III
Il PART. LIVR. I.
CHAP. XXVTII.
trop faible, « il ne faut pas s'en étonner. Quand je Ten- 3> gendrai, j'avais plus de cent ans. j^ Qu'importe 1 II sait
de cette étude la légende qui nous est fournie par les dix-sept vers du manascrit des Lorrains conservé à Turin. Cette aflabulation vague, d*après laquelle Huon se serait rendu coupable de la mort d*un comte à Paris, n*a rien de profondément historique. C'est une des formes de la légende des Enfances Ogier, et c'est la moins précise de toutes. = ' Il y a encore à défalquer ici tout le récit des aventures de Huon en Orient, de son amitié avec Auberon, etc. Ce récit, en effet, n*a rien de primitif, ni rien d'historique, ni môme rien de légendaire. C'est le poëte du xin* siècle qui est responsable de toute cette partie de son œuvre, et nous montrons ailleurs quelles sont les sources du mythe d'Auberon. = * Enfin, nous avons à tenir compte de cet autre Huon de Bordeaux dont parle Albéric de Trois-Fontaines (ann. 810) et où Aleaume, frère de Seguin, joue un certain rôle. D'après les propres paroles d*Alberic, ce poëme, où se trouvait toute la partie orientale et féerique du ndlre, n'en était pas notablement différent. = ' Bref, de défalcation en défalcation, nous voici en présence des deux mille premiers vers qui représentent à nos yeux l'état le plus ancien de la légende. On y raconte « comment le fils de Charlemagne, Chariot, s'embusque un jour près de Paris, sur la route de Bordeaux, pour y attendre les deux fils du duc Seguin qui, appelés par Charlemagne, se rendent à la cour; comment il blesse grièvement Gérard, le plus jeune des deux frères; comment, enfin, il tombe lui-môme sous les coups de Huon, et comment le jeune vainqueur apprend seulement, au palais de Charlemagne, le nom de l'adversaire avec lequel il s'est mesuré. » = *Sur cet épisode capital de Huon de Bordeaux, deux systèmes se sont successivement produits. » ' Le premier est celui qu'avaient adopté le plus grand nombre des érudits avant l'étude de M. Aug. Longnon {Romania, YIII, pp. 1-11). Ce système consiste h foire remonter jusqu'à Charlemagne l'origine historique de notre roman : « Et en effet, disait-on, il y a eu un certain Seguin auquel Charlemagne a confié en 778 l'administration du comté de Bordeaux (voy. l'Astronome limousin, cap. m). On ajoutait, avec une certaine témérité d'hypothèse, que ce fils de Seguin aurait bien pu se mesurer avec le roi Charles le jeune, fils aîné de Charlemagne, qui mourut en 811. Mais en réalité de pareilles assertions n'ont rien de scientifique, et il convient de porter le môme jugement sur les éruJita qui avaient trop ingénieusement rapproché Huon de Hunald. Dans la première édition de nos Epopées françaises (II, p. 556), nous disions déjà que ce rapprochement est absolument fantaisiste et que, « tout au plus, les vagues souvenirs de la résistance de l'Aquitaine, au viii" siècle, n'ont peut-être pas été étrangers à la légende générale de notre poëme ». Mais toutes ces doctrines manquaient de précision. = " Tout autre est le second système, qui est celui do M. Auguste Longnon, et il est fonde sur des faits nettement déterminés, ■s ' Ce n'est pas sous Charlemagne, mais sous Charles le Chauve qu'il faut placer les véritables origines de notre légende, et l'on sait que, dans un certain nombre de nos chansons, on peut constater une confusion analogue entre les deux Charles. Elle est presque commune. = " Or, durant les six premières années du règne de Charles le Chauve, il y eut aussi un duc ou un comte du nom de Seguin qui avait été des 839 nommé par Louis le Pieux au comté de Bordeaux {Chronicon Ademari Cabanensis), et qui gouverna alors le pays d'entre les Pyrénées et la Gascogne, avec d'autres provinces plus septentrionales. = " Ce Seguin était un personnage considérable et fit véritablement tout ce qu'il fallait pour devenir un personnage épique : il mourut en 845, défendant glorieusement la Saintonge contre les invasions de ces Normands que nos traditions nationales et nos vieux
son fils mauvais, il l'accuse publiquement, et néanmoins "^»- ^^ le juge digne de la couronne. Puis, comme les années
poëmes ont un jour confondus avec les Sarrasins. Une lettre de Loup de Ferrières, écrite peu de temps après cet événement, le constate en bons termes {Historiens de Francey t. VIII, p. 494). Une telle mort a pu fort bien, conune Tobserve M. Aiig. Longnon {Romania, VIII, pp. 5 et 6), donner lieu à une sorte de geste bordelaise dont la légende de Uuon serait le dernier vestige. =" Reste cetle lamentable histoire d'un (ils de roi, coupable de guet-apens envers un vassal de son père et mourant de mort violente ; reste l'histoire de Chariot, et il s*agit de lui trouver une base historique. = " Le Chariot de notre poëme (qui ne ressemble en rien au Chariot héroïque et chevaleresque d*Ogier le Danois) n'est autre que Charles l'Enfant, un des fîls de Charles le Chauve et de la reine Irmcntrude, né en 847 et que les Aquitains demandèrent pour roi dès 855 {Annales Bertinianit ann. 855, 857, 858, 859). Ce jeune homme offre dans l'histoire les mômes traits que dans la légende : il est ingrat, il est présomptueux et cherche, dès l'âge de quinze ans, à s'affranchir de la tutelle de son père {Annales fierfiniant, ann. 862, 861). 11 prend de mauvais conseillers, Etienne, comte d'Auvergne, et Aifroi {ibid.^ ann. 862, 864), et ressemble par là au Chariot de notre poëme qui « mi ex aime asés les traïtors laniers — Que les preudommes • (vers 91, 96). = *' Cette vie de Charles l'Enfant devait être tranchée en sa fleur et se terminer par une mort singulièrement romanesque et poétique. Sur cette fln étrange, deux versions ont circulé. Il y a celle des Annales Bertiniani (ann. 864), de cette chronique qui peut passer pour un Recueil quasi officiel et qui était rédigé sous l'inspiration d'Hincmar, un des plus fidèles serviteurs de Charles le Chauve (Aug. Longnon, 1. L, pp. 8 et 9). Et il y a celle de Reginon, abbé de Prim {Reginonis Chronicon, Pertz, ScriploreSj t. I, p. 583). Suivant nous, ces deux récits se complètent : le premier est, à dessein, très vague et le moins circonstancié possible ; le second le précise et fournit certains détails, peu favorables à la mémoire de Charles l'Enfant, qu*avait tenus cachés la discrétion du chroniqueur officiel. = ** D après les Annales BertiiUanit Charles l'Enfant se serait un jour amusé, dans la forôt de Cuise, à se battre avec ses compagnons de ct\asse, et l'un d'eux, nommé Aubouin, l'aurait frappé d'un coup mortel à la tête : • Carolus juve- » nis quem pater nuper ab Aquilania receptum Compendium secum duxerat, » noctu rediens de veiiatione in silva Colia, jocari cum aliis juvenibus et • coœvis suis putans, opérante Diabolo, ab Albuino juvene in capite » spatha percutitur pêne usque ad cercbrum. • (Ann. 864.) Telle n*est pas la version de Reginon. Suivant l'abbé de Prim, Charles aurait voulu éprouver le courage d' Aubouin, qui avait une grande réputation de bravoure et dont il était jaloux. Il l'attendit nuitamment, à son retour de la chasse et fondit sur lui comme pour lui dérober son cheval. L'autre, ignorant à qui il avait affaires frappa Charles l'Enfant à la tête d*un coup d'épée et le renversa à terre, où il le laissa à demi mort et criblé de blessures. « Carolus, levitate juvenili » ductus, temptare volens Albuiiii, fratris Bivini et Bettonis audaciam ac ssBpe > laudatam couslantiam, alium se esse simulans, cum ex vcnatione, vespertinis
• horis, idem Albuinus quadam die rcverteretur, super cum solus impetum facit....
• lUe (nihil minus existimans quam filium régis), evaginato gladio, ex adverse
• eum in capite percussit moxque terrœ prostravit ; deinde, multis vulneribus con- » fossum, semivivum reliquit. • {Reginonis Chronicont 1.1, p. 583). Charles TEnfant mourut le 29 septembre 866, à Tàge de dix-neuf ans, et il mourut de cette blessure qu'il avait reçue deux ans auparavant {Annales Bertiniani^ ann. 866). = ** Il est aisé de voir que le récit de Reginon doit être le véritable, et il est inutile de montrer combien il prête à la poésie populaire, i Un jeune prince,
7iO ANALYSE DE HUON DE BORDEAUX.
"cîiSriSînî* ^'^^^ P^^ ^^^ ^ Charles Tamour des longs discours, il ' profite de cette occasion pour raconter à ses barons la
etpo'iT de la dynastie carlovingienne, mourant d'une façon si romanesque », il y avait là de quoi firapper Timagination du peuple, à la fois étonné d*une mort si prématurée et d*une aventure si étrange =3 " Il reste seulement à savoir comment et à quelle époque, Huon a pris dans la légende la place d*Aubouin. Y a-t-il eu, en dehors de Tépisode de Chariot et sans Chariot^ une légende de Huon ayant par elle-même une vie indépendante ? Est-ce cette légende qui est reproduite dans les dix-sept vers du manuscrit de Turin? Cette dernière affabulation, si vague après tout et qui a tant de ressemblance avec celle d*0gier, serait-elle véritablement antique ? Encore une fois, nous ne le pensons pas. A tout le moins, « on ne saura probablement jamais comment les jongleurs arrivèrent à substituer Huon à Aubouin *. C'est par cet aveu que M. Aug. Longnon termine son excellent travail sur • Télément historique de Huon de Bordeaux » ; c'est par cet aveu que nous terminons le nôtre, où il ne faut guère voir qu'un abrégé du sien.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. — 1* U y a eu une légende de Huon notablement différente de celle qui est contenue dans notre poëme. Dans un manuscrit des Lorraing conservé à Turin (le même manuscrit qui contient AuberoUf Huon et ses Suites), M. Stengel a trouvé dix-sept vers qui contiennent tout un résumé de ce Huon du xii* siècle. Voici le texte de ces vers auxquels nous avons fait plus haut de nombreuses allusions : « Em Bourdeloit ot un franc duc, Seuwin — Qui ot un fil, qui fu prcus et hardis. — Hues ot non, si com dist li escris : — S'ocist un conte en la salle à Paris. — Por ce fu Hues bannis hors du palis — De douce France et de TEmpire ausi.
— En Lonbardie s'en ala por servir — Quens Guinemer, le Al à saint Bertin
— Qui les foires cria et establi, — Chclle de Troics, de Bar et de Lagni. — Une puceile ot ou palais votis : — Hues l'ama, et la pucelle li. — Em bascelage i engenra un Al : — Quant ot batesme, si ot à nom Henris. — Hues moru par force de venin. — Henris ot peur que il ne fust ocis. — Si vint à Miès por sa vie garir. 9 (Stengel, Miitheilungen aus froMosischen Handuhri/ten der Turiner Universitàla-BibUothekt Marburg, 1873, in-4*, p. 28). Nous avons déjà dit que nous avions des doutes sur l'ancienneté de cette légende et qu'elle nous parait avoir quelque ressemblance avec celle d'Ogier. Ces dix-sept vers sont l'œuvre d*un cyclique qui a voulu trouver un lien tel quel, pour souder entre elles deux légendes, celle de Huon et celle des Lorrains, lesquelles n'ont jamais eu aucune connexion naturelle.
2** Albéric de Trois-Fontaines dit en sa Chronique : « Ann. DCCCX. Mortuus » est etiam hoc anno Sewinus, dux Burdegalcnsis, ciijiis fralres fuerunt Alelmus » elAncherus. Hujus Sewinifilii, Gcrardus et Hugo, qui Karolum, filium Karoli,
• casu interfecit,Amalricum prodilorem in ducUo vicit, exsul de patriaadman-
• datum Régis fugit,Albcronem virum mirabilem ctforlunalum rcperit, et cetera » sive fabulosa, sivehistorica annexa. • Il est aisé devoir, d'après ce texte, que le roman connu par Albéric différait à peine de celui qui nous est parvenu, et que le nom d'Aleaume en est à peu près le seul trait caractéristique. Ce nom ne se trouve pas dans notre chanson, et nous allons au contraire le retrouver dans la version néerlandaise. Rien de moins important.
3* Les vers suivants (qui sont un résumé de tout le poëme) donnent une idée du remaniement en vers alexandrins qui est contenu dans le manuscrit de la Bibliothèque nation., fr. 1451 :
Segncurs, or failtes paix, chevaliers et bourgeois, Histoire vous orrés et beaux mos et oourtoys :
longue histoire d'Ogier le Danois. Sur ce, entre Chariot lui-même, Tépervier au poing ; il est jeune, il est tout
Tout droit à Saint-Denis, l'abie des François,
Là en fist II croniquo mettre Charles le Roys,
TontainsY qne Huelin le gentils Bordelois
Tna renffiint Chariot dont il fiit moult destrois ;
Car Huelin fust tramis dedcns Babilonnois;
Là endroit ala Hue où rechupt moult d'anoys
Et conquist Esclarmonde qui blance fust que nois.
Et aporta la barbe Gaudisso qui fust roys
Et les deux macelers. ce fust un; grant esplois.
Ce lui fist Auberon qui fust sages des lois,
Qui lui donna son cor oui sonna pluseurs fois
Et sen noble hanap où le vin vcnoit frois ;
Si n'estoit Trays confès, prodhoms en tout endrois,
Ne poToit nullement boire o hanap. c'est voirs;
Et Hues c'onquct jour ne cacha faulx esplois
Uist à faire la voie quatre ans et quatre mois.
(Bibl. nat.fr. 1451. ^ 300.)
4* La version en prose de Huon qui nous est offerte par les incunables, reproduit sans doute un texte du xv* siècle. On s*en donnera une idée par Textraii luiYant auquel on voudra sans doute comparer les vers correspondants du poème primitif : « Quant se vint que le Roy, les princes et barons eurent disné, le noble Empereur de France apclla ses barons qui là furent. Et se assist sur un banc richement paré et acoustré. Emprès lui estoient assis les nobles barons et chevaliers. Et alors appella le duc Nayme, et lui dit : « Sire duc » Naymes, et vous tous, mes barons, qui cy estes presens, assez sçavez le grant
• temps et espace que j*ai esté roi de France et empereur de Romme, lequel 1 temps durant ay esté scrvy et obey de vous tous, dont je vous en remercye
> et en rends grâces et louenges à Dieu mon doulx créateur. Et pour ce que 1 certainement je scay que ma vie, par cours de nature, ne peult estre de » longue durée, pour ceste cause principalement vous ay aujourd*huy icy faict 9 venir pour vous dire ma voulcnté, laquelle si est que à tous vous prie et très-
> humblement requier que ensemble veuillez adviser lequel de vous pourra ou » vouldra avoir le gouvernement de mon royaulme : car plus ne puis porter 1 le travail et peine du gouvernenienl d'icelluy. . . Or vous sçavez tous que 9 j*ai deux fllz : c*est assavoir Loys qui trop est jeune et Chariot que j*ayme 1 moult et est assez en aagc pour ce faire ; mais ses meurs et condicions no sont
• point pour avoir le gouvernement de deux si nobles empires comme le 1 royaulme de France et le saint empire de Romme. Car vous sçavez que, » ung jour qui passa, il ne tint pas à luy que, par son orgueil, mon royaulme
• ne fut en branle d*estre destruyt et que je n*eusse à vous tous la guerre, a quant, par sa grant felonnye, il occisl Baudouin, le fllz du bon Ogier le a Dannoys, dont tant de maulx en sont advenus que jamais ne sera heure qu*il a n*en soit mémoire. Par quoy, tant que je vivray, je ne pourray ne ne vouldray
• consentir qu*il en ait le gouvernement, jaçoil ce qu'il en soit le vray héri- » tier et que après moy il doive avoir la seigneurie. Si vous prie à tous que » advisez ce que j*en dcveray faire, a {Huon de Bordeaux^ Paris, Michel Le Noir, 1526, f» 1 r* et v».)
5* Les quelques fragments qui nous sont restés d'un poëme néerlandais rédigé vers Tan 1400 se rapportent uniquement au retour de Huon.
G" Le Huyge van Bourdeus est une version abrégée en prose néerlandaise, qui fut imprimée durant la première moitié du xvi* siècle. Il n'y faut également voir qu'un calque plus ou moins exact de la chanson du xiii* siècle (Huyge v«n Bourdeus, édit. de Fréd. Wolf dans la Biblioihek des literarischen Veremt m Stuttgart, t. lY). • Dans cette version, dit M. Aug. Longnon, figure Aleaume, l'un
•ft PART. LIVR. t.
-CRAP. XXVIII.
"liS^'x'SîÏL*' éclatant de beauté, e Voici l'hoir de France », dit TEm-
pereur, en montrant cet étourdi de vingt-cinq ans.
des deux oncles qu*Albéric donne à Huon. Cet Aleaume y joue le rôle attribué par le poëte français au vieux Gereaume qui, ici, n*est plus un parent de Seguia et de Huon, mais seulement un de leurs vassaux et le frère de Guirré, le bon prévôt de Bordeaux. • {Romaniaf VIII, p. 2.)
7* La Bibliothèque des Romans (ann. 1778, t. II, pp. 7-1 6i) a défiguré notre poëme en voulant le rajeunir, et il est regrettable que Wieland, deux ans après, ait puisé Tinspiration d*un de ses poèmes dans cette abominable rapsodie.
IIOTIGB BIBLIOGRAPHIQCB BT HISTORIQUE SUR LES SUITES BB « BUON DE BORDEAUX i.— I. BIBLIOGRAPHIE.— l'ÉNUMÉRATlOiv. Ces Suites, auxquelles A. Graf (A uderon, p. 5) voudrait que Ton donnât pour titre : La gesta délia discendema de Huon de Bordeaux, et qui conduisent le lecteur jusqu'à Tavénement des Capétiens, sont au nombre de six : 1* Huon, roi de Féerie (Paris, Bibl. nat., fr. 22555; anc. Sorb. 450, f» 248-251); 2* la Chanson d'Eêdarmonde (Bibl. nat. de Turin, L. Il, 14, f*' 354-379); 3* la Chanson de Clarisse et Florent (ibid., f" 379-394) ; i* la Chanson dlde et d'Olive {ibid., f 394^101); 5« la Chanson de Godin {ibid,. f» 401-460); 6* le Roman de Croissant, qui n*est point parvenu jusqu'à nous sous sa forme poétique, mais qui est très-clairement annoncé à la fln de notre remaniement de Huon en vers alexandrins (Paris, Bibl. nat., fr. 1451, xv* siècle) : « Ainsi com vous dira — Le livre de Croissant qui le vous chantera. » = 2* Date de la composition. Les Suites 1-5 sont une œuvre de la seconde moitié du xiii* siècle ; Croissant, selon toute probabilité, n*a été écrit qu'au siècle suivant.= 3* Auteur. Les Suites sont toutes anonymes. On peut dire nettement, avec A. Graf, qu'elles ne sont pas du même auteur que Huon. Ce n*est ni le même esprit, ni la même science, ni le même style. Les Suites 2-5 ont, à cet égard, beaucoup plus de rapport avec le Roman d^Auberon. « 4* Versification. Les Suites 1-5 sont en décasyllabes assonances ; mais ce ne sont pas là des assonances primitives, et il y faut constater ce système de transition que nous avons plusieurs fois observé. A côté de laisses en c, er, es, il y a des couplets dont tous les vers sont rigoureusement terminés en a. Etc., etc. — Croissant était sans doute on alexandrins. = 5* Manuscrits parvenus jusqu'à nous. Nous les avons énuniérés plus haut. = G' Version en prose. Suivant le Prologue du Huon de Bordeaux incunable, une traduction de cette chanson et de ses Suites avait été entreprise d'après le roman en vers et achevée en 1454; aucun manuscrit, par malheur, ne nous en est resté. Mais, depuis l'édition de Michel Le Noir en 1516 jusqu'aux derniers produits de la Bibliothèque bleue, on trouve, dans tous les Huon imprimés, cette traduction en prose (ÏEsclarmonde, de Clarisse et Florent, iVIde et Olive, et de Croissant. (Voy. plus haut, dans la Notice de Huon, l'énumération de toutes ces éditions incunables et populaires.) Godin n'a pas été traduit en prose, Godin n'a pas été admis à cet honneur. = 7" Valeur littéraire. L'érudit qui connaît le mieux les Suites de Huon et qui nous en promet la publication prochaine, M. A. Graf (Auberon, p. v), estime qu'elles méritent d'être éditées ; mais il se place surtout au point de vue philologique et cyclique. A vrai dire, ces Suites n'ont rien que de fort médiocre. Œuvres compliquées, enchevêtrées et d'un imbroglio difficile, où se plaisaient les lecteurs blasés du XIII* siècle qui ne trouvaient plus de saveur aux chansons héroïques du vieux temps. Huon, déjà, peut passer pour un conte de fées. Les Suites nous font penser aux Mille et une Nuits, moins le charme du style et la fraîcheur du coloris oriental. L'élément chevaleresque y est amoindri ou, qui pis est, involontairement poussé à la caricature. C'est devant de telles œuvres que l'on
« Sire y> , dit alors le duc Naimes qui représente la sagesse "chap^x^'ÎÏI;'' à la cour du vieil Empereur, « si Chariot veut être roi,
comprend l'indignation de Cervantes et qu'on accorderait volontiers des circonstances atténuantes à l'auteur de Don Quichotte.
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES. — Dans les Suites de Huon, rien n'est historique, ni traditionnel, ni légendaire. Ce ne sont que fables. Selon l'observation de Graf (]. 1., p. v), on y trouve des aventures orientales, qui ressemblent à celles de « Sindbad le marin i et du « troisième calender » dans les Mille et une Nuits, ou du voyageur Abulfuaris dans les Nouvelles persanes. Ce n'est pas ici le lieu de montrer par quel chemin ces récits d'Orient étaient parvenus jusqu'à nos trouvères, jusqu'à nos conteurs français.
III. ANALYSE ABRÉGÉE. — D'après le manuscrit de Paris (Bibl. nat.,235S5) pour la Suite 1 ; d'après le manuscrit de Turin» L. II, 14, pour la Suite 5 ; d'après les incunables pour les Suites 2, 8, 4, 6. (Nous avons sous les yeux l'édition de Jehan Bonfons, s. d.)
1* HuoN, ROI DE FÉERIE. — A la suite de la version de Huon de Bordeaux en décasyllabes, le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 22555, nous offre une petite chanson dont nous allons résumer l'affabulation. « Oiez, seigneur, [oiez] que Diex vous soit amis, — Li giorieus Jhesu qui en la crois fut mis. — Oiit avés de l'anffiin Huelin, — Comment il fu fors de France banis ; — Comment alloit à l'amiralz Gaudisse [sic) — Et comment fuit de son frère traiiU • Esclarmonde accouche d'une fille, nommée Judic : a Plus belle rien ne vit nul* hons vivant. » Cependant, le temps est proche où Huon doit monter au royaume de Féerie, près d'Auberon. U réunit sa gent et laisse sa terre à Geriame. Regrets universels Adieux de Huon à Esclarmonde et à sa fille. Son voyage à Rome, où il se confesse à l'Apostole (248 v*). De Rome il va à Brandis, et s'y embarque. Il recommande une dernière fois son royaume, sa femme et sa fillette à Geriame qui l'a « convoie » jusque-là. Puis, il par^^se dirige vers la Terre-sainte, où il va adorer le saint sépulchre (249 r"). De^pl va vers la mer Rouge, puis traverse le Famenie (C'est une terre où moult ait povertet), et le pays des Cornmans (5e sont teil gent qui ne goustent de bleif: maix la chair crue). Après un long voyage, il arrive enfin au bocage d'Auberon. Le petit roi de Monmur est sur-le-champ instruit de l'arrivée de son cher Huon à qui il veut donner « toute sa royauté >. U lui envoie Malabron (249 v^). Grand repas : dix mille Fées sont présentes. Couronnement de Huon qui prend possession du royaume de Féerie, où il règne encore, dit l'auteur. Le lutin Malabron a été chargé de lui amener sa fille Judic et Esclarmonde, qui est couronnée reine (250 r* et V*). Ici le poëte laisse Huon et nous entretient d' « Agrappart le malvaix > . C'est un grand géant « qui tant parestoit lais ». Guerre de Huon, le roi de Féerie, avec les géants. Il a coupé l'oreille d'Agrappart, en un combat singulier, et celui-ci ne rêve que de se venger. Il y est excité par sa mère, un véritable monstre qui a douze pieds de haut ; tous les fils de celte géante sont des géants dont le moins grand a douze pieds. Guerre terrible dont le lutin Malabron est le héros ; il sauve Huon et tue Agrappart. Pour le remercier, Huon lui donne sa fille Judic en mariage. Noces (250 v^). Une nouvelle guerre s'élève, où Geriame joue un rdle important ; mais elle ne doit pas être de longue durée : car le roman n'a plus qu'un feuillet, plus qu'à moitié déchiré et difficilement intelligible (251 r<* et v*).
2* EÎscLARMO.fDE. — Huon est assiégé dans Bordeaux par l'Empereur : il sort de la ville où il laisse Esclarmonde en pleurs, et va chercher ailleurs des secours contre son trop puissant ennemi. Une épouvantable tempête le balance Iongteii\ps sur la mer, où il rencontre l'âme de Judas dans une toile qu'aucun
"auFTxrîm/* * ^^ moîns foites-luî la morale, araisniez le. > Charles
élève alors la voix au milieu de tous ses chevaliers, et
orage ae pourait déchirer. Il arrive au port de l'Aimant, il est vainqueur des Sarrasins, il triomphe d*un serpent monstrueux. Cependant, sa ville est prise par les Français, et la pauvre Esclarmonde est faite prisonnière. On Tenlratae brutalement à Mayence : par bonheur sa fille Clairette échappe à ce grand péril, et Tabbé de Cluny, son oncle, la met à Tabri dans son monastère. Huon ne sait rien de tous ces malheurs : il est fort occupé, au ch&teau de TAimant, à tuer six terribles griffons et à conquérir les pommes de jeuneste. Un ange lui donne des nouvelles d^EscIarmonde : il se remet en mer et arrive... àTauris en Perse ; rend la jeunesse à l'Emir de ce royaume, grâce à ses pommes merveilleuses ; convertit et baptise tous les Persans, et s*empare de la cité d'Angorie, qui a été prise bien des fois déjà. Dans le désert d*Alilent que traverse notre héros, nouvelle aventure : « Si choisi ung tonnel de fin cueur de chesne, lequel estoit lyé et bendés de fortes bendes de chesnes et alloit rondclant par le marchais (ung grant marchaiz lequel durait bien trois gctz d*arc de long)... Moult se donna grandes merveilles quelle chose se povoit cstre que ainsi veoit ce tonnel courre et racourre par le désert, bruyant comme une tempeste. Et ainsi que assez près de lui alIoit passant, il ouyt une voix moult piteuse qui dedans le tonnel se plengnoit. Et quand il Tout ouy par deux ou trois fois, il s'aprocha et disl : « Chose qui dedans ce tonnel es, parle à moi, et me dis qui ta » es ne quelle chose il te fault, ne pourquoi tu es là mis. > Et quant celui qui li dedans estoit se vuyt ainsi conjurer, il rcspondist : « Sachez pour vérité » que j*ay à nom Caïen, et fuz fis d*Adam et de Eve, et fuz celui qui occis » Abel, mon frère. > {Huon de Bordeaux, édit. Jehan Bonfons, f 168.) Après cet épisode étrange et qui nous fait penser à Dante, Huon rentre dans la vie active en s*emparant de Coulandres ; accomplit dévotement son pèlerinage au Saint-Sépulcre et fait voile vers la France. Il était temps qu'il y arrivât. L'Empereur, dont le neveu avait été victime d'une embuscade de Tabbé de Cluny, avait ordonné qu'Esclarmondc fut^d!klée vive ; mais Auberon, que le romancier s'est bien gardé de faire disparanRrop tôt, est venu au secours de la femme de Huon, par ses deux messagers, Gloriant et Malabron. Huon arrivé à Quny rend, avec une autre de ses pommes, une jeunesse florissante à l'abbé de cet illustre monastère qui méritait bien ce présent, et il se réconcilie avec l'Empereur. Puis, il quitte de nouveau sa femme Esclarmonde et sa fille Clairette, et va rendre visite à Auberon. Un lutin qui a pris la forme d'un moine, l'emporte en l'air jusqu'au pays d'Aubcron, qui donne son royaume à Huon et à Esclarmonde. Cf., dans notre l** édition (II, p. 553), un autre résumé beaucoup plus rapide et avec quelques variantes, d'après le roman en vers.
3* Clairette et Florent. — Clairette (qui dans le roman en vers s'appelle Clarisse) est devenue à Bordeaux une belle jeune fille, que demandent en mariage les rois d'Angleterre et de Hongrie, et Florent, fils du roi d'Aragen. Mais Clairette est enlevée par le traître Brohart, et rien ne peut consoler les Bordelais de cette perte. Brohart est rapidement puni : des brigands le tuent; puis, se tuent entre eux. La fille d'Esclarmonde reste seule sur le bord de la mer, au milieu des cadavres de ces brigands et de Brohart. Le roi sarrasin de Grenade vient à passer près de ce rivage, par hasard, et emmène la pauvre Clairette captive sur sa grande nef. Pierre d'Aragon la délivre et la conduit près de son roi. Or, c'était précisément ce roi dont le fils, Florent, était depuis longtemps amoureux de Clairette; nouvelles amours. Mais le père fait la sourde oreille, c Je ne te donnerai Clairette que si tu es vainqueur de mon • ennemi le roi de Navarre. » Vous pensez bien que Florent fut aisément vainqueur. Son père alors, loin de tenir sa promesse, veut faire périr Clairette, qui est
fait à son fils ces belles recommandations qu'on trouve en tant d'autres chansons de geste, qui offrent tant de ressemblances avec les Enseignements de saint Louis et qui nous font si merveilleusement connaître le caractère exact de la Royauté d'après les idées féodales : c Fils, 1 viens en avant, viens sans retard ; — Prends et garde 1 ta terre et ton héritage. — S'il plaît à Dieu, tu tien- > dras ton franc fief, — Comme le Seigneur Dieu, le
encore une fois délivrée par Pierre d*Aragon et qui, enfermée dans une grosse tour, trouve enfin le moyen d*en sortir avec son ami Florent. Les deux amants B*embarquent pour mettre la mer entre leur amour et la colère du roi : ils tombent au pouvoir des Sarrasins et sont enfermés au château d*Aufalerne. Par bonheur, le châtelain Sorbarré devient leur ami et s*enfuit avec eux. Ils parviennent â rejoindre Huon de Bordeaux, qui les marie.
4* IDE ET Oliye.— Clairette meurt en donnant le jour aune fille nommée Idc Florent, Tincestueux Florent devient épcrdumeut amoureux de la pauvre enrant qui, grâce aux bons soins de Sorbarré, échappe â cet incomparable péril et
I s'en va, dit le romancier, â Taventure de Notre-Seigneur Jésus-Christ >. Elle se déguise en homme et devient Técuyer de Tempereur d'Allemagne. Olive, la fille de l'Empereur, se prend du plus ardent amour pour le prétendu écuyer qui se couvre de gloire aux yeux de toute la chrétienté, délivre Rome et chasse les Sarrasins de TEmpire. Ide est faite connétable ; Tamour de la belle Olive ne connaît plus de frein, et TEmpereur consent au mariage de sa fille avec le connétable. Le lecteur se demande peut-être comment Tauteur pourra sortir de cette péripétie scabreuse. Rien du plus aisé : Dieu change le sexe d'Ide, et tf a un fils qui s'appelle Croissant. Voilà jusqu'où était descendue Tidée de Dieu dans le pauvre cerveau de ce versificateur du trentième ordre.
5*G0Dnf. — Ce Godin est un fils de Huon de Bordeaux qui est surtout célèbre par ses malheurs. Il est enlevé par l'aumachour do Roches ; puis, trahi par une partie de ses vassaux qui ont tour â tour â leur tête Seguin, Herchenbaut, Rohart, Régnier et surtout Gibuin, il lutte courageusement et est soutenu par le roi Bondifer. Cet appui ne lui suffit pas : il faut que Huon son père se dérange une seconde fois, quitte son château de Monmur et vienne triompher en personne de tous les traîtres qui menacent le trône de son fils. Ainsi se termine notre roman dans le manuscrit de Turin. Le poète, en terminant, affirme qu'il a épuisé toute la matière, et que « il n'est nuls homs qui plus en puist chanter». Cependant il n*a fait que prononcer en passant le nom du fils d'Olive et d*Ide auquel est consacrée la dernière de nos Suites.
6^ Croissant. — Ide est devenu empereur et s'est réconcilié avec son père Florent. Pendant l'absence que cette réconciliation rend nécessaire, le gouvernement de l'Enipire est laissé à Croissant. Il n'était point digne d'un toi honneur : car, à force de générosités mal entendues, il dissipe toutes ses richesses et se voit forcé de s'enfuir avec un seul valet. Guimart de Pouille est élu pour gou- ^remer Rome â sa place. Cependant Croissant va oflVir ses services au comte Baimond de Provence que les Sarrasins assiégeaient dans Nice. Mais il tue le fils de Raimond, et prend de nouveau la fuite. Après vingt autres aventures, il revient â Rome, où l'empereur Guimart le trouve un jour mourant do faim.
II a le bonheur de découvrir un trésor caché dont il livre le secret à son bienftiitenr : Guimart reconnaissant lui donne sa fille en mariage.
n rAKT. uva i.
CHAP. XXVIII
n PAKT. LITB. I.
oup. xxvtn.
> justicier souverain, — Tient paradis, ce royaume de » la justice. — II n'est pas d'homme sous la chape
> du ciel, — S'il t'enlève seulement pour un denier de » ta terre , — Que tu ne puisses abattre et ruiner. — Il j> n'est point de pays, pas de marche, pas de royaume, ^ — Si Dieu n'y est servi et exalté, — Où tu ne sois ]» craint et redouté. — Mon fils, ne te soucie pas des 1 traîtres et des lâches ; — Mais fais tes compagnons :» des plus braves : — Car c'est des bons que tout bien ]& peut venir. — Aux clercs porte amour et honneur, —
> Sache payer la sainte Église de retour. — Enfin, donne jD du tien aux pauvres de bon cœur. > Chariot fait toutes les promesses qu'on lui demande, et se voit déjà le diadème au chef ^
Cette exposition est fort belle, on ne saurait en disconvenir, et le spectacle de ce vieillard ôtant sa cou* ronne de sa tête pour la placer sur le front de son fils qu'il aime malgré mille défauts, ce spectacle est noble et touchant. Cependant, nous n'avons pas encore vu le traître faire son apparition dans le roman ; mais le voici. Il a un vrai nom de traître, il s'appelle Amaury. « C'est grand péché )^, dit-il à Gharlemagne, « de donj) ner à votre fils votre royaume, quand vous n'y êles » ni aimé ni respecté. Je sais telle terre, non loin d'ici, D où celui qui se réclamerait de votre nom serait coupé D en pièces ^ d Charles jette un cri d'étonnement. — <r Cette terre », reprend Amaury, « c'est Bordeaux. Le » vieux duc Seguin est mort depuis sept ans. Il a laissé » deux fils, Iluon et Gérard. Ce sont des lâches, des y> rebelles qui se refusent à vous servir. Si vous voulez » me confier quelques chevaliers, j'irai les saisir dans D Bordeaux, et vous les ferez pendre à Paris ^. » Amaury
* Huon de Bordeaux, édit. Guessard, vers 29-215. — * Ibid., vers 216-228. — » Ibid., vers 229-242.
n'ajoute pas que, s'il donne au roi ce conseil sanguinaire, c'est uniquement parce qu'il est animé contre les fils du duc Seguin d'une haine toute personnelle. Seguin lui a jadis enlevé un château de grand prix : voilà pourquoi Âmaury veut la mort des deux innocents. Mais c'est en vain qu'il s'agite, c'est en vain qu'il essaye de soulever l'indignation contre les prétendus rebelles. Le vieux Naimes défend la mémoire de Seguin, son vieux compagnon d'armes : il excuse les Bordelais ; il est écouté. Bref, il est décidé qu'on enverra seulement un message à Bordeaux pour sommer les fils de Seguin de se présenter à la cour ^ Les messagers, tout aussitôt, se mettent en route avec cette belle rapidité qu'ont tous les ambassadeurs de nos chansons de geste ^. Ils arrivent; ils remplissent leur mission \ Mais, au lieu de trouver des révoltés, ils sont accueillis par des barons fidèles et soumis : € Nous irons fort volontiers en > France, nous servirons le Roi, nous lui baiserons le » pied*. » Et en effet Huon et Gérard se jettent dans les bras de leur mère et lui font leurs adieux. La duchesse leur donne ses derniers conseils*, et ils font joyeusement leurs préparatifs de départ. <c Hugues s'en va, a demandé son congé, — Lui et Gérard et leur riche bamage. — Leur franche mère vint à leur rencontre — Et moult doucement se prit à les embrasser. — Au départ commença de pleurer : — Dieu I elle ne sait point les grands malheurs — Qui doivent arriver aux jeunes bacheliers. — Plus ne revit Huon en toute sa vie^. » Les voilà sur le chemin de Paris.:..
* Huon de Bordeaux, édit. Guessard, vers 243-313. — * Ibid., vers 314-321. — • Ibid., vers 322-392. — • Ibid., vers 393400. — * Ibid., vers 401-418. — '/M., vers 515-582.
Il FART. LIVR.
CRAr. XXVIII.
CHAP. xxvin.
L'emboaeida. Âux covirons de Paris o: Tamirable cité » , au midi,
weai^^^SoAn il est UQ € veit bos foillié i>j ou plutôt une petite forêt
*!L BÏÎtSSÏ" ^"^ traverse un chemin ferré allant de la grande ville
^««^^Géniû. à Orléans. C'est par ce bois, c'est par ce chemin que
^^SïïKT"' doivent passer les deux orphelins Huon et Gérard. Mais
"^^aÎL^'*'* le bois est aujourd'hui plein de singuliers bruits et de
est tué par HiMm. ^^^^^^ étraugcs i à travcrs le bmellety on voit briller
des heaumes, des lances, des écus ; on entend des voix ; on aperçoit des écuyers qui font le guet. Tout cela ressemble à une embuscade, et, en effet, c'en est une. ' Â la tête de ces hommes d'armes qui se cachent et attendent sans doute le passage de quelque voyageur, se trouve le traître Amaury. Furieux de cette paix entre le vieil Empereur et les fils du duc Seguin, il ne veut pas que Huon et Gérard puissent arriver jusqu'aux pieds de Charles : et c'est là qu'il les attend pour les attaquer, pour les perdre. A côté de lui se tient un jeune homme à la riche armure, impatient, plein d'ardeur : c'est le principal complice d' Amaury, c'est le fils de Charlemagne, c'est ce Chariot qui n'est guère connu dans notre légende que par ses étourderies et ses trahisons*. Mais voici que, sur le chemin, on entend le bruit d'une troupe qui s'avance : voici Huon de Bordeaux, voici Gérard son frère. Ils ont fait en route la rencontre du bon abbé de Cluny et de quatre-vingts moines qui se rendent aussi à la cour de Charlemagne*. Huon est tout joyeux, mais Gérard est triste : il a des pressentiments lugubres, et a fait un songe qui l'effraye... Ils entrent sous le bois^
* Huon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 456-514. — * /6Ù/., vers 607- 652. — " Ibid., vers 653-656.
ANALYSE DE HVOil DB BORDEAUX. 749
Tout à coup Chariot se précipite au-devant des Bop- "^V «!!îii!' délais : c Beau neveu ^^ dit Tabbé de Cluny à Huon, € si vous avez fait tort à quelqu'un, c'est le moment de ) vous amender. — Je n'ai jamais fait tort d'un parisis ) à qui que ce soit », répond le fils aine de Seguin, et il envoie son frère Gérard à la rencontre de Chariots Le fils de Charles, en vrai félon, se jette tout armé sur cet enfant sans armes ; il le renverse à terre demi-mort. Personne, d'ailleurs, ne reconnaît Vhoir de France^ et il sait abuser de celte circonstance. Mais l'heure du châtiment a sonné. Huon a senti tout son sang frémir dans ses veines à la vue du pauvre Gérard si injustement frappé. Il s'élance sur Chariot et, d'un de ces terribles coups dont nous avons perdu le secret, le fend en deux^. Amaury, le traître Âmaury, qui a exposé à dessein la * vie de son complice, est plus joyeux de cette mort que les Bordelais eux-mêmes : c La France est à moi, dit-il. » Chariot est mort, et, avant la fin de Tannée, j'aurai » tué son père ^. i> Et alors , on voit deux troupes d'hommes armés sortir de ce bois où vient de mourir le fils du grand Empereur. Amaury, d'une part, se dirige vei^ Paris, avec le corps inanimé de Chai lot suspendu à Tarçon de sa selle. Dans l'autre groupe on aperçoit Huon, non loin de son frère Gérard, qui a grand'peine à se tenir sur son a: cheval Arrabi », et dont les plaies ont été bandées avec soin. Les quatre-vingts moines de Cluny, avec le bon abbé, suivent les deux orphelins. Et où vont-ils ainsi ? Les uns et les autres se rendent au palais de Charles, et vont y demander justice^ Charlemagne, hélas 1 ne s'attend guère au grand coup qui va le frapper.
* Huon de Bordeaux, édit. Guessard, vers 678-705. -^ * /6td.» ven 706-890. — • Ibid., vers 891-896. — • Ibid,, vers 897-997.
n PART. UVR. 1.
CHAP. xxvnt.
Le^jagjment SuF Ics degrés de marbre du palais s*avancent Huon,
A. ^^^dTS^aon- Gérard et les Bordelais, rouges de colère : c Que Dieu
da B^^^^it. ' ^ confonde Charles, roi de Saint-Denis, comme un traî-
^^rST* > tre qui nous a mandés à son seiTice, et qui a voulu
tfi^n^. » nous faire assassiner en route. — Fournis tes preuves,
•espiMr^w » dit le vieil empereur à Huon. — Mes preuves, les
el les plus ëlranfet . . i i /»i i o • t-i n • • •
conditions. :p VOICI », rcprcud le fils de Segum, Et, d un geste irrite et rapide, il défait les appareils qui recouvrent les blessures de son frère*. Gérard se pâme de douleur, et Chaires se rend à cet argument que nos tribunaux ne trouveraient peut-être pas suffisant. La scène est belle, d'ailleurs, et bien menée : elle arrive à point pour donner un peu de relief au grand Empereur qui s'était trop effacé. « Sainte Marie ! s'écrie Charles, que vais-jedeve- » nir? — On va dire dans les pays étrangei's — Qu'en > ma vieillesse, lorsque je suis près de mourir, — J'ai i> ourdi, hélas ! telle trahison — Et que j'ai fait mourir j> cet enfant. — Mais, par Celui qui est Dieu tout-puis- -b sanl, — Je n'en sus mot, et j'en ai le cœur tout marri. » Quant au coupable, le Roi jure qu'il périra^. Il ignore toujours que le coupable, c'est son fils^.
Mais des cris se font entendre, des pleurs, des sanglots. Bourgeois, dames, écuyers et sergents s'arrachent les cheveux et se tordent les mains. Un mol retentit qui couvre tous les autres : « Chariot, Chariot. » L'Empereur l'entend ; il frémit : « J'ai entendu nommer mon i> fils i>, dit-il à Naimes*. <r Je vous dis qu'on a nommé j> mon enfant d, répète le vieillard, a C'est lui, c'est lui
* Huon de Bordeaux, édil. Guessard, vers 1002-1087. — « Ibid,, vers 1039- 1057.— ' Ibid,, vers 1058-1218. —* /6irf., vers 1219-1233.
> qui aura été tué par Huon. :> Au même instant, on ^^^'JSUi'nlui présente sur un écu le corps inanimé de son fils, et le malheureux père se pâme cinq ou six fois. « Sire », dit Naimes, c conduisez-vous en gentilhomme, et de- » mandez plutôt à Amaury le nom du meurtrier. — » Le meurtrier ? » répond Amaury en fixant son doigt sur Huon, « le voilà M > Colère de* Charles; réponse de l'accusé, fière et noble; calomnies nouvelles et mensonges d' Amaury*. Le tout devait se terminer et se termine en effet par un défi, par un jugement de Dieu, par un duel. Amaury s'arme, son adversaire aussi ; ils fournissent leurs otages, qu'on charge de lourdes chaînes durant le combat. La Messe du jugement commence. Huon met Dieu de son côté en faisant aux pauvres de belles largesses, et, par un premier miracle, Dieu révèle en effet l'innocence du fils de Seguin^. L'Empereur cependant s'est mis en place, et le duc Naimes donne le signal du combat. Le duel est long, trop long peut-être*; nos vieux poètes se complaisent en ces descriptions savantes de beaux coups d'épée. De telles pages sont tout un cours d'escrime; n'étant point maître d'armes, nous les lirons rapidement. Le dénoûment, du reste, n'est douteux pour personne, et c'est de nos romans que l'on peut dire avec justesse : a La vertu y est toujours récompensée. » D'un dernier coup, plus terrible que tous les autres, le jeune Bordelais fait voler la tête d' Amaury sur le champ du combat^. Le voilà tout joyeux de son triomphe; mais, hélas I il s'est trop hâté : les lois du duel exigent que le vaincu fasse avant sa mort l'aveu de son crime. Or, les lèvres froides d'Amaury ne peuvent plus faire cet aveu, et la victoire de Huon est inutile. Charlemagne le déclare au jeune
« Iluon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 1Î34-1271.— •/6*rf.,vcr8 1272-1395. — • Ibid., vers 1896-1506. — • Ibid., vers 1607-2128. — • ibid., vers 2129.
"caït^ iSîn; vainqueur : « Votre duché de Bordeaux est à moi- —
> J*en appelle à mes pairs >, s'écrie Huon'. Les onze
Pairs se jettent alors aux pieds de l'Empereur irrité et lui demandent la grâce du vainqueur. Mais Charles n'a que la mort de son fils en mémoire ; il ne peut supporter la vue de l'innocent meurtrier, et résiste à toutes ses prières : m Laissez-moi, laissez-moi, dit-iL Quand tous » les hommes me supplieraient pour Huon, je ne les » écoulerais point, i^ Et il s'obstine dans sa fureur^. C'est alors que se passe dans notre roman une de ces scènes qui attestent déjà une œuvre de la décadence. Jusque-là le grand Empereur a joué passablement son rôle. Le Charlemagne de notre Huon de Bordeaux ne s'est pas montré trop distinct du Charlemagne de notre Chanson de Roland. Mais ici va commencer la débâcle. Le duc Naimes, plein de cette insolence féodale qu'il sait parfois concilier avec sa sagesse, déclare au Roi de Saint-Denis que, puisqu'il ne veut pas accorder son pardon au vainqueur d'Âmaury, les Pairs ne veulent plus demeurer davantage à sa cour^. Et, en effet, les onze Pairs s'éloignent du pauvre Empereur, qui, les voyant partir, se met à fondre en larmes comme un petit enfant. Il les rappelle, il leur promet d'en passer par toutes leurs volontés; la royauté s'humilie, elle s'abaisse aux pieds de ces vassaux rebelles*. Ils consentent à rester près de cette vieillesse suppliante. Huon, du moins, comprend mieux son devoir : il s'agenouille devant le Roi, et va même trop loin dans ses protestations de dévouement: <r II n'est pas de travail, il n'est pas de peine )> que je n'endurerais pour faire votre volonté , même en » enfer, si j'y pouvais aller. » Puis, il lève les yeux vers Charlemagne, qui lui va dicter ses conditions de paix^.
* Huon de Bordeaux, édit. Guessard, vers 2130-2187.— * /Md., vers 2188-2267 — * Ibid., vers 2268-2280. — * /6irf., vers 2281-2208. — *lbid.,\en 2209-2315.
A5ALYSE DE iiCOS DE BORDEAUX. 753
Ces conditions, quelles sont-elles ? Si nous voulions " répondi'e à cette question d'après le commencement de notre chanson, d*après cette pi-emièœ partie que nous venons d'analyser, nous supposerions volontiei-s que les épreuves imposées à Huon par la volonté de Charlemagne vont avoir un caractère héroïque. Sans doute , dirions-nous, il s'agit de quelque cité païenne à emporter d'assaut, de quelque beau royaume à conquérir. Eh bien ! nous nous tromperions étrangement. L'auteur de Huon de Bordeaux a jusqu'ici suivi résolument le grand chemin de l'épopée ; mais tout à coup il va gauchir, et prendre le sentier dos romans d'aventures. Voyant devant lui deux écoles poétiques, celle des chansons de geste , celle des poèmes bretons, il n'a voulu appartenir ni à l'un ni à l'autre de ces partis extrêmes : il a voulu être du juste-milieu. Et c'est précisément ici, c'est à cet endroit de son poème qu'il va changer de roule.
Au lieu de ces conditions épiques que les deux mille premiers vers de Huon de Bordeaux nous permettaient d'espérer, Charlemagne impose au vainqueur des épreuves dignes des contes de fées.
Il faudra que le jeune Bordelais, pour obtenir le pardon de l'Empereur, aille à Babylone porter un message à l'amiral Gaudisse; il faudra qu'il coupe la tôle au premier païen qu'il rencontrera dans le palais, et qu'il donne trois baisers à la belle Esclarmonde, fille de Gaudisse ; il faudra enfin qu'il fasse à l'Amiral une sonmialion insolente , et que le roi sarrasin envoie à Charles sa barbe blanche et quatre de ses grosses dents!!! Iluon sera chargé de rapporter ces gages de la soumission de Gaudisse. Et, s'il ne remplit pas heurcuscnient celle mission plus que délicale, noire héros sera pendu*.
* Huon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers S3i5-â386.
PAKT. urm. I,
IIPART. LlVn. I.
CHAP. XXVIII
Vous voyez bien que nous sommes en plein roman d'aventures, et que tout cela a un parfum de Table ronde. Disons les choses nettement : nous déplorons ce changement de ton ; nous estimons que ces conditions imposées a Huon sont grossièrement burlesques, et que nous tombons du drame aux tréteaux de la foire. Néanmoins nous aurons le courage de suivre notre héros dans les nouvelles aventures qui s'ouvrent à son activité...
do Huon
à Rome
et à Jérusalem.
Huon s'apprête à partir. Il ne prend pas même le temp3 d'aller à Bordeaux embrasser sa mère, qu'il ne doit plus revoir. Il laisse le gouvernement de son fief à son frère Gérard, qui bientôt va le trahir \ Il quitte tout, patrie, famille, fortune : il sem|;)le ne plus voir ici-bas que la figure irritée de l'Empereur, et veut tout faire pour apaiser le vieux Charlemagne. Toutefois, il ne veut pas se lancer dans ses aventures avant d'avoir demandé la bénédiction de VApostole : il court à Rome avec les onze compagnons qu'il a voulu choisir luimême. Le Pape le reçoit à bras ouverts-; mais celui dont les ambassadeurs au moyen âge portaient le nom de paciaires ne veut donner l'absolution au fils du duc Seguin que s'il consent à faire intérieurement sa paix avec Charlemagne, et a dépouiller toute haine et tout sentiment de vengeance^ Huon pardonne, et la bénédiction pontificale descend sur sa tête*. Puis, il se met en route, et c'est alors que pour la première fois il se sent loin de son pays. C'est alors qu'il « regrette douce France et sa mère la belle ^ji>. « Lors s'en va Huon
« Huon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 2387-24G6. — '/6m/., vers 24C7- 25.14. — = Ibid., vers 25-45-2551. — * Ibid., vers 2552-2607. — • Ibid., vers
ANALYSE DE UUON DE BOllDEAiX. 705
qui moult se lamenta ; — Du fond du cœur moult souvent soupira, — De ses beaux yeux moult tendrement pleura, — Si bien que de sa face les larmes ruisselaient. — Souventes fois sa môre regretta, — f]t son frère Gérard qu'il aima tant, — Et ses amis dont il eut souvenance. — Souventes fois réclama Jésus-Christ — Et la pucelle où Jésus devint homme. — Et quand ses comi)agnons l'ont vu pleurer, — Sachez qu'en vérité ce leur fut une grande peine ; — Chacun pour lui mena grand deuil '. j) Mais Dieu prend soin d'essuyer les larmes du fils de Seguin. Il lui envoie un ami : c'est Garin de Saint-Omer, qui exerce a Brindes la profession de marinier, et qui est à la fois le parent du Pape et celui de notre Bordelais-. Garin n'a pas un de ces dévouements pusillanimes qui reculent devant un grand sacrifice. Pour s'attacher à la fortune de son ncveUy il (juitte comme lui femme, enfants, tout^ Et l(»s voila f|ui, tout d'abord, vont faire ensemble un pèlerinage a Jérusalem et poser leurs lèvres sur la pierre du Saint Sépulcre. Ils veulent attirer sur leur entreprise les bénédictions de Celui qui fut « navré de la lance * y>.
Et maintenant, tous les préliminaires du grand voyage sont achevés; Iluon s'apprête à remplir les rud(?s conditions que lui a imposées la colère de Cluuiemagne, el se dirige vers la mer Bouge, vers la cour du roi Gaudisse^. Nous allons entrer en plein merveilleux : Oberon, le petit Oberon, va paraître.
« Huon de^BordeauXy édil. C.iiossanl, v.ts 2G38-f0il». — = Ihid., vors 'jr»:>H. 2771. — » IbU.y vers 2772-2788. — * llrni, >crs 27S'J-28(;y. Cos rv.Mirm.Mils sont rrpruJuits, sous .une foiino prcî^quo scnihlalilt*, dans la ]>ren)ii're di's Suites <lc lltinn de Uordeanx {IIhou, ivi de lùrric). Cf. p. 11.). — ' Ud'l.^ vers 2870-288'J.
II PART. LIVR. I
CIIAP. XXVIII.
II PART. MVn. I.
r.iiAP. XXV II.
i^ p<îiii Il a trois pieds de haut, il est plus beau que le
ohcron. soleil, il est vetu d un manteau de soie ou lor se joue aux rayons de la lumière. Il est le fils de la fée Morgue, et, qui le croirait? de Jules César. Sans doute il est petit, et c'est un désavantage dont il est redevable à une mauvaise fée qui Ta mal doué au moment de sa naissance. Mais cette fée, qu'on retrouve dans les contes de presque tous les peuples, s'est bientôt repentie de sa méchante action et, ne pouvant lui donner une taille plus avantageuse, lui a fait présent d'une beauté sans égale. Jamais il n'a paru ici-bas rien d'aussi beau qu'Obcron. Toutes les fées, d'ailleurs, n'ont pas été aussi rudes au fils de Jules César : il en est plusieurs qui lui ont fait des dons magnifiques. Ce nain est très-puissant: il lit dans le cœur des hommes (ce n'est pas le don qu'il faut peut-être lui envier le plus) ; il se transporte, en une seconde, d'une extrémité de la terre à l'autre ; peu s'en fout que notre poète ne lui accorde le don d'ubiquité. Les enchanteurs de TOrient ne sont ni aussi puissants, ni aussi aimables, et les Mille et une Nuils n'ont pas de personnage plus mystérieux ni. plus ravissant. Architecte incomparable, il maçonne en une minute les plus grands, les plus magnifiques palais. Ses ainis, ses protégés ont-ils faim, ont-ils soif : vite, dans la plus belle chambre de ces palais merveilleux, se dresse une table chargée de mets, et il ne faut pas songer à décrire les banquets que l'enchanteur daigne offrir à ses sujets obéissants. Pour lui, il vit fort austèrement, et ses goûts sont très-éthérés. Il connaît les secrets du Paradis et entend sans cesse le chant des Anges dans le ciel. La vieillesse enfin ne le touchera point, et il
ANALYSE DE IIUOS DE BORDEAUX. lUl
ne connaîtra pas la mort. Ces derniers mots raUachenl "chIÎI^xxvim/ Oberon au cycle chrétien, mais il faut avouer que le lien est faible. Toute cette légende respire l'Orient : elle est toute païenne*.
Le gracieux petit roi a pour palais un bois, et on Fy voit marcher dans la rosée. Un homme franchit-il la limite de ce domaine, a-t-il l'imprudence d'adresser la parole au nain du bocage, il est perdu. Pendant toute sa vie, il restera sous la puissance d'Oberon : s'il veut résister îi cette puissance, la magie épuisera ses artifices contre le téméraire. Les enchantements succéderont aux enchantements. Oberon peut à sa volonté lâcher et retenir la tempête, courber les arbres, mettre devant son ennemi l'obstacle terrible d'un fleuve chargé de vaisseaux; et ce ne sont lîi que des illusions et des fantômes. A son cou est suspendu un arc dont la corde est de soie : car Oberon est grand chasseur. Mais la merveille des merveilles, c'est le cor du petit roi sauvage. Ce cor est d'ivoire et d'or, et la matière n'est pas ce qu'il offre de plus précieux : il est/lv?. Oui, ce sont dos fées qui l'ont fabriqué jadis « en une ille de mer 3). Puis, elles l'ont doué de puissances et d'énergies singulières : « Je veux, a dit la i)remière, que tout malade recouvre la santé rien qu'à l'entendre. — Et moi, je veux, dit la seconde , qu'à tous ceux qui le posséderont il donne à manger s'ils ont faim, à boire s'ils ontsoif. — Auxsonsde ce cor, tous les tristes, tous les affligés entreront en joie. — Et enfin, quel que soit le possesseur de ce talisman, et dans quelque pays qu'il se trouve, Oberon en entendra le son dans sa cité de Monmur. id Tel est ce fameux cor du nain Oberon, dont tout le moyen Age a parlé, dont il a» été ravi*.
* liuon de Bordeaux, édil. r.ucssanl, vers a487-35Ci. — ' Ibid., vers 3ir»i- 3188 et 3210-3250.
"cS15^*xxvm!' Le petit nain va maintenant faire la rencontre de
Huon de Bordeaux*, et réellement il était temps : car notre roman compte déjà plus de trois mille vers.
* Première rencontre de Huon de Bordeaux et du nain Oberon. — Le petit homme vint par le bois ramé, — Et fut tel que je m'en vais vous le décrire : — Fut aussi beau que le soleil en été ; — Portait un manteau gironné — A trente bandes d'or fin et piu*. — Ses côtés étaient lacés avec des fils de soie. — Dans sa main était un arc avec lequel il savait bien chasser;
— La corde était de soie brute — Et la flèche en était d'un grand prix. — Dieu n*a pas fait de bêles i puissante, — Si Oberon la tire, et si c'est son bon plaisir, — Qui ne tombe en son pouvoir. — A son écu pend un cor de bel ivoire, — Orné de bandeà d'or. — Les Fées ont fait ce cor dans ur)e île de la mer. — L'une d'elles lui fit un don : — « Celui qui entend retentir et sonner ce cor, — S'il est malade, revii^nt soudain à la sanlé, — Et jamais plus ne sera si malade. » — Mais la seconde fée lui fit un plus beau don : — f Qui entend ce cor (rien n'est plus véritable), — S'il a faim, est tout rassasié; — S'il a soif, est tout désaltéré. » — La troisième lui fil un don encore meilleur : — « Il n'est pas d'homme si misérable au monde — Qui, entendant sonner et retentir ce cor, — Ne se mette à chanter au premier son. » — La quatrième fée le dota plus richement encore, — Et lui fit le don que je m'en vais vous dire :
— f Quels que soient le royaume, le pays et la marche, — Jusqu'à l'Arbresec et par delà de la mer, — Où l'on fasse retentir et sonner ce cor, — Oberon l'entend toujours dans son palais de Monmur. * — Le petit homme se mit alors à corner, — Et voici les quatorze Français jHuon de Bordeaux et ses compagnons) qui se mettent à chanter. — « Grand Dieu! dit Huon, qui nous vient visiter? — Je ne me sens plus ni faim ni pauvreté. » — t C'est le Nain, dit Cériaume, c'est le Nain du bois. — Au nom de Dieu, ne lui parlez pas, je vous prie, — Si vous ne voulez pas rester toute votre vie avec lui. » — f Non, non, avec l'aide de Dieu », répond Huon. — Alors voilà le petit homme sauvage — Qui commence à s'écrier à haute voix : — « Mes quatorze hommes, qui allez par mon bois, — Je vous salue au nom du Roi du monde. — Par ce Dieu de majesté, je vous conjure, — Par l'huile et le ehrèiue, par l'eau et le sel du i)n|ilLMno, — Par tout ce que le Créateur a fait et lonné, — Je vous supplie de me rendre mon salut. i> — Tout aussilAl les quatorze s'eufuienl. — El le petit lionnnc de se mcUre en grand courroux! — D'un de ses doigts donne un coup sur son cor: — Une tempête commence, un \critahlo orage. — Avoir ainsi pleuvoir cl venter, — A voir les arbres se briser et se fendre, — S'enfuir les bètcs qui no savent où aller, — Et les oiseaux voler parmi les bois, — Il n'est pas d'iionime créé par Dieu qui ne se fût épouvanté. — Ils n'ont pas seulement marciié une demi-lieue, — Qu'ils ont, devant eux, admiré une grande, merveille. — Ils rencontrent une rivière si grande — Qu'on y eut pu mener de gros vaisseaux. — « Ma foi! dit Huon, nous sommes attrapés. — Sainte Marie ! je fus bien triple fou — D'entrer ainsi dans celle grande forél rainée; — Je vois bien que je ne puis échapper. ■ — « Il n'y a pas de quoi vous étonner, répond Gériaume, — C'est le méchant Nain du bois, c'est lui (|ni a tout fait... » — « Sire, dit Huon à Oberon, dites-moi vérité : — Je m'étonne que vous me poursuiviez ainsi. » — « Tu le sauras, par Dieu, répond le Nain. — C'est que je t'aime à cause de la grande loyauté, — Je t'aime plus qu'aucun homme né de mère. — Mais sais-tu bien quel est celui qui te parh* .'' — Tu vas bienlôl le connaître. — Mon père fut Jules César; — Morgue la fée, qui fut si belle, — Fui ma mère, que Dieu me sauve! — Ils me conçiu'entel m'engendrèrent, — Et de toute leur vie n'eurent pas d'autre hé-
Dans le Songe d'une nuit d'été y Shakspearc a consciTé à son Oberon le caractère qu'il avait déjà dans notre chanson du xii* siècle, et le ce petit roi salvaige ^ est bien- /aisant dans Tœuvre du dramaturge anglais comme dans celle de notre trouvère. A peine l'enchanteur a-t-il vu ^e Bordelais, qu'il se prend d'affection pour lui et veut devenir son protecteur. C'est en vain que « l'enfcs Hues » Veut échapper à cette protection dont il a peur : Oberon, par mille enchantements terribles, le retient de force cSans le bois merveilleux. Il suscite un orage épouvantable contre son protégé involontaire. Huon s'enfuit,
'ailier. — A ma naissance curent grande joie, — Mandèrent tous les barons de
^eur royaume, — Et les Fées accoururent pour voir ma mère. — L'une d'elles,
^ui n'était point contente, — Me fit le don que vous voyez; — Elle voulut que
je fusse noué et restasse toujours petit nain, — Et je le suis, dont j'enrage.
— Dès que j'eus trois ans, je ne grandis plus. — Quand elle vit qu'elle m'avait ainsi tourné, — Elle me voulut mieux traiter, — Et me fit le don que je vais vous dire : — C'est que je serais Tliommc le plus beau du monde, — Qui ait jamais été après le Seigneur Dieu. — Et je suis tel que vous me voyez, — Aussi beau que le soleil en tîé. — I.a seconde fée me fit un meilleur don. — Je sais le cœur et les pensées des hommes, — Et je puis dire comment ils ont agi, — Après chacun de leurs péchés ou de leurs crimes. — Plus beau tut encore le don de la troisième fée. — Pour m'étrc plus agréable et me mieux traiter, — Voici le don qu'elle me fil : — 11 n'est pas de pays, pas de marche, pas de royaume, — Jusqu'à l'Arbre-sec, aussi loin qu'on peut aller, — Si je m'y veux souhaiter au nom de Dieu, — Où je ne sois transporté selon mon bon plaisir, — Tout aussitôt que j'en exprime le vœu, — Avec autant de gens que j'en veux demander. — Et quand je veux maçonner un palais, — A grands piliers, à plusieurs chambres voûtées, — Je l'ai en un instant, c'est la vérité pure, — Et j'y trouve à manger tout ce que je désire, — Et à boire tout ce que je veux demander... — La quatrième fée fut très-bonne, — Et voici le don qu'elle me fit: — Il n'y a pas de bétc, pas de sanglier, pas d'oiseau, — Quelque méchant, quelque cruel qu'il soit, — Si je lui fais un signe de la main, — Qui ne vienne à moi volontiers et de bon gré. — Elle me fit encore un autre don :
— Je sais tous les secrets du Paradis, — Et j'entends les Anges chanter au Ciel là-haut. — Je ne vieillirai jamais de ma vie, — Et, à la fin, quand je voudrai mourir, — Ma place est préparée près de Dieu. » — « C'est admirable, sire, s'écria Huon, — Qui possède tel don doit y tenir. » — « Huelin, mon frère, dit Oberon, — Quand tu m'adressas la parole, tu fis prudemment — Et cette action témoigne de ta sagesse. — Pur le Dieu qui fut peiné sur la croix, — Jamais meilleur jour n*a lui pour toi. — Mais tu n'as pas mangé, et il y a trois grands jours — Que tu n'as dîné tout ton content. ~Eh bieni lu vas avoir, en grande abondance — Tout ce que tu désires manger, i — «Hélas! dit Huon, où trouverons-nous du pain? » — «Tu en auras assez, dit Oberon. — Mais dis-le-moi en toute franchise, — Te plaît-il de manger sous un bois ou dans un pré ? — « Que Dieu me sauve, dit Huon, — Je n'en ai cure ; mais que je dine! » {Huon de Bordeaux^ vers 3217-3571.)
CBAP. XXVIII.
760 ANALYSE DE ilUON DE BORDEAUX.
"ch^^V'xxvÎit!* Huon refuse de parler au magicien : car il sait qu'une
parole, une seule parole le perdrait pour toujoui'S et le
placerait malgré lui sous le joug d'Oberon. Mais le roi de trois pieds touche son cor, et quatre cents cavaliersfées jaillissent du sol et se disposent à poursuivre énergiquement le fils de Seguin et ses compagnons, dont la résistance sera inutile*. C'est par excès d'amour qu'Oberon veut leur faire tant de mal. Enfin, Huon est vaincu par tant de bonté. . . et par tant de puissance : il se décide à capituler et se jette de lui-même sous la suzeraineté de l'enchanteur. Obcron le va récompenser dignement de cet hommage un peu forcé : il se fait dès lors son conseiller, son ami, son soutien. Les pauvres Bordelais meurent de faim : tout aussitôt un « grant palais plenier 3> se dresse devant eux et, chose plus désirable, dans ce palais s'épanouit une table abondamment servie'^ Comme vous le voyez, on croit lire Aladin ou la Lampe merveilleuse. Mais écoutez la suite. Huon n'est pas retenu par tant de merveilles; il ne veut pas s'endormir dans ces délices de Capoue : « Je voudrais bien » m'en aller 3>, dit-il fort naïvement au petit roi fée\ — a: Attends au moins que je t'aie fait mes présents, dit D Obcron. Tu en auras peut-être besoin pendant que tu » accompliras près du roi Gaiidisse la terrible mission y> dont Charicmagnc l'a charge. Mais tout d'abord, dis- » moi, es-iiienétat de cjracc? — Je viens de me confesser » au Pape. — C'est fort bien )>, reprend Tenchanteur, qui se change en casuisle. <c Voici un hanap qui ne se » vide jamais, ou plutôt qui se remplit toujours entre les y> mains et sous les lèvres d'un homme en état de 2:rAce.ï> Iluon, qui se croit la conscience très-pure, fait l'expérience du hanap, et fort heureusement elle réussit.
* Iliion de Bordeaux, édit. Cnossanl, vers 3251-3390. — « Iffid., vers 3391- 3028. — ' Ibid., vers 3CiO-30i1.
<t Vous plairait-il maintenant de me laisser partir? » — » nAnr. mvr. i « Non », répond le Nain, «je t'aime tant, que je veux en- " j» core le donner mon cor d'ivoire. Toutes les fois que ^ tu seras en péril, sonne de ce cor, et je viendrai a ton » secours avec une armée de cent mille hommes. Mais »n'en sonne pas inutilement. Et maintenant, adieu, * tu peux t'en aller. » Oberon embrasse le jeune Bordelais, et pleure à chaudes larmes en le voyant partir. Huon, plus joyeux, court à ses aventures*.
il Bahyloiitv
Le voilà sur le chemin, libre et sans souci des grands Avonuw* dangers qui l'attendent. Il entend le petit cor d'ivoire avVnîdwoi d'Oberon qui bat dans son aumônicre : c'est pour lui une grande tentation. Huon est jeune, presque enfant : donc, il est curieux. Est-il vrai que, s'il se sert de cet olifant merveilleux, Oberon lui apparaîtra soudain, entouré d'une armée-fée? S'il sonnait ?« Bah! se dit-il, » Oberon est si bon, qu'il me pardonnera .ï> Et il embouche le cor magique avec cette âpre curiosité d'Eve mordant au fruit défendu. Tout aussitôt, là, devant lui, il aperçoit Oberon entouré de cent mille hommes d'armes. «Pardon, pardon )),s'écrie-t-il, « devons avoir invo- » que sans besoin. » — « Je te pardonne », dit le petit roi sauvage; « mais je pleure à la pensée des malheurs » qui vont t'arriver par ta faute-. Adieu : tu emportes » mon cœur avec toi^. y>
Huon aime Oberon, mais il en est bien plus aimé. C'est d'ailleurs une âme bien faible que celle de notre héros : il est ondoyant, léger, curieux, fragile, jeune
' Huon de Bordeaux, édit. GucssanI, vers 3Gli-37.iO. — *MiV/., vers 37UI- 3926. — ' Ibid., vers 3718.
II PART. LIMl. I. CUAP. XXVIH.
enfin, et beaucoup trop jeune. Il court au-devant de dangers qu'il est tout à fait inutile de braver. Par exemple, il apprend qu'un de ses oncles, un traître, un renégat du nom d'Eudes, habite à Tormond, et que Tormond n'est pas loin : tout aussitôt il y veut aller, il veut affronter la puissance de ce misérable qui tous les jours persécute, emprisonne et tue les chrétiens \ Il est, au reste, plein d'une confiance aveugle dans le hanap et dans le cor de son protecteur Oberon; mais il perd le cor merveilleux, et avec lui sa meilleure défense*. Le voilà en présence du duc Eudes, son oncle, et il a l'imprudence de vanter devant lui les vertus de son hanap. Eudes se sent d'autant plus vivement blessé par les forfanteries de son neveu, que, n'étant pas en état de grâce, il n'a pu tremper ses lèvres dans le vin de la coupe magique. Bref, il veut assassiner son neveu : procédé h l'usage de tous les traîtres de nos romans. Le malheureux Huon est saisi, est emprisonné, va mourir. Mais, ô bonheur ! il retrouve son cor et, nouveau Roland, le sonne avec une telle force, qu'il se rompt les veines et que le sang jaillit, rouge, de sa bouche. Un giand bruit se fiiit : ce sont les cent mille hommes d'Oberon qui se précipitent dans Tormond, s'abattent sur les païens et les taillent en pièces. Oberon est h leur tète : il commando le massacre et sauve une fois de plus son cher protégé. Eudes a la tète tianchèe, et c'est Huon lui-même qui délivre le monde de ce (n félon prouvé^ » ! Il semble, vraiment, que le jeune vainqueur ait le ferme jiropos de désobéir toujours aux sages recommandations de son protecteur. C'est contrairement h Tavis d'Obcron qu'il a affronté la colère de son oncle le renégat; c'est encore malgré le c: petit roi sauvage » qu'il
' lluon de Bordeaux, éilil. Cucssanl. vers 3874-3913. — * îbUL, vers 3927- •ilC5 et 4^281-4585. — ' Ibkl, vers 41C5-5314.
CHAP. xxvni,
veut aller se mesurer dans le château de Dunostrc avec ".r.^.^^vvvM/'
ie terrible géant rOrgneilleux *. Il oublie le but de
son voyage ; il oublie Cbarleniagne, Gaudisse, Esclar-
monde, et se transforme de plus en plus à nos yeux
otonnés en un véritable chevalier de la Table ronde,
nimant les aventures pour elles-mêmes et les cherchant
«vec volupté. Il n'hésite ])as a faire cet aveu à son ami
©beron : « Car por cou vin de France le rené, — Por
^ aventures et enquerre et trouver-. » — « Fais donc ce
^ qu'il te plaira », répond le petit roi sauvage; « mais
» ne compte plus sur l'aide d'Oberon. » Hélas ! Oberon
aime Huon de Bordeaux comme une mère aime son
enfant, et soyez sûrs qu'il le secourra quand même...
Voilà Huon partie
C'est ici que nous sommes décidément en plein ro- Hian d'aventures ; c'est ici que l'on croirait lire un frag- Unent dePtrcevat^ n'étaient nos couplets monorimes et iios vers décasyllabiques. Le château de Dunostre ressemble étrangement aux chAteaux magiques tant de fois décrits par Chrétien de Troyes et ses prédécesseurs. A la porte se voient deux hommes de cuivre qui ont chacun un fléau de fer à la main et ne cessent de battre hiver comme été. Le géant a dix-sept pieds de haut. Il possède un haubert merveilleux plus blanc que les fleurs du pré : ce haubert appartint jadis k Oberon, et ren*d invulnérable celui qui le porte. C'est cette armure qui a séduit Huon : il la veut conquérir à tout prix, il la conquerra*.
Pour achever de rendre la ressemblance de notre chanson plus frappante encore avec les Romans de la Table ronde, il nous manquait une damoiselle persécutée , « une victime du géant », une de ces prisonnières qui se font
* Huon de Bordeaux, 6t\ïi. Cupssanl, vers 4532-4011. — *Ibid., vers 4592, 4593. ^ ' Ibid., vers 4612-4714.— * IbUL, vers 4715-4741.
if.
les auxiliaires utiles et gracieux des chevalière errants. Notre auteur n'a point voulu déroger à cet usage littéraire. Aux fenêtres du château de Dunostre apparaît un clair visage: c'est celui de la «pucelle Sébile ». Elle ouvre à Iluon les portes terribles de ce palais de l'OrgucilleuxS et bientôt il la reconnaît. C'est la propre nièce du duc Seguin de Bordeaux, et sa cousine : elle est deux fois intéressée à son salut^. Iluon s'aperçoit alore que le géant est paisiblement endormi ; mais le jeune Bordelais est trop peu félon pour le tuer durant son sommeil : il l'éveille et le défie ^. Faut-il raconter le reste? Un duel inévitable , un duel terrible aura lieu entre le géant de dix-sept pieds et le pauvre petit Huon qui n'a plus rien à espérer de son ami Oberon. Notre héros, par bonheur, ne perd pas la tête et se tire spirituellement d'affaire. Jamais on n'a mieux vu que dans cette circonstance se réaliser la parole du poëte : « D'affreux géants » très - bétes vaincus par des nains pleins d'esprit. y> L'Orgueilleux manque évidemment de clairvoyance ; il permet Ix son jeune adversaire de revêtir un moment le fameux haubert*. Or, nul ne peut endosser cette armure, s'il n'est prud'homme et sans péché mortel, « et nés et purs corn s'il fust noviax nés^ ». Huon remplit toutes les conditions de ce difficile programme : il- revêt le haubert et, malgré les prières du géant, ne veut plus s'en dessaisir. Puis, assuré du triomphe, il bondit, et coupe la tête de TOrgueilleux®. Il jette alors un cri de victoire, appelle ses compagnons qui étaient icstés sous les niui'S du château, et, sans prendre le temps de se reposer dans sa gloire, part pour le royaume de Gaudisse et confie sa cousine Sébile
' Iluon lie Bordeaux, t'-dil. Guessanl, vers 4715-1700. — - Ihid y vors 1808- 1901). — ' Ihid., vers 4910-r.0,V2. — * liwi, vers r.0ô3-r>()87. — ' Ibùt., vers r,or.:>. — « Ihid., vers r>()88-5^2'23.
ANALYSE DE IIION DE BORDEAUX. 76o
à ses Bordelais.' Ces amis dévoues raltendront toute " f,îr"nn!" une année, s'il le faut*. Il était temps, d'ailleurs, que Huon pensât enfin à ses affaires et n'eût plus tant de distractions en route.
Comme il est sur le bord de la mer, tout en pleurs et ne sachant comment la traverser, un lutin s'offre à ses yeux, sous la forme du plus bel homme qu'on puisse voir. « Comment t'appelles-tu ? dit Iluon. — Ma-
> labron est mon nom. — D'où viens-tu? — C'est Obe-
> ron qui m'envoie. — Que peux-tu faire pour moi ? — ^ Monte sur ma croupe, et je te transporterai en un 3> instant jusqu'aux portes de la cité de Gaudisse. y> Ma- Jabron prend alors la forme d'une béte marine et reçoit l'ami d'Obcron sur sa croupe docile. Une minute après, Huon était en effet aux portes de la cité de Gaudisse, et le lutin avait disparu*'.
Huon est bien armé. Il a sur ses épaules le haubert Aibibyiooo. qui rend invulnérable ; il a le hanap qui se remplit sans '^"JÎJiaS''»* ^*'* fin, avec le cor d'ivoire qu'Oberon lui a confié et dont ''ÏSu'imi^ïïccî"*' le son est toujours entendu du petit roi sauvage ; il ^'^'«ÎST"" possède enfin certain anneau merveilleux qu'il a con- ^Zn"S!l^^' quis sur le géant, qui doit lui faciliter l'entrée du palais ^"^""^ * de Gaudisse et lui en faire matériellement ouvrir toutes les portes. Mais avec tant de richesses Huon est pauvre, et réussira malaisément. Son caractère frivole se révèle une fois de plus : chargé de talismans, il a une ûme sans consistance qui rendra tous ses talismans inutiles. Il
provoque la colère d'Oberon en l'appelant inutilement
• Huon de Bordeaux, vers 522i-5300. — ' Ibid,. vers 5301-5398.
IIPART. LIVR. I.
CBAF. XXTIII.
à son secours, et surtout en se rendant coupable, comme un Gascon qu'il est, d'un de ces mensonges que déteste le petit enchanteur\ Puis, fougueux, impatient, brutal, il entre dans le palais de Gaudisse, tranche d'un coup d'épée la tête d'un Sarrasin qui allait épouser la belle Esclarmonde, se jette sur la fille de l'Amiral et lui donne brusquement les trois baisers exigés par le Roi de Saint- Denis. A tant de brutalités il ajoute les forfanteries et les insolences qui sont le propre des ambassadeurs de Charlemagne : il somme Gaudisse d'avoir à lui remettre le tribut que lui réclame le fils de Pépin ; il n'oublie pas les tresses de barbe blanche et les quatre dents maselers que Gaudisse doit s'arracher pour en faire à l'empereur des Franks le plus ridicule de tous les présents*. La colère des Sarrasins s'allume ; ils sentent leur nombre, se jettent sur l'imprudent messager, lui arrachent son haubert, son cor et son hanap, et le précipitent en prison, vaincu, désespéré, sans ressources^.
Sans ressources? Non. Notre poëte saura bien trouver, pour le délivrer, une de ces princesses sarrasines qui sont si commodes pour amener le dénoùment de tant de chansons de l'esté. Eh! ce sera la belle Esclarmonde. Avec une singulière absence de pudeur, elle court se jeler dans les bras du jeune Français. Mais Huon est plus fici* et la repousse : « Je ne vous aimerai point, » dit-il) tant que vous serez païenne. — N'est-ce que X) cela, dit Esclarmonde. Pour l'amour de vous, je 2> croirai en Dieu*. » Conmic vous le voyez, elle dit Irèsrapidemenl son Credo, et se préoccupe beaucoup plus vivement de la délivrance de son ami. Elle lait passer Huon pour mort, attend avec anxiété riieure où elle pourra s'enfuir librement avec lui, et, pour hâter cet
• Ilnon de Bordeaux^ cilil. C.ucssard, vers 5399-5618. — ' Ibid.y vers 5019- 5738. — ' Ibid., vers 5739-5831. — * IbUl.y vers 5835-5901.
heureux moment, va jusqu'à lui faire une de ces propositions qui sont si communes chez les nouvelles converties de nos romans : ce Si vous le voulez, nous couperons > le cou à mon père. » Huon refuse ^ II se réjouit d'ailleurs d'être réuni, à la suite d'aventures quelque peu compliquées, avec ses treize compagnons, et il espère en l'avenir ^ Bientôt il va trouver une excellente occasion de se réconcilier avec Gaudisse lui-même, qui le croit mort depuis longtemps. Un horrible géant , frère de rOrgueilleux (il porte un nom redoutable, Agrappart), vient, jusque dans Babylone, insulter le père d'Esclarmonde et le défier. Qui oserait relever un tel défi? Ah ! si Huon n'était pas mort! « Il vit ù, s'écrie' Esclarmonde, c et, si vous le voulez bien, mon père, il sera votre » champion contre Agrappart. y> Le Bordelais reparaît alors, et dicte ses conditions à Gaudisse. Il exige qu'on lui rende le cor d'Obcron, le hanap merveilleux et le haubert magique. Puis, fier et sur de sa victoire, il attaque soudain le géant, qui est rapidement vaincu \ Mais Gaudisse, une fois ce grand péril heureusement dissipé, témoigne au jeune vainqueur moins de reconnaissance. C'est en vain que le représentant de Cliarlemagne le somme de se convertir à la vraie foi : Gaudisse déclare qu'il n'est pas suffisamment convaincu; il va jus(|u'à mettre en doute les vertus du cor d'Oberon. Mais Iluon lui ménage une démonstration formidable: il fait un appel au roi-fée, et soudain les cent mille chevaliers d'Oberon tombent sur Babylone et, de leurs épées terribles, tranchent la tête à tous les païens qui ne veulent i)as se convertir. Deux mille Sarrasins tombent aux genoux de cette armée miraculeuse : « Nous croyons en Dieu », s'écrient-ils.
* Huon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 6i35-Ci59. — * IbUl.y vers 58-211- 6234. - ' Ibid., vers 6267-6586.
H PAET. LIVR. r.
ciiAP. xxviri.
II PART. LIVR. I
CHAP. XXVIII
On les épargne, op les baplise*. « Et toi, Gaudisse, » ne te convertiras-tu point? — Mahomet est mon Dieu; » je mourrai avant de Iç renier », répond l'Amiral avec une fierté toute chrétienne. Huon n'hésite plus, il tue Gaudisse; puis, d'une main fiévreuse, lui coupe la barbe et lui arrache les quatre dents mâchelières *. Voilà donc enfin toutes les exigences de Charlemagne heureusement satisfaites : Huon peut maintenant rentrer en Fiance; il est sûr d'y recevoir un bon accueil et d'y trouver le grand Empereur tout à fait apaisé.
Et voilii aussi où le roman aurait dû finir. Comme tableau final, j'aurais voulu que le poëte nous montrât Huon s'embarquant d'un front joyeux pour la France et emmenant avec lui la belle Esclarmonde, sa fiancée, pendant que, dans le fond du théâtre, on aurait vu s'évanouir la présence d'Oberon et s'éloigner, avec un bruit encore terrible, les cent mille chevaliers-fées qui viennent d'emporter Babylone et de détruire en une heure tout un royaume païen... Avec un tel dénoûment, notre chanson aurait du moins offert une apparence d'unité qui, suivant nous, lui fait défaut. Mais, hélas! le lecteur a encore à lire trois mille huit cents vers ! ! Décidément, il faut résumer notre résumé.
A Dorilcaiix.
Huon trouve
son fiof envnlii
[».«r des Iraîlrcs;
il en triomphe.
Obcron
lui promet
le rovnuuic
*lc F(»erie.
Fia du roman.
Les plus ardents admirateurs de nos Chansons de geste conviennent volontiers que cette seconde partie de Huon de Bordeaux est très-inférieure à la première. Il y a dans le début de ce poëme une certaine grandeur épique que nous avons essayé de faire revivre; il y a
' Iluon de Bordeaux^ édil. Cuessard, vers 0587-6659. — " Ibid., vers 6660-
dans les aventures de notre héros en Orient une cer- "/J^,'î7\^!vr,/-
iiHAi'. .\A> m.
laine fantaisie gracieuse qui plaît à l'imagination et qui a bien inspiré Shakspeare, Weber et Wieland. Mais qui pourrait s'attacher aux dernières péripéties de notre légende? Qu'avec une brutalité bestiale, notre héros, à peine embarqué, se jette sur Esclarmonde et se Ifvre sans vergogne à ce vice abject contre lequel l'avait mis en garde la chasteté d'Oberon et que cet admirable protecteur lui avait sévèrement interdit*; qu'une épouvantable tempête vienne, tout aussitôt, le châtier de son crime et l'arracher de force à ces embrassements coupables^; qu'il soit séparé d'Esclarmonde par les Sarrasins et abandonné par eux dans une île déserte, pieds et poings liés, yeux bandés, misérable enfin et « totit aussi nu comme au jor que fu nés ^ i> ; que la triste Esclarmonde soit épousée par le roi païen Galafre, qui d'ailleurs consent à la respecter pendant l'espace de deux années; qu'elle attende en pleurs la déUvrance et le retour de son ami * ; que Galafre refuse de la rendre à Yvorin, frère de Gaudisse, et qu'une guerre éclate à ce sujet entre les deux princes mécréants '^ ; que notre héros, merveilleusement délivré par le lutin Malabron et recueilli d'abord par un pauvre ménestrel, se mette ensuite au service d'Yvorin, se rende célèbre par ses beaux coups de lance, et tue Sorbrin, neveu de Galafre®; que, peu de temps après, les treize compagnons de notre Bordelais offrent de leur côté leurs épées au roi Galafre contre son ennemi Yvorin*^; qu'un combat singulier ait lieu entre Huon et Geriaume, le plus dévoué de ses compagnons, entre ces deux amis qui enfin se reconnaissent et tombent dans les bras l'un de l'autre ^ ;
« Hwm de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 6688-6785.—' /6m/., vers 6786-6858.
— » /W(/., vers 6859-6871. — * Ibid., vers 6872-6934. — » Ibid., vers 6935-6984.
— • Ihld., vers 6985-7824. — ' Ibid., vers 7825-8043. — • /6id., vers 8044-812i.
"chI^'xÏv^I.'* Q^^ ^®s Français se rendent maîtres d'Aufalerne et que
Huon retrouve enfin sa chère Esclarmonde * ; qu'il passe tour à tour par ces aventures ridicules, enchevêtrées et inutiles : c'est ce que le lecteur n'a vraiment pas besoin de savoir en détail; ce sont autant de récits qui le jetteraient en un ennui profond et presque irrémédiable. Il vaut mieux en venir bien vite au dénoûment d'un aussi long poème.
Pendant* que l'ami d'Oberon rend son nom illustre dans tout l'Orient ; pendant qu'il sait donner à tant de hauts faits leur digne couronnement en conduisant Esclarmonde aux pieds de VApostole; pendant qu'on baptise la païenne qui se confesse de tous ses <r peciés creminés » et que le Pape célèbre le mariage de Huon avec la fille de Gaudisse *, un traître commande à Bordeaux; un traître s'est emparé de l'héritage légitime du jeune duc, et a usurpé tous ses droits. Et ce misérable n'est autre que Gérard, le propre frère de notre héros. Gérard n'attendait plus Huon : il avait épousé la fille du traître Gibouard, et voulait garder à tout prix un si beau fief si injustement usurpé. C'est donc en vain que le fils aine du duc Seguin a couru tant de dangers, traversé tant de mers, vaincu tant d'ennemis ; c'est donc en vain qu'il montre à sa jeune femme les belles murailles de Bordeaux : il ne pourra même plus entrer dans sa ville, ni commander dans son fief; il sera un étranger sur sa propre terre ^ Tout d'abord, son frère Gérard lui montre un visage charmant, « et chil le baise en autel loiauté — Que fist Judas qui traï Damedé*». Et, en effet, une embuscade est dressée contre Huon, qui ne sait pas se défier de son frère : les compagnons du légitime seigneur sont mis à mortel
* Iluon de Bordeaux, édit. Guessanl, vers 8125 et suiv.— ' Ibid., vers SùÀS- 87CO. — ' Ibid., vers 87G1-894G, et aussi 8469-8647. — * Ibid., vers 8947-9110.
leurs corps sont jetés à Teau; Huon lui-même est bru- "cH?p!*xxvm!* talement emprisonné*. L'innocence, comme on le voit, est bien loin de triompher et le crime est insolemment victorieux. Lorsqu'on dramatisa au moyen âge la légende de Huon de Bordeaux ^ je suis certain qu'à ce moment du drame, le public devait montrer le poing aux malheureux acteurs chargés de représenter Gérard et Gibouard. On ne peut, encore aujourd'hui, jouer de tels rôles sans danger.
Mais qu'on se rassure : le roman ne peut ainsi finir. L'innocence triomphera.
Le fils de Seguin a deux défenseurs : l'un dans le monde merveilleux, c'est le petit roi Oberon ; l'autre dans le monde réel, c'est le vieux duc Naimes. Surtout, il a pour lui la justice. Charlemagne, qui de plus en plus perd la tête et devient « rassotô jd, commence par entrer en une de ses colères d'enfant contre Huon qui, au dire du traître Gérard, n'a pas rempli sa mission auprès du roi Gaudisse* : « Sire )>, lui dit Naimes, « allez 1 à Bordeaux, et jugez par vous-même. i> L'Empereur s'y laisse conduire ^ mais c'est pour ordonner la mort du malheureux Huon, qui décidément est déclaré coupable et ne peut fournir les preuves de J' heureux succès de son voyage à Babylone. Gérard, en effet, s'est emparé des dépouilles du roi Gaudisse, et Naimes essaye fort inutilement de défendre un accusé qui n'a pour lui que le sincère accent de sa parole. Ce prétendu coupable sera pendu*. Esclarmonde, dont la conversion fut trop légère, n'hésite pas alors à blasphémer le Dieu qu'elle a confessé dans un accès de sensibilité amoureuse : (t Si vous mourez, je renierai la chrétienté », dit-elle^. Mais qui s'intéresse à Esclarmonde ? Comme
« Huon de Bordeaux, d^xi. Cuossard, vers 9111-9400.— «/^/(/., vers 9-l01-95!Î0. — ' /6i(/., vers 9572-9014.— * Ibid.ySm 9615-9975.— » Ibid,, vers 9979-10001.
Il PART. LIVR. I.
CHAP. XXVIfl.
toutes les princesses sarrasines de nos romans, comme presque toutes nos femmes épiques, elle n'a pas d'âme vivante, elle n'a même point de passion vraie, elle ne sait pas ce que c'est que la lutte morale, et la dernière dç nos héroïnes de roman vaut toutes ces poupées mécaniques et sensuelles.
Huon est plus digne de notre sympathie : « Trestuit 3> proioie7it pour le caitif Huon — Et Venfes plore dés i> biax iex de son front. i> Un héros qui pleure est un héros qui vit. Naimes, hélas! ne peut rien pour lui, et il a en vain recours à un dernier argument qui rie touche guère Charlemagne : « Sire», lui dit-il, «vous y> ne pouvez juger les Pairs qu'à Saint-Omer, Orléans ou y> Paris. 2> Le vieux duc espère par là gagner du temps. Mais l'Empereur a soif du supplice de Huon*. Il est temps qu'Oberon paraisse^. Le merveilleux petit nain est le Detis ex machina qui va mettre fin à ce trop long roman, et ce ne sera pas le moindre de ses prodiges.
Aux portes de la ville, autour du palais, un bruit effrayant se fait entendre, comme le bruit d'une armée immense : cliquetis de fer, hennissements de chevaux, tempête de voix. C'est Oberon avec ses cent mille hommes qui accourt enfin à la délivrance de son malheureux protégé. Le petit roi de Monmur entre, fier et presque insolent, dans le palais du Roi de Saint-Denis ^ A sa voix, les fers de notre héros tombent à terre, et cet innocent se relève*. Oberon devant lui, sur une table plus haute de deux pieds que celle de Charlemagne, a placé son fameux hanap , son haubert et son cor d'ivoire \ Il paraît que les barons français n'avaient pas alors leurs consciences très-nettes : car aucun d'eux ne
^ Huon de Bordeaux, édit. Gucssard, vers 10002-10100. — Ubid., vers 10101-10133. — > Ibid., vers 10134-10189. — ' Ihid., vers 10190-10193. - Ibid., vers 10194-10200 et 10126-10130.
peul boire dans la coupe magique, qui ne se remplit que sous les lèvres d'un chrétien en état de grâce*. Charlemagne, par-dessus tout, est accusé par Oberon [d'un péché monstrueux, que le nain, en sa bonté, ne veut pas révéler aux barons *. Apres avoir ainsi convaincu tous les Français de sa puissance et du misérable état de leurs âmes, il en arrive à proclamer la parfaite innocence du frère de Gérard. Il raconte les voyages de Iluon, et tout ce qu'a fait son jeune ami à la cour de Gaudisse, pour obtenir enfin sa réconciliation avec l'empereur Charles^ Puis, le petit roi-fée se tourne, terrible, vers les traîtres Gérard et Gibouard : « Faites l'aveu de votre crime ï>, leur crie-t-il. Ils le font, tout tremblants, et, sur-lechamp, malgré les suppHcations de Huon en faveur de son frère, ils sont pendus. L'innocence triomphe et le crime est puni*.
Et au milieu de tous ces prodiges, des éclats de cette joie et des baisers de cette réconciliation, au moment môme où Charles vient de rendre enfin tous ses fiefs au protégé d'Oberon, quand le vieux Naimes est plus joyeux que tous les autres de ce dénoûment inespéré, Oberon s'apprête à quitter ce palais où il a fait triompher la justice : « Huon, dans trois ans, vous viendrez a ma » cité de Monmur, et je vous donnerai mon royaume. » Vous porterez au front couronne d'or. Quant à moi, » je ne veux plus demeurer dans le siècle ; je vais aller » là-haut, là-haut, en paradis. Notre-Seigneur m'ap- » pelle, et mon siège est préparé à sa droite. Adieu ^. > Oberon disparaît, et le roman finit ^.
* Huon de fiord«at<a;,é(1it.Guessard, vers 10233-10235. — * /6i(/., vers 10201- 10327. Voyez, sur la nature probable de ce péché, le chapilrc V du présent volume et, en particulier, les pages 65, GG. — ' lïuon de Bordeaux^ édil. Guessard, vers 10242-10202. — • /6id., vers 102G3-10360.— » /6n/., vers 10370- 104G3. — • Ibid., vers 10464-10495. Voyez, plus haut (pp. 742-745), la Notice sur les Suiiu de Hwm de Bordeaux et ranalyse de ces Suites.