‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 28 sur 150 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LES GRANDS VASSAUX DE CHARLEMAGNE UNE PREMIÈRE RÉVOLTE. ~ COMMENT ROLAND DEVINT l'ami D*0LIVIER

Homan de Girars de Viane •.

II PART. Livn. r.

CHAP. VI

La scène se passe dans un de ces formidables châteaux dont le pied est baigné « par le Rhône bruyant qui leur amène les nefs et les chalands'" ». Ce repaire féodal est en ce moment le théâtre d'une vive allégresse : car c*est Pâques, « une feste joiant — que mènent joie li petit et li grant*».Dans la salle voûtées quatre jeunes gens entourent un vieillard « à la barbe florie ». Le vieillard s'appelle Garin ; ces jeunes gens sont ses fils et portent les noms de Renier, de Milon, dllernaut et de Girard. Nous sommes à Montglane^

Quelques-uns de nos lecteurs ont peut-être présentes à Tesprit les belles scènes d'un roman de Henri Conscience, le Gentilhomme pauvre. Les premières scènes de Girars de Viane ressemblent étrangement à celles de l'œuvre flamande. Garin de Montglane a grand renom, puissant château... et pauvre bourse. En ce moment, il ne lui reste qu'un cheval, un mulet, quatre écus, trois lances, « quatre gastiaus » et «deux pains*». C'est peu.

Analyse

du

roman de Girars

de Viane.

(iarm

de Moniglanc

et 408 quatre til»,

Renier, Miluii,

Hernaut

et Girard.

Misère

où ils sont tomlN^s :

premiers exploils

des quatre enfants.

' Ce roman appartient en réalité au cycle de Garin de Montglane, et c'est dans notre second livre que ron trouvera, à sa place logique, la Notice biblio-

CBAPBIODE ET HISTOIUQUE SUR LA CHANSON DE GiRARS DE VlANE.

• Girars de Viane, édit. P. Tarhé, p. 7.» — ' Ibid, — ' Ibid,, p. -4.

U6 ANALYSE DE GiliAnS DE VI ANE.

" '*chIp"vÎ!' '* ^^^^ssi le vieillard pleure-l-il h chaudes larmes, mais

silencieusement. « Ploure des oils, durement se gramie ; — Les larmes coulent sor sa barbe florie. » Ses fils, avec une certaine brutalité, lui demandent la cause de ses [ïleurs. « C'est de vous voir si mal vêtus », dit le vieux chevalier. « J'ai peur dfe ma vie n), ajoute-t-il énergiqucment en pensant qu'il n'y a plus de pain au château*, et qu'ils vont mourir de fiiim. Mais ses fils sont trop jeunes pour avoir ainsi peur de la vie. Ils se précipitent hors du château et aperçoivent des Sarrasins : il y en avait alors dans tout ce pays. Ils se jettent sur eux : le plus jeune n'est pas le moins ardent. <!l J'ai vu pleurer mon père d, dit Girard qui sera le héros de notre chanson, et il se précipite en furieux sur les païens, qui fort opporlunémcnt (pour Garin) sont occupés à conduire un convoi d'or et d'argent. C'est en vain qu'Hernaut propose de les tuer de loin à coups de carreaux ou de sagetles. Girard a un mot sublime, un mot cornélien : <r Maudit cent fois le premier qui fut archer ! il était cou'ard, il n'osait approchera. » Est-il besoin d'ajouter que les païens sont mis en fuite, et que les quatre enfants rapportent à Moufglane un riche butin qui empochera désormais le vieux Garin de pleurer? Chacun des quatre jeunes vainqueurs voulait d'ailleurs se charger de toute la besogne : «Je viendrai à bout de deux Sarrasins», s'était écrié Milon. — «Moi, de trois », avait répHqué Renier. — « Et moi des autres », avait ajouté Ilernaut. Et Girars dit : « Bien m'en devez laissier\ » Je ne crains pas d'entrer ici dans ces détails de la narration épique. . Ce roman de Girars de Viane est, en vérité, un des plus rudes, un des plus féodaux que nous possédions. Il nous donne des aperçus sur la vie des châteaux, sur les bru-

' Girars de Viane, p. 5. — ' M. de Boriiior a inséré ros vers, presque loxlucl- Iciucnl, dans sa FiUe de Roland. — • Girars de Vianey p. G-8.

A.f ALYSIC DE OniAIiS DE VIAAE. y?

lalités intimes d'une société plus qu'à moitié germaine. " ''^Jp."!;" *• Nous ne craindrons pas d'être long.

Du reste, les événements vont se hâter. Le vieux Garin étant désormais assuré de vivre en paix, ses enfants peuvent sans remords le quitter et courir à leurs aventures : car ils ont soif d'aventures ou plutôt d'honneur. « Or en irons, père, se vos agrée, — Conquerre fonor en estrange contrée*.» Ils partent ; et le MUon connuion poëte a l'esprit, pour ne pas embarquer ses lecteurs HcillaurL^'eiii sur quatre chemins à la fois, de se débarrasser en quel- doBSanHo; ques vei's de deux de ses héros. Milon se dirige vers voniàiacour

■ , ^ ^ du Cliarlcinagnc.

ritcllie, conquiert la Fouille et sera un jour duc de Salerne. Ilernaut devient comte de Beaulande^. Deux romans spéciaux ont, d'ailleurs, été consacrés à ces deux fils du vieux Garin, deux romans que nous aurons lieu de résumer plus tard"*. Mais, aujourd'hui, nous, ne sommes plus en présence que de Girard et de Renier. Ils associent leurs destinées; ils traversent Vienne, sont hébergés à Gluny, passent par Beaune, Dijon, Châtillon, et arrivent à Paris. Où vont-ils ainsi? A la cour de l'EmperjBur Charles. C'est là que l'on conquiert honneur*.

Or, Charles était à Reims**, où il se reposait de sa grande expédition d'Italie en se rappelant les terribles duels d'Ogier avec Corsuble, Caraheu et Danemont....

Les deux fils de Garin vont à Reims, entrent au palais impérial « tôt maugré le portier j), et, sans y être priés, se mettent à table. Mais on ne leur servit qu'un petit pain entwr et une fois à boire. Cette hospitalité vraiment n'avait rien de royal ^. Sur ce, arrive le séné-

* Girars de Viane, p. 9. — « /6id., p. 10.

' Ces ronuins n'existent plus qu'en prose. L'auteur du présent livre en a découvert à la bibliothèque de l'Arsenal (B. L. F. 'it^^) une version où deux couplets en vers nous ont été conservés pur un heureux et singulier hasard. Nous avons publié ces deux tirades dans le premier volume do noire l'* édilion (page 508).

* Ginirn de Viane, édit. P. Tarbé, p. 11, \t. — ' JhùL, p. 12, 13.— •/6m/., p. 13, H

9i ANALYSE DE GIHAHS DE VIAXE, ^

" 'chIp"v?' '* ^'^^^' ^"^ notre poêle a fort bien représenté : il est vêtu de ... ^^^j.^ jj ^g^ majestueux, il est gonflé d'orgueil comme les

intendants de tous les pays et de tous les temps. II jette un de ses regards les plus dédaigneux sur Renier et Girard qui sont mesquinement vôtus; il les méprise du haut de son hermine et de son hliautcnlaillié. Même il va jusqu'à frapper Renier de son « bâton de pommier ». Renier, qui n'est pas d'humeur pacifique, le couvre d'injures ; puis, de son gros poing, lui brise les mâchoires etl'étend a terre*. Ce bel exploit met en fuite tous les habitants et tous les hôtes du château : on court, en tremblant, prévenir TEmpereur de l'arrivée de ces furieux qui ont tué son sénéchal. Quant a Renier, il a bientôt fait l'oraison funèbre de sa victime : «Bah ! dit-il, le Roi ne manque pas de y> garçons autour de lui. S'il en perd un, il en trouvenj j> quatorze^. » Et il va donner de grands coups de pied dans la porte royale, hlinmier, voyant la pauvre mise de ce brutal : « Comment! dît-il, c'est vous qui frappez D de la sorte à l'huis de l'Empereur, vous qui portez cotte )> grise, tandis que de grands barons vêtus de cendal res- . 1 tent au dehors? — Que Dieu te maudisse *> , lui répond superbement Renier, c: Li cuers n'est mie ne ou vair ne » ou gris ; — Ens est ou ventre Ik où Deus l'a assis, — y> Tels est or riches qui de cuer est faiUis, — Et tels est )) povres qui est fiers et hardis^ y> Il n'y a certainement pas de plus beaux vers dans tout Corneille. Il est seulement regrettable que le poëte les ait placés sur les lèvres d'une sorte de barbare digne des forets de la Germanie. Furieux, fou de rage. Renier se jette de nouveau contre riiuis, le brise, tue le malheureux /yf>r/ÛT, l'écrase avec joie sous les débris de la porte et, victorieux, les pieds dans le sang, se montre enfin aux regards du grand Em-

» Girars de Viane, p. 14, 15. — • Ihid.. p. 15, 17. — ' P. 17, 18.

ANALYSE DE GlIlAHS DE VlAi\E. yy

pereur'. Le poêle, auteur de Girars de Viané^ est un " "^ch Jp/l^f '* de ceux qursônt coupables d'une vaste et honteuse conspiration contre la grandeur de Charlemagnc ; il est un de ceux qui ont avili le fils de Pépin. Au lieu de s'indigner contre le jeune révolté, le monarque débonnaire juge h propos de lui offrir de l'argent : a: Allez-vous-en, y^ dit-il à ces importuns, et je vous couvrirai d'or. » Mais, à cette parole, le sang de Renier bout dans ses veines; àpoi d'ire ne fant^^ : « Mon mulet, s'écrie-t-il,

> ma selle, et partons. — Point n'ai souci d'argent, et ne » suis pas marchand. — Si j'avais de l'or plein ce pai> lais immense, — Par la foi que je dois au Père touti> puissant, — Je n'en garderais pas un T^esant ; — Je le 9 donnerais tout aux soudoyers, aux sergents, — Aux i> prêtres, aux moines, aux pauvres. — Jamais ma race

> n'a recherché l'argent. — Allons off^rir nos services à » un autre seigneur \ » Ému de cette noblesse et cédant aux prières de ses barons : a Venez ici, dit Charles, et

> devenez mes hommes. » C'est alors que les deux enfants vont s'agenouiller devant le roi, et c'est alors aussi Ronicr wt adoww que Renier est fait chevalier selon le rite antique, sans cérémonie religieuse, « par la cotée* ». Dans ce roman

tout est militaire.

Les deux frères, du reste, savent se rendre dignes de lafaveur de Charles. Ils apparaissent ici dans les fonctions d'Hercule délivrant la terre des monsties qui l'infestent. Des larrons se tenaient alors entre Paris et Saint- Denis et tuaient sans pitié tous les voyageurs : Renier mit le pied sur cette nichée du brigands et l'éciasîr''. Mais tant de services n'étaient point désintéressés. L(»s fils de Garin criaient bien haut qu'ils n'aimaient pas l'argent; mais, à coup sûr, ils aimaient les beaux fiefs et h^s

' Girars de ViaMy p. 18. — • P. 10-20. — » 1>. iO. — * P. 20, 21. -* * P. 21, 25.

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