‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 42 sur 150 · iAP. X · texte numérisé non relu

iAP. X

II PART. UVR. L CBAP. X.

poursuite : se rendre mîiltre de Renaud et de Maugis n'est point chose si facile. Ils échappent, ils arrivent h Montauban, ils sont sauvés *.

Et pendant ce temps, à Paris, TErapereur se laisse aller à sa colère et crie : « Vengeance !» Il a Roland près de lui et lui dit comme don Diègue à son fils dans le Cid : « Yenge-toi, venge-moi '*. j> Roland s'apprête. La seconde moitié de ce poème pourrait être intitulée : ^La grande rivalité de Roland et de Renaud. » Mais le poêle nous avertit que de graves événements se placent entre ces deux parties de notre roman, et ces événements sont ceux que Jean Bodel a racontés tout au long dans sa Chunson des Saisnes. C'est la défaite de Guiteclin ; ce sont les aventures de Baudouin et de Sébile ; c'est la conquête de l'olifant de Roland '. De tels triomphes enflent étrangement le cœur de Charlemagne. Il se tourne, plus furieux encore, du côté du château de Montauban et s'écrie : « Je n'ai plus d'autre ennemi que » les quatre fils Aimon\ » Quelque temps après, il fait solennellement une nouvelle convocation de toute son armée : Français, Brabançons, Allemands, Saxons, Bretons, Normands, Frisons, Anglais, se précipitent à la suite du grand empereur, que gêne la vue du château de Montauban. Turpin s'y trouve près de Canut d'Angleterre, Roland près d'Ogicr, Olivier près de Richard de Normandie, et le vieux duc Naimes près du roi de Montloon pour l'empêcher de commettre plus de vingt imprudences toutes les heures. Quand Charles partait en expédition contre Marsile et contre ses cent mille

' Renaus de Montauban, p. 131, vers 21, à p. 133, vers 34. — ' Ibid., p. 134, vsrs 24, à p. 135, vers 23. — ' Ibid., p. 136, vers 1-14. Le poète semble ici coinmencer une nouvelle chanson : « Seigneur, or faites pais, que Dex vos soit amis, — Jhesu de sainte glore qui en le crois Tu tnis. — Si vous dirai canchon ki mult doit estre en pris. » Etc., etc. Cf. p. 137, vers 25, à p. 138, vers 17. - * Ibid, 0. 136, vers 15, à p. 137, vers 13.

Sarrasins, il ne s'entourait pas en vérité de plus de che- '"* aup"x"' *'

valiers, de plus de héros. Et qui donc provoquait ce

vaste mouvement, ces bruits de guerre et ce départ de

tout ce que la France, de tout ce que TOccident comptait

alors de chevaliers de prix? C'étaient quatre pauvres

jeunes gens fortifiés dans un château de Gascogne,

c'étaient les quatre fils Aimon \

L'armée impériale ne met pas d'abord le siège devant la ville de Monlauban, mais devant le château de Montbendel, à quatre journées de Montauban : c'est là qu'on dresse la tente de Charles, cette tente admirable surmontée du grand aigle d'or. Cet aigle, dont la seule vue a mis tant de fois les Sarrasins en fuite, ne saurait effrayer ni Renaud ni ses frères'- : ils résistent vigoureusement. Si Montbendel est pris, il reste à prendre Montauban. Le roi de Saint-Denis, ne pouvant venir à bout de ses ennemis par la force, se transforme en Machiavel et emploie la ruse : méchant moyen. Le roi Yon est sommé par les députés de l'empereur de lui livrer traîtreusement les quatre fils Aimon ^ Ce prince faible, poussé par la peur, va se changer en Judas. Il assemble son conseil, et son conseil le pousse à la félonie. Cependant il hésite encore; mais sa résistance n'est pas de longue durée: il livrera Renaud désarmé, il livrera désarmés les frères de Renaud, et évitera par là les terribles effets de la colère de Charlemagne. Celte lâcheté, d'ailleurs, lui est imposée par ses barons, et il en pleure. Le roi Yon ressemble au roi Prusias : il est de ces bons hommes qui, par bonhomie, commettent les plus grands crimes.

Les quatre fils Aimon sont bien loin de songer au malheur qui va les frapper. Renaud chasse. l\ revient un

* Renaus de Montauban j p. 137, vers liô, à p. 1 U, vers 2. — ' Ibid.y p. 144, ver» 3, à p. 151, vers 7. — ' Jbid., p. 151, vers 10, à p. 151, vers 6.

ir PART. LIVR.I.

CHAP. X

certain soir à Montauban, par la porte Foucher, avec un grand équipage et un grand bruit : il a tué quatre sangliers, il est fier, il est joyeux*. Dans les rues de sa nouvelle ville, il voit un mouvement inaccoutumé, il s'informe : « C'est le roi Yon, votre beau-frère, qui vient y> d'arriver à Monlauban. i> De joie, Renaud embouche son cor, et ses trois frères se mettent h sonner avec lui : « Au bruit que font les comtes avec leui's clairons et leui^ cors, — On n'entendrait pas Dieu tonnant dans le ciel ^. » Montauban en retentit, le clocher de Saint-Nicolas en résonne, et c'est pitié d'assister àl'explosiond'unejoiequi va bientôt être suivie d'un si long deuiP. Toute cette partie de notre poëme est bien loin, sans doute, d'avoir le puissant intérêt des premiers chants; mais elle est pleine de belles et énergiques peintures de la société féodale. C'est une galerie pleine de fiers tableaux de bataille et de charmants tableaux de genre. On s'y attarderait volontiers.

La trahison, d'ailleurs, a été très-habilement organisée par l'Empereur, et c'est merveille de voir comment, depuis le drame du jardin des Oliviers, toutes les trahisons ont été calquées sur celle de Judas. 11 a été convenu que les quatre fils se rendraient sans armes dans la plaine de Vaucouleurs, vêtus de beaux manteaux d'écarlate, une rose à la main, et que, grAce à celte démarche pacifique, ils obtiendraient enfin le pardon de Charlemagne. Renaud, qui, parmi tous nos héros, se distingue par la grandeur étonnante de son Ame, ne sait pas se défier de cette étrange convention. Comme il désire surtout la paix, il veut tout faire pour la paix. 11 ira à Vaucouleurs*. Sa femme en vain le met en défiance et lui raconte un

• lienausde Montauban, p. ISi, vers 7, à p. 106, vers 33. -- • /fcirf., p. 166, vers 34, à p. 107, vers 17. — » tbid., p. 107, vers 18-21. — * Mïrf., p. 167, vers 32, î\ p. 170, vers 6.

songe qu'elle a fait (car notre poëte a tout autant usé et abusé des songes que toute l'école tragique des deux derniers siècles). Renaud n'est pas superstitieux, et lui répond : <r Qui croit aux songes renie Dieu. y> Il ira à Vaucouleurs*.

La scène est belle, elle est touchante. Ces quatre forts chevaliers, habitués à porter le haubert et le heîiume, sont sur le chemin de Vaucouleurs en manteaux de parade, une fleur à la main, la joie au cœur. Ils chantent : a: Aallars et Guichars commencèrent un » son, — Gasconois fu li dis et Limosins le Ion. — Et » Richars lor bordone bêlement par desos^ » On n'est jamais allé plus gaiement à sa perte. Les fils du vieil Airnon, tout à coup, sont entourés et se sentent trahis \ € Est-ce toi qui nous hvres à l'Empereur? y> demandent à Renaud ses trois frères, qui veulent se jeter sur lui, farouches. Renaud leur répond par un sourire, et ses frères, rapidement désabusés, tombent dans ses bras*. Ils n'en sont pas moin§ cernés par plusieurs milliers de chevaliers. Une horrible bataille s'engage. Le chef des traîtres s'appelle Fouques de Mourillon : Renaud, exaspéré, se débat formidablement dans la mêlée ; il tue Fouques^. Nouveau combat. Guichard est fin" t prisonnier par les gens de Gharlemagne ; puis, il est délivré par ses frères^» Richard se bat en frénétique; il est frappé, il va mourir. Mais il ne se déconcerte point : « Il enpoi- » gna la plaie de son ventre en son poing, — Ses boiaxi > rebote et lie à son giron ^. » Puis, semblable à ce héros des chansons populaires, dont il est dit : « Renaud de In guerre revint, — Portant ses tripes dans ses mains )>, il

* • Li bons qui croit en songe a bien Dieu renoir. » Voy. Renaus de Montauhan, p. 170, vers 7, à p. 173, vers 7. -- « Ibid., p. 175, vers 1-7. — ' //m/., p. 175, vers 8, à p. 179, vers 17. — * Ibid.^ p. 179, vers 18, à p. 180, vers 25. — * 1bid„ p. 180, vftrs 26, à p. 185, vers 26.— • Ibid., p. 185, vers 27, à p. 188, vers 23.— ' Ibid., p. 188, vers 2-1, à p. 189, vers 25.

II PART. LIVR. I

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" ""mL»"!!?' '* s'évertue à rejoindre ses frères qui bientôt l'embrassent,

le baisent, et parviennent à le transporter derrière un rocher, àTabri des traîtres \ Renaud est au comble de la rage et du désespoir. Ce géant de quinze pieds veut se ruer de nouveau sur les meurtriers de son frère : « U nos y> i garrons tuit, u nos tuit i raorron^. i> C'est presque le mot prêté à Cambronne.

Il trouve devant lui un autre géant, Ogier le Danois, que l'Empereur a chargé de cette besogne de traître, et qui n'obéit à cet ordre qu'à contre-cœur et en murmurant. D^ailleurs, il est le cousin des fils Aimon et s'émeut de leur détresse. Quelle détresse, juste ciel ! Ils sont là, se défendant à coups de pierres, derrière cette roche qui abrite un de leurs frères mourant. Renaud lance de véritables blocs de rocher, et écrase vingt de ses trop nombreux ennemis. Il se démène superbement, et Alard jette au Danois cette parole : o: Reprové vos sera tou- » jours, se ci morons\ » Notre poëte, disons-le à sa louange, n'a pas médiocrement réussi le portrait fort délicat de cet Ogier, q*ui est placé entre un ordre de Charlemagne et son affection presque maternelle pour Renaud et ses frères*. Le Danois trouve le moyen de tout concilier, lui dont l'esprit est en général fort peu porté à la conciliation. Il se bat avec Renaud, mais juste assez pour ne pas être accusé de lAchelé, et se retire de la lutte lorsqu'il peut le faire sans déshonneur ^ Dix mille Gascons arrivent par bonheur au secours des quatre frères, et Maugis est à leur tôle^. Maugis chevauche sur le fameux Dayard : il change soudainement la fortune de

* Renaus de Montauban, p. 189, vers 26, à p. 192, vers 36. — ■ « Ou nous échapperons tous, ou tous nous mourrons. » Ibid.f p. 192, vers 37, à p. 194, vers 26. — ' « Ce sera pourvous Tobjct d'un éternel reproche, si nous mourons ici. 1 Ibid., p. 194, vers 21, à p. 196, vers 34. — « Ibid., p. 196, vers 35, à p. 204. vers 20.— ' Ibid., p. 204, vers 21, à p. 213, vers 9.— • /6m/., p. 199, vers 28, à p. 204, vers 1.

ANALYSE DE REXAUS DE MONTAUBAS. 219

ses cousins, force le Danois à s'enfuir, applique un merveilleux onguent sur les plaies de Richard, et les guérit en un instant'. Cependant Gharleinagne s'indigne du mauvais succès de sa trahison, et Roland insulte grossièrement le bon duc Ogier, qu'il accuse d'avoir été le complice des fils Aimon, qu'il appelle a coars, mauves sers I acatis, > et contre lequel enfin il a une de ces fureurs d'enfant qui sont un des caractères de cet Achille de la France ^ Il faut séparer ces deux héros trop colères; il faut, avant tout, songer à continuer la guerre. Et, en effet, elle va recommencer, plus terrible que jamais.

Roland s'empare de la personne du pauvre roi de Gascogne, qui s'est en vain réfugié dans un couvent. Renaud veut délivrer le frère de sa fenime : c'est ainsi que s'ouvrent de nouveau ces hostilités immortelles \ Dès le premier combat, Roland et Renaud se trouvent en présence l'un de l'autre, et c'est ici que se révèle, une fois de plus, le grand amour de Renaud pour la paix. Il s'humilie devant cet advei^saire qu'il ne craint pas, et dit à Roland : « Si vous voulez m'accorder avec l'Empereur,

* je deviendrai votre homme, je vous livrerai Montau-^

* ban, je vous donnerai mon cheval Bayard. Quant à moi,

> je sortirai de France pour n'y jamais rentrer, et j'irai

> nu-pieds au saint Sépulcre. » Renaud, disant cela, se jette à genoux aux pieds de son ennemi, et Roland ne peut s'empôcher de pleurer. « Quand Rollans l'a oï, si com- » menée à plorer, — Et del cucr de son ventre forment È à sospirer*. » N'avions-nous pas raison de dire qu'il y a dans ce poème, un peu long, d'admirables tableaux, et les Italiens trop vantés des xv* et xvi* siècles n'ont-ils pas gâté ces fiei's récits en les enjolivant?

* RenauM de Monlauban, p. 217, vers 24, à p. 219, vers 20. — • Ibid., p. 213, ver» 8, à p. 217, vers 16. — ' Ibid., p. 219, vers 21, à p. 230, vers 6. — • Ibid., p. 230, vers 7, à p. 236, vers 10.»

Il ^ART.

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ir PABT. Livn. I.

CHAP. X

La longueur de notre roman est d'ailleui^ abrégée par la variété des scènes qui le composent. Màugis représente, dans cette chanson, cet élément héroï-comique que nous ne rencontrons pas fréquemment dans les monuments de notre littérature épique. Voyez-le, voyez cette sorte d'Ulysse français : il se change en pèlerin, en mendiant; sa peau devient noire et son corps se gonfle ; il ouvre un œil, il ferme l'autre ; il se traîne, il ressemble à un lépreux, il est hideux \ Sous cette forme il pénètre dans la tente de l'Empereur : a Je viens de Jérusalem, » dit-il d'une voix tremblante, et, en passant devant le y> chilteau de Montauban, j'ai été indignement battu par » Maugis et par les fds Aimon. Voici en quel état ils m'ont » mis : vengeance, sire, vengeance^! » L'Empereur se sent pris de pitié et jette trente livres en bons deniere dans le chaperon du faux mendiant, qui, d'un ton dolent, s'écrie : « J'ai bien faim. y> On s'empresse de le servir : « Pourquoi me regardes-tu de la sorte, et ne me » quittes-tu pas des yeux? » lui demande Charlemagne. « — C'est que je n'ai jamais vu un si beau prince que » vous, répond mielleusement Maugis. Ah ! je suis bien i) malade, conlinuc-t-il. Et cependant il y aurait un y> moyen de me guérir. — Lequel? demande l'Empereur, )) (pii a été ravi du compliment de notre pèlerin. — J'ai y> rêvé que si Charlemagne voulait me découper ma » viande et mon pain, me servir à boire et me mettre le y> premier morceau dans la bouche, je serais miraculeu- » sèment guéri. i> Charles, le grand empereur Charles, s'exécute alors sons trop de peine : il se met à genoux, prend un couteau, découpe le pain de Maugis et lui met dévotement le premier morceau dans la bouche. Maugis se laisse faire, ayant grand'peinc à s'empêcher de rire :

* Renaus de Montauban, p. 219, vers 38, à p. 250, vers 25. — • Ibid., p. 250, vers 26, ù p. 252, vers 4.

ANALYSE DE RENAUS DE MONTAUBAN. tt\

€ Sachiés qu'il n'i failli, se mult petitet non — Que Mau-

> gis ne le prisl as dens par le doiton *• » Il nous semble que c'est là du bon comique, et que les barons des xii* et xm* siècles devaient souvent redemander ce passage aux jongleurs. Mais il ne faut pas s'étonner si, désormais, dans lout le reste de notre poëme, Charlemagne, qui tant de fois déjà a été la victime de renchanleur, refuse brutalement toutes les propositions pacifiques de Ilenaud de Montauban et lui répond invariablement : « Livrez-

> moi Maugis, si vous voulez la paix. y>

L'Empereur, du reste, ne va point tarder à élre vengé; I un des quatre fils Aimon est fait prisonnier et tombe entre ses mains: c'est Richard. Charles pousse un cri de joie haineuse, Charles va pouvoir assouvir sa rage. Même il oublie sa dignité, même il oublie que son ennemi est désarmé, et le frappe brutalement au visage '. a. Richard >scra pendu avant ce soir», s'écrie-t-il, furieux \ Ici va se placer un des plus beaux épisodes de tout le roman *,

' lienaus de Montauban, p. thtj vers «*>, à i». tô^i, vers 31 : « Sachez qiril son faUût de bien pou que Mauj^is ne h* mord il au iloijjt." » — ' ///w/., p. iôl, ters ÎJ2, à p. 256, vers 30. — ' Ibid.y p. 3r>6, vers 31 , à p. !2r»7, vers 28.

* Les uorzE Paihs kefisent dk mettre a moiit niciiAHu, fkkre di: Remit».— • Richard était dans la tente du roi, lout anj;oisseux et triste ; — 11 avait les yeux bandés, les poings, étroitement liés; — Par le milieu de ses ongles jaillit son sang glacé. — « Richard, lui dit l'Empereur, vous serez pendu tout »à l'heure. » — « Certes, répond renfant, j'en ai grande douleur. » — Charles ap|»clle devant lui le duc Naimes, — Richard de Normandie et l'Anglais Vllage : — « Francs chevaliers courtois, dit Charles, conseillez-moi. — Ri-

• chard, le fils d'Âimon, a grande force. — Si .Maugis, si Alard le farouche,

• allaient venir aux fourches joii on va le pendre), — Avec Renaud le furieux,

■ avec Renaud le terrible ! — U faut que j'aie là un homme à uioi — Qui fasse a pendre Richard et veille sur mon droit. » — Alors (Witrles fait venir Rérenger le Gallois : — ■ Bérenger, bel ami, entendez -moi hicn. — Vous tenez de

• moi le pays de Galles et la terre d'Irlande; — Vous devez aussi tenir de moi

■ rÉrwse et le Danemark; — Vous me devez le service, en France, avec

• quatre rois; — Chaian d'eux doit avoir* mille chevaliers de sa maisnic.

Il PART. LIVR. I.

CnAP. X.

Il PAKT. LIVR, I.

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presque digne d'être opposé à ce que la Chamon de Roland contient de plus fièrement épique. L'empereur Charlemagne veut tour à tour charger tous ses pairs de conduire Richard au gibet de Monlfaucon ; aucun d'eux ne veut accepter le déshonneur de cette exécution, et

» — Eh bien ! Bcrcnj^cr, je vous proclame quittes, vous et vos héritiers ; — » Jamais plus vous n'aurez à me rendre de services de ce côté de la mer, — » Si vous voulez pendre Richard. Et je vous en prie vivement. — Si Renaud » y venait, veillez bien sur mon droit. » — « Sire, dit Bérenger, laissez-moi » vous le dire. — Vous me faites injure à moi et à tous rois. — Pour m^adrea^^r » une telle demande, il ne faut guère m*aimcr. — Mais, avec l'aide de Dieu et » de ia foi, point ne pendrai Richard. — Reprenez toute votre terre, si bon

• vous semble. — Maudit soit qui se déshonore pour garder son fief! >

fl Charles appelle alors Ydelon le Bavarois. — « Bavarois, dit TEmpereur, » tu es mon homme lige; — Tu me dois servir avec dix mille compagnons. — R Eh bien ! pends-moi Richard, le fils au vieil Aimon, — Et je te donnerai ces » dix mille compagnons. — Ton devoir, d'ailleurs, est' de ne point me faillir, N quand j'ai besoin de toi. — Je te donnerai la cité d'A vallon — Si tu main- 9 tiens mon droit contre Maugis le larron, a — « Sire, répond le Bavarois, » par ma* foi, ne le ferai. — Nous sommes cousins germains, de près nous

• appartenons. — Richard n'aura jamais de mal, si je puis l'en garder. » — Quand TEmpereur l'entend, peu s'en faut qu'il ne fonde de colère. — « Va, » glouton, dit le Roi, et que le corps de Dieu te maudisse! — Par mes grenons » fleuris, Richard, vous serez pendu. »

« Charles appelle alors Ogier, le combattant, le poignéor, — c Danois, lui dit » l'Empereur, tu es mon homme lige.— On m'a conté l'autre jour qu'aux plaines » de Vaucouleurs — Tu m'as grandement trahi pour Renaud. — Eii bien ! je 9 veux éprjauver si c'est vrai, ou non. — Si c'est faux, je t'en saurai bon gré. » — 11 te faut aujourd'hui pendre Richard, le fils d'Aimun, — Avec mille che- » valicrs que je te confierai, — Qui garderont les fourches contre Maugis le » larron. — El je le donnerai Pavic, par delà les monts, — Ainsi que Verceil, » Ivrée et Plaisance. — Quatre mille chevaliers t'en feront le service, — Qui » jamais n'auront à me servir de ce côté dos monts. » — « Merci bien, sire, dit » Ogior. — Nous sommes cousins germains, de près nous appartenons. — » Malheur à qui pendra Richard ; je le défie à mort. — El j'aiderai Renaud » avec mes Irois mille hommes, — El jamais je no lui ferai défaut pour aucun 9 homme qui soit au monde, n — « Ah ! glouton, dit l'Empereur, que le corps » de Dieu te maudisse! — Par mes grenons fleuris, Richard, vous serez pendu. » — El vous, Ogier de Danemark, sortez de ma tcnle. — Par le corps de » saint Simon, si je vous puis jamais saisir, — Je vous ferai brûler etardoir » en charbon. — Ame qui vive ne pourra vous sauver. »

M Charles appelle alors l'archevêque Turpin. — « Et vous, sire archevêque, » lui dit-il, — Vous me devez le service avec dix mille hommes armés; — Quand » j'ai besoin de vous, en bon vassal vous ne me devez faire faute. — Le pre- « mier pape qui sera mis sur le siège de Rome, — Par saint Denis, ce sera » vous, ~ Si vous voulez pendre Richard, mon ennemi mortel, — Avec dix N mille chevaliers en armes, — Pour bien garder mon droit contre Maugis le » larron. » — « Vous en avez trop dit, répond l'Archevêque. — Quand j'ai N chante la messe pour le service de Dieu, — Je revêts mon haubert et mon » heaume bruni ; — Je vais à la bataille contre (Mons païens, — Et je suis

rien n'eslplus français que leurs réponses*. L'archevêque Turpin, entre tous ces fiers, est plus fier encore: « Sire, » dit-il, si je vais en bataille, c'est contre les Sarrasins, » et je suis joyeux de leur mort; mais jamais je ne tuerai

> un chrétien, et je ne commencerai point par Richard,

> mon cousin, i» Quant à Roland, sa furie est étrange et touche au sublime : « Qui touchera à Richard, dit-il, 1 je le tuerai d'un coup de Durandal ; puis, je me rendrai * àRenaud; jequitteraimon nom de Roland pour prendre

plein de joie quand j*cn vois mourir un. — Mais jamais je ne tuerai un chrétien. — Et ce n*cst pas par mon cousin Richard que je commencerai. »

— « Va, glouton, dit l'Empereur, sois maudit par Dieu ! — Par mes grenons fleuris, Richard, vous serez pendu... »

— t El vous, beau neveu Roland, dit TEmporeur, — Quand j'ai besoin de vous, en bon vassal vous ne me devez faire faute. — Beau neveu, voyez-vous comme tous les Français m'ont trahi? — Eh bien ! c'est à vous de pendre Richard, puisque vous l'avez pris. — Et je vous donnerai Cologne sur le Rliin,

— Et Bàlc, et Dortmund, et la Hollande on fief, — Et le val de Saint-Dié, un lieu tout barbare, — Et toute la terre jusqu'à Valcncienncs (?). — Les seuls péages vous y rapporteront mille livres par jour. — Dix mille clievaliys vous y feront le service du fief. — Mais faites pendre Uiclianl... » — « Sire, répond Roland, vous m'avez surpris, — Car j'ai engagé ma foi à Richard, avant de le prendre, — Que, pour aucun homme vivant, on ne lui ferait aucun mal. — Suis-je l'Antéchrist pour mentir ainsi à ma parole? — Jamais plus je ne serais honoré en nul i>ay8; — Mais je serais honni, b;soigneux, mendiant. — Ah! douze Pairs de France, c'est à vtKis tous que j«î crie merci. — ye tuez pas Richard, sans quoi je serais en un cruel état. — Malheur à qui pendra Richard : je le délie. — Il lui faudra mourir d'un coup de mon épéc Durandal. — Et enfin, s'il arrive que Richard périsse, — J'irai me rendre à Renaud, comme son prisonnier. — On ne m'appellera plus le duc Roland : ce nom sera mis en oubli. — Je prendrai le nom do Richard, et serai l'ami des fils Aimon, leur parent; — Je les aiderai à soutenir la guerre contre vous.

— Si Renaud m'en demande davantage, il sera fou. » — « Va, glouton, dit TEmpercur, et que Dieu te maudisse! — Richard, je vous pondrai. Tout cela ne vous servira de rien... — 0 Dieu! reprend l'Empereur, comme j'ai mauvais barons, — Qui hésitent à pendre un maudit glouton! — Par mes grenons fleuris, Richard, vous serez pendu. »

• L'Empereur de France s'est levé, il est debout. — De colère, de rage, il est tout couvert de sueur. — « Écoutiez, seigneurs, dit-il aux Français... — Par " cetti» couronne qu'au chef je dois porter, — 11 n'en est pas un parmi vous,

• pas un de tous les douze Pairs, — Qui ne soil tout à l'heure appelé par son

• nom. — Cehii qui refusera de faire ma volonté, si Dieu me garde, — Je le

• ferai brûler, et je ferai j<»tcr sa c«'ndre au vont, — El jamais plus de moi ne

• tiendra terre. » — Quan«l les Français ont entendu Charles, ils en sont moult cHrayés. — Les plus hardis sont tout tremblants... t {Renaus de Montaubanj éiiiL Nichelanl, p. 261, vers 25, à p. 2(>7, vors 12.)

' Henaus de Montauban, p. 261, vei-s 25, à p. 266, vers 7.

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y> celui de Richard, et je vous ferai bonne guerre. s> Tous refusent et s'éloignent de l'Empereur, qui reste dans un lamentable isolement. La fierté de Charles s'en accroît, il se dresse de toute sa taille, sa voix tonne. A tous ces barons qui refusent de lui obéir, il ne fait qu'une réponse : « Je suis le fils de Pépin », et il leur raconte l'histoire de sa jeunesse; il leur rappelle en particulier qu'une fois déjà il s'est dénût de douze pairs révoltés contre lui *. A ces éclals de la voix de Charles les barons pâlissent, ils tremblent, ils sont près de tomber à ses pieds. Richard n'échappera pas à la mort et, à défaut des douze Pairs, le traître Rispeu de Ribcmont le pendra de ses mains. Rispeu n'a pas les scrupules des douze Pairs, il ne connaît ni les délicatesses ni les douleurs d'Ogier, qui « se pâme sept fois » a la seule pensée de la mort de son cousin -. 11 a vraiment le cœur d'un bourreau, et serre vigoureusement la corde autour du cou de Richard qui va mourir '\ Mais Rispeu acompte sans le cheval Bayard, qui était « faés.)). Bayard, en ce moment, vient à Renaud qui dormait et le réveille en fiappant un grand coup sur l'écu du bon chevalier. Renaud, à peine sorti de son sommeil, jelte un regard vers Montfaucon et voit son frère, son Richard, déjà pendu. 11 se jette alors sur Bayard, cfui fait des sauts de trente pieds, et arrive assez à temps pour délivier Richard et pour tuer Rispeu de Ribemonl *. Mais tout le mérite de cette délivrance revient véritablement à Bayard, h ce merveilleux cheval, et l'imagination poi)ulairc lui en garde une profonde reconnaissance. A riieure même où j'écris, les éditions des Quatre Fils Aymon^ qui font les délices de nos paysans, sont généralement ornées de deux gravures, et l'une

• llemus (le Monlauhmi, p. ÎRC,v<ts8, î\ p. 207, vers 10. — * Ihid., p. 271, vers 33, à p. 275, vers 9. — ' Ihid., p. 275, tcrs 10, à p. 277, vers 2t. — W/m/., p. 277, vers 25, à p. 280, vers 19.

ANALYSE [it /tff;V.ll-S DE MUXT.WBAS. H^

d'elles représente le bon destrier réveillant son maître endormi par un coup de sabot intelligent qui retentit sur l'écu de Renaud. 0 précieuse naïveté de ces images populaires !

La dureté de Charles b. l'égard de Richard n'était pas de nature à adoucir la férocité de cette guerre : la lutte 'recommence encore une fois, plus violente, et les épisodes se multiplient. Les batailles succèdent aux batailles, les duels aux duels; le sang coule à (lots. Dans une de ces mêlées, Renaud de Monlauban se trouve en face de Cbarleniagne, qui déjîi s'était mesuré avec Richard '. Renaud devant Charlemagne! Un vassal forcé de combattre son seigneur! C'est le monde féodal tout i> fait renversé. Il a plu h certains écrivains contemporains de représenter Renaud comme le type du rebelle; c'est une grave erreur. Contemplez-le plutôt, dans l'ivresse d'un combat, en présence de l'Empereur: a Jamais, » jamais, dit-il, je ne le frappei^ai le premier *. » Ce n'est point là le cri d'un révolté. Môme il arrive que, dans un moment, Renaud tient dans ses bras l'Empereur fait prisonnier. Eh bien ! il ouvre les bras, et le laisse aller librement. Ceu'est point ikl'acliond'un révolté'. Charles est d'ailleurs d'une profonde ingratitude. Il n'a sur les ■ lèvres que le mot de pendaison, et se réjouit un jour d'avoir enfin entre les mains son ennemi mortel, l'cnchanleur Maugis, dont Olivier s'est emparé : «. Qu'on le » pende ! » dit-il *. Charles a tort de s'abandonner Ji une telle colère. Déjà Richard a enipvé le fameux aigle d'or qui surmontait la tente impériale"; l'Empereur peut s'attendre à être encore plus impuissant contre Maugis. Et en effet, celui-ci fait appel à toutes les ressources de

' Rfiunu de .VimUi^n.p.'iSi. >

II PART. LIVR. I

CHAP. X

la magie, endort Charles, vole les épées de Turpin, d'Olivier, de Roland et d'Ogier, et pousse l'insolence jusqu'à emporter la couronne de l'empereur dans un pan du vêtement impérial *. Maugis est toujours le comique de notre drame. Il le fera bien voir une fois de plus, quand, après de nouvelles batailles et après un épouvantable combat entre Renaud et Roland (combat qui reste indécis et auquel Dieu lui-même vient mettre fin miraculeusement)^, le subtil et redoutable magicien enchantera de nouveau le terrible empereur et le livrera aux quatre fils Aimon, endormi, désarmé, en position d'accepter les pires conditions de la paix ^ Mais ce sera là le dernier de ses tours. Le remords le saisit au milieu de cette dernière victoire, il sent sa conscience qui s'agite et qui crie ; il se repent de tous ses péchés : « Je veux me faire 3> ermite », dit-il. Le voilà qui part, en effet; le voilà qui s'installe dans un ermitage, où il veut vivre de racines et d'autre a herbe salvage* ». Mais pendant ce temps, l'Empereur, toujours endormi, est complètement au pouvoir des quatre fils Aimon. Qu'en feront-ils?

Le moment est solennel, il faut en convenir, et, si l'on se reporte aux mœurs féodales, il semble que le roman va finir la. Richard a trouvé le dénoûment le plus natard de tout le drame que nous venons de raconter : « Tuons-le », dit-il en montrant Charlemagne. Mais c'est ici que l'aîné des fils d' Aimon atteint réellement Tapogcc de sa gloire : « Charles est mon seigneur }f>, dit-il. Dès ([uc le roi deSaint-Denis est réveillé, Renaud et ses trois frères tombent à ses gcMioux : « Nous voici » prêts à laire tout ce que vous exigerez. Il n'est qu'une » chose que nous vous refuserions : renier Jésus, » Et

• Renaus de Monlauhan, p. 306, vers 5, à pajçc 307, ver» 5. •- • /6irf., p. 3iy, vers 20, à p. 343, vers 8. — ' Ibid.y p. 329, vers 17, à p. 330, vers 19. — » Ihid., p. 331, vers 1-26.

ANALYSE DE llB.WiVS DE .l/y.VT.U'il.LY. îiT

ajoute : « Pardon, sire, pai'don. Au noTii de hi dou- '

» lcuretdcspleursdeNotrc-Dame,quandclleviti)erci'r

» le beau corps de son fils, faisons la paix. Je vous

I» donnerai Monlauban, je vous donnerai Bavard, j'irai

l'> au saint. Sépulcre, je quillerai la Fi'ancc'. » On u

leaucoup vanlè, et l'on a ou raison de vanter la belle

f «cène de VIliudv où l'on voit Priam se jeter aux genoux

d'Achille, vainqueur et meurtrier d'Hector. Y aurait-il

de ta témérité h proclamer que cette scène des Quatre

Fils Âynion n'est peut-être pas inférieure ? Nous posons

I la question, et nous gardons bien d'y répondre.

Quant tt Cbarlemagne, il est inflexible, il refuse superbement la paix; il exige toujours qu'on lui livre Maugis, et la monotonie de ses réclamations n'a d'égale . que la fermeté de sa résistance. Vaincu par une puissance supérieure, égaré au milieu de ses plus irréconciliables ennemis, sur le point d'être frappé et voyant le fer sur sa gorge, il ne frémit point, il ne cède point, il wnserve la rigueur de son caractère, il est aussi hau- Uiii dans son humiliation que dans sa gloire. Celte impertinence dans la défaite a une grandeur qui ne laissera personne insensible. Renaud en est plus ému (lue personne : « Allez-vous-en, dit-il au Roi, et soyez

> libre. Quand il plaira à Dieu et quand il vous plaira,

> nous serons amis, b Et il le délivre*. Nous sommes Vraiment en plein sublime. Les premières, les plus anciennes versions de noire poëme devraient être admirables en ce passage, et le rifacimenlo que nous

I analysons, ce remaniement lui-même n'est pas dé- I pounii d'un grand charme.

Biais Charles ignore ce que c'est que la reconnaiiS- Lsancc et répond odieusement h la clémence de Renaud

' fnwui de Monlauban. \i.3-Jô, \vn :il,:'iii. M37.vcis 1i>, —'IbiiL.p. aa7, ti H.S f. 310, VPts30.

II PART. LIVU. 1.

CIIAP. X.

par un nouveau déploiement de barbarie. Le château de Montauban subit assauts sur assauts*. Le grand cœur des fils Aimon n'est pas effrayé de tant d'épreuves; mais, hélas! le temps s'écoule. Renaud et ses frères n'ont plus de blé, ni d'avoine, ni de vin. Déjà, dans les rues de Montauban, meurent les affamés. Les petits enfants vont criant : a Du pain! du pain! » Les tout petits qui tettent leurs mères tirent du sang, et non plus du lait, de ces mamelles desséchées*. On ne prend plus le temps d'enterrer les morts, et on les jette pêlemêle dans un horrible charnier aux portes de la ville, ce sans messe et sans matines^ i>. Les chevaliers « qui » muèrent à dolor et de faim sunt pâli », les. chevaliers . sont réduits à tuer leurs chevaux, et voici une grande question qui se dresse déjà devant Renaud : « Tuerat-on Bayard? y> Si l'on examine l'amour de tous les cavaliers pour leurs chevaux, des Hongrois et des Arabes par exemple; si l'on veut surtout se rappeler les rares qualités de Bayard, de ce cheval faé, et les sei^vices qu'il a rendus aux quatre frères, on comprendra la douleur et les hésitations de Renaud. Sa femme est là qui lui dit : « Il y a trois jours que mes enfants n'ont » mangé; quant à moi, je mangerai mes mmvs^ car U » ciiers me desvoie. i> Les deux petits enfants, de leur côté, poussent des cris lamentables : <r Nous allons y> mourir, si vous ne tuez Bayard. » Le cœur de Renaud est brisé, il ne saurait hésiter davantage. 11 s'avance vers son cheval pour le frapper d'un coup mortel; mais il jette un dernier regard sur lui, et le voilà désarmé à la seule vue de ce bon serviteur qui hennit de joie devant son maître*. Le vieux duc Aimon, par bonheur,

' fienaus de Montauban^ p. 3^, vers 18, à p. 3-15, vers 16. — * Ibid.yp, 345, vers 29, à p. 346, vers 18. — ' Ibid.y p. 346, vers 19-27. — » Ibid., p. 347, vers 16, ù p 354, vers 17.

ASALÏSK DE HEXAUS DE mXTAVBA,y. ïîfl

vieni alors au secours de ses fils et de ses petits-enfants, (]ui di^jii sont étendus à terre, presque sans mouvement. [| leur envoie des vivres et ils se ruent dessus ; ce pain si longtemps attendu < de) ciel lor samble gloire », suivant l'énergique expression du poëte'. Mais bientôt la famine recommence, pins horrible, et il faut de nouveau songer h sacrifier Bayard. Mêmes douleurs de Renaud, qui se contente de saigner le bon destrier pendant quinze jours, jusqu'il ce qu'il n'ait plus littéralement que la peau sur les os'. Alors, leur dernière ressource étant épuisée, ils ne songent plus qu'à mourir : ■ Renaut, dist la duchesse, il nos covient morir. — • Dame, ce dist Renaus, nos n'i poons faillir', a Renaud, qui jusqu'alors a virilement consolé tous ses compagnons d'infortune, sent Ji son tour ses forces le trahir : ce géant de quinze pieds pilit, il va mourir*. C'est alors que Dieu a pitié de lui. Un vieillard se présente devantcette famille de mourants: a Vous n'avez plus qu'à » quitter Montauban », leur dit-il. — a Mais comment » le quitter? » — « Je vais vous montrer un souterrain^- > uae bove, qui vous mènera loin d'ici, cl vous permettra 'd'échapper à la colère de Charlemagne*. s Renaud, lout joyeux, se relève; il va chercher Bayard et entre avec lui dans la crypte; la duchesse le suit, portant ses deux enfants. Alard, Guichard et Richard marchent derrière elle; ils allument un cierge pour se conduire au niiheu de ces ténèbres; ils pourraiententendrc au-dessus d'eux le bruit de l'osL de Gharlemagne qui assiège Montauban et ne se doute pas de leur fuite". Et c'est ainsi qu'ils quittent leur beau chilteau, ces rudes chevaliei-s contre qui tout l'Empire avait été si longtemps impuis-

RtnauM dt lUanlauban, p, 35 p. 350. venlT. ù p. 301. vm \.

p. Jai, *e«S- - ' llml.. ]). 3111, '

vcrn 18. A p- 35», vers 1G.

' Ibid.. p. 361, vflr!.nct4.

230 ANALYSK DE nE.\AUS DE MÛXTAUBA-V.

sant; c'est ainsi qu'ils trouvent le secret d'ôlre à la fois fugitifs et invaincus. Un dernier Irait achève de caraclérisor Renaud. Il s'apergoil qu'il a oublié d'emmener avec lui le roi Yon, celui-là même qui les a odieusement trahis. Mais Renaud sera généreux jusqu'au bout. II ne veut pas livrer le frère de sa femme aux mains de l'Empereur irrité; il revient sur ses pas, il prend Yon par la main, il le déli\Te, il l'emmène '. El bientôt une grande clarté se fait dans leur souterrain : c'est le jour. Les fds Aimon sortent de la f/ove, ils sont sauvés*.

Mais oii vont-ils ainsi? Où prétendent-ils échappera la longue main de Charlemagne? Ils vont à Trémoignc, et s'enferment dans un autre château? Charlemagne sait bientôt les y atteindre. L'Empei-eura la rageau cœur: car il est entré dans Montauban qu'il a trouvé désert et où il n'a rencontré que les hideux cadavres de toutes les victimes de la faim '. Nouveau siège, nouvelle résistance des fds Aimon. Maison vérité on se lasse de tant de coups d'épée et de tant de lêles tranchées. Il faut, il faut que le dénoùmcnt se précipite, et le lecteur a hâte d'arriver h Vexplicil de cet interminable roman. Laissons donc les deux armées de Renaud et de Charlemagne se mesurer encore une fois et se couvrir de leur sang'; laissons un des douze Pairs, Richard de Normandie, tomber au pouvoir des fils Aimon, qui s'apprêtent h le pendre si l'Empereur ne veut pas enfin leur accorder la paix*; laissons Maugis quitter son ermitage et venir en aide îi ses trop infortunés cousins ", et arrivons aux dernières

ral-îï.— '/(lid., p. 383,

(ora Ï3-S9.— i, il p. 37a,

ANALYSE DE RESAUS DE HIONTACBAN. 231

péripéties de cette lutte effroyable. Nous avons vu que les douze Paii-s, tout en se pliant hux voloutés de Charles, n'avaionl pu se dépouiller enlièiement d'une sympathie très-vive pour Renaud etpoursesh'ères. Cette sympathie devient encore plus ardente lorsque Richard de Normandie, leur compagnon, est tombé au pouvoir de Renaud, loi-squ'il leur apparaît la cordeau cou, tout à fait misérable et sur le point d'être suspendu à un gibet honteux, a Richard le Normand ne sera délivré, il » ne vivra que si Charles veut se réconcilier avec nous » ; voilà ce que Renaud répète tous les jours à l'Empereur, dont l'opiniâtreté atteint décidément les proportions de la niaiserie et de l'enfanlillage. Mais les Pairs ne sauraient supporter le spectacle de la mort de Richard, et se révoltent contre le Roi : « Si vous ne voulez pas » de cette paix qui doit laisser la vie sauve h Ricliard, » Roland vous quittera et, nous aussi, nous vous quitte- 9 rons pour toujours. » Roland s'en va, en effet, et les autres Pairs s'en vont, emmenant avec eux la plus grande partie de l'armée. Le roi de Montloon reste seul '. Celte solitude l'attriste el l'effraye. Que ferait-il sans ses Pairs, ce grand, ce puissant Empereur? Il les rappelle, tout éploré, et, enfin, consent à faire la paix avec les lils Aimon. Cri de joie, cri de soulagement dans toute l'armée impériale. Et quelles seront les conditions de cette paix si longtemps désirée ? a Renaud s'éloignera de la France, il ira faire un pèlerinage au saint Sépulcre, et le fameux cheval Rayai'd sera livré k l'Empereur*. » Ces conditions sontscrupuleusement exécutées. Renaud, ravi d'avoir enfin conquis la paix, fait ses adieux à ses enfants, embrasse sa femme, qu'il ne reverra plus, et recommande ses frères à Richard de Normandie. Ses

flPART.LIVK. I.

CHAP. X

yeux sont en larmes, mais son cœur est ferme. Il ne prend môme pas le temps de se reposer; il s'en va, épuisé et résolu. Il s'éloigne enfin % et certes ce départ a quelque chose de touchant, si l'on pense à tant d'années de lutte, à tant de blessures, à tant de sang versé pour en arriver à ce départ qui ressemble à un exil. Quant à Bayard, il résiste mieux à la colère de Charlemagne. Le Roi se déshonore en voulant se venger d'un cheval : il fait jeter Bayard dans la Meuse, une meule au cou*. Mais le cheval faéj avec ses redoutables pieds, brise la meule, surnage, se débat, atteint la rive et, libre, superbe, se précipite dans la forêt des Ardennes. Il y est encore à l'heure où j'écris: c'est la légende qui l'affirme^. Si nos lecteurs en doutent, ils peuvent aller s'en convaincre par eux-mêmes, et entendre de leurs propres oreilles les terribles hennissements du cheval qui porta les quatre fils Aimon.

Giiiquièmn

et dernier acte

du Drame :

« Conversion

de Renaud de MonlAulian.

Son martyre,

aa mort,

sa canonisation

populaire. »

Cependant Renaud traversait toute l'Europe et, sous les pauvres habits depmwiiery arrivait enfin à Constantinople*. Couvert de cicatrices glorieuses, oublieux de ses vieux exploits, ne voulant plus se rappeler qu'il avait, durant plusieurs années, concentré sur lui tout l'effort d'un grand empereur et d'un grand empire, il nous apparaît de loin comme un pénitent vulgaire (si l'on peut être vulgaire en étant pénitent). A mesure qu'il vieillit, il devient plus grand, plus épique. De Constantinople, où il a retrouvé Maugis^, il se précipite vers Jérusalem. A peine a-t-il aperçu la ville sacrée,

* Renaus de Montauban, p. 399, vers 24, à p. 401, vers 35. vers 36, à p. 403, vers 1. — ' Ibid., p. 403, vers 2-11. vers 12-15. - " Ibid., p. 403, vers 16, à p. 404, vers 30.

- * Ibid., p. 4«3,

ANALYSE DE REXAUS DE MONTAUBAS. 339

qu'il descend de cheval et s'agenouille; mais, ô dou- " leur! Jérusalem n'est plus au pouvoir des chrétiens. ~ L'émir de Peree s'en est traUreusement emparé'. Le saag de Renaud frémit à cette nouvelle, et hientôt le [tèlerin chez lui va faire place au croisé. En vérité il lui manquait la gloire de Godefroi de Bouillon. Il semble que, l'intention du poète étant de faire mourir son héros en confesseur et en martyr, il ait voulu ménager la transition en le représentant d'abord comme un défenseur armé de l'Église, de la seule Église. Et en effet, le Toilà qui s'agite sous les murs de Jérusalem comme un autre Godefroi ; Maugis se tient auprès de lui et rachète i nos yeux sa vieille honte d'enchanteur par sa jeune gloiii! de soldat chrétien. Le vicomte de JalK mérite, lui aussi, d'attirer et de retenir noti-e attention, que Renaud partage avec lui. C'est une croisade, une vraie i

croisade dont noire romancier entreprend le récit. Esl-il besoin d'ajouter que Renaud est vainqueur, <]iie Jérusalem est délivrée, que le saint Sépulcre est Mouillé de ses larmes*? Mais il est tellement vrai lie le trouvère auteur de Benaus de Montauban a eu les jeux fixés sur Godefroi de Bouillon, qu'il prête i son héros imaginaire les aventures véritables du cliL'l' de la première croisade. On offre h Renaud 'a couronne de Jérusalem et, comme Godefroi, il la refuse. Elle est décidément placée sur la tète de Godefroi de Nazareth*. Nous ne saurions trop admirer cet épisode de notre chanson. Combien ce récit n'est-il pas supérieur aux imaginations ridicules des romanciers du XV* siècle qui voudront continuer l'histoire des quatre tils Aimon, et qui feront de Renaud le conque-

IIHNT.UVH. I.

134 A>ALli-SE DE RESMS DE HOSTACBAX.

rant de loul l'Orienl, conquérant un peu matamore el héros sans caractère ! Combien je préfère notre Renaud qui est humble, qui a des défaillances, qui se dévoue, qui est homme, qui est chrétien ! Une de ses larmes au saint Sépulcre vaut mieux que tant de stupides conquêtes qu'on a mises au compte de ce César d'aventure.

Lorsqu'il revient en France, c'est pour y souffrir. Sans appartenir à cette école httéraire qu'on a si bien nommée « Iroubadour-empire », et qui a trouvé moyen de ridiculiser la chevalerie en la faisant sensible et larmoyante, il est permis de se figurer ce que pouvait être, dans la réalité, le retour d'un pèlerin ou d'un croisé après plusieurs années d'absence. Renaud l'éprouva. Loi-squ'il revint dans son château, sa femme était morte, et il fit noblement le vœu « de ne jamais en avoir une autre Ji son côté' ». Quant k ses deux fils, Aimonet et Yon, ils avaient k lutter contre toute une famille de traîtres, contre Hardré, contre Ganelon, contre GrifTon de Hautefeuille. Il s'agissait de savoir si jadis, au début de ces guerres que nous avons dû longueratjnt raconter, Renaud de Montauban avait tué par trahison le fameux Fouquesde Mourillon. Rohart et Constant, les deux fils de ce Fouques, déclarent qu'ils veulent à tout prix venger leur père. De là des colères, des complots, des embuscades odieuses. Mais enfin la vertu triomphe ; les fils de Renaud sont vainqueurs, en combat singulier, de leurs ennemis mortels ; les traîtres sont pendus: Renaud jouit de la justification et de la joie de sa lamille^

Certes il est au comble du bonheur. Il est en paix avec l'Empereur, ses lîls sont d'admirables chevaliers, sa propre gloire est répandue partout. Eh bien ! c'est le

A p. *2I. vers 35. - ■ /Wd.,p.«l,

ANALYSE Dt aEUMS DE Jin.VTAUB.W. !35

momeot que va choisir notre poète pour précipilei' son héros dans la sainteté. 11 faiidrail citer, il faudrait traduire toutes ces deniières pages de notre chanson.

Un jour donc, Renaud se lève, Renaud se revût de pauvres habits'. Il évite de faire le moindre bruit; pieds nus,

' U OOirtEKSiOK DE BEMjHID de MONTWJBa». —Tons dormcnl dans la lallf. RflUuil DE donnit pus. — Qunnil il voit que tous sont asiaupis, — Il se lAve, ••(auTni de pauvres babils, — Nu-pïeds et en chemise descend les degrés, — Jugn'i la porte mareli* rupidemeat, — Appelle le portier, lui fait unn priârc. — QiuDd û portier l'eatend, tient tout sussiLât vers lui, — Voit son seigaenr, Juirrie merci : — • Sire, loi dit-il, où aJlei-vou9ain»i? — Jem'en vais éveillée

• ïM frère* et vos fll». — J'ai peor pour vou* quand je vous vois ainsi désarmé. ' — Vous n'avei pas votre épée Frotiertie, ni votre bon cheval arabe. — Si vous

• rencontriet quelque baron qui fût votre ennemi, — Il aurait bienUt fliil de

• iDus tuer ou de vous désbonorer. — Avant deux mais, vos deux flla seront

• ùas. — Non, mon ami, non, dit Renaud, il n'en sern pas ninai : — roi > (onflance en Dieu qui jimui!i ne mentît. — Vous diruï à mes frèrei et â mes I 01* — Que je les ialun ; qu'ils prient pour moi. •

• Ami, lui dit ltcn«ud, écoule-moi un instant. — Tu diras h mes Irères, lu I dirai i me» Qls, -- Qu'au nom de Dieu omnipotent, ils pensent i bien fuire I — El qn'ili tiennent ma lerre comme je leur ai dit de la tenir. — Quant il moi, ' il« oe me rererronl plus en ce monde. — Iv tais sauter mon Ame, et tais ' vitra uinlement. — Tai \ué mille hommes en nia vie, el j'en aile cœur dolent. ' — Si je puis sauver mon Ame, plus ne- demande rien. > — Alors il regarda : son doigt, j vit un anneau luisant; — Il était d'or (la, el valait cent marcs fftrgeaL Renaud le relire de son doigt, et la tend au portier : — ■ Tenes, portier, dll-ïl, je vous donne cet anneau. — Vous m'avez bien servi; voilà votre r^mpensc. — Si j'avais davantage, je vous le donnerais sur-le-chnmp. i - • Crand merci, lui dit le portier. — Mais votre d^art ta mettre en tournienl tout le pajs et toute la terre. — Dieu ! de si haut descendra si bas ! ■ Qudle pauvreté pour mon seigneur ! • — Lors commence A pleurer piteuse- II n'eAt pu dire un mot pour or ni pouf argent. — Et Renaud partit son vojage. — Quand le portier s'en aperçoit, il tombe A terre, — *e pAme, il reste étendu; — Puis, se redresse el crie à haute voix : — • Dieu I où va mon aeigiteur, où va-l-il aussi pauvrement? •

Le portier fut tout dolent, il eut grande tristesse. — Quand il eut assez

curé, s'en retourna, — Ferma sa porte et son gnkbel, — Par 1m degrés remonta

rnssaloge, — Entre la lune ellui regarda son anneau, — Le mit dans sa main,

1* >aupes>i. — Quand il vit qu'il était lourd, il en eut grande joie, — E

Joiolc transporta tout â fait, —('.ependast Renaud était dehors, suivant sa

Par des chemins couverts s'en alla rapidement, — Se cachant sous i

il ne letanl pas les jeux.

DotM, Renaud s'en alla, il quitta sa mniton, — Ses frires, ses Dis, et maint

antre damoi*«au. — Le jour parait, le suleil so livc. ~ Les deux en^nls se ré-

«cillent. Von et Ajrmonet. — Ils se lèvent, et rottlenl habits tout neufs. — Puis,

ml i la chapelle en passant le priïaii. — Ils n'y voient pas leur père, el les

un«âseaus se mettent i pleurer.

Ui s'étonnent, ils ont do tristes pressentiments — Quand ils ne voient pas

maud où élait tout leur amour: — Car leur pire nvoit coutume d'entendre

■Btlnes — Et il avait mis en Dieu toute son espérance.— Le chapelain les voit,

t^aiance l-nit en émoi : — i Où est Beuiind ? Cl pourquoi ce relanl .' ■ —

;t cette

Ï3f ANALYSE DE llENAiS DE MOSTAVBAS.

il descend les degrés de son château, il s'enfuit comme un malfaiteur, il ne veut même plus lever Jes yeux; il marche, il court, il entre dans une forêtobscure : le voilà séparé de ses fils, de ses frères, du monde entier. C'est cette séparation qu'il désire, dont il a soif et faim; il ne pense plus qu'à sauver son âme et cherche, à travere toute la chrétienté, quel est le genre de dévouement qui lui sera le plus pénibleet le plus utile ù ses frères. Enfin, il arrive un jour à Cologne, oi'i l'on était encore occupé

■ sire, i1i( Alord, je crDirais- folotillcrs — Que mon frère est malade ou qu'il & » quelque peinp. — Baroni, allons voir comment Renaud leparle. ■ — Ils y Tout, ils s'avancent 4 qui mi^tix mieux. — Paint ne le trouvent, et les roilà pleins da cminlo : — • Barons, dit Richnnl, voici ilo quoi se rassurer un peu ; — Voici

■ tous SCS vâlemenls, son habil et ses armes. — Ses chausses, ses soulier*,

I son épée, sa lance. — Son cheval est ici, j'en «uis certain. • Pcndnnlque tes baron* ion I ainsi eRt^jés. — Voyei-voui le portier dolent el

olTanS, -- Qui leur crie àvoix haute, comme un fou ^— ■ Par Dieu, barons, Renaud

• s'en est allé, — Nu-pieds, en clicmise. comme un homme qui a perdu la t*le.

■ — C'est aujounThui. à minuit, qu'il a quille la ville. — Il m'a clinrgé de

■ Yon» saluer de sa part el vous envoie ses amitiés. — Si vous rnvei jamais

• chéri, — Si tous lui "portei bon et loyal amour, — Que chacun de vous se

• contente de In part qu'il lui a hite. — Vous ne la reverrei plus jamais. —

■ Il ne pense qu'à sauver son âme. — Vous auriei peine à le reconnaître. —

• Il m'a donné cet anneau, auquel il tenait tant. • — Quand les barons entendent ce» paroles : — • Héla» ! disent-ils, malheureni que nous sommes t

• — Nous avons perdu notre frire, le bon chevalier. • — S'ils eurent de la peine,

II ne le faut pas demander. — Leur douleur fut telle qu'ils se pimËrent. — Lorsqu'ils reviennent à eux, ils s'éerii>nt : — • Nous aurions dû deviner ce qu'il

■ avait en sa pensée — Quand il s'occupait ainsi de régler nos partages. • — Et pendant ce temps, qtii qu'en pleure et en soulfre, — Renaud s'en va tout joyeux; le voili qui entre dan» un hois.

Renaud s'en va m.iintcnant à pied, et marche vite. — Jusqu'au soir il passn sous In forit obscure; — Se nourrit d'un peu d'ail, de pommes cl de mûres,

— Paît comme bSte au pïturage, — Quand Dieu donna la nuit, il a pris son gîte — Sous un arhre, pris if une roche ombreuse. — Il y reste jiisqu'î l'aube, quand la nuit se dépure. — El nion reprit sa roule i grands pas.

Les trois rrères de Renaud ont tendrement pleuré, — Ses deux petits entïnls l'ont doucement regretté. — TCt et rapidement, ils montent à cheval, — 11» vont cherelicr Renaud parmi le bois ramé. — Toute la journée jusqu'au soir, ils l'ont cherché — Et, ne le trouvant pas, ils ont beaucoup pleuré. — 11» s'en retournent «tors, dolents cl accablés. — Cependant le bon Renaud marche toujours.

Renaud s'en va J pied par la terra élran([Ère. — Il s'achemine tout ce jour par boi» et par essarts, — Il mange des fruit»sauvB(^s. boit de l'eau stagnante.

— Toute la semaine il marche dans In plains — Jusqii'A ec qu'il soil hors de son pays, \i où il ne connaît plus le chemin. — Mai» il ne veut pa» s'arrêter M. 11 rédéchil, il s'otruie, ~ Ne trouve aucun raoulier vers lequel il puisse se

ASALÏSK DE /lE.V.U'S DU MuST.WBAS. ilT

«•- construire le mouticr de Saint-Pierre. A la vue dos «nuvriei's qui mat;onnaient l'édifice sacré, Renaud pousse *jn cri de joie : il a enfin, il a trouvé sa vocation, a Je ~jm> serai leur valet, se dil-il h lui-même, et je travaillerai ':m pour la gloire de Dieu. i> Il se présente au maître ^açon, et on le met aussitôt à l'épreuve'. D'une main ÏL'gère, le géant remue les plus lourds fardeaux ; les pierres les plus pesantes lui semblent plumes. Il fait, lui seul, ta besogne de quatre ouviiers; il se démène Œur le chantier comme autrefois sur le champ de ba-

Deiixiid a Uni marcbé, en amont, en aval, — Qu'il arriva i Cologne, au prin- ■^1(1*1 mou lier, — A régliscdeSainl-PierrerMpiritoI. — Uyadora, J'un cœur lion ■^( l»][al,leirelii]iieidei trois Roii; — Puis, regardant en avant, du cillé du [lor- '«ail, — Il vit qu'on travaillait, en maint lieu, aux fondemenlsdcl'édince. — Lus «ini porloient des pierres à grand'pvi ne, — Les autres du niorlier nt de l'eau dont ïli avaient toute leur cbarge. — Renaud s'arrêta quelque temps A les regarder — Et ledit en lui-mime, en homme déji tout dégage de la chajr: — • Parlafni

• que je dois à Dieu, ce pur esprit,— J'ai envie de m'arrêter ici pour y travailler ' I« reste de mes jours. — Par là, je tavcrni mon Ime du crime et du pfché. u

Renaud alla au moutier où il vit beaucoup d'ouvriers ; -~ Les uns portaient la pierre, le* autres le mortier; — « Pour l'amour do mon Dieu, dit-il, je veux

• rester ici loin des miens, — J'jveux, paurl'aiiiaur de Dieu, prendre de In peine, > trantiUer. — Le vrai Roi justicier m'en saura meJllcurgré — Que si jel'adorais

■ dans un bois, ns mangeant que des herbes [comme Tont les crmiloi]. — Celui •qnitranillersitici SEtnssalairej pourrait sauver son tme.— Si on leveul bien,

• i'j travaillerai de la sorte. — Pour tout prix dn mon labrur, je ne demanderai

• •pi'un denier. — Ce sera suftisant pour avoir le pain nécessaire à mon corps, i — Lori, Renaud ref^arda vera la porte d'un ëclisRiudage, — Il Dper^ut le maître ma^on au bas du cloelier, — Vint à lui sans plus de retard, — Le salua de Dieu, le vrai Père céleste : — • Ami, dit-il, que Dieu te sauve. Dieu qui

• jugera touti •

• Maître, dit Renaud, cntendei eu que je vais voua dire : — Je suis un

■ ttrangir, et ne possède rien, — Si vous y eon>enleE,jc travaillerai pour vous.

• — Je porterai la pierre; quant à la placer, je ne saurais. — Mats je saurais

• liien perler et l'eau et le mortii^r. ■ — Le maître l'entend : c'était un homme tincire el bon ; — Il lai répond bellement, sans délai : — • Vous ne ressembles

■ futre à un homme en émoi pour gagner sa vie. ~ Vous ressemblei |)lutdt à ' un cemte ou i un roi qu'à un porteur de mortier. — Je ne vous puis mettre

• lur le ffléntepied que ces vilains

• Ami, lui dit le maître, puisque onlln vous le voûtez ainsi, — Vous pouvez

• travailler ici, j'j consens, — Et quand viendra le jour de la pa;>', quand tous ' mts ouvriers viendront â moi, — Vous serei pnjé, vous, suivant l'ouvrage

• 1(00 vous aurei bit ■ — Renaud ftte sa eape, la met i terre, — Va vers

«ne fiittv qui tUail grande el large : — ■ Alloi-vouven, dit-il aux quatre

• hommes [qui allaient s'en charger] ; je vais la porter seul... • — Il j mit la main et la souleva. {Renaui de Mmtaiibau, pp. Uâ^i?.)

< Aendus de Jltmiauèan, p. 442, vers 19, 1 p. 445, vers IS, et p, 445, ver* 18, if. 148, vers 4. «

iSB ANALYSE DE RHyMiS DE MONTAUliAS.

taille, et ne veut accepter d'autre salaire que son pain*. On ne parle en tous lieux que de ce merveilleux, de cet incomparable ouvrier. El vous jugez s'il devait être admiré du peuple, lui qui avait à la fois le prestige de la force matérielle et celui de la sainteté !

Mais tant de vertus devaient également exciter une vaste jalousie. Les ouvriers surtout étaient singulièrement animés contre ce redoutable compagnon qui vivait de pain et d'eau, qui refusait l'argent du maître, qui les surpassait tous en adresse et en vigueur, a II faut B nous en débarrasser», dirent-ils. Ils s'en débarrassèrent. Certain matin, ils se jetèrent sur Renaud qui venait placidement ;i son travail, et lui cassèrent la tête à coups de marteau*. Oui, cette tète qui avait résisté aux terribles coups de l'épée de Gharlemagne fut brisée par le marteau trivial d'un maçon de Cologne. Et ce corps formidable qui avait tenu tant do peuples en échec, fut ignoblement jeté dans le Rhin par les derniers des assassins*. Mais Dieu veillait.

Un beau miracle frappa ce jour-lâ les yeux des habitants de Cologne Le corps d'un homme mort parut soudain k la surface du fleuve, et ce corps était surnaturellcment porté sur les eaux par les poissons du Rhin, qui obéissaient k la voix de Dieu; une éblouissante lumière sortait de ce corps merveilleux, et l'on entendait, tout autour, des chants admirables qui ne pouvaient être que des chants angéliques '. Ce fut une grande rumeur par toute la ville ; les clercs s'émurent ; le peuple se jeta sur les rives du fleuve; l'Archevêque lui-même voulut contempler l'étonnante beauté de ce miracle. Les ouvriers de Saint-Pierre étaient là, eux

' /tenoN* de ilontaiibaii, p. US, vers r>. A \i. 4111. vers 7, — ' lUil., p. 410, n 8, à p. 150, vor> lU. — ■ Ibid., p. 450, vcra INâi. — ' Ibi-I., p. tël. :rs 7-24.

A5ALYSE DE RENAUS DE MOXTÀUBAX. à39

aussi: on i^econnut bientôt le corps-saint, et ce fut partout un concert de louanges en l'honneur du martyr, et un cri d'indignation contre ses meurtriei^. Mais personne encore, personne ne soupçonnait que c'était là Renaud de Montauban ' !

Une procession fut bientôt « richement ordonnée », et Ton voulut « enfouir > le corps du confesseur au milieu des chants et des prières. Mais, alors, ce fut bien un auti'e miracle. Le corps se mit en marche en tète de la procession et s'en fit le guide lumineux. Dames et pucelles, chevaliers et clercs se précipitèrent à la suite de celui qui renouvelait ainsi le miracle de saint Denis : € Nous nous arrêterons où il s'arrêtera. y> Le mort ne s'arrêta qu'à Trémoigne^.

Et partout, sur le passage de cette procession extraordinaire, les cloches s'agitaient d'elles-mêmes et se mettaient en branle; les malades étaient guéris, les boiteux marchaient, les aveugles voyaient, les miracles pleuvaient '.

A Trémoigne, enfin, les fils et les frères de Renaud, qui depuis longtemps étaient inquiets de sa disparition, se demandent si le Saint ne serait point par hasard leur père et leur frère tant regretté. L'évêque de Trémoigne découvre la face du martyr, jette un cri, et reconnaît Renaud* : « C'est lui, c'est Renaud de Montauban I » Et, depuis ce temps, les chrétiens de ce pays l'invoquent sous le nom de saint Renaud". Ainsi se termine ce poème qui avait commencé par de rudes scènes féodales, et qui ne contient guère que des récits de batailles. II finit par un cri de paix et d'amour^.

* Renauê de Afonlauban, p. i5l, vers 25, à p. 453, vers 7. — « Ibùi.y p. lâJ, vers 8, à p. 454, vers 27. — ' Ibid.t p. 45i, vers 28, à p. 455, vors 2. — * lbid.f p. 455, vers 4, ù p. 457, vers 14. — ' Ibid.y p. 457, vers 15-25. — •/Wd., p. 457, vers 26-33.

Il PART. LIVR. I.

CUAP. X.

n PART. LIVR. I.

CHAP. XI

2i0 ANALYSE h*OGIER LE DANOIS.

C'est ainsi que certaines mélodies de Beethoven et de Mozart commencent par une fanfare et se terminent par un cantique...

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