CHAPITRE XXVII
CIIARLEMAGNE DANS LA VIE PRIVÉE. — AVENTURES I>K LA REINE DLANCIIEFLEUR
Aiiaiysi^ ()livi(?r c\ Roliiud sont morts; Roncovaux n est plus
((u un souvenir dont la vivîicile s (Muousse tous les jours; le cliAlimenl do Ganolon est oublié. La race de
* Chanson des Saisne^y coiiplels cci.xxix-ccxcvi. — = Couplet ccxcvi. — ' Couplets ccxr.vi, ocxcvii.
' NOTICE IIISTORIQLE ET BIBLIOCiRAPHIQIJE StR L.% CHAIMSO!^ DE « MAGAIRE )».—!. niBLIOGRAPlIIK. — 1" DATE DE LA COMPOSITION, Mocaire rst uiKî branche du C/iar/cmar/wc <lc Venise, compilation due à un italien du xiii" siècle, mais dont l'original disparu pourrait, suivant M. (luessard, renionler à la lia du siècle précédent. Le Charlemagne peut se diviser en cinq branches : a. Deuve^ dlhnslonne, dans lequel on a bizarrement intercalé lierle aus grans pies: h. les Enfances Charlemagne : c. les Enfances Rolant;
ANALYSE DE MACAIHE.
Mayencc, la race des traîtres, comnience a relever la tele : « Gomment nous vengerons-nous de Charle-
d. les Enfances et la Chevalerie Ogier le Danois; e. la Reine Blanchefleur ou Alacaire. Voy. ratialyse des cinq branches dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes, XVIII, 402, et dans le Romwart d'Adalbcrl Kellcr, p. 67 et suiv. — Nous avons parlé plus haut des quatre premières branches, cl allons désormais nous occuper exclusivement de la cinquième. = i" AuTEun. Macaire est anonyme. = 3" Nombre de vers et sature de la versification. Macaire est un poème de 3615 vers. i)e sont des décasyllabes généralement assonances Ipnr la dernière syllabe ou rimés^ Cinq couplets seulement sont féminins (qualrc en ie, un en ele). -La plupart des couplets masculins sont en ei, éj es. = 4* Manuscrit qui est parvenu jusqu*a nous. Macaire ne nous a été conservé que dans le manuscrit de Venise (Bibliothèque de Saint-Marc, fr. XIH, ZZ, 3}. Ce manuscrit est du commencement du xiv" siècle. — 5" Édition imprimée. Macaire a été publié deux fois : a. par Adolf Mussafia : AUframosische Gedichte aux veneùanisclien IlamlschrifleHy herausgegeben von Adolf Mussafia. I. La Prise de Pampelune. II. Macaire. Wien, 186i, in-8^ b. par M. Guessard qui, dès 1850, avait transcrit ce poème à la Bibliothèque de Venise, et qui l'a fait paraître sous ce titre : Macaire j chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Venise^ avec un essni de reslilution en regard, Paris, 1866, in-18' ^t. IX de la Collection îles anciens poètes de la France). L'édition de H. Guessard peut légitimement passer pour un clicf-d'œuvre. Elle est précédée d'une longue Préface (13-1 pages) où le savant professeur fait, avec une très-spirituelle profondeur, l'histoire complète de la légende du chien de Montargis. Dans la seconde partie de ce beau travail, l'éditeur établit, trèssolidement suivant nous, que le Charlemagne de Venise est l'œuvre d'un Italien déformant, ou plutôt habillant à l'ilalicnne un texte français qu'il avait sous les yeux, pour le mieux faire comprendre de ses auditeurs ou lecteurs : « Ce n'est pas là un original en langue lombarde; c'est une copie servilc. » Mais ce qui fait surtout rintérét de cette édition française de notre « Macaire », c'est ressai de restitution qu'a tenté M. Guessard. En face do chacun de ces vers italianisés, défigurés, méconnaissables, que présente le manuscrit de Venise, le savant philologue a placé un vers très-français, un vers dans le plus pur dialecte de rile-de-France, un vers que le trouvère lc'j)l"s délicat du xiii* siècle n'hésiterait point à avouer. C'est ainsi qu'a dû être écrit le vrai Macaire français, et M. Guessard n'a pas à craindre qu'on retrouve un jour le manuscrit original. Ce manuscrit présenterait, sans doute, de nombreuses variantes ({ui le distingueraient de son Essai de restitutiony mais lui donnerait raison sur la plupart des points controversables. 11 convient de donner ici à nos lecteurs une idée de cet excellent travail ; nous choisirons le premier couplet comme exemple :
Il PAIIT. LIVK. i.
CUAP. XX VU.
Texte de Venise (1-14).
Si coDleron d'uno iiicrvilu grau
Qc vonc in França dapois \Hir lon^o lan,
Poi5 qc (o mort Oliver c Kohin,
Li quai fi faire un do qui de Ma;;aii,
Dool manti çivalcr mori di crisUan ;
Ë por Harchario fo tulo quelo encan.
Undc, seguiur, de ço <u's ccrlan
Qo dapoi:«, c darcr c davan,
Ka cresteutés non fo honi si sovrun
Gouio fu IMnpcrer K. cl mun,
Ne qo taiilo durase pena c tornian
Por asalter la loi di Christian.
Cooira pain cl fo lot 11 sovran
E plus doté cl fo da tota çan...
Essai de restitution (1-U).
Ci conterons d'une niervcilic grant Qu'avint en France moult grant pièce a de tens Puis que mort furent Oliviers et Holans : C'e<l de Maicncc d'un cuivcrt sodu ant, IKint en morurent maint chevalier vaillant. Li fel Maraires cesto oîvro ala bras^uint. Oies, Sfij^nor, facliiés rerLiinement Que de |'H'çi, et doriere cl devant, llonis si fuvraiiis ne fii ol numl vivant Corn Kallemaines, li rich'^s rois piii<^ins, Nu qui autant sottrisl poino et torment I*or c.*sauc('r la loi de crestiens.
Contre païens fu tondis conipi«>r.)ns Et plus dotés fu-il do loto gcnt...
11 PART. LIVR. f.
CHAP. XXVII
magne ?» Un de ces Judas, Macaire, trouve réponse à cette question.
6" Version en prose. Le Macaire proprement dit n*a pas été mis en praie^ ou du moins nous ne Tavons encore rencontré nulle part sous ce nouvel aspecL Nais la Heine SibUle (autre forme de la môme légende et dont nous aoroH lieu de reparler lon(çupmciit), après avoir été le sujet d*un poëme en alesaodrins dont M. de Uciflcmbcrg a découvert un fragment, la Beinè SibUle a ét<! traduite en prose au xv* sièclq. Il nous reste de cette version un texte véritubUtmcnl précieux, que nous avons eu le bonheur de découvrir à la Bibliotlicque de l'Arsenal dans un manuscrit qui portait, au Catalogue, un titre faux : « Garin de Montglane • (33ô1, anc. B. L. F. 226). Nous en publiou plus loin toutes les rubriques et quelques extraits. Le roman en prose a été fait sur le roman eu vers de douze syllabes; mais, s'il en est voisin par le fond, il en dilÏÏTc assez noUiblement par les détails. C'est ce dont on pourra se convaincre en comparant les deux extraits suivants du môme passage que non plaçuns en regard Tun de l'autre :
Su nicri> aloit vootr (Louys] aloit et venoit somrentveoirM
Et lu horjois son o^te (iiii ot bon CMriant. merc cliioz lo borgois ioccrant, leqvd
Li lN)rgt>is ut 'II- filIcA inoult bolos c plcsanz : aYoit deux moult be.Uos filles, asieiagiëM
I/aisiu'o vinl à lui, si lo vrl ncolant : pour sentir les e^guillons qui les amans
• Sire, frnns damuiseax, ontcmioz mon semblant ; réveillent souvent. S'y fut Taisnée tant Alevë vous avonii ot nori, brl enfant. surprise de l'amour de lai qu'allé se aventenant vonistcs céans, vos n'aviés iioiant. tura ung jour do lui dcsooaTrir son mal, VanM-hers vostre prnrs qui a le poil ferrant en soy liabandonnant à son plaisir foire Amena vostre dnine. s;irliois, moult |>ovrcment. et acorder stm bon, se de co Teist ToafaM Nos vos avons servi moult (aniiablemeiit). requérir. 11 s'escuse notablement et dist : S'or voli«<s esire sa^es, niHr irois en avant, t Vostre mercy, doulce puceUe, fait-il, Mes prends moi à fcmr, je lt> voil et domant. de l'amour que vers moy advrs. Je ne
» Looys, biuu.4 duus frère, entendes ma proièrc : l'ay mie desservie encores, mais j'ay bon
Ait's uKTci lie moi, ne suis pas losencièrc... • vouloir. Et assez ay congnoissance des
• Urie, dit I»oys, je ne vois mie arrière. grans courtoisies que vostre pero et vos- Ucle estes de façtm et do cors et de chicre, tro mère ont faittes à mon signeur de Kt je suis povre^ enfes, si n'ai bois ne rivière ; porc et à ma dame de m**re, qui tant ont .N'ai Ifire ne avoir «lui >ailli' une «;>ln'vière; esté céans amoureusement et charitable- Kl ma ilaiiif osl malaJr aiisi coin fn*l en bien'. menl rer«'iiK et ser>is, que à tous jours Kl Varoclicrs n»(»> p<^rt'S «pii a la brace licn^ mais !>eronl tonus do le congnoi^tre. Et Ma «lame srrl nioull bien «i do bonno inauiôre. je mosines l<* doserviray, se Dieu plaist, V«K porcs m'a non! «t mo.Nin; brb- cbicro. [ en auoun tcnis: car pour le présent Kl .^i n'ol onc du mifii vaillant une lasnièro, n'ay-jo t<'rre ne revenue dont je le peiisse M<'<*, -o IH<-x in'ainciidoil qui Ihl ciel «H lumière, satisfaire, ne do ijuoy je vous peiisso Je li ramliai à Monbb', trop ni"* fol b«'lo obière. nourrir, souslenir, faire aucun bien, ou l'ial«-> vo>» an. puo< !••, m.- MMt'< pa< lanièro. vous osier de quoique lioriteux danger, (;api('s vo pnocla^'i-, trop u\r sonibk's b'^'ièro, so, par esmouvemont de jeune>se ou au- Que n(« vos aintroi»' por tor l'oi' do Bavièro. » tremcnt, m'o.>loi<* amoureusement des-
{La Ilfiiie Sihille, poi-nif ilu xiv" sièolo, frajr- duil avocq vous. Et d'autre part me pornient |.ublié par MM. d<; Ueilb-nibori,', Gm-s- roit birn.T à vilupore et seroie repris de >aril, SclioliT.) tous Iiommo du monde, se tello mespri-
son avoye faitte vers voslro père qui sur fous me leva et qui tant m'a aidé à nourrir que je <ioy do>ormais venir à ronni>issanoe de bien et de mal. » {La Reine SibUle, ms. do l'Arsenal, 3351 aur. II. L. F., iH).)
7" DiFFrsiox A i/KTKANr.ER. La Irjîcnilc de Macaire^ ou plutôt celle de la Reine Sihille a coïKiiiis pri'S(|u<î autant d« popularité chez les nations étrangères que parmi nous : a. En A lie magne. Il faut rnvisag<T tour à tour la légende sous deux aspects bien différents et qu'il importe de ne pas confondre : * La
ANALYSE DE MACAiRE,
Près du vieil Empereur, dont la barbe était depuis longtemps toute blanche, près de ce vigoureux cen-
légende de la reine innocente et persécutée existait déjà, dans la poésie allemande, sous une forme originale et qui ne devait rien à l'influence française. Nous voulons parler de la légende de « l'impératrice Hildegarde et de son beau-frère Taland t, que nous reproduisons plus loin et qui çst certainement antérieure à notre Macaire, Voy. G. Paris, Ùisioire, poétique de Charlemagne, pp. 395, 396. = ' Nais il en faut venir au xiv* siècle pour trouver notre légende elle-môme véritablement reproduite dans une œuvre allemande. Il s'agit du poème qui est intitulé Vfnnocente Reine de France et dont nous donnons plus loin une analyse d'après Massmann {Kaisercroniky lil, p. 907). =' Il n'en est lias de même de la « légende du traître », qui usurpe la couronne de Charlemagne. On la trouve, dès la première moitié du xiii* siècle, dans l'œuvre du poète Enenkel (voy. l'analyse ci-dessous, d'après Massmann, 1. 1., III, pp. 1033- 1038). Le récit d'Enenkel offre des rapports très-étonnants avec le récit de cette Spagna en prose qui est connue sous le nom d'/f Viaggio. On n'avait pas encore fait ce rapprochement; mais il est frappant et donne à conclure que le poëte allemand du xiir siècle et le compilateur italien du xiv-xv« siècle se sont servis d'un même original, et que cet original, suivant toute probabilité, était un poème français du xii' siècle. — 5. En Espagne. * Dans la Gran Conquisla d'ultramar (xiii* siècle), Galiehne, en épousant Gharlemagne, change de nom %t prend celui de Sibille (Sevilla). La reconnaissance qu'elle témoigne à Morand, à ce protecteur si dévoué des enfances de Charles, est mal interprétée par quelques envieux et cause la disgrâce et l'exil de ce bon servitour. Mais Charles reconnaît bientôt son erreur, et le rappelle. Mila yFontanals rattache cette légende à celle de notre Reine Sibille. = ' Dès In (in du xiv* siècle, la Reine Sibille (uHTadmie en espagnol : c'est ce qu'atteste un manuscrit de la Bibliothèque de rEscurial (fln du xiv" ou commencement du x\^ siècle) dont Toici les premières lignes : « Aqui comiença un noble cuento del emperador Carlos Magnes de Rroma edela buetia emperatm Sevilla su muger. » D. Amador de los Rios a publié ce texte dans le cinquième volume de son IHsloria crilica de la literatura espariola (Madrid, 1864, pp. 344-391). M. Nila y Fontanals, dans sa Poesia heroico-popular castellana (p. 340), ajoute qu'il dérive immédiatement ou médiatemcnt d'une chanson de geste française. Mais M. Kœh- 1er a été plus loin et a démontré (Jahrbuch fur rotnanische Lileratury XII, 286-316) que « le roman espagnol ne dérive pas de notre version française en prose, mais directement du poëmc » {Rmnaniay II, p. 263). = " UHistoria de la Reyna Sibilla fut imprimée pour la première fois à Séville, en 153i; pour la seconde fois à Burgos, en 1551. = * En 1757, parurent à Barcelone los Carboneros de Francia y reina Sevilhy comedia famosa^ dont les principaux personnages sont : Ricardo, emperador dcl Oriente; Blancaflor; Luis, infante, etc.» « ' En 1816, D. Ramon de Villadares y Saavedra publiait à Madrid sa Reina Sebilla, drama comico original (!), in très actos y en verso.
— c. Dans les Pays-Bas. De 1500 à 1544, une Reine Sibille, en néerlandais, sortit des presses de Wilhelm Worstermann. C'est à peu près le même texte que celui du livre espagnol; mais le néerlandais est un peu plus concis.
— d. En Angleterre. Sir TriamoMr n'est qu'une imitation de notre 3facaire : le traître reçoit, dans l'œuvre anglaise, le nom de Marrock. Voy. George Ellis, Spécimens of carly English metrical Romances (London, 18(8, pp. 491- 501). Faut-il ajouter (jue the Dog of Monlargis^ imitation du drame de Pixéréeouii, obtint un beau succès au théâtre de Covcnt-Garden, le 30 septembre 1814 ?
— e. En Italie. La légende de Macaire a été répandue en Italie sous deux formes qu'il importe de noter : 1** La légende « complète » a été reproduite
Il PART. LIVR. I.
CRAP. xxvn.
Le traître Macairo veut séduire
ot perdre la reine
Blancheflcur,
femme
de Gharlemagne.
OK<i ANALNSE DE MACAIIŒ.
'chaÎ%"vm/' iGiiaire, Ilorissail alors, cliarmanlc , pure, aimable,
riiiipérali'icc Hlanchelleur, iîllc du roi de Constanti-
in extenso dans les Nerbonesi du xiV siècle (livr. I,cap. ii-vii et x-xii; édition d'Isola, Ikdogne. 1877, in-8% t. I, pp. 0 et 11).±* La « légende du traître i qoi profile de rubsciicc de Cliarlemagne et de son long séjour en Espagne pour se l'aire couronner roi de France, cette légende partielle se retrouve dans les Spagna en vers cl en prose (xiv*-xv' siècles), et nous la rapportons ci-dessous d'après la Spagna du manuscrit de la Bibliothèque Albani et d'après le ViaggÎQ di Carlomagno m hpagna^ œuvres qui sont dérivées Tune et Tautre de la Spagna en vers de 1370-1380. Remarquer que. dans le Viaggio^ le traître ne s'appelle pas Macairc, mais Anseïs. = 8' Principaux travaux doxt ROTtE l'OKMK A KTK l'oujet. Nous uc voulons citcr ici que ceux où l'on s*cst directement occupé, soit de Macaire^ soit de la I\eine Sihille. — a. Wolf, en 1833, dans sou L'eber die neueslen Leivlungen der Framosen... (Vienne, in-8*), et en 1857, dans son Veber die beiden.,. viederldndischen Volksbiicher von der « Konigin Sibille » und von « lluon de Bordeaux • (Vienne, in^% extrait des Mémoires de IWcadémie impériale\, est celui qui a le mieux étudié jtout ce c(ui concertio les versions espagnoles et néerlandaises de la Heine Sibille. Wolf a toujours ignoré l'existence de la Heine Sibille en prose française ; mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir trouvé l'attribution exacte des cent viugt-six vers publiés par M. de RcifTemberg, seul fragment qui nous reste de la Heine Sibille en vers {Philippe Movskes^ 1, 610). — b. En 1850, M. F. H. von der llai^cii publiait, dans son Ge^ammlabenleuer^ Vlnnocente Heine de FrancCy ce poi-me allemand du xiv" siècle qui repose sur une légende analogu'! û celle de Macaire. C'est ce même poëmc qui a occupé M. Nassmann {Kaisercronik, t. 111, 007 ; ^uedlinburg, 1849), et dont Wolfgang Mcnxcl a (louuéune analyse en 1858 dans ses Deutsche Dichtung (Stuttgart, 1, 299-300).
— c. Kii lK5(î, M. (iuessard copiait, à Venise, le manuscrit de Macaire et en établissait le texte pour rim|)ressioi) ; eu 1857 il publiait, dans la Bibliittltèque de riicole des Chartes (livraison de mars-juin), une première Notice sur ce poëme qui, durant plusieurs années, devait être de sa part l'objet d'études constantes.
— d. Mais, eu 1801, M. Mussafia devanrait la publication de M. Cucssard, et publiait, eu nu scmiI et incarne v(»liune, Macaire et la Prise de Pampelune. Dans sa Préface, le jeune professeur de Vienne s'appliquait surtout à étudier la jçnnnniaire de noire pornie «(u'il n'élaitpas éloigné de croire écrit en une lan^ic on^'inale, franke ou lombarde. M. Mussalia, d'ailleurs, se montrait disposé à (!roire à l'antérioriié de la Heine Sibille : opinion (jui ne nous parait vraiment pas soulenable. — e. Dans la livraison de la Hibliothèque de^VEcole des Charles qui parut en juillel-aoùt 181)1, M. (Miessard publia la première partie (le celte Préface qu'il devait plus lard faire paraître en tète de sou édition (le Macaire. Jamais on n'a mieux réussi, selon nous, à réconcilier Térudilion et l'esprit, brouillés depuis longtemps; jamais on n'a creusé un sujet avec une subtilité plus piTsévéranle. — /'. Enfin, durant les premiers jours de 1807, paraissait l'édition de Macairc dont nous avons déjà parlé plus haut. La Préface y était revue et eonsidérablement augmenlée. Dans une seconde partie de celle longue et cliarmante dissertation, le savant professeur abordait, au sujet «le son poi'm(î favori, la discussion philologique, et établissait avec une irréfutable clarté la préexistence d'im texte français qu'un Italien avait indignement déliguré (voy. Lilerarischcs Centralblall, 18b7, col. 5i9). — g. Cependant, enlre les (bîux éditions de la Préface de M. Gnessard, M. Gaston Paris avait écrit son Histoire poctiijue de Cliarlemagne. Un des chapitres où l'auteur a fait le meilleur usage de cette pénélraliou de sens critique qui le distingue, c'est ccrtuiuement celui (ju'il a consacré aux femmes de Cliarlemagne
ANALYSE DE MACAIliE, 689
nople, femme du roi de Paris. On n'avait jamais vu beauté si parfaite, ni grâce si modeste. Le bonheur
dans notre Épopée nationale» et en particulier à la reine Sibille. -^ h. M. Kœhlcr publia, dans le Jahrbuch fur romanische Literatur de 1871 (XII, 3), une intéressante étude sur la version espagnole de la Reine Sibille. Il compare le texte qu*en a publié D. Amador de los Rios d'après un manuscrit du xiv* siècle aTCC rédition donnée au xvi'. Il montre que le roman espagnol ne dérive pas de notre version en prose française du manuscrit de TArsenal, mais directement du poëme {Ilomaniay t. I, p. 263). — t. En avril 1875, M. A. Scheler fit paraître, dans les Bullelins de V Académie royale de Belgique (XXXIX, n* 4), les fragments en vers de la Reiiie Sibille déjk publiés par MM. de Reiffemberg, Wolf ctGuessard.— ;. Dans le tome XXVI de Yllistoire litléraire (1873), M. Paulin Paris analyse le ^/acatre (pp. 373-387). — k. Mais l'œuvre la plus importante publiée depuis longtemps sur ce sujet est, à coup sûr, le premier volume des Storie Nerbanesiy romanio cavallerescho del secolo xiv, publiées par M. 1. G. Isola. Cette œuvre d'Andréa da Barbarino continue directement la Seconda Spagnût et les chapitres n-vu, d'une part, et x-xii, de l'autre, sont consacrés à Thistoire de la reine de France, du traître et du nain, etc. (Bologne, Romagnoli, 1877, pp. 6 et 11). Ce récit offre des variantes importantes et qui le distinguent de tous les autres.
9« De la langue do.^t s'est servi l'auteur de « Macaire •. Les érudits ne sont pas d'accord sur la nature de cet étrange langage. Deux écoles, ou plutôt deux systèmes sont aujourd'hui en présence pour discuter ce point délicat. Suivant le premier, Macaire serait écrit en un dialecte plutôt « italien qu'italianisé ». Cet idiome, particulier à l'ilalie du Nord et qu'on pourrait appeler ff la langue franke », aurait été soumis aux lois d'une grammaire spéciale que M. Ad. Mussafla a essayé de préciser dans la Préface de son Macaire, Suivant le second système, dont M. Gucssard demeure le représentant autorisé, la langue de Macaire n'est autre chose que du français horriblement défiguré par un copiste italien, et défiguré par lui dans l'intention bien arrêtée de le rendre plus compréhensible aux lecteurs ou aux auditeurs italiens. On voit combien les deux écoles sont loin l'une de Tautre. En deux mots, Macaire est-il une œuvre originale écrite dans un dialecte original? Ou n'est-ce qu'une copie grossière d'un original français? = Nous avons ({uatre arguments à opposer au système de M. Mussafia, qui semble avoir été généralement adopté par M. Gaston Paris : 1* Si la langue de Macaire était originale, comment expliquer qu'à côté, tout a coté d'éléments sonores, brillants, méridionaux, il y ait dans le même vers des syllabes éteintes, muettes, septentrionales; qu'à côté, TOUT A coté de finales en a, il y ait des finales en é, etc., etc.? Voici, par exemple, quatre vers qui se suivent dans notre poëme (et nous pourrions citer mille exemples tout pareils) :
Davanti li rois fo la ra'inA mené
E fo TcstuA d'unE porporA roÉ;
Sa façA qe sol o scr bcL e coloré
Or est veniiA paliJA c descoloré. (Vers 491-494.)
Il aurait donc pu exister une langue où le dialecte de France et la langue de l'Italie seraient non pas fondus, mais juxtaposés d'une façon aussi brutale ! Quoi ! dans le même vers, un peuple tout entier aurait employé, aurait admis mené près de reina, porpora près de roè^ veslua près de une, faça près de coloré. venua près de descoloré î Mais non : ce n'est pas ainsi que les Italiens pourraient écorcher notre langue en la parlant^ et ils Tccorc lieraient avec une tout aatre uniformité. Notre copiste a été forcé par la rime de conserver les finales .11. li
II PART. LIVU. I.
CHAP. XXVII
"cikl'x^u,' jusque-lk avait mis tant de vertus dans une lumière
digne d'elles, et la Reine (comme le dit un autre de nos
françaises en é, et voilà pourquoi il ne les a pas italianisées comme tant d'astres. Cest la seule explication possible de cette arlequinade de son langage. — 2* Si la langue de Macaire avait été vraiment originale, si elle avait été parlée dans tous le pays de Tauteur, on n*y noterait pas tant de milliers de mois ^ tantôt reçoivent la forme italienne, et tanlét la forme française. Voici on vers m je trouve le moi paies; quelques vers plus loin, je trouve pa/atii : esl-ce quels prétendue langue lombarde ou franke pourrait admettre, côte à cdte, ces den formes si diflérentes? J'ai voulu recueillir une liste assez longue de ces mois qm sont, dans notre poëmp, tantôt écrits à Titalienne, et tantôt à la française. Et cet argument, en vérité, me parait déflnitif : car il est impossible qu'un vrai dialecte, une vraie langue ait possédé une double catégorie des mêmes mois avec deux physionomies aussi distinctes. Tout s'explique, au contraire, si Ton se dit que le copiste italien, homme assez inintelligent, songeait paribis à italianiser les mots français du manuscrit qu'il avait sous les yeux, et que, d'autres fois, il leur laissait leur forme originale. C'est ainsi que nous avons relevé : avanti (vers 3014) et avanl (vers 28âD; ; avolter (176i) et avoUerio (1777); ftalaila {tiSi) et bataile (2701); çaloncea (3006, 3275) et cahncé (1798); fogo (3328) et foU (2808); fio (33i5) et /i/s (1978); leçno (3580) et (èyne (1681); mUia (2313) et mUe (23il); palasii (3612) et paies (3537); apresio (ilU) et prés (2584); verso (3502) et dever (2'J81); vie (3583) et via (3107); uncka (lUll) ci undies (2717;. Nous en pourrions citer mille autres. — ^SiTonadmet que Macaire a été écrit dans une langue originale, il faut nécessairement admettre que la plus grande partie des vers du poëme sont oaiGlifALBMEHT FAUX. Si Ton «idmet au contraire le système de M. Guessard, rien n*est plus aisé que de deviner et de reconstruire le véritable vers français sous le vers italianisé. C'est cette reslilulion que l'éditeur de Macaire a tentée, et qu'il a, suivant nous, merveilleusement réussie. Ajoutons, cependant, qu'on pourrait faire une restitution beaucoup plus voisine encore du texte déliguré par le copiste italien. — 4** Est-il présumable qu'une langue ait existé, uù aient été admises des furnics aussi barbares que celles-ci : iulonceaf veslua^ venua. Ce n'est là ni de rilalien, ni du français. Ou plutôt c'est du fraiirais auquel on a iuif>osé une finale italienne, et cela sans intelligence, grossièrement, contrairement à toutes les traditions des doux langues qu'on ne se proposait pas de fondre, mais d'accoupler. « Mes compatriotes se ftcamialiseraicnt peut-être des formes venue^ veslue; eh bien! je vais écrire et ilianler ves/ua, venua. «Raisonnement de jongleur ou de copiste. = Tels sont nos arguments : les trois premiers, tout au moins, ne nous paraissent pas aisément réfutables. M. Guessard en a développé d'autres dans la Préface de son Macaire^ à laquelle nous renvoyons volontiers nos lecteurs (p. 67 et suiv.). — M. Paulin Paiis ne va peut-être pas aussi loin que M. Guessard et, dans le tome XXVI de VHisloire litlèraire (p. 377), se contente de dire du Macaire : • A notre avis, c'est l'œuvre d'un trouvère lombard qui, après un long séjour (Ml France, était revenu dans son pays, persuadé qu'il savait assez de français pour composer, en cette langue, un long poëme imité d'une chanson de geste française. Kl cette œuvre devatit être, non pas lue, mais chantée en plein air, l'auteur crut nécessaire de substituer çà et là des expressions, des désinences à demi italiennes à des expressions et à des désinences que les auditeurs transalpins auraient eu plus de peine à entendre. • Nous ne serions pas loin d'adopter ce système. = 10" Valkur uttkraire. Par sa légende, ses péripMiies, son aclio ., Macaire appartient à notre décadence épique : c'est un vrai i:)man d'aven t;re.'i ûaiis toute la force de ce ternie. Mais, par certains côtés.
ANALYSE DE MACAIIIE. G91
vieux poètes) enluminoit tout le royaume. Charles n'avait plus d'ennemis, et le grand Empire connaissait enfin
notre poëmc est supérieur à beaucoup de nos autres chansons. Le caraclèrc de Varochcr est dessiné avec une originalité charmante, et nous ne pourrions le comparer qu'à celui de Gautier le vavasscur dans Gaidon, auquel il nous parait supérieur. Gaulier, d'ailleurs, est une sorte de petit gentilhomme campagnard, de fils de hobereau tombé dans la misère. Varocher, au contraire, est profondément plébéien : tout est peuple en lui, son nom, sa physionomie, ses habitudes, sa figure et son bâton. En somme, on peut conclure avec H. Guessard que « Texamen des principaux éléments de sa composition n'est nullement défavorable à notre vieux trouvère, et qu*i y avait en lui i*éloffe d*un dramaturge ».
H. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LÀ LÉGENDE. — On peut éUblir les propositions suivantes : 1<> La légende de Macaire, de même que celle de la Reine Sibille, n'a aucun fondement historique. = 2" EUe a sa base dans la tradition, = 3* Suivant not», Vaffabulation de Macaire (sans parler de la légende preêque universelle du Traître) résulte de la fusion de deux légendes qui se trouvent che% tous les peuples à toutes les époques : la légende de l'épouse kmocenle et persécutée^ et celle du chien fidèle qui découvre et poursuit h meurtrier de son maître. = A" La légende de la reine Blanchefleur ou SibiUê eti, sinon semblable, du moins analogue à celle de Berte aus grans friés, de Geneviève de Brabanty etc., etc. M. S vend Grundtvig {Chants populaires du Danemark) a fait des recherches très-étendues sur les différentes versions de cette légende dans les pays Scandinaves et germaniques. 11 a établi ff qu'elle était primitivement commune à plusieurs tribus germaines, celles des Longobards et des Francs «. De là, en Allemagne, Thistoire touchante do Dtctrich et de Gunild, qui se répandit en Angleterre, aux lies Feroe, en Islande et en Danemark. Les noms des héros subissent, il est vrai, de nombreuses modifications; mais, sous ces variantes, le fond de la légende persiste. Etc*e5t d'elle que forlent les fables de Geneviève, de Blanchefleur et de Sibille. (V. Wolf, citant M. Svend Grundtvig; Préface de M. Guessard, p. Lxxxi.) =s 5* La légende du « chien révélateur et vengeur » se rencontre che* les Grecs de Vantiquitéf chei les Romains, che* les Grecs du Bas-Empire, dans V Allemagne du moyen âge, etc., etc. a. Chez les Grecs. Dans Plutarque, on lit le trait d*un chien qui, en présence de Pyrrhus, attaque les meurtriers de son maître. On les soupçonne, on les arrête, ils avouent leur crime, on les punit (notipoc t£>v (tacdv 9povi{uoTEpx xk ^ef «ta h '^^ ^v\)$pa, Plutarchi Scripta moralia, édit. Didot, II, 1186). Et Plutarque rapporte une autre tradition, beaucoup plus incertaine, sur le chien d'Hésiode : t Idem fecisse aiunt Hosiodi illius » sapientis canem qui Ganyctoris Naupactii fiiios prodiderit a quibus Hesiodus > interfectus fuerat. » {Ibid,) Pour nous en tenir au chien contemporain de Pyrrhus, il reste trois jours sans manger près du corps de son maître : ■ Terlium jam expers cibi assidet. • Le chien d'Aubry en fait tout autant dans notre roman: ■ Trois jorsi fu li lévriers sans mangier > (vers 839). — 6. Chez les Romains. Dans son Hexameron, saint Ambroise cite un trait tout pareil dont il place la scèneàAntioche. Un homme y fut assassiné par un soldat. Il avait avec lui son chien, qui resta obstinément près du corps de son maître. On rentoure, on l'admire. Passe le meurtrier, perdu dans la foule : le chien furieux se jette sur lui atque apprehensum tenet ; le coupable est forcé d'avouer son crime. « Tenuit nec dimisit » : c'est ainsi que le chien d'Aubry se jette à la gorge de Macaire et le tient immobile sous cette étreinte jusqu'au parfait avev de son crime : t Encor le tient li chiens estroitement, — Si que crolcr
IIPART. Livn.(.
CHAP. XXVII
PkUr. LIVK. I.
CHkP. XXVIf.
60i ANALYSE DE MAC AIRE.
la paix. Mais, hélas! Macaire allait troubler celte joie. Macaire a trouvé le secret de frapper Charles avec
ne 8*on puet tant ne quant » (vers 1231, 123^). — L*histoire du ehiea d*iiitioclie (empruntée à VHexameron de saint Ambroise, VI, édit. des Bénédietiiis, 1686, I, 122) jouit au moyen &gc d*une certaine popularité. Elle fut reproduite textuellement par l'auteur du De bestii» et alus rébus attribué à Hugues de Saint-Victor (lib. III, ch. xi, édition de Rouen, 1648, 11, 436), et par Vineeat de Beau vais {Spéculum nalurale, lib. XIX, chap. xiii). Giraull le Gambriefl, auteur d*un Hinerarium Cambria^t et qui vint plusieurs fois en Flranee et à Raris, ne craignit pas de falsifier indignement le texte de saint Ambrolse en lui faisant subir une addition singulière, où il est question pour la première fois d'un jugement de Dieu, d'un campuM, d'un duel entre le chien et le meurtrier : f Judicatum est duello rei ccrtitudinem experiri, etc. » {Préface de Macaire, p. lxxxix.) M. Guessanl, à qui revient Thonneur d'avoir découvert oe texte précieux, explique les additions du Cambrien par ce fait « qu'il aurait entendu chanter à Paris ou dans le reste de la France notre ancienne chanson de Macaire. » Quoi qu'il en soit, rien n'était plus naturel, étant donné le rédt de saint Ambroise, que de l'accommoder au goût du temps en imaginant an duel judiciaire. — c. Eu Allemagne. L'historien Thietmar, qui fut évêque de Mersebourg en 1009 et qui a écrit une Chronique des années 918-1018, raconte un fait presque tout semblable à la fin de son premier livre. La aeène se passe au temps de Henri l'Oiseleur (919-936) : ■ In palatio régis accidil rw « una mirabilis. In conspeclu totiuspopuli presentis, quidam canis, dum eminos • liostem suum consedcntem agnosccret, propius accedens, mannm ejusdem » rapide morsu ex improvise abstraxit et, quasi optime fecisset, cauda rêver- » berantc, mox rediit. Mirantibus hoc cunctis et adniodum slupentibus, ab » his miser is, quid fecerit, intcrrogatur. Quibus illico respondit, divina ultione » id sibi merito cvenisse, et prosequitur : — Inveni, inquiens, vinim, higos » canis dominum, fcsso corpore dormicntem, et infelix, occidi eum, etc. • (Pcrtz, ScriptoreSf III, 742.) — d. Chez les Grecs du Bas-Empire Tzetzcs, poëtc grec qui vivait au xii* siècle (1120-1183), est l'auteur des Chiliadesy ({ui ne sont qu'un Recueil d'anecdotes sur les hommes et les animaux célèbres. 11 y raconlc (IVj une histoire toute semblable à la ndtrc, et qui, dit-il, s'élait passée de sou temps, clc, etc. = Nous n'avons pas besoin de muUiplicr les exemples pour prouver l'universalilé de notre légende. En résumé, le trait du chien révélateur et vengeur circulait partout à la fin du XII" siècle. Un poule (l'auteur de Macaire sans doute) a imaginé l'anecdote du duel, qui a fait une si belle fortune dans le monde.
111. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. — La légende de Macaire ou de la liei^xe Sibille a été modifiée : 1" Dans son intégrité. 2* Dans quelques-uns de ses épisodes. Nous allons étudier tour à tour chacune de ces deux classes de variantes.
1" Modifications do.\t la LÉGENbE de « Macaire • a été l'objet dans son LNTÉGRITÊ. = ' En France, en Espagne et aux Pays-Bas. Il nous reste deux versions françaises de notre légende : celle du poëme en vers décasyllabiqucs, qu'ont public MM. Mussafia et Guessard (à cette version doit rester attaché le titre de Macaire); et, en second lieu, le texte en vers alexandrins dont il ne nous est resté qu'un fragment et qui est connu sous le nom de « la Heine Sihdle ». Entre ces deux textes, il existe des diflerences assez considérables : a. Dans la Reine Sibilley c'est le nain qui s'éprend tout tfahord de la b.Mulé de la Reine, dont le nom est Sibille et non pas Blanche-
un raffinement de cruauté qu'un parent de Ganelon ^^S^l'^^^, pouvait seul concevoir. Il le frappera dans la personne
fleur. 6. Macaire n'intervient que lorsque la Reine est condamnée, et n'en devient amoureux qu'à ce moment du drame, c. La Reine proscrite reste fort longtemps en Hongrie; lorsqu'elle se remet en route, son fils Louis est déjà grand, d. Sibille et son fils rencontrent sur leur chemin un ermite, frère de l'empereur de Grèce, qui se propose de les conduire à Constantinople. e. Attaqués par des voleurs, ils seront désormais protégés par l'un d'eux, nommé Grimourd et surnonamé le « bon larron ». f. L'empereur de Constantinople s'appelle Richer. g. Lorsque les Grecs envahissent la France, ils trouvent devant eux Aimeri de Narbonne qui leur résiste valeureusement, mais qui, mieux instruit, finit par donner sa fille Blanchefleur en mariage au jeune Louis, fils de Sibille. h. Le Pape intervient pour réconcilier les deux partis, t. Les Grecs vont, à genoux, supplier Charlemagne de reprendre sa femme, dont rinnocence est reconnue depuis longtemps, j. Le roman se termine par le récit des noces de Blanchefleur et de Louis. » (Voy. plus bas le résumé de la Reine Sibille, d'après le manuscrit de' l'Arsenal, 3351, anc. B. L. F., 226.) — De ces deux versions quelle est la plus ancienne ? A nos yeux, c'est notre Macaire, ou, pour parler plus nettement, c'est le poëme français du xu* sièclesur lequel a été fait Macaire, Il faut remarquer que cette chanson disparue était en vers décasyllabiques, tandis que nous ne connaissons de la Reine Sibille qu'un fragment en vers alexandrins du xiv* siècle. C'est déjà une présomption en faveur de l'ancienneté de Macaire. Si l'on compare les deux affabulations dans leur détail, on arrivera à la môme conclusion. Les épisodes de l'ermite, des voleurs, du bon larron, ne sont-ils pas des additions évidentes au texte primitif? ne sont-ils pas visiblement empruntés aux romans de la Table ronde ou aux romans d'aventures? L'amour direct du nain pour la Reine n'est-il pas encore d'invention récente, ainsi que ^l'idée cyclique de rattacher cette chanson à la Geste de Guillaume d'Orange par le mariage de Louis et de Blanchefleur? Macaire est un petit poëme court, serré, substantiel : la Reine Sibille est un rifadmento où l'action primitive a été très-longuement développée. Tel est au moins notre avis, que nous venons de motiver. = Quoi qu'il en soit, la Reine Sibille a conquis une popularité beaucoup plus étendue et beaucoup plus durable que Macaire. De ce dernier poëme on ne trouve vas de traces directes. C'est la Reine Sibille, au contraire, qui fut résumée au xiir siècle par Albéric de Trois-Fontaines, lequel ne paraît pas connaître notre Macaire (Bibl. nation., lat. 4896 A, f^ 33 v«ct 34 r*). C'est la Reine Sibille qni donna naissance, durant lo siècle suivant, à un poëme en vers dodécasyllaùiqucf^ dont M. de Reiffembcrg a découvert un fragment précieux (cent vingt-six vetr. publiés d'abord dans la Chronique de Philippe Mousket, I, 610, et publiés de nouveau par M. Gucssard, Macaire, p. 307 et suiv., et par M. A. Scheler, BuUeiin de V Académie royale de Belgique, 1875, XXXIX, n* 4). C'est la Reine Sibille dont le récit fut adopté par l'auteur de Tristan de Hfanteuil (xiv* siècle), et dans les Chronique» de France au ms. 5003 de la Bibl. nation, (achevées vers 1380). C'est la Reine Sibille qui a été mise en prose française au xv* siècle; et il nous reste de cette version un manuscrit très-précieux dont nous avons déjà plus d'une fois utilisé le témoignage (Arsenal, 3351, anc. B. L. F., 226). Cest la Reine Sibille qui, dès la fin du xiv* siècle, avait passé dans la littérature espagnole (manuscrit de la Bibliothèque de TEscurial publié par D. Amador de lot Rios dans son Historia crUiea de la literaiura espafiola (t. V, pp. 344- 8iH, Madrid, 1864). C'est la Reine Sibille dont une traduction Ait imprimée, dès 1532, sous ce titre : • Hystoria de la Reyna SibUla • (Séville, in-4*, gothique), et réimprimée en 1551 (Burgos), etc. C'est la Reine SUnlle qui est
OHM». XXVII.
G9i ANALYSE DE MACAiRE,
•'. «^" "lî.** de la Reine. Il déshonorera Blanchefleur, il salira ce
lis. Ces représailles, d'ailleurs, lui seront deux fois
le sujet d*un livre populaire néerlandais imprimé à Anvers, cbei Wilheln Worsterman, dans la première moitié du xvi* siècle (de 1500 à i5U), et doat le texte est à peu près le même que celui de la version espagnole. Cest la Reine Sibille, enfin, dont la donnée est restée popubire jusqu'à nos joon dans cette E'pagne qui avait été une des premières nations à en consacrer la vulgarisation. Voy. la Comédia famosa attribuée à Fr. de Rojas et intitulée : « Lo» Carboneros de Francia yReina Sevilla > (Barcelone, 1757), et le Drama comico original en très acto$ y en verso, qui parut en 18i6, à Madrid, sous ce titre : la Reina Sibila, et dont Tautcur étoit D. Ramon de Yalladarès y Saavedra. Etc., etc. s='£n Allemagne. Voyez plus loin l'analyse de r/fmoeeiite Reine de France, poème allemand, du xiv* siècle, où se trouve résumée la plot grande partie, mais non pas cependant la totalité de notre légende. =^ ' En Italie. Les premiers chapitres des Nerbonesi, de cette œuvre d'Andréa da Barbarino au xn"* sit-cle, sont, en grande partie, consacrés à une aHkbulaUoa qui ne semble pas procéder directement de la Reine Sibille, La dominante de ce récit, c*cst qu'il est très-intimement rattaché au cycle de Guillaume d'Orange. En revenant de la seconde guerre d'Espagne, Charles est si vieux, qu'il faut le traîner sur un char. Or, Guillaume, à Narbonne, prend l'Empereur à bras le corps et le porte dans ses bras jusqu'au seuil du palais, il n'avait que seize ans. L'Empereur, émerveillé de tint de force, lui promet qu'après la mort d'Ogier le Danois, il le fera gonfalonier de la sainte Église (lib. 1, cap. i). Cependant Charles n'avait pas d'héritier, et les .Maycnçais s'en réjouissaient, parce qu'ils pensaient, à la mort de rEmpereur, rester enfin maîtres de son royaume. Mais les autres barons ne Tentcndent pas de la sorte et font épouser à Charles la fille de l'empereur de Constantinople, la belle Belissont (cap. n). Fureur des Blayençais, dont le chef s'appelle Renier. 11 leur adresse un discours qui commence en ces termes : « Signori » gentili uomini del sangue di Sanguine tradito prima da Fiovo re de Francia, » voi sapete per ragione cho la corona de Francia tocca à noi. > Bref, ils jurent de se venger (cap. m). Renier de Maycncc se sert, à cet effet, d'un nain qu'il fait coucher dans le lit de la reine. Puis, il accuse celle-ci d'aduli,ère et montre à Charles le nain dans sa couche nuptiale. Colère de l'empereur qui tue le nain. Quant à la Reine, elle s'enfuit, accompagnée d'un serviteur fidèle, qui s'appelle Almieri di Spagna ; elle précipite sa marche et ne s'arrête qu'en Hongrie (cap. iv). Renier la poursuit, la rencontre et tue Almieri. Mais Almieri avait une chienne qui parvient à s'échapper et qui est appelée à jouer un rôle important dans le reste du n^cit (cap. v). Bclissenl a pu s'enfuir et erre dans les bois où les compagnons do Renier la cherchent en vain. Et les Mnyonçni.< sont désolés de ne pas la savoir morte (cap. vi). Cependant la chicnac d'AUnieri, qui était très-connue à la cour de Charles, y arrive et commence à jeter des aboiements terribles. Elle se jette sur Renier et le mord. La trahison des Maycnçais est bienU^t découverte, et Renier est mis en prison. Mais on ignore toujours où est la Reine, dont l'innocence est remise en hunicre (cap. vm). C'est alors que le roi Thibaut d'Arabie envahit le pays; c'est ici que commence également une version de nos Enfances Guillaume que l'on relie tant bien que mal aux faits précédents, et l'auteur des Nerbonesi n'en revient à la pauvre reine qu'au chapitre X. Elle trouve un asile chez un pauvre charbonnier, nommé Ispinardo, qui avait une femme et deux fils. La femme, à la seule vue de la Reine, « ebbc sospetto ch'elîa non fusse una peccatrice mondana. » Belissent accouche d'un fils auquel on donne le noiM (I » ï,oMi«!. Kl porsinn"» n'* savait qn? ce fût la Reine : oar elle n'avait
agréables : car la femme de Charlemagne est d'une "cfu^^lx'ïu!' beauté éblouissante, et le traître, à la saveur de sa
pas révélé son vrai nom (cap. x). Le roi de Hongrie la soumet à une singulière épreuve. • Per lastare se l'cra gentile donna o merelrice, accennô à une de'
• suoi servidori che le faccsse alcuno disonesto alto; e uno di loro fece il a comandamento dcl re ; ed ella si cambio ncl viso, e subito diè segno di » lagrime. » Là-dessus, le brave charbonnier Ispinardo veut défendre Belissent, et tue un des hommes du roi de Hongrie. On va le mettre à mort, lorsque Belissent intercède en sa faveur et, pour le sauver, se fait reconnaître (cap. xii, xiii). Le roi de Hongrie rend toute sorte d'honneurs à la reine de France ; mais, pendant ce temps, les Mayençais étaient devenus les maîtres de TEmpire, et ils tenaient Charles en prison depuis cinq ans. Thibaut d'Arabie, profitant de nos guerres civiles, envahit la France, et s'y empare d'un grand nombre de villes. Ici commence le récit de ses amours avec Orable, et nous voilà dans la Prise d*Orange. Ce qui précède suffit pour donner une idée du récit des Nerbonesi.Vasdc duel, pas de combat judiciaire entre le chien et le traître. Les Mayençais dominent toute l'action. Voy. l'édition des Nerbonesi donnée à Bologne en 1877, par M. I. G. Isola (Romagnoli, in-8% t. I, p. 6 et suiv.).
2* Modifications dont la légende de t Macaire > a été l*objet dans ses PBINCIPAUX épisodes.— A. Légende du traître. r=i ^ Vn traître figure dans touifs les formes de notre légende : c'est Macaire dans tous les poëmes firançais ; c'est « Ri nier de Maganza » dans les Nerbonesi; c'est le ■ maréchal de France » dans Y Innocente Heine de France, poëme allemand du xn* siècle ; c'est Taland dans l.i fable d'Hildegarde que nous reproduisons plus loin; c'est Golo dans celle de Geneviève de Brabant; dans Berte auê tjrans pies, c'est toute une famille de traîtres : Aliste, Margiste,Tiber8, etc. = ' Mais le traître dont nous voulons ici parler, c'est celui i qui usurpe nn jour la couronne de France et profite, pour détrôner Charlemagne, do Tabsenee du grand Empereur >. = ' Réduite à ces proportions, la • légende du traître » a été modifiée en trois documents principaux qui sont évidemment calqués sur un ou plusieurs poëmes français. = * De ces trois documents les deux premiers sont italiens et le dernier est allemand. =
* Les documents italiens appartiennent au groupe des différentes Spagna en vers et en prose. = ' La Spagna en vers (œuvre écrite en 1170-1380) est antérieure à toutes les Spagna en prose. Nous allons analyser deux lie ces dernières œuvr<'s : c'est d'abord la Spagna du manuscrit de la Bibliothèque Albani à Rome, découvert en 1830 par M. Ranke, et dont les rubriques ont été publiées par M. Michelant (Jahrbuch de Lemckf", XII, pp. 396 et suiv. ; cap. cxxxrv-cxxxvi) ; c'est ensuite le Viagg'>o di Carlomagno in ïspagna, autre version do la Spagna en prose, que M. Ceruti a publiée d'après un manuscrit de Pavie (Bologne, Romagnoli, 1871, i vol. in-8*). L'original de ces deux œuvres a pu être rédigé à la fin du xiv* siècle. = ^ En regard de ces deux Spagna^ nous imprimons, dans une troisième colonne, le résumé d'un poëme allemand de la première partie du xiii* siècle, dont l'auteur est Enenkel et dont M. Massmann a publié des fragments {Kaisercronik, t. III, pp. 1033* 1038). Il re-ssortira de la comparaison la plus sommaire entre le Viaggio et Fœuvre d'Enenkel que c^^s deux légendes sont empruntées à la même source, et que cette source est française. = ' Ajoutons que la Chronique de Weihenstepban fxvi* siècle) raconte en abrégé la môme histoire qu'Enenkel (cap. xii). Suivant cette chronique, c'est le roi d'Angleterre qui se dispose à épouser la femme de Charlemagne, quand celui-ci revient miraculeusement en son palais. (Voy. G. Paris, HiUoire poétique de Charlemagne, pp. 396, 397.)
11 PART. LIVR. I
CHAP. xxvn.
vengeance accomplie, mêlera celle de sa lubricité satisfaite. Il va trouver la Reine.
a, Spagna en prose du manuscrit de la Bibliothèque Albani.
La scène se passe durant le siège de Pampelune. Gharlemagne, pendant son absencp, a laissé à Paris un lieutenant imprudemment choisi parmi les Mayençais (ms. de la Bibl. Albani ; cap. xii du second livre de la Spa^ gna ; rubriques publiées par M. Michelant, Jahrbuch fUr romanische und englische Literatur^ XII, p. 67). Or, un jour, le grand Empereur reçoit un message de France et y apprend que les Mayençais sont devenus les maîtres de Paris (i^td., cap.
cxxxiv, 1. 1., p. 396). Roland qui est tout récemment de retour au camp (le TEmpereur après son long voyage en Persie, Roland se laisse aller aux superstitions de la nécromancie, afin de bien savoir ce qui se passe en France et ce qu'on y trame contre son oncle.
Charles part à Paris avec quatre compagnons, pour rétablir la paix dans son royaume menacé et troublé (I. l.,cap. cxxxv, pp.
396, 397). Cette résolution do Charlemagne, cette absence du chef redouté de toute l'armée chrétienne, vont devenir fatales à sa cause. Les chevaliers français qui sont restés en Espagne se mettent à la débandade et rentrent chacun dans son pays. Il va falloir que le vieil Empe-
^, l.e Viaggio.
Charles est sous les murs de Pampelune (Il Viaggio di Carlomagno in IspagnOt publié par M. Ceruti, Bologne, Romagnoli, 1871, cap.xxxix, t. Il, p. 46). Mais il n'est pas sans sonci. Lorsqu'il a quitté la France, il a laissé la garde de son royaume à un Mayençais, Anseïs. Or, le traître apprend un jour que Roland s'est enfui du camp français. Vile, il ourdit un abominable complot contre l'Empereur. Il prétend épouser la femme de Charles et s'asseoir enfin sur le trône de France. Mais il a compté sans le follet de Roland, qui avertit le héros du danger que va courir, que court l'Empereur. Ce follet complaisant va jusqu'à proposer à Charles de le porter en quelques instants à Paris; mais il y met une condition :
c'est que , durant ce voyage, le roi chrétien no prononcera pas une seule fois le nom de Dieu.
Ce follet est un démon.
Charles subit ces conditions qu'il eût dû ne pas accepter, et se laisse emporter par le follet. Mais arrivé à Paris, il oublie ses engagements et, involontairement, prononce le mot « Dieu », le mot interdit. Sur-le-champ, le follet le laisse tomber, mais non da alto. Quant à l'Empereur, il se relève
c. Poëme d*Enenke!.
Pendant que rEmpereur Charles était en Hongrie, occupé à combattre et à convertir les païens, le bruit courut i Aix qu'il était mort. Aussitôt la violence et le crime s'aflranch iront des liens de la crainte; des désordres de tout genre se commirent ; et bientôt le pays fut en proie à une dévastation terrible. Le Conseil s'assembla alors, et l'on enjoignit à rimpératrice d'avoir à prendre un nouvel époux; l'un des principaux barons devait remplacer l'Empereur mort. Mais Dieu veillait sur son fidèle serviteur; il lui envoya son ange. Et l'Ange lui révéla le danger qui le menaçait à Aix, et lui suggéra le moyen d'y parer :
« Prends ce cheval, lui » dit-il ; il te conduira on » un jour jusqu'à Raab; » là, tu en trouveras un » second qui te mènera » dans le môme temps à » Passau ; à Passau sera M préparé un poulain qui » ne mettra quo vingt- » quatre heures pour te » faire arriver à Aix, la » veille du jour où le » mariage doit se célé- » brer.i» L'Empereur part, et arrive en trois jours à Aix-la-Chapelle. Il va à l'hôtellerie, et se fait éveiller à l'aube. Puis, il se rend dans la cathédrale ; il revêt les ornements impériaux, et, la
Blanchefleur était en son verger, et se faisait vieller "oîîîT'iîïîi/' de belles chansons par un jongleur. Sa joie s'épanouis-
reur écrive à Rome et rapidement, et se préci- couronne sur la tète, il s'adresse à tous les chré- pite vers son palais. Il s'assied sur le trône prétiens pour former une est temps qu'il y arrive, paré devant Tautel et armée nouvelle (1. 1., Les noces d*Anseïs avec place sur les genoux son cap. cxxxvi). la femme de Charles, ces épée nue. Quand le cornoces abominables sont tége nuptial entra dans sur le point d'être celé- l'église, on crut d'abord brées, et le Mayençaîs va f dormtre coHa résinai, voir un fantôme dans C'est juste en ce moment que l'Empereur fait so- l'Empereur droit et muet ; lennellement son entrée dans la salle; c'est alors mais il se fait bientôt qu'il va s'asseoir majestueusement sur son trône, reconnaître, pardonne à Coup de théâtre. La Reine le salue; Anseïs s'enfuit; Hildegarde et rétablit Charles laisse au sénéchal Algirone la garde de son l'ordre dans l'empire. ■ royaume et la tutelle de sa femme. Et le follet, (G. Paris, Histoire poéen une demi-nuit, ramène l'Empereur au camp tique de Charlemagnet sous Pampelune. (L. 1., cap. xiv, pp. 57-62.) pp. 396, 397.)
B. Légende de la Reine innocente et persécutée. — Cette légende se retrouve : 1* en des documents qui sont antérieurs ou étrangers à notre poëme français (Macaire ou la Reine Sihiïle) ; 2* en des documents qui ont ieur origine dans une chanson de geste française :
a. Documents qui sont anté- b. Documents qui ont leur
rieurs ou étrangers à nos origine dans une chanson de
poèmes français. = * II convient geste française. = * Si l'on met
d'abord d'observer que nous avons à part tous les récits où la légende de
affaire ici à une histoire, à un conte Macaire et de la reine Sibillc est rap-
vraiment universel. = ' On le trouve portée en son intégrité, le docu-
presque textuellement en Orient, dans ment le plus important est ici l'/nno-
ie conte de Repsima qui fait partie cente Reine de France, poème alle-
des Mille et un Jours. = * En Occi- mand du xn* siècle, qui a été publié
dent, il s'est principalement formé deux par F. H. von der Hagen {Gfsammtaben'
courants : le courant français, le cou- teuer,p. 169. Cf. Massmann./Caiiercro-
rant allemand. = ' En France,, on est nik^ ni,p. 97, et G. Paris, ^tx^otr^ po^-
tout d'abord frappé de la ressemblance tique de Cliarlemagne, p. 395). = ' En
qui existe entre les trois héroïnes voici l'analyse, d'après M. Gucssard
de nos légendes : f Berte aus grans (Préface du il/acatre,p. Lxvii, lxviii) :
pies ; Geneviève [de Brabant) ; Sibille « La Reine repousse avec indignation
ou Blanchefleur. ■ Les deux dernières le Maréchal de son époux, qui a osé
sont accusées du môme crime; toutes lui parler d'amour. Pour se venger
trois sont abandonnées dans un bois, d'un tel affront, un jour que le roi est
Simon le voyer, qui recueille Berte, allé de grand matin à la chasse, le
ressemble étrangement au bûcheron traître, profitant du sommeil de celle
Varocher qui se fait le guide de Blan- qu'il veut perdre, pénètre jusqu'à son
chefleur. A vrai dire, il n'y a dans lit et y place à côté d'elle un nain qui
tous ces récits qu'une seule et môme dormait dans la grande salle du palais,
histoire qui a ému l'Orient et l'Occi- Puis, il court dénoncer au roi le crime
dent, et dont les seuls détails offrent dont il a préparé, dont il lui montre la
quelques variantes. = ' En Allemagne preuve. Dans sa fureur, le roi veut
la légende s'est condensée en un seul tuer la Reine ; mais il en est détourné
récit, et, pour ainsi parler, en une par le duc Léopold d'Autriche. Il se
"c'^Tx^^lîTi/* s^^* • ^^'^ ^^ soupçonnait ni le mal, ni le malheur. Mais
voici que Macaire se glisse auprès d'elle, comme un
seule héroïne. Celte héroïne est Hil- contente de la remettre aux mains d*un
degarde, dont Vincent de Benuvais chevalier qui la conduira en pays
nous a transmis l'histoire fabuleuse, étranger, elle et son jeune enfant qui
Voyez dans Backslrom, 5ven<Ara Folk- lui est né depuis peu. Le chevalier part
hocker^ t. I,p. 264 et suiv., Ténuméra- avec Texilée; mais il est bientôt rejoint
tion des autres formes qu*a reçues la par le Maréchal, qui Tattaque et le
môme légende. = * Cette Uildegarde, blesse mortellement. La Reine se sauve
d'ailleurs, n*est représentée par Vin- dans une forêt voisine ; le Maréchal
cent do Beauvais que comme réponse revient à la cour sans avoir pu la re-
d'un quidam imperator, et c*esl sans trouver, es Or, le chevalier avait un
doute en une Chronique allemande chien qui ne le quittait jamais. Le chien
(par ex. les Annalet Campidonenses) lèche les blessures de son maître, mais
qu*on a osé, pour la première fois, la sans pouvoir le ranimer. Pressé par U
présenter au lecteur comme la femme faim, il revient à la cour, où il arrive
de Charlemagne. = ^ Quoi qu'il en à Theure de dîner, se jette sur le Ma-
fioit, voici la fable en question... réchal et le mord, saisit un pain sur
• L'impératrice Hildegarde est obsé- la table et s'en retourne. Chaque jour, dée par son beau-frère Taland, et n'é* on le voit ainsi revenir, et s*altaquf^r chappe à ces obsessions incestueuses de même au Maréchal. De là, la déqu*en enfermant le séducteur dans une couverte du meurtre. Le duc Léopold tour. L'Empereur était absent. lire- (qui, dans cette version allemande, joue vient. Taland alors accuse la Reine, que le même rôle que le duc Naimes dans Ton abandonne dans un grand bois, le récit français) propose de mettre comme notre Berte, et à laquelle on aux prises le chien accusateur avec devait même crever les yeux. Le frère le Maréchal accusé. Le duel a lieu, le de l'Empereur ne tarde pas, au reste, chien est vainqueur, et le coupable conà être puni de son crime : il est sou- fesse son crime. = Cependant la Reine dain couvert de lèpre, t Une seule a trouvé asile chez un pauvre char-
• personne au monde est en état de bonnier de la forêt où elle s'est réfu- » vous guérir, lui dit-on. C'est une giéc. Elle y fait, pour vivre, des ou- I» femme qui habite Rome. » Or, cette vrages de soie que le charbonnier va femme est Hildegarde elle-même qui vendre à la ville. C'est grâce à cette le guérit et qui obtient d^ son mari, circonstance qu'après de longues reen échange, la permission de se faire cherches, le Roi finit par retrouver, religieuse. (Voy. G. Paris, Histoire avec son enfant, celle qu'il a si injustcpoélique de Charlemagne^ pp. 395, ment bannie. » = " On voit que ce 396.) = • Cette légende, d'origine ger- récit est calqué sur la première partie maine, a pénétré en France et y a eu du Macaire^ et que le poëme allemand, son contre-coup. Un des f Miracles » comme le dit M. Guessard, n'a pas dû \lums. fr. delaBibl. nat., anc. 7208 4B. couler beaucoup , de peine à l'imagiest consacré f à TEmpereris de Rome nation de son auteur.
que le frère de l'Empereur accusa pour • la fere destruirc, pour ce qu'elle n'a-
voit volu faire sa voulenté, et depuis devint mesel, et la dame le guérit, quant il ot regehy son meffait. » {Théâtre français au moyen âge, par MM. Mon* merqué et Francisque Michel, F. Didot, s. d., pp. 365-416.)
C. Légende du chien révélateur. — Dans son admirable Préface de Macaire, M. Guessard a écrit une histoire complète de cette légende, que l'on retrouve aussi dans tous les pays du monde ; nous n'avons que quelques traits à ajouter à une narration si détaillée, et nous nous bornerons presque
ANALYSE DE MACAtliE. 600
serpent qui va tout envenimer, tout corrompre. Avec un sourire de Lovelace, et de Tair que prend don Juan en
uniquement à la résumer. — a. Après noire Macaire italianisé, le premier texte que nous rencontrions sur notre roule est celui d*Albéric de Trois-Fontaincs (1240). Pour la première fuis, Aubry y est qualiflé • de Montdidier i. (Albéric, à l'année 770, p. 105 de Tcdit. de Lcibnitz, Hanovre, 1698.) Nous nous contentons de rappeler ici, en passant, YInnocente Heine de France, œuYfo allemande du xiv* siècle, qui est une copie de notre poëme français et que nous avons analysée ci-dessus. — b. Quelques vers de Tristan de Nanteuil (xrv* siècle) font très-clairement allusion au combat du chien et do Macaire (BiU. nation., fr. 1478, f* 139 v*). — c. Gacc de la Buigne, dans ses Déduits de la chasse (seconde moitié du xiv* siècle), ajoute déjà quelques traits nouveaux à la vieille histoire. Suivant lui, Macaire est pendu, et non pas brûlé ; Aubry t de Montdidier ■ est assassiné dans la forôt de Bondy, et le duel a lieu t dans risle de Nostre-Dame es prez ». De plus (chose très-importante), Charlemagne n'est déjà plus nommé dans la légende, et Gace de la Buignc dit tout simplement : • Le roi de France. • — d. D'après les Chroniques de France (du manuscrit 5003 de la Bibl. nation.), d'après ce document dont l'original fut sans doute achevé peu de temps après Tannée 1380, le chien d'Aubry t n'a pour toule armure qu'un tonnel percé par les deux bouts B. A mesure que nous avançons, la légende se complète, se charge de nouveaux détails qui se gravent dans la mémoire du ppuple et que nous aurons soin de noter au fur et à mesure. — e. Gaston Phébus, comte de Foix, dans son Livre de la chasse (fin du xiv* siècle), constate, comme Gace de la Bnigne, que la légende du chien d'Aubry • est painte en France en moult de lieux •. Détail bon à retenir. D'ailleurs, Gaston Phébus ne parle pas de Charlemagne, et • le roi de France • est décidément mis en place du fils de Pépin. — f. L'auteur du Menagier de Paris (qui écrivait sans doute entre les années 1392-1394) place le théâtre de la lutte entre Macaire et le chien t en l'isle Nostre-Dame de Paris «, et ne craint pas (quel aplomb !) d'ajouter : • Encore y sont les traces des lices qui furent faites pour le chien et pour le ehamp. • — j^. Le Livre des duels (x\* siècle) a pour auteur Olivier de la Marche, qui se targue de ne puiser qu'aux f anciennes cronicques », et qui cependant ^oute A notre histoire un détail tout à fait fabuleux et tout nouveau : • Es prex fut Macbaire enfouy jusques au fou du corps en telle manière qu'il ne se pondit tourner ne virer tout à sa guise. » — h. Sous le règne de Charles VIII, notre histoire fut peinte sur le manteau d'une des cheminées de la grande salle au chAteau de Montargis. De là le nom de f chien de Montargis • que prendra bientôt le lévrier d'Aubry. — t. Jules-Cesar Scaliger admet la légende de Macaire comme un fait historique et demande une statue de bronze pour le héros de l'aventure : le héros, bien entendu, c'est le chien. {Exote^ rkarum exercitationum libri XV, De subtilitate, ad Hier. Cardanum, exerc. 902 ; Paris, 1557, p. 272.) — j. Près de vingt ans après cette édition du livre de Sealiger, Androuet du Cerceau faisait paraître • Les plus excellens basti^ mens de France ■. L'une des quatre planches représente la grande salle du ebAtetn de Montargis, et au trait est ébauchée, au-dessus d'une cheminée, l'histoire du fameux chien (1576). — A. En 1580, parut une çslampe d'après la fresque de Montargis; elle était intitulée : • Combat ^un dUen contre un geniilhomme qui avoit tué son maistre faict â Montargis. » Remarquez ces derniers mots : • faict à Monlargis ■• Est-ce le combat qui a été fait à Montargis? ou le tableau original? ou l'estampe? Ce seul jeu de mots devait consacrer la popularité du Chien de Montargis. — /. La dernière année du xvi* siècle, Juste Lipse adressait une longue lettre aux Belges sur les vertus et la fidé-
II PART.LI\'n.l.
CHAP. XXVI f.
"cM*Ap!'xîmi.'' chantant sa sérénade, Macaire s'avance et souffle à
l'oreille de la Reine une déclaration brûlante. Blanche-
lité des chiens (Epistolarum centuria prima ad Belgai^ epistola 4i, tome II de rédition d*Anvers en 1637, p. 390.) H cite tout au long, d'après J. Scaliger, les aventures de noire chien, et ne les met pas un seul instant en doute. A cette époque, d*ailieurs, Charleraagne est depuis longtemps oublié, et rhistoire est sans date. — m. C*est dans le Discours notable des duels de messire Jean de la Taille (Paris, 1607) que, pour la première fois, U légende estplaeée sous LE RÈGNE DE CHARLES V : « Un combat, entre autres. Ait donné par le roy Charles cinquiesme, surnommé le Sage, non point entre deux hommes, mais entre un lévrier ttattache et un archer de ses gardes. » — n. C'est ee que répète en propres termes le sieur d'Audiguier dans son Vrai et ancien Usage des duels (Paris, 1617). — o. Une énorme compilation de Laurent Beyerlinck, qui parut en 1631 à Cologne, sous ce titre prétentieux : Magnusn Theatrum mundi, renferme au mot Canis Thistoire du chien d'Aubry. Elle ne lui fixe pas de date, et se borne à copier Juste Lipse. — p. • Le duel avint du tans du roy Charles V » : c*est ce que dit M* Claude Expilly, conseiller du Roy en son Conseil d'Estat (Playdoyers de maistre Claude ÉxpUlf/t Paris, 1636.) — q. C'est en 1648 que notre histoire reçoit enfin sa forme définitive dans le Vraij Théâtre d*Honneur et de Chevalerie, par Vulson de la Colombièrc (H, 300). &= Désormais le récit était complet. Quatre siècles y avaient tour à tour travaillé, et l'avaient achevé. Au roman primitif, Yulson de la Colombière empruntait, sans le savoir, le fond de toute la légende, où, depuis Gace de la Buigne, il n'était guère plus question ni de Charlemagne, ni de l'innocente reine de France, ni de ses malheurs. A Gace de la Buigne, il empruntait la mention exacte du théâtre de la lutte « dans l'isle Nostre- Dame » à Paris, et, comme lui, plaçait dans la forêt de Bondy le théâtre du crime. Aux Chroniques de France (du ms. 5003) il empruntait la particularité du tonneau percé par les deux bouts qui servit d'armure défensive au bon chien. A Jean de la Taille, enfin, il empruntait la date précise de Térénement légendaire « sous Charles Y, dit le Sage ». C'est ainsi que le très>médiocre Vulson de la Colombièrc résume le travail de quatre cents ans. Et voilà, en définitive, comment se termine celte « Histoire d'une légende ». M. Gucssard a voulu la pousser jusqu'à nos jours. Avec un esprit pénétrant et incisif, il a montré deux de nos plus illustres savants, D. Nontfaucon (MonU" menlsde la monarchie française, t. Ill, 1731) et l'abbé Lcbeuf {Lettre écrite d^Auxerre à M. Maillard pour soutenir la vérité du fond de l'histoire du chien de Montargis, dans le Mercure de France de novembre 1734), il a montré ces deux gloires de l'érudition française tombant, au sujet de notre fable, dans la plus grossière de toutes les erreurs ; il nous a fait voir en revanche, dans le célèbre Bullet, le seul adversaire sérieux de celle fable au xviii* siècle (Dissertation sur le chien de Montargis, faisant partie des Dissertations sur la mythologie française, 1771, pp. 61-92,); il a constaté que, malgré Bullet, l'histoire du chien n'avait rien perdu de sa popularité, et qu'en 1807, on pouvait lire dans les Mémoires de V Académie celtique cotte singulière question à résoudre : ff Y a-t-il, à Montargis, quelques vestiges du culte du chien, elle nom de celte ville ne vient-il pas du français mont, du celtique ar (du) et ki (chien)? » C'est ainsi que le spirituel éditeur de Macaire arrive au fameux mélodrame de Guilbert de Pixérécourt, le Chien de Montargis (juin 1814), qui a joui de tant de vogue, et dont la reprise, en 1880, aurait encore, nous en sommes certain, un succès éclatant et durable. Le chien d'Aubry s'est, d'ailleurs, faufilé jusque dans nos Dictionnaires élémentaires d'histoire et do géographie. M.Guessard l'a découvert dans celui de Bouillet, et nous avons eu la joie de le trouver
fleur ne se laisse pas séduire et lui répond avec une très-admirable fierté : c Je me ferais plutôt couper en
dans le Diciumnaire encyclopédique de la France, par M. Le Bas. On annonçait naguère, à Paris, une Histoire nouvelle des chiens célèbres; nous sommes sûr par avance d*y trouver le chien de Montargis. 11 y a quelques années, enfin, un petit journal racontait à ses trop nombreux lecteurs les aventures d*un sous-préfet de Montargis, fonctionnaire trop zélé qui avait voulu élever une statue... au fameux chien de son arrondissement. Après ce dernier trait il faut tirer Téchelle.
IV. VERSION EN PROSE FRANÇAISE DE LA REINE SIBILLE; ANALYSE ET EXTRAITS (Biblioth. de l'Arsenal, ms. 3351). — Comment Ckarlemagne envoifa demander et quérir femme en Grèce pour ce que Vautre estoit trèspassée. — Les histoires et livres anciens racomptent assez, et ainsy le trouve ren en plusieurs lieux, que Charlemaine fut marié : ne dient mie chascun des livres à quels femmes, quantes fois, combien d*enfans il eust, de qui, ne leur nons. Mais il eust ung, entre les autres enfans, qui fut nommé Loys, lequel tint et représenta son lieu après son décès, régna en France comme vray successeur et héritier du père, et fut nommé empereur. Et d'icellui parlera cest présent livre... Charlemaine fut avecq la Royne Sebille ung certain temps, ne dit point ristoire combien. Il faisoit chière joieuse, si faisoit elle, et chascun à la court pareillement. Sy advint ung jour que, TËmpereur séant à sonmengier, arriva à sa court un nayn petit, bossu et contrefait, dont Tistoire veult bien racompter la façon, pour ce que tous ceulx qui leans le voiront venir s*en mervillerent. 11 ettoit petit comme d*un pié et demy de haulleur, sa chière noire, sa face espo- Tentable, courte eschine courbe et bossue, la chevelure noire et aspre comme eiine de cheval, rebours et herupe comme sangler qui est eschautTé et malmcii, le nez de son visage plat comme d*un singe, les yeulx noirs et petis comme d*un rat, ses oreilles courtes comme s*il n*y eust nulle apparence, le menton menuet et velu comme poil d*ours, les jambes si courtes qu'il sambloit qu*il fust par despit getté sur Tarçon de la selle d*un cheval qu'il clievauchoit... — Comment Charlemaine de France trouva Segonçon le nain coucié nu à nu emprès sa femme SebiUe. — Comment la Royne Sebille fut bannie de France par le conseil des nobles et loyaulx princes de l* Empire pour ce qu'elle estoit ensainle d enfant. — Comment Sébile la Royne fut mise fu>r$ de Paris, accompaigniée d^un seul chevalier pour la contluire par commandement Cliarlenmne. — Comment Aulbery de Mondidier fut occis trahitreusement en la forest de Bondis ou convoy de Sebille, la Royne de France. — Comment SebUle la Royne s'enparti de la forest et vint à port de salvacion par un charbonnier qu'elle trouva par aventure. — Comment la mort de Aulbery fut sceûe par son lévrier qui n'avoit que mengier. — Comment V Empereur et ses barons trouvèrent Aulbery soubi la fontaine où Maquaires Vavoit ouis. — Comment Maquaires fut condampnei par la sentence des pers et barons françois à com' battre le blanc lévrier en Visle de Nostre-Dame à Paris devant le peuple, et fut Maquaires vaincu. — Comment Maquaii'es le trahitre fut conquis par le lévrier Aulbery de Mondidier et pour cejugié à mourir, pour ce qu'il lui convint confesser le cas qui lui estoit imposé. — Comment SebiUe, la noble Royne, accoucha (Tttfi fUi qui fut nommé Louys, lequel tint l'empire après Charlemaine, son père. — Comment Varroquier et SebUle prirent congié de leur hoste et de leur hostesse, et emmenèrent l'enfant Louys au pais de Grèce. — Comment Sebille la Royne et son fili furent assaillys des larons en ung bois. — Comment la noble Dame, Varroquier et Louys furent mené* en ung hermitage par le laroUf et là eurent congnoissance du frère de Richier V empereur, qui les mena
Il FART. UVR. I.
GBAP. XXVII.
UH AHÀLYS& DIL MACAIRE.
"&uS,'x^u ^ morceaux, je me laisserais plutdt brûler, que d'avoir
» une mauvaise pensée contre le Roi. El ne me parlez
au Père Saint, — Comment Vermite Lucairen envoya quérir «ùrnai «I Unaa ton hermitage pour Vamour de la Dame, et du damoisel Lowj$. — Otmment Cempereur liichier receut sa fille SebUle et Louijs le fiU CharJnnêim^ 0t comment, par Voppinion du Saint Père et de ses princes, il fist son armée pmt aler en France. — Comment Ayinenj de Nerbonne et ses enfans eurent nouvdle» du fili Charlemaine et de Sebille la dame. En icellui temps csloit Aymery, le sire de Nerbonne, gardien et defTenscur du païs de Languedoc, et moult tenoient les payens de terres, de citez, do villes fortes et autres places comme Bedziers, Orange, Nysnies que Guillaume au Court nez, son (ilz, conquist depuis. Et tonoit tout icclhii pays en sa main ung Roy et admirai payen, fort Sarasin, grant comme ung jayant, et issu du linage aux jayans mesmes, nommé Deiramé, lequel avoit soubz soy tout le pays jusques à la mer et en Provence. Aymery estant à Nerbonne, qui rien ne savoit de rentrcpriss ou venue de ceulx de Grèce et de Rommenie, se parti un jour de Nerbonne, à compagnie de Hemaix, de Bernard, de Beusvcs de Commercis, d*Aymer de Venise, de Guibert d*Andrenas, de Guillaume d*0renge, tous ses enfans acompagniés de bien deux cens escus, et non plus, sans les gens de trait et autre defTense : car de rien ne se doubloient adont. Sy les avoit Charlemaine mandez hastivemon*, ne dit point Fistoire pour quoy, mais racompte bien que, quant il convint passer le Rosne, lors oïrent eulx nouvelles de Tannée du Saint Père, de rempercur de Conslantinople et de Lucaire de Grèce. Hz enquirentlorsquclz gens s*estoient, qu*ilz queroient, et quel chemin ils vouloient tenir. Sy avint que l'Empereur en ouy la nouvelle. Et lors vint Louys, Varroquier et Grimouart, qui rien ne doubtoil, montez et armez soufRsanment et acompaigniés de plus de deux mil combatans, qui Tenfant suivirent pour toutes doubtes. Et, se plus n*en n*y eust eu que cculx que j*ay cy nommez, jamais ne s*en feussent partis sans avoir bataille aux Nerbonnois : car soubz le ciH n*avoit plus vaillant homme ne doubtez gens pour gens d*armes qu*ilz estoient adoncq. Nais, pour tant que tout frcmioit de gens d'armes par le païs, envoya Aymery savoir quelz gens 8*cstoient, à qui ils estoient et qu*ilz queroient. Et cependant tindrent manière d'ordonnance serrez et joiiigs ad ce quMlz ne feussent tenus et reputez mcsclians gens.
Au message faire vouloit aler Guillaume au Court nez, son filz, quant Aymery dit que autre ne feroit le message que lui. Il se mist à chemin adoncq, et piqua cheval des espérons jusques assez près de la bataille des Grcgois. Et, quant Louys de France le vist arrcster, il s*iiprouclia lors et le salua, demandant qui il esloit. «Je suis François, sire, fuil-il. Et vous qui avez demandé » qui je suy, qui cstes-vous, à qui ne où voulez aler à tout si grant gent, comme » je puis en voslre ost veoir? — Par foy, sire chevalier, ce responl Louys, M gracieusement me questionnez et courtoisement vous doy respondre. Je sui » de France comme estes, fils de Charlemaine le grant, et enfant de Sebille la n Royne, fille de Tempereur Bichier, de Grèce, qui fut jadis bannie à tort par » rennorlement d'un nain que Charlemaine creust et voulut croire d'une man- » lerie qu'on lui donna à entendre, dont il n'estoit rien. Pour quoy ce grant » ost est assamblez, et moy mesmes suy cy venu en personne pour l'onneur M de ma dame sauver, l'Empereur mon pcre rcpatrier avecq ma dame par amour, » ou autrement procéder par guerre, qui trop pourra eslre coustable à quelque » partie que ce soit. • Et quant Aymery, qui moult cstoit sage, cntcndi le damoisel ainsy parler, il respondit lors : i De ce que vous dittes vous croy-je assez, t damoiseaulx, fait-il; mais bien vouldroie avoir Sebille la dame veue, puis 1 qu'ainsy est qu'elle est en ceste compagnie. Sy n*en pouroit, par aventure, à
ANALYSK DE MACAIIiE. 703
» plus de la sorte, mauvais ribaud, ou je vous fais pen- ]> dre. :» Macaire s'en va, penaud et vaincu. Marguerite
pis valoir voslrc fait — Et qui estes-vous, sire chevalier, ce respont lors Louys, qui à ma dame désirez parler? Tel povcz estre par aventure qu'elle TOUS verra voulentiers et moult joieuse en sera, et de telle condicion ou linage aussi povcz estre qu'elle ne daigneroit, ainçois vous rctcndroit ou feroit chacier jusqucs au bout du monde, avant que elle n*eust le vostrc corps pour jugicr ou soy vengier «Ju tort qui fait lui a esté par les trahiteurs de France. — Vous lui direz, monsigneur, fait-il, que c'est Aymery do Nerbonne, lequel, comme homme liège de TËmpereur et serviteur d'elle et de vous, est ci arrivez, ainsi comme à Taventure. Et s'elle veult aucune chose mander à rEmpereur, je le feray humblement, comme je m'y sens tenu, c'est à dire que je n'ay paour de chose nulle, dont me pcust en court do peine nul du monde chargier, qui touchast trahison ou aprochast mauvaitie. Et, se autrement le veult homme nul du monde maintenir, veez moy cy prest pour respondre en ma personne contre qui que ce soit, qui de mon honneur me vouldroit chargier. Sy ne di je mie qu'en France et ailleurs n'ait de trahitres et mauvais hommes. » Louys de France se party adoncq si comptent du comte Aymery que merveilles, et ne cessa. Sy vint à Lyon où il trouva Sebille la dame, à laquelle il ftst le message d* Aymery et lui compta comment il l'avoit, par aventure qui maine les choses, ainsy trouvé acompagnié de (rois ou quatre cens chcvaulx armés et lances es poings comme preux et vaillans: ■ Et dist, fait-il, madame,
• que il s'en va à Paris vers l'empereur Charlemaine ; se auquel vous plaist » nulle chose mander, il s'emploiera de bon cuer à vostre message faire, et,
> comme il nie samble, n'en fauldra jà au langage qu'il maintient.» — ■ Par » foy, beau fleulx, ce respondi la dame, [tiens] Aymery, le conte de Nerbonne,
> à bon chevalier, preux, hardi et loyal et de noble sang venu. Sy le veil » veoir et à lui parler, puis que si près de nous il s'est cmbatus. • Elle demanda ung palefroy lors, et on lui amena ; puis, se parti la Dame acompagniée de Louys son filz et d'autres chevaliers, escuiers et hommes de grant fachon: mais mie ne la laissa Varroquier, ainçois lui tenoit tousjours compagnie, comme acoustumé l'avoit. Et, quant la dame aproucha Aymery, elle le regarda si entcntivement que legièrement cust de lui congnoissance au moyen de la nouvelle que son filz lui en avoitditte, parquoy la pensée qu'elle y avoit eue la fist plus tost congnoistrc. Et pareillement fut-il de Aymery à elle. Il se mist à genoulx lors et, tant humblement comme il peust plus, la recognut à dame et royne, bonne et loyale sans aucunne mauvaitie : car ainsy le portoil sa renommée, et mesmement l'avoit confessé Maquaire, quant le lévrier le conquist et mist en subgection.
Sebille la Royne embrassa Aymery lors et le releva de terre où il estoit agenouillé ; puis, en le baisant à la coustumc de noblesse, lui dist : • Vous allez à » Paris comme l'en m'a dit, Aymery beau sire, fait-elle. Sy vous demande se
• Charlemaine y est ou non. — Certes, madame, bien est vray que pour aler 9 à Paris m'estoie-je mis à chemin, cuidant là trouver l'Empereur. Mais puis
• que trouvée vous ay je, ne me quier jà de vous départir ne de mon signcur
> qui cj est, duquel vous estiés plaine et ensainte lorsque vous fcustes hors
• mise de la court. Sy est bien droit que de mon païs lui face hommage, de
• ma terre et de quanque je le pouray servir, comme vray héritier de TEmpire
• et de la couronne royal après son père. » Etadont se mist à genoulx le conte et flst hommage au fllz Charlemaine en l'advouant à seigneur, prcsens le Saint Père, Richicr de Crecc, Lucaire son frcre, et tant d'autres que merveilles ; puis, commanda ainsy le faire à ses enfans, qui mie ne lui voulurent
II PAIIT. Livn. I CHAI». XXVII.
II PART. LIVR. I
CHAP. XXVII
70 i ANALYSE DE MAC AI RE,
n'a pas ainsi triomphé de Méphistophélès : c'est que Marguerite est moins chrétienne que Blanchefleur.
Toutefois le traître n'est pas de ceux qui désespèrent aisément : il a rentêtement du vice. Il n'ose plus s'approcher lui-même de cette majesté terrible qu'offre à ses yeux la chasteté indignée de la Reine. Mais il peut se servir de messagers, et il en choisit un digne de lui. C'est le nain de Charlemagne, c'est ce plat bouffon qui va devenir l'allié de la maison de Mayence. Car les rois chrétiens commençaient à avoir des nains et se faisaient gloire de ces infirmes. Et ces nains, par trop semblables à Triboulet, étaient aussi méchants que difformes.
désobéir ; ains 8*acointerent de renfant Louys, et depuis en furcQt si privez que leur seur lui donnèrent en mariage...
Comment Vcarroquier, le bon vilainy ala veoir sa femme au pais de France par le congU de Louys et de la dame Sebille. — Comment Varroquier emmena Fautcon, le cheval Charlemaine, et comment il fut poursui à puissance. —■ Comment CharlemainCf Vempereur^ fist mouvoir ses hommes pour aler après Varroquier dont la guerre commença, — Comment Charlemaine fut chassie et enclos dedans ung chastel, fort à merveilles^ nommé pour adont HauUefeuille, et de présent Moynier, — Comment Varroquier, que Ogier avoit pris, fut corndampnei à pendre par Charlemaine, et comment il fut rescous par Grimouart le bon laron, — Comment V Empereur, Sebille, Richier et Louys furent (Cacorl et padfiei les ungs avecq les autres, — Comment les Gregois et ceulx de France eurent balaille merveilleuse les ungs aux autres, voire cUauldement sans parlementer ne donner aucunnes def/iances... Moult fut la sollcmpnité haulte^ cl grande la chièrc que firent TEmpcreur, Sebille, et les barons de France et de TEmpirc. Louys le Débonnaire fut araisonné de TËmpereur, qui moult Taiinoit. Et sy fut Varroquier, lequel racompla tout mot à mol la manière et le gouvernement de la Roync, et sy recita comment le bourgois d'Armoises en Hongrie les avoit dix ans et mieulx soutenus à ses dépens. Sy jura Charlemaine que ceste bonté vouldroit desservir au bourgois et à la femme et à Varroquier mesmes. 11 envoya ses messages lors, et manda la femme et les enfans Varroquier, et le bourgois d'Armoises et sa femme; et, quant ilz furent arrivez, lors fist l'Empereur une feste belle et noble, et les enrichy de ses biens et tant ayma que chacun fut content de lui, de Sebille et de Tenfant Louys, et demeurèrent en France : car oncques ne les voulut l'Empereur laisser partir. Chascun des autres prist congié, quant bon lui sembla, et retournèrent en leur païs joieux et comptent delà paix de l'Empereur, de la Dame et de Louys le damoisel, qui, puis, fut chacié hors de Paris après la mort Charlemaine, et recueilliez par Guillaume d*Orenge, le Hlz Aymery, qui, puis, donna sa suer en mariage à Louys, ainsy comme le livre sur ce fait, que ne puet mie l'istorien tout mettre avecq ceslui qui Hne à tant. Et, pour commencer le surplus, fauldroit venir au Père Saint, qui trouva les payons en son pays, et manda Guillaume en France pour lui aidicr. Explicit,
Blancheflcur ne se défiait pas assez de ce mauvais plaisant dont elle avait pitié, et qu'elle laissait souvent s'asseoir à ses pieds, dans les plis de son manteau. C'est là qu'il osa plaider un jour la cause de Macaire : a Que » vous êtes belle », lui dit-il en vrai renard. « Pourquoi ]> faut-il qu'une telle beauté soit le partage d'un vieil- » lard comme Charlemagne ? Macaire, au contraire, » Macaire est si beau, si jeune, si fier ! Ah ! quel amant » ce serait ! S'il vous donnait un baiser, un seul, vous » ne voudriez plus entendre parler que de lui. 3> Pour toute réponse, la Reine prend le nain et le jette du haut en bas du solier. Le misérable se casse la tète..., mais pas assez. C'est un grand éclat de rire dans toute la cour quand on voit reparaître ce petit être hideux avec la tête enveloppée de linges qui le rendent plus hideux encore*. Macaire seul ne rit pas, et siffle ce mot à l'oreille de la victime : « Vengeance ! ven- » geance! y>
Charlemagne avait pour habitude de se lever toutes les nuits pour entendre matines. La jeune Reine restait seule dans le lit nuptial, et le vieil Empereur ne lui faisait point partager les rigueurs de cette piété nocturne. Elle dormait, pure et calme. Or, un jour, l'Empereur, en rentrant, aperçut, près de la Reine qui sommeillait, une tête grosse, carrée, horrible. C'était celle du nain. Pour perdre la Reine, il s'était glissé inaperçu dans la chambre, dans le lit de Blanchefleur. Il ne faisait, d'ailleurs, qu'exécuter le plan infernal de Macaire. liE trame, comme on le voit, était habilement ourdie, et la pauvre Reine était perdue. Cependant elle dormait toujoui*s.
L'Empereur, dont l'indignation s'allume, va cher-
* Macaire, édit. GucssanI, vers 1^. '
n PART. LIVB. I.
CIIAP. XXVII.
II PART. LIVR. I
CRAP. XXVIf.
Bhnchcfleur
cher ses barons et, d'un doigt éloquent, .leur mentir
le nain couché près de la Reine*. « Ah ! » dit le nain
^USto q^'oï^ interroge, « ce n'est pas la première fois. La
ari^mpSlUr. ^ Reine en est bien avec moi à son cinquantième adul-
^"^S'ZÎd™"' »tère. — Sire, dit Macaire, il faut brûler la cou-
àôircbniidcyivc; j^ p^bie. Je vals Qïi appclcr à mon Conseil ^, dit
**do**'rcTikî.'' Charles. Quant à la pauvre Blanchefleur, vous pouvez penser si son réveil fut dur. A côté d'elle, ce misérable qu'elle abhorre et dont elle redoute le contact; devant elle, la figure consternée et indignée de Charlemagne; autour d'elle, ces barons qui la regardent avec un. mépris dont sa pudeur est alarmée, et, parmi eux, la face pâle et méchante de ce traître qui ne cesse de crier : « Brûlons-la I brûlons-la I y> Que pouvait-elle dire? Il est des moments où le silence est la seule réponse qui soit vraiment digne de l'innocence accablée. Blanchefleur est dans un de ces moments : elle baisse la tête, et se tait.
Son procès va tout aussitôt commencer, « le procès de la Reine d . Le vieux poète a su nous intéresser vivement'aux séances de ce tribunal ; il a vivement résumé les débats. Macaire joue ici le rôle de Fouquier- Tinville ; il accuse, outrage, calomnie, ce La mort ! i> la mort ! y> s'6crie-t-il à tout instant. Quant à Naimes, il plaide en faveur de Tinnocence, mais fait surtout valoir des raisons politiques : ce Prenez garde », dit-il à l'Empereur, (c Vous allez vous attirer une » guerre formidable avec le roi de Constantinople, père » de votre femme, d L'accusée comparaît enfin. Elle n'a pas voulu quitter la pourpre, elle a voulu rester reine ; mais son visage, qui était jadis coloré comme la rose en été, est aujourd'hui pâle et blônie. Son dis-
' Macaire i édit. Gucssard, vers 335-364.
cours est très-noble : elle fait un appel suprême à Dieu, au grand Vengeur. Mais Dieu a ses desseins et ne veut pas encore mettre au jour cette innocence. La Reine est condamnée \
Couverte de vêtements noirs, voilée de noir, elle est conduite à la mort au milieu de cette foule immense de Paris, qui a vu plus tard une autre Reine, inno- . cente aussi, marcher aussi noblement au supplice. Blanchefleur, arrivée devant le bûcher, s'agenouille et lève les yeux au ciel : a: Je meurs innocente i> , criet-elle. Et déjà on entend l'affreux pétillement de la flamme. Tout à coup, le silence mortel qui se faisait autour de la victime est interrompu brusquement. Un homme vient d'être jeté vivant dans la flamme du bûcher. « Quel est-il?» se demandent les curieux. C'est le nain, c'est le mauvais nain, que Macaire luimême vient de précipiter au milieu du brasier : le traître s'est ainsi débarrassé d'un complice dangereux. Mais la Reine est toujours là, attendant son heure ^.
« Je voudrais me confesser d, dit-elle. L'abbé de Saint-Denis se présente, et entend la plus angélique des confessions. Blanchefleur lui raconte toute l'histoire de Macaire et du nain : « Je vous ai dit toute la » vérité ; pardonnez-moi toutes mes fautes. Quant au » crime dont on m'accuse, je ne saurais vous en de- 3> mander le pardon. y> L'abbé était un homme sage, et reconnut dans ce langage l'accent de la vérité : « Votre femme est innocente », dit-il à Charlemagne après avoir fait écarter les Mayençais. « Sire », ajoute le duc Naimes, « vous ne pouvez la faire mourir ainsi. » Contentez-vous de l'exiler hors de votre royaume. » Le vieil Empereur est ému ; il jette des regards de pitié
« Macaire, édit. Guessard, vers 365-523. — ' Ibid., 524-561.
If PART. LIVR. I.
CHAP. XXVII
im
ANALYSE DE MACAltiE.
II PART. LIV. I
CRAP. XXVI I.
t>ë()arl
de Blaochefleur
k qui l'on donne
pour guido
et d<îfénseur
le damoiseau
Aubry.
Macairo
poursuit la Reine
et lue Aubry.
sur le bûcher où va disparaître ce qu'il a le plus aimé. On Tavertit en outre que sa femme est enceinte, et le père chez lui se trouble par avance : « Je vous » aimais grandement, dit-il à Blanchefleur, et ne vous y> aimerai jamais plus. Mais je vous fais grâce de la Ti vie. On va vous mener hors de ma terre. Allez. » Blanchefleur, tout en larmes, sort alors du bûcher dont les flammes allaient Tenvelopper. On n'a jamais été si voisin d'une mort plus horrible. Si dur que soil l'exil, il paraît délicieux à la pauvre condamnée. Elle renaît*. *
On la confie à un bon damoiseau qui se nomme Aubry et qui est parent de Morant de Rivier. Ils se mettent en roule. Le guide de la Reine a bien fait de se revêtir de ses armes : car il va rencontrer en chemin une terrible aventure ^. S'il se retournait, il apercevrait derrière lui un homme armé qui chevauche, les yeux fixés sur Blanchefleur. C'est Macaire.
Les voilà sous un grand bois. La Reine a soif, et descend près d'une fontaine. Tout à coup, elle pousse un cri : le traître vient de se montrer à ses yeux. Mais Aubry n'est pas loin ; il accourt, il se jette devant celle dont la défense lui a été confiée : « Arrière, arrière ! y> crie-t-il à Macaire. Un combat formidable s'engage. La Reine voit Aubry désarmé par son ennemi, qui se jette sur lui et qui le tue. Pauvre Blanchefleur I Elle n'a d'autre salut que la fuite, et se cache dans le grand bois où Macaire ne pourra la trouver. Cependant, sur l'herbe verte, est couché le corps sanglant d' Aubry ^, et l'innocence est une seconde fois confondue. Dieu veille.
Ce n'est pas à un homme, c'est à un animal que va
' Macaire, cdil. Guessard, vers 562-69-4. — « Ihid., vers 695-7i3. — » Ibid., vers 744-835.
être confiée la mission de réhabiliter Tinnocence, et nous avons à raconter ici un chapitre de V Histoire des chiem célèbres.
Le lévrier d'Aubry l'avait suivi dans son voyage et avait assisté à tout le drame de son combat avec Macaire. Morne, il reste trois jours couché sur le cadavre, c II n'y a pas beaucoup d'hommes (dit le vieux poëte) qui pleurent ainsi leur seigneur. » Mais la faim triomphe un instant de cette fidélité merveilleuse ; le lévrier quitte le corps du damoiseau. Il court à Paris, entre au palais de Charlemagne, et prend hardiment sur la table impériale tout le pain dont il a besoin. Macaire est là : le chien l'aperçoit; farouche, il se jette sur lui et lui enlève un morceau de chair. Puis, repu, le brave animal va reprendre sa faction auprès de son maître'. On s'étonne, on suit le lévrier, on découvre le corps inanimé d'Aubry. Tous les yeux se tournent alors vers Macaire : « Je suis prêt d, dit le traître, « à combattre tous ceux qui m'accuseraient d'un > tel crime. » Mais enfin Naimes éclate, Naimes tonne : « Sire, dit-il, faites-le mettre en jugement. Si vous avez » peur de ces traîtres, vous n'êtes plus digne de porter -» couronne ! »
« Qu'on le juge », dit alors Charlemagne, qui commence enfin (et un peu tard) à ouvrir les yeux sur l'infâme complot dont la Reine a été victime. Mais quelle législation invoquera-t-on contre le traître? Ce sera la justice à la germaine, le jugement de Dieu, le duel, le campus. Et contre qui luttera le Mayençais ? Quel sera, dans cette occasion solennelle, le défenseur de l'innocence et du bon droit ? Naimes ouvre sur cette question un avis original : « C'est au chien d'Aubry qu'il appar-
* Macaire^ édiU Guessard, vers 836-947.
II PART. LIVR. I
' CHAP. XXVII
n FART. LIVR. U CBAP. XXVII.
Duel entre Macaire
elle
chien d'Anbry.
Victoire
du lénier;
mort du traître.
D tient de défendre Thonneur de son mditre. Macaire y> aura pour adversaire le fidèle lévrier. 3^ Il nous sera peut-être permis de regretter ce premier rôle confié, dans notre drame, à un animal qui seul semble avoir ici conservé le sentiment de la justice. Pour plaire au peuple, pour être applaudies de la multitude, ces réhabilitations de la bête au détriment de Tliomme n'en sont pas moins dangereuses, quand elles ne sont pas tout à fait niaises. Cela soit dit sans rabaisser le mérite de celui qui s'appellera un jour <i le chien de Montai^is >.
Le combat commence. Le peuple de Paris, aussi curieux alors et aussi badaud que de nos jours, se presse avidement aux barrières de la lice. On n'entend répéter dans toute la ville que ces mots : <r Venez-vous voir » le grand combat du lévrier contre Macaire ? > C'est l'événement du jour. Le signal a été donné. Le traître est armé d'un bâton ; le chien n'a que ses crocs, mais il s'en sert bien. Haletant, couvert d'écume, montrant ses dents serrées, il se rue sur l'assassin de son maître, évite le bâton, roule à terre, se relève, mord, puis mord encore, mord sans cesse. Le combat dure plus d'un jour.
Le lévrier est infatigable dans sa colère. C'est en vain que sa lùte nous apparaît horrible, informe, sanglante, sous le bâton du traître qui le frappe plus de cent fois. Sa formidable gueule s'ouvre toujours pour entrer dans la chair vive de Macaire. Mais il faut en finir. Le chien prend son élan et saute une dernière fois à la gorge de son ennemi. 11 l'atteint ; puis, ses deux mâchoires se referment pour ne plus s'ouvrir avant que justice ait été faite. Macaire est là par terre, pantelant, sous l'étreinte de l'implacable lévrier. Il cherche en vain à se délivrer de ce carcan vivant qui Tétrangle ; sa rage est impuissante : il se débat, il agonise et, d'une
voix mourante, s*écrie : a: Un confesseur ! un confes- "^;S7n.' » seur ! i> Le chien ne le lâche pas. Pendant toute la confession du misérable, il reste là sur sa proie et cloue Macaire au sol * .
Il n'est plus temps de dissimuler : Macaire dit tout; il avoue tous ses crimes. Et l'abbé de Saint-Denis, qui a jadis entendu la confession de la Reine, connaît maintenant tous les éléments de la question. Il tient en sa main tous les fils de cette trame ignoble. « Je ne vous D absoudrai », dit-il à l'accusateur de la Reine, à l'ennemi d'Aubry ; « je ne vous absoudrai qu'à une seule j> condition : c'est que vous proclamiez ici vos méfaits » à haute voix. y> Le chien, d'ailleurs, est toujours là qui tient la gorge de Macaire entre ses deux rangées de dents aiguës. Le traître élève la voix, et fait enfin les aveux les plus complets.
Le lendemain, il fut brûlé ^.
Cependant que devient la pauvre Reine? Comme Bianchcnour. autrefois la mère de Charlemaene, comme Berte, aussi ci mm •bri. belle , aussi nmocente , aussi malheureuse , notre I»^»n m*»n
^ ' 'du nom
Blanchefleur erre au hasard dans le grand bois où son **®ui'îîi{J^''' ennemi la poui^uit. Tout à coup, elle entend du bruit. 'o^SnTiil^iSî!* Elle tremble. Si c'était... Mais non ; c'est un paysan qui porte sur son dos un gros fagot de bois qu'il vient de couper. « Ah ! dame, s'écrie-t-il, que faites-vous ici, y> seulette? Vous avez l'air de notre Reine. — Je suis D la Reine, en effet», répond la femme de Charlemagne. Et elle ajoute, non sans quelque naïveté : <E Je désirerais aller à Gonstantinople, chez mon père. »
Macaire, édit. GuesMrd, vers 948-1136. — ' Ihid., vert 1187-1S59.
lit ANALYSE DE MACAIRE.
"cÏS^'xjIÏÎl'' 0^ ^''^ ^s* ^ quelques lieues de Paris, et Constantin
nople... n'est point là, toutprès.Qu'importe?le bûcheron n'hésite pas : « Je vais vous y conduire », dit-il, comme s'il s'agissait d'aller à Étampes ou à Chartres. « Laissez- ]i> moi seulement dire adieu à ma femme et à mes » enfants. s> Il entre dans sa cabane, y prend son gros bâton dont il ne se séparera plus, dit à sa femme : « Ne m'attends pas avant un mois » ; puis, sans ajouter un mot, part, va retrouver la Reine et se dirige avec elle du côté de Constantinople*. La route sera longue.
Varocher (c'est le nom du paysan) est certainement la figure la plus originale, j'allais dire, en français trop moderne, la plus sympathique de tout notre roman. L'école romantique de nos jours s'est plu à mettre sur la scène des êtres laids, difformes, hideux, mais surtout vicieux et méchants, auxquels elle a donné une seule vertu, ou, plutôt, un seul instinct généreux. Et ce seul instinct rachète, aux yeux de nos dramaturges, toute la laideur du corps, toute la laideur de l'âme. Tel est Triboulet, telle est Lucrèce Borgia. Il n'en n'est pas de même de l'auteur de noiv^ Macaire . Il fait de Varocher un être dont l'aspect physique est prodigieusement laid et presque répugnant, mais qui rachète ses difformités extérieures par la beauté de son âme et par la splendeur de son dévouement incomparable. Oui, il est affreux à voir : sa tête est démesurée, ses cheveux crépus le font ressembler à une bête des bois ; tout son corps est carré et semble taillé à la hachée Est-ce une brute, est-ce un homme ? Au premier regard on n'en sait rien, et les réalistes de nos jours triompheraient dans la description de cette laideur digne d'un Zola. Mais quelle grandeur dans le cœur qui bat sous cette poitrine
. • Macaire, édit. Gucssard, vers 1260-1319. — « IbUf., vers 1320-1323.
7là
velue et bestiale ! Il voit une femme innocente, délaissée, malheureuse, et, sans prendre le temps d'embrasser sa femme et ses enfants, il va faire cinq cents lieues à pied, en plein pays perdu, à travers mille dangers. Je dis que ce pauvre bûcheron inconnu, qui a un si bel amour pour la justice et pour la charité, est un personnage sublime malgré la bassesse de sa naissance, et qu'il est très-beau malgré la laideur de ses traits !
Je ne raconterai pas ce pénible voyage ; je ne montrerai point le gros Varocher, avec son gourdin à la main, marchant sans cesse devant la Reine et lui frayant un bon chemin. On les voit traverser ainsi la France, la Provence, la Lombardie : ils entrent un jour à Venise, et tout le monde de les regarder avec des yeux ébahis. On n'a jamais admiré tant de beauté à côté de tant de laideur. A la vue de Varocher, c'est à qui éclatera de rire. Il ne s'émeut guère, et poursuit tranquillement sa route... avec son bâton*.
A Venise ils s'embarquent et finissent par arriver... en Hongrie. La pauvre Reine s'aperçoit que son terme est venu. Par bonheur, elle a été recueillie chez un brave homme du nom de Primerain, dans une pauvre maison où du moins elle sera à l'abri de l'intempérie de l'air et des regards de la foule. Varocher, d'ailleurs, monte la garde devant la chambre de la Reine. Comme il a une voix terrible et un visage effrayant, la famille de Primerain s'empresse de donner à Blanchefleur tout ce dont elle a besoin. « C'est ma femme ï>, dit le paysan, qui parvient â se faire croire, malgré l'invraisemblance d'une telle union. Bientôt la noble dame met au monde un beau fils qui porte une croix blanche sur sa petite épaule : signe d'origine royale. Comme toutes les femmes
II PART. MVR. r.
CHAP XX Vil.
Dëvouomonl
admirabto
de Varochor,
qui M fiiil
le (gardien
de la Reine.
Leur sëjour en
Hongrie.
Naiuance
do Louit, 01t
de Ghariemag no
et
de BUnchefleur.
Gello^i ae fait
enfin reconnaître
et arrive à Conslantinople.
< Macairey édit. Cucssard, vers 1324-1336.
V^^.'i^û!' ^^ s^^ temps, elle ne reste que huit jours au lit, et Ton
pense à baptiser le nouveau-né. On se rend à l'église, et le bon Varocher trotte devant le cortège, tout prêt à défendre le petit prince comme il a protégé la Reine*. Or, dans l'église, au moment où l'on allait faire ce modeste baptême, se trouvaient le roi de Hongrie et ses barons. On entoure Varocher, que l'on prend pour (n un homme sauvaige », on questionne Primerain, et le Roi demande à être le parrain du bel enfant. La petite croix blanche étonne et ravit ses yeux. Il ne peut s'imaginer qu'un enfant si merveilleux soit le fils d'un rustre, et demande un entretien avec la jeune mère. Blanchefleur, émue de cet honneur inespéré, ne sait rien cacher à son royal visiteur. Elle lui raconte toute la longue histoire de ses malheurs, et la trahison de Macaire, et la mort d'Aubry, et le dévouement de Varocher. Le roi s'attendrit sur une telle infortune : il est évident que la Reine exilée ne peut désormais habiter que le palais des princes de Hongrie. Varocher la suit dans ce séjour digne d'elle : fidèle dans la prospérité autant que dans le malheur*. Et vite, on envoie un messager à l'empereur de Constantinople pour l'instruire de la disgrâce et de Texil de sa fille. Le premier mouvement de ce père en larmes et de ce roi outragé est un mouvement d'indignation contre Charlemagne : <r La guerre ! la guerre ! » Quant à la mère de Blanchefleur, elle attend avec anxiété le moment délicieux où elle pourra serrer sa fille entre ses bras. Peu de temps après, elle peut contenter son envie : « Qui donc la mère » vit la fille baisier^ ? » Laissons la fille dans les bras de la mère, laissons-la savourer cette joie, et retournons près de Charlemagne...
' Macaire^ édit. Gucssard, vers 1337-1414. — « Ihid., vers 1415-1588. — ' Ihid., vers 1589-1732.
PART. LIYR. I.
CHAP. XXVII
Deux fois Berard de Montdidier a été chargé par caerre
t ' t r\ 1) ^119 1 ^^^^ l'empereur
le roi de France d un message auprès de 1 empereur de do consuntioopio Constantinople. Mais ces deux messages ne se ressem- J^ France. blent guère : l'un est antérieur au jugement et à la condamnation de Macaire, et dénonce la Reine* ; l'autre proclame au contraire Tinnocence de Blanchefleur*. Dans le premier Charles est insolent ; dans le second il s'humilie. Mais rien n'égale la fierté du roi grec. Il avait refusé de croire à la culpabilité de sa fille ; il refuse d'accepter les excuses de Charles. Un tel déshonneur doit se laver dans le meilleur sang de la France. La guerre ! la guerre^ !
On essaye encore des moyens doux, et quatre ambassadeurs vont porter en France les conditions de la paix au nom de l'empereur de Constantinople*. Mais, comme on ignore à Paris le sort de la Reine, les négociations sont de plus en plus inutiles, et il faut en arriver aux arguments militaires. Quelques mois après, une immense armée de Grecs envahissait la France, et le vieux Charles se mettait à pleurer comme un enfant devant cette multitude de lances et de hauberts : <ic Pleu-
> rez, pleurez y>j lui disait l'inexorable Naimes. (n Vous » avez bien mérité ce qui vous arrive aujourd'hui. Cela » vous servira peut-être de leçon et vous apprendra
> à ne plus tant aimer les traîtres de Mayence. y> Naimes est dur, mais il se hâte d'ajouter : « Il ne nous reste » plus qu'à nous battre le mieux que nous pourrons. » En avant^! i>
• Macaire, édit. Guessard, vers 1733-1859. — « Ibid., vers 1860-1989. — » /«</., yen 1990-2018. — * Ibid., vers Î019-22U. — • Ibid., vers «215.2331.
il PART. UVR. t.
CHAP. XXVII
La grande bataille s'engage sous les murs de Paris.
Si les Français la perdent, c'est fait de la France.
Grande bataille Daus Ics raugs de l'armée de Charles brillent sur-
***d*e plriîT tout Naimes et Ogier. Mais, dans les rangs de l'armée
de varoeher; grecque, quel est ce chevalier dont le courage ne semble
aon
combata^ogier. pas comparablc à celui de tous les autres ? Il est gros,
membru, carré, et revêtu d'armes toutes neuves. C'est Varoeher qu'on a fait chevalier*, et dont le cœur était depuis longtemps chevaleresque. Il s'élance aux premiers rangs, demande à combattre le meilleur chevalier français, réclame les plus périlleuses aventures. Comme il lui reste certain côté grotesque dont le poète a su ne pas le défaire entièrement, il se livre à certaines excentricités militaires qu'un chevalier correct ne se fût pas permises. Il trouve fort plaisant de pénétrer dans les écuries de Charlemagne et d'y voler les meilleurs chevaux du roi*. Blanchefleur ne rit guère de ces expéditions, ni de tous les mouvements de la bataille. Les cris de tant de blessés lui entrent douloureusement dans Toreille : ce sont ses sujets, après tout, qui meurent ainsi par milliers. Et pour qui trempent-ils ainsi de leur sang le sol de son propre royaume ? C'est pour elle. Et si Charlemagne savait qu elle vit, qu'elle est là près de lui, ce féroce combat cesserait à l'instant : d Mon y> père, mon père », dit-elle à l'empereur de Constantinople, a faites savoir à mon mari que je suis près devons. 3> Il vous demandera pardon, et cette affreuse guerre D finira. — Non, non >>, dit le roi grec; « il faut avant » tout que je me venge. » Et la mêlée recommence'. Varoeher n'a pas et ne peut avoir de ces scrupules. Il taille bras, têtes et jambes ; il n'épargne pas le duc Naimes qu'il renverse à moitié ; il frappe Berard et le
* Macaire, édit. Guessard, vers 2513-2558. — • Ibid., vers 2559-2648. — ' Au récit de cette grande bataille sont consacrés les vers 2303-2842.,
fait prisonnier ; il ne craint pas de se mesurer avec le Danois Ogier. El voilà qu'en effet on décide que, pour en finir avec cette guerre sanglante, les deux armées se feront représenter chacune par un champion. Un grand duel terminera la bataille. Le champion de la France est tout indiqué : c'est Ogier. Mais quel sera le représentant de l'empire d'Orient, de cet empire immense qui a pour lui le bon droit ? Ce sera le pauvre paysan des environs de Paris, cette face hideuse, ce corps velu et mal bâti, cet homme au gros bâton, ce monstre ; ce sera Varocher. Et véritablement ce ne peut être que lui : telle est la puissance de la jertu. Et notre poëte ne craint pas de comparer ce vilain, cet homme de rien, à Olivier et à Roland lui-même*. Car cet honnête auteur n'est pas de ceux qui, dans un récit, se bornent à « constater d le bien et le mal : il est de ceux qui « concluent d et donnent audacieusement le premier rang à la vertu.
Voici donc Varocher face à face avec Ogier. Rude combat ! Mais, par bonheur, le paysan a gardé certaines habitudes roturières : il est resté bavard et très-communicatif. Pendant qu'il porte au Danois de bons coups d'épée, tandis qu'il en reçoit d'aussi bons, il trouve le temps de raconter à son adversaire toute l'histoire de la reine Blanchefleur. Sur un si beau sujet il ne tarit pas. En entendant ce récit, Ogier se sent pénétré de joie : quel bonheur d'annoncer à Charles l'existence de sa femme ! Elle est là, Blanchefleur est là tout près de lui ! Le Danois en est si ravi, que, pour la première fois de sa vie, il renonce à la bataille. Même il feint d'être vaincu, et va tout rapporter au Roi de France. « Sire, dit-il, il ne vous reste plus > qu'à demander la paix*.» Bientôt, les ambassadeurs de l'Empereur s'éloignent en parlementaires et demandent
IIPART.LIVR.I.
CUAP. XXVII.
Rëconcilialion
colre
Blancheflenr
et Charlet;
entre les Grecs
cl les Français.
* àfacaire, édit. Guessard, vers 2717-2719. — < Ibid., vers 2843-3220.
"'cH\'l!'x"xn.' à parler au roi grec. La reine Blanchefleur apparaît au
milieu de cet entretien : « Dame » , lui dit le duc Naimes , c c'est de vous que dépend la paix des deux empires. » Pardonnez au roi, et revenez en France*. 7>
Mais pour qu'une telle réconciliation soit possible, pour qu'elle ne soit aucunement envenimée, il faut entre Charles et Blanchefleur un intermédiaire pacifique efr doux, un avocat . innocent , un pacificateur toutpuissant. Le poëte ici a eu une idée sublime : « Tenez >, dit la Reine aux ambassadeurs de Charles, « portez ]& à Charles son enfant^. y> Ce sont les petits bras de Louis qui vont rapprocher ^t unir pour toujours la femme outragée et l'époux injuste. « Seulement >, dit Blanchefleur qui n'a jamais été si joyeuse et qui tombe aux bras de Charles, « ne recommencez pIus^ »
Et ne croyez pas que le drame se ferme sur ce tableau touchant. Les auditeurs de Macaire ont le droit d'être inquiets sur le sort de Varocher, héros populaire de toute cette épopée. Varocher, après tant d'aventures, songe enfin à retourner chez lui : c: Il connaît bien le chemin, ne Ta pas oubhé. — Quand il est près de sa maison, — Rencontre au milieu de la route ses deux fils — Qui viennent de la foret tout chargés de bois, — Comme leur père les y avait accoutumés. — Quand il les voit, lui en a pris pitié. — Il s'approche d'eux et leur jette leurs fardeaux à terre. — Lorsque les enfants se voient ainsi malmenés, — Chacun d'eux s'est saisi d'un gros bâton — Et, s'élançant pleins de colère vei^ leur père, — Ils allaient le frapper, quand lui, se reculant, — Leur dit : « C'est bien, vous serez braves. — j) Beaux fils, ne me reconnaissez-vous pas? — Je suis » votre père, qui reviens près de vous, — Avec beau-
» Macaire, édit. Guessard, vers 3221-3353. — « /6id., vers 3354-3393. — • Ibid., vers 2394-3548.
> coup d^argenl que j*âi amassé. — Voos en serei riches 1 tout le reste de vos joors. — Vous aurei de bons des-
> triers — El je tous ferai armer chevaliers. » — Les enfants reconnaissent leur père, — El je vous laisse à penser s'ils en ont grande joie. — Quand Vaiwher entra dans sa maison, — Il n'v trouva ni soie, ni riches habits, — Xi pain, ni viande, ni poisson. — Sa femme n'avait même pas une pelisse; — Die était mal vêtue, et mal vêtus étaient ses garçons. — Yarocher sans plus de relard — Les vêtit de soie et de coton des pieds î\ la tête. — Tout ce qui est à l'usage des nobles, — Il le fil apporter dans sa maison. — Il se fit construiintî un palais, un donjon, — Et reçut la charge de champion du Roi. — C'est ici que finit la chanson : — Que Dieu vous garde ' ! >