‹ Bibliographie des chansons de gesteChapitre 45 sur 150 · JEAN DE LANSON · texte numérisé non relu

JEAN DE LANSON

Chanson de Johan de Lanson *.

Il ne faut pas demander à nos épiques la gaieté fine, ' ""«'*^

la plaisanterie délicate, le rire tempéré, le sel altique; ils n'ont jamais possédé ces qualités, qui semblent

» La Chevalerie Ogier de Danemarche, vers 13043-13055.

* NOTICE BIBLIOGBAPHIQUE ET HISTORIQUE SUR LA CHANSON DE » JBBAN BB LANSON ». — I. BIBLIOGRAPHIE. — 1<> DATE DE LA COMPOSITION. La Ckënson de Jehan de Latison , dans sa forme aclucUe , ne semble pus roui. 17

Jehan de Lantcn.

Î58 ANALYSE DE Jt:ilA,\ ÙtS LAXSON.

éminemment françaises. On ne retrouve pas chez eux le tempérament parisien. Quand ils rient, c'est d'un

iiioaler beaucoup plus l^au( (|ua ta ma' iiie]<s. Dans lo manuscrit do l'ArsensI, la duc de Venise jauc un rdle aeBi;i importinl, et l'on niconlc un comlial singulier cnlre Roland et lui. M^e ce combat lermine la guerre. I4'y anraiV-ïl pas là une influence de la qualrième croisade, où les Vénitien» ont été les alliés des Fruntait? C'est une simple bypolhèse et à laquelle nous n'attachons pu» plus di: prix qu'il ne convient. Le manuscrit de la Bibliothèque nationale ne renferme pas tel épisode. = â° ADTEUH. Jehan de Latwon est anonyme. = 3* NoHBtiE DU VERS ET NATURE DE LA VKRSIFICATION. Le manuscrit 3i95 de la Biblioth^quc nationale est par mallieur incomplet ; deux mille vers environ d« notre roman y font dél^ut, et ce sont ceux du conimenccnient. Le manuscrit de Berne renferme 2S7i vers |vny. Cndicum Deraeraiuiii Calatogut, édit. Bermannus Ilsgen, Libr. Haller, 1B75, p. iTI). Le manuscrit do l'Arsentl, qui est légalement incomplet, renferme 6330 vers (du 1^ t08 r* au r> 203 v>J. Dans tous les textes, ces vers sont des alexandrins. Le manuscrit do la Bibliothèque nationale nous olIVc ces alexandrins légèrvinunl assonarici^ dans les couplet» masculins, où Ton admet, par exetnj^lv, é i cété do éi, de ei, de er. Le texte de Berne est de la même lamiUc. Le manuscrit de l'Arsenal, qui est un remaniement, est rimé. — i' Manuscrits qui sont parvenus icsgu'A nous. Jehan de Lamon nous a été .conservé dans trois manuscrits : a. Paris, Bibl. nat., fr. S495 (anc. 8J03), lequel contient aussi, par un accident de reliure, une TidKrtion de l'Aipremotit. xur siècle. — b, Berne, n° ^73. Nous allons consacrer i la comparaison de ces manuscri li un certain nombre de propositions ofi nous résumons toutes nos conclusions.— c. Bibl. de l'Arsenal, 3145 (anc. B. L. F., (66), XV* siicle. — Les deux manuscrits n et c renferment la meilleure rédaction de Jehan ite Lanion. — Le manuscrit e représente une version amplifiée, un remaniement. — Il ne lïudrail pas cependant aller jusqu'à dire avec H. Paulin Paris (llitloire lUtéraire , XXtl , 58!) que i les vers diffèrent complètement dans les deux manuscrits a et c •. D'une collation que nous avons i^ile couplet par couplet, il résulte qu'un nombre considérable de couplets offrent une rédaction à peu près semblable, avec plus de longueurs dans e. — Les vers du manuscrit a sont, comme nous l'avons dit, assonances dans les coupleli masculins ; dans c, ils sont rimes (voy. des citations d'à, de b cl de c dans la 1" édition dt» Épopées franeaiêe», Il , p. itë et 319). = Le manuscrit a est un texte français, d'une Unguo très-pure. Le principal caractère de C, c'est d'être une rédaction picarde, do langue et d'esprit également picards. Le remanienr u même jugé bon do changer, i ce point de vue, le déuoilment du poëme. Dans le manuscr. a, Charlemagno fait présent du duché de Lanson à Isoré, qnï, pour les Frantais, avait' laissé Harsille et Irestot Ieregné>,Dl qui, eerlnln jour, à la lete de cinq cents ferarmés, a sauvé jadis Cliarlemagne de la Irabiton du duc Jehan : i Por ce qu'il nos aida par boneloïauté, — Je lo claîm toute qulte ■iLanson, c«to cité, — Et tôle la contrée et de lune et delé. '(F'Sl, v.) Dans c, rien de soinblablc. C'est il Nalmes que Charles cède le duché de Lanson. lit que donne-t-on à Isoré? f.cou(ei : • De Haraaille ru sires Ij vaillant Ysorés, —

• t>o Saint-Omer et d'Aire fu saisis et flevei— Et de Callais aussi... > (F* JOi.) Aux derniers vers de son poiime, l'autour revient sur cette idée, à laquelle il semble attacher une importance considérable : ■< Uuant Charles fu venu i Paris

• la cité, — Il donne Saint-Omer o vassal Ysoré — Et Cossic et Callais environ

• et en lé, — Et le conte de Gjnes, un bon castiel farmé. — Et se avoit Hartoille,

• Jehan li ot donné — Du tampsqueïsoré fude Franco boulé; — Puisfu-ilcont " de Flandre et ol grant poésie, a (V 3()3.) ~ Les derniers couplets du poénie n'ont presque rien do cummun,quant àla furmi.-,duns a = A cl diins c. Durant le

AS-iLïsE lit jfjiiAy m LASSOS. ■m

gros rire qui fait voir toutes leurs, dents ; quand ils plai- ' santeot, c'est avec une lourdeur incomparable. Le ri ce

dernier combat tous lu murs de Lnoiuii, on voit, dans e, Roland se battre bvpc le dite de Venise et lui prendre son cheval • qui valloil .H. conl^ >. Li^lcxlc n ne amu fournil [ut en détail qui peut servir ù dater la rédaction picarde, cl nous j lisons uniquemonl ([ue Jehan de Lanion fut enfermé & Paris • rn un ai Ires nan lieu dont jamoii nan islri ■, tandis que c nflimie i deux reprises que le ducrebdie fui emprisonné i Paris dans la tour dcpenurcf(*303). — Lesdernivri vmdec Mut les suivants ; f Hais de cho livre ehj je n'arajr plus parité, — Ne

• de Jeban ousj qui esl etnpriionné, — En le tour de pcnure li l'ol Charb en-

■ rruinf. — Taniet si longemenl qu'llydildemor*. —Et pour elie m'en laïraj:

• Dieuidoinsiicliiauisanlè— Qui l'ot muull volleoliers oy et escculé. • La lin iTaett na peu différente: • Ici faut lachanson que je vus aicliaiité, — Damediox

• ïoigart loi quitn'avéteicoulé— Et vos doint en cosl sietle si bien avoir ovrii

■ — (Ju'en paradis soies devant Dieu coroné. ■ — En résumé, les luunuscHIs de Uhm de Loïuon pcurciil se diviser en deux familles : a et ft, d'une pHrt; e, de l'^iutre. = S' EiijTiaFi mpRiHiE. Jehan de Lanttm esl inédit. =^ G' et 7° Vehsion vt raasi CT DIFTU&IOR a l'^thangeb. Il esl peu de chansons dont la popularité ait él£ moius vaste et moins durable. Los nations étrangères ne paraissent pu l'avoir coonue, et il n'en existe pas de version en prose. = 8' Travaux tour CE rotiE A Eté l'objet. H. Paulin Paris a consacré à ce roman trop ou- Uiéunenolice déullléc dans le lome XXil de VHitUtire IMéraire (p.56S-5H3). L'auteur de VHatoire poiliijut de Charlemagtie ne l'a jugé digne que de vingt Hgnes (p. 33i). On doit cependant 4 M. G. Paris celle excellente remarque,

I que le uom de Jcliin sulTIrail à marquer la date récenlo de ce poîime. Dans Iti anciennes chansont de geste nées au sein do rarislocratie issue des Franc», il a*j a guère quR dos noms d'origine germaalque. ■ =: tl' Valeur uttëraiiie. ( CÂlte œuvre, dit avec indulgence U. Paulin Paris, n'esl pas dépourvue de Dénie. Elle soutient raltenUon des auditeurs par le nombre, sinon par la vii" riélé de) incidents. Il y a des éclairs de gaieté. Dans rcnsembie do la conipo- ■ilian, la règle de l'unité d'action est mieux observée que dans In belle Cliiai~ Km de noacetaus elle-même. Tout marche vers le dénoamenU - (L. 1, p. fiS^.)

II a'en faut pas moins préférer le beau désordre de nuire RolaiiU i l'ordre cnnufcux et médiocre de Jebatt de Laruon.

II. ElëUENTS historiques du roman de JSHAN DK lassos. - On ne peut scien iniquement établir que Iva prupustiions suivantes : f' Le roman d(i Jehan de lansoni n'a imÉPtATEMEMT aucun fondement hitlortiive, —i-llw njwM mime pat nir une (rniJilion légendaire vérilabtement lérieiue. ~ 3' Ce f>i a pM donner naùmnce à l'affabutaiion de notre poème, c'eit le vague tou- «Mjrdea nonibreuus expéditions de CAarlemaifne eldeses/IJi en Italie. Il faut ■urloulnoterlescampagnesilcCliarlet en TS7 contre le ducdcBénévcnt.Arigisc, et ceil«i de son Ris Pépin en 793 et en SOI contre Orimoalil, successeur d'Ariglie. L'expédition de 193, disent les BénéUiclins, n'eut d'autre elTct que la prise d'un chàloau peu considérable, et c*esl une ressemblance avec le dilnot'intnt de notre poème (Art de vérifier le» date*, III. TG7). Celle de HOl aboutil lia prise de Nocera, dans In Pouitle. — Il y a en Italie, dans l'Abnizze citi^ricurr, une ville de Lanàaaa ou Lanciam : pst-ee de ce nom qu'est dérivé cdoi de Umion? Il est permis de n'en rien croire. — i' Les révolte' de l'Italie wntreda emfiereart itAtlemagne ont pu donner à la légende de notre roman «M eerlaine raîsun ifélre ou, tout au moins, une «rloine eortfirmalion.

ni. VAII1A^TES ET MODIFICATIONS DE UA LÉGENDE. —Le priFii.|i;,ipei-.

SdO ANALISE Dfc JEIIAS liE LWSOS.

àa nos héros i-essemble assez à celui des dieux dans l'Olympe, à ce nre horaérique que ne provoquaienl pas toujoui-s des plaisanlerics du meilleur goùl. Roland, Olivier, Gharleniîignc, ùclalcnt en gaieté bruyante devaul des iiioLs grossiers que l'on estimerait aujourd'hui dignes des seuls tréteaux de la foire. Il faut nous résigner il ce gros sel : résignation d'autant plus facile, i|ue les poèmes héroï-comiques sont fort rares dans la nomenclature de nos Chansons de geste,

Jffiaii lit: Lanson doit être, suivant nous, classé parmi ces poëraes. L'élément héroïque y est tempéré parle rire. Heureuse rencontre !

Jean de Lanson appartient k la race de Ganclon, il cette famille de traîtres contre laquelle l'indignation

uiiimigB Ju roman de Jehan de Latuon cil ce Baiin liv Gênsi, cel UJ}(sc, cul ericliaiiLcur mndrc dgnt la [ihyïinnuinie n'a rien d'héraïriuc. Or, ce Basjn, (l'aprè) H, G.islon Carii. était lo liérot d'un autre poomo francait que nous ■voni perdu cL qui a servi de type à loui les voDians étrangers. La légende de celle nnlïque chanson, dont le titre devait âlre celui-ci : ■ fiaain de Gamei >, celle ligende ett résumée dans noire Henaut île Montauban du xiH" sièclii. Un jour, d'«près ea ricit que nous avons précédemment ciW, un Auge apparut i Gliarles cl lui dit : ■ Fais-loi voleur, Dieu le veut. ■ Ëtonncmcnl du Roi. L'Ange ajoute : ■ Dieu le donnera pour compagnon un vrai bandit, Baain. ■ L'Empereur s'incline davanl la volonté céleste et, sans en demander plus long, nssocie sa forlune â celle de Basin le coupe-boursei. Ils vont travailler eniumblc, el arrivent de compagnie au chAloau du duc Gérîu. Cnluî-ci était occupé il raconter en secret à sa Teinmc une conspiration que Ira douic Pairs ourdissaient, en ce moment même, contre In vie do l'Empereur, fiatin était aux écoules, Bosin entend tout Vile, le larron s'empresse de tout rapjiorlcr au Roi, qui déjoue vivement le complot cl fait pendre les douie coiiepiralcurs. C'était pour bire arriver Charles i la découverte de cette conspiration que Dieu lui avait enjoint de se Taire voleur de grand chemin. Rien n'égale rinfainic de cette Tuttle, qui se retrouve avec des variantes assez notables : 1* dans la première brancha de la Karlamagnut-taga; ï° dans le Charlen et Elegatl, œuvre nérrlandaiso du 1iw: siiele : le voleur ici s'appelle Elegasl; le elief de» conspirateurs est Ectoricli d'Eckcrmunde, bcau-rrère de l'Empereur, qui est bientdt accusé par Elcgasl et tué par lui en un conibnt singulier; 3* dans le Kari Meiiut, compilation allemande du commencement du s>rv' siècle rpii ne Taii guère que reproduire la légende néerlandaise, (Voy. VUlttoire poi~ liquf de Cliarlemagne, à laquelle nous avons emprunté la lubslani^e des observ.ilioiisprécédenU's, pp, 315-322, el aussipp. liJ, IlS-lW. Cf. surtoui l'arliele de G. rniis sur Charles el Eleg«it. dans la flewrie critique, I86B, pp. 3»j, 3B5.) — Tvl l'sl le Uasin qui joue un n)le si éti'angc dans le roman de Jehan de Lanson. 0.\ vuil que ■ ses anléi'édenls sont déploraMi's ■.

ASALÏSE [tE JElt.XS DE i-l.V50.V. Sût

ài moyen ilge s'est inexorablement déchaînée. Il esl le jirapre neveu de Gaiielon et le petit-fils de Grifon liellautefeuille. Malgré cette parenté odieuse, Jean de Lanson nous est représenté au commencement de noli'C • poème comme ayant reçu de l'empereur Cliarles un irtajinillque duché dans le midi de l'Italie. II possède ia Pouîlle, la Calabre, et même..,, le Maroc. Mais la reconnaissance n'est pas la vertu des Iraitrcs de Mavence. JeandeLanson, tout chaîné qu'il est des bienfaits de Charlemagne, ne s'occupe qu'à conspirer contre lui. Il a des intelligences coqpables jusque dans le coQseil de l'Empereur; il entretient de perfides relations avec Hardré, avec Ganelon, avec Alori. Celui-ci assassine Humbaut de Liège et est honteusement exilé par le fils de Pépin : vite, Jean de Lanson lui offre une hospitalité libérale. La patience de Charles est h la fin lassée; il réunit ses barons et se décide avec eux à envoyer des messagers au neveu de Ganelon pour le sommer de mieux remplir son devoir et pour le défier, s'il est nécessaire'. En vain Roland se montre-t-il, une fois par hasard, partisan de la paix : Charles s'entête dansson dessein. C'est ici que les invraisemblances commencent à succéder aux invraisemblances. Vers le duc Jean ou n'envoie rien moins que les douze Pairs. Oui, les douze l'aiiï travei-sent la France et l'Italie pour aller jeter un défi à ce vassal infidèle. Roland, qui garde d'ailleurs dans toute cette chanson sa physionomie hahiluelte, son courage aveugle, sa brutalité, son imprudence, Roland lue de sa main Nivard, qui est le propre fréie de Jean de Lanson*. Voilà tous les messagers de Charles en grand danger de mort ; les voilà k cinq ou six cents lieues de l'Empereur, isolés au milieu de leurs ennemis,

• JiUaa de Lenwn. mnmispril dn rArsemil. 3I4!>, (*• 108 cl KW. — ' Itiul.,

Sm ANALYSE DR JEllMi DE UXSOX.

sans défense, aux mains des traîtres. Alori, d'ailleurs, esl là qui excite contre eux l'esprit dèjk mal disposé du duc Jean' ; c Par la ruse, par la trahison, lui dil-il, ï ou viendra aisément h bout des ambassadeurs du roi » de France, s Mais Alori comptait sans le ducde Gènes, sans l'enchanteur lîasin, qui devient dès ce moment le principal personnage, le héros de tout le poerae. Dès ce moment, en effet, le lecteur se pose vraiment cette question, h laquelle il ne sera répondu qu'à la fin du rojnan : « Comment les douze Pairs se tireront-ils B de ce mauvais pas? » Et l'on peut déjà prévoir qu'ils ne s'en tireront point sans les ruses et sans les enchantements de Basin.

Alori, comme premier exploit, cherche à s'emparer des épées des douze Pairs pendant leur sommeil. « La B nuiz fu bele et clerc, et li ers fu seriz ^» : le traître se glisse dans la tour ofi dorment les barons. Sans doute il les déteste tous; mais il est surtout irrité contre Roland, qui l'a battu la veille avec son impétuosité et sa force ordinaires. Il y a, dans cette partie de notre chanson, un très-saisissaut épisode : c'est quand Alori s'empare de Durandal, la lire du fourreau, s'approche de Roland pour le frapper... et recule, saisi d'effroi, devant le lier visage du neveu de Gharlemagne '. On rapproche volontiers ce passage de celui d'un autre pocme, où l'on voit Charles, dans son tombeau, faire reculer les Sarrasins devant cette majesté terrible dont il fut eru-oie environné après sa mort !

Alori parvient h empoiler les douze épées; mais Basin le rencontre, les Pairs s'éveillent. .Mori esl saisi,

■ Jehan de Lanson, ms. de rArscnal, 3145, f 121. — '/bùr., Bibl. nation., fr. 3il>5, P I V. — ' ' nraiBislDurandarlau cosliaui d'nflcr bis. — Lcbrancjelndp) ruerrc, mouU Tu maliiilaniig — Et vinl droit & Rolint, dolant cl agrcmix. ~il regiirila le Duc qui si ol lier le ïis. — \prosa ndcaer, li currili est ftillix — Kl[>,in*fi, »'irrwoillp, .ionl scroil il hnnii... - (Uibl. nalioti., fr-âWS. r 3 vM

ANALÏSK DE JEHAM DE LAXSO.\. S63

jugé, pendu '. Celle exécution capitale remplil nos Français d'espérance, et ils en viennent aussitôt h comploter ensemble la prise de la fcrte et de la, ville de Lanson^. C'est un projet qui, au premier abord, paraît des plus déraisonnables : ils sont si peu, et leurs ennemis sont si nombreux ! Qu'importe ! à défaut de la force, ils emploieront la ruse. Roland, le batailleur Roland, se prête fort volontiers h cette politique nouvelle : il fait le mort; on l'étend dans une bière, on couche près de lui sa Durandal; les Pairs sanglotent et pénètrent ainsi dans le château de Lanson : «Je n'ai jamais vu si beau mort», dit Naimes en plaisantant^. Le prétendu mort a un réveil terrible pour les gens du duc de Lanson. Roland se dresse soudain sur ses pieds : i Frappez, francs chevaliers, frappez sans plus tarder. » Le chflteau de Lanson est pris et enlevé, et, dans l'ivresse de leur victoire, les Français s'écrient que Jean le parjure n'y rentrera plus

Le duc Jean n'a pas plulùl appris la victoire des Français, qu'il songe Ji reprendre leur conquête. Il fait le siège de son propre château h la tâte de dix mille Sarrasins^. A l'enchanteur Bnsin il oppose un autre enchanteur : <t Ne fu leux enchanlerres dès le tans Salamon". » Ce rival de Basin s'appelle Malaquin. Il renouvelle l'entreprise d'Alori contre les épécs des douze Pairs, mais il réussit. MOme il se donne la joie de couper les grenons du duc Basin pendant son sommeil "". Le lendemain, Basin se réveille sans moustaches, et les douze Pairs d'oublier un moment le grand danger qu'ils

• iehmdt l.anttm.'BiU. notion., tr.ii95, fiv, Sr*: ■ LipanJentla (tloiilon i U i4us maistro brantlie... — El ti vani qui fu pans tôle nuil \c balance. •

— ■ rtid,. ^ 4 V. — 'Mid..r-5r". -'/di'f., P5.'. — ' /(«</., r- r., v,8 r*.

— • ibiil.. car. -^ ibid.. Miv,

iùi ASALïst DE jehax de i.i.Yso.v.

courent pour se moquer du pauvre enchanteur sans grenons: « Basin fui dans la tour, eut les grenons coupés.— Tel deuil eut de sa barbe qu'il en pense devenir fou. — Quand les comtes le voient, ils se regardent l'un l'autre, — Frappent leurs mains et rient assez : — s Par ma loi, dit Ogier, voilà Basin dans les ordres. — s Oui, dit Bernard, et vous verrez qu'il voudra être » abbé. » — Quand Basin l'eatendit, il en pensa devenir fou ; — A parlé à haute voix et fut bien écouté. — Après avoir juré le Seigneur Dieu et sa grande majesté ; — s H n'en est pas un de vous, dit-il, de quelque valeur » qu'il puisse être, — A l'exception de Roland, le neveu B de Charles, qui est notre avoué, — Pas un qui ne nie paye cher, s'il me plaisante plus longtemps. » .( — Seigneurs, s'écrie Roland, laissez, pour l'amour » de Dieu, — Laissez le duc Basin : car il est moult en » colère. — Celui qui lui coupa ses grenons nous a fait B vraiment très-grand tort; — Car, -si on le sait jamais B à Paris, — Il sera appelé Basin Vainebarbe. — Je ne il le voudrais pas pour, cent marcs en deniers mon- B nayés. » — a Roland, vous parlez trop, lui répondit 11 Basin, — El je vois bien que vous vous moquez de i> moi comme les autres '. s Scène d'un franc comique, et oi!i le rire est de bon aloi.

Quand les Pairs eurent étouffé leurs gros rires, ils marchèrenl k la bataille avec leur enti'ain ordinaire : Basin avait à faire oublier sa mésaventure et h mettre les rieurs de son côté C'est ce qu'il sut faire, en s'attaquant aussitôt à l'enchanteur Malaquin, son confrère en magie et son advei'saire déclaré. Les deux magiciens, d'ailleui's, ne se combattent pas h coups de lance ou d"épée, mais à coups d'enchantements. Par l'effet d'un

Jtlian de laruoti. BiW. n-iliran.. tr. tlSr., f lit v ,-t 11

ANALYSE DK JEHAN DE LANSOS. 36,1

sort f|ue lui jelte soudain son ennemi, Basin se croit sur un navire agile par une horrible lemp/^tfi ' ; mais il ne met pas sa puissance en oubli. Il lance un charme sur Malaqiiin, et Malaquin se croit transporté au milieu d'un palais en feu ; épouvanté par ces flammes imaginaires, il va jusqu'à se précipiter dans l'eau sous les regards et aux grands éclats de rire des douze Paii-s*. Enfin, Basin vainqueur tue son rival et rentre en possession de Durandal et des douze autres épées^... mais non pas de ses grenons.

Le duc de Gênes cependant voit toujours les Français dans la môme situation critique. Ils sont enfermés dans le chSteau de Lanson, et n'ont pas en leur pouvoir la ville i)ui entoure le château. Comment, comment pourront-ils résister longtemps h des ennemis presque innombrables? Il faut que Charles soit informé de la détresse de ses barons ; il faut qu'il vienne à leur secours. C'est Basin qui se chaîne d'aller vers l'Emiwrcur : mission dangereuse. Mais l'enchanteur a plus d'un secret : il se trotte le visage d'une certaine herbe magique, et le voilà qui ressemble à un vieil ermite qui se serait macéré pendant sept ans. Sous cette physionomie nouvelle, il part *. C'est en vain qu'il est saisi par les gens du duc de Lanson, il trouve moyen de leur voler Irès-adroitentent un excellent cheval dont il avait besoin pour faire plus vite le voyage. Les écuyers croient Basin vieux et infirme et le font monter de force sur le beau desti-ier Alifart : h peine Basin y est*il assis, qu'il excite la bflte et s'éloigne au galop des écuyers abasourdis^.

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366 ASALÏSE DE JE/M.V DE I.ANSOy.

Tous ces épisodes, comme on le voit, font décid^;menl de celte chanson un véritable poëme héroï-comique.

Ces aventures, cependant, deviennent trop nombreuses et occupent h la fin trop de place dans l'action : le voyage de Basin se prolonge à l'i'xcès. Il y a là de vraies histoires de brigands dont le récit devait faire frémir les enfants et les femmes dans tous les châteaux où les jongleurs chantaient JeJian de Lanson. Le duc de Gfines tombe aux mains du terrible Sei-vein, une sorte de Carlouche ou de Mandrin qui détrousse les voyageurs et est In terreur de tout le pays. Basin le jette à Teau et lo noie : a Baignez-Vous ii votre aise », lui dit-il en faisant ce beau coup, et il .s'échappe'. Encore quelques rencontres de ce genre, et Basin arrivera enfin près de Charles. Il traverse son pays, son propre pays au moment où sa femme allait épouser de force le comte de Poitiers, Archambaud. Basin tue Archambaud ' et ne s'arrête plus jusqu'à Paris, où il arrive un beau dimanche^. On peut dire de ce voyage qu'il est le centre de toute l'action de notre poëme.

Au moment où Basin, toujours méconnaissable sous son costume de pèlerin, pénètre dans le palais de l'Empereur, l'oncle de Boland est précisément fort inquiet au sujet de son neveu et des Pairs. Ganelon fait IJi son office Iiabiluel de traître, et le poète, imitant ou plutôt copiant presque mot pourmotIaC/iffns*)»rfe/?o/fl7M/, met le discours suivant sur les lèvres de ce Judas: «Vous con- 1) naissez Roland. Pour prendre deux pluviers, il chasoserail toute une journée. Quelleinsolence! quel oi^ueil! ï II n'a vi'aiment pitié ni de vous ni des autres. Je crains » bien qu'il ne soit encore pour vous la cause de nomï breux malheurs *. o On n'est pas plus perfide.

.ÏNALYSE DK JEII.\.\ DK UiS'SOy. Î67

Le traître veut faire croire h l'Empereur que le fils de ' Gilain et de Milon est tranquillement établi à Orléans ; ruais, en ce moment, une voix s'élève dans l'auditoire, et Un pèlerin demande la parole : c'est Basin, que personne ne saurait reconnaître. Il déclare qu'il arrive de Lanson, que les douze Pairs y sont cernés, qu'ils y courent le plus grand danger, qu'il les faut secourir au plus vite '. C'e:*t en vain que Ganelon donne un insolent démenti au paumier'^', c'est en vain qu'aux dires de Basin il oppose le faux témoignage de trente faux pèlerins ^. Le vif^ux sang de Charlemagnc bout enfin dans ses veines ; il pousse son cri de guerre; il réunit son osL ', et, à la It-te de sa grande armée, se met en marche vers la = Calabre'. Le traître de Lanson est prévenu par Ganelon et par Hardré ; mais il ne saurait échapper ii la ven- i geance de l'Empereur. C'en est liait : il est perdu, et les douze Paii-s sont sauvés".

Une terrible bataille s'engage, dans les vaux de Ballignés, entre les barons de Charlemagne et l'armée du duc Jean ; l'Empereur y fait merveilles, a C'est là, c'est \k que vous [verriez une belle bataille en plaine, tant d'écus dépecés, tant de chevaux tués. Parmi les chevaliers, les uns gisent morts sur le champ de bataille; les autres, blessés, Cliaries n'a que dix mille hommes cl Jean le Maudit en a soixante mille. L'Empereur y osl rudement malmené et, de toutes parts, percé de coups. Mais qui l'eût vu, lui aussi, donner de fiei-s coups, trancher les heaumes et faire voler têtes et cervelles, cehii-lîi eût eu l'idée d'un vaillant', n

mit)iar panre .ir. ploiiviora, — Tanl par m orgiiolli'iis el oatriKnii cl lier»; — Ne lie voi ne d'aulruï ne li prant or piliez. — Je cuit qu'ancor [uir lui icroii maiill dMiugiei. ■ (Ihid., P 31 v*,)

' Jean de Laiumi, BiLl. nation., rr. 2495, f H r. — • Ibid.. r iî V, 23 r-. -'ftid..r*î6-î9. — '/iiJ..r*23v.î4r.-')ftW.. r4î V cUiiiv.— • /6n(.. t- W I-. — ' Ihid.. Bilil. nnliati., fr. 2195. r 53 v : ■ Li paiuii^i »*(>ir un fbrl i^tlor cliaiipiS, — Tant «scux drperi^E cl bnt cliprnui luci. — Mort i pisml li

268 ASALVSE de JEHAS DE LANSON.

Bref, les Français sont vainqueurs, comme on s'y pouvait alleiidre, et vonl sur-le-champ mettre le siège devantLanson'. Les douze Pairs sont loujoure enfermés dans le donjon, cernés, perdus.

Cependant, que devient noti'c héros, le duc Basin, sur lequel s'était presque uniquement concentrée, et non sans raison, l'attention du lecteur'? Basin, toujours inconnu, venait de faire le chemin de Paris à Lanson*. Tantôt habillé en pèlerin et tantôt en marchand, il avait traversé toute une nouvelle série d'aventures plus ou moins plaisantes^; il était enfin parvenu à rejoindi'e les douze Pairs dans leur tour et à les avertir de la prochaine arrivée de Charles, de leur délivrance prochaine. La scène où le duc de Gênes se fait reconnaître de Boland ne manque pas de beauté. Les douze Pairs sont si joyeux de revoir Basin, qu'ils eu perdent l'appétit. Cependant le prévoyant enchanteur leur apportait du pain, .« de la chair salée, des grues et des paons empoivrés ». Mais qu'importe? a De la joie qu'ils ont la faim ont oubliée », et Roland demande avec anxiété : «Où est Charlemagne? Où sont nos barons'? s.Chartemagne et ses barons ne tardent pas à se montrer, et la . gi'ande bataille dont nous venons de parler se livre sous les yeux des dou7.e Pairs, qui sont dans l'impossibilité de prendre part h la lutte et soullrent étrangement de ne pouvoir jouer de la lance eu une si belle occasion.

On croit peut-être que le roman touche k sa fin? nullement. Ces poètes ne savent pas finir. Charles est sous les murs de Lanson, le siège se poursuit^. Mais un

un et 11 aulro navn!, — Karics ri'ol avec lui que dis milo liome armes; — Soiisanle milo on a Juliunz li iltlT^ez. — Moût i fu Karlemaigne duremciil pDConbrés ; — Cap i Tu do cent pars et farus et boulci. — Qui là veïit â Rarlo maint ruatc cap daner, — Tr.inchîcr biaumea nt lertci et cervelles voler, — De preudome et vaillant M poixl renienbrer. . . ■

' Jehan de Lamon, Bibl. nation., fr.ïifl», f 53 V i 55i-.— */ftid., f-aiv-, — ' Ibid., (■' 31 V" & 3(1 V". — ' ll'iiL. (•' 3« v" A 38. — ' IbUI.. P 56 r,

I Analyse de jeiiaa' de L\ysox. 269

four l'Empereur veut se donner le plaisir de la chasse; il esl surpris, enveloppé, saisi par les chevaliei's du duc Jean, et le voilà prisonnier de son vassal'. Qui le déli- Tera? Qui mettra fin h cette guerre? Qui sauvera décidétncnl les douze PairsV Ce sera encore l'enchanteur Basin. 11 pénètre dans la demeure, dans Vkdtet du duc de Lanson* et y opère ce prodige si admiré de tous les enfants qui lisent la Belle au Bois dormant. Il y endort tous les liabilunts de l'hâlel et le duc lui-même, qu'il Uaine par les pieds jusqu'aux genoux de Charles : « Sire, j ce disl Basins, volez que soit tuez? a — « Nenii, dist

> Karlemaine, por sainte charité^. » On épargne ce révolté, qui sera plus tard condamné h finir ses jours dans

• Une prison de Paris, « en un si très mau lieu dont jamais nen istra». Puis, Basin et Charles sortent de ce palais endormi. Le portier, qui n'est pas victime de ce sommeil universel, essayed'arrêterles fuyards; mais Basin, de sa plus grosse voix, lui fait une peur horrible : a Prends >gai-de, prends gardeà toi, lui crie-t-il,noussommes deux

> diables échappés de l'enfer. Nous allons t'y emporter

> sur-le-champ. » Le portier- s'enfuit, et court encore '. C'est ainsi que Charles, grâce à Basin, se rendit

maître de la cité de Lanson'* et délivra les douze Pairs". . .

Ithan de iMUon, f 58 r et 50 r ilu nianuBcr. de la fiîbliath. naliati., Tr.

U85, El C !U0 (lu nu. de rArscn^J. C'est à iiarlic de ce puu)^ que let àiSé-

enlre lei drux textes deviennent plua caraclÉriiliques. — * Bibl. nalion..

fr. 2405, f G2, G3. — * Ibid., t- 63. — • • Nos lomns .il. deable d'enfer deichaïnéB

— Oui Fnpvrtenl Jclian que morl avons (rové. — En enfer renpartons^jB aéra

en^w. — Et lui meïimes qui a nom Sormen^. " — Il dit à Karlemaine ;

leeiUui jus ^elez : — Parlons en ccbI portier que ci avona Iroté. ■ — Uiianl

Il portier rentcnl, en mie en est tornés. ■ (Bibl. n.it-, Tr. ît9S, f^ 64 r.) = Ce

'me dpisoile eil raconté un pou différemment dan» Je manuicTll do rAnenM :

^ mou chief. ditt Baiin, par moi le saicréi. — Nous sommes lu Diable

l k iDus les mauffés, — Uonl cli; portons ung homme qui est mors et flnés ;

-El il sera par noutau pujd'cnller poriéi. — £1 lu vcnras o nous el serai

tien loei — B gardons noi portes : chy ai trop demoré. ■ (P ÎOI.)

' l'n dernier coiul)nl se litre sous les murs du cliillcnu de Lsnsuii, el c'oil

4U« noos «siial>iiu, dans lu texte do l'Arieiial, an grand duel de Roland

te la due de Venise. — * Le rojaume de Jean esl donné i Isoré, i]ui a puis-

mnenl secouru les duuic Pairs. (Bllil. natiuii., tr. iUlTi, F' 64 r* et y,)

ANALYSE bH VOYAGE DE CHARLEMAGNE

IIPART. LIVK. I.

CHAP. XIII

Tel est ce roman bizarre, dans lequel ont pénétré les superstitions ridicules de la féerie celtique, mais que nous ne jugerons pas néanmoins avec plus de sévérité que les auteui^ de VHistoire littéraire. Malgré ses longueurs, cette chanson i^tient l'attention du lecteur : elle est neuve, elle est originale, et c'est une qualité assez rare dans nos poèmes pour que nous Teslimions à sa juste valeur. Il nous a été vraiment agréable de lire ce roman, où Tépée n'est pas la seule puissance, où les descriptions de batailles n'occupent pas trop de place, et où l'on entend çà et là quelques francs éclats de rire. C'est une si bonne chose que la joie, même quand elle n'est pas attique.

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