ANALYSE DES E.YFANCKS OGIER
" ^mp/'iT ^ ^^ ^^ triompheront plus longtemps* . Il coupe les têtes,
tranche les bras, abat hommes et chevaux : sa furie n'épargne rien. Charles, de loin, voit avec des yeux ravis roriflamme qui se relève, qui revient vei^ lui, qui prend je ne sais quelle apparence d'étendard victorieux : « Est-ce Alori qui répare ainsi sa défaite? — Non, Seiy> gncur, lui dit-on, c'est Ogier. y> Charles, cette fois, oublie décidément toute vengeance et tend les bras au jeune vainqueur, (c Je veux t'armer chevalier sur le )) champ de bataille, j) Et, dans la première ivresse de sa joie, il le fait : il ceint Ogier de l'épée et du baudrier chevalcresques^ Désormais le Danois n'est plus un enfant. 11 est militairement l'égal de l'Empereur lui-même.
Cependant, dans le camp des païens, ce n'est que désordre, regrets et tristesse. Danemont, éperdu, arrive aux portes du palais de son père Corsuble. a Ces Frany> çais sont terribles », crie-t-il au vieil émir'. Mais les Sarrasins sont trop prompts h se désespérer ; ils ont parmi eux un grand cœur, un héros dont il est temps de connaître le nom. Il s'appelle Caraheu et va jeter . un défi solennel à notre Ogier, qui seul est digne de lutter avec lui*. On pressent un grand événement. De ce duel qui s'apprête va dépendre la fortune de la France et de la chrétienté tout entière : Rome est l'enjeu**. iiL pré>r.mpiion ^^^ '^ scèuc dc uotrc rouiau on voit ici paraître un iiiiprudonco nouvoau personnage, qui va faire heureusement con- (lo V.harVnu^nn. trastc à Carahcu et à Ogier. Cependant ne vous attenotiio dez pas a un traître, il s agit dune jeune tête, dune tête folle, que notre vieux poète va peindre avec un rare bonheur de nuances, avec une fidélité de pinceau qui n'est pas commune dans les Chansons de geste. Charles a un fils d'une jeunesse extrême, qui se nomme
' La Chevalerie Otjier de Danemarche, vers 571-081. — " Vers 682-719. — ' Vers 8i5-850. — * Vers 750-8àl. - ' Vois 851-901.
Caralioii.
Chariot*. On trouve en lui le type parfait du présomp- "**î5][p"\?'
tueux juvénile qui, suivant une expression populaire,
ne doute de rien. Pourquoi attache-t-on tant de prix
il Tépée du Danois? N'est-il pas là, lui, Chariot, et ne
lui suffît-il pas de se montrer pour mettre les Sarrasins
en fuite? D'ailleurs, un courage réel enflamme le cœur
de ce matamore de quinze ans. A la faveur de la nuit, il
s'échappe avec quelques chevaliers du camp paternel :
son rôve est de se mesurer avec les païens, seul. ^ Prenez
le Danois avec vous », lui crient les prudents. L'enfant*
s'v refuse: il a bien besoin, en vérité, de la tutelle et
du secours d'Ogier ! Et il va, il court se faire battre^...
Cependant l'Empereur a de funestes pressentiments : Dieu lui envoie un songe prophétique : ce Mon fils doit * cire en danger i>, dit-iP. «Votre fils va périr », lui crie alors un messager couvert de poussière. Charles s'émeut, Charles veut à tout prix sauver cet imprudent, et c'est encore Ogier qui est chargé de cette déhvrance. U part, il se hâte, il arrive au moment où Chariot luim^me désespérait de son salut. Un combat terrible est Um* autour du fils de Charlemagne : Ogier arrache enfin aux Sarrasins la proie qu'ils convoitaient, délivre Chariot et fiût fuir devant lui les bataillons païens. Mais, a vrai dire, l'escapade de Chariot n'est qu'un épisode de notre poëme, et le trouvère a quelque haie de nous ramener à son sujet principal.
Entre Ogier et Caraheu, le grand défi se renouvelle : il est convenu que le champion de l'Église et celui de
* Comment Charles pouvail-il à cette époque avoir un fils en état de port*^r les armes ? Le poëtc ne saurait se tirer d'affaire (lu'en allé«;uant un pr«» iiiier mariage de Charlemagne. Mais la mère de Chariot, ce n'est pas Caliennc avi^urémenl, dont l'unique enfant ne survécut (pie de quelques jours à sa mère. Il V a ici une de ces contradictions qui fourmillent dans nos cliansons. — ' La Chevalerie. Ogier de Danemarche, vers 1075^1153 et iïH'ô-itii.— 'Vers I15t-
Il PART. LIVR.I.
CTIAP. IV.
Mahomet se battront dans une île, sous les yeux de la fiancée de Caraheu*, de la belle Gloriande, dont on nous fait un portrait séduisant : Gloriande doit appartenir au vainqueur. A part cet extraordinaire mépris pour son amie, dont il fait vilement le second enjeu du combat, le poëte a donné à Caraheu un caractère d'une incomparable noblesse. Rien n'égale son courage, si ce n'est sa générosité. Il a l'aveuglement d'un mécréant et le cœur d'un chevalier. C'est en vain qu'Ogier le supplie de croire en Jésus-Christ^ ; il a cet entêtement qui est propre aux grandes cimes fourvoyées dans l'erreur. Le duel, du reste, tarde trop selon ses désirs.' Après avoir obtenu le congé de Corsuble, il se rend luimême à l'ost de Charles pour précipiter le moment de cette lutte décisive \ Mais Chariot, que tant d'humiliations n'ont pas guéri de son orgueil. Chariot veut encore enlever à Ogier l'honneur de ce combat ; il va jusqu'à insulter le Danois, son libérateur : d Retourne en ton pays, » lui dit-il; va corroyer tes cuirs et faire tes fromagWi* s> Tu n'es pas digne de lutter avec Caraheu. » Cette nÉÏf un cri d'indignation sort de tous les rangs des baront français ; ils se regardent tous comme insultés dans ja personne d'Ogier ; ils montrent les poings à l'Empereur lui-même *. Il faut que Chariot cède, il faut qu'il se contente d'accompagner Ogier. Et voici que toutes choses prennent je ne sais quel air solennel. Le Danois et Caraheu s'arment, chacun de son côté. Si quelque peintre se sentait inspiré par cette scène et qu'il en voulût rendre les détails dans un paysage historique, il devrait, tout d'abord, représenter les deux héros arrivant, superbes, 9pr le champ de la lutte, et marchant l'un contre l'autre, tandis que la belle Gloriande, fille de Corsuble,
• La Chevalerie Ogier de Danemarche, vers 1î225-l3C9. — • Vers 1370-1383. — > Vers 1405-1467. — * Vers 14(58-1537.
ANALYSE DES ENFAiyCES OGïEH.
assise au pied d'un arbre, s'apprête à considérer un " ""îHIp)'*^?; '• combat dont elle est le prix. Cependant, au fond du tableau, j'aperçois toute une troupe de Sarrasins qui s'avancent avec précaution. Une trahison se préparet-elle? Oui, et Caralieu l'ignore. C'est Danemont, le frère de Gloriande, le fils de Corsuble, qui vient traîtreusement s'emparer du Danois, et ruiner ainsi les espéi-ances des Français en compromettant la gloire de Caraheu^ Mais un tel plan ne doit réussir qu'à moitié.
Au moment où les premiers coups d'épée s'échangent entre Ogier et son noble adversaire^, un grand bruit \^. " ' ; s'entend: trente païens se jettent sur Ogier, s'emparent de lui et l'emmènent à Rome^
Toutefois ce n'est pas Ogier, ce n'est pas Charlemagne lui-même qui est le plus indigné de celte félonie. Non, c'est le grand cœur de Caralieu qui en souiTre le plus amèrement. Et voici qu'après avoir eih vain sollicité de Corsuble la liberté de son ennemi traîtreusement emprisonné, il quitte un jour le camp sarrasin, se dirige sans armes vers la tente de Charles et se constitue prisonnier entre ses mains*. Certes c'est un beau spectacle que celui de cet Infidèle, se livrant ainsi à la fureur légitime de ses plus implacables ennemis et même, d'après une antique légende, se jetant aux genoux (lu roi de France pour lui demander la grâce de Chariot (jui a fui honteusement et que son père, nouveau Brutus, vient de condamner à mort**. Et Caraheu ne dément pas un seul instant la grandeur de son Ame : « 11 a trop de vertus pour n'ôtre pas chrétien, d
Quant aux Français, celte trahison a enflammé leur