LES COMPAGNONS DE CIIARLEMAGNE : ROLAND, OLIVIER
NAIMES, TURPIN, ETC.
L'immortel auteur de Y Iliade a su, avec un art mer- on trouve vcilleux , grouper autour de son Agamenmon vingt "^^j^^*!*;;;'^'"' figures épiques (jui représentent les principaux éléments '^^*^l}!'^CylÙ^^''' de Tame humaine. Rien n'est plus heureusement varié, ni ^IcT//iarff? plusdélicatement nuancé. Autour d'Agamemnon, comme autour d'un astre, gravitent d'autres astres de lumière et de proportions diverses : Achille, Palrochî, Nestor, Calchas, les Ajax, Ulysse... Agamenmon, c'est la royauté, qui, à cette époque, n'est qu'une sorte de paternité et n'a rien de despotique, nouxrrj Xa'>^. Achille, c'est le
* Cifinson tie IMmd, é«lilions MiilliT et Léon Caut'nM', ver» 33o5-3:]l(>. — •/Wrf., vers 1733.
lU. 11
LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
II PART. LIVR. I
CilAP. IX.
Coniparai.^oii
eiitro Aipniciiiiioii
et Cliarieiiiaync,
courage aveugle, exubérant, fantasque, sauvage. Patrocle, c'est l'amitié, qui est aveugle aussi, persévérante et douce. Nestor, c'est rexpérience, et Ulysse, c'est la l'use^ Calclias est le représentant du ciel, et l'élément comi(|ut» est fourni par Thersitc. Voici encore Ajax fils deTélamon : c'est un second Achille, plus sévère, moins capricieux, jnoins enfant (pie le premier. Ajax fils d'Oïlée, c'est la furie qui s'armera contre les dieux euxmêmes, (lonnnc on le voit, ce sont là, pour la plupart, de beaux et austères visages. N'yaura-t-il donc pas quelque lumién» plus douce, quelque rayon plus aimable? Oui, et c'est la Beauté, c'est Briséis qui est chargée j)ar le poëte de jeter sur tout ce drame une petite lueur charmante et trop lot elfacée.
Eh bien! chose curieuscî, nous retrouvons dans nos Chansons de geste, nous retrouvons autour de notre Charlemagne la même variété de figures épiques exprimant les mômes nuances de l'Ame humaine. Je ne compare pas, je ne veux pas comparer le style du vieil Homère avec celui de nos poètes nationaux. Je constate seulement une ress(»nd)lance frappante et bien faite pour ravii' tous les regards. Une telle similitude dans la concei)tion générale de ces dilTéients types prouve l'admirable unité de l'àme humaine dans tous les pays et à travers tous les temjis. Dieu ayant fait l'honnne à son image, tous les hommes ont nécessairement des traits de ressemblance.
Charlemagne est un Agamenmon chrétien, dont le souflle, je le sais, est autrement puissant et dont les proportions sont autrement colossales; mais (jui, eniin, connue Agamemnon, re[)résente l'idée de la royauté, d'une royauté modérée et qui n'a pas l'attribut dangereux de la toute-puissance. Boland ressemble bien plus intimement encore à Achille. Comme Achille il est cm-
porté, il est boudeur comme lui, et fait son motieide se ixHirer sous sa tente pour en sortir bientôt, réconcilie et a moitié honteux. En deux mots, Roland, c'est le Courage, elle courage a trop souvient pour caractère de ne point raisonner et de se précipiter brutalement contre Tobslacle. Olivier est un Patrocle d'un ordre supérieur, aimant Roland comme un frère, et cachant sa propre gloire pour laisser plus de rayonnement à celle de son ami. Deux âmes se sont-elles jamais ressemblées plus que celles (le Nestor et de Naimes, de ces deux conseillers à cheveux blancs, de ces deux beaux vieillards chez qui la modération s'élève jusqu'au génie? Si Olivier exprime la liJélité, si Naimes est le type de l'expérience, Turpin nous apparaît comme un autre Calchas : moins prophète et plus soldat, ayant une lance au lieu de trépied. Rasin estun second Ulysse. Estout, plus honorable mille fois «pieThersite, est destiné comme lui à faire rire le lecteur. Au fils de Télamon, il ftuit opposer Ogier : il n'y a pas plus (le différence entre le Danois et Roland (|u'entre Ajax et Achille. Quant h ce second Ajax, fils d'Oïlée, cpii fait si épouvantablement violence k la prophétesse Casï^antlre dans le tem[)le de Pal las où elle s'est réfii- ?iée, et qui, sur les rochers mêmes où l^illas le cloue, swie encore : (t J'en écha[)perai malgré les di<'ux! » ne rappclle-t-il pasnotre farouche (iirard de Fraite, qui l'ouUi aux pieds le crucifix et rpii, bravant l'Empereur sur la terre, brave encore Dieu dans le ciel? Enfin, ce « petit niyon charmant » dont nous parli(ms tout à l'heure, ne Inira-t-il pas aussi sur tous nos héros vêtus de ici? Nos vieux poëmes ne seront-ils pas éclairés par la Reanté? Voici la fiancée de Roland, voici (i bcihî Aude », tpii a plus de charme ([ue Rriséis, ayant plus de liberté dans sa vie et plus de grandeur dans son ame. ]\ nous a paru utile d'établir tout d'abord cette com-
II PAUT. M VU. I.
CHAP. IX
rtiiiv R(ib;id
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Achille,
oiilre OUvier
ot
Patrocle.
eiilrc Nestor
Naimes,
entre Tiiqiîu
et
(fichas,
onlr»! Ajax
liU Je Telaiiioii
et Ojficr,
eiiln' Ajax lils d'Uilee
et GirarJ de Fraite, etc.
lAi
LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
Il PART. lilVIl. I.
CIIAP. IX.
paraison, ce parallcic ciilrc nos vieux poëmes et V Iliade. C'est i'inslanl peut-ôtre de peindre les portraits trop rapidement ébauchés de ceux (jui, dans nos Chansons de geste, font cortège à notre Agameinnon, à Charlcmagne. Commençons par notre Achille, connnençons par Roland....
Purtrait
do Roland d'aprc:»
toutes
nos Clitnsons
de çcslo.
Roland*, comme son oncle, est de stature formidable. La force de ses poings est célèbre; son corps est d'acier. Nous avons dit plus haut que Charles, dès son avènement, nous apparaît sous les traits d'un centenaire ; Roland, au contraire, a toujours vingt ans. Charlemagne, c'est Roland devenu vieux; Roland, c'est Charlemagne demeuré jeune. Cette jeunesse est en possession
' Voici le tableau succinct des Chansons de geste où Roland joue un rdic, et des faits les plus importants qui nous sont fournis par ces chansons. — Naissance de Roland ; ses premières années. {Enfances Holaïui^ ou Derte et ÈlUon, 3* branche du Charlemagne de Venise. — Charlemagne de Girard d*Amiens, Ribliolh. nat., fr. 778, f» llQ-111) — Débuts de Roland dans la guerre contre Agolant et Eaumont; conquête de Veillantif et de Durandal. (Chanson SAspremont.) — Ses débuts dans la guerre centre les Saisnes, d'après une autre tradition, {llenaus de Monlauban). — Son combat avec Olivier sous les murs de Viane ; ses fiançailles avec la belle Aude. {Girars de Viane.) — Sa lutte avec Renaud deMontauban. {lienaus de AlontaubanU — Mortdeson père. {Acquin.) — Expédition contre Jehan de Lanson ; Roland contrefait le mort et pénètre ainsi dans le château de Lanson. {Jehan de Lanson.) — \\ fait partie du pèlerinage à Jérusalem et à Constantinople. (l'Of/ar/e à Jérusalem.) — Sa lutte contre Otinel ; miracle de la colombe qui sépare les deux combattants. {Otinei.) — Il entre en Espagne avec le roi de France, se bal contre Ferragus, qu'il lue ; abandonne l'armée de son oncle en un moment crili(iuo, va s'emparer de Nobles; reçoit un affront de Charles que son départ a rendu furieux, quitte le camp français, s'exile en Orient, y organise à la française le royaume de Perse, et enfin revient en Espagne, où un ermite lui annonce sa mort prochaine; sa réconciliation avec l'Empereur. [Entrée en Espagne.) — Il accorde entre eux les Lombards et les Thiois. {Prise de Pampelune.) — Il est d'avis qu'on poursuive éncrgiquement la guerre contre Marsiic, fait confier à son beau-père l'ambassade près du roi païen et est livré par Ganelon ; placé à la tôle de l'arrière-garde, il se voit soudain altaqué par cent mille païens ; refuse d'appeler FEmpereur à son secours, sonne trop tard de son olifant, voit les pairs et les meilleurs chevaliers de France écrasés par les païens, et meurt lui-même après cent exploits incomparables. {Chanson de Roland et sos remaniements.) = Voyez V Eclaircissement intitulé : Histoire poétique de Roland^ dans les éditions 4*, 5* et 6" de notre Chanson de Roland (1875 et 187G, in-i8 ctin-8o, Marne).
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CHAP. iX.
ROLAND, OLIVIER» NAIMES, TCRPIN, ETC. 165
<rnne incomparable énergie. On est vérilablemonl au
pays des chimères quand on lit la Chanson de Roland : ; ~
le noveu de Charles se bat pendant je ne sais combien cxi^-icure.
* •* , M beauté,
d'heures consécutives; il a je ne sais combien d\*pienx " '"«• sarrasinsdans le corps, il enestloullravei'sé; sa cervelle lui sort par les oreilles. Qu'importe? il se bat toujoui^, il se bat en furieux jusqu'à ce que la mort enfin lui descende de la tête sur le cœur. C'est ainsi, c'est sur la pUis haute cime des Pyrénées, les yeux tournés en conquérant du côté de l'Espagne, que je voudrais le voir représenté par nos peintres; c'est ainsi que je voudrais voir sa statue colossale s'élever au sommet de quelqu'une de nos montagnes célèbres : il mérite bien cette gloire autant que Vercingétorix. Néanmoins, ne restons pas sur cette image lugubre. Aux beaux jours de sa vie, le fiancé de la belle Aude est éclatant de jeunesse et de fierté. Les Italiens nous l'ont gAté en le chargeant de trop de panaches; ils l'ont par trop agrémenté. Il est, dans nos romans, infiniment plus simple. Dans Renaus de Moniauhan, « c'est un varlet vêtu d'une pelisse fourrée, de heuses d'Afrique garnies d'éperons d'or* )>. Dans Othiel et dans yingt autres poèmes, c'est un brillant chevalier qu'on reconnaît aisément à son « siglaton vermeil* ». Mais le plus beau de ses portraits, c'est celui que la fière main d'un génie anonyme a dessiné dans la Chanson de Roland : ^ Aux défilés d'Espagne passe Roland — Sur Veillantif, son bon cheval courant. — Ses armes lui sont très-avenantes. — Il s'avanre, le baron, avec sa lance au poing — Dont le for est tourné contre le cieP; — En haut est lacé son gonfanon tout
1 Renaus de Montauban, éd. Michelant, pp. 110, 1*20.— ' « Kt c'est Rolans tiii Ycrmcil ciglaton» (OtineU vers 51). Etc., etc.— ' L'arme habituelle de Roland, c'est répéc Dtirandal dont nous allons résumer Thistoirc en quelques propos!tUms. — a. (JKuvro du forgeron Vcland, elle fut donnée à rEinpcreurparNalakin d*Ivon comme rançon lU son père Abraham. = h. Charles en fit présenta Roland
Il PART. LIVR. I.
CIIAI>. i\.
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blanc — El les franges d'or lui descendent jusqu'aux " mains. — Le corps de Roland est très-beau, son visage
est clair et riant. — Sur ses pas marche Olivier, son compagnon. — El ceux de France, le montrant : «Voilà » notre champion 3>, s'écrient-ils, — Sur les païens il jette un regard fier, — Mais humble et doux sur les Français*.)) Telle est la beauté qu'il garde jusque dans la mort. Quand Charlemagne découvre enfin le corps inanimé de son neveu sur le champ de bataille, le poêle dit encore de son héros : « Cors ad gaillard, perdue a sa culur. » C'est à peine si l'on ose donner à un tel corps le nom de cadavre.
Son amour Rolaud (oour passcr de son corps à son âme), c'est
de la guerre ; .
*?pôve7b"f '^ Germain, c'est l'homme de guerre. Dans toutes les »a /-«m /-rflHCM^r. ç^Qyyyç^ plénières, dans tous les Conseils de l'Empereur,
il est l'ennemi déterminé de la paix. Au comjneucément de VEntrce en Espagne, il lance très-vertement les barons français coupablement endormis*. x\u début de la Chanson de Roland, il repousse énergiquement les propositions mielleuses du roi Marsile et rappelle le meurtre des comtes Basan et Basile : « Sire, » faites la guerre que vous avez commencée. — Menez » votre ost aux murs des Sarrasins, — Assiégez-les » toute votre vie, s'il le faut, — Et vengez ceux que le féj> Ion fit tuer^. )> Une seule fois, dans Jehan de Lanson,
dans la vallée de Mauriennc (c'est le Valsemoi'ien de la Gran Conquista de iiUramar)^ un jour que Dieu lui avait ordonné par un ange de la donner au meilleur de ses capitaines. --- c. Suivant le Karleto, la Cronica gênerai de Espaiia et plusieurs autres textes, Durandal est Tépéc de cet émir Brainiant dont le jeune Charles triompha en Espagne au commencement de ses enfances. » d. Une autre version nous est fournie par Aspremontf et la conqui^tc de Durandal est précisément Tubjet de ce poëme : la fameuse épée appartient ici nu jeune Eaumont, fîls de Ternir Agolant. Roland tue Kaumont et lui enlève Durandal. = e. Nous n'avons point à parler ici de tous les autres exploits que Roland accomplit avec cette arme glorieuse. Il les énumèrc lui-même en un passage célèbre de la Chamon de Roland (vers 232i etsuiv.),
* Chanson de Roland, vers 1152 et suiv. — • Entrée en Espagne, ras. XXI de Venise, f 4. — ' Chanwnde Rolmdy vers 196-213.
ROLAND, OLIVIER, NAIMES, TURIMN, ETC. 107
on voit, chose prodigieuse, le fier Roland ouvrir un avis pacifique : « Moult avez Iravilliet vo prince et vo I baron ; — Tez i a qui ne vint set ans à se meson. » L'Empereur, aloi^s, lui réponcf ironiquement : a: Voui lez-vous aller vous reposer dans les bras de la belle I Aude, au donjon de Vienne * ?» Mais c'est Ih, dans notre épopée, une noie fausse; et partout ailleurs Roland est inofondément soldat. « C'est ici que nousserons martyrs,
> (lit-il quelques minutes avant de mourir. — Il est ccr-
> (ain que nous n'avons plus guère h vivre. — Mais félon
> qui ne se vendra cher! — Frappez, frappez, barons,
* de vos épées fourbies ! — Et quand Charles descendra
> sur ce champ de bataille, — Quand, pour un de nos
* morts, il comptera quinze païens a terre, — Le grand j» Empereur nous bénira-. » Roland est tout entier dans ces dix vers. J'aipeut-ôtre eu tort de dire sans commentaire qu'il était Germain : il est surtout Français. Si nos soldats de 1879 comprenaient la langue de nos vieux poèmes, s'ils les lisaient, ils se reconnaîtraient aisément dans ce Roland qui a la ftfria francese^ qui a Télan, qui a « le sentiment de la consigne », qui meurt à Roncevaux parce qu'il ne veut pas quitter son poste, qui se sert de son espié comme ses successeurs se servent de la baïonnette. Roland, c'est l'invincible. Toutefois, ce n'est pas V invincible Espagnol : le Cid est vingt fois plus matamore que le neveu de Charlemagne, et c'est avec une simplicité réelle que l'ami d'Olivier peut prononcer ces paroles en apparence singulières : or II n'y »aura jamais d'homme tel que moi dans le libre pays » de France. D Enfin Roland, c'est, comme nous le disions, le Courage. Le moyen Age, de fort bonne heure, a compris la ressemblance intime du neveu de Charles avec
* Jehan de Lanson, manuscrit B. L. F. 186 de TArscnal. — " Chanton de Roland, vers i^h»-193i.
lirAIlT. Lt\'R.I.
cn.\p. IX.
168 LKS COMPAGNONS DE f.HARLRMAGNK:
Il PART. LivR. I. Achille, et Ton trouve dans Orderic Vital celte belle
r.HAI*. IX. '
apostrophe à Bohéniond : « Nohilis athleta Buanionde,
» militia Thessalo Achilli seii FrancigcMKu Rollando » jcquiparaiide, vivisne*?» Ce mot « Roland » est synonyme de cet autre mot « courage » dans toules les langues, dans toules les littératures de l'Occident chrétien. Synonymie glorieuse, surtout pour la France*. Son ù^tmis Une telle vaillance a ses défauls. La brutalité de
Mt iwiMirt-iw Roland n est guère moms fameuse que son courage, de coîim A tout instant, des flots jJe sang germain lui montent au visage, et il se livre a des emportements d'enfant colère, j'allais dire d'enfant gAlé. Il jette à la tôte de ses adversaires des injures (jui ne se sont heureusement perpétuées que dans nos corps de garde ou dans nos halles^. Il dépasse souvent ces limites délicates qui séparent la fierté légitime de l'orgueil coupable : son refus de soimer du cor à Roncevaux est certainement l'enfantillage d'un génie trop épris de lui-même. Enfin, ce géant, cet invincible est boudeur comme un écolier. Dès que l'on contrarie son sentipient, il va se cacher dans un coin, et il faut qu'on aille le prier longtemps de vouloir bien redevenir aimable. Dans la seule Entrée en Espagne^ il commet au moins trois de ces bouderies*
* Orderic Vital, édit. de la Société de riiistoire de France, lU, p. IWî.
' Roland est, comme le dirait un liislorien moderne, « Tidolc d<f ses soldats ». Les Français « sont plus désireux de le voir qirune mère n'est désireuse de voir son enfant ». (Entrée en Espagne^ f 217 r".) Quand il revic^nl de Persie, les Français s*écrient : « Cantate Domino canttcmn novum. Voici le doux, »riiumble, le père des pauvres gens. » (/fcw/., 2y8-.'i<>i.) L'auteur delà Prise de Pampelune fait sans cesse allusion à cette affection universelle dont Roland était l'objet : « Car plus l'amoit cascun pour sa noble franchise — E pour sa grand larçeçc e pour sa genlilise, — Che bazalier sa amie« ce n'est pas gabcrise. » Enfin, à Roncevaux, a quand l'Empereur chevauche iréement, les Français sont tout soucieux et dolents. Il n'en est pas un qui ne pleure et ne se lamente. Ils prient Dieu de préserver Roland. » {(Chanson dr lioland^ vers 1834-1837.) Nous pourrions multiplier ces exemples.
' Voy. Renans de Montaubany édit. Miclielaul, pp. 21 i, 215.
* Entrée en Espagne, 11 se relire une première fois sous sa tente au sujrt d'Isoré IV* 105-125); une seconde fois parce que les pairs ne sont pas venus à
ROUNO, OLIVIER, NAIMES, TTTRPIX, ETC. 109
dignes ù peine d'une coquette, d'un enfant..., ou du grand Achille. 0 Rollande, Tkcssalo AchiUi œf/fdparuiide!
Mais ce boudeur se fait aisément pardonner ses incartades. Il a le C(pur si large, si grand, si généreux ! Il aime tant la France, il aime tant FEmporeur, il aime tan! ses amis, et ses ennemis même, quand ses ennemis le méritent! Voyez-le encore au milieu de sa défaite deRoncevaux; on insulte devant lui Ganelon, qui est le méprisable auteur de tout ce désastre : « Tais-toi, :> Olivier, répond le comte Roland. C'est mon beau- > père : n'en dis plus un mot *. y> Quelques heures après, le champ de bataille est devenu une épouvantable solitude; deux Français seulement sont debout sur des millier de cadavres sanglants: c'est Roland, c'est Turpin. « Monseigneur, dit le premier, vous êtes à pied et >raoi à cheval. Je veux, par amour pour vous, faire halte • ici: nous partagerons ensemble le bien et le mal-. y> Que d'efforts il avait faits jadis pour convertir son redoutable advei-saire, le géant Ferragus'^! Quelle noblesse il avait témoignée dans cette touchante aventun» d'isoré, (ils du roiMalceris, qui s'était rendu au neveu de Charlemagne et que l'Empereur voulait faire mourir contrah-ement àtoute justice * ! De quelle douceur il avait fait i)reuve en quittant le camp français, dont le séjour lui avait été rendu impossible par les affronts de son oncle *' ! Il a, dans ce moment, certains gémissements plaintifs dont on ne Teûtpas cru capable. Et cependant, quelques minutes auparavant, il avait du se faire étrangement violence
II PART. LIVR.I
r.liAl'. IX
Sa (fiîiu*rosil<<.
son ilévoucnicnt
à la France.
Mn secours [V* 151 r*ù 153 r^) ; une troisième fois , enfin (mais non sans dignité eetlc fois), il s'éloigne du ramp cliriHien ot de l'Espagne à la suite d'un outrage de Charlf'magnc.
• Chanson de lioiaml, vers lOiO-UhîS. — • /fti»/., vers 2137 et suiv.
» An(r« en Espagne, f 08-7U. — ' IhuL, r» 105-lfi. — ' IbitL, f' 217,
170 LRS COMPAGNONS DE CHARLËBfAGNE:
II PART. LIVn. I CII\P. IX.
pour ne pas frapper l'Empereur : « Le roi ferist, quant il i) f u remembrant — Qe il Tavoit noriz petit enfant. — » Del treif s'envahonleus et sospirant. » Ne sont-ce pas là (les beautés antiques? Les Grecs aimaient-ils leur patrie, aimons-nous aujourd'hui la nôtre avec un enthou* siasme plus constant et plus vif que celui de Roland? « 0 terre de France, vous êtes un si doux pays ! » Il ne parle que de la douce France : il respire, il vit, il meurt pour elle. Or, nous l'avons démontré ailleurs : la France, aux yeux de notre héros, c'était le pays entre le Rhin et les Pvrénécs; c'était notre France... avec ses frontières naturelles. Il est certain, d'après nos Chansons de geste, qu'on l'aimait en ce lemps-là tout autant que de nos jours, saintoië Sous le Français, vit en Roland le chrétien. Le neveu
iln Roland, ^ y , . .,
h^nomaui de Charlemagno n'est pas un théologien ; il a certams arguments qui ne sont pas invincibles, et ses prières ne sont pas d'un mystique. Mais il a la théologie, les arguments et la prière d'un soldat : « Seigneur Dieu, dit-il, » ayez pitié du roi qui me fit nourrir, — D'Olivier et des ii> autres barons qui vous servent — Afin que païens ne » les puissent honnir. — Quanta mon voyage, faites que >) je l'achève, — Au profit de mon ftme pour accomplir » votre loi, — Et à l'honneur de la sainte ÉgHse que nous » devons défendre *. » Cette oraison en vaut bien une autre. Nos lecteurs savent déjà avec quelle naïveté ce héros mourant tendit à Dieu le gant de sa main droite, avec quelle énergie il « battit sa coulpe », comment il invo(|ua de ses lèvres blêmes le Dieu qui délivra Daniel et ressuscita Lazare. Ce modèle de tous les chevaliers trouva le secret de mourir avec la simplicité d'un paysan et les élans d'un saint. En vérité, il pouvait mourir dans
• tJntrée en Espagne, f» 22y.
ROUND, OUVIER, NAIMES, TURPIN, ETC.
l'osporance et dans la paix. Plusieure fois dans sa vie, il avait sauve VApostolecim esta Rome ; il avait rci;u le litre de i sénateur de Rome »; les /îm// l'appellent le gonlîilonier (le l'Église, etl'auleur de la Prise de PampeUnw trouve encore pour lui un plus beau nom : « h Romain champion ' ». Il avait conquis vingt royaumes, non pas tant à Charles qu'à l'Église. Il avait été h Jérusalem baiser la pierre du saint sépulcre et la couvrir de ses larmes. Il II avait pas reculé d'un seul pas devant les Sarrasins, et mille fois la seule vue de Durandal avait mis en fuite ces immortels ennemis du nom chrétien. Il était vierçe, si nous en croyons les meilleures de nos légendes, et ce soldat avait tenu sans cesse ses yeux baissés devant toutes les femmes, excepté devant Aude. Il était martyr enfin, et véritablement martyr. Je ne m'étonne donc pas (le voir tous les éléments se troubler à sa mort, la terre trembler, les ténèbres couvrir le monde. Ce rocher d'Espagne était devenu pour un moment le centre de notre univers : saint Roland venait d'v mourir!
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