Naimes ouvre le plus honteux de tous les avis : « Il faut à tout i)rix désarmer les Ilerupois, qui sont )) le soutien de l'Empire. Allons tous, nu-pieds, allons » à leur rencontre. » L'Empereur aussitôt se déchausse,

' Clianson des SaisneSt couplets xxi-xxix. — * Couplets xxix-xxxvi.

le Pape aussi; les évoques et les barons rivalisent de bassesse; une immense procession se met en marche, une procession de suppliants : a Simplement se maintiennent, n'iot ne gin, ne ris. » A la vue de l'Empereur et du Pape ainsi humiliés, les Herupois se déclarent enfin vaincus, et tombent aux genoux de ceux qu'ils venaient outrager et frapper. C'est ainsi que Charles, dit le poëte, « par ceste humilité vangi sesanemis' j>. En bon français, ce n'est point là de l'humilité : c'est de la platitude.

Il est vrai que les deux partis s'entendent pour punir ceux qui les ont brouillés : Gillemer l'Escot et Beuves sans barbe n'obtiennent leur pardon qu'en marchant nu-pieds l'espace de cinq lieues*. Rude pénitence, et qu'auraient bien méritée les Herupois.

UPART. LIVH. I.

CIIAP. XXVI.

Charles est à Cologne ^ mais ne s'y arrête pas. Il n'entre même pas dans son palais de marbre bis, à Aix, et reste sous sa tente de soie, au sommet de laquelle éclate l'aigle d'or. Le lendemain, il décampe avec une rapidité ardente, et le voilà à Saint-IIerbert du Rhin. La grande guerre va commencer. C'est là que le duc Thierri amène à Charles son fils Berard, qui sera un des héros de notre chanson : « Sire, dit i» le vieux baron, la vieillesse m'entreprend, et je me sens » lourd comme une pierre. Il y a cent ans (jue je suis p chevalier. Il me faut donc rester en France ; mais i) voici mon fils qui me remplacera, d Le jeune damoiseau s'agenouille aussitôt devant l'Empereur et

Cliarlemafiie

entre

en camiMgno

contre Guitocljn.

LtiR deux armées

rivaloa

•ont •énarépa

par le Rhin.

Preiniera ongaifcinents.

* Chanson des Saisnes^ couplets XL-xuv. — • Couplets xlv-xlvii. — " Couplet L.

Il PART. LmU L CHAP. XXVI.

lui rend riiommage : a Gentil roi, dit alors la pauvre D mère, je vous confie ce qu'au monde j'aime le plus. 3) Ne lui laissez pas faire d'imprudences. Souvent ierl de y> sa mère en plorant atewrfws*. » Charles, du haut de son trône d'ivoire, met fm à cet attendrissement, et jette son cri de guerre. Il est temps de partir contre les Saisnes. « Barons, séparez-vous de vos dames, qui res- » tcront à Saint-Herbert. » Adieux touchants, adieux mouilles de larmes*. Les cors sonnent, les destriers hennissent, les gonfanons de soie flottent fiu vent, l'oriflamme royale s'ébranle et s'avance à la tête de l'armée. Près de l'Empereur chevauche fièrement le frère de Roland, Baudouin. Les Saisnes peuvent trembler, et Giiitcclin peut songer à se rendre.

Le roi des Saisnes cependant ne. manifeste aucune crainte. Il devient rouge de colère en entendant prononcer le seul nom de Charlemagne, et brise en mille pièces l'échiquier placé devant lui. Trente rois viennent se ranger sous ses ordres : « Cnicx fu Gnitcclius ci fiers comme » liepars. » Autour de ces trente rois, cent mille païens frémissent. Les deux armées rivales sont de force à lutter l'une contre l'autre, el la grande balaille se prépare sous les murs de ïreinoiL;iie, ville épique, et qui tient une large place dans la légende des Quatre Fils A II mon.

Entre les deux armées coule le Rhin^, barrière naturelle, barrière puissante. Les chrétiens et les' Saisnes

' Chanson des Saisîtes, couplets l-lii.

' C'est ici (lue deux nianus(Mits (relui de l'Arsenal, anc. D. L. F. 175, et celui de la Bibl. uat., fr. 308) pliicoiit le connuencemont d'uu épisode singulier dont nous verrons bientôt le dénomment. (>c coninienceinent est omis dans le manuscrit de sir Thomas Piiillips. Les dairios do France resttMit à Saint-Herbert avec les garçons et les serments de l'armée. Elles oublient leurs maris avec ces misérables : « Es qeuz et es parçons menèrent leurs delis. » Une seule reste fidèle à son devoir: c'est Rissent de Frise (couplet lui).

' Chanson des Saisnes j couplets lv-lix.

se voient aisément d'une rive à l'autre et surveillent "cH!tp:xx?i*.'* réciproquement tous leurs mouvements. La scène est bien posée : le drame peut commencer.

Rien de plus joyeux que ce commencement. Les deux Amoun de scbiue

»»i . ,rtde Baudouin,

partis, ne pouvant satlemdre et ne songeant pas a frcro do Roland. traverser le Rhin, se livrent au déduit de la chasse. « Vez ^ . jj»^ .

' dans tout le pocmo

» le tans bel et cler et la douce saison. » Cette douceur Çï^^uil^™® de la température entretient je ne sais quelle mollesse dans les ûmes. Les femmes s'en mêlent : Sebille s'empare du premier rôle. Parmi toutes les femmes de nos Chansons de geste, je n'en connais peut-être point d'aussi odieuse que la reine des Saxons. Il n'en est certes pas de plus sensuelle, et je ne sais quelle volupté mauvaise frémit dans la moindre de ses actions et de ses paroles. Elle ne désiie que baisers et étreintes charnelles. Si encore on n'avait à lui reprocher que ces défaillances pratiques; mais elle à l'audace d'ériger en théorie les ardeurs de sa convoitise, et s'écrie impudemment : « Beauté de dame est inutile, si on ne la » dépense pendant sa jeunesse. Que celles qui ont » des amants se déduisent avec eux. y> Quant à elle, elle soupire vers Baudouin. Pour mieux voir les Français, et surtout pour mieux s'en faire voir, elle vient planter effrontément sa tente sur le bord de l'eau. Guiteclin, en vrai Georges Dandin, consent Ji tout, et sa femme parvient môme à le convaincre que toutes ses avances et ses coquetteries aux chrétiens sont l'œuvre d'une politique et d'une stratégie très-profondes : <( Ret> gai-z de bêle dame fait bien folie enprandre. — Qant D François nos verront cointoier et estandre, — Sovant s> vanroiit à nos donoier et descendre *. » Cette Sebille ne respire que l'adultère et la paillardise.

' Ckanton des Saisnes, couplets ux-lxiv.

II PART. LIVR. I

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Donc, elle se pavane sur le bord du Rhin, désirant attirer les regards de Baudouin. En vraie courtisane, elle se pare de vêtements aux teintes les plus violentes : une robe couleur de sang, fourrée d'hermine et estancelée d'or, et, sur le front, un cercle d'or chargé de pierres précieuses a qui valent une mine d'argent* ». Toilette de fille de joie ! Elle attire les regards de Baudouin, et lui fait comprendre qu'elle désire le voir de plus près et le tenir entre ses bras. Le frère de Roland ne sait pas résister à de telles attaques. L'eau cependant est profonde, et Baudouin court un grand danger en se jetant dans un courant si rapide ; qu'importe ! La coquette en robe rouge est là qui l'appelle de son regard sensuel : il ne craint pas la mort, se précipite et aborde tout dégouttant de l'eau du Rhin : « Toz li cors H » degote de l'aiguë et do ravoi. » Le voilà dans les bi'as de son amie^; le voilà, le frère de celui qui mourut à Roncevaux.

Pendant qu'ils se couvrent de mauvais baisers' et préludent à l'adultère, les Saisnes entourent la tente où se cachent ces amours coupables. Baudouin va être surpris; il entend déjà le bruit des païens qui se réjouissent de le prendre vivant. Mais alors il se souvient de son frère, et se fait terrible. 11 s'arme, il abat ses adversaires; il se dirige vers le Rhin, il se retourne u plusieurs reprises pour rouler les Saisnes dans la poussière, il tranche leurs tètes, et, rouge de sang, couvert de sueur, ^précipite dans le fleuve profond son cheval blanc d'écume. Les païens le voient, pleins de rage, échapper à leur vengeance; ils le cri-

' Chanson des SaimeSy couplet lxix. — * Couplets lxx-lxxi.

^ « Sébile le regarde de bon cueret de foi... — La roïne l'ambracc q'an moillent si conroi — Et Baudoins l'acole et traist dejosle soi; — Andui se sont assis desor un paile bloi. — Assez i ot parlé d'anior et de donoi, — Raisin: et acolé doucement an recoi. »

blent de flèches. Terrible encore et joyeux sous cette pluie mortelle, Baudouin éperonne son bon cheval qui nage vigoureusement, et se rit de ses ennemis que la distance rend de plus en plus impuissants. Encore un coup d'éperon, et le voilà sauvé. Son cheval a pied, il aborde, et, tout ruisselant, apparaît aux regards de Charles'.

a: D'où venez-vous? j> lui demande l'Empereur, et Baudouin est forcé de raconter son escapade. Le roi de Saint-Denis fronce alors les sourcils et, d'un ton sévère, interdit au frère de Boland et à ses autres barons de franchir désormais le Bhin. « C'est folie de compro- » mettre ainsi toute une armée. Ce n'est pas vasselages » d'enprendre hardenient^. » Il semble d'ailleurs que Charles ait pour unique besogne de comprimer partout dans son armée les envahissements de la débauche : il apprend alors que les dames de ses barons, restées à Saint-Herbert, se sont livrées aux valets et aux garçons de l'armée, et qu'elles font ripaille avec eux. Une seule Lucrèce s'est rencontrée parmi ces milliers de prostituées : c'est la reine de Frise, femme de Lohout et sœur de Berard de Montdidier. Les autres se sont jetées dans le vice avec un empressement lascif et sanguin ; même elles se sont fortifiées dans Saint- Herbert et défient derrière ces murailles leurs maris, qu'elles ont déshonorés. Il faut que Charles lui-même aille mettre le siège devant ce château, ou plutôt devant ce lupanar. Il faut même que Dieu fasse unjuiracle pour châtier ces adultères. La tour de Saint-Herbert s'entrouvre et ses murs s'écroulent. Rissent de Frise tombe joyeuse et pure aux bras de son mari ; les autres dames, confuses, n'osent lever les yeux devant leurs barons auxquels elles

* Chamon des Saisnes, couplets lxxi-lxxiv. — • Coupicis lxxiv-lxxvi.

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r.ii\p. xwi.

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ont si rapidement préféré les derniers des hommes. Mais l'Empereur fait un si beau sermon à ses chevaliei's, qu'ils reprennent débonnairement leurs femmes sans même leur adresser un seul reproche*. Voilà toute rarmée française transformée en une troupe de Sganarelles dont les infortunes, hélas ! n'ont rien d'imaginaire. Le poète, il est vrai, ajoute avec componction que cette aventure corrigea les dames, et que depuis ce temps chacune d'elles ic fit simple et dehonaire^ ». Mais, en vérité, je n'ai nulle confiance en une vertu si changeante... et nulle admiration pour un poëme si lubrique.

Tous ces épisodes sensuels ne servent d'ailleurs qu'à suspendre l'action et à énerver le lecteur. Ce Rhin, ce fleuve militaire qui sépare deux armées furieuses, se change ici en je ne sais quel ruisseau d'opéra-comique, séparant uniquement des bergères et des bei'gers perpétuellement et sottement amoureux. Ces pastorales sont fatigantes, et je leur préfère jusqu'à nos récits monotones de grandes batailles en dix mille vcj^s. Enfin nous sortons un peu de ces bergeries pour assister à Vadaubrmrnt du ÎGuna Berard que Charles fait chevalier suivant le rit antique \ Mais le nouveau chevalier, pour son coup d'essai, enfreint les ordres de l'Empereur et se jette dans l'eau du Rhin. Les Français ne peuvent abandonner ainsi le plus jeune et, après Baudouin, le plus courageux de leurs chevaliers. Ils le suivent, et voilà les destriers qui se débattent dans le formidable courant : a Oui là n'ot bon cheval tost i fîst le plunjon. » Les païens les attendent sur l'autre rive, et Sebille considère avec des yeux ravis, non pas les Saisnes, mais les Français. Bientôt une formidable mêlée s'engage et

* Chanson des Saisnesy couplets lxxvii-lxxx.

* Les valets coupables furent jetés dans le Rhin, une grosse pierre au cou. ^ Chanson des Saisnes^ couplet lxxx.

Guileclin est forcé de reculer. Les Français, qui ont encore trouvé le temps de courtiser les dames païennes, repassent le fleuve au lieu de prendre position sur la rive qu'ils ont conquise. D'ailleurs, ils sont fatigues, et murmurent contre Charlemagne : « Nous avons, disent- V ils, passé quatorze ans en Espagne, et voici déjà deux D ans que nous sommes ici. Molt granl i est lapaineet i peliz li esplok. Beaucoup d'entre nous sont malades. T> Nos chevaux sont maigres. Nos tentes tombent en lam- » beaux. C'est le moment de faire un appel aux Ileru- » pois et de les convoquer à notre aide. » Les barons crient très-fort, et Charlemagne a peur. Il envoie des messagers à Salomon de Bretagne, à Iluon du Maine, à Richard de Normandie, à Dreux, à Auquetin. Ces fiers vassaux daignent enfin consentir à se déranger. Ils assemblent cent mille hommes et se portent audevant de Charlemagne qu'ils veulent bien aider contre les païens*. Ces Ilerupois sont bien généreux !

Toutefois ils mettent un peu de lenteur dans leurs mouvements stratégiques. Pendant que les Français attendent ce secours nécessaire, ils sont prévenus j)ar la reine Sebille d'une attaque nocturne f(ue les Saxons doivent diriger sur le camp de CharlemagiKî. Il ne manquait plus à Sebille que de trahii* et de faire tuer ses propres sujets. Les païens eh effet passent le Hliin à minuit, et sont remplis de joie à la pensée de surprendre les Français et de finir la gu(îrre j)ar un massacre général. Mais les Fran(;ais, gnke .Ma reine saxonne, sont sur leurs gardes; ils sont tout armés et atteii(l(înt de pied ferme V envahie des païens. Berard est (^n embuscade au gué de Morestier, et Baudouin en fac(» fl(* la tente de Sebille : il eut même été plus habile (b^ donner

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de l'arn»^ do Charicii qui

amtollo

Ion {lcru|ioii

à xm aido.

Ilataillc noclurno

niitro !<}« Saxons

et IcH cImHioni.

KxploiU

de Daudouio.

Chanson des Saisnes^ couplet» lxxxi-xo.

070 ANALYSK DE LA CHANSON DES SAISNES.

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r.iiAP. xxvi.

des Français.

a celui-ci une autre place. Quoi qu'il on soit, Berard ~ et Baudouin repoussent les Saisnes et les repoussent énergiquement*. Une rivalité s'engage alors entre ces deux héros. Le fils de Tliierri n'a pas conquis moins de dix destriers dans la balaille ; le frère de Roland est jaloux et veut en conquérir autant. Malgré les défenses de l'Empereur, il franchit une seconde fois le Rhin, tue Baudamas, neveu de Guiteclin, et repasse fièrement un fleuve trop de fois traversé pour intéresser désormais le lecteur. Charles s'irrite contre cet imprudent qui prend véritablement plaisir à se perdre; mais Baudouin lui répond, le poing sur la hanche : « Ce qi est griés as autres, m'est solaz et depors*-. )> Matamore ! d(./i7Jnîpoi5. P*^'* bonheur, les Herupois arrivent. Où les placera- ^graSvtcSo* l-on ? Charles, d'un geste superbe, montre la rive

opposée du Rhin et, le doigt fixé sur le camp des Saxons : (( Voilà, dit-il, la place que j'ai résenée aux Herupois. » La sublimité un peu ironique de ce langage est tout d'abord assez désagiéable aux nouveaux arrivants : ils ne se hâtent point d'être des héros. Mais enfin ils s'y décident, se confessent de tous leurs péchés, rcroivont pour))énilencc cr de frapper les païens î), et entrent, pleins de confiance, dans Teau redoutable que la main de l'arche viMpie de Sens vient de bénir. Les voilà qui passent le fleuve ; les voilà sur l'autre rive, mouillés et joyeux. Mais ils vont avoir rapidement Toccasion de récliauirer leurs membres glacés : une grande bataille s'engai^^e entre <( les Français de la France )> et l'armée de Guiteclin. Hugues tue le roi Daire d'Orcane ; Geoffrov TAngevin traverse d'un coup de son cspir le cœur du roi Caloré. Bataille, bataille. Les païens résistent, mais ils sont battus. « Herupois lor detranchent antrailles

' Chanson des Saisnes^ couplets xci-cii. — « Couplets cii-cv.

ANALYSE DE LA CHAiYSON DES SAISNES,

» et boiax... As piex de lor chevax les aloicnt foulant. y> Guiteclin voit arriver vers lui les fuyards ; il s'arme à son tour, et essaye de changer la fortune du combat. Mais le jour s'éteint, la nuit arrive, les Saisnes s'enfuient, les -Français sont décidément vainqueurs. Comme on le voit, les Herupois débutent bien, et Ton se demande pourquoi ils s'empressent de repasser le Rhin, au lieu de s'établir fortement sur un champ de bataille dont ils restent les maîtres *.

La situation des deux partis demeure donc la même et, franchement, il eût été bien temps de la changer un peu. Jean Bodel abuse et se moque de la patience de ses lecteui's. Que Berard de Montdidier se donne encore une fois la joie périlleuse de traverser le Rhin pour aller embrasser son Ilelissent, sa fiancée, qui est la captive et la confidente de Sebille ; qu'il rende la femme de Guiteclin témoin de ses caresses presque nuptiales pt qu'il permette à celte païenne défaire une phusanterie sacrilège au sujet de ses baisers lascifs : « Bien savés (louer pais par devant Évangile'' x^ ; que l'éternel Baudouin reparaisse ensuite dans le même rôle; qu'il brave une fois de plus la colère de Charlemagne pour savourer la mauvaise douceur des baisers de Sebille; qu'il tue le Saigne Caanin et se revête des armes de cet ennemi mort; qu'à l'aide de ce travestissement, il puisse, malgré la jalousie de Guiteclin, pénétrer dans la lente de la reine et s'y livrer aux lubricités de son pitoyable amour ; qu'ensuite il soit reconnu des païens et vigoureusement poui^suivi par leur roi, dont la colère est légitime et dont le cœur est vraiment grand; qu'il échappe à grand'peine a ces dangers (pi'il ne devait pas braver: — véritablement, ces mêmes épi-

II PART. LIVR. I

cn\r. xwi.

Imprudences

et fanfaronnades

de Baudouin

qui,

pour Mliftfairo

son amour

■Tcc Sebille,

no cesse

de traverser

le Ubin

et de

compromotlro

lo sort

do toute l'armi^

chrétienne.

' Chanson des Saisnes^ couplets cvii-cix. — ' Couplets cx\-rxxiv

r>7i • ANALYSE DE LA CHANSON DES SAISNES.

Il PART. Livn. I. sodés toujours renouvelés, et renouvelés sous la même

CHAP» XXVI. J

— " forme , ne sont pas dignes d'attirer longtemps notice attention*. Exaspéré par tant d'imprudences ridicules et de Tanfaronnades dangereuses, Charles, qui un moment a cru Baudouin mort, et qui a versé toutes les larmes de ses yeux sur ce fou qu'il aime avec la passion d'un père, Charles s'écrie : « Puisque vous aimez tant à » passer le Rhin, eh bien ! je vous ordonne de le passer )) une fois de plus. Je veux que vous donniez, sous les » yeux des Sarrasins, un baiser à votre amie Sebille, et » (pie vous obteniez de sa main l'anneau d'or qu'elle » porte a son doigt. Allez. » L'Empereur a voulu d'ailleurs donner a son neveu l'exemple de cette hardiesse ; il a passé le fleuve, il a tué cinq païens, il a enfreint ses propres ordres. Il est donc nécessaire que le frère de Roland obéisse. Mais, cette fois, le passage du fleuve n'a pas pour lui la saveur du fruit défendu ; il n'obéit qu'à contre-cœur-. Un espion, d'ailleurs, a entendu toute la conversation de Charles avec son neveu, et s'empresse d'aller tout rapporter à Guiteclin^ Une jalousie terrible s'allume dans le cœur du païen : il faut que Baudouin périsse. c( C'est de ma main qu'il mourra )>, s'écrie alors le scif/iH'ifr (If Pirsif* qui s'appelle Justamont. Et, après avoir obtenu le consenlcmcnt du roi des Saisnes, il va naïvement trouver la reine et, en lalfiné, en chevalier galant, lui demande « un baiser ». Il tombe bien. Sebille ne soni^e (pi'à Baudouin et aux dangers qu'il va courir : ce Surtout, dit-elle à Justamont, ne le blessez )) pas; ménagez-le, et conlentez-vons de le livrer à Gui- ;) ttîclin. » Quant au baiser, elle le refuse, ou plulot le dill'ère. Elle ii'esl pas adullère avec le premier venu*. Tout aussitôt conunence le grand duel entre Ban-

' Clianson des Suisnes, (Muiplcls cxxv-cxxx. — * Couplets cxxx-cxxxiv - — ^ Couplets cxxxiv-cxxxvi. — * Couplets cxxxvii-cxxxix.

ANALYbfc: UE LA CIlA.\SOi\' DES SÀISiSES. C7J

douiii et le Persan. Est-il besoin d'aiouter que le frère " i^aut. mn. t

J « CIIAP. XXVI.

de Roland tue son adversaire ? Personne n'en a pu

douter un seul instant. Mais on pouvait s'attendre à ce que l'auteur de la Chamon des Saisnes variAt avec plus d'habileté les péripéties de son poëme : Baudouin se sert ici d'un vieux stratagème dont Berard s'était déjà servi avant lui; il endosse les armes de Justamont et se fait passer pour le Persan. Par bonheur, il sait un peu de lioiSy et à tous ceux qui lui demandent des nouvelles de Baudouin, il répond : «Je l'ai tué'. » C'est ainsi qu'il arrive jusqu'à la tentede Sebille. La belle païenne était k l'entrée de son trcf; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules; elle souriait, elle était rayonnante de beauté. Baudouin se fait reconnaître, et les voilà qui s'embrassent cent fois. Charlemagne n'avait exigé qu'un baiser; Baudouin e>t" libéral, il ne les compte pas^ Mais tout à coup il se rappelle que l'Empereur lui réclamera tout à l'heure l'anneau d'or de la Reine. Il le demande? Sebille, en coquette qui sait son métier, le refuse avec une petite indignation boudeuse qui met Baudouin en colère^ C'est ce qu'elle voulait. Quand le héros a bien tempêté, la voix charmante de son amie lui dit doucement : « Je voulais "ù rire. Ce sont là jeux d'Amour, j) Remarquez le mot Amour :i\ s'agit ici du a petit dieu malin ))dont la Chanson de Roland et nos plus anciens poëmes ne parleni jamais. Sur ce, Sebille donne au frère de Roland son anneau... et quatorze baisers*. Pourquoi quatorze?

«Prenez garde, voici Guiteclin», s'écrie alors la belle Helissent, qui accepte dans toutes ces avenlm-es la tâche médiocrement honorable de faire le guel. Guiteclin apparaît en effet, terrible; et Baudouin de

• Chanson des Saisne.t, couplets cxl-cxmii. — * Conplcl cxi.iii. — Tonpl «i?

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