‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 41 sur 150 · LUTTES DE CDARLEMAGNE CONTRE SES VASSAUX — RENAUD DE MONTAUBAN · texte numérisé non relu

LUTTES DE CDARLEMAGNE CONTRE SES VASSAUX — RENAUD DE MONTAUBAN

Renaus do MontauJban, ou les Quatre Fils Aymon*.

Pr()lo|^o

liu DraiiH) :

• Le Conseil de

Char-

lemagne

et la

Analyse de Nqus sonimes il Paris, et c'est le iour de la Pentecôte.

a( Montauban, L'cmpereur Charlcinagne, après la messe, tient dans

son palais principal une de ces Cours plénières qui rappellent les anciens Champs de mai. On y voit vingt archevêques, deux cents abbés, une foule innombrable de chevaliers. Tous ces gens font grand bruit et, remettant au lendemain les affaires sérieuses, jouent aux

mon de Lohier. . échccs « cu graut joic ct grant déduit 3>. Jouer aux

échecs, c'est, pour les héi'os de nos Chansons de geste, le plaisir le plus délicat ct le plus vif : jeu toujoure nouveau, toujours charmant, et dont on ne sait point se lasser. Mais une grande voix a retenti dans tout le palais et un grand silence vient de se faire : l'Empereur a parlé. « J'ai concpiis, dit-il, villes, ferles^ bornas et y> châteaux; j'ai vaincu et tué mille chevaliers; jus- X qu'aux ports d'Espagne, tout m'obéit, tout est a moi, 3) tout tremble. Et ce})cndant il est un homme, un seul » homme, qui ose encore me résister. Il n'est point venu

* La Notice bibliographique et historique sur le roman de r Renaus de MoNTAUBAN » trouvera sa placc logiquc dans la geste deDoondeMaience (t. Vl)«

» à ma cour, il se refuse à me servir, il est on pleine » révolte. C'est Bernes d'Aigremont. » Comme on le voit, nous avons affaire, dès les premières lignes de notre roman, à un Charlemagne de la décadence, capricieux, irascible, rassoie, et qui a de grosses colères bien ridicules: c Je rassemblerai, dit-il, tous les hommes démon » royaume. Normands, Flamands, Lombards, Bretons; » j'irai avec eux assiéger le château d'Aigremont, j'abat- I Irai le château, je pendrai Beuves*. s>

Le duc d'Aigremont est surtout coupable, aux yeux de TEmpereur, de soutenir Doon de Nanteuil,son frère, un de ces vassaux qui se sont jadis révoltés contre Charles et auxquels il a dû faire une guerre implacable. Mais un autre frère du rebelle, Aimon de Dordone, est présent à cette assemblée. Il entend avec quelque frémissement les paroles de Charles et ose interrompre à deux reprises le puissant empereur, qu'on n'interrompt jamais sans danger : « Le duc Beuves n'est pas un 1 lièvre, lui dit-il. II se défendra, et vous aurez pcut- 1 être quelque peine k triompher de lui. Puis, il a

> de bons amis qui l'aideront, d Ce langage est trop sincère pour ne point irriter le Roi : si mua et rogi com charbons flamboiant. (n Aimon, dit-il, je saisirai

> aussi votre terre. Sortez de ce palais. Allez. )> Un grand bruit se fait alors dans le palais et aux environs : ce sont les quatre mille sept cents chevaliers du duc Aimon qui se lèvent, pleins de fierté, tcte haute, et qui se retirent à la suite de leur seigneur que TEmpereur vient d'insulter*. Et c'est ainsi que, pour avoir noblement défendu ses deux frères, le duc Aimon encourut la colère de Charles; c'est ainsi que ses quatre fils, Renaud, Alard, Guichard et Richard, devinrent pour un si long

' Renaui de Monlauban, cdit. Michelant, p. 1, vers 1, à p. 3, vers 7. — » Ibid., p. 3, vers»-»).

II PART LIVII I.

CHAP. X

M PART. LIVR. I

CHAP. X

temps les ennemis du grand Empereur. De cette belle scène va sortir tout notre roman.

Peu de chansons commencent aussi fièrement.

Cependant, le prologue de notre poëme n'est pas encore achevé. Charles, voyant partir Aimon, voyant les nombreux chevaliers qui s'éloignent de sa cour avec le frère de Beuves et de Doon, devient aussi triste, aussi abattu qu'il était tout à l'heure orgueilleux et colère : c'est ainsi que se comporte Agamemnon dans Tépopée homérique. Le Nestor de nos Chansons de geste, Naimes de Bavière, vient alors en aide au pauvre empereur déconcerté : « Envoyez une ambassade au duc Beuves, lui » dit-il ; sommez-le de venir à Noël vous servir avec y> cent chevaliers, et s'il refuse, mais s'il refuse seule- )i) ment, ravagez sa terre, abattez son chAteau, et pendez » le rebelle. y> Naimes est essentiellement diplomate; il est tout d'abord pour les moyens doux. Charles se hiisse convaincre, et envoie un messager au duc Beuves. Mais, en vérité, cet ambassadeur est sacrifié par avance. Comme son message est fort désagi^éable, il est certain que Beuves le tuera. C'est ce qui arrive en effet : h peine le malheureux Enguerrand d'Espolice, envoyé de Charles, a-t-il rempli sa mission, que le duc d'Aigremont se précipite sur lui et lui coupe la tête en deux. Telle est sa réponse aux sommations impériales ^

La guerre va sans doute éclater. Ah ! vous ne connaissez pas encore toutes les lenteurs du duc Naimes, ni tous les procédés de nos romanciers. L'insuccès de cette ambassade ne déconcerte nullement le duc de Bavière. « On a tué votre premier messager, envoyez-en un second. On a tranché la tôte d'Enguerrand, c'est votre fils, sire, qu'il faut choisir pour ce nouveau message. »

' Renaus de Monlauhan, p. 3, vers 31, à p. 8, vers 13

ANALYSE DE RENAUS DE MONTAUBAN. i93

Charlcmagne a de tristes pressentiments, il hésite : mais " part.livr.i.

il se décide enfin, et Lohier se dispose à partir*. Son

pèi*e lui a recommandé la modération. Mais Lohier est jeune et oubliera trop vite les conseils paternels.

Le voifà dans le beau château d'Aigremont, dont noti-e poète nous fait une description charmante. Quatre cents chevaliei-s de France lui composent une escorte vraiment royale. Il marche seul devant eux, beau, fier, et même un peu dédaigneux. Beuves est assis sur un fauteuil d'or au milieu de deux mille barons, il s'apprête à écouter le fils de l'Empereur. Lohier ouvre enfin la bouche, et jamais plus insolent discours n'a éclaté sur les lèvres des ambassadeurs très-insolents de nos Chansons de geste : « Dieu sauve Charles et con- > fonde Beuves! L'Empereur te somme de venir le ser- 1 vir à la Nativité prochaine. Si tu n'obéis, tu seras » pendu et ta femme sera déshonorée. Quant à moi, peu 3 s'en faut qu'en ce moment môme je ne te tranche 3 la tête d'un coup de mon épée*. » Tel est le résumé le plus exact de cette sommation peu diplomatique^.

* Rauius de Aloniauban, p. 8, vers 14, à p. 11, vers !27. — ' Ibid.j p. H, ▼ers 28, à p. 15, vers ti.

* Le discoubs de l'ambassadeur Lohier. — « Barons, oyez cliansoii qui e^t toute enluminée de bien : — Jamais jongleur n*en chanta de meilleure. — Ce fut un beau matin, quand l'aube venait de crever, — Que le fils de Cliarlcmagne à la barbe mêlée — Kntra [au château de Beuves] dans la salle pavée de mosaïque. — Il y vit mainte gent assemblée, — La maison fut peuplée de bonne taronnie; — Chacun avait l'épée à son côté, — Pour entendre ce que sont les paroles du messager de Charles — Et comment il mènera son discours à bonne fin. — Lohier passe devant, Lohier à la chère membrée; — Il est tout aussitôt suivi par tous les siens. — Oyez ce qu'il va dire au duc d'Aigremont, — Devant toute la baronnie assemblée : — « Que le Dieu de gloire qui fit la pluie et 1 la gelée, — Le chaud, le froid, le ciel, la terre et la mer salée, — Qui aussi,

• par sa bonne pensée, a fait l'homme et la femme, — Que ce Dieu sauve et

• garde Charles, roi de la Terre honorée, — Et toute sa maimie qui est sage et

• vaillante! — Mais qu'il confonde le duc Beuves, chez qui il n'est rien de bon,

• — Lui et toute sa chevalerie réunie en ce lieu ! ■ — Chacun, à ces mots, met la main à l'épée pour commencer la mêlée. — Mais, avant qu'il soit nuit, ils auront assez de batailles. — « Sais-tu ce que te mande Charles, roi de la France

• honorée? — C'est que, sans plus de retard, tu ailles lui rendre hommage à ■ Noël; — Et il n'y veut plus de délai. — Il te faudra emmener quatre cents

ui. 13

ANALYSE DE HENAUS DE àiONTAVBAN.

II PART. LIVR

CIIAP. X.

'• Beuves s'indigne, Beuves frémit, et bientôt on en vint "~ aux coups d'épée. Les quatre cents Français sont enveloppés, sont cernés, sont massacrés sur place. Lohier se défend avec un merveilleux courage, mais enfin le duc Beuves lui-môme l'atteint dans la mêlée, le Frappe, le tue*. Et voici qu'à travers toute la France consternée, quelques chevaliers français portent le corps du fils de Charlemagne qui a été tué, à la fleur de l'âge, par la main d'un vassal rebelle ; voici que Charlemagne lui-mômc apprend l'afl^reuse nouvelle en son palais de Paris. Il aperçoit le corps sanglant de Lohier; il se pûmc. Tous les Français sanglotent; mais, au milieu de ces tristesses, la vengeance ne perd aucun de ses droits, et cent fois on entend ce cri : « Mort au duc Beuves*! » Une guerre terrible va commencer. Aimon de Dordone s'y trouve naturellement engagé ; il va prendre en main la cause de son frère, et les quatre fils Aimon vont ainsi devenir les ennemis personnels du grand Empereur. Le Prologue est fini. Le vrai Drame va commencer.

Premier acte du Drame :

« l^a g^rando (fiicrro

de Charles

contre le duc

d'Aiçremonl et les

trois frcros de

Dcuvcs. »

Contre Charles se liguent les quatre frères' : le. vieux Girard, type du vassal en révolte; Doon de Nanteuil, le

M hommes de ta maisnie privée. — Si lu ne le fais, TEmpereur a juré — Qu'il

j» mandera ses Français, sa gent bien ordonnée. — Pas un homme jusqu'à la mer

» salée, pas un homme ne restera — Que Charles ne conduise contre toi, pourvu

M qu'il puisse porter une épéo. — Il abattra ta cité, il abattra celte tour carrée,

0 — Et, s'il te peut tenir, ta mort est jurée. — A une branche d'arbre, en haut,

» on te pendra — Conmie un voleur pris en flagrant délit. — Ta femme sera dés-

» honorée et honnie. — Tu verras par là quelle mauvaise pensée lu as eue —

n Et de quelle trahison lu te rends coupable envers TEmpereur, — Quand, par

» amour pour Doon de Nanteuil, — Tu veux guerroyer le roi de la Terre honorée.

j> — Charles a chassé de son pays ce Doon — Qui est allé se cacher en Fouille.

» — Est-ce aussi là ce que lu désires? — Parla foi que je dois à mon père à la

» chère memhrèe^ — Peu sVn faut que je ne te tue avec l'acier de mon épée ! ■

— Lohier met aussitôt la main à son épée, — Mais Savari de Toulouse la lui a

remise dans le fourreau... » (lienaus de Monlauban, édit. Michelant, p. 14, 15.)

* Renaus de Montaubariy p. 15, vers 25, à p. 19, vers 28. — • /Wcf., p. 19,

vers 30, à p. 25, vers 29. — ' Ibid., p. 27, vers 38.

proscrit; Beuves, le meurtrier de Lohier, et enfin le "'*\",T:i'? '• duc Âimon, nature plus pacifique, et qui, par certains côtés, comme nous le verrons tout à Theure, ressemble au Prusias du Nicomède de Corneille. Le vieil Empereur n'aura pas trop de toutes ses forces contre une ligue aussi puissante. Le poète a su rendre avec une exactitude presque involontaire la physionomie de ces grandes rébellions féodales qui ont, aux ix*" et x*" siècles, compromis l'existence de la royauté française. Le souvenir de ces révoltes était demeuré vivant dans l'esprit du peuple et des barons : ces derniers surtout devaient prendre un plaisir tout particulier à entendre réciter les vers de Renatis de Montauban^ qui étaient favorables à leurs prétentions et à celles de leurs pères.

Les deux armées féodale et royale vont se rencontrer enfin et se heurtent au moment où le duc Beuves vient d'échouer devant Troyes. Les bourgeois de cette ville ont fait une défense héroïque : a Li citeain s'esmaient 1 de la cité garnie; — Vasaument se défendent contre la > baronie * . * Ces vers ne pourraient-ils pas s'appliquer à la commune de Troyes, et par là servir a dater cette version de notre poëme*? Quoi qu'il en soit, la grande année de Charlemagne arrive à marches forcées, et déjà Beuves peut entendre le bruit terrible de l'avant-garde impériale. Girard de Roussillon entend « la cornée de Tosl Karlon » : tout aussitôt il s'arme et fait armer les siens ; les quatre frères rebelles sont en ligne ; un choc cfiroyable fait retentir la terre, et le sang du vieux Girard est le premier versé. La môlée devient générale ; des milliers de duels font la bataille immense: bataille qui, d'ailleurs, ressemble à toutes celles de nos romans et

* Renau» de Monlauban, p. 30, vers 3 et 4. — * 11 convient d'observer qiio lu cbartede Cominune,octroyécà Troyes par Thibaud le Chansonnier, est de septembre l!i30 (d*Arboisde Jabainville, Histoire des comtes de Champagne^ V, p. 29^). et que, malgré tout, noire rédaction cllc-mômc est Certainement plus ancienne.

196 ANALYSE DE RENAUS DE èlONTAUBAN.

" '"ÎuIp!' x^' *' Q"^ "^^s ^^ voulons pas analyser. Les vassaux sont

vaincus, ils plient \ Avec cette variabilité singulière qui

caractérise nos héros, ils passent de Textrôme oi^ueil à une soumission extrême : Girard, Beuvcs, Doon et Aimon sortent de leur camp' nu-pieds et « en langes >, avec quatre mille et sept cents chevaliers dans l'attitude des suppliants. Le spectacle de cette humiliation n'eût pas attendri le cœur de Charlemagne, si Naimes et Richard le Normand ne lui avaient pas conseillé la clémence. Il pardonne enfin à ses adversaires agenouillés, et ce pardon met un terme à la guerre^.

Mais il ne met pas un terme à la colère de l'Empereur, et ce pardon n'était pas sincère. Ce n'est pas en vain que la race de Ganelon lient une place importante auprès de Charlemagne : ces traîtres de profession se trouvent là fort à propos pour donner au -roman une nouvelle impulsion, pour l'empêcher de finir. Ils s'approchent du vieil Empereur et lui proposent d'assassiner le duc Beuves, celui-là même avec lequel il vient de faire la paix. Le roi de Saint-Denis, qui tout à Theure s'est bravement comporté dans la grande bataille, redevient tout à coup plus vil qu'il n'a jamais été ; il recule les limites de la bassesse : « Assassinez-le, dit-il, y> et je vous payerai bien ^. y> Les traîtres ne demandaient que cette permission; ils savaient d'ailleurs que le duc Beuvcs viendrait prochainement à Paris et qu'il devait passer par la Bourgogne. Ils s'embusquent dans les bois de Floridon ; ils attendent son passage, ils se jettent sur lui, ils massacrent les chevaliers de sa Siiite, ils l'assassinent lâchement *. Un cri d'indignation retentit sur toute la terre du duc Beuves, autour de sa

* Renaus de Monlauhan, p 30, vers 34, à p. 37, vers 2. — ' Ihid., p. 37, vers 3, à p. 39, vers 10. — ' IbUf., p. 39, vers 11-36. — * Ibid., p. 39. vers 37, à p. 44, vers 1.

Il TART. LIVn. 1.

CHAP. X

veuve en larmes * ; mais il ne parait pas que ce cii soit entré bien profondément dans les oreilles de Girard de Roussillon, deDoon de Nanteuil, d'Aimon de Dordone. En effet, nous voyons ces frères tjop aisément consolables faire rapidement leur paix avec Charlemagne et oublier rapidement le pauvre Beuves, t etKarleslor donna maint riche garnement^ i>. L'Empereur leur ferma la .bouche et leur calma le cœur avec de beaux présents. Ce rôle très-vil de corrupteur convient bien au Charlemagne * très-vil de notre roman.

C'est ici que se termine le premier acte de notre drame épique ; et ce n'est pas sans raison qu'on a regardé cette première partie de notre chanson comme ayant dû former à l'origine un roman complet, sous ce titre : Betives (V Aigrement. Nous nous rangeons volontiers à cet -avis et avons hâte d'en arriver au véritable roman des Quatre Fils Aymon. Il est bien temps que ces héros paraissent.

Charles règne en paix; il est bien cet imperator au- second «cto: 9^tus dont parlent les diplômes, romanum pacifice 'de/qumro fii> 9^oernans imperium. Il a oublie le meurtre de Beuves ; Laparuodvchcc.

.| ■■ 'La mort

" 6sl joyeux; il est entouré d'une belle cour, et, chose eua^ii^âre

^ï*ange, il n'a pas de courtisan plus empressé que cet

Aimon de Dordone, qui ne sait pas regretter assez fière-

'^^enl l'assassinat de son frère. Et voilà qu'un jour, au mi-

Keu de cette cour où brillent sept rois à coron es (Vor mier^

paraissent quatre jeunes gens, quatre bacheliers vaillants,

«qui entrent au palais soef et bêlement ». Ce sont les

quatre fils Aimon \ Charlemagne leur fait bon accueil :

^ Je veux vous faire chevaliers îi la Nativité prochaine. »

de Renaud et do ses frères. »

' lîenau* tU Montaubant p. 4i, vers 2, à p. 45, vers iO. — ' Ibid., p. 45 ▼en 11-37. — ' Ibid., p. 45, vers 38, à p. 47, vers 10.

Il PART. UVR. I.

CHAP. X

Et en effet, il les adoube devant tous ses barons ; il assiste au jeu de la quintaine, qui, d'ordinaire, suit ces adoubements, et il y admire l'adresse de Renaud. Renaud et Alard servent le vin à la table de l'empereur; Guichard et Richard servent le pain : le vieil Âimon est tout ravi de la fortune de ses fils '. C'est en effet le point culminant de leur jeune prospérité. Leur joie ne sera pas de longue durée.

Une partie d'échecs s'engage entre Renaud et Bertolais, neveu de l'Empereur. Ce jeu, passion de nos héros épiques, tient une large place dans toutes nos chansons. L'auteur de Renaus de Montauban, imitant sans doute l'auteur de la C/ievalerie Ogier, fait d'un coup d'échecs la péripétie principale de son long roman. Bertolais, tout comme Chariot dans Ogier, insulte gravement son adversaire, qui le tue d'un coup d'échiquier '. Cris, pleurs, mêlée dans le palais de l'Empereur. Renaud se défend énergiquement, mais il ne saurait résister à toute la baronnie de Charlemagne ^. Il se jette sur la croupe de ce bon cheval Bayard qui désormais va tant faire parler de lui ; il s'élance avec ses trois frères vers le château de Dordone, il y va trouver la duchesse sa mère : « Fuyez, » leur dit la dame, fuyez vite ; emportez le plus possible i> de mes trésors. Mais vous ne pouvez rester ici : on i tuerait votre père. » Les quatre enfants s'en vont, et Renaud pleure de pitié en s'éloignant de ce château où il ne doit pas revenir de longtemps *. Rien ne serait plus touchant que ce départ, s'il s'était trouvé un vrai poète pour le peindre. Mais notre trouvère, qui consacre volontiers plusieui^ centaines de vers à la description d'un seul combat, ne veut consacrer que dix vers à cette

• Renaw de Montauban, p. 47, vers H, à p. 51, vers 12. — * Jbid,, p. 51, vers 13, à p. 5i. vers 15. — » Ilnd., p. 52, vers 16-26. — * /6id.,p. 52, vers 27, à p. 53, vers 1.

AMLTSE DE RBNAUS DE MONTAUBAN. m

admirable péripétie. Et cependant nous sommes vérita- " **c!îrr"x'^ ' blement au cœur de notre épopée, et c'est ici que commence la longue histoire des malheui-s de notre héix)s...

Mais où courent ainsi les quatre fils Aimon? Où pensent-ils se dérober à la colère du grand Empereur?

Ils se réfugient sous les arbres de la vieille forêt des Ardennes, dans un lieu inhabité, dans un désert. Ils s'y construisent un château' et, commençant d'être malheureux, commencent aussi d'être intéressants. Nous nous attachons très-vivement h leur destinée. Que vontils devenir?

Charles s'est jeté à la poursuite des quatre frères : il a Troi«uroe jugé que toute une armée ne lui serait pas inutile contre j.,"\i^J^ f,,, ces rebelles. Mais il est sur leurs traces et, par un beau dan^*rfonn jour d'été, il aperçoit enfin leur cliAteau de Montessor. Or, les trois frères de Renaud revenaient de la chasse, joyeux, quand ils rencontrèrent les chevaliers de TEmpereur. Tout aussitôt la bataille commence*. Ogier le Danois lutte à armes égales contre ces désespérés, qui se préparent à une formidable résistance el s'enrcrnicnt dans leur château. Il faut se résoudre Ji un siège en ^le. La tente impériale est dressée sous les murs de la 'firrible forteresse, dont le poêle nous fait d'ailleurs une description pittoresque et saisissante. Le cliAtean est perché sur un roc. Autour de lui « les montagnes sont hautes, et profonds sont les sables; — Les prairies ' laiçes, les bois grands et pleniers: — On y peut chasser les sangliers et les laies, — Poursuivre et percer à coups

• Remui de Montaubûn, p. 53, vers 2-10. — « /6wi., p. 53, vers 21, à p. 55, vers il.

des Ardenncs .

II PART. UVR. I.

rHAI». X

de flèches les cerfs et les biches. — D*une part court la Meuse, qui est tant à priser ^ — Où Ton prend les saumons quand on y veut pêcher. — D'autre part est la roche : on n'y peut approcher ^ » C'est devant ce formidable château que tous les peuples de l'empire de Charles se donnent rendez-vous : Normands, Poitevins, Thiois, Bretons, Flamands, Norois. La guerre ne se faisait pas alors comme de nos jours: la guerre n'était qu'une suite de duels brillants. Avec cent bons chevaliers, on arrêtait aisément toute une armée. Charlemagne l'apprit à ses dépens; le siège de Mojitessor se prolongea^ « dcsi après l'aoust que tôt vait li esté. — De l'iver qui vint grans sunt François tourmenté ^. » Par bonheur pour Charles, il avait près de lui un félon, qui lui propose alors de lui livrer traîtreusement Renaud : (T Seulement promettez-moi de me donner le château » des fils Aimon et cinq lieues de terres à l'entour. > L'Empereur lui promet en outre sa ville de Laon. Est-il utile d'ajouter que le traître s'appelle Ilervis de Lausanne*? Lausanne a eu le singulier privilège de fournir notre épopée de traîtres, et Hervé ou Hervis est un de ces noms dévolus par l'usage à tous ceux qui sont de la race de Ganelon. Hervis de Lausanne se compose un visage triste, humilié, et se présente devant Renaud comme une victime de la tyrannie deCharlemagne^. On lui tend la main, on lui sourit, on l'accueille^, et ce nouveau Judas se met tout aussitôt à accomplir sa détestable trahison : ce Ilervis ne dormoit mie, li cuivers » renoiés — Qui en liu de Judas fu laiens herbergiés ''. i» Il veut ouvrir à Charlemagne les portes de Montessor,

* Renam de Moniavhanj p. 57, vers 27-33. — ' Ihid., p. 57, vers 37, à p. G8, vers 5. — ' Ibid., p. 68, vers 6 el 7. — < Ihid., p. 68, vers 24, à p. 69, vers 2. — » Ihid., p. 69, vers 3-25. — • Ibid.y p. 69, vers 26-30. — ' /6/rf., p. 70, vers 13, U.

mais Dieu ne permet pas toujours que le dessein des Judas réussisse au gré de ces maudits, comme au jardin des Olives. Hervisest déjoué. On s'empare de Tinfûme, on le garrotte, et l'affreux supplice de î'écartèlement ne parait pas trop dur contre lui^ Mais, hélas! la ij^ite des fils Aimon n'est que différée par ce rude et légitime châtimfiit. Leur courage reste toujours le même, mais ils n'ont'iMîs; que des âmes. Ils bnt des corps et sont affamés. Toute résistance serait vaine. Rennud qui, au milieu de ses frères, représente l'élément de la prudence, qui est une sorte de Nestor sans cheveux blancs, Renaud prend la parole et s'écrie : « Voici que ce château est B bien pauvre ; voici qu'il est tout dévasté, tout détruit.

> — Nous n'avons plus ni avoine, ni vin, ni blé, — Que * nous y avions en abondance et h satiété. — Ce serait

> folie d'y rester davantage*. » Ilss'envont, tristes, mais non désespérés. Ils s'en vont, durant la nuit, et Renaud, les yeux trempés de larmes, jette un dernier regard sur ces murailles qui pendant cinq ans ont abrité la fortune de ses frères et la sienne ^ Je ne sais si mes lecteurs partagent en ce moment l'émotion que j'éprouve; mais, a mesure que le malheur s'abat plus pesant sur les quatre héros de ce roman, je les vois grandir dans mon imagination, je les sens devenir de plus en plus épiques. Tout à l'heure je ne voyais en eux que de vulgaires révoltés, peu dignes d'émouvoir mon cœur et d'exciter mon indignation contre leurs puissants adversaires. Mais, dès qu'une armée tout entière se réunit contre quatre hommes et s'estime à peine capable de les vaincre, dès que j'aperçois ces quatre vaincus héroïques se dérobant à travers les ténèbres de la nuit aux efforts de tout un empire et à la colère d'un Charlemagne, je me sens pris

* Renau» de MontaubaUj p. 70, vers 15, à p. 73, vert 17. ~ * Ibid., p. 74, ▼en 3-7. — » /Wd., p. 74, vers 26-32.

II PART. LIVR. I

CHAP. X

Il PART. LIVK. I.

CHAP. X

pour eux d'une invincible sympathie, et ce long roman commence à m'intéresser vivement. C'est ici, pour mieux dire, que le roman se change en épopée.

Quel va être le sort des quatre frères? Ils ont de bons chevaux, je le sais, et Bayard surtout est incomparable. Mais ne vont-ils pas être cernés par les chevaliers de l'Empereur? N'entendent-ils pas, là, toiit près d'eux, les pas de ceux qui les poursuivent? On ne peut s'empêcher de concevoir pour eux une crainte fort vive. Cependant le bruit s'apaise. Charles, renonçant à poursuivre ses ennemis mortels au milieu des formidables broussailles de la forêt d'Ardenne, a congédié tous ses Français. Un seul baron s'obstine à donner la chasse à Renaud et à ses frères, et ce baron, qui le croirait? c'est leur père, c'est le duc Aimon. Je ne sais si le vieux poète s'est ren(fu compte d'un fait aussi odieux et qu'il raconte avec une simplicité si naïve ; mais quelle justesse d'observation ! Aimon veut avant tout plaire à l'Empereur, et cette bassesse de courtisan lui ôle son cœur de père. Rien de plus naturel que cette dureté contre nature ^

C'est pendant celte fuite des quatre fils Aimon que Bayard, le cheval Bayard, témoigne pour la première fois de son intelligence et de son dévouement. Sur sa croupe complaisante il reçoit k la fois Renaud et Alard, et ce surcroît de charge lui communique un surcroît de vitesse et de force ^. Une véritable bataille s'engage entre les chevaliers d' Aimon et ceux que ses fils sont parvenus à grouper autour d'eux ^ Ceux-ci sont battus ; quatorze barons seulement survivent à cette déroute : les quatre frères n'ont que la vie sauve, et leur père enfin se prend à s'émouvoir à la vue de leurs malheurs *. Pour eux, ils

* Renaus de Montauban, p. 75, vers 5, à p. 80, vers 38. — • /6id., p. 81, vers 1-34. — ' Ibid., p. 81, vers 35, à p. 83, vers 8. — * Ihid., p. 83, vers 9, à p. 85, vers 2.

ne savent pas encore désespérer, et les voilà qui rentrent " ''JSIJ^ xf * dans la grande forêt d'Ardenne, où ils comptent bien trouver un asile assuré. Mais, hélas ! quelle misère ! Onze de leurs chevaliers, onze sur quatoi^e, meurent de faim*. Renaud et les siens ne vivent qu'avec la chair gascrue des bêtes qu'ils abattent et l'eau des ruisseaux ; ils errent comme des ombres sous les hautes futaies de ce bois immense ; ils sont défigurés, hâves, hideux. Leurs chevaux sont décharnés comme eux, et le poëte s'apitoie autant sur leur sort que sur celui de ses héros. Les pauvres bêtes ne vivent plus d'avoine, ni de blé, ni de foin essoré au soleil ; mais ils n'ont que racines et feuilles pour tout régal, et celui qui trouve fougère est bien heureux*. Au milieu de cette disette et de cet amaigrissement général, le seul Bayard conserve sa belle mine et son embonpoint : c Mais Baiars en fu gros et

> cras etsejornés ; — Mieldres iert-il de feuilles qu'autres

> chevaus de blés ^. »

Nous nous arrêtons longtemps, comme on le voit, à ces scènes de désolation et de tristesse ; mais c'est h dessein. Nous sommes vraiment au cœur de toute notre épopée. En cette matière, d'ailleurs, le peuple est le bon juge : il a oublié presque tout le roman des Quatre Fils Ayman; mais il a retenu, mais il retiendra longtemps encore les scènes de la forêt des Ardennes. A côté de ces images grossières qui décorent la chaumière du paysan, à côté de ces enluminures brutalement Touges et bleues, Ji côté du Juif errant^ de la Bataille d'Auslerlitz et de Crédit est mort, on voit figurer le bon cheval Bayard portant joyeusement les quatre fils Aimon. Et la vue de cette image nous ravit, nous aussi : car nous y trouvons la traduction très-populaire d'une de nos plus popu-

* nenaui de Montauban, p. 85, vers 3 à vers 20.;— * Ibid., p. 85, vers 21-26. — • /«d., p. 85, vers 27-29.

Il PhKt. UV». L OiKf. X.

9M A5ALTSE DE REXACS DE MOXTACBAy.

laires et de nos plus antiques chansons. Notre cœur n*est pas loin de battre, et, pour tout dire, nous sommes charmés.

L'hiver fut long pour les quatre frères, et ce rude hiver fut suivi de six autres. Sur leur chair nue ils portent leurs hauberts; ils sont velus comme des ours, et ont la peau noire comme encre; ils conduisent leur^ chevaux avec des harts en guise de rênes : c Ils sont en Ardenne, les fils Aimon, ils sont tout nus; — Quand il pleut, quand il vente, quand il grêle même. — Chacun est sous un arbre, son écu à sDn cou, — Son heaume tout rouillé et son épieu brisé. — Oh! que l'hiver les ennuie, l'hiver qui fut si long ! — Et comme ils désiraient que l'été revînt* ! > Enfin, un souffle chaud passe un jour sur leurs fronts : c'est le mois de mai, c'est l'été. Ils frémissent, ils espèrent, une idée les saisit: c Si nous

> allions voir noire mère, qui a tant pleuré à cause de

> nous? » Ils y vont, mais en se cachant, mais comme des coupables, mais en marchant pendant la nuit et en dormant pendant le jour*. Le voyage fut rude. Un matin, ils aperçurent les tours du château de Dordone et, d'émotion se pâmeront. Toutefois, avec une témérité admirable, ils pénètrent dans le palais. Ils sont méconnaissables : on les prend pour des ermites, on les accueille, et ils s'assoient à la table pateniclle ^ C'est ici que se place une des scènes les plus profondément homériques de toute notre ancienne poésie : a: Leur mère sort de la chambre, dont la porte est ouverte , — Et ses fils la regardent, tenant leurs têtes basses. — « Alard, dit » Renaud, quel conseil me donnez-vous ? — Voici notre

> mère, je la reconnais bien. — Frère, répond Alard,

> pour Dieu ! allez à elle, — Contez-lui notre message et

* Renaus de Monlaubanj p. 86, vers 33, à p. 87, vers 3. — ' /frid., p. 87 , vers 4, à p. 88, vers H. — • Ibid.^ p. 88, vers 15, à p. 89, vers 20.

inos grandes misères. — Non, non, répond Richard le " part. livu. i.

> preux et Valosé^ — Sire Renaud, beau frère, attendez » encore. i> — Les quatre frères donc sont dans le grand palais. — Ils sont tout dépouillés, tout misérables; n*ontpas un vêtement entier, — Laids et hideux comme le diable. — Quand la dame les vit, fut toute émerveillée, — En ressentit une telle peur qu'elle ne put se ranimer.... — Mais bientôt regarde Renaud, court lui parler, — Et tout son sang déjà frémit en elle. — Dans le palais, voilà la duchesse qui se dresse — Et qui voit changer les traits de Renaud. — Il avait une cicatrice sur le visage, devant. — S'était fait cette plaie en jouant au behourty étant petit enfant. — Sa mère le regarde, le reconnaît : « Renaud, dit-elle, si tu es Renaud, pour- >quoi le cacherais-tu? — Beau fils, je t'en 'conjure au >nom du Dieu puissant, — Si tu es Renaud, dis-le-moi ^sans tarder. » Quand Renaud l'entend, il veut cacher ses larmes. — La duchesse le voit, ne doute plus. — Pleurant, les bras levés, va baiser son enfant, — Puis tous les autres, cent fois de suite. — Pour tout au monde, ils n'eussent pas dit une parole \ » Est-ce être exagéré que de placer cette scène, je ne dis pas au-dessus, mais tout à côté des plus beaux passages de V Iliade et de V Odyssée! Nous ne le pensons pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que rarement nos épiques français se sont élevés à une telle hauteur; c'est que nous sommes en présence de sentiments très-naturels fort naturellement rendus; c'est que voilà une mère, une vraie mère, et des soldats chez qui le poids de l'armure n'a pas étouffé le cœur. Ils pleurent, tant mieux : et nous pleurons avec eux.

El je veux , s'il m'est permis de parler ainsi, faire

Henau8 de ifonlauban, p. 89, vers 30, à p. 91, vers 13.

II PART. LIVR. T

aiAP. X.

tomber le rideau sur cette scène presque sublime. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la pauvre mère traite maternellement ses fils, leur verse ses meilleurs vins, leur sert ses meilleurs mets. Voilà la joie revenue. Mais^ tout à coup s'ouvre la porte : c'est le duc Âimon qui revient de la chasse, un gros bâton à la main. Il a tué des cerfs; il a faim. Au moment de s'asseoir à table, il aperçoit quatre mendiants, quatre misérables qui dévorent les viandes placées devant eux. a Ce sont tes fils », dit la duchesse*. Aimon n'est pas ému par tant de misère et se prive de la grande joie de serrer ses fils fortement dans ses bras. Il se jette dans les transports d'une mauvaise colère, maudit ses enfants, les accable de reproches et leur ordonne de sortir de son donjon. Toutefois il se radoucit un peu, et laisse bientôt la duchesse accomplir librement envers ses quatre fils tous les devoirs de l'hospitalité antique. Elle les baigne, les chausse, les couvre de vêtements neufs; puis, elle leur ouvre les coffres paternels : « Prenez », leur dit-elle. Cependant sept cents chevaliers viennent se ranger sous la bannière de Renaud et de ses frères. Ils étaient entrés au château de Dordonc en accoutrements de mendiants; ils en sortent beaux, fiers et puissants comme des rois, sous les baisers de leur mère triomphante ^

Ils partent, ils quittent une seconde fois le palais où ils sont nés. Et où vont-ils ainsi? A leurs aventures.

Ils s'acheminent vers le Midi, et c'est dans le Midi que sera désormais placée la scène de notre chanson.

C'est ici que s'achève notre troisième acte; c'est ici que finît la première partie et la plus intéressante de notre roman.

« Remus de Montauban, p. 91, ^rs 87, à pi 92| tat 14. — « Ibid^t p. Oi, tcrs 15, à p. UO, vers 38.

AKALT8I DE RBNÂVS DE MONTAUBAN.

Bordeaux et Toulouse font depuis longtemps partie d'un même empire : ces deux nobles villes sont depuis longtemps françaises et chrétiennes. Mais l'auteur de noire chanson, témoin des nombreux bouleversements politiques dont le Midi était le théâtre, suppose qu'au temps de Renaud de Montauban et de ses frères, Bordeaux était la capitale d'un royaume catholique, et que Toulouse fut un moment le siège d'un émir sarrasin. A Bordeaux régnait le roi Yon, « molt prodome et de } grant manantie i ; à Toulouse se tenait le païen Begon, qui jetait sur le royaume de Gascogne des regards pleins de concupiscence et d'envie. Une guen^e devait nécessairement éclater contre le mécréant qui venait de conquérir Montpellier, Beaucaire et Avignon, et qui menaçait la France entière*. On ne saurait trop admirer avec quelle fidélité opiniâtre les Méridionaux ont gardé le souvenir des invasions musulmanes. Lisez plutôt la Geste de Guillaume au court nez, lisez ces pages de Renaus ie Montauban.

Tandis que le roi de Gascogne tenait conseil avec « ses hommes, ses drus et ses privés », tandis qu'il se laissait aller à l'effroi que lui inspiraient les conquêtes de Begon, on vit entrer dans Bordeaux, certain matin, cinq barons superbement vêtus, suivis de cinquante chevaliei's de belle mine qui venaient se mettre au service des chrétiens menacés. C'étaient les fils Aimon qui avaient rapidement traversé toute la France et qui avaient placé la Loire entre la colère de Charlemagnc et leur faiblesse. Mais à côté d'eux voici un nouveau venu qui paraît tout à fait associé à leur fortune*:

II PART. Ltm. I.

CHAP. X

Qualrième acte :

t Renaud

dans lo Midi.

Lo chAteaii

de lloolalbaii.

Nouvelle pierre

contre CliarloBiaipie. t

* ReimtdeM<mtaubany p. 98, tersl-iS, et 28-34. — « Ibid., p. 97, vers31, à p. 99, vers 30.

" ^^cnsi^'V! ' Renaud et lui se traitent de cotisins; il monte un chcv^^

noir ; il a je ne sais quelle physionomie étrange et f^ lui trouve trop de finesse dans les yeux. C'est Maugi c'est Tcnchanteur Maugis qui fait son entrée dans uotr roman, dont il sera désormais un des héros. Quand i^ a rencontré ses cousins, il venait de voler un trésor à^ Orléans*. Ce magicien est doublé d'un coupe-bourses. Pour tout dire, je me serais bien passé de cet oblique personnage. Maugis entrant dans le roman des Quatre Fils Aymony c'est la légende celtique pénétrant dans le domaine de notre vieille épopée nationale ; c'est la fable, c'est le mensonge, c'est la magie, ce sont d'odieux mé- ^ langes. Il faudra nous résigner à cet amalgame, il faudra tolérer les tours de passe-passe et les escamotages de Maugis à côté de l'héroïsme de Renaud. Mais nous avons l'espoir qu'on retrouvera quelque jour une antique rédaction de Renans de Montaiiban où l'enchanteur Maugis sera relégué au dernier rang, qu'il mérite.

C'est dans cette espérance que nous continuons un récit qui nous irritera plus d'une fois.

On devine aisément ce qui va se passer. Le roi Yon accepte avec joie le secours des quatre fils Aimon. On marche contre les Turcs, on les rencontre, on les bat. Les honneurs de la journée sont pour Renaud de Montauban, qui lutte contre le roi Begon et le force à se rendre. Je ne décrirai point ce combat, qd ressemble ù tant d'autres, mais il faut y signaler un épisode intéressant. Alard, Richard et Guichard ont un moment perdu de vue leur frère Renaud et le pleurent avec une tendresse touchante*. Bientôt ils se re-. trouvent, et ce sont des larmes de joie. Les chrétiens rentrent dans Bordeaux, vainqueurs; Renaud triomphe,

* Renau9 de Montauban^ p. 96, vers 34, à p. 97, vers 30. — > Ibid,, p. 100 vers 26, à p. 107, vers 22.

.A^ik

Begoii est jeté en prison comme un autre Jugurtha :

c Ens es fons de la cartre ont Begon avalé, — Plus d'un

« mois et demi a là dedans esté * »

Les quatre fils Aimon cependant ne prennent point

le temps de jouir de leur triomphe. Craignant toujours la colère de Chiu4emagne, ils s'enfuient, tout vainqueurs qu'ils sont, o: Ce fu el mois de mai, à rentrée t d'esté, — Que florisent li bois et reverdisent pré*. » Renaud et ses frères, errant dans la campagne, aperçoivent tout à coup une belle montagne située à Ton- I droit même où la Garonne prend le nom de Gironde. « Labelle place pour un château ! » s'écrient-ils ; et surle-champ ils demandent au roi de Gascogne la permission d'y bâtir une fertP. Le roi ne peut rien refuser à ses libérateurs, et voici (jue les pierres s'élèvent, sur les pierres; voici que l'on voit s'étager les unes au-dessus des autres, les belles salles voûtées dont les seigneurs étaient alors si fiers. Autour du château se construit toute une ville; cinq cents bourgeois s'y établissent et y font le commerce; des chevaliers, des sergents, des valets, des jongleurs, accourent de toutes parts à la voix de Renaud, qui « les retint par amor* ». Sur la maîtresse roche se dresse, terrible, le nouveau donjon. ^ Quel nom lui donnerez-vous? y> dit le roi Yon h Renaud. — cr Quand nous vînmes ici, mes frères et moi, ce

* fut en qualité d'étrangers ou à'aiihains. Eh bien ! le

* donjon s'appellera mont des Aubains ou Monlau- •bau*. » Je ne discuterai pas cette étymologie : je ne suis, et ne veux être qu'un narrateur.

La destinée de Renaud a |)ris une face nouvelle. Il possède maintenant un beau château (pii se mire dans

' Henauê de Montauhatu p. 107, vers 2:J-2l. — ' IhhL, p. 108, vers 1-^1. -*Jhid., p. 108, vors ±1, à p. 100, vers tîK. — ' //m/., p.. 100, vers 20, à p. 110, vers 37. — i Ibul., p. 110, vers :]S, à p. 111, vers 31

m. li

11 PART. LIVR. 1

CUAP. X.

II ^ART. LIVR. I

CHAP. X

les eaux de la Gironde; il a des chevaliers, il a une bourgeoisie : c'est un petit prince. Or. le roi Yon avait une sœur: ce Vous feriez bien, lui dirent ses conseillers, y> de la marier à Renaud le bon chevalier, à Renaud y> Vaduréy à Renaud le vainqueur. Ce serait le moyen de » l'attacher pour toujours à ce pays qu'il a sauvé. Mult » en acroisteriés le barnage et la flor. » Yon, qui d'ailleurs est un roi tout débonnaire, consent volontiers à tout ce qu'on lui demande *. Il ne faut plus que le consentement de la jeune fille; la scène où elle le donne est véritablement charmante :

Le Roi est entré dans la chambre pavée de sa sœur ; — La trouve assise sur un coussin de soie, — Tenant sur ses genoux une enseigne sériée — Qu'elle enlumine gentiment : car elle était leUrée. — Elle a dit en son cœur qu'elle serait à Renaud. — Le roi Yon l'appelle, lui parle : — c Belle sœur, lui dit-il, je vous ]^ai fiancée. » — La pucelle Tentend, change de couleur, — Reste penchée sur renseigne, livrée à ses pensées ; — Mais bientôt se ravise, et elle a bien parlé : — « Pour Tamour de Dieu, à qui "h m'avez-vous donnée? » — « Belle sœur, dit le Roi, vous êtes

> tombée en partage — Au meilleur chevalier qui ait jamais ceint » l'épée. — C'est Renaud, le fils d'Aimon au noble visage. » — Quand la pucelle l'entend, est toute réconfortée : — « Comme il vous

> plaira, dit-elle au roi. — Ce n'est pas moi qui m'y refuserai. * >

Sans plus larder, le mariage est conclu; de belles fêtes enchantent tout ce pays qui, quelques jours auparavant, était dans l'angoisse et redoutait de tomber aux mains des Sarrasins. Renaud de Montauban semble atteindre, cette lois, l'apogée d^uii l)onh(»urqui, hélas! ne sera pas de longue durée \ Il ne Tant pas onblier, en effet, qile la vieille inimitié du roi de F'rance subsiste toujours,

* Henaus de Moniaubany p. Hl, vers 33, à p. 113, vers 24. — • Ibid,, p. H8, vers 25, à p. lU, ver» 3. — ' Ihid.y p. 1 14, vers 4-34. ^

. k^VfS^ bZ RENAUS DE MONTAUBAN. 211

et c'est là une de ces haines qui ne s'éteignent jamais. Il nous semble que le poète a trop longtemps oublié Charlemagne : nous avons hâte de revenir au grand empereur, à ce centre auguste de la Geste du Roi.

II PART. LIVR. I

CH4P. X

Or, un jour, Charles revenait d'Espagne, où il avait fait pieusement un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle; il passait par Bordeaux*. Tandis qu'il se reposait à l'ombre d'un olivier, il aperçut tout à coup un château superbement perché sur un roc imprenable : «\ qui est ce château? dit-il. — A Renaud et à ses > frères^. » Colère de l'Empereur, qui envoie au roi Yon le Danois en qualité d'ambassadeur, et somme le Gascon de lui livrer immédiatement les quatre fils Aimon pour qu'il les pende à Montmartre MMais le roi de Gascogne ne saurait oublier que sa sœur est la femme de Renaud : il se refuse à livrer traîtreusement son beau-frère ; il résiste aux prières, il résiste aux menaces. Sa résistance équivaut à une déclaration de guerre. Charles, la rage au ^'œur, revient à Paris, mais avec le dessein bien arrêté d'en repartir le plus tôt possible pour venir mettre le Sïege devant le château de Montauban *. Contre ces vaseux rebelles, ce n'est plus seulement de la haine que '■^sent Charlemagne : dès qu'il prononce leurs noms, il devient fou furieux. Donc, il faut s'attendre à de longues, a d'interminables guerres. L'avenir est gros de plusieurs années de grandes batailles... et de plusieurs milliers de ^^rs consacrés à les raconter. Ce n'est doue piis sans "abileié que Fauteur des Quatre Fils An mon a profité de

''««CM* </? ilontaubarif p. lii, vers 35, à p. 115, vers 10. — - Ilwl.y p. 1 15, Vrj IU34. » /fcirf.^ p 115^ vers 35, à p. IIG, vers 5. — * Ihid,, p. 110, '<^^6,àp. 119, vers 16.

II PART. LIVR. I

CHAP. X

ce moment pour introduire dans son poëme le personnage donl la gloire sera destinée à contre-balancer celle de Renaud lui-même. Et ce personnage, c*esl Roland.

Ce passage de notre poëme est d'une importance considérable.

Roland arrive à la cour de Charlemagne. Il est encore enfant, et est accompagné de trente damoiseaux dont pas un n'a de barbe au menton. Tout éclatant de jeunesse et de beauté, il est vêtu d'une pelisse d'hermine, porte aux pieds des heuses d'Afrique et, bien qu'il ne soit pas encore chevalier, des éperons d'or. Notre poète se complaît dans la description du jeune héros : « Il avait le corps bel et droit, les traits d'un baron — Et le regard plus fier que léopard ou lion. » Beaux et jeunes comme lui \ ses trente compagnons sont couverts de soie vermeille. « D'où es-tu, lui demande Charles, et quel » est ton nom? — Je m'appelle Roland, répond l'enfimt; D je suis né à Saint-Fagon, en Bretagne, et je suis le y> fils de votre sœur et du bon duc Milon d'Angers. » L'Empereur s'émeut et le baise quatre fois*. Et, tout aussitôt, il veut éprouver le courage de son neveu: il l'envoie contre les Saisnes, qui viennent de ravager Cologne. Roland paraît, Roland triomphe. Il s'empare du prince des Sarrasins, du terrible Escorfaut : jamais, jamais on n'a vu pareil chevalier \ Mais (ô remarque naïve de notre auteur !) à un si parfait soldat il manque quelque chose : un bon cheval. Et comment Irouveral-on ce trésor introuvable : le cheval de Roland? Le Nestor de l'armée, le vieux Naimes, n'est jamais embarrassé : « Annoncez une course à Paris, dit-il à Charle- » magne, une course de chevaux qui aura heu dans les

* lienaus de Montanhaiiy p. 119, vers 18-30. — ' ibid,, p. 110, >'ors 31, à p. liO, vers 8. — ' Ibid., p. 110, vers 9, à p. 123, vers 18.

ANALYSE DE RENAUS DE MOi\TAUBAN. «13

* prés sous Montmartre. Voire coronc (Tor al chief des i> cors metés — El qiMlre cens mars d'or et cent pailes ») /'(^^v. Le cheval vainqueur sera peut-être digne de votre

* neveu * . » Si j'avais l'honneur d'être membre du Jockey- Club, je verrais dans cette page de Renaus de Montauban l'origine des courses de Paris et je la ferais êrrire en lettres d'or au-dessus de la tribune. Mais je ne suis que littérateur, hélas ! et je m'afflige de cette longue digression de notre poëte qui nous fait si longtemps perdre de vue Renaud et ses trois frères. Car, enfin, où veut-il en venir ?

C'est le cheval Bayard qui va nous servir de transition pour retourner aux quatre fils Aimon.

Renaud apprend qu'une course aura lieu à Paris : il brûle du désir d'y faire triompher son cheval, l'incomparable Bayard. Il quitte son chilteau, il quitte ses frères, il quitte sa femme au clafr visage; il se fait accompagner décent chevaliei^, mais surtout de l'enchanteur Maugis*. Celui-ci commence aussitôt son métier. Pour empêcher Renaud et Bayard d'être reconnus par l'Empereur, il change et la couleur du cheval et la figure du cavalier. Renaud paraît avoir quinze ans ; quant à Bayard, il semble « plus blanc que n'est flors en eslé^ ». Avonsnous besoin d'ajouter que Bayard remporte aisément le prix des courses? Et quand Cliarlemagne, étonné, ravi de l'adresse du cavalier et de la vitesse du cheval, demande à Renaud, qu'il ne reconnaît point, s'il ne veut pas lui vendre son bon destrier : « Je suis Renaud, s'écrie > le vainqueur, et j'emporte votre couronne. Cherchez 9 d'autres chevaux pour Roland *. » Et il s'enfuit. C'est en vain que Charles lance quinze mille hommes à sa

^ Renaus de }fontauhany p. 123, vers 19-37. — • Ibid., p. 124, vers 19, à p. 127, vers 3. — • IbUl.y p. 127, vers 3-27. — « /6id., p. 127, vers 28, à p. 131, vers 20.

Il PART. LIVR. I.

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