CHAPITRE VIII
PORTRAIT DE CnARLEMAGNE d'APRÈS TOUTES LES CIIAN
Nous avons à peindre un portrait difficile ; nous avons à rendre une physionomie auguste, mais singulièrement mobiie et complexe. Et c'est la figure de Charlemagne, de celui-là même qui est le centre de toute notre épopée nationale, qui est la raison d'être, la cause de toutes nos
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r.HAP. VIII.
il8 PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
Chansons de geste, sans lequel enfin nous n'aurions jamais possédé cette poésie forte et primitive, honneur de la France, gloire dont les autres nations sont jalouses.
Portmii^phywq"*» Il faut commencer par peindre le corps des héros, ^ÏÏliiSrïïnr ^vant de songer à leur âme. Les peuples jeunes, en effet, prîdigifi^. attachent à la force et aux proportions du corps une importance qui est attestée par toutes les poésies sincèrement primitives. Encore aujourd'hui, le peuple aime, d'un amour obstiné, la vigueur matérielle, les muscles puissants, les gros membres, les poings rudes : une haute taille lui semble presque une des conditions du génie. Pépin le Nain n'eût jamais pu atteindre à la popularité de son fils, par cela seul qu'il était nain. Cependant la légende exagéra de bonne heure la taille de Charles, que l'histoire, d'ailleurs, atteste avoir été des plus étonnantes. Girard d'Amiens, ce méchant cOfDf ilaleur contemporain de Philippe le Bel, donne à(3|liliemagne sept pieds de haut ; il ajoute qu'il ployait sans difficulté trois fers à cheval réunis, et que, sur ses deux •fortes mains, il élevait aisément un chevalier tout a^mé^ Mais Girard ne fait ici que traduire la Chronique de Turpin, et il la traduit en l'atténuant : car le faux Turpin donne à son héros une hauteur de huit pieds, et ne craint pas d'affirmer ce qu'il brisait sans effort quatre fers à cheval », et non pas trois ^ Girard vivait au commencement du xiv' siècle : il a eu peur de la
* Bibl. nat., fr. 778, f 121. « Vil* piez avoil de lonc comme piez marchéanz, — Et un cht«f tout roont à uns chevcus pendans, — Aussi comme bninez, •!• poi rccercelans, — Et uns ycx bien fenduz gros et moult bien riam. — Mes quant courociez icrl, escharboucles luisans — N'iert tant, com il cstoient rouges et flaniboians... — Mes tant ot le cors fors et de membres poissans — Qu'ainssi com j'ai esté autre foiz rccordans, — •Hï* granz fers de cheval sans moufles et sanz gans — Ploiast et redreçast, jà n*i fust arestans, — Et levast sus ses paumes, si haut comme il ert grans, — •!• chevalier armé jà ne fust si pesans. » Etc., etc. — ' Chap. xx.
D*APRÈS TO€TES LES GHANSOiNS DK GESTE.
légende. Quoi qu'il en soit, toutes nos Chansons de geste sont d'accord sur la taille et la force véritablement colossales de Toncle de Roland. Charles nous apparaît comme un géant de génie, et c'est pourquoi le peuple a tant aimé sa physionomie poétique. Rien n'est plus puissant, en effet, sur l'esprit du vulgaire, qu'un Hercule mettant sa force au service de la vertu, et il est aisé de s'en convaincre en assistant à la représentation de quelque drame. Mettez en scène un géant vertueux, s'opposant au traître et faisant triompher Tinnocence : il sera couvert des plus unanimes, des plus sincères applaudissements. Toutes les mythologics nous offrent un Hercule purgeant la terre de ses monstres, et délivrant la justice à coups de poing : Charles est un de ces demi-dieux.
Il a des traits distinctifs et qui le placent au-dessus de la plupart des géants légendaires. Tandis qu'Hercule dans la Fable et Samson dans l'histoire nous apparaissent brillants de jeunesse, dans tout l'épanouissement de leur adolescence ou de leur virilité, Charles est resté dans la mémoire du peuple avec la physionomie d'un vieillard. On ne lui connaît de jeunesse que dans le récit de son exil en Espagne et de ses charmantes amours avec Galienne ; il semble qu'il ait eu vingt ans le jour de son premier mariage, et que le lendemain il ait atteint cent ans. Dans tous nos romans, on ne voit guère le grand Empereur dans la période intermédiaire entre son premier printemps et son hiver. Il a de la barbe blanche dès qu'il est sur le trône ; il n'a jamais eu ni trente ni quarante ans : il a été centenaire le jour même où se termina spn enfance. Dans la Chanson de Roland^ il n'a pas moins de deux cents années * ; dans Huon de Bor-
II PART. LU-R I
CHAP. VIII
Cliarioit,
dans toutes
nos clinnsoiiji,
Mppaniît sous i(»s ti*4b d'un vieillaro!^
* c Mien escient, dous ccnz anz, ad passct. » (Roland^ éditions Millier et L. Gau< tier, vers 524.)
m PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
"SÎÂf tuL*' deaux^ il est tout cassé, et le poète affirme qu'il est
chevalier depuis soixante ans : « Seriez-vous quarante ans malade, lui dit débonnairement le duc Naimes, vous serez toujours redouté *. }i> L'auteur de Gaidon lui donne un ûge encore plus avancé que celui de la Chanson de Roland ; a: Il y a deux cents ans passés que je fus adoubé chevalier, s'écrie Charlemagne dans ce poème de la seconde époque, et depuis lors je n'ai pas conquis moins de trente-deux royaumes*. )> Vous pouvez penser si nos trouvères se sont donné des libertés sur la barbe
Sa longufi baibo blanchc d'un héros de cet âge. La longue barbe de
Charlemagne est célèbre dans la légende, et cette épithète homérique : « l'empererc à la barbe florie 3>, restera toujours attachée à son nom. « Par grant irur » chevalchet li reis Charles ; — Desur sa brunie li gist }i> sa blanche barbet d C'est par cette belle image que le désigne l'auteur de la Chanson de Rolamly lorsqu'il nous le montre à la tète de la grande armée. Et c'est la première fois peut-être que tant de vieillesse se concilie si bien avec tant de courage. Sous ces cheveux blancs, l'âme est restée toute jeune. La tète est centenaire, le cœur a vingt ans.
Mais qu'est-ce que la barbe, alors même qu'elle est blanche, et l'Ame se peint-elle dans ce poil grossier? Non ; Tàme se peint dans les yeux, et les yeux de Charlemagne, par bonheur, ont eu plus de célébrité que so« veux « ses grenons d. Il avait, dit le faux Turpin*, <i des yeux "'""moir*^^" de lion qui étincelaient comme charbons ardents » . Et le prétendu historien, qui sans doute en ce moment prêtait l'oreille à la tradition populaire, ajoute que
* Hu07i de Bordeaux^ édition Gucssard, p. 3. — • « 'II* G ans a acomplis cl passez — Que je fui primes chevaliers adoubez ; — Puis ai conquises .XXXH. roiautez, — Dont je sui sires partout et rois clanmez. » {Gaidon, éd. S. Luce, vers 10252-10255.) — » Roland, éditions Millier et L. Gautier, vers 1812, 1843. « Blanche ad la barbe et tut flurit lechief, » {Roland, ibid., v. 117.) — *Chap. xx.
ardents.
fses sourcils mesuraient une demi-palme ». Ce sont " "^c^hYp.^îïS; ''
bien là les sourcils de Jupiter, c'est ce redoutable fron-
cment décrit par Homère; c'est, pour en revenir à notre
héros, la terrible regardéure dont parlent les Reali * et
Philippe Mouskes*. Le regard de Charlemagne! Tout le
moyen âge a frémi à cette seule pensée, tout le moyen âge
a eu peur; semblable à cet évêque dont parle le moine
de Saint-Gall, sur lequel l'Empereur jeta seulement un
coup d'oeil mécontent, et l'évêque fut étendu à terre
comme frappé par la foudre^ : Homère et Virgile ne
donnent de ces regards-là qu'à Jupiter* !
11 est temps de laisser ces détails et d'examiner, en une belle synthèse, toute la physionomie de noire Empereur. En d'autres termes, ne nous contentons plus du huste et faisons une ce statue en pied ï>, ou plutôt laissons-la faire à l'auteur de la Chanson de Roland, qui a de rudes coups de ciseau : « Sous un pin, tout près d'un églantier, — Est un fauteuil , un trône d'or massif;
— C'est là que s'assoit le roi qui tient douce France.
— Son corps est beau, sa contenance est fière. — Si quelqu'un le demande, pas n'est besoin de le montrera > Telle est la majesté pacifique du roi de France^; et seule, la vue de ce beau visage suffit pour convertir les païens. Il est une scène admirable au commencement de notre Chanson d'Aspremonl : c'est celle où l'ambassadeur d'Agolant, le Sarrasin Balant, vient fièrement défier Charlemagne au nom de son maître. Après un
« Li?re VI, 32. — • Vers 11696-98. — • I, chap. xix.
* Voyez encore, dans le Voyage de Charlemagne^ les vers 131 et suivants, qui s'appliquent au grand Empereur lorsqu'à Jérusalem il est entré dans une église avec ses douze pairs : « Uns Judeus i entrât ki bien Tout esgardet. — Cum il vil Karlemaine, cumençat à trembler. — Tant out fier le visage, ne Vosast ftgarder.— A poi que il ne chiety fuant s'en est turnet... »
* Chanson de Roland^ éditions Mùller et L. Gautier, vers 114-119. — • L'aiiteur de Huon de Bordeaux ajoute un trait aux précédents : a En pies se dresse l'Emperere Karlon... — En se main tient d'olivier un baston. » (Vers W99, 9501.)
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ClIAP. VIII.
12S PORTRAIT DE GHARLEMAGNE
torrent d'insolences, le messager païen consent à s'asseoir à la table du roi chrétien. Mais il ne peut manger, tant il est absorbé dans la contemplation de Charlemagne : a: Balanz menjue et regarde souvent — Com y> Karlemaine a fier contenemant... — « La loi Mahom D ne pris-je mais un gant- — Cil qui le croit, je le tieng » por noient. — A Damedeu son cors et s'arme rent*. » Voilà une conversion bien rapide.
Physionomie Et uotcz bicu Quc uous avous affaire ici à Charlelo m^un et fo%oir maguc daus son état anormal, à un Gharlemagne vul- (frtndo baiaiiie. gairc, prcsquc trivial. Mais si Gharlemagne à table convertit un infidèle, que dirons-nous de Gharlemagne à cheval ? Voyez-le le matin d'une grande bataille ! Il a une majesté supérieure à celle dont un de ses égaux devait être un jour revêtu, au matin d'Austerlitz : «Après avoir }) prié, Gharles se relève et signe son front de la vertu » puissante de la croix. Puis, il monte sur son coursier y> rapide; Naimes et Josserant lui tiennent l'étrier. y> L'Empereur prend son écu et sa lance acérée. Il a le y> corps superbe, gaillard, bien séant. Son visage est ï> clair, et belle est sa contenance. Puis il chevauche, » avec quelle ardeur'! y> Que ne suis-je sculpteur pour faire vivre le marbre et, comme Puget, le faire trembler devant moi ! Que ne donne-t-on ces quelques vers de notre Roland comme sujet de concours aux élèves de notre École des beaux-arts ! Et comme ils seraient richement inspirés ! Comme ils aimeraient à représenter ce géant sublime, ce roi de France, cet empereur chrétien, au moment où il va se jeter sur les Sarrasins, au moment où il va venger Roland, venger la chrétienté, venger la France ; les yeux ardents, les narines dilatées, le corps tremblant d'une sainte colère ; sentant qu'il a Dieu pour
* Chanson SAspremoniy édit. Guessard, p. 6, vers 13-26. — • Chanson de Roland, éàïiÊms MiiUer et L. Gautier, vers 3110-3117.
D'AClttS TOUTES LKS CUANSOSS DE GESTE. 123
îoulien Pl les anges pour alliés; tranquille et fier, plus beau qu'Agameiniion, aussi beau que saint Louis et que Godefroi de Bouillon ! Et, le soir d'une bataille, le grand Empereur ne revient ni moins beau, ni moins superbe à son camp : témoin ces deux admirables vers de V Entrée n Espagne, qui ne sont inférienrs à aueun de ceux de noire Roland : « Caries au primer cef, cum boni entaïleiiLés, — Le branc lient en son poing roge etensau- »gienlés'.»Or, ce branc, cette épée de l'Empereur, c'est la célèbre Joyeuse, dont le seul reflet a causé lanl de terreurs aux Sarrasins; c'est ce glaive qui lance de si lerriblcs lueurs : a Si geteit grand clarteit — Comme dui >ciei|;esi fuissent embraseit*.» «Unkes ne fut saper, — » Kicascunjur muet trente clarlez^»; c'est ce fer presque surnaturel, qui avait d'abord appartenu à Clovis qui fit levés en fom et créi Vamedé ' et dans le pommeau duiup| Charles, vainqueur des païens, avait voulu incruster Ja pointe miîme de la sainte lance portant encore les 'races du sang de Jésus-Christ^. Idée sublime et qui fait i^ciiicr les Sarrasins, moins devant le courage et le génie J'im grand chrétien que devant les instruments de la passion d'un Dieu'^. Mais, pour compléter ce portrait, il faudrait encore parler de Venseifjnc de l'Empereur. Ce
Enlrre en Espagne, Veniio, Bibl, S,-Mnrc. fr. XXI. 1» IMO. ~ • Enfaneei CwHMKie, Bill, nal., fr. 1.U8, P 82r-, col.î.— ' Chaiaon de ffoland. édiliani el L. CiuUer, i. Î5UI el luiï. ~ ' JUaiiiel, duiis \n ftomaiàa, IV, ff- as, W, «ers m et auiv. — ' Chanio«>U Roland, édition) Millier et L. Gau. lir, len 3503-S50S : • Aiei «ivuni de In Inncc |i.-irlcr ^bunt NosLtb Sîro fut ■kl 11 «mil aoBrez. — Caries en n Tamurn, mercit Dcu : — En l'oret fbnl l'a
Voici quelquet propotitiont qui cniripIclRront l'hiiloir? UgcDdairc da . H lajtuie : 1* Suivant la Teraioii de Fitrabru {\af iiîècle). Jajeum Ml rouvrir du for^ron VeUnd. Suivant Mainel (Xll* lièelc) : • Isnoc 11 linni ^n™. qui «ur loi ot bonté. — La Torga cl Ircoipa eus el tnl Josué. » IHoniâ, 1. !.. p(i. 3Î6. M7.) = S* Dans le CharUmagne dp Girard d'Aminns onusenentienl ilu xtv' tïtelc), on lit qu'elle avait d'ntiord appartenu A Pépin. >S'D'*prta icjfojnel.ilullll'siivle, Chartes, au moment d'engager contre Rraî- •Bl ec cninbat dont Galicnne est le prix, reluis l'épée que lui oITre O-ilarre. M trop chr^lini pour se servir d'une nrme dans l« pnmmeau de laquelle on
lîl roninAiT de chahlemagm;
n'est pas sans une joie très-vive que les chrétiens de notie temps l'apprendront : cette enseigne, cette oriflamme n'était autre que la bannière de saint Pierre, ou des Papes; de là, son nom Au Romaine' . Et c'était en même temps l'oriflamme, le drapeau national, qui s'appelait aussi Monjoie ou Monjoie la Cfiarlon*. En sorte
B, suivant \c poËlo, plaça deux denbi de Haliomet : • J'en ni une aulro, s'ôcric- I L-11, qui a d'aburd appartenu au premier roi chréLien de la France. Soa nom • est Joyeuse. Elle a un demi-pied de large.* Le lits de Pcpin se hîl alors apportur la (élèbrc épée, et rauteur du Maâiet conilate que le pommeau renfermait des relic|ues i du Mini Sepulohre, de suint Jean l'ami de Dieu, de sailli Pancrace et de saint Honoré >. ■ Lei reliques Treinirenlcl poing d'or noielé — Très parmi le crislal où sont cnseolé, — Les puet on bien veoir ou l'or IransOgurt. • Suiyant la Crmtica getttral de £i;jafia (xiir siècle), « Tul Galienno elie-tnéme qui donna Giosa à Cliarles. Et la Gran conqnifta de uttrantar (lin du xiii' siècle) confirme eelte Irsttilion : • Ualia (Galienna), »<jaM entendu Mainet se plaindre, lui donna le cheval do son pire avec une i^pée qui ne le cédait qu'à la DurcndarLc, laquelle tomba plus tard au pouvoir de Charlemagne A Valsomornn,>(cr, le vers 231 8 du Aalond. Vuy. Hilay Konlanals, i)e la poaia Iirniicopopular caalellana, pp. 33i et 338, 339.) = 1° Le récit primitif du Voyage â Jérusalem qui nous a élé consorvé dans la Karlamiuputi-iasa |xiii* siècle) confirme la version du Roland au sujet des reliques qui étaient placées dam le pommeau de Joyeuse. Le grand Empereur y mit te fer de lance qui avait tlè BU nombre des instrumenta de la poision. Hème il n'aurait donné qu'à ce moment k nom de Joyeuse à la célèbre épée, cl le témoignage du Roland s'accorde, encore ici, avec ntM de la Kartamagnut-taga : • Pur cesie bonur e pur ceite bonlet — Li numajoluse Tespée fut dunei. ■ (Vers 3596, 3507.)= 5* L'épée Joyeuse avait mille vertus. Elle jetait uae clarté incomparable, préservai! de l'empoisonnement lOû boureu» possesseur, etc., etc. = B° C'est une épée do même nom que les cycliques de la geste de Gsrin mettent aux mnins de Guillaume, après In mort de (^nrlemagne. Hais peut-être convient-il de voir \i unoieMiidc « Joyetue >, et la viritable èp6e du grand Empereur cet sans doutn celle qu'«n lui a placée au poing dans son tombeau et dont il menace encor>i les Païens. fVoy. Chanîon de Roland, édiL L. Gaulier; i' édition, 313, Ul.)
> Chatuon de Roland, éditions Huiler et L. GauUer, vers 3093.
' Chaitm» de Roland, vers 3005. Nous allons résumer en quelques propositions les derniers travaux sur les origines de l'OriBamme : 1" La plus ancienne représentation de l'Oriflamme nous est oITerte par les mosaïques du (ricfinium do Saint-Inn de Latran à Rome (ix* sièdej. = V Sur l'une de ces duiix niDsi'iquca, on voit Cliarlcmagnc recevoir des mains de saint Pierre une bannière t>er(e qui est l'élcndard de la ville de Rome ou des Papes (vny. la flg. 1 ri-contre, el le Charlemagne d'AlpIi. Vetault, Marne, 1877, Frontispice). = 3* Dans la seconde mosaïque (flg. ï), le même Charlemagne reçoit des mains du Cbrist une bannière rou^e qui est l'étendard de l'Empire. •> 4* Mais il est arrivé que l'auteur du Roland ri nos autres poËtes ont conOindu entre elles tes deux bannïËroa. Dans la banniùrc rouge, ils ont tu la bannière de saint Pierre, celle qui a nom Romaine. =i 5~ Or, il y a, au N. 0. de Rome, sur la rive droite du Tibre, vis-à-vis du Champ de Uara, une colline qui porta au moyen flge le nom de 7?ioni GnudJi, nuiis qui est beaucoup plus célèbre dons le monde sous le nom de Vatican. Ce Icrnie moni Gaudii se trouve dans plu-
D-APRtS TOUTES LES CHANSONS DE GESTE. IÏ5
que, SOUS le règne de Charles, le drapiau de France el celui du Pape semblaient ne Taire qu'un seul et même ' drapeau. Un Français, Roland, était le capitaine général des troupes de l'Église romaine I
Et maintenant laissons te grand Empereur s'avancer contre les païens sur son cheval Tencendur'. Soixante
tieun hisloriens : Jani Olhon de Freisingcn (De getlii Friderià, XXXII)i dans la Chronique du Mont-Cauin (lib. IV, cap. xxirx), et dam la VU de LouU le Grot par Suger. C'est par cette colline que les Empereurs faisaient volantiert lenr entrée dans Rome, cl c'est lu i|ue les pËlcrins, aprfes un long et pénible
P'O. I- Fio. S.
rapge, aperccraieiit pour la première fois la Basilique des saints ApiJtre». Duii peut-dtre ce nom caractc^rislique ; mont Gandii. = 6* C'est probalilcmenl Hir celle PoLlino qu'en présence de l'armée ft^ulie rangée sur le Champ de Mars, 11- pape Ldon 111 remit i Cbarlemagnc la célèbre bannière donl la rcprésenlilion se trouve au fncftnium de Sainl-Jcan de Latran. cb 7° A cause de l'cniplacemenl où avait eu lieu la remise de la bannière Romaine, celle bannière garda le nom de Mmtjoie, et le cri des Français fui Uontjoie. = Le système que nous venons d'exposer est celui de M. C, Desjardins pour les H l'-i' IRethertAes lur Um drapeaux français, p. 1-8), el, pour les gg 5'-7', celui fe M. Marins Sépct (le Drapeau de la France, pp. 21 et suiv.). Cf. noire 6' édition de la Cliaiuon de Ittiland, p. 350.
' Chantoa de llotand, édit. Millier et L. Gautier, vers 3993 : • En Tencendur, lUD bon cheval puis miiolcl. — Il le cunquisl ci guei dcsui Marsune; — Si'n gelai mort Malpalin de Nerbtine. •
li'i POBTIUIT DE ClIAItLEHACNt
mille cors ri^sonoent derrière lui et menacent les Sar- ' rasins. Un silence mortel se fait dans les rangs de ces mécréants: « C'est Charles, c'est Charles», disent-ils à voix basse, bli^mes de peur. Et ils sont vaincus par avance'
La guerre est finie; Charles retourne en son palais d'Aix-.
Le palais d'Aix-la-Chapelle présente une physionomie toute particulière'. C'est un assemblage de plusieurs palais plutôt qu'une seide habitation royale. 11 y a là douze chAleaux magnifiques, groupés autour d'un château plus magnifique encore. Au sommet de celui-ci, un aigle gigantesque étend ses ailes d'or, ses ailes im mensesV En temps de guerre, on voit cet aigle lumineuv au-dessus de la lenle impériale". Il indique partout la présence du grand Roi": semblable h ce drapeau qui, naguère, signalait le séjour du souverain à Fontainebleau ou aux Tuileries... Mais tout est merveilleux
■ • SunonlllDiunt e rcspundcnt li vnl: — Pnionrenlendent, ne] Undrcnt niic
en gBb. — Disli'una à rnllrc : r Carluii nvrum niia ji — De c«U de France
■ lea coms avum D'it, — l^rleirepnircl, li rcis poeïteirs. •{CbaMon lie Roland, Milioni MUIIvr st L. Guulicir, vers StlS-âlU et 3132, 9133.)
' Ou de Lu^.ou de Paris. Si vous parlnge» nos romans en trois farailk» d'aprËs Me neiennetâ, voua conitaterf/ nisinienl qu'en gânéral tes plus ancienl 4tnt t/^Kin'f' Cliarleningne A Ain, les antres  Laon, les dernien k Parii. CM ^ue 1m uns ont ét6 tait» d'.-iprës loa Iradiliona dn ix* siècle, lea BUirci d'après lea légendes de la lin de l'i'poque carolingienne, les derniers enlln d'nprba des chants postérieurs qui ne ruinontaicnl pai plus haul qup les premiers Capétien*. (Voy. Gaston Paris, llialoire poétique de Charlemagne, p. 368.)
' Cr. noire Chatuon de liotaiid, 6' édit.. n. 8.
* Karlamag»ui-»aga, 1, IS-ÏO, ( dit : • jSrea aquila. •
' • lluec tendirent le tref impérial,— Et l'aigle d'or posée en son estai — (juj soii d'Atpremotit. fr. 2i95, f 111 v'.)
* f.'eil cet aigle qui est un jour volé par Richard, Trére do Renaud de Montan ban :■ L'aigle d'or en avalaui vALOIT.iir. cites. •(Reaau3deMontauban,6Ail Miehelaol, p. 293, vers tS).» C'est cet aigle que les Ills Aimon placent au st de leur cb&teau : ■ Ci n inuit vaillant aigle, ce dist Renaus li bcr. — U n nos cest aigle qui ci est aporlés ? — Là mont, sur ce pooiel, ce ditt Haugis ii ber. ■ (fienaiu de Monlauban , p. 310, ïcrs 15-17.)
■.IRicheri lliiloiw, lib. 111. g 71.— Riclicr
d'aphEs toutes Lt:s chanso;(s de geste. t^7
h Aix. Dans la construction de sa chapelle, ou plutôt do sa cathédrale, l'Empereur ne ménagea ni le marbre, ni l'argent, ni l'or; mais il semi)le que les archilectcs de ce temps commettaient des erreurs naïves, comme ceux de nos jours. L'église achevée se trouva trop petite, et il fallut que Dieu intervint pour en agrandir les proportions'. Il en dilata les murailles, il l'élargit miraculeusement... Cette masse énorme d'acier qui se trouve devant la porte du palais principal, c'est le fameux perroit sur lequel les chevaliers essayent les épées; c'est sur ce formidable bloc que l'épée d'Ogier fut légèrement ébrécliée, et elle mérita par là son nom de Courte ou Courlain^. Quant k la résidence cllernéme, elle avait jadis été celle de Granus, père de Néron, et Charles un jour, à la chasse, avait retrouvé ce palais et ces bains. Mais, d'après une autre tradition , les sources d'eaux chaudes avaient miraculeusement ^ jailli du soi^, et Dieu avait voulu faire ce présent ii Cliarlemagne'. Avons-nous besoin de dire que nous préférons cette dernière légende, parce qu'elle nous semble beaucoup plus en rapport avec le ton général de notre Épopée et avec son caractère surnaturel?
Entrons maintenant dans l'inlérieur de ce palais rpie nous venons de décrire, et essayons d'y assister ii la vie privée du grand Empereur. Uacontons une i journée de Charlemagne »...
Nous avons dit que son sommeil ne ressemblait pas
' Karlamagnut-miga, I, \î, cildc par (1. Puid, 1. 1. — Sur la cojisU'ucliuri dt la chapelle irAix, voy«i le Charlemagtie ia Girard d'Amiens, Uibliotli. nat., rr. 778, (• 105 r*.
' < EK8 EL PEBHOS A Ai.s TK FivJO essaieb'... .'— Ilucc VOS brisaî-jo, Ic cucr «1 ai iTii...~VoT (0 avés nomCorlt.., > {Rmum de MùfHKabim, iklil. Midic- Unl, p. 210, nn S. tl-t3.)
' < Eni an «o» Itaiiii que Dcu» pur ïuï i UsI. ■ (CAinuon de Roland, uti 16i,)
* Philipps Hoiiskcs [vers 3110 et suiv.). Hais i| dq fait ifue reproduire va «en mtdiucrirt le faux diplilma prL'wnli! h VrtAirit. Borbrrouisc \ar les rhinuinra A'Kix. fVoj. (1. l'wis, llhtoire poétiqut ite CUarlemngn', p. SUU.f
PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
Il PAKT. LIVB.I.
CBAP. VIII.
Vne ymrnée
de Chaiieniagoe
en
temps de paix.
Son sommeil, son lever.
Lon Matines, la Messe, l'Offrande.
à celui des autres hommes. Un Ange est toujours à son chevet \ un Ange qui ne le quitte jamais. Combien je préfère ce beau gardien à cette autre garde très-compliquée que mentionne la Chronique du faux Turpin- : c Autour du lit de Charles, chaque nuit, cent vingt forts orthodoxes étaient toujours placés pour le garder; desquels quarante passaient la première veille de la nuit; à savoir : dix à la tête, dix aux pieds, dix au côté droit, dix au côté gauche ; à la main droite l'épée nue, à la gauche un llambeau ardent, etc. » Quoi qu'en dise M. Gaston Paris, je ne puis croire que cette invention fantasmagorique du faux Turpin soit « évidemment empruntée à une chanson de geste perdue'». Nos chansons étaient beaucoup plus simples.
L'Empereur s'éveille : il est encore très-matin. Comme on peut le penser, les premières actions de ce roi trèspieux seront religieuses : « Li Emperere est par matin » levez, — Messe e matines ad li reis escultet*. » A l'offertoire, Charles ne manque jamais de s'avancer, au pied de l'autel et de faire, à l'église une offrande digne de lui^. Les jours de fêle, cette offrande est d'une valeur bien plus considérable. Dès que la messe est finie, Charles se rend d'ordinaire en un grand verger ^ avec ses barons, et s'assoit sous un pin : le Conseil va com-
' « Li angles est tutc iioit à sun cliief... » {ChansoH de Roland, éditions Millier et L. Gautier, vers 2528, etc.) — ' Cha[>. xx (édit. Reiflcnberg, p. 507).
' Histoire poétique de Charletnagne, p. 371.
* Chanson de lioland, vers 163-161. — Voy. aussi Macaire, édit. Guessard, vers 308-35 :
Li rois su Irvc, quant lo malin fo somi, A sa çnpela olo s'en fo ak;...; Kt quant matin on f» dilo e çantc, Arcr s'en tomo coiBO csloit usé.
Li rAls se liovc as matines soner, A sa chapele est maintenant aies... ; Et quant matines ot on dit et chante, Aricr s'en tome corn est acoslumés.
* ff Nostrc Enipcrcres s'est vestuz et chaucicz ; — Messe et matines vaii oïr au mouslier; — Il fit s'offrande; puis, s'en est repariez ». {Amis et Amiles, édition Conrad Hofmann, vers 233-235.)
* « Li Emperere est en un grant vcrgier » {Chanson de Roland, vers 103.)
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D*A1*R£S toutes les chansons de geste. 129
menccr*. Il ne faudrait pas confondre ce Conseil avec " cHAK^'im.' '' les grandes Cours plénières dont nous aurons lieu de ; parler tout à Theure, et qui .se tenaient à Pâques et à la Pentecôte, C'est toiis les jours que le roi consulte ses barons, et il y en a quelquefois jusqu'à mille ^ qui assislent à ces séances ordinaires, dans ce verger, près de c^ pin, couchés sur l'herbe, ou debout. Ici se manifeste le caractère germanique de nos Chansons de geste. Est-ce qu'elle ressemble à l'absolutisme des empereurs ronfiains, ou à l'éparpillage politique des anciens Gaulois, cette belle royauté de nos vieux poèmes, cette royauté qui témoigne de tant de respect pour les hommes libres ; qui les consulte avec une assiduité si admirable; qui plus d'une fois est forcée, pour admettre leur sentiment, d'abandonner le sien? Est-ce que tout cela est celtique, est romain? « Par gels de France voelt il m l' tut errera y> C'est, à nos yeux, un des plus beaux vers de la Chanson de Roland : car il atteste l'existence réelle et la beauté profonde de ce gouvernement d'origine germaine qui avait été si énergiquement christianisé; il atteste que nos pères n'aimaient point le césarisme et ne le pratiquaient pas; il atteste que notre royauté, comme nos épopées, est venue d'outre-Rhin.
Et ces Cours plénières dont nous parlons ne sont u cour piénicrc. pas autre chose que les anciens a: champs de Mars » et « champs de mai j). C'est lîi que Charlemagne se montre dans toute sa gloire, et c'est là aussi que les yeux de nos pères aimaient à contempler cette majesté rarement pacifique. « Un jour, à Pâques, fut le roi à Paris... — Le gentil roi qui fut si aimable — Tint cour plénière
' • De suz un pin en est li reis aloz, — Ses baruns mandci pursun cunscill finer. » (Chanson de Roland, yers 165-106.) ' «Des Francs de France en i ad plus de mil. « {Chanson de Holand, v. 177.) ' Chanson de Roland, vers 167.
130 PORTRAIT DE CHARLEMÂGNE
Il PART. LIVR. I.
CHAP. VIII
lai^e et merveilleuse... — Ce jour-là, à sa table, il eut : dix-sept rois, — Trente évoques, un patriarche — Et
mille clercs vêtus de belles chapes. — Jugez par là du nombre des autres... — L'évêque de Naples chanta la messe — Au lieu du Pape, qui fut un peu malade.., — Notre empereur Charles sort de l'église; — Avec lui sort Naimes le barbu. — Charles lui met sa main sur Tépaule — Et Naimes tient le roi par son manteau de soie * .... ï) Mais ces vers d'une de nos plus vieilles épopées ne donnent pas encore une idée suffisante de l'éclat et de la majesté de ces fêtes. Il faudrait, pour les décrire, emprunter cent traits épars à dix ou vingt chansons de geste. Charles est, en effet, entouré d'une couronne de rois, de patriarches, d'évêques, de ducs et de comtes. Le Pape, presque toujours, est là ; mais ce n'est pas lui qui est le centre, le sommet de cette assemblée incomparable : c'est l'Empereur. Tous les yeux sont fués sur Charles. Les rois, assis au pied de son faldesteuil^ se chargent de traduire la pensée universelle,, et font monter jusqu'à son trône un hosanna qui est sur les lèvres de tous : « Sire, font-ils, écoutez, s'il vous plaît; » — Il n'y a terre sous le ciel, si vous la vouliez, — Qui ^ ne fut conquise à la pointe de nos lances^. y>
Cependant l'Empereur, qui se sent devenir dieu au milieu de toute cette gloire et de toutes les fumées de cet encens, élève alors la voix pour annoncer des largesses merveilleuses : « Que tous les pauvres chevaliers D s'approchent », crie-t-il de sa grande voix. Ils s'approchent, nombreux, et on leur distribue tout aussitôt des palefrois, du vair et du gris, des éperviers, des fau- ^ cons, surtout de l'or en bons deniers^ L'enthousiasme
' 0^\er le Danois, vers 3^2-3500. Cf. le beau début d'Aspremont qui offi'e pcut-ôlre le type le plus complet d'un récit de cour plénièrci — ' Chanson (TAspremonty ms. 2495, f* 67 v"* — ' Ibiil., f» 07 r".
D'APRÈS TOl]T£S LES CaANSONS DE Gl^TË. 131
alors touche à son comble, et un cri d'adulation presque ^^^^Sli^xm.^' supei'slitieuse s'élève vers le grand Roi : « Car après Deu a sor tos la valor*. d Non, je le sens bien, je sens que je suis tout à fait impuissant à rendre de telles scènes. Je sens que je ne fais pas saisir ce vaste et imposant tableau ; ce vieux roi en vêtements presque sacerdotaux assis sur un trône d'ivoire et d'or ; ce grand regard, cette barbe blanche, cette terrible stature; ces quinze mille barons occupés à considérer un seul homme ; cet aposlole qui paraît avoir pour principale fonction sur la terre de faire l'ornement des fêtes de Charlemagne ; ces rois qui semblent petits garçons , comparés h leur maître : ces cinquante évêques qui gravitent autour du Pape et autour de l'Empereur, comme autour de deux astres de grandeur inégale ; cette joie, ou plutôt ce délire, ces menaces contre les Sarrasins ; cette espérance de la conquête du monde entier, espérance qui paraît si raisonnable en présence de tant de gloire ; cet ange invisible à côté de ce nouveau César ; et, comme élément ^ pittoresque, ces riches costumes, ce palais plein de merveilles, ces batailles de l'Ancien Testament représentées sur les murailles^, ce luxe oriental, ce cadre admirable d'un plus admirable tableau... Du moins nos descriptions donneront à nos lecteurs cette conviction que la cour de Charlemagne valait bien celle de Louis XIV et de Napoléon. Mais cette cour est légendaire.
Reprenons le récit de la journée de Charles.
Suivant qu'il s'agit d'une Cour plénière ou d'une séance ordinaire du Conseil, les choses se passent différemment dans nos vieux poèmes. Pres(|ue toujours les solennités de Pâques et de la Pentecôte sont marquées
' Chanson (TAspremontt f* 66 \^
* Chronique du faux Turpin, chap. xxi, ci Chronique de Philippe Mouskcs, vers U8Ui et suiv.
132 PORTRAIT DE GHARLEMÂGNE
II PART. LIVR. I
CHAP. VIII
par quelque déclaration de guerre solennelle et terrible. ~ On voit tout à coup entrer dans le palais un messager des Sarrasins : il pénètre tout poudreux jusqu'à l'Empereur, avec une témérité qui ne se peut comparer qu'à Tinsolence prodigieuse de ses discours : « Sois maudit de y> Mahom, dit-il à Charlemagne. Le roi mon maître i> te défie ; il se prépare à envahir tes terres. Si tu ne te y> soumets, tu seras pendu.» De là, une colère effroyable de l'Empereur, et une guerre dont le récit occupera les trois quarts du poëmc et la moitié du dernier quart*. Mais, dans nos plus anciennes épopées, il est rare que de tels scandales se produisent. On y délibère en règle, on y est parlementaire, dans toute l'étendue et dans tous les sens de ce mot. Charles ne s'y livre pas à ces accès de colère qui le rendent si ridicule et si haïssable dans les plus récents de nos poëmes : « L'Empereur tend alors ses deux mains vers Dieu ; — Il baisse la tête, et commence à penser... — L'Empereur demeurait là, tôtc baissée, — Car jamais sa parole ne fut hfttive. — Et sa coutume était de ne parler qu'à loisir.* — Quand il se redressa, très-fier était son visage-, y> Comme on le voit, la modération et la sagesse peuvent avoir une beauté que l'emportement n'a pas.
LcCo«*cii. Quant au Conseil, il est toujours moins solennel que
la Cour plénièrc. Les ambassadeurs sarrasins n^- pénètrent pas, et les choses s'y passent en famille. La plus belle séance du Conseil dont le récit ait été conservé dans une chanson de geste, c'est celle qui se trouve au début de la Chanson de Roland, alors que l'on confie à Ganelon « le gant et le baston^ », alors qu'on le charge de cette périlleuse ambassade près du roi Marsile, alors
* Vpy. le dén de Râlant dans la Chanson (CAspremont.
* Chmwm de Roland, éditions MUller et L. Gautier, vers 137-112. ^ ' Ibid., 16S-341.
que ce Judas se dispose à trahir la France et à livrer " ÎSii'.'iïï; '* Roland. Mais nous aurons l'occasion de revenir longue ment sur cette admirable scène *.
C'est tantôt avant, tantôt après le Conseil que Charles u repa. reçoit à sa table tous les barons et les chevaliers présents. Il y a dans Aspremont une belle description d'un de ces repas qui sont infiniment moins grossiers que ceux d'Homère. C'est durant ce festin que Balant se convertit intérieurement, à la seule vue de Charleraagne qui, cependant, est alors livré à une occupation des plus triviales. L'auteur de la Chevalerie Ogier se contenterait ici de quelques vers : « Ils arrivent enfin dans la grand'salle.
— La cour était nombreuse dans le palais de marbre
— Et Charles fît servir ses hôtes richement. — Dis mes pkniers i ot le jor à table. — Quant mengié ont^ si font oster les napes -. y> Mais, en vérité, pour un poète, ce récit est bien sec, et il nous importe fort peu de savoir le nombre de plats qu'on servait devant le grand Empereur. Il faut donc en revenir à la Chanson d' Aspremont,.. Le repas est servi dans la grande salle du palais principal. Sur des tréteaux mobiles est dressée la table immense, couverte de nappes. On <i corne l'eau » : on sonne du cor pour appeler les invités et les aveitir d'avoir à se laver les mains avant le repas. Lorsque Charlemagne arrive, les vins déjà sont sur la table, et on les a essayés. Ce sont les damoiseaux qui servent lesilhistres convives; les damoiseaux, c'est-à-dire les jeunes nd[>les qui ne sont pas encore chevaliers. Les jours de Coar plénière, il y en a cent qui sont velus d'hermine et de vair, tous fîls de comtes ou fîls de
< Dans notre troisième partie, au chapitre intitulé : « Le ConseU du Roi. » * La Chevalerie Ogier de Danemarche, vers 3502-3506. Cf. les beaux vers de
la Prise de Pampelune : • Ao cief de table fu le Roi des mondeins rois », etc.
(Edit MussaAa, vers 472 et suiv.)
Il PART. MVR. f.
CHAP. VIII
Les ilivertistcmcnls.
134 PORTRAIT DE ClURLEMACNE
princes. « Vevc ont carnée^ asis sunt an disner. » Les barons, tout couverts de soie et d'or, prennent place sur des fauteuils ; derrière Charlemagne se tiennent debout trois princes pour le servir : « Li rois Burnos le » jor servi do vin, — De l'escuelle Drues li Poitevin, — » — Rois Salemons tint le jor le bacin *. j) Sur la table ne brillent pas moins de sept cents coupes d'argent et d'or, et le poète, aussi cornmunicatif qu'Homère ou Virgile, veut bien nous apprendre que « Charlemagne i> les conquit outre Rhin quand il occit le païen Guite- » clin ^. D Avons-nous besoin d'ajouter que ce n'était pas toujours fôte à la cour du grand Empereur? La Chronique de Turpin, plus voisine de l'histoire, dit de Charles qu'rl mangeait peu de pain, mais le quart d'un mouton ; qu'il buvait peu de vin et môle avec de l'eau '. Ce géant était sobre.
Si le Conseil ou la Cour avaient eu lieu avant le repas, le reste de la journée n'était plus consacré qu'au plaisir. C'est alors que les chevaliers assis sur le satin blanc se mettent à jouer aux tables ou aux échecs, et que les bacheliers s'exercent à l'escrime. Cependant,
* Clianson (jCAspremonty Biblioth. nat., fr. 2495, C» 71 r*. = On trouve plus de détails encore dans Simon de Pouille : « Vivions sert de Tcve d'Aigrcmont Taloscz, — Et Ogier le Danois del gastcl anpovrejs, — Et Rolans lor aporte gelincs et pastez — Et danz Régnier de Gennes charz d'ors et de çanglez, — Et don Gantier de Termes oiseax bien atornez. — Ollivier sert de vin que ains n*9M ta Uâniez, — Trop lor done vin viez, claroz et ysopez. » {Simon de Pouitte, Miifc nat., fr. 368, r> Ul a.)
* a Li mengiers fu près et apareilliez, — Les napes mises, et U vin asseicz ; — Desor la table ont les couliaus couchiez — Li damoisel qui Mes funt afaitié; — Parmi la sale tels X. en veïssiez — Vestuz de vars et d'emiiiefi dongicz, — Tuit fil à contes et à princes prisiez... — L'cvc ont cornée, asis sunt au disner... — Un faudestuel li firent aportcr... — Voit en la sale tant riche palazin, — Vestuz de paile et de gris et d'ermin, — Et tant bliaut, et tant paile à or fin, — Teli. VH. G. coupes que d'argent que d'or fin — Qui furent traites do trcssor Goustentin — Que Karlemaine conquist oltre le Rin — Quant il oclst le paien Guiteclin..."Les napes traient quand Karles ot mangié... » (Chanson d'Aspremont, Bibl. nat., fr. 2495, f 67 v« à 71 r'.passim.)
' Ghap. XX (édit. de ReiflTemberg, p. 507).
sur son trône d'or massif, Charlemagne les considère "^'.ÎJJJ'''
du haut de sa terrible majesté. C'est du moins le tableau
qui nous est fourni par la Chamon de Roland ; <f II y
arait bien là quinze mille chevaliers de la douce France.
- Ils sont assis sur des tapis blancs et, pour se
divertir, jouent aux tables. — Les plus sages, les plus
vieux, jouent aux échecs — Et les bacheliers légers
à Fescrime. — Sur un fauteuil d'or massif — Est assis
le roi qui tient France la douce *. »
D'autres fois TEmpereur se jette avec ardeur dans ^ ^'«3.=^. le plaisir de la chasse^, qui lui fut toujours cher. Nos poètes ont môme tiré parti de cette passion de Charles pour le précipiter en de nouvelles aventures. Si, dans Jehan de Lanson et dans Girars de Vian(% le roi de Saint-Denis tombe au pouvoir de ses ennemis, c'est qu'il s'est laissé trop chaudement entraîner ix la poui^uite des chevreuils et des cerfs \ En revanche, c'est dans une partie de chasse qu'il découvre un jour les eaux chaudes d'Aix-la-Chapelle *. Mais enfin sa journée est finie. Laissons-le revenir en paix à son palais ou dans sa tente; laissons-le s'endormir sous la garde des anges, sous la protection spéciale, sous les ailes de saint Gabriel...
Et voici que nous avons épuisé tout ce qui se rapporte Fin ac la jonmc-o à la physionomie extérieure de Charlemagne. Le plus rKnM^omur. difficile n'est pas fait, et c'est maintenant le portrait de son àme qu'il nous faut aborder. L'ame de Charlemagne ! Cette psychologie est à la fois complexe et délicate.
< ChoMomàt Roland, vers 109-1 IG.
' Philippe Houskes, reproduisant la tradition épique, dit fort bien ; k Déduis de bois et de rivière — Li plaisoit de moult graut manière. » (Vers 11079, 1 1G80.)
' N*oublions pas que Charles pouvait se pormoltre des divertissements moins matériels. D'après nos poëtes eux-mômes, il rtait savant, il savait lire : • Karles nostre Emperere, s'a brisée la rire; — Quant il fut jovenciaus, si ot apris à lire... » (Henaus de }fontauhan, p. IGi.)
* Voy. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 307.
130 PORTRAIT DE GHÂRLEMAGNE
"Siïp'."îu''* ^ous ne pensons pas nous tromper en indiquant la " fierté comme la dominante de cette ûme qui n'eut jamais
da cbariemaric. ricu de baual. La fierté, qu'on ne confondra jamais avec
l'orgueil, est celte conviction modeste de l'homme de génie qui se sent au service d'une grande cause, ou plutôt qui a la conscience d'être un instrument docile aux mains de Dieu. Un homme vraiment fier sait s'agenouiller devant Dieu, et se tenir debout devant les hommes, devant ses ennemis et devant ceux de sa cause. Il est vrai qu'à ce point de vue Charlemagne fut très-fier, comme Godefroi de Bouillon, comme saint Louis. Cette trés-noble vertu éclatait sur son visage : le premier qui l'aperçut à Jérusalem le prit pour Dieu lui-môme, et ses douze pairs pour les douze apôtres : <r Par le mien escîcntre, ço est meïsmes Deus. — Il et )> li duze Aposlle nus vienenl visiter \ » sn \\oT\A. Mais c'est dans le malheur surtout qu'il est beau
d'être fier : Charlemagne a eu cette beauté morale. Plus d'une fois, les douze pairs se révoltent contre lui ; il reste inébranlable. Dans les Quatre Fils Aymon^ nous assistons à plusieurs rébellions de ce genre. L'Empereur ne trouve personne, parmi ses compagnons, qui veuille so charger de pendre Richard. Les voilà qui tournent le dos au vieux roi, les voilà qui bravement l'accablent d'injures. Que fait Charlemagne ? Il se contente de leur raconter l'histoire de sa vie : Jà fui-je fuis Pépin, etc. Et avec un à-propos fort périlleux, il leur rappelle l'histoire d'une première conspiration des douze pairs et de l'épouvantable chAtiment qui l'a suivie. Or, il est là, sans défense, entre leurs mains, et sans eux il ne peut rien. Qu'importe ? il laisse uniquement parler et agir sa fierté ^. Et dans le môme poëme, lorsque les ignobles
* Voyage à Jérusalem, vers i41, 143. — * Henaus deMontauban, pp. 2G6, 2C7.
subterfuges de Maugis ont mis la personne sacrée de Tillustre Empereur entre les mains de Renaud de Monlauban et de ses frères ; lorsque Charles voit qu'il va mourir, il a la gloire de ne point se laisser troubler un seul instant. Il dédaigne superbement et ses adversaires et la mort; il ne se montre pas moins exigeant dans cette extrémité que sur le trône ; il prétend dicter les conditions de la paix, il est fier, il est hautain. Ce vaincu est invincible. S'il a jamais le malheur de glisser dans l'orgueil, ce n'est pas durant sa prospérité, c'est dans ses humiliations et dans ses défaites. Mais, en faveur d'un vaincu, on .peut sans doute admettre des circonstances atténuantes*.
Je ne puis passer sous silence un incomparable passage de nos poëmes qui a déjà été cité bien des fois, et qui a eu l'honneur d'être imité par le plus grand poëte de notre temps ^. Il est beaucoup de Français qui ne connaissent, hélas ! leurs épopées nationales que par ce vers des Lorraifis : « Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays 3>, et par cet extrait d'Aimeri de Narbonne, que je dois citer ici une fois de plus. Donc, e l'empereur Charlemagne à la barbe florie y> vient d'apercevoir une ville bellement assise dans une admirable contrée. Il la veut conquérir et fait un appel à ses barons. Ah ! sans doute, il n'aura qu'à parler: c'est à qui voudra faire cette noble conquête; le roi n'aura que l'embarras du choix. Personne, personne, personne ne répond à la voix de Charles. Ils sont si fatigués, il y a si longtemps qu'ils n'ont serré dans leurs bras leurs enfants et leurs femmes, ils jettent desyeux si ardents vers douce France ! Le grand Roi reste seul, complètement seul, et c'est dans cet isolement qu'il grandit de cent pieds. Il insulte
* Voy. encore Gui de Bourgogne, vers 58, 70 et 51-52. — * Victor Hugo, la Légende de» iiècles : Aymeriltot,
U PART. LIVR.l CHAP. VIU.
- 138 H)RTRHT DE CHARLEMAGNC
" ^^-*7.* *'lm* '• tous ses barons, il insulte toute son armée: c Allez-
vous-en, Bouipiignons et Français, Angenns, Flamands et Avalois, Hennuyers, Poitevins et Mansois, Lorrains, Bretons, Herupois, gens du Berry et de la Champagne, allez- vous-en ; moi, je resterai ici, sous Narbonne. El quand vous arriverez dans l'Orléanais, en douce France, vers le pays de Laon, si l'on vous demande : Où donc est le roi Charles? vous répondrez, seigneurs Français, vous répondrez, par Dieu, que vous l'avez laissé tout seul faire le siège de Narbonne ^ > Certes, si le mot fierté n'avait pas alors existé dans la langue française, il eût fallu le créer après la lecture de ces admirables vers. Et si ce sentiment n'avait pas été connu dans le monde, Charlemagne était fait pour l'inventer. Mais la Castille et les Castillans étaient là. spncourafiro Toutcfois, pour avoir le droit d'être si fier, il faut avoir fait ses preuves de vertu, de génie, de courage. Notre Empereur les avait faites, et surabondamment. Voyez-le dans Rolmid se mesurer avec Baligant : duel formidable, victoire difficile ^. Dans Gni de Bourgogmj il est accusé de paresse et d'inertie par Ogier le Danois, mais entendez sa réponse : <r II y a vingt-sept ans que nous vînmes en Espagne. Durant tout ce temps, je n'ai pas reposé quatre nuits sans ma cuirasse, sans ma broigne treslie. Mon bliaut est en pièces, ma broigne est rompue. Je suis plus velu qu'un chevreuil ou une biche. » Et il ajoute, après avoir jeté un regard sur son accoutrement: ce Depuis Huisant-sur-mer jusqu'à Saint- Gilles, depuis les monts de Monljeu jusqu'en Galice et par deçà vers Rome, il n'est pas une cité, pas un château, pas un bourg, pas un nmnantie que je n'aie conquis par force et par vertu ^. » El l'auteur d'Ariséis de Car-
• Aimeri de Xarbonney Bibl. nat., fr. Iil8, f' 44 v". — » Chanson -de RoUmdy vers 3500-3624, — > Gui de Bourgogne, vers 58-08.
thagCy plus réaliste encore dans son portait de Charles, dit que « de fer porter avoit la char pourrie * y>. C'est lui, encore un coup, c'est ce Charlemagne dont l'enfance a été si rudement éprouvée, dont le berceau a été tout entouré de traîtres, et qui n'a trouvé, lui, le futur champion de l'Église, d'asile assuré qu'à la cour d'un roi païen. C'est lui, c'est ce Charlemagne qui, trois fois au moins, a traversé les Alpes pour se jeter sur les Sarrasins d'Italie ; qui les a vaincus à Aspremont ; qui les a vigoureusement éloignés de Rome et de la papauté menacée ; qui leur a enlevé le puissant rempart de leur Fierabras. C'est lui, c'est ce Charlemagne qui s'est emparé tour à tour de Carcassonne, de Narbonne et d'Arles, et qui surtout, malgré ce terrible Waterloo, malgré cette étonnante défaite de Roncevaux, a mené à bonne fin l'expédition, la formidable expédition d'Espagne. C'est lui, c'est ce Charlemagne qui, à une autre extrémité de son immense empire, a mis, non sans férocité, le poids de ton pied sur la gorge des Saxons vaincus. C'est lui, c'est ce Charlemagne qui n'a pas fait avec moins de succès la police dans tout son royaume ; c'est lui qui a dompté les résistances de tant de vassaux jaloux et presque indomptables; c'est lui, enfin, qui a porté jusqu'à Jérusalem, jusqu'à Constantinople, la gloire victorieuse de son nom, et dont on a pu dire : « Ains mieldres rois ne cauça espérons '. » Il a vingt fois le droit d'être fier ; il a vingt fois le droit de s'écrier : m Tant que Dieu défendra
> mon corps et ma valeur, je n'aurai pas de seigneur
> ici-bas ^. »
* Aspremonty p. 5, vers 50, 51. = Jocundiis, dans sa Translation des reliques de saint Servais, résume admirablement tout ce que nous venons dY>crire : c Karolus mori pro patria, mori pro Ecclesia non timuit : ideo terram circuit universam, et quos Deo rcpugnare invenit, impugnabat, et quos Christo subdere non potuit verbe, subdidit ferro. » (Pertz, Scriptores, XII, 96.)
• Anséiê deCarthage, Bibl. nat., fr. 793, 0»!. — " Ogiei\ vers 214.
II PART. LIVR. I
CHAP. vni.
no PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
"cî£î:"m'* Maïs, jusqu'à présent, nous n'avons parlé que des ^inTiTMidaT ^'^^''^"s gueiTières, et cène sont pas les seules qui doivent il faut considérer inspirer de la fierté. Quelque estime que nous fassions iHSmnïTo^Roi. ^e la cooditiou militaire, nous ne saurions consentir le S.1I1U ^ ^,^jj, uniquement dans Charlemagne un soldat, et il
nous faut encore considérer en lui l'homme, le roi, le saint : sans cette' triple étude, on ne le connaîtra jamais tout entier. Cependant nous de\'ions commencer par peindre le conquérant; car c'est par l'épée que Chai'lemagne a surtout été populaire, et c'est par l'épée surtout qu'il a changé la face du monde. Le glaive, d'ailleurs, est plus épique que l'olivier, et l'épopée n'a jamais déifié ni des administrateurs, ni des jurisconsultes, ni des savants. C'est sous son habit de guerre que le peuple s'est obstinément représenté le grand Empereur, c'est ainsi qu'il se le représente encore : et non pas sous cette figure étriquée et mesquine qu'ont voulu lui doi^ner les sculpteurs modernes, placide, rêveur, un rouleau de capitulaires sous le bras. Combien le peuple préfère le Karl dont parle le moine de Saint-Gall ', « l'homme de fer, armé d'un casque de fer, les bras protégés de gantelets de fer, couvrant d'une cuirasse de fer ses larges épaules et sa poitrine de fer, brandissant en haut de sa main gauche une lance de fer ». De même, les paysans et les soldats de nos jours se représentent vivement Napoléon avec le petit chapeau et la redingote grise, et non pas Bonaparte prenant part aux travaux du Conseil d'État et collaborant au Code ! L'Homme. Et néanmoins ce qui me plaît dans le Charlemagne
de nos vieux poèmes, c'est qu'il est homme ; c'est que sous cet illustre haubert il y a un cœur facilement ému; c'est que, sous ce heaume dont le seul aspect fait fuir
' Lib. Il, cap. XVII ; Pertz, H, 759, 760.
les Sarrasins, il y a des yeux qui contiennent tout un trésor de larmes et qui les laissent aisément couler! Ne me parlez pas des héros tragiques qui se promènent sur fa scène avec un pas uniformément cadencé et dont les cœurs ne doivent jamais battre, dont les yeux ne doivent jamais pleurer. Ce ne sont pas là des hommes : ce sont des automates construits par de petits Vaucansons littéraires. Notre Charlemagne ne craint pas de s'évanouir, lui; il a toutes les faiblesses, il a toutes les défaillances de l'humanité ; il sanglote, oui, il a le mérite (immense pour un héros) de sangloter sincèrement et de tomber véritablement en pâmoison. Dans V Entrée en Espagne ^ son neveu Roland est sur le point d'engager un rude combat avec le géant Ferragus, et voici que déjà l'Empereur a des larmes plein les paupières :
Voyez-vous le courageux empereur? Il prend Roland au frein Je son beau destrier roux ; il pleure de ses deux yeux, et dit : «Beau neveu, où iriez-vous ainsi? Vous voulez donc mourir de > la main de ce Turc endiablé? Mais si je vous perds, je vais » rester tout seul, comme pauvre dame quanti a perdu l'époux. » Retournons, frère, au glorieux royaume de Frî^nce : car ce pays
> commence à être triste. Doux ami, je n'ai plus de fils après ma
> mort'.»
Ces paroles ont quelque chose de touchant, et mê7ne d'homérique : « Je vais rester tout seul, comme pauvre dame quand a perdu V époux », nous paraît un trait excellent. Et faut-il encore rappeler ici cette admirable oraison funèbre de Roland que nous avons précédemment traduite^ : « Ami Rollant, prozdum, juvente » bele^ » ? Jamais douleur ne fut plus profonde, ni surtout plus naturelle. C'est ainsi que pleurent les vrais
* Entrée en EspagrUy manuscrits français de Venise, XXI, f 31 r^. ■ Tome I, p. 1!3. — ' Chanson de lloland^ vers 291G et suiv.
II PART. Livn.i.
CHAP. VIII
142 PORTRAIT DE GHÂRLEMAGNË
" aup.'vm. ' pères. Mais Charles ne peut cependant oublier qu'il est
roi, et nous avons vu comment à ses larmes paternelles il môlp ici ses regrets politiques : « Il est mort, mon y> neveu, qui m'a fait tant de conquêtes. Les Saxons 30 maintenant vont se révolter contre moi, et les Romains y> et les Hongrois, » etc., etc. C'est bien là l'homme, qui, môme au milieu de ses plus rudes douleurs, prend encore le temps de songer à ses intérêts. Mais croyez-vous que je ne préfère pas ce Charlemagne humain à tous les Charlemagnes matamores qu'on a fabriqués depuis? D'autant plus que l'idée religieuse finira par l'emporter dans l'esprit, dans le cœur de l'oncle de Roland : « Ami y> Reliant , Dieu metet t'anme en flurs, — En pareïs y> entre les glorius^ y> Et le bon Empereur se pâme, et cent mille Français se pâment avec lui. Ici je me rappelle ces deux vers, qui sont célèbres : o: Le masque tombe ^ V homme reste ^ Et le héros s'évattanit. :& L'homme reste, cela nous suffit; et que pouvons-nous demander de mieux ?
Humain pour ses amis qui sont morts, Charles ne Test pas moins pour ses ennemis qui sont vivants... L'enchanteur lîasin a p'énétré dans le palais de Jehan de Lanson : il peut le tuer. Mais il demande tout d'abord la permission de Charles :
Sire, ce dit Basins, volez que soit luez?
— Nenil, dist Karlemaines, por sainte charité*.
Tant de générosité, tant de bienfaisance (je me sers à dessein de ce mot, qui, contrairement à l'opinion reçue, était en usage dès le xiii*' siècle), tant d'autres vertus enfin sont malheureusement ternies par quelques vices. Le Charlemagne de nos premiers poèmes est déjà
• Chanaon de lioland, vers 2898, 2899. — * Jehan de Lamon, Bibliolli. nat.» fr. 2i95, C 03.
DAPRÊS TOUTES LES CHANSONS DE GEfflt "^r .. V 143
II PART. LIVn. 1.
CHAP. VIII
colère, et le sang lui monte aisément à lâ tèfici 'i dans Ogiery il est tout à fait odieux, et l'on se rappelle avec quelle injuste brutalité il ordonne la mort du fils de Geofïroi. Pourquoi suis-je forcé d'ajouter que la brutalité de la luxure s'unit à celle de la colère chez ce grand homme que l'histoire n'a peul-ôtre suffisamment disculpé ni de l'un ni de l'autre de ces deux reproches? Que ne puis-je dire, avec Jacques d'Acqui, avec ce chroniqueur du xiir siècle : « De nmliere aliqua Carolm noncuravilj nisi de regina\ y> Je suis encore forcé de rappeler ici une légende ignoble et qui, d'ailleurs, n'a aucun fondement historique : c'est celle qui se rapporte à l'amour incestueux de Charlemagne pour sa sœur Gilain. Notre Chamon de Roland n'a pas oonnu, n'a pas admis cette fable abjecte, et je m'en réjouis ; elle n'a point fait de Roland le fruit de cette monstrueuse union. On ne s'intéresserait plusà Roncevaux, si l'on savait Roland sorti de si bas.
Après l'homme, le Roi. lcRoî
Quand Bossuet écrivait dans son Oraison funèbre de h reine d'Angleterre son magnifique éloge de la couronne de France; quand il s'écriait, en commentant un texte de saint Grégoire le Grand : k La couronne de France est autant au-dessus des autres couronnes du monde que la dignité royale surpasse les fortunes particulières, il ne se doutait guère qu'il répétait, presque dans les mêmes termes, les vers de nos vieux poètes : c La corone de France doit estre mise avant, — Que > tout autre roi doivent estre à lui apandant'. » = c Quant Dex eslut nouante et dix royaumes, — Tôt le * meilleur torna en douce France ^ )> Et le poète ajoute, tout aussitôt : « Li mieudres rois ot à nom Cliarle-
• G. Paris,' //wtoir« poétique de Charlemagne^ p. 50i. — 'Jean Boilcl, CMn- «m de» Saifnei^ I. — ' Couronnement LooijSf vers 12 et 13.
II PART. LIVR.I
CHAP. Vin.
144": \W^ PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
y> maîné, * C'est qu'en effet Charlemagne est le type du Roi de France.
Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'il est surtout, qu'à meilleur litre il est le type de l'empereur d'Allemagne. Toute la tradition de nos romans, depuis le xi* siècle et antérieurement, toute cette légende, qui certes n'a rien d'apprêté et où la mauvaise foi n'a pu pénétrer, tout enfin, tout proteste contre cette idée. Dans la Chanson de Roland, Charles ne parle que de « France la douce » ; Aix est a en douce France )>. Pris dans leur ensemble, ses soldats sont des Francs. Je ne parle pas des poëmes postérieurs où l'on voit ces épithètes homériques se coller pour toujours à son nom : « Le roi de Saint-Denis, lô roi de Montloon. )> Je me contente de faire observer que si l'on veut mettre dans les deux plateaux de la balance, d'un côté toutes les traditions populaires de l'Allemagne sur le grand Empereur, et, d'autre part, toutes les légendes poétiques de la France sur le grand Roi, on se convaincra aisément que tout l'avantage est pour nous. Charles, lui seul, a produit de ce côté du Rhin toute notre épopée nationale, cent, deux cents chansons de geste; Charles, en Allemagne, n'a donné lieu qu'à quelques belles légendes, courtes, et presque toujours orales. Tirez la conclusion, et convenez que Charlemagne est plus Français qu'Allemand. Je ne dis pas qu'il soit uniquement Français, ce qui serait une injustice profonde, et je ferai volontiers comme Girard d'Amiens écrivait en léle de son prétendu poëme : « CÀ commence le livre du roi Charlemagne qui fut roi de » France et empereur d'Allemaignc », ou comme l'au- » leur du Renaus de Monlauban disant : « L'emperere » de Rome, li rois de Montloon \ d
' Renaus de Montaubayif <idit. Michelanl, p. 47, vers 28.
D*APRËS TOrTES LES CHANSONS DE GESTE. 145
La majesté esUle premier caractère de ce roi plusieurs " c^aJi vm/ '* fois incomparable, et c'est cette majesté qui le rend sacré aux yeux de ses ennemis eux-mêmes. Dans Girars de Vmne, le vieil empereur est fait prisonnier par Girard, son ennemi mortel. Que va faire le vainqueur ? Il se jette aux pieds de Charles et lui rend très-respectueusemenl la liberté. Même il va jusqu'à lui demander grftce pour l'audace dont il s'est rendu coupable. Nous verrons dans Renatis de Montauban d'autres exemples de celte grandeur, qui s'impose aux Sarrasins eux-mêmes comme aux autres rois.
Cette majesté, d'ailleurs, n'est chez l'Empereur que la conscience de tous ses devoirs accomplis. Plusieurs couplets de nos Chansons de geste nous renseignent nettement sur ces devoirs de la royauté chrétienne ; mais il n'est peut-être pas de texte plus remarquable, à cet égard, que celui du Couronnement Looys.La vieux Charlemagne y donne ses derniers conseils ù son timide héritier : il ne veut pas que Louis touche à la couronne d'or s'il ne s'estime point capable de remplir toutes les fonctions morales d'un roi de France, d'un empereur de Rome : « Tort ne luxure ne pechié ne menez, — Ne » traïson vers nului ne ferez ; — Ne orphelin son fié ne
1» li toldrez — Bien puez mener en l'est mil et cent ^
» homes, — Passer par force les evcs de Gironde, — 1^ Païenne gent craventer et cunfundre — VA la lor terre p doizà la nostre joindre ^ d En résumé, éviter Finjusiice, la paillardise, la félonie, et guerroyer sans cesse contre les Sarrasins, tels sont les principaux devoirs de rEmpereui'*'. Dans le début de lluon de Bordeaux^ les mêmes idées sont exprimées en des termes moins imagés
' Couronntment Looys, vers 65-67 et 73-76.
" Nous reviendrons en détail sur cette question dans le chapitre de noire troisième partie, intitule : la Hoijauléy le Hoi.
nMMT.LmuL
146 PORTRAIT DE GHÀRLEMAGNE
et moins saisissants : a: Mon fils, ne te soucie point des » traîtres ni des lâches, maischoisis tes compagnons parmi y> les plus braves; car c'est des bons que tout bien peut D venir. Aux clercs porte honneur et amour; paye la » sainte Église de retour; donne du tien aux pauvres de y> bon cœur^ » L'amour de l'Église et la charité sont ajoutés ici aux devoir précédemment signalés. Un autre roman, où sont aussi racontés les derniers moments de Charlemagne, Améis de Carthage^ nous montre dans Charles un ami de la paix, un roi passionné pour la concorde. Lorsqu'il laisse en Espagne le jeune roi Anséis, il lui recommande surtout la paix ; il la recommande à tous ceux qui doivent un jour se partager le grand empire : « Pour Dieu, je vous prie, quand ma vie sera finie,' — y> Qu'entre vous il n'y ait discorde ni mêlée. — Aimezy> vous les uns les autres, comme gens de bien et sensés: )) — Car c'est la haine qui dépeuple la terre ^. »
Mais je ne suis pas encore satisfait de tout ce qui précède, et je ne trouve pas à ces théories un caractère assez élevé. Le Couronnemenl Looijs va donner à cette royauté, qui ne semble pas l'emporter assez sur la royauté antique, le caractère sacre, divin, qui lui manque encore. L'auteur de ce poëme va nettement affirmer que toute royauté descend de Dieu, mais qu'elle n'est instituée que pour le bien du peuple : « Fils Louis, je ne veux )) pas te le celer, — Quand Dieu créa les rois dans le ï> BUT DE GRANDIR LE PEUPLE, — Il ne le fit pas pour y> qu'ils se missent à prononcer de faux jugements, — D A faire luxure, à commettre de plus en plus le mal.
' Iluoiide Bordeaux, vers 210-215. (Voy. le texte entier dans notre analyse cl(; lluon de DordeaiLc.)
' Anséis de Cartilage^ Bibl. nal., fr. 193, f» 73 v** : « Por Dieu vos prie, quand ma vieert ftnco, — Qu'entre vous n'ait descorde ne mellée; — Amezl^un rautre coin bone gent senée; — Car par haine est terre descrléo. v
D*APRÊS Voûtes les chansons de geste. ut
^ — Le devoir du roi est d'abattre toute injustice à ses
> pieds ^ y>
C'est ainsi que parle Charlemagne mourant, dans un texte que je serai forcé de citer une seconde fois, mais qui, cité vingt fois, ne fatiguerait jamais le lecteur. Et voilà le caractère surnaturel de la Royauté clairement affirmé ! Au reste, toute la physionomie de Charlemagne révèle au dehors ce caractère intime. Dans la Cliamon de Roland^ l'Empereur a une figure presque sacerdotale; il a des gestes, des paroles et des allures d'évêque. Il donne sa bénédiction à son armée, comme un pape : « Si's beneïst Caries de sa main destre^. » Ses ambassadeui-s ne partent pas sans avoir reçu lu même bénédiction : « Ço dist li reis : « A 1' Jhesu e à V mien ! f> ^ — De sa main destre l'ad asolt e seigniet. — Pois, li
> livrât le bastun e le brief\ t> On ne peut lire ces textes sans avoir presque envie de s'incliner soi-même sous cette grande main bénissante. On se rappelle, en ce moment, le costume que portaient au moyen âge les empereurs d'Allemagne, ce costume qui était pnîsque pontifical, et l'on se dit qu'il faut quelque effort pour distinguer, dans les miniatures ou dans les fresques, le vicaire de Jésus-Christ des successeurs de Charlemagne*. Ce grand roi est d'ailleurs le premier , dans nos vieux poèmes, à pratiquer sévèrement les théories (|u'il y professe. Faut-il parler de sa justice, et rappeler les deux beaux vers d'une chanson que nous avons déjà citée : < Por la justice la povre gent i vet, — Nus ne se claime
> qui très-bon droit n'en ait^? » Faut-il, après un érudit contempomin, énumérer toutes les légendes allemandes
* Lt Couronnement IjiûySy coiiplel xr. — ' Cliamon de Holand, éditions Muller et L. Gauiier, vers 3066. — '/feid., vers 33U-3il.— * Voy. le portrait de Frédéric H, dam ie Recueil des Coslumea de Mercuri. — ' Couronnement Lootj9, vers 32, 33.
II PART. Lnm.i.
CHAf VIII.
Il PART. LIVR. I.
CIIAP. Vllf.
118 PORTRAIT DE CHARLiJlAGNB
qui nous représentent Charlemagne comme le plus sévère, le plus droit, le plus admirable de tous les justiciers, comme le Salomon de l'Occident barbare? Dois-je parler de cette célèbre cloche que Charles avait fait placer à la porte de son palais, de cette cloche que l'on sonnait quand on voulait recourir publiquement à la justice du roi: et l'invincible Empereur obéissait humblement à cet apper. Où est aujourd'hui la cloche de Charlemagne? Kt enfin ne suis-je pas en quelque manière forcé d'ajouter ici, avec un des savants de noti^e temps qui ont le mieux étudié la figure de Charlemagne : « C'est à ces récits, autant qu'au souvenir de la rédaction des lois germaniques, qu'est due l'expression proverbiale en Allemagne de « Karls' Rechl», le Droit de Charles, pour désigner la bonne justice et les anciens usages^. » Ce petit proverbe me plaît mieux que l'histoire de la cloche, et en dit plus long que toutes nos Chansons de geste.
La générosité de Charles ne jetait pas moins d'éclat que sa piété. Il suivait à la lettre les larges maximes du duc Naimes lui disant : « Tant en dorrez as grans et as i> menus — Que tuit s'en aillent de joie revestu. » Après chacune de ses Cours plénières, on pouvait dire :.« Tiels » i vint fix de povre vavassor, — Qui au partir resanblera »contor. y> Il s'abaissait jusqu'aux pauvres, il les aimait, et j'ignore pourquoi la Chronùpte de Turpin^ copiée par l'auteur d'Anseh de Carlfiaf/c et conforme a un récit de saint Pierre Daniien, lui fait donner par un roi sarrasin une leçon de charité que l'histoire, d'accord avec
' C.hroniquo dn Wtiihonslcpiian (oh. xvii ; citée par G. Paris, p. 354). = L*aulour de Vllistoire poétique de Charlemagne cite en outre un passajçe curieux du piuilc F.nenk(*l. Une couleuvre vient un jour sonner la cloche de justice et réclame TËnipereur contre les envahissements d'un gros crapaud. C'est puéril, et j(^ mn h:Mc d'ajouter que ce nVst pas (|'oi*>(?int française.
• Histoire jmétifjue de Charlemagne, p. T>\ id'nprj's llassraann, Kaiserscro- MiA, ni, îM)7i.
D APRte TOUTES LES CHANSONS DE OESTE. U9
la plupart de nos vieux poèmes, atteste liautoment "^î"\'*,'î* n avoir jamais été méritée *.
Quant ù la piété de Charlemagne, elle est en quelque sorte la splendeur de ses autres vertus. Dans toutes nos Chansons de geste, et surtout dans les plus anciennes, le grand Empereur, à tout instant, descend de cheval, se précipite à genoux, se couche* à terre et adresse a Dieu les plus simples, les plus ai'dentes prières ; ^r Vrai p père, défends-moi en ce jour, toi qui préservas Jonas > de la baleine; toi qui épai*gnas le roi de Ninive; toi . È qui délivras Daniel du meneilleux tourment dans ' » la fosse aux lions ; toi qui sauvas les trois enfants d^ins »la fournaise. Que ton amour soit aujouid'hui avec M moi. Par tii miséricorde, accorde-moi , s'il te plaîl, de • venger mon neveu Roland*, p Comme on le voit, la prière n'est pas longue; mais elle est vive, candide, sincère. Et ne vaut-elle pas cent fois mieux que ces prières théologiques qui alxindent dans les roman> de la dernière époque, et notamment dans le Ckarlemagne de Girard d'Amiens?
Dans la piété de Charlemagne je trouve une transilion facile pour airiver à étudier le saint, ajMès avoir dépeint le roi.
Charles vit k plein dans le .>urnalurel et dans le uii- i>- ^mt racle; il ne semble pas respirer le même air que le reste des hommes; il voit Dieu de plus prés : ^ Dieu aima Charles d'un tel amour qu*il fit pour lui maint beau miracle en son vivant'. » C'est pour ce nouveau Jo-ué que
• thronique tl^ Turjtin, *^.\tu\t . \\\ : .\i*k*:ï% df. C^irtli'i'j*'. *U:n.'i*t*> wf: fc^im Pierre Djnii«-n, fM eU^montjna. — Ttjr|iin nrouU: \-. U'.\ -u kr rapp</rUrit k
D^n* !•$ tioi* l^xt***, un |f:ti*-n, j.ri^rfifji»'f *\*: l'Krijj*r*-ur. *'• **'4U'\:»..*i: t\*: sotr ' • El Qiar>fuaigne «J'Aiz «iiie b': p^j«rft4 Uni — Qu'il fi*! ui^int k<;l luirif.U:
PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
I PART. U\h. l.
CBAP. Vlil.
Vie surnaturelle
do Cliarlet.
lliraclet
dont il est
robjct.
Son commerce
avec
le monde
angcliquo.
le soleil s'arrête. C'est pour lui que la grande ville de Luiserne est engloutie, soudain, au fond d'un abîme où les voyageurs épouvantés peuvent encore l'entrevoir. C'est pour lui que la grande tour de Carsaude se fend en deux et écrase les Sarrasins sous son poids formidable, comme ce palais que Samson fit tomber sur les Philistins, ces Sarrasins de l'Ancienne Loi^ Je sais bien que plus tard, à l'époque cyclique, des poètes de vingtième ordre voulurent donner à Doon de Mayence et à Garin de Montglane une physionomie aussi miraculeuse. Suivant l'auteur de Doon deMaience, les trois chefs des trois grandes gestes seraient nés le môme jour, à la même heure. « Au moment de cette triple naissance, tout le monde croula en long et en large, le soleil changea sa clarté, le ciel devint rouge comme du sang. Jrois grandes foudres alors tombèrent des nues; la première à Paris, devant le palais de Pépin. Elle fit où elle tomba un trou énorme, et de ce trou jaillit un bel arbre, long et droit, fleuri et verdoyant. Et cet arbre resta là tant que Charles fut vivant^. y> Remarquez, toutefois, que cette triple merveille n'a rien de primitif. Si nous voulons connaître les vrais miracles de Charlemagne, il faut lire'^a Chanson de Roland. C'est là qu'on voit le grand Empereur vivre journellement dans la compagnie et dans la conversation des anges, surtout de saint Gabriel. « As li un angle ki od lui soelt parler^. » Lorsque, dans son formidable combat avec l'émir Baligant, Charles est sur le point de succomber, lorsqu'il chancelle et va mourir, Dieu s'émeut et saint Gabriel tombe des cieux : « Grand roi, que iais-tu? » lui dit-il.
por lui en son vivant. » {Les Saisnes, couplet i.) — « ...Kalle que lyex parama tant — Qu'il flst miracles por lui en sou vivant. » (Otinelf vers 18, 19.)
' Ces deux miracles sont racontés dans Gui de Bourgogne^ in fii\e et vers 69-i.
* Dwm de Maience, vers 5377 et suiv. — ' Chanson de Roland^ vers 245^.
c Quant Caries oit la seinte voiz de l'angle, — Nen ad > pour ne de mûrir dutance, — Repairet lui vigiir et rc- >inembrance*. » Charles nous rappelle ici sainte Française Romaine, qui avait obtenu la grâce de voir visiblement son ange gardien. Durant la nuit, Fange qui a annoncé au monde la grande joie de l'incarnation, saint Gabriel, se tient constamment au chevet du Roi, dirige comme il veut les songes de ce conquérant-, et le bénit tous lesi matins avec un geste magnifique^. C'est encore ce messager d'élite qui vient mettre fin Ji la Chanson de Roland^ à la plus antique, à la plus belle de nos Épopées françaises, en se montrant une dernière fois à Charlemagne, en lui disant : ce Lève-toi, ne » prends pas le temps de te reposer. Par force iras en la > terre de Bire^ — Rci Vivien si succurras en Infphe\ » Enfin il n'est guère de page de la Chanson de Roland où je n'aie la joie de trouver le mot anyej et j'ai dit ailleurs que le devoir des peintres serait de toujours représenter Charlemagne avec un bel ange volant au-dessus de sa tète ou marchant à ses côtés. Ce frémissement d'ailes angéliques, je l'entends aussi dans Gui dr Bourgogne; un ange apparaît au grand Empereur pour lui ordonner d'aller en Galice : « Ne suis pas hons terrestre, *ains suiesperités », lui dit cet envoyé céleste^. Girard d'Amiens, reproduisant une légende beaucoup plus antique et plus vénérable, raconte (|ue les Saxons voulurent un jour brûler une chapelle construite par saint Boniface, mais que tout à coup deux jeunes gens, <( qui dms orent plus blans que n'est noif ne gelée », se montrèrent en l'air et mirent en fuite les païens'*'. Dans Y En
* Chanson de Roland vers 3C10-36li. — « ///i./., vei^ 202:j 2:j3I ' IbuL vers «17, 2848. — * /Wc/., 399:., 3990. — » Guide Bouiffogne, ver«s i09t*.
• Manuscrit 778, r» 7i v\ Celte légende a un bran parfum chrétien, et j'o«e à peine «ter après elle rintcnrention presque ridicule d'un anire ilans le due êoln; Charles cl Doon de Maycnce {Doon de Maience). etc
Il PART. LIVA. I.
CHAP. VIII
ir PART. LIVR. r.
THAP. VIfl.
154 l»OnTnAIT DE CHARLEMAGNE
Irée en Espagne\ c*est un saint qui remplit l'office habituel que la Chanson de Roland attribue à Fange Gabriel : saint Jacques rappelle au roi de France le vœu qu*il avait fait jadis « d'ostoier sur la gent de Tutelle » et de rendre libre le chemin des pèlerins*.
Le monde céleste n'est pas le seul qui soit familier avec le fils de Pépin : Charlemagne, ainsi que les saints, commande aux créatures inintelligentes et aux forces de la nature. Les animaux se placent en quelque manière sous ses ordres et remplissent près de lui une mission miraculeuse. Ce que Grégoire de Tours raconte de Clovis\ celte histoire touchante de la biche blanche ou du cerf qui montre à l'armée française un gué commode et sûr pour traverser un fleuve difficile, nous la trouvons plusieurs fois racontée par les historiens poétiques de Charlemagne. On a déjà cité les deux textes de la Karlamagnus-saga qui placent ce miracle en deux instants décisifs de la vie militaire de notre Charles : le passage de la Gironde avant la grande guerre d'Espagne*, le passage du Rhin avant une grande expédition contre Witikind^. Dans Ogier le Danohy ce prodige a lieu dans les défilés de Montjeu , lorsque Charles se précipite a grands pas au secours de Rome et de la Papauté aux abois : « Dex ama y> Kalle et si Tavoit mult chier; — Si li envoie un message » mult fier. — Parmi les loges vint un cers eslaissiés, — i)Dlans comme nois, quatre rains ot el cief. — Après le D cers aquellent lor sentier *'. » Cette merveille n'est pas la seule. Les Franks sont-ils dévorés par la soif, une eau
' D'après la Chronique de Turpin. — ' Manuscrit français de Venise, n* XXI, fo 1 vo et 2r. — ' Lib. U, cap. xxxvii. — M, 30. — »* I, 45-i7.
" Chevalerie Ogier de Danemardiey vers 269-277. = Un Office en vers de saint Charlemagne, conservé à Einsiedeln (n** 81) dans un Bréviaire de 1462, contient cette strophe : « Jubilemus Altissimo — In alhleta sanctissimo — Cui missa |^ Spiritum — Ccrva duxit cxcrcituni. » (Laleiaische ll^nen des MitlelaUer$,iùn P. Oali. Morel, p. 2-19.)
D'APRÈS TOUTES tES CHANSONS DK (;KSTB. iû3
miiaculcusejaillit SOUS leurs pieds ^ . De pareils traits abondent. La nature se met tout entière au service du grand Empereur qui s'est mis tout entier au service de Dieu.
Son sommeil lui-même n'est pas un sommeil vulgaire, et il est très-souvent traversé par des songes prophétiques qui sont comme autant de miracles nouveaux. Avant l'épouvantable catastrophe de Roncevaux, Charles rêve que Ganelon lui saisit sa lance et la brise en mille morceaux ^ ; puis, qu'un oui^ le mord au bras droit et qu'un léopard lui fait assaut, mais qu'un limier le délivre de l'ours et commence à lutter avec le léopard ^. Et plus tard, avant la bataille contre Baligant, Dieu lui envoie encore deux autres songes qui ressemblent un peu aux deux premiers, mais qui, cette fois, lui annoncent la lutte suprême contre les Sarrasins et le châtiment de Ganelon *. Ce sont bien là des rêves de soldat : combats d'ours, de lions et de chiens. C'est encore ainsi que le roi de France, dans la Chevalertè Ogkr^ voit par avance le danger couru par son fils Chariot et la délivrance de cet étourdi par Ogier ^. Quelle que soit la grossièreté primitive de ces songes, ils ont je ne sais quel caractère profondément épique, et certes ils ne font point pâlir l'auréole de Charlemagne. Ils contribuent à mettre sa sainteté dans une lumière plus étrange, mais plus vive. Ils grandissent encore le grand Empereur.
Nous avons dit ailleurs que le Malheur et la Sainteté sont par excellence les deux éléments d'une épopée. Charlemagne ne serait pas aussi épique si son armée n'avait pas été viaincue à Roncevaux, si surtout il avait été moins saint. Ce n'est pas ici le lieu de discuter si cette sainteté brille d'un éclat aussi incontestabfe dans
* Soit pendant la guerre de Saxe, soit pendant le siège de Carcassonnc. (Voy. (;. Paris, I. !., p. 361). — « Chanson de Roland, vers 7l6-72i.— « Ihid,, TîTwSC. - « IhUl, 2525-256(5. —^Chevalerie Ogier, 1157-1171.
il PART. LIVR. I.
CHAP. Vf II.
iU
PORTRAIT DE GHARLEMAGNE
IIPART. LIVII.I.
CIAP. VUI,
Véritable
cnraclère do la
sainteté
do Charles.
l'histoire que dans la légende ; ce n'est pas le lieu de traiter le célèbre et délicat problème de la canonisation du fils de Pépin. On a dit avec raison, on répète encore tous les joules, que Gharlemagne n'a été canonisé que par un antipape, et que cette canonisation est sans vîileur. Nous y consentons. Mais il faut se hâter d'ajouter qu'avant d'ôtre officiellement placé sur les autels par la main tout à fait indigne de Pascal III, le fils de Pépin avait été canonisé par la poésie populaire, par notre Épopée nationale. Loin de nous la pensée démettre cette canonisation poétique sur la même ligne que celle de l'Église. Toutefois l'Église elle-même a toujours fait grande estime du culte populaire, et on l'a vue quelquefois béatifier de pieux personnages morts depuis quatre ou cinq cents ans, mais qui, de temps immémorial, étaient l'objet delà dévotion universelle. Si nous ne pouvons pas ployer le genou devant les images de Charles, si nous n'avoua pas le droit, si les écoliers seuls ont la permission de dire saint Gharlemagne, nous devons a cet homme étonnant le genre de respect le plus voisin de la dévotion que nous devons aux Saints. Nous ne saunons oublier qu'il a régné pour l'Église, qu'il a aimé la Vérité avec des ardeurs admirables, qu'il a tout fait pour la propager et pour la défendre. Peu de grands hommes ont paru en des temps aussi défavorables au génie, et rien n'égale le prodigieux éparpillement de barbarie qui, à la mort de son père, était la plaie du monde occidental. De cet éparpillement fatal, il a fait un faisceau. Il a créé l'unité morale du monde actuel, il a créé la république chrétienne. Il a vu, avec une rare précision de coup d'œil, que les tribus germaines de son temps pouvaient se diviser en deux groupes, en deux familles immenses: celles qui avaient achevé leurs invasions, celles qui n'avaient pas fait halte encore. Il s'ap-
D'APRÈS TOirrKS LES CHANSONS DE GESTE. 155
pliqua à policer les premières, à faire faire halte aux "cÏÏÎp;^'* secondes. Les peuples modernes doivent tout au puissant Empereur ; tout, jusqu'à leur existence. Sans lui, les Saxons eussent conflsqué Paris, et les Sarrasins seraient à Toulouse. Un poète a dit de Waterloo que c'était le gond du xix*" siècle : le règne de Charlemagne est le gond de tout le moyen âge et de tous les temps modernes. Sans lui, c'était la barbarie, le désespoir, la mort; avec lui, c'est la lumière. J'aime donc que, sans entourer sa noble tête du nimbe des saints, on le représente sur les fresques et sur les vitraux de nos églises entre saint Louis et Godefroi de Bouillon ; j'aime qu'on le peigne avec sa formidable épée à la main, « montant la garde » devant^ le trône du Souverain Pontife, devant l'Église de Dieu, devant la Vérité sans armes. Et je voudrais qu'on écrivit au-dessous de ces images ce beau vers d'un de nos derniers poètes: « Qui m'ont meffet non dorment; qe Karlon 1 se reveille ^ i>
Eh bien! cette incomparable figui*e de Charlemagne, duh
j . - . -^ second type
ce grand homme, ce gi^and roi, ce grand saint, que Uante do chariemagno place dans son Paradis près de Roland et de Guillaume ^^JÏJÎ?^ d'Orange*, et auquel les auteurs de nos premiers poèmes j^^mèJc époque. donnent une beauté morale si parfaite, avec une élévation plus voisine de la majesté du Jupiter antique que de la taille d'Agamemnon ou d'Achille lui-même; ce familier des anges et des saints, cet ami de saint Gabriel et de saint Jacques, ce conquérant de trente-deux royaumes... savez-vous ce qu'en ont fait les auteurs de nos dernières Chansons de geste? Ils ont été jaloux de cette grandeur de Charlemagne, et ne pouvant plus, ne sachant plus tailler sa statue, ils ont crayonné sa caricature. Ils ont créé (je sens que je profane ce mot), ils ont cré/e? un
• Entrée en Espagne, Bibliolh. S.-Marc. à Venise, fr. XXÏ, T 10 r",
* Et de Renouarl au Tincl, hélas ! (Paradis, XVIII, 43.)
PORTRAIT DE CHARLEMAGNE
II PAIT. LIVR. I
cuhp. vnu
Nos premiers poètes
avaient
fait rapotii«k>so
de Charles ;
les derniers
font sa caricatura.
second type du glorieux Empereur dont il faut bien que nous parlions, dont nous sommes forcé de parler. Nous voulons bien, sani? les excuser, reconnaître que ces poètes coupables ont pu confondre les traditions relatives à Gharlemagne et celles relatives à Charles le Chauve ; qu'ils ont pu se tromper de légende et prendre le gros vaincu des Normands pour le grand vainqueur des Sarrasins. Mais Charles le Chauve lui-même n'est pas descendu si bas dans l'histoire que notre second Charlemagne dans la légende. Nous avons déjà signalé la fable assez ancienne qui attribue à Charlemagne un abominable inceste avec sa sœur Gîlain : « De là naquit Roland », a dit un jour l'auteur de Tristan de Nanteuil, qui prend plaisir à accentuer l'ignominie d'une tradition antérieure. Mais la Karlaniagnm-saga^ du xiii* siècle, racontait la chose en détail et ajoutait que Charles s'était empressé de marier sa sœur au bon duc de Bretagne Milon. Il faut avouer que ce Milon avait de la vertu, et qu'il en eut besoin lorsque Roland naquit sept mois après le mariage de Gilain. Mais vous allez voir, de plus en plus, se dessiner nettement la caricature- de l'Empereur. On n'ose d'abord , on n'ose au XII* siècle, le signaler que comme un roi féodal qui a bien peur, bien peur de ses grands vassaux. Il est trop évident que par là les trouvères voulaient plaire aux barons à qui ils débitaient leurs vers. Plus ils rabaissaient la royauté, mieux ils étaient payés. Cette tendance se manifeste déjà dans la Chevalerie Ogier. Naimes (oui, Naimes-Nestor lui-même) et tous les barons s'indignent contre Charlemagne et contre son fils Chariot : « C'est » pour vous, lui disent-ils, que nous avons laissé nos » terres et nos fiefs, nos enfants et nos belles épouses, » et voici que vous nous faites insulter par votre fils! ï> Mais, par l'Apôtre qu'on invoque à Rome, si nous ne
> (lensions point par là être coupables envers Dieu, nous
> retournerions en douce France avec un très -grand * nombre de barons chevaliers, et vous verriez votre ost » s'éciaircir. » Le roi les entend, plein de colère : « Car il n'est pas- à Reims ni à Orléans, et il redoute beaucoup Sarrasins et pîiïens*. » Charles, dans Ogier^ est déjà fanlas(iue, bourru, cioiel ; il prend déjà les allures d'une marionnette ; il ressemble déjà à un soldat de plomb et ne se peut remuer que tout d'une pièce. Mais vous allez assister à une progression lamentable. Dans Gui de Bourgogne^ Roland est rebelle à force d'insolences et dit en parlant de son oncle : « Laissomes ce vieillart qui f TOUS EST ASSOTEz^. » Elle fils de Naimes, Bertrand, va encore plus loin : « Plût à Dieu que vous fussiez
* en France , à Paris , et que les dames de tout le » royaume y fussent aussi, et que chacun tint en sa main
* un bâton : elles vous battraient si bien le dos et le » crépon, que, pourVonor d'Avallon, vous voudriez bien
> être ailleurs ^. » Et le débonnaire monarque répond avec l'accent d'un vieillard de comédie* : « Par saint
> Denis, vous dites vrai, barons. » Et il semble tendre le dos par avance. Est-ce là, grand Dieu ! est-ce là « Caries
> li reis , nostre emperere magnes »? Est-ce là le vainqueur de Marsile et de Baligant?Mais, dans le même poëme que nous venons de citer et qui n'est pas postérieur au XII* siècle, Ogier trouve encore le secret d'insulter l'Empereur plus cruellement : « On dit que Char- » lemagne conquiert tous les royaumes. Rien n'est moins t vrai. C'est Roland qui les conquiert, Olivier, Naimes » le Barbu, et moi, Ogier. Quant à Charles, il mange ^. » Dans Asprenionty le grand roi se relève, et cependant je n'aime point cette vilaine et sotte pensée de suicide dont
« Chevalerie Ogier, vers t5lO-tr»!2(î. — « Gui de nourfdgne, vers 1601. — ' Gui de HoyLTtjogney vci-s 970-075..— ' Ibid., vers 078. — * /6id., vers 37-11.
II PART. UVB. I.
CUAP. \1U.
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158 PORTRAIT DE CHARLEMAONE
il est entrepris et dont il a l'audace de parler à Dieu \ Mais, dans la Chamon des Saisîtes^ la caricature, hélas! reparaît et triomphe. N'y voit-on pas l'Empereur aller nu-pieds, en petit garçon, se jeter aux genoux des Herupois, leur faire amende honorable et les supplier de ne point se révolter contre lui*? Vous me direz que les Herupois représentent ici « l'idée nationale française, en* » opposition avec les prétentions des Carolingiens geri> maniques^ ». C'est fort bien ; mais ces Carolingiens, ne pouvait-on les faire descendre un peu moins bîis? Et, dans Rcimus de Montauban, quelle bassesse encore! Charles feint de pardonner à Beuves d' Aigremont et à ses frères ; puis, en vrai renard, en Tibère, il laisse assassiner le duc Beuves par des traîtres r « Moult très-bien l'otrion * d , dit-il avec une cafarderie qui montre en lui le chat à côté du tigre. C'est dans ce même poème que s'étale un des vices les plus ridicules que les nouveaux trouvères prêtent si généreusement à l'Empereur : nous voulons parler de ce prodigieux entêtement, de cette monomanie, de cette idée fixe qui pendant près de vingt mille vers fait dire à Charleniagne : « Je veux prendre Mau- 7> gis, je veux la tête de Maugis*'*. y> En même temps que son opiniâtreté, sa brutalité augmente, il se colleté avec Richard, qui est son prisonnier^ il lui donne des coups de bâton ; ils roulent tous deux à terre sous les yeux des barons^. Dans Gaidon^ môme abaissement. Le roi de Montloon s'introduit dans Angers en costume de pèlerin, de paumier; mais on le reconnaît, on le malmène, et Bertrand lui tire les grenons"^ : voilà ce qu'est devenue la barbe grifaignede Charlemaigne ! Dans VEn-
* c Garisscz->moi cestc riche conpaignC) — VA s'ainsis est que en restor rc" maingne, — Je me ferrai de m'espée en l'entrainne. » (Chanson (TAspremonti Bibl. nat. ms., i495, 1^88 r".) — ' La 6'/ta»ï*on (/f« 5atôwe», couplets XLili, xuv. — ' Hist. poétique de Charlemagne, p. 3:28.—^ Renaus de Montauban, édil. Il ichelant,p. 39, vers 33.—» /6id., p. 337. ^Uh'uly 25G. — ' Gaidon, v. 10(571 et suiv*
D*APRfeS TOrrBS LES CHANSONS DE GESTE. 159
trée en Espagne^ il se sert encore du bâton ; il a la prétention de faire pendre son prisonnier, Isoré \ et c'est là enfin ({u'est mconlée la fameuse histoire du coup de gant dont il fi*appe le visage de Roland, qui a pris Nobles sans sa permission^. Puis, comme un enfant, il se repent de sa colère, fond en lannes, se laisse gronder par ses pairs, essuie ses pleui-s, et se réconcilie avec eux ^. Mais il n'a jamais peut-être été humilié plus profondément que dans les poèmes , relativement modernes, qui ont été consacrés aux chefs des deux autres gestes, à Doon de Mayence, à Garin de Montglanc : il semble que les auteurs de ces rhapsodies aient voulu diminuer la taille de Charles pour faire paraître leurs héros plus grands. Dans Garin de Montglane^ on va jusqu'à lui enlever l'amour de cette charmante Galienne, dont on ne prolonge la vie que pour lui donner le loisir de tromper son mari. Cette adultère se passioiuic tout à coup pour le jeune Garin, qui lui laisse, nouveau Joseph, son manteau entre les mains : il ne manquait vraiment plus à l'oncle de Roland que d'être transformé en Sganarelle ou en George Dandin. Et savcz-vous comment se venge le fils de Pépin? En jouant une partie d'échecs avec Garin : « Si tu gagnes, tu seras roi de France, lui 1 dit-il; si tu perds, tu seras mis à mort. » Quanta Doon de Mayence, il plxînd avec Charles plus de libertés encoie que tous les autres : « Si tu ne me donnes point la cité 1 de Vauclère et la main de Flandrine, je m'en vais 1 immédiatement te couper la tête. » Voilà comment parle un vassal à ce terrible Charles de la Chunson de Roland. Le grand Empereur pouvait- il tomber plus bas? Oui, plus bas encore. Un poème néerlandais du xm** siècle, dont l'origine première, par malheur, semble
• Entrée en Espagne, mss. françnî!! de Vcniso, XXI, f* 1U5-lir>. — * //>i</.,
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être française el dont la légende est reproduite par notre Renaus de Motitauban, Charles et Elegaslj nous monti-e le roi de France se faisant voleur de grand chemin. Et cela sur l'ordre de Dieu M!! Après un pareil trait, il faut se taire, et surtout s'indigner*, cl (SlcîSilon Toutefois, ne restons point sur l'impression, sur le goût de ce Charlemagne de la seconde époque, libertin, traître, oblique, goinfre, berné, trompeur et trompé, imbécile et paralytique; composé de Néron et dePrusias, d'Agamemnon et de Macaire, de Vitellius et de Claude. Non, non, reportons une dernière fois notre pensée sur le vrai Charlemagne, sur le Charlemagne de \diChamon de Roland et de nos plus anciens poèmes, sur celui dont nous avons entrepris témérairement le portrait impossible. Pour faire une telle statue, il eût fallu la foi des imagiers du xii* siècle et le génie de Michel- Ange. Tout au moins, qu'une radieuse image reste dans notre souvenir. Représentons-nous le grand Empereur dans tout l'éclat de sa puissance militaire, au moment où il s'élance sur les Sarrasins pour venger la mort de Roland. Il vient de prier, il se relève en faisant le signe de la croix, monte sur son cheval dont Naimes et Josserant lui tiennent les étriers. Son corps est beau, gaillard et bien séant, son visage clair et de bon contenant; il s'avance à cheval sur le front de la grande armée. A sa vue, toutes les trompettes, tous les clairons retentissent et le saluënt^ ci Barons français, dit-il, vous êtes, des
* Voy., sur ce poëme, VHisloire poétique de Charlemaijne^ pp. 127, 14â, 149 et surtout 316.
' Nous parlerons ailleurs de Gui de Nanleuily où Charlemagne est décidément dépouillé de tout reste de grandeur, où il se laisse corrompre par quelques tonnes d'argent, où il fait une guerre honteuse à Gui de Nanteuil et à Ganor, où il mérite enfin d'être ignominieusement vaincu. = Quant à Girard d*Amiens, 5on œuvre singulière présente un mélange de traits anciens et de nouveautés qu'il est malaisé de bien définir et que nous avons déjà fait connaître au lecteur.
' Chanson de Rolamlt éditions Miiilrr et L. Gautier, vers 3! 10-311Î0.
D*APRËS TOUTES LES CHANSONS DE GESTE. m
> braves; VOUS avez déjà livré tant de batailles! Voici )» les païens devant vous, ils sont félons et mauvais, et «> leur religion ne vaut pas un denier. Je sais que leur 5 nombre est grand, mais qu'importe ! En avant M » Et tous les Francs s'élancent comme un homme. Le jour est beau, le soleil est brillant, il éclaire la défaite des païens, et Roland est vengé. C'est sur un tel spectacle qu*il fera bon de rester, en nous écriant avec l'auteur (le la Chamon de Roland: « Non, jusqu'au jugement dernier, il ne paraîtra rien de plus grand que Charlemagne. N'ierl mais tels hum dcsqaes à V Dca juii^trl »
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