CHAP
StMi iiiarlvro.
Naimes est Bavarois, il est plus profondément Germain que presque tous les autres })airs. Sa m(*rc s'appelait Seneheult, son père était Gasselin ; il avait pour oncle ce héros demi-sauvage qu'on appelle Aubri leBourgoing. Les enfances de Naimes avaient été rudes. Un usurpateur, Cassille (c'est le Tassilon de T histoire), avait mis la main sur l'héritage de Gasselin; Seneheult était morte de douleur; le futur conseiller de Charles avait été forcé de s'enfuir «en Romanie )). Mais un jour le roi des Francs, ce grand réparateur de toutes les injustices, jeta les yeux
Portrait
de NaiiiicA
d'aprcj»
ïoiilcs nos Chuii-
SOIM
cle^'Cbto.
nistoii*o abiHYCo
«lo ne*
onfaiicrs.
• Prixe de Painj>elune, vers 5743.
LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
II PART. LIVR. I
CHAP. IX
Naimos nous apparaît
toujours sous les traits d'un vieillard
Sa libëralitë.
sur la Bavière qui était le théâtre de celte révoltante iniquité. Il y ramena victorieusement Naimes, qui, proscrit la veille, fut roi le lendemain *. Dès ce jour, Naimes eut cent ans : il fut le conseil, il fut l'expérience de Charles. L'Empereur, môme deux fois centenaire, parait plus jeune que lui. Le Bavarois est facile à peindre : les sculpteurs et les peintres devront le représenter sous les traits d'un énergique et vigoureux vieillard à barbe blanche. « Sa barbe li baloie jusc'au neu del baudré. — Par D deseurles oreilles ot les guernons tomes. — Multresan- » ble bien prince qui terre ait à garder ^. d lia cependant l'œil très-fier et l'air très-chevalier. Comme il ne quitta jamais le roi de Saint-Denis, on peut presque le regarder comme l'ombre du grand Empereur : il est la conscience de Charles. Quelque baron trop jeune insulte-t-il en sa présence un ambassadeur des païens que ses fonctions rendent sacré, Naimes arrête cet imprudent du même air que Napoléon arrêtait parfois l'élan insensé de ses conscrits ^ Il n'a du reste aucun des défauts qui sont propres aux vieillards. Les vieillards sont souvent avares, ell'on necom|)rend guère Harpagon qu'avec des cheveux blancs. Naimes, tout au contraire, est de nature trèslibérale , et ne veut pas que l'argent du Roi demeure inutile au fond de ses coffres : ce Aimez les pauvres, noury> rissez les orphelins, ne craignez pas d'être dépensier; » il ne convient pas qu'un seul denier reste en vos trc- » sors *. » Les vieillards d'ordinaire aiment le repos avec une sorte de mollesse qui presque toujours est légitime. Tel n'est pas le vieux Naimes : voyant que son neveu
* Girard d'Amiens, Charlemagne, ms. 778, f° 112, v*» B, et 113, r» A. — ■ Gui de Bourgogne, vers 2888-2890.
' Dans Asirremont, cVsl Charlomagne lui-môme que Naimes arrôle de la sorte : « Fcrir le volt, quant dus Naimes i cort : — Merci, biau sire, por Deu » le Creator — Jà le tcnroioul à mal tuit li plusor. » (BiMioth. nal., fr. î-i9ri,
* Aspremonl, Bibliolli. nat., fr. 2195, f «G r«.
Riclier n'a pu franchir la gorge d'Asprcnioiil, qui est défenduepar des monstres hideux, le duc de Bavière prend la place du jeune homme que l'Empereur avait chargé d'un message pour le roi Agolant. Il traverse avec une énen^ie toute juvénile les obstacles qui ont effrayé Richer. Ce centenaire a les élans et les fiertés de la vingtième année*. Les vieillards, enfin, ont de tout tenn)s été accusés de je ne sais quelle paillardise particulièrement abjecte. Le vieux Naimes n'a pas ce caractère honteux et repousse avec mépris les avances de la femme d'Agolant, (jui s'est chaudement éprise de la beauté du vieux Bavarois : < Français, lui demande-t-elle, dites-moi vérité: — * Avez-vous femme en votre pays? — Et tous les chré-
> tiens sont-ils beaux comme vous? » — a Dame, je » n'en sais rien, répond Naimes, — Mais il y en a beau-
> coup de meilleurs que moi. — Vous me demandez si je j suis marié: — Non, Madame, et n'y penserai jamais. —
> A mon seigneur ai tout mon cœur tourné -. y> Tous ces détails sont tirés du môme poëme, de la Chanson d'Aspremonl^ qui est avec Acqnin, celui de tous nos romans où la gloire du Bavarois brille du plus vif éclat ^ Aspremont commence par un éloge du conseiller de Charles, qui vaut mieux que tout notre panégyrique. On l'y représente comme l'ennemi des félons, comme l'ami des t francs lignages », comme un parfait justicier. Et le poète termine par ces deux vers ce portrait auquel nous renvoyons nos lecteurs : (c Le cons(ûl Nayme ne pot nus
> liom prisier. — Après le Dieu nul mcillor ne vos quier*. » A de tels traits il ne faut rien ajouter '\ •
' Aspremont, Bibliolh. iiat., fr. t\\)o, f ' UU r à 1)3 r. — - Ibid.A- 1()0. — * Naiines csl à peu près le seul de nos héros qui figure dans cotto siiigulirre diaiison dWcçuiw, et il y joue le plus beau rôle. — * Aspremont, édit. Gucssard, p. 1, ver» Sl-îi'». — * M. Gaston Paris, dans son Histoire poélique de Ckarlemagne^ pri-tend que la mort de Naimes n'est rapportée nulle part. La mort de Naimes est racontée ù la fin dM/Kvei.s de Carihagey nibliolh. liât., fr. 7U3, f 1t.
II PAKT. LlVn. I.
CHAP IX
sa vaiKuaco,
son auAl^rilë
Vt SCS
autres vertus.
L£S COMPAGNONS DE CUARLEMAGNE:
Il P\RT. LIVR. I.
CIIAI>. IX.
rorirnii d'oiivinr ^f Rollaii/ csl uiuz cl Ollvlors est saues. — Ambedui
daprt'S * «
***"^'** «;âV'""" ^ ""l niervoilliis vasselage *. » Ces deux vers de la Chande gcsic. ç^^^ ^f^, Roland' résument admirablement le caraclci-e de CCS deux amis qui semblent s'aimer d'autant plus vivement (ju'ils se ressemblent moins. Sans le déplorable abus (pfon a fait de ce mot : sympathique^ je dirais volontiers (pie, parmi tous les barons cpii entourent Charlemagne, il n'en est pas un rpii soit aussi sympathique (ju'Olivier. Il a, je pense, toutes les qualités de Roland, et je ne lui connais pas un seul de ses défauts. Si Roland est plus populaire et si son ami est le premier à saluer chez lui une supériorité éclatante, c'est que le neveu de Charles possède au plus haut degré ce génie qui entraine tout, le génie de Tinitiative. Olivier est trop misonnable, trop régulier, trop sage pour être aussi grand. Ce n'est pas Olivier qui ferait jamais un coup de tête sur un
l<a modéra lion
Ci\ son caraclcra
disliaclif.
' Voici |p lablr>au succincît dos r.liansons de jçi^stc où figure Olivier, et des fa ils le» jilus importants fini nous sont fournis par r<!s cliansoiis. — Olivier C!»t l<: lils de Renier de Gennes, le n«neu de Girard de Viane, le frère dWuile. — Il ilélivre sa sœur enlevée p:ir Iloland. — Son grand coiubal avec le neveu de Char- Icmaj^no; leur réconciliation, leur amitié. iGirars de V'uine.) — Il accompagne <>liarli.'s à Jérusalem et à Gonstantiiiople, et joue un rôle inf;i\me à la cour du roi Hugon,dont il séduit la lille. {Voyage à Jérusalem.) — Il a un fils de Jacqueline, fille d'Hugon. — Ce fils, nommé Galif^n, va à la recherche de son père et ne le retrouve <]ue sur le champ de bataille de Uoncevaux, au moment même où rot ami de Iloland est sur le point dexpircr. iGalien.) — Olivier lutte contre Fierabras et triomphe de ce géant. — Il est fait prisonnier par Italan « et est au nombn^ des sept messagers qui sont «lélivrés par la belle l'ioripas, filh; de Balan. (Fierabras.) — Olivier, au début de la grande guerre d'Kspagne, se mesure avec le géant Ferragus et est vaincu par lui. — Ses exploits sous les murs de Pampelune. 11 accompagne Itoland à Nobles; lîoland lui donne cette ville si rapideniMit conquise. — Ses belles pandes pour défendre Roland outragé par l'Hiupereur; sa iloubnir au départ de son ami, sa joie au retour du neveu de Charles. (Kntn'e en Espagne.) — Il fuit, ainsi que Roland, ilans le grand combat sous les murs d'Attilie. {OHuel.) — Ses derniers exploits et sa mort à Roncevaux. {Clmuson de Holnnd.)
' Chanson de Rolandy vers 101)3, lOlM.
II PAHT. MVR I.
CilAP. IX.
cliaiiip de bataille. Il se bal, il agonise, il meurt avec un hcroFsine correct. "
Rien (le si gracieux que sa première apparition dans nos Chansons de geste. Nous sommes au moment où Girard de Viane s'apprête à résister au grand empereur: Renier de Gennes vient rapidement au secours de son frère. Derrière lui marchent deux enfants, radieux de jeunesse et de beauté : c'est Olivier, c'est sa sœur Aude, couple charmant et dont le lecteur ne pourra plus délaclicr ses veux. On connaît le grand duel de Roland oimerot Roia.ii.
, * . *-' Ijp'S dos !iiiii«
avec celui qui va devenir le plus dévoué de ses amis : chrétiens, certes, la générosité et le courage d'Olivier ne palissent point devant le courage et la générosité de Roland. Uuelle joie de les voir tomber aux bras l'un de l'autre et ^ donner leur premier baiser !
Il semble, d'ailleurs, que le fils de Renier manquait à la gloire de Charles, et, à coup sur, la vraie place d'un tel héros était auprès du roi de France, et non auprès d'un vulgaire rebelle. Il est le Roland de la chanîjon de Ficrahras : il tient aisément la i)remière placr dans ce drame un peu banal, et encore aujourd'hui, les paysans peuvent acheter pour cinq sous aux colporleuis villageois Vllisloire de Ficrahras le yeanl cl du petit ^^livier fjai le vainquit. Pourquoi faut-il qu'un autre l'Oman, qui a encore dans nos campagnc^s une sorte de vogue regrettable, Galien le Restaure^ nous montre Olivier sous un jour moins digne de nos regards? Dans ce méchant roman, comme dans le Voyaye à Jérusalent, Olivier joue véritablement un lôle obscène et se rend coupable de je ne sais quelle fornication abjecte avec la fille de l'empereur de Constantino})le. Mais si Ton veiil connaître le véritable Olivier, il faut tourner le dos a ces ridicules, \\ ces ignobles fictions, qui n'ont aucun lundemenl dans notre tiadition épique. La Chanson de
I\ûlc<l'01i\KT ll.-lliS
!«.> roiiuin* de Fifvabra»
et dan»
liî Voyage
à Jérusalem.
176 LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
" ''cHAP*''rx'* ' liolnnd doit suffire à qui veut connaître la grande âm
d'Olivier. C'est là que sa modération atteint la plénitude=^
Olivior . .
à Ronccvaux. dc sa bcaulé. e Sonnez de votre cor î>, dit-il à Roland • d'une voix très-douce, quand il voit la dolente arrière-
garde enveloppée par cent mille Sarrasins. Et, d'un ton calme, il lui développe ses raisons, qui sont excellentes : « Charles va vous entendre et fera retourner la grande » armée. » Roland, narines dilatées, œil en feu, Ame en rage, Roland n'écoute rien. « Je serais bien fou, s'écrie- » t-il. En douce France j'en perdrais ma gloire. A Dieu » ne plaise qu'il soit jamais dit par aucun homme vivant y> que j'aie sonné mon cor à cause des païens. » — oc Je y> ne vois pas où serait le déshonneur jd, lui répond Olivier, qui représente ici la Raison voulant arrêter ce cheval emporté, la Fureur. Vous savez qu'il n'y parvint pas- Mais plus tard, quand Roland reconnaît pratiquement la justesse des conseils de son ami, quand il approche l'olifanl de ses lèvres déjà mourantes, Olivier se venge par une fine et mordante ironie de la brutalité de son frère d'armes. <f Non, dit-il, si vous m'en croyez, vous ne cor- » ncrez pas. D'ailleurs, vous n'en avez plus la force : vos D deux bras sont tout sanglants. » — «. J'ai frappé dc » fiers coups », répond Roland, qui, en vérité, se ferait pardonner mille erreurs })ar un seul de ces grands mots à la romaine, que dis-je, à la française. Néanmoins il faut que Turpin sépare les deux amis, trop prompts à s'outrager : cr Par ma baibe ! disait Olivier, si je puis revoir ma » sœur la belle Aude, vous ne serez jamais entre ses bras. » Et il ajoute, en donnant une formule définitive à sa modération : « Biavouie n'est pas folie ; mesure vaut mieux » qu'excès. » IHiis ce philosophe, ce sage seprécipiledans la mêlée. Il se fait tuei', et prouve par sa mort sublime que sa modération n'était pas ijitéressétî. Je n'ai jamais pu lire, sans pleurer, le dernier embrassement de Roland
el d'Olivier, et ce baiser suprême me semble plus ton- " '*ÎSIp.*'lx"' ''
cliant encore que leur jeune premier baiser sous les murs
de Vienne. C'est ainsi qu'Olivier dispaïaît à nos regards.
J'aime à penserque c'est véritablement son image que les
Italiens ont sculptée au portail deVérone, tout près de celle
de Roland. Tous deux se sont approchés de la sainteté.
Aux yeux de nos pères, l'un était le Saint du courage
sans calcul et sans modération; l'autre était le Saint du
courage réfléchi. Morts tous deux pour Jésus-Christ.
Le nom d'Estout est plus ridicule que ses paroles Ponmii dEsiom ou ses actes. Lorsque, dans Gui de Boun/ognc^ il se toutes ne» chan- Irouve en présence de son père, celui-ci, qui ne le <ie geste, connaît pas encore, lui dit en riant : « Tu as mult > verai non. — Tu esfel et estons : Estout t'apele-l'on ^ » Mais en réalité, si le mot slultus * convient à notre héros, c'est plutôt dans le sens de <r fou » ou de « mauvais plaisant}) que dans celui de « sot ». Estout, assurément, n'est rien moins qu'un niais. Il sait aiguiser des pointes délicates; il sait lancer des traits barbelés et qui entrent fort avant dans le corps de ses ennemis. La majesté de Charlemagne lui-même ne lui impose pas. Vous le verrez bientôt, dans V Entrée en Espagne^ railler le grand Empereur qui a rudement châtié les Thiois révoltés contre 'ïii, et t|ui se fait beaucoup prier })OÎir leur pardonner :
* Sire, lui dit Estout, sire, un bon conseil. Il me sou-
* vient, (juand j'étais écolieretqncmaitrcBernier m'avait » bien battu : « Allez, disait-il, je vous pardonne. Pensez » à vous amender. » De môme, vouspouvez pardonner aux
' Gui de Bourgogne, vers 89^,803. — • « Le mot estouty dit M. Bartsch, se rapporte plut<>t au mot aUemand stoU qu'au lalin stultux. Tous <1eux ont la même racine. •
LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
II PAitT I.IVU. I.
CHAI>. IX
II représente,
dans
le cycle du Roi,
l'ëlëment hëroï*comiqiie.
» Thiois. A bien regarder leur affaire, plus d'un mille » sont tout couverts de leur sang*. i> C'est dans laPm^' de Pampelune que l'esprit et le courage d'Eslout brillent du plus vif éclat. Il essaye en vain de mettre Roland en garde contre la fidélité d'Isoré et, comme les événements paraissent un instant lui donner raison ; « Ah ! ah ! y> dit-il, on n'en veut jamais croire la parole d'Estout. Eh y> bien ! je ne suis pas fâché de voir le lion pris aux lacs » et la pie atteinte au breuil ^. » Et, quelque temps après, il se bat en lion après avoir parlé en pie, cl va planter son gonfanon sur le plus haut sommet de Toletele ^ !
Par malheur, Estout est aussi étourneau qu'il est spirituel. Les Pairs ne peuvent guère lui voir faire un seul mouvement sans éclater tout aussitôt d'un rire homérique. Lorsque le géant Otinel paraît à la cour du roi de France, lorsqu'il jette son défi à la face du grand empereur, un baron français sort des rangs et donne un coup de bâton sur la tôte de l'ambassadeur sarrasin : c'est Estout*. Mais, parmi les Pairs, nul ne s'amuse plus d'Estout que Roland. Suivant une expression moderne qui est prescjue triviale, il est « le plastron » du neveu de Charlemagne. Au moment où une grande bataille va s'engager sous les muis de Pampelune, au moment où les douze Pairs sont armés et vont d'un seul bond se jeter sur l'ennemi, Roland s'écrie tout à coup : <r. Il faut » gue l'un de nous reste à «»arder le camp. » Et c'est Estout qui est choisi pour cette tAche demi-honteuse. La rougeur lui monte Ji la face, il se précipiterait volontiers sur Roland : a: Estons s'en lorne, irés cuni liopart ; » — Roland s'en rit, le civaler gailart'\ » Il y a dans ces deux vers un joli sujet de (abloau. Chose curieuse : Estout, plus que tous les autres, aime ce Roland qui ne
* Entrée en Espagne, r* 130 r*. — * Prise de Pampelune, vers 4i48 et suiv. — * Vers48ô5-i877.— * Olinel, vers tOl et suiv. — ^ Entrée en Espagne^ f 145 v*.
cesse de le railler. Nos vieux poètes se sont montres ici fins obsen^ateurs de la nature humaine : il arrive fort souvent, en ce monde, que le railleur et le raillé sont unis par les liens d'une véritable amitié : ils ne peuvent se passer Tun de l'autre. D'ailleurs, dès qu'il s'agit de défendre Roland attaqué, Eslout cesse d'être plaisant pour devenir terrible. C'est ce que l'on voit encore dans YEnlrée en Espayn^j quand le neveu de Charles quitte l'ost de l'Empereur, indignement outragé par son oncle. «Si tu m'avais ainsi frappé, dit Estout, je t'aurais •frappé, moi aussi, de mon épée brunie ^ d Pendant ce temps, Roland court à ses aventures. Mais, quand il est en Perse, deux images particulièrement chères passent souvent devant ses yeux : c'est celle d'Olivier et celle d'Eslout. Singulier mélange d'étourderie et de courage, d*esprit et de légèreté, de dévouement et de folie, Estout est un type charmant qui nous repose un peu de la physionomie un peu monotone, un peu roide, de presque tous nos autres héros. Le rire ouvre si rarement les dents de nos vieux barons, qu'il faut se hâter de le peindre quand on le rencontre.
II PART. LIVR
CHAP. IX
Après Olivier,
Ëstuul
est le plus fidcle
anit
do Roland
Turpin n'a que de très-lointaines ressemblances avec le prùlre grec, avec le devin Calchas : la supériorité du litTOs français est au-dessus de toute contestation. Bien que, suivant nous, Turpin ait fort médiocrement rempli ses fonctions épiscopales ; bien qu'il n'ait pas eu l'intelligence de- son caractère sacré, il est mille fois plus beau, mille fois plus grand que le pauvre prophète de la i-uinc de Troie. D'où venait ce Turpin ? Nous
portrait
de Tiir|iiii
d'aj»rcs
loiilus nos Cliaii-
do (,'c9le.
Entrée en Espagne^ r> 218 r*'.
LES COMPAGNONS DE CilARLËMAGNE :
Il PART. LIVR. I.
CHAP. IX
Son origine.
Dans tous
nos
vieux poÔMet,
Tiirnin n^l ricin
d'episcopsl :
prêtre médiocre,
incomparable
chevalier.
voudrions bien croire avec la Karlaniagnus-saga^ que c'était un présent de Rome. D'après le compilateur islandais, qui copie sans doute une de nos vieilles chansons, Turpin était un clerc romain que le Pape avait laissé il Charlemagne. L'Empereur en fit son chancelier; puis, le plaça sur le siège de Reims. Telle n'est pas la tradition consacrée par notre Asprcmont : « De quel ^> pays etes-vous? demande un jour le Pape à Turpin. » — Je suis de France, répond Turpin; j'ai longtemps » été moine à Jumiéges, plus bas que Rouen, en Nor- » mandie. J'j suis resté jusqu'à mon sacre*, jd Quoi qu'il en soit, on s'était trompé sur la vocation de Turpin. 11 était né pour être chevalier, et non pour être prêtre. Nous ne sommes pas de ceux qui admirent sans réserve les beaux coups de lance de cette main qui était faite pour bénir et qui aiment à voi» le heaume sur cette tête destinée à porter la mitre. Que nos chansons ne soient pas une œuvre cléricale, c'est ce qui est surabondamment prouvé par la seule conception de ce Turpin.
C'est dans Asprcmonl qu'il fait sa première apparition. (( Gentix lions fu et joenes chevaler », dit le poêle. Et il ajoute que cet archevêque aimait surtout à faire des achats d'armes et de chevaux : ce qui n'est aucunement pontifical. Ce qui Test encore bien moins, c'est le ton leste et cavaher avec lequel il parle au Pape; a Nous y> devons bien aimer les chevaliers, dit-il; ils se battent y> pendant que nous faisons de bons repas ^ » Et, quelques instants plus tard, à la vue du pauvre abbé Fromer qui tremble de tous ses membres en lisant devant le Roi le message guerrier d'Agolant, le pétulant archevêque ne peut contenir son indignation : « Allez chanter vos » matines. Vous êtes fait pour lire la vie de saint Omer. >
• I, 26. — * Chanson d'Aspremontf Bibl. nat., anc. ms. La vall., 123, f* fti. - ' Chanson (TAspremont, édit. Guessard, p. 2, ver» 46 et suiv.
ROLAND, OLmER, NAINES TCRPIN, ETC. 181
El il rit*. Nous ne rirons pas avec lui. Car, en vérilé, Jes abbcs, comme les archevi^ques eux-nirmes, sont faits pour chanter matines et lire la vie des saints, plutôt que pour oouper des tôtes. C'est ici qu'il conviendrait de relire, dans le Pontifical romain^ le bel office do la Consécration des évêques. Ce chef-d'œuvre, mille fois trop peu connu, peut passer pour la véritable antithèse de Va lî^eiule de Turpin. Mais par bonheur cet étranjçe héros va bientôt se relever.
Nous avons déjà vu avec quelle fierté il remplit sa mission difficile auprès de ce farouche Girard de Fraite qui lui jeta son couteau à la tète * ; nous avons vu sa belle résistance à ce sauvage^. Ici, nous le trouvons tout à fait dans la beauté de son vrai rôle. Un archevêque en effet peut être un ambassadeur : car jadis les ambassadeurs s'appelaient /^ffaff^m ou amis de la paix; mais il ne saurait jamais être soldat. En fait de sang, il n'a que le droit de répandre le sien dans le martyre, et je frémis à la lecture de ces vers horribles de Gui de Bourgogn(^ lorsque Turpin tranche en deux la tête du païen Emaudi-as et que les spectateurs de cette brutalité plaisantent sur ce beau coup d'épée sacerdotale : « Certes ci a bon ^prestre^ dist lluidelon li frans. — Voire qui bien con- >fesse, dist ses fils Dragolans. » Ces plaisanteries donnent le frisson ^. Le rôle que Turpin joue à la fin (VAspremont me parait autrement magnifique : c'est entre ses mains sacerdotales qu'est soutenu le vrai bois de la croix qui, comme nous l'avons vu, devient alors étincelant comme le soleil et jette d'admirables rayons. Il est vrai qu'il enrage < en dedans » de ne pas se battre et qu'il finit par jeter ce cri : « Voici la croix que je vous rends. Je suis cvesque, > or me fais chevalier. » Mais, dan^ Renaus de Montauban
* Chawton (PAspremoni^ édit. Guessanl, i». 4, vers 05-08. — ' Ibid.y p. 13, vers 56 et siiiv . — * 6'mi de Bourgogne, vers 3000 et suiv.
II PART. I.IVR. I.
CHAP. iX.
LES COMPAGNONS DE CHARLEMAGNE
n PART. Livn. I.
CHAP. IX
tout au moins, le terrible prélat daigne déclarer qu'il n'aime à occire que les Sarrasins, et que, pour tout au monde, il ne voudrait pas verser le sang chrétien. L'Empereur veutlechai'ger de mener au supplice l'un des quatre fils Aimon, Richard : « C'est trop de paroles, répond suy> perbement Turpin : quand j'ai chanté ma messe, je vêts 3) volontiers mon haubert et mon heaume bruni, le tout y> pour le service de Dieu. Je vais à la bataille contre félons » Sarrasins, et suis tout heureux quand j'en vois mourir » un. Mais jamais un chrétien ne sera tué par moi, et je D ne commencerai point par mon cousin Richard ' . » Dans la Chevalerie O/7/^r, Turpin paraît mieux se rappeler qu'il est prêtre, et l'on voit enfin dans l'exercice de la miséricorde celui que nous n'avons guère vu jusqu'ici que dans les fonctions sanglantes du soldat. C'est l'archevêque de Reims qui, dans un des plus remarquables passages du poème attribué à Raimbert, c'est Turpin qui sauve la vie à Ogier; c'est lui qui nourrit en secret le fier Danois, condamné à mourir de faim *. Ici, nous n'avons qu'à nous incliner, et nous sommes ravis par le spectacle de ce prêtre qui enfin agit en prêtre et pratique ainsi la première des œuvres de miséricorde corporelle. Mais pourquoi faut-il que nous retrouvions encore notre prélat impénitent, la lance à la main et le haubert au corps? Par bonheur, c'est k Roncevaux, et Turpin, qui fait horreur quand il est vainqueur, n'excite plus que l'admiration ctr^ràRoiand qw^^d il est vaincu. Il est innocenté par sa défaite et par
sa mort. Sur ce dernier champ de nataille, il grandit soudain de cinquante coudées ; sa gloire, chose difficile, efface presque celle de Roland lui-même. «L'archevêque commence la bataille. Il se jette sur Abîme, le frappe sur son écu où il y a pierres précieuses, topazes, amé-
Sa mort
h Roncevaux
rachète
toutes les fautes
lui-même.
Benaus de Montaubariy édit. Michelant, p. 263. — ' La Chevalerie Ogier de Danemarche, édit. Barrois, vers 9607-9660.
Ihysles et cscarbouclcs ardentes. Turpin lui tranche le " '^^Ifln*'^' '* corps de l'un h l'autre flanc et l'abat roide mort sur la place. Et les Français : « Voilà du courage! s'ccrient-ils.
> Cet archevêque sait bien garder sa crosse*. » Nous ne pouvons ici que signaler fort rapidement les incomparables harangues de rarchevêquc de Reims, auxquelles nous aurons lieu de revenir plus tard : « Si vous mourez,
> vous serez saints martyrs, et vos places sont prêtes » dans le grand Paradis'-. i^ Et ailleurs : <c Le Paradis est à vous, et vous y aurez place parmi les innocents ^. » Ces dernières scènes sont tellement sublimes, que nous devrions peut-être ne pas craindre de nous répéter et de les redire. L'auteur de la Chanson dr Roland îi\\i^h Turpin digne d'être avec Roland le dernier survivant de toute l'armée française. Il a bien fait : pas un n'était capable de faire meilleure figure sur la solitude sanglante de ce champ de bataille. <r Turpin de Reims a son écu percé, son heaume brisé, sa tête toute blessée, son haubert tout rompu et démaillé; quatre lances lui sont entrées dans le corps ; son cheval a été tué sous lui : Dieu ! quel malheur quand rArchevôque tombeM » Et plus loin: * Turpin de Reims, quand il se vit par terre percé de quatre coups de lances, rapitlenKMit se redresse en pied, jette les yeux du coté de Roland, court à lui : « Non, je ne » suis pas vaincu, dit-il. Un bon soldat n'est jamais pris
> vivant.» \\ tire Alniace, son épée d'acier, se jette dans la mêlée et y frappe plus de milhî coups '\ » Voilà qui est beau, qui est Rolandien, si je puis parler de la sorte. On oublie le prêtre. D'ailleurs, si le saint chrême n'a pas fait d(î Turpin un évêque vraiment épiscopal, on peut dire (prit Ta consacré pour V\ martyre. Turpin est aussi beau au milieu des étincelhïs qui jaillissent de son épée,
• ChanMn de /io/.in/, vnrs Ïfil8-Ï070. — « Ihid.. vers lt3.i,ll3o — ' Ibid., vers 147y,1-WO. - * Jbùl., vers i077-i08i. — ' Ibid,, vers i083-!i(nK).
184 LES COMPAGNONS DE CHARLENAGNE
"'*cSÎpTx'^ ' parmi les Sarrasins qu'il immole, il est aussi beau h
Ronccvaux que Tévôque Gozlin sur les murs de Paris, luttant contre quarante mille Normands. Mais il est surtout admirable quand, la mort au cerveau et au cœur, à peine animé d'un dernier petit souffle de vie, appuyé contre un arbre, il étend à grand'peine ses belles mains mourantes sur les corps inanimés des Pairs que Roland, moribond comme lui, vient de ranger sur une ligne aux pieds du grand archevêque. C'est la plus belle scène de toute notre antique épopée. Cette vie de Turpin, consacrée aux coups de lance, se termine par une bénédiction pontificale.
Il y a quelques années, on eut l'heureuse pensée de remettre sur la scène française le grand drame de Roncevaux ; mais le poète * n'osa point reproduire dans son dernier acte, d'ailleurs fort beau, ce superbe épisode de la bénédiction de Turpin. Cette omission est le plus grand reproche qu'on puisse faire à toute son œuvre, et elle a par là mérité de ne pas conquérir une gloire durable.
Lcjdo^ePa»" Autour de Charles, lorsqu'il tient ses cours plénières ou nos Snwns quaud il s'élance le branc au poing contre les mécréants, degesio. ^^ ^oil uuc couronuc de barons, de chevaliers de prix. C'est l'élite de la France, ce sont les douze Pairs. Il n'est pas besoin de posséder un trésor d'érudition pour constater, dans ces compagnons du grand Empereur, uno institution profondément germanique. C'est encore une de ces preuves, que nous trouvons sans réplique, de l'origine germaine de nos épopées. Le nombre doicc^ je le sais, est un nombre sacré chez presque tous les peuples,
* M. Mormot, antrur «le Topera intitulé : Rolantl à floncevaux (I86r»).
II FART. LIVR. I. CUAP. IX.
et il n'offre rien de particulièrement barbare. Mais, quant au compagnonnage, c'est fort différent, et l'idée appartient tout à fait aux envahisseurs de l'Empire. Un certain nombre de guerriers s'associaient dans les forêts de la Germanie à la fortune du chef de la tribu, combattaient, triomphaient, partageaient le butin avec lui. C'étaient les pairs du chef de clan. Nos poètes, frappés par ridée des Apôtres, donnèrent à Charles douze compagnons, comme l'Évangile donnait douze apôtres à THomme-Dieu. Je ne comprends pas bien pourquoi un savant contemporain a prétendu que a: la conception des douze Pairs n'apparaît pas dans notre poésie primitive* y>, quand nous la trouvons dans la Chanson de Roland., dans le Vofjaf/e à Jermalem^ dans la Karlamagnus-saga, et même dans la Chevalerie Ogier. Il n'est pas plus exact de dire qu'ils figurent uniquement dans la guerre d'Espagne, puisque nous les trouvons dans Rcnaus de Montonbanj dans le Voyage^ dans Fierahras et dans Simon de Pouille. Mais c'est ici le lieu de nommer h nos lecteurs les douze Pairs de la Chanson de Roland : Roland, Leur* nom*. Olivier, Gérin, Gérier, Bércngier, Otton, Samson, Engelier, Ivon, Ivoire, Anséis, Girard. De tels noms ne peuvent être passés sous silence. Ils ne doivent pas périr"'.
* Histoire poétique de Charlemagne, p. 417.
' Nous allons donner ici seize lislos des douze l^airs d*aprcs nos principaux l<xi*^ épitiues. — I. Chanson de lioland (voy. ci-di'ssus). — II. Honcevaux ^remjniemenl du Roland, texte de Paris et de Venise, VU) : P Roland, 2* Olivier, 3' Tuq,in. i* Eslout, 5" Halon, G" Gérin, 7* Gélier, 8' Samson, 9' Girard, l^.\nséis, 11* Bérengii»r, lia* Hue. — III. Entrée en Espagne: 1" Roland, * Olivier, 3" Esluul, A" Hostes (? = Ollon), 5** Ogier, G" Rérengier, 7* Anséis, ^Turpin,y* Girard, 10" Sunison de Bourgoj^ne (remplacé à la fin du poi-me par 1* jeune SamMnnet, fils du roi de Perse), W" Naimcs, lii^Salomon de Bretagne 'OU Richard de Normandie). — W . Henaus de Montauban : 1" Roland, 5" Olivier, 3* Richard de Normandie, i" Naime», 5" l'Ilage l'An^^lois, (î* Bérenger le Gallois. "• Ydelon de Bavière, 8' Ogier, 9" Turpin, Hf Salomon de Bretagne, II*Ccoirroi d'Angers, li" Estout. — V. 6'iu de liounjogne: h Roland, 2" Olivier, 3^ Nuimes, A" Ogier, 5" Richard de Normandie, (y" ReniiM-, 7** Yvon, 8* Yvoire, 'J* Halon, [(^ Thierri, ll-Oede (— Otton), it" Samson. - VI. Voyage à Jeruulein et à Cotustantinople : l" Roland, 2" Olivier , 3' Guillaume d'Orang*?,
nPAM. LIVR.I.