CHAPITRE XVI
AVANT LA GRANDE EXPÉDITION D'ESPAGNE. — NOUVELLE LUTTE DE CIIARLEMAGNE CONTRE LES PAÏENS
Fierabras franc ni s *. — Fiorabras provençal. — Otinol.
On connaît l'amour persévérant des chrétiens du ae ^^«6; w. moyen âge pour les reli(|ues de la Passion et pour tous
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE ET lilHTORIQUE SUR LA GIIAIVSO:^ DE « FIERABRAS ». — I. BIBLIOGUAPIIIE. - l- Date dk la composition. La version que nous possédons aujourd'hui ot que nous avons jadis atlrilniue au Xiir siècle, cette rédaction pourrait être dî la lin du xii" siècle; mais il«a certainement existé une version antérieure. Fierabras a dû être, avec h Voyage à Jérusalem et à Constantinopley un des poC-Miiis qui, dès le commencement du XH** siècle, avaient le plus de popularité au Lendit. La lé{^endc fie? Reliques de la Passion expli«pie ce succès, <|ui a duré lonj;teuq)s. = 2' Au- TEi'R. Le Fierahrm est anonyme. Comme nous l'avons «lit plu< haut, il n'est pas di3 lain«îme main que la Destruction de Home. — .'î' Nombiie dk vkrs kt natiîre DE LA versification. Ce roman, dans le texte publié par .MM. Kripber et S'îrvois, se compisiî de 0*210 ah'xandrins rimes. Très-peu de couplets féminins; iO seulement sur 135. Quitre-viinjt-cinq couplets sont en «, er, e.v, ou en i«, ier. = i" M\xiîscrits uli sont pakvexis jusqu'à nous, il en reste six : a. Paris, Bibl. nal.,fr. li(303 ixiV siècle), dialecte picard, incorrect. — b. Bibl. int,, fr. 1501) ( XV' siècle), texte im-diocre. — c. Londres, Brilish Muséum, Bibl. •lu Roi, 15E(Wxv^sièclej. — fi. Home, Vatican, Rejçina, n" lOlG, daté de 1317 : ■ Cosl romans fu fet à Soint Brioc, l'an diî gràci' M et III cenz et XVII anz. » Texte excellent, mais fort incomjdet : deux mille vers font défaut. — e. Manuscrit de l'Escurial (Jalirbuvli, X, 18l>8, jq). 5, i3-7i), de la même famillfî «pie b' suivant. — f. Manuscrit appartenant à la succ'.'ssi!>n Didot. (Vesl celui où se trouve aussi le Benvcs (tUaiistonne. Ce manuscrit de jouiçleur (in-l" de 77 foiiii) est de la première moitié du xiiT siècle, et c'est, par conséquent, le plus ancien que nous posséilions. Par malh'ur, la langue en est mauvais»», et l'on y peut signal T des lacunes consid ';rables. Quand il était complet, il contiMiait plus de G5<K) vers. — *Nous albnis en publier plusieurs fragments, et placi'rons en regard le texte publié jjar MM. Knïî!):'r et Servois d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 1^2003 :
Il lAftT. LivR. I. lç^ vestiges du séjour de Jésus-Clu*ist parmi les hommes. — C'est pour délivrer le saint tombeau que les croisades
MoiiU fu grans li barnagos quant li Rois dut Moult fu grant le barnage quant li Rois du»t
lavrr, laver.
Mais aiiis qu'il prcngnont ryawe*[n'y ara que Mes ains qu'il pregnc l'ewe, avéra en luy
yrerl qu'aïrer.
Car unsSaraziiis <^[vint en l'angarde nionUT|: Car I^ Sarziu vijnll en la garde monter :
Jaiuaiï) de plus Uer houinie n'ora nus honi Jauics de plus riche liom n'orra nus parler.
parler. ,
Et fut roy d'Alixandro, si l'iivoit h gardor: Il fut roi de Alexandre, si l'avoit à garder;
Siuc estnit Babyloni' dusc'à la rouirc mer, Souo cstoil Babiloyne, jeskes la rouge mer;
Et si avoil Culoigiic, Roussie à gouverner .Si avcil (iologne, Rossie à governcr
El lies <^|torsJ de Paleriie se fait sire clamer. Et de tors de Paleme se faisoit segneir
clamer,
El si voloil par force eu Romme séjourner Et si voleit par force sor Rome wygurer
Et tous chous de le xille à S('r\age lournrr. Et tuz ceuz de la tern; en serva||^e tamer,
Mais chil {>ar dedons Roinnie nel vaurent Mes eus no vodreynt sofTrer n'endurer.
creantcr ;
Pour tant les fist destruiir et Saint-Piere gas- Pur ce se fist deslruire et Sent-Perc gastcr :
Mort i a l'Apostolc et fait en duel finer, [ter; Mort i a l'Apostoille et fet à duyl finer,
Et moines et noniiains y a fait violer. El nunaines et moygnes et nioster» violer.
S'enporta la couronne qui moult fait à loer S'en (H>rte la comne, qui tant fct à locr,
I>e quoi en fu Jliesu en la croiz coroner,
El le si};nr et les claus dont on fist Diu clauer Et l'enseigne et les clous dont on list cloer,
Kt les dignes reliques que je ne sni nommer. Et les dignes leliques ko je ne say nomcr;
Si tint Jnemsidem qui tant fait à amer. S'a en sa garde la croiz où Deu se fessa pener.
Et le digne sepucre on Riex vaut susciter. Son cors à grant|n|lian por son {>euple sauver.
Le non du Siirrazin vous s^ii-ge bien uounner : Si tint Jérusalem, kc tant fet à loer
Fierabras d'Alixandro se fai^oil ajM-ler. El le «ligne sépulcre où Dex volt susciter.
(Edition Krœber et Servois, vers 40-06.) \f """ de Sarzin doi-ieo ben nomer :
Ferabras d Alexandre se fesoit nonier.
— (Ms. Didol. ^ 1.)
Por le consellemenl Guene le losengier Par le conseil Guenon le cuiverl loscngier,
A fait li Emporere ses In?* traire et carcier A fait H Eniporer ses Irez prendre et cargier.
Dont veissiés mener granl duel au duc Renier. Dunl vcissés mener gnuit duel à dwc Renier,
Souvent a ix^grelé Rollanl et Olivier : (gi'T, SovenI à regreler Rollanl cl Olivier:
« Certes' dist l'Emperere, or puis bien erra- * Cerles.dit l'Eniperer.bien me puis cnragier,
> Quant or sont mort mi homme qui tant a voie > ^)uanl mort suut mi baron que tant avoie
chier. cliier.
■ Or m'en revois arrière, si ne les puis vengier. r Or ni'«în revois arreirc, si nés porrai vengicr.
» Si serai mais tenus retreans el hiitiier. >• Si s«rai mes t«Mnis por recréant lanier.
0 Alii! IU>llan<,l)ianAnii'>,roin\uus avoie (hier! » liai! bans niez Hollaiit.à congninloneonbrier
» Jamais ne vous vrnrai un tout seul jour « Vous i a mis vo/. uncles qui tant vos avoil
entier. cbicri
* Ja Damrdiou ne plaice, ipii tout a à jiij,Mrr. » JnDnnieiiiex neplace.qui le montdoil jugier,
» Que jamais sur mon cliiel porl corone d'or- » Que je port sor mon chef mais coronc d'or-
luier I » inier. »
Lors se pasina li Rois sur le roi du ^le^^^ior. Lors so palnia sor le col le destrier ;
Ja en alasl à lere, ne fuissent li (>>lrier. Ja en v«'nisl à ler«?, ne fusent li estrier.
{Ibiii., vers 4:>57-iô70.) (Vei s lOUD-iTaO du ms. Didol. V«iy. le Cala-
lofiuc raistmui! des hvrcH ilr la Uiblioth, de M. AmOr.-Firm. Didot, p. 301.)
</. h. i. Plusieurs iiiamisrrils ont (liî>ii.irii. On n«.* sait ce ciu'est tlovenii le n" "l'I^M) de la « Rihliolliècine pr«»typOi,'raplii(iuc » de Rurrois, qui contenait aussi le Chevalier aux deux esfiées v.i bidon et Etieas. — Gui de Reauchainp, seigneur de Warwick, laissa au xiV siècle tous ses livres à l'abbaye de Bor- «b'slay, au comté deWorcester. Parmi ces manuscrits était un Fierabras de AU- «(iWMéfre, probabl(»ment en dialecte anglo-normand (voy. l'édit. de Fierabras^ par MM. Krœber el Servois, Préface, p. xxi). S'agirait-il ici <lu Fierabras conservé <lans le ms. Didot? — L'inventaire de la bibliothèque du château de Monlbeton, dressé en 1507, porte aussi celle menli«»n : « Tng libre en romans, dit Fierbras » {ibid.y p. XXII). — Mais « il a certainemenl existé un Wen plus grand nombre de manuscrits de ce poëme très-i»opulaire, et M. Grœber, examinant les sept manuscrits qui nous sont restes — en comptant le texte provençal — est
lurcnl particulièrement entreprises : des milliers d'hoinmes versèrent tout leur sang pour conquérir la ville
obIi^«î <l*on adiiieUrû au moins qualone. comme ayant existé » (G. Paris, Vie de mini Alexis^ Introduction, p. 10, 11). — Le meilleur travail sur les mss. de Fierahras est celui de M. Grœber, auquel nous venons de faire allusion : Die liamlschriftlichen Gestallungen der Chanson de Geste Fierahras und ilire Vorstufen^ von Doclor Oustav Grtiber; Leipzig, 1869, 110 pp. in-8" (cf. Revue critique^ 18611, II, pp. 121-126). Nous y renvoyons notre lecteur. = 5" Versions EN PKOSE. a. Le Fierahras, qui était appelé à une véritable popularité, a été mis en pruse au xv* siècle, et il nous reste de cette version un manuscrit i)récieux (Bibl. nat., fr. 2172) qu'il sera curieux de mettre en lumière. Nous aurons lieu d'en citer tout à l'heure un passage intéressant. — h. Dans ses Conquesles de Charlenunjne (1458), David Aubert a mis largement notre vieux roman à contribution. — c. Fierahras fut une autre fois mis en prose sur la demande expresse d'un chanoine de Lausanne, Henri Bolomier : il fut le premier de tous NOS ROMANS appelé aux honneurs de l'impres-ion. En 1478, le 28 novembre, parut à Genève un bel in-folio gothique de 115 feuillets, et, sur la première page «le cette nouveauté, éclataient en beaux caractères ces mois vraiment séduisants : r Le Roman de Fierahras le géant, a 11 eut un grand succès, parait-il; car il fut réimprimé à Genève sans date, chez Simon Dujardin, in-f^ gothique (catalogue Gigongne, n'- 1834); à Lyon, le 20 janvier i486, chez Guillaume Leroy (catalogue Yemeniz, n''23l2; vendu 855 francs en 1836 à la vente Bourdillnn, aciieté 1700 francs en 1867 et revendu 3000 francs en 1878 à la vente Didot); à Lyon l'autre édition, sans date); à Genève, en 1488 (in-f gothique) ; à Lyon, cJiez J. Maillet (1481), in-f gothique) ; à Lyon, le 20 novembre 14'J6, et encore à Lyon, en 1 i*J7, chez Pierre Mareschal et Barnabas Ghaussard, gr. in-4** (cat;ilogue Yemeniz, n'23l3). — Dès 1478, dès son édition princeps, le Fierahras, divisé en trois livres, nous offre en quehpie sorte une Histoire complète de Gharlemagne, com|)08éedcs éléments suivants : 1° Quelques chapitres fabuleux sur Glovis et les ancêtres de Charles (I, ^, 1). 2" Le portrait de Gharlemagne d'après Turpin (1, g 2). 3" La traduction de ïlter ferosolymitamim, de cette légende latine du xi* siècle relative au Voyage de Jérusalem (I, § 3). 4" L'ancien roman de Fierahras qui, à lui seul, forme presque toute la substance du recueil (II, g^ 1, 2, 3). ô** L'entrée en Espagne, la guerre contre Agoland, le combat de Boland et de Ferragus, la trahison de Ganclon et la mort de Roland, le tout très-abrégé et d'après la seule Chronique de Turpin (111, '0^ 1, 2, 3). — On s'ingénia de bonne heure à trouver un titre pompeux pour donner la vogue à celte œuvre singulière. On trouva le suivant : « La Conqurste du grant rog Charlemaine des Espaignes^ et les vaillances des domePers de France, et aussi celles de Fierahras. » C'est à Lyon, en 1408, que parut peut-être pour la première fois sous CÉ titre, chez l*ierrcde Sainte-Lucie, dit le Prince, celte compilation étrange et dont la destinée devait être si brillante; c'est en 1501 (dans l'édition de Pierre .Mareschal et Barnabas Ghaussard «30 janvier, près N.-D. du Confort »>), qu'elle semble avoir reçu définitivement ce litre alléchant que nous venons de transcrire. Mais, malgré ce changement, nous avons affaire au m«3me texte; c'est toujours ce même Fierahras de 1478, qui avait éUîfait sur la demande expresse de messire Henri Bolomier, chanoine île Lausanne, «lont on a conservé le nom, pour mémoire, dans la Conqueate du grant nnj Charlemaine. — Ce recueil, i\\un qu'il en soit, réussit merveilleus«»ment, et il nous faut ici signaler les éditions de Pierre Mareschal et Barnabas Chauss;>rd iLyon, 1501, catalogue Yemeniz, n" 2207); de Martin ILavard (Lyon, 1505, 18 avril; Bibl. de l'Arsenal, B. L., n" 13073^; de Michel Lenoir (Paris, 1520, pet. in-i** goth.;; de Jehan Trepperel (Paris, sans date, pet. in^** gotli.); de Fr. RcgnauU (Rouen, s. d., vers 1520, catalogue Solar,
II PART. I.IVR. i.
CHAP. XVI
II PAIIT. LIVR. I.
ciiAP. xvr.
OÙ était né le Sauveur, les champs qu'il avait parcourus, le sol que ses pieds avaient foulé. L'indifférence
II* 18r»3, in-l" iîotli.); de Jehan Bonrpos (Rouen, sans date, in-4* golh., caUilojçue Yonieni/, n^iiOC)), et une autre édition de Lyon (1536, Pierre de Saincte- Lucyc, in-l). — l'nc troisième niodilîcalion de titre vint rajeunir vers le déclin du XVI' sièi'le la popularité étonnante de ce très-médiocre rouian : La Conquesle du (jrinit ioij Clinrlemagiie des Espagtws avec les faicU et gestes des dôme Pei's de Irancc et du gratU Fierabras et le combat (aict j>ar lui contre le petit Olivier lequel le vainquit. El des trois frères qui firent les neuf épées dont Fienihras en avait trois pour cuntbattre contre ses ennemis, cotnme vous pourra voir cy-après (Taris, Nicolas Honfons, in-i" goth. sans date). En 1588, nous avons une édition de Louvain sous ce titre ridiculement enné (chez lli^arl, iu-i). C'est celle version qui a paru au xviP siècle dans la Bibliothèque bleue (éditions di.' « la veuve de Louis Coslé », à Rouen, en lOiO; à Lyon, en 1005; à Troyes, en 1731, etc.); c'est cette édition que, pendant la Révolution, on a réimprimée à Troyes, cliez Garnier (in-10;, et tout récciunicnl à Monlhéliard, chez Dcckerr (in- i") ; et c'est celte édition enfin qu'on réimprime aujourd'hui avec de vieux clichés, et qui se vend tous les jours encore dans nos campayu«s lidèlcs à Olivier, fidèles à Chailemagnc. Car ce roman de Fierabras a eu un sort curieux : c'est lui qu'on a imprimé le preii]i:k au \\^ siècle; c'est lui, comme nous allons le voir, qu'on a réédité j.e l'iiKMiEH en noire siècle. Et il est, à l'heure où j'écris, un des cinq romans qui circulent efu.N)re dans nos villages et i\m ont conservé quelque reste de leur antique popuhtrité. C'jrtes, il ne méritait jias Umt de gloire : itabent sua fata lilielli. - 0" ÉDITION iMi'HiMKK. Eu 1H!21), M. Inmianuel Hfkker avait publié le Fierabras provcnral; en ISiO, MM. Servois et Krœbor puhlièrent la Fit'rabras fran<;ais dans la Collcclion des aihiens pnéles de la France. Nous avons déjà attiré l'attention de n«)s lecteurs sur rexcellentc i)réface du Fierabras, dont nous ado]>tons volontiers les conclusions. =s 7*" Diffusion a l'étuanger. Il n'est peut-être pas une seule de nos épopées qui ait conquis (et plus injustement conquis, à notre gré; autant de succès dans toutes les parties de rEuro|ie chréti<Mine : a. En Espagne. M. M lia y Fonlauals [l)e la poesia heroico-popular caslellnna^ l87i, pp. 3.')?, 3r)8) cite ileux romances espagnoles qui ont «luelquc aiialoi;i(! avec notre Fierabras ou vers : Va vabalga Calainos - à la sontbra de una oliva. Le Maure Calainos, pour répuudrc à la demande de Tinfante Se.villa, qui exige de lui les léles de trois des douze Pairs, vient leur porter im déli. Charles désigne; lioiaiid pour lui réptuidre; mais, ch(»se étrange, celuici reliise et les autres Pairs l'ont comme lui. Seul, le jeune Valdovinos, neveu de lloiand, consent à coniiiatlii' et est vaincu. C'e^l alors que Roland intervient et le délivre. Dans uii«' autre romance : En misa eslâ et Emperad^r^ on leliouve exactement l<s mêmes faits: le nom de Calainos est seulement changé en celui de llranianle. <( iv.'s poé.-;ie>, dit M. Mila, rappt.'lient le délî de Tieraluas dans la (chanson IraïK.aise, et il y îi même jusqu'à une certaine similitude dans les termes. « Quant à nous, nous ne sonnues pas surpris «le es ressemblances auxi \ivement qu. M. Mila, et estimons cpi'il y a là, tout au plus, de» analoj^ies fort lointaines. Ces romances, d'ailleurs, ne sont pas très-ancienm.s. Dans la première notannnent, il est (jUiSlion du croissant comme end)lèm;: des Maures, etc. Bref, ce n'est piunt par les romances i\uv le Fierabras allait Conquérir en Kspagne une inconiparahle popularité. En I5i8, uotrf Fierabras, ou, pour inii'ux dire, <'elui «le Henri Uolomier est traduit en prose espagnole par Nicolas do l'iamonle, sous ci* lilre brillant: llistoria del emperador Carlomagno y de los doce Fares de Fraïuia (cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. t\\\ Tickn«»r, Hislorg of Spanish Literature,
de notre siècle n'est pas sans s'émouvoir elle-même à la vue de la sainte Couronne que Paris a la gloire de pos-
1, 2^, et D. Pascual de Gayaiigos, Libros de caballerias^ « Discurso prcliminar », p. XX). Tickiior a publié (trad. Magnabal, I, p. 593) une partie du Prologue de Nicolas de Piamonle, qui prétend qu(* ces fictions, d*onginc française, « sont empruntées à un livre bien fipprouvé, appelé Miroir historique ». Vllisloria del emperador Carlomagno a élé réimprimée à Cuenra; puis à Alcala en 1570,* par Sebastien Martinez, etc. On ne compte plus les éditions de oc livre éminemment populaire. Dans le Homancero gênerai (I, p. -G7), on pourra lire certiiines romances du xvii« siècle (?), que Ton connaît sous le nom de Yulgares caballerosj et qui portent ce titre : Homances de Charlemagm et des douie Pairs de France^ qui contiennent les combats dVUvier et de FierabraSy les amours de Florippe et de Gutj de Bourgogne^ avec beaucoup d'autres aventures, amours et guerres; on y rapporte aussi la bataille de fioncevaux, la mort de Holaïul et d'autres pairs de France, le tout suivant VHistoire de Charlemagne et la Chronique de Varchevéque Turpin. On voit que ce n'est là qu'une reproduction de la Conqueste du grant roy Charlemaine. L'auteur de cette imitation scrvile est Juan José Lopez : huit romances lui ont suffi pour son résumé poétique. (Voy. le Homancero d'Aug. Duran, II, pp. 229-243, et l'excellent livre, trop peu connu, (le M. de Puymaigre : les Vieu^r Auteurs castillans, 1, p. 327.) — Fierabras avait d'ailleurs conquis une telle vogue en Espagne, qu'il est un des livres contre lesquels s'est le plus irritée la verve de Cervantes, et qu'il a fait brûler par les mains du curé et du barbier. — Ce qui n*empéciia pas le grand Calderon de prendre notre vieux 'roman, mal brûlé, pour le sujet de son drame : « la Pue nie de Mantihle » (1035). Le géant que vainquit Olivier n'en a pas moins gardé sa célébrité jusqu'à nos jours, et en 1833 M. Jomard assistait dans un village des Basses-Pyrénées, non loin de TEspagne, à un drame dont Fierabras était le héros (Histoire littéraire, XXII, pp. 720-721; article de M. Fauriel). — b. En Portugal. Vliistoria del emperador Carlomagno, traduction espagnole do notre Conqueste du grant roi Charlemaine, fut elle-même traduite en portugais à deux reprises, et au « xvni" siècle il en parut successivement à Lisbonne deux Suites que l'on peut regarder comme les derniers romans carlovingiens » (G. Paris, 1. 1., p. 217). Ces deux Suites, intitulées Secunda parte (1737) et Tercera parte (l7i5),ont pour auteurs, l'une Jeronimo Moreira, l'autre Alexandro Caetano Guniez Fiaviense. Elles n'ont rien de commun avec notre sujet. — c. Fn Italie. Dans la seconde moitié du XV* siècle, parut sema luogo, anno, stampatore, un poëme en quinze chants sous ce titre : « ElCuntare di Fierabraccia ed Ulivieri, » (Voy. yichi, Dibliografia dei romanù cavallereschi, p. 232 ; Paul Heyse, Homanische Inedita, Berlin, 1850, p. 131.; Mais ce poëme anonyme nous offre ime composition qui diffère du Fierabras iHevue critique, 1860, 1, -ii). — d. En Angleterre. Nous avons déjà eu lieu de citer le Sir Ferumbras de la fin du xiv" siècle ou du commencement du XV" (Georgtî EUis, Spécimens ofthe early English Poets, London, 1^8, II, p. 379). Dans une Chronitiue de la fin du xiV s^ièele (Barbour's Bruce), une allusion au pont de Mantible nous apprend que notre Fierabras était connu en £cosse (cf. the Complaynt of Scotland, edit. by Leyden, p. 98). Le fameux ouvrage dont la criti(iue anglaise faisait honneur au plus grand des typographes anglais, the Lyf of Charles the Great, qui sortit le 18 juin 1185 des presses de William Ciixton, n'est qu'une traduction de notre Conqueste du grant roi Charlemaine. C'est ce (|u'a démontré M. Gaston Paris d'après le Prologue anglais, où il a retrouvé il. 1., p. 157) le nom de Henri Bolomirr, chanoine de Lausanne, h>(|uel avait l'ait, comme on sait, traduire en prose rancieime chanson consacrée à Fierabras. (Cf. Bruce, édit. Pinkerlon, book III, v. i35 et suiv.)
11 PART. LI\n.l.
GHAP. XVI.
II PART. uva. I.
CUA». XYL
386 ANALYSE DE FIEHABIlAS.
séder. 11 nous sera donc facile de comprendre que la conquête de ces reliques sacrées ait pu devenir le sujet
— e. En Flandre. M. de Reiiïeiuberg parle do cortuincs allusions à nutrc Fiera' bras i]iii se trouvent dans lu SUlrac flamand et dans le Spiegel historiael (Philip|)i> Munsket, Introduction^ p. ccxxxvi). Mais tout au moins cette assertion n'a pas grande valeur en ce qui conoenie le Sulrac, dont l'original est certai-
' n(>ni<Mit français. (La Fontaine de toutes sciences du philosophe Sidrach, Paris, 1480, Ant. Vrrard. — La première édition flamande ne paraît être que de 1495.)
— /*. En Allemagne. A Simmern, en 1533, chez Jén^mc Rodler, parut un in-folio sous ce titri', (pii ri':vMe une simple traduction de notre Fierahras : Eyn ftchone kurtiweilitje Ilistori von eym machtige Hiesen auss llispanien Fierabras genannt.,, newlich auss Frantiôsischer Sprach in Teutsch gebrachl. — Cette traduction éUiit encore réimprimée en 1800. I/AUomagne aussi a sa Bibliothèque bleue. — 8' Thavaix dont le roma.n de Fiehabras a été l'objet. a. Rabi.'lais, profanant la généalogie du Cliri.st et appliquant à son Pant«igrucl les paroles du récit évangéli({uc, avait dit : a ... Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier, pair de France, compagnon de Roland. » Cf. cet autre passage ôg Pantagruel {\\^ chap. 'ii) : « Une feuille de bardane qui n'cstoyt moins large que l'arche du pont de Mantible. » A ce roman connu par Rabelais, nul érudit ne prêta son attention durant tout le xvii* siècle. — b. 11 fut résumé dans la Bibliothèque des romans (novembre 1777). — c. M. de Paulniy lui consacra cinq lignes dans \cri Mélanges tirés d'une grande bibliothèque (VIII, p. 176) : c'était en 1780. (Cf. Schmidt, Annales de Vienne, XXXI, 135, ot Dunlop : Ilistorial of Fiitiim, ï, 368.) — d. e. En 178:2, Gaillard lui faisait, tout au plus, le même honneur dans son Histoire de Charlemagne (III, p. iHd) En 1815, Roquefort ne se montrait pas plus prolixe en son Etat de la jioèsie française dans les xir et\m* siècles (p. 136;.— /*. Diez avait parlé du Fierabras dans ses Leben und Werke der Troubadours (18"2i0,et avait attribué à Uhland le mérite d'avoir découv«Tt l'antériorité du texte français (pp. 613, 614). Nais c'est Imm. Rekkerqui changea la dei^linée de notre chanson, lorsqu'il publia, en cette même année 18±1, le texte provençal du Fierabras. — g. Dans la livraison du Journal des savants qui parut «mi mars 1831, Raynouard publia uu article criticjne sur la publication de .M. Bckk«T (p. ii\) et suiv.). Cet article, excellent pour réi)oque, se divisa en deux parties : « 1" Analvs«^ de la clianson. 2* Observations sur quelques points dij;cutal)l<*s. » — h. M. Franris«pie Michel, en 1838 , dans son Rapport sur les InhUolhejpiea d\\uglett.'rn\ sijçnalail le manuscrit de Fierabras conservé au Musée Rritannique. — j. Kii 183U, dans une note de sou Histoire de la poésie Scandinave (p. 183), M. Kdoleslanil Duméril avait le mérite d'aflirmer et de préciser la véritable lilialiou entr»* les deux textes français et provençal; iili.iliou qui a été dei»nis élal)li«î avec tant de rigueur par M. Cuessard dans sou Cours de philologie à l'Écoh^ d<^s chartes, ri pur MM. Kro'ber «'t Servois dans la Préface «le leur édition de Fierabras (1860). — j. k. En 1845, MM. Nolte et Ideler, dans h'ur Geschichte der altframosischen National-Literalur (p. 103 et 105), et M. Griesse, dans sou Pie grossen Sagenkrei.se desiMittelalters (\). 35i-3.V>), «'«HjsajTèrent drs Notices biidiographiques à notre roman de Fierahras. — /. En 1857, M. Mary-L.ifon publiait, sous la forme attrayante d'un livre d'étreiiiies illustré par Gustave Doré, un»' traduction du texte provençal, -m. M. (iaslon Paris, «l;in< son Histoire poélupie de Charlemagne ((». -51), a fort iiigéui«'iisi'm<'iit clnrché à iM'ouv«'r l'existence d'un ancien poëme aujourd'hui [lenlu et qui iw dcv.iil rorrj'spondn* qu'au début d«' notre Fierabras actuel. « Lo p.i|M' tué par les Sarrasins; lionn' prise, puis délivrée par Charles; le combat d'Olivier et de Fierabras, tels devaient être, suivant toute probabilité, les seuls événements célébrés dans Datant. » (Cf., plus haut, laDestruC"
de plusieurs poèmes de notre cvcle carlovingien. Le n pabt. uvn. i.
*^ *^ J . ^ CHAP. XVI
plus célèbre est Fierabras. ^
iion de Rome.) Ailleurs M. Gaslon Paris a montré Tidcntité du Fierabras en prose et de laConqueste du grant roi Charlemaine (p. 97). — n. La Revue cri-' iiquej en 1866 [I, pp. 41-45), publia un article sur la France littéraire au XV* siècle, de M. G. Robert, où il était question de Fierabras et de Galietif etc. — 0. Le Jahrbuch (IX, pp. 43-72) donne une Notice étendue sur le manuscrit de rEscurial. — p. Nous avons déjà signalé plus haut le livre de Oust. Grœber: bie handschriftlichen Gestaltungen der Chanson de geste Fierabras und ilire Vorstufen, von D' Guslav Grubnr. Leipzig, Vogel, 1869 (Los rédactions manu* scrites de la Chanson de Fierabras et ses origines). Il en fut rendu compte dans VAmeiger de Gœttingue, 1870, 1, p. 474, par Liebrccht; dans le Literarische Centralblatt, 1870, col. 19; dans le Jahrbuch, XI, p. 189, par Bartsch, etc. C'est, à coup sûr, un des travaux les plus importants dont notre poëmc ait été Tobjet. -- g. r. En 1872-73 et en 1874-75. M. Gaston Pans u pris le Fierabras comme matière de ses leçons à TÉcole des hautes élu<les. — s. En 1878- 1871), il a choisi, comme sujet de son cours à la même École, les diflférentcs rédactions du même poëme. =9" Valeur littkraire. Le Fierabras est une œuvre Uu second ordre. La première partie, qui répond à de vieilles traditions et à un vieux poëme, ofTre une certaine beauté épique. Le combat d'Olivier avec le ^éaiit, bien que raconté bonucoup trop longuement, ne manque pas de grancJcur. Mais la seconde partie est médiocre et, souvent, plus que médiocre. Le personnage de Floripas est tellement odieux, qu'il enlève tout intérêt à l'action, Cït il est vraiment impossible de supporter une telle héroïne. Ajoutons que toute Mnitc manque à notre poëme : il est divisé en deux parties trop brutalement «iistinctcs. Dans l'une c'est Olivier, dans l'autre c'est Gui de Bourgogne qui est le héros. Il n'y a d'unité que dans le style, lequel est généralement plat et «ennuyeux.
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA CHANSON Ï>E FIERABRAS.-- On \ie\ii scientifiquement établir les propositions suivantes : 1" Le roman de Fierabras ^9te repose directement sur aucun fondement historique, et la seconde partie wwtamnient en est totalement fabuleuse. — ^^ L* affabulation de Fierabras est formée de deu.c légendes plus anciennes que l*on a soudées ensemble : a. la légende des reliques de la Passion, telle qu'elle se trouve c/a/i^/'lter Jerosolimi- ^anum, (/anx c« /6jr(« /a/m du Voyage à Jérusalem qui remonte au \i* siècle; ^. la légende, plusieurs fois reproduite dans nos romans, de la prise de Rome par les Sarrasins» Nous avons étudié précédemment ces deux légeiyles, et nous renvoyons iios lecteurs, pour la première, aux Enfances Ogier et à Aspremont ; ^our la seconde, au Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople. Il convient cependant d'ajouter que la fable des reli(iu(^s a é(é modifiée par l'auteur de noire Fierabras et qu'elle a été modifiée « dans un intérêt monastique w, pour donner plus de popularité au trésor de Saint-Denis et à la foire «lu Lendit (G. Paris, 1. 1., p. 252). Fierabras était un des poëmes ((ue les jongleurs chantaient à celte foire, et c'est à cette circonstance que ce poëme ^oit une grande partie de sa popularité. — 3® Quant à la lutte du petit Olivier ^i^ntre le géant Fierabras, c'est un de ces récits que l'on retrouve dans /7ii«ioire ou dans la poésie de tous les peuples : c'est David devant Goliath ; ce sont les Nains résist:mt aux Géants; c'est une de ces légendes dont le fond est commun à toute l'humanité.
III. VARUNTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE.— On peut dire que U légende de Fierabras se présente à nous sous trois fJrmes principales :
388 A.iiAUSE DE FŒHABHAS.
"îl*î' Vc?*' C'était trois an< avant la temble journée de Ronce- ■"" vaux. L'annôe de Charles >e trouvait en face des païens
1* Orllf ffir^lic do\ait offrir fian« TaDcienrie chanson àtBalaut et qu*elle reçoit ij;iii«» la iMulruition de Home précédemmenl analjs^c et dans la Chronique de l'hilipfK* Mousket. t' Olle qu'elle r«\ét dan^ n«ilre poëme. 3*" Celle qo'elle ;ifl*r(-ti: dan^ I«rs r''iiianiein»'iik en prose. — C*est M. G. Paris qui, dans son ninloire jfortique de Charlemagne^ a restitué l'ancien roman de Balani sur l^rs d'MirM;e}i d«; Philippe Mous^kct, et celui-ci, en réalité, ne fait que résumer un texte d«: la Dettruction de Hume^ un peu différent de celui qui est parvenu jusqu'à nous. « Coi^tiau*» Min-ours • a été pris, Rome est au pouvoir des Sarrai-ins, dont le duc Garin n'a pu arrêter les envahissements; mais les chrétiens lont un iippel .suprémf; au roi de Frauce, et Charlemagne arrive. C*est alors qu'a lieu le grand comhat d'Olivier contre Fierabras : « Dont se combati OliviiTs — A Fier.-ibras ki tant fu fiers. — D'armes l'outra; si reconquis! — Les 'II' liarius qu'à Itonic pri«t. — Si les gieta enmi le Toivre — Pour çou que plus n'frn peiist boire : -— Quar c'est bausmes ki fu remés — Dont Jhesu-Cris fu f'mbausniés. — Puis, furent mort tôt li paicn — Et mis en Romme crestiien. ~~ Si ot autre apo?»t«ilc fait — Et karles s'en revint à hait. • (Chronique de Philippe Mousket, édit. lU'iffembcrg, vers 470^-1713. Cf. plus haut Tanalysede la DeêtructioH de Home.) = Telle est la plus ancienne aflTabulation de notre roman. Quant aux verrions en prose, on y a délayé le poëme du xiiT siècle, mais un n'y a pas sensiblement modiPié la légende. C'est peut-être Foccasion de montrer ici, par un exemple facile à saisir, en quoi consistait le travail des metteurs « en pruso « du \v* siècle. Nous allons placer en regard un des couplets de notre poëme, et un extrait de notre roman manuscrit en prose (Bibl. nation., fr. t\li) :
[Or] uns Sarrazins vint en l'angarde monter : En cel an s'en partit
Jamais dr plus fier lionune n'orra nus lion parler, des parties d*Espaigne
Et fu roy d'Alixandre, si l'avoit ù garder. ung pesant homme noni-
Siue rsloit Habylruic dusc' à la rouge mer, mé Âerabras qui cstott
Et si avoit (ioioigiwî, Uoussic à t;oiivoriicr, roi de Savoye ('??) et de
El des tors tW Palrnir se fait siro clanuT. . Perce et de Ruisse, de
Et «i vouioit par lorcr en Iliunino séjourner, Parilernez, d'Aufrique,
El touH clicus (b; la vilo à servage tuiinicr. d'Ataincz et de moult
Mais cliil par dedeiis Uoiniue nel vaurent crcautcr; d'aullres pays. Et; pour Pour tant h'A fist (ieslriiire et Saint-Pierc gastcr. le tems, disoit Pen que Mort y a l'Apostolc et fait en (lu(;l fincr, c'estoit le plus grans du
Kl moines et nonnains i a fait violer; monde, ne chrestien ne
S'enporla la couronui; qui nioull l'ail à locr aullre. Celui Fierabras
Kl le signe el les elaus donl ou llsl Diu clauer, fist assembler son oust
El h*s digues reliques (]ue je ne sai nouuncr. qui fut grant à grant
Si tint JIuM'usaloui qui tanl fait à auior, nicrveillez. Et se mist
El le digue sopucre oii Diex vaut susciter. eu nier, et s'en ala à
Le nom du Sarrazin >ous sai-ge b'um nommer : Romme pour destruyre
Fierabras d'Alixandre se faisoit apclcr. chreslienté. Et mist le
{Fierabras, \ors AS-GG.) siège davant, et y fut
• IX • mois. El, en conclusion, prinl Ronie par force et y llst grant occisiou, parespecial de presbtros et de moynes. U abalil nuuill d'églises, pt si fist lucr le pape Léon et les cardinaulx, eeus qu'il eu peiit trouver, Et quant il eul ce fait, il voulut aller plus avant el disl qu'il yroil jusi|ues ù Naplez, et lessa Urullant de Monlmiere et Furcmbuult d'Euconbrcx avecqucz su sœur Flcuripus qu'il avoyt amenée
ANALYSE DE F/ERABRAS. 389
et se reposait à peine des fatigues d'une grande bataille que l'imprudence de Roland avait témérairement enga-
avecqiics luy . à Rommo, et il conmuI:i qii'ilz tonsispnt le sii'^çc (lovant la chapcllp qui se dcfendoyt et n*csto\l pas encore prinsc à iccllc li(»ure. Fierabras avoyt baillé en garde sa sœnr Fhniripus les reliques «pril avoyt conquyses et prinses au moiistier de Saint-Pierre de Rome : c'est assavoir la couronne dont Dieu fut couronné, les clous dont il fust percé, la croys où il fut cruriflé, la lance dont il fut percey ou cousté. Ainsi s'en partit de Rornrm^ pour aler conquérir tout le pays. Mes Dieu ne le voulit mye : qiiar la mort ^e boutit en son ost si fort que il en niourist pins de la moitié. Et ainsi l^'S nouvelles en vindrent à Cliarlemagne. (Bibl. nation., fr. 2l7i, xv" s.)
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LE ROMAN DE « FIERABRAS » PRO- VENÇAL.— I'Date de la composition. Le Fierabras provençal a été composé vers les années 1230-1210. = 2^ Ai'TEIR. Ce roman est anonyme».— 3° Nombre DE VERS ET NATIRE DE LA VEHSîFiCATioN. Le textc provençal présente, à peu de chose près, les mômes développî^ments que le texte français ; environ 0000 vers, alexandrins et rimes. — -i" Manuscrit qi'i est parvenu JUSQU'A NOUS. Il ne nous reste qu'un seul manuscrit du Fierabras provençal. C'est celui dont Raynouard a dit : « Il fut trouvé en Allemagn» en 1821 par le professeur Lachmann, et était, dil-on, conservé, en 1710, dans le monastère Majeur (?) de la Congrégation de Saint-Maur; sans doute dans l'abbaye de iSaint-Germain des Prés. » (Le.viqiie roman ^ I, 200.) Depuis 182i, il fait partie de la bibliothèque du prince de Wallerstein. — 5* Édition imprimée. C'est le texte provençal du Fierabras qui a été, de tous nos textes épiques, W. premier pubHé. Kn 1829. M. Immanuel Bekker le fit paraître «lans le tome X des Mémoires de IWcadémie de lierlin (Philosoph. Classe) sous ce titre : « Der l{omaïuvon Ferabras provemaliscli herausgeg«'b(Mi von Immanucl Bi'kker, in-i". » Dès 1820, l'éditeur avait soumis son manuscrit à l'Académie. -- G" Travaux dont ce roman a été l'objet : a. Le mérile d'avoir, le premier, reconnu l'antériorité de la version française du Fierabras doit être attribué à Uliland. C'est Diez qui établit ce fait [Leben uml Ue/Ac der Troubadours, 1820, pp. 013-Gli). — b. En 1827, M. Diez avait déjà rapidement parlé de Fierabras dans son livre : Die Poésie der Troubadours (p. 2011). — c. En 18:il (livraison de mars, p. 129 et suiv.), M. Raynouard publia dans le Journal des savants un compte rendu de la publication de M. R«"kk<T. — d. En 1830, dans U: premier volume de son Le.vique roman, le même savant donna d<' longs et nombreux extraits du Fierabras (pp. 290-31 i). Sans doute, on pnit reprocher à M. Raynouard d'avoir cru à l'originalité du Fierabras provençal et à Taulérioriléde ce texte qu'il aima trop vivement; mais on ne devrait jamais oublier qu'il a été le puissant promoteur des études sur l'histoire de la langu»^ et delà littérature provençales. Sans lui, cotte science ne fiU née que beaucoup plus tard, et les premiers travaux de Diez s«)nt de onze ans postérieurs au (Jhoix des troubadours de notre Raynouard. Avons-nous besoin d'ajouter que les textes de l'érudit français sont généralement dressés avec soin et que (sauf la question du prétendu article Wj la critique ne saurait y signaler aujourd'hui aucune erreur vraiment grave? — e. Knl839,M. Ed.Duniéril, dans t^on Histoire de la poésie Scandinave (p. 183), établit, de nouveau, l'antériorité de la chanson française. — /".En 1852, M. Fauriel consacra, dans Yllisloire littéraire {{.WW^ p. lîK) et suiv.), une Notice intéressante au roman provençal de Fierabras. L'ingénieux critique, dont on a d'ailleurs beaucoup trop rabaissé le mérite, n'ose pas se prononcer sur l'originalité plus ou moins profonde du texte provençal et se donne beaucoup de peine pour arriver à ne rien conclure : « Il
II part. Livn. I.
r.Msp. xvf.
"ciTî. xîT.' S^^y ^l q"^ '^^ vieux barons de Charlemagne avaient eu " grand'peinc à faire tourner à leur gloire. Tout à coup,
est on effet très-probable, dit-il, que, vers le milieu du xiii* siècle, un troubadour et un trouvère i^galeincnt bien versés dans leurs langues respectives n'auraient jias été fort embarrassés de faire la distinction entre les deux textes du Nord et du Midi. Elle est aujourd'hui plus difficile pour nous. Celui des deux ouvrages qui n'est pas l'original est une traduction du genre le plus servile, tenant plus du calque (|iic de la version, et où Ton semble avoir plutdt exagéré qu'atténué les rapports mutuels des deux idiomes. Nous n'osons donc pas chercher, dans l'examen de ces rapports, les indices du texte original. > (P. !âll.) Évidemment M. Fauriel était fort embarrassé, et se trompait; mais il faut lui savoir gré de sa claire et vivante analyse. (1 a eu la très-heureuse idée de nous y offrir la traduction de plusieurs passages remarquables de notre roman (p. !20à-â06). C'était entrer dans une voie excellente, et nous voudrions être digne d'y suivre l'autour de VHisloire de. la poéiie ffrovencale, — g. En 1855, M. Bartsoh s'occupa du Fiera^ra» roman dans son /Vovençalisches Lftebuch. — h. En 1859, M. Mary-Lafon traduisait le roman provençal de Fierabras et faisait de sa traduction une publication illustrée, un livre d'étrennes. C'est ce (]u'il avait fait déjà pour le roman do Jaufre. Il ne convient I pas de demander à M. Mary-Lafon une érudition originale ; mais il faut le
remercier d'avoir donné, par sa traduction, une popularité nouvelle à la vieille chanson, que le crayon de Gustave Doré illustra des dessins les plus fantaisistes et les plus invraisemblables. — i. En 18f)0, parut le Fierabrax français dans le Hecueil des anciens poètes de la France. Nous avons déjà vu qu'une partie de la Préface est consacrée à établir les droits du Nord contre ceux du Midi. = l'* Le texte provençal de Fierarhas est-il antérieur ou POSTÉRIEUR AU TEXTE FRANÇAIS ? Nous avons déjà traité cette question dans notre premier volume (p. 131 et ss.), et nous avons reconnu comme évidente la postériorité du Fierabras provençal. Le poëme du Midi n'est, en quelque manière, qu'une prononciation méridionale de celui du Nord. C'est ce dont il est aisé de se convaincre, en étudiant de près les rimes des doux chansons : « Toutes les fois que le traducteur provençal du poëme de Fierabras a rencontré, dans le texte français (lu'il avait sous les yeux, une tirade dont la rime faisait obstacle à son travail, il a laissé, au dernier mot DE chaque VERS, subsister LES F(»RBiEs FRANÇAISES. A toule tirade française en er ou en ler, par exemple, il conserve la rime, lorsqu'elle renferme des mots qui en provençal ne peuvent pas prendn^ une finale on ar. Que si, au contraire, tous les mots peuvent prendre cette fin;ile, la rime est changée. (Voy., dans l'édition des Anciens Poêles de in France, les tirades provençalisc'es en ar des pages 2i\ ÏÎ5, 29 et 31. Cf. les tirades en ler des pages 5i, 57, 88 et 96.) Ce n'est donc point par ignorance que l'écrivain auquel nous devons la version provençale (ki la ciiansoii de Fierabras y a laissé tant de mots français : il savait fort bien que priser se disait en provençal preiar, puisqu'il emploie ce mot (p. 34); mais il n'en a pas moins conservé .lilleurs la forme française premier ([i. \). C'est que, dans le pr«Muier cas, les mots des rimes avaient tous leur équivalent en ar ; c'est qu'au contraire, dans le second, il s'en trouvait qui ne pouvaient prendre celte finale. A cette preuve, décisive selon nous, il serait facile, mais superflu, d'ajouter des arguments secondaires. » (G. Servois et Krœber, Préface du Fierabras.) M. Paul Meyer a donné une forme décisive aux conclusions de la science sur ce point trop longtemps controversé, lorsqu'il a dit : ff Les jongleurs qui chantaient les chansons de geste françaises dans les provinces du Midi l(;ur faisaient subir une sorte de traduction imparfaite du genre de celle que nous possédons du Fierabras {Recherches sur VEpopée
Il pvut. i.ivr. r.
CilAP. \vi.
un géant, haut de quinze pieds, se présente, souriant d'orgueil et de dédain, aux avant-gardes du camp Irançais. Il s'appelle Fierabras d'Alexandrie. Il est roi de Ficilbns,
•11-1 % 1 r» 1 1 i-i 1 1 T^ • 1 • »prôs avoir ravagé
cette ville; il possède Babylone, Cologne, la Russie, les R"'^^; tours de Palerme, Jérusalem enfin et le saint Sépulcre. ''Zl^Sc Il est entré victorieux à Rome : il en a massacré les liabi- ï !»>' tants ; il a détruit la ville, dévasté Saint-Pierre, égorgé 'Xvâuorr le pape ; il a fait tuer tous les moines et violer toutes ranndc française. les religieuses; enfin, il a volé d'une main sacrilège les reliques de la Passion, la couronne, l'enseigne de la croix et les clous ^ Sur son énorme destrier, attachés à sa selle, sont deux barils pleins du baume avec lequelJésus Christ
française, p. 45.) U convient d'ajouter ici que, selon nous, le texte provençal a été calqué sur un texte français quelque peu difTérent de celui que nous possédons aujourd'hui. C'est ce dunl on s'apercevra aisément en comparant les deux couplets suivants, qui ne sont pas composés des mômes vers :
Et rosponl Fierabras: «Tu le ni'asdcmnnd<$; So rcnpon Fiornbras: « Tu 'n auzira» vcrtat.
> Par Mahomet mon (Mu, j.-t 'n urras veritt'. * J<mi soy lo pUA rie home quesia di> uiaynt nat,
> Li plus ri<*(*s boni «ni (Ion touques fust|inrli*; t Ficnhrus d'Alcxandro soy pnr n<un apelat, » Fii'rabn^ <rAlixandr<>. iMisi nt'a-ou nonini*'. r> Kt soy rel que doxtruzi ftomn la <!^ran ciutat.
> Je !«ui cil qui destniil Homme vostre chilé. » Km fK)rticy la comua don Crist fou coronat
» M<>ii i ai rA|instolo,morl y sont maint abl>(^, » E M^* clavels el sipne e l'enguen tant prczat
Il Fl uiiiin<'!« <*l nunuains el niouAtiers violés. * Que es en cols barrils en lu scia trossat.
» S'en|M)rtaiIaconi-o:inodont vosDiexfup<M)(>8, * K non es boni el mon, por can qye sia nafral,
* Smi ciefdruitcn la croi^ quant on l'i otievé, > Qu'en beirui^ un pauquet, c'ados jio fo 5anat.
> Kt les rlaus et le f\^\w ko tant avés lo(>. * E tenr Jérusalem la nohila eiutat
» Si tien;; JberusaKHa la mirable i-il<>, m FI' sépulcre on fou voslrc DIimi repauzat. •
9 Et le sepucro avooc où il fu reposé. • {Fierabras provençal, vers 815 et suiv.)
(Ficrabrat, vers 370 et suiv.)
11 fiuit dire encore, pour être complet, que lo roman provençal, en son début, contient environ six cents vers (|ui ne se trouvent pas dans le texte français. L'auteur d«; la version du Midi nous montre rompereur Charleniajruo qui, dans la vallée sous Morimondo, s'apprête à entrer <?n Espagne et qui livre un premier combat, déjà terrible, à l'armée de Fierabras. Olivier joue le principal rôle dans celle bataille, où son imprudence est sur le point île perdre toute raruiée chrétienne. Or, cette* bataille de Morimonde, on en trouve le récit, comme nous l'avons vu tout à l'heure, à la fin de la Destruction il«* Home. Mais dans le Fierabras français rien de pareil. D'où l'on peut tirer les conclusions suivantes : a. Il a existé sans doute une famille de Fierabras cpii contenait à la fois la Destruction de Home et le Fierabras proprement dit. Aucun manuscrit n'en est parvenu jusqu'à nous. — b. Vno. autre famille renfermait le Fierabras proprement dit précédé du seul récit de la bataille de Morimonde. C'est sur un manuscrit de cette famille qu'a été copié le Fi^rabra^i provençal. — c. l'ne autre famille ericore ne contenait (|ue le Fierabras proprement «lit. T/esl à ce|b*-ci qu'appartiennent tous nos manuscrits français, qui peuv<Mit d ailleurs se subdiviser en un certain nombre d<; sous-familles ou groupes dixors.
* FierabraSy édit. Servois et Krœber, vers 13-66.
:Wi
ANALYSE DE FIERAliRASy
" '^cH^V'xx^. '' *"^ eiiibanmé, et qui guérit toutes les plaies*. C'est
(ïraml coinhnt d'Olivinr
et do Fiernbras.
Vicloiro
l'aiiii do Holnnd.
ainsi qu'il so présouto aux barons de France, et il les délie iiisolruMnent : il appelle au combat Roland et Olivier, Thierry et Ogier le Danois, six chevaliers a la fois-. L'Empereur est consterné. Roland, qui, suivant l'nsa^e, a été vertement réprimandé de son imprudence de la veille, se retire une fois de plus sous sa tente et refuse de se mesurer avec le géant. Achille boude. Olivier est tout criblé de blessures, tout inondé de son sang; mais, qu'importe, il ne veut pas déserter le combat. l\ fait bander ses plaies tant bien que mal, étancher son sang, et se revêt de ses armes : (( Moult fut beau Olivier; il a bonne contenance. — Que Dieu le garde, qui a créé tout le monde: — Car il va lutter avec le plus fier Sarrasin — Qui ait jamais paru sur la terre, et qui jamais y sera ^. y> Rien ne peut arrêter l'ami de Roland, ni les supplications de Charles, ni les larmes de son vieux père, Renier de Gènes, ni la perfide approbation du traître Ganelon. II part au milieu des larmes de tous les Français, après avoir reçu la bénédiction solennelle de l'Empereur. Le voilii devant Fierabras *.
Le (tombai (rOlivier contre le géant forme toute la premiéi'c partie de notre poëme-' et, (pii le croirait? la plus inlén^ssante, malgré la monotonie du sujet et les longueurs presque déscspéiantes du trouvère. x\ucun de nos portes n'a consacré autant de vers à la gloire d'Olivier, (iénéralcment, le (ils de Renier de Gènes soutire du voisinage de son frère d'armes, et la lumière de Roland fait l'ombre autour d'elle. C'est cependant un beau type (pie celui d'Olivier. Aussi fort, aussi courageux ([U(î Roland, il n'a aucun des vices de son ami. Dans l'armét^ et dans le conseil de Charlemagne, il re-
' Fierabnis, 1. I., v^rs 52."» ot suiv. — - Ihiii, vors 07-92. — ' //«(/., vers O'.UU'k— * /M., vors 2l(>-:ii;8. - • //m/., vors 369-180:2.
ANALYSE DE FIERÀBRAS. 393
présente la prudence vigoureuse, la modération aclivo, la résolution éclairée. Modeste, d'ailleurs, et luinible jusqu'à l'oubli complet de sa personne, il ne semble \ivre que pour Roland, il n'a d'amour-propre que pour Roland, il ne rêve que de la gloire de Roland, et, quand Fierabras l'interroge, il répond avec conviction qu'Olivier « ne vaut pas un gant auprès de Roland * ». Et voici que, tout à coup, dans notre chanson, Olivier se trouve au premier rang ; voici qu'il absorbe à lui seul toute l'attention du lecteur; voici qu'il fait oublier Roland lui-même. Certes ce n'est pas là ce qui attache le moins d'intérêt à ce poëme si populaire. Le grand duel s'engage, après mille discours et provocations homériques. Le géant a trois épées : Flourance, Raptême et Garbain ; son cheval étrangle les ennemis désarçonnés de son maître; les barils pleins du baume céleste pendent à sa selle el guérissent toutes ses blessures, ('oirtre ce redoutable adversaire, Olivier se jette tête baissée. Il y a de terribles vicissitudes dans celte lutte vraiment épi(jue. Le baron chrétien, entre ses grands coups de lance», se transforme en théologien et cherche à convertir le géant : « Si tu croyais en Dieu, lui dit-il, je t'aimerais > autant que Roland*. » Cependant les barils merveilleux tombent au pouvoir du Français, qui h*s jntte au fond de la mer, dans le détroit de Rome : tous l(»s ans, à la Saint-Jean d'été, on les voit reparaîtie à la surface de l'eau. Les mirachîs abondent dans tout cm récit : un ange annonce à Charles la victoire d'Oliviei'. Et, en effet, l'ami de Roland donne \m dernicîr coup au païen, qui demande grâce» et promet de rrMidre les saintes reliques à son vainqueur. Ce n'est pas tout :
« Fierabras, 1. 1., versait). H est à rcmarqurT qu**, <I;in«* h'% «Iimix porinM qui oui été le plus r.hanU'S au Lendit (\o Voyage H FierabniS)^ OliviiTJnui* un niliî considérable. — • /6irf., vers 973.
n PART. I.IVR. I.
CRftP. XVI.
ANALYSE DE FIERADRAS.
H PART. UVR. I.
CUAP. XVI.
CofiTcniion
et
baptême
de Kionbras.
le g^îanl vaincu a levé les yeux au ciel ; il a pensé à Dieu, le roi de majesté ; il a été tout illuminé du Saint- Esprit, et voilà (}u'il demande le baptême avec une sainte avidité*. La scène qui suit est fort belle. Fierabras est a terre, perdant des torrents de sang; il se croit sur lé point de mourir, et n'a plus qu'une seule pensée: « Le baptême ! le baptême ! » s'écrie-t-il. Olivier se penche sur lui, déchire son bliaut, bande les plaies de son ennemi : « Prenez mes trois épées et Tun de mes » deux destriers, lui dit le géant, et vite emportez-moi )) loin de ce champ ; car voici les Sarrasins. :» L'ami de Roland, à grand'peine, h grand ahan, prend entre ses bras sanglants le corps énorme de Fierabras, le soulève, le couche sur l'arçon de sa selle et, avec ce précieux fardeau, s'enfuit au plus vite. Quelle que soit la rapidité de sa fuite, il est bientôt cerné par les païens : il se défend Ji droite, à gauche, en avant, en arrière; au milieu de ses trop nombreux ennemis, il ressemble, dit le poète, h un boquillon, à un bûcheron qui coupe les petits arbrisseaux. Mais il ne peut poursuivre longtemps cette admirable résistance : son écu est trente fois percé, ses deux hauberts sont liaversés, son corps est tout couvert de floches. Enlin il tombe au pouvoir des païens' : Charles, qui arrive au secours du baron, ne peut le délivrer. Ainsi se Irrminent ce combat et la première partie du poënie^.
Le roman de FierahroR, dont nous venons d'analyser le couïmencenieiit, ressemble à la chanson iV Aspnniumt dont nous avons plus haut donné h» résumé. La première partie en est belle, héroùjuc, attachante; la fin
• Fierabras, 1. 1., vers 1-190 et suiv.,vers 1G3I-1G91. — ■ Ibid.,\cn 1862.
Il PART. UYIt. I.
CHAP. XVI
me vaut guère. Ce magnifique combat entre Olivier et le géant nous donnait le droit d'attendre un poème presque parfait : par malheur, immédiatement après le récit de ce combat*, nous tombons en de pitoyables banalités.
Fierabras reçoit le baptême des mains de l'archevêque Turpin * : Désormais il s'appellera Florent. Même le poète prend la peine de nous apprendre qu'après sa mort, il devint « saint Florent de Roye ' y> . Nous trouvons, dans celte circonstance inattendue, la consécration d'une doctrine que nous avons plusieurs fois exposée, et qui considère la Sainteté comme un élément épique. Quoi qu'il en soit, Fierabras devient non-seulement chrétien, mais Français de cœur. Avec une étrange i-apidité d'ingratitude, il oublie son père, le roi Balant*, et son pays. Bien plus, il se sent aussi animé contre les païens que Charlemagne lui-même. La guerre se poursuit,, et Fierabras. ne sera pas l'advei^airc le moins redoutable de ceux dont il était hier le plus terrible champion. Son ingratitude, d'ailleurs, et son oubli de tous les liens du sang vont être bientôt dépassés par l'odieuse effronterie de sa sœur Floripas.
Floripas est le type, fort peu sympathique, de ces prin- noripis, t cesses sarrasines de nos romans qui se passionnent d'un «« p»*™* gÏÏ^' amour uniquement sanguin pour quelque baron français; ^^^ SnfBS^ qui ne rêvent que d'être aux bras de ce fiancé ; qui, pour "^^ ^JartST** en venir à la satisfaction brutale de leur désir charnel, "^^ "*"*"* ^^'''' marcheraient en souriant sur le corps de leur père. La sœur de Fierabras, dans notre poëme, se passionne de la sorte pour le jeune Gui de Boui^ogne qu'elle avait
• Fierahra», 1. 1., dès levers 1828. — • Ih'ui.. vors 1837-18i3.
• Après sa mort fu sains et en fcrtrc levés : — CN'st saint Florans de Roic,cc dist raucturités... • (Vers l^fiO, 51. j
' Ce Balant, dont il a déjà été question dans la Destruction de Home, n*a rien d«î commun que le nom avec le Balant que nous avons vu jouer un rôle si fier dans la Chanson d'Aspremont.
II PART. uvn. I.
<;HA1». \VI
LCA mnilleur»
fie Charloiiiagne
sont
fait» prisonniers
]Mir Rainnt
et dciivrés
fiar Floripas.
VU îi Romc^ Par bonheur pour elle, par malheur pour Charles, voici que Gui de Bourgogne, Naimes, Roland, Basin, Thierry, Riiîhard de Normandie et Ogier le Danois tombent un jour entre les mains de Fémir Balanl*. Déjà Olivier était dans les piisons des infidèles, et Charles se trouvait par là privé de ses meilleui^ barons. Mais ceux-ci ont dans Floripas un puissant allié ^. Uniquement occupée de son amour, elle se donne pour mission de délivrer son amant, avec les autres prisonnici's. Elle les réunit tous ensemble^ et leur fournit ainsi le moven d'opérer une résistance efficace contre leurs geoliei^ : un combat s'engage, dans le propre palais de Balaut^ entre les douze chrétiens, protégés par Floripas, et les milliers de Sarrasins, conduits et excités par leur roi. Charlemagne, averti, se précipite dans la ville, et arrive au moment où les Français allaient succomber : il est leur libérateur''. C'est au tour de Balant d'être fait prisonnier" : « Reçois h; baptême ou meurs !.» lui crient les chrétiens. Mais Balant est d'un insurmontable orgueil, et se refuse longtcmf)s à ce qu'il considère comme un déshonneur^. 11 feint de consentir et entre dans les fonts; mîiis, saisi d'une nouvelle fureur, fou de colère et de honte, il ou sort bientôt et se jette à coups de poing sur révé(|ue (|ni le baptisait '\ La mort de cet enragé est enfin décidée. Chose lainenlable : c'est sa fille qui demande cette mort avec le plus de vivacité et de rage. Elle s'irrile des retards (ju'on apporte à cette exécution; il lui faut sur-le-champ le spectacle d(» cette tète coupée, de ce sang répandu : a Qn'atlendi'z-vous? dit-elle à Charles; )> peu ni'importi» qu'il meure, si vous me donnez Gui. » Fierabras, du moins, est ému : il exhorte doucement son
• Firrahraa, 1. 1. , vrs Il)O.V"2-2r»5. — * Ihui. , vrrs 2-2r>f.-:27 12. — " /6id., vers 571 otsiiiv. — ♦//>/(/., viTs2748-i8l<).— = /^i(/.,v.Ms5ilC7 elsuiv.--*/^i<f.. vers i4()l- 5HG1.— ' /^m/., vers 5802.— '/fci(/., vers 5883-5918). — '/fcK/., vers 5^19-5913.
ANALYSE h'OTINEL 397
II pAnr.LivR. I
CHAP. XVI
père ; il donnerait tout son sang pour que Balant reçût le baptême; il s'indigne contre la dureté de sa sœur: € C'est' notre père 3>, lui dit-il. Peine inutile, inutiles paroles. Quand Ogier a fait, d'un coup de son époe, sauter la tête de Balant, dont le dernier mot est un blas- ^"''^ ^"^ ^'''"'• phème, Floripas ne verse pas une seule larme, et demande uniquement s'il n'est pas temps de célébrer son mariage avec Gui^ On le célèbre, en effet, après avoir baptisé cette indigne sœur de Fierabras^. Mais, au milieu Les ueiiqucs du récit de ces fêtes, le poëte s'aperçoit qu'il a oublié le toiubcm cnrm sujet promis de sa chanson, le recouvrement des Ucli- ***^ ^-''^îl^jj? Jfi^"° = ques de la Passion. Floi'ipas les apporte à Chai'lemagne, ^""""c'ilsf lu^J!^''*' qui tout aussitôt s'agenouille devant elles, puis se relève, conduiîoii et en fait l'élévation solennelle au milieu de ses barons en pleurs. Mais sont-ce bien là les vraies reli(iues? Dieufait un beau miracle pour rassurer là-dessus la foi de ses barons : la sainte couronne et les saints clous se tiennent suspendus en l'air sous les regards ravis de toute l'armée chrétienne^. Cependant les fêtes durent déjà depuis quelques jours : il est temps de retourner en France. C'est ce que fait Charh^s à la tête de ses barons, après avoir partagé entre Fierabras et Gui de Bourgogne le royaume de l'émir Balant. Trois ans après, Canelon, nouveau Judas, vendait Boland et la France aux Sar-
de Fierabras.
rasinsV
Un jour l'empereur Charlemagne tenait sa cour à Anaiyw âvtinei. Paris : i< Mult fu pleniere, de gient i ot foison ; — Maint
* Fimihras, 1. I., vors 591i-599I. — ' Ihid., vers r)l)0-2-(>0i3. — ' //;«/., vers 60il-01'i3. Comparor ccXir partie du poi-me avec Vlter Jcrosolimitauitui ci les (lifTéreiite» vcrsi«>iis du Voyage (p. !2H3 et sniv.i. Les détails sont les mOmes. — * Ibhl., vers 6l2i-6il9.
* IVOTICE BIBLIO(iRAPHI0tB ET HISTOBIQIE StB LE BOMAIV •* • OTIIVEL ». — l. BlULIOGUAHUE. — 1''Datkde la comi'OSITIon. Vers le
398 ANALYSE b'OTlNEL
"cîî!i:"vî.'' conte i ot, maint prince et maint baron. » Le roi " Saint-Denis, qui avait la sage coutume de ne jamais
inilipu du xiii* siècle. = â* Auteur. Otinel est anonyme. =3* Nombre de ET NATURE DE LA VERSIFICATION. 2133 vfîrs décasylUbiques assonances par dernière syllabe ou riniés. = 'i" MA.NrscRrrs oui sont parvenus jusqu'à ko Deux manuscrits nous ont conservi' le t«rxto d*Otinel : a. Le premier est ce! de Home (Vatican, Résina, 161G;, du xvr siècle, incomplK. — b. Le second celui de Middlchill (n" 83i5 de la hibliotlièque de sir Thomas Phillipps), XIV" siècle, complet, mais très-incorrect. — 5" Édition imprimée. En IfôT MM. Guessardct Michi'lant publièrent, pour la première fois, le texte d'O^în^dans le Hecueil des anciens poètes de la framr. = 6** Diffusion a l'ktrange a. En Angleterre. M. Nicholson a publié en t83(i, pour rAbbolsford-club, u. Otuelf imitation anglaise de notre roman, anlériour à 1330 {Ancient metrt Homances from the Auchinleck mannscripl : The Roniatices of Rauland anr^^ Yernatju ami Sir Otuel). — M. Eliis a analysé un aulre Otuel dans ses Speci^ — ' mens of early Emjlish metrical Romances (a new édition revised by J. 0. Halli — ' well, London, 18^i8j; mais M. G. Paris a reconnu que ce second Otuel faisait partie intégrante d'une sorte de compilation à laquelle il a donné le titre dc^^' Charlemagne et Roland^ et qui rappelle celle do Girard d'Amiens ilIistoir\ poétique de Charlemagne^ 155-156;. — h. Dans les pays Scandinaves. Otinel forme la sixième branche de la Karlamagnus-saga (xiir sitnilc). Comme les autres branches, elle a été résumée, d'après l'islandais, dans la Keiser Karl Magnus's Kronike, œuvre danoise très-])opulaire du XV siècle. — c. En Allemagne. La huitièuir el avant-dernière partie du Karl Meinet (compilation du CDnnnenceiiKMit du xiv" siècle) est intitulée Ospinel. Mais ce n*est pas tout à fait notre légende , comme nous aurons lii^u de le montrer tout à rheure. — d. En Espagne. Dans un document de TEscurial, attribué à Alphonsf* Ir Sa^e (mais qui est peut-être d'origine provençale), on énumère ea quœ sunt necessaria adstahilimentum castri tem/fore obsidionis^ et Ton fait entrer dans cette énumération les romans de cheviilerie : c Item^ sint ibi romancia et libri gestorum, videlicet Alexandri et de Otonell.^ — V Travaux dont Otinel a ËTÉi/oiUET. Outre la Prèfiice de MM. Michelant elGuessard, et la publication par M. (i. Paris d'un résumé dn A'ar/.l/f;fnc/etde quiMipies extraits du chroniqueur Jacques d'Acqui il. 1., pp. i8'), 41K), 5<)5j, nous n'avons à si^^naler que la Notice et l'analyse de M. Paulin l*aris dans h» lium* XXVI de Vllisloire littéraire ipp. 269-^78). — 8^ Valeur littéraihe. Otinel est un poëme de la décadence. (/est une œuvr*' absolument médiocre et dont le seul mérite est la brièveté.
II. ÉLÉMENTS IllSTOKigUKS. — Otinel nr repose sur aucun foiulrment histori(iue, ni nièmc sur aucune tradition légendaire. U faut y voir une œuvre purement littéraire. C'est un de ces jxiiMni'S sans originalité que les trouvères mit été contraints d'écrire pour n'pondre à cet ardent amour de la nouveauté qui tourmentait leurs auditoires. La fable iVOlinel est calquée, senili'menl cahpH'e, sur la lé^îende de Eierahnis. Mais l'auteur iVOlinel a été obligé de counnetlre une grossière invraisemblance, (piand il a voulu lixer l'époque où se place l'action de sou poëme. « 11 supposi? en effet (disent en leur Préface M.M. Gue.s>ard et MichelaulJ qu'après la pri^e île Pauq»elune, Charlemagne (;st rentré en France avec ses Pairs. Or l'idée de ce retour en France de Charlemagne et de ses Pairs ne se trouve nulle part ailleurs, v C/est pourquoi nous nous sounncs prîrniis de placer ce récit avant celui de la grande gnerr»; d'Espagne.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. — Dans le Karl Meinet (compilation allemande du xivc siècle), Ospincl est un roi de fiabylonc qui
ANALYSE bVTINEL
jeter dans une grande entreprise sans avoir consulté ses chevaliers*, leur demandait leur avis sur une expédition qu'il projetait contre le roi Garsilc en Espagne^. Tout à coup entre iièrement un messager païen : c'est le terrible Otinel, qui est chargé d'une ambassade par Garsilc luimôme. « Le roi Garsilc te mande, dit-il à Charle-
> magne, d'abandonner sur-le-champ la foi clu clicnne
> et de devenir son homme ; il daigne te laisser TAngle- » terre et la Normandie ^ » Le Sarrasin ne ménage guère TEmpereur dans son discours : on reconnaît en lui ce farouche ennemi des chrétiens (}ui , neuf mois aupa-
II PART. LIVR. I
CHAP. XVI
Olincl.
iiiRssaj^cr du roi
païen Garsile,
défio solennellciiieiit
rcrapereur Chariemagne.
délie les douze Pairs, bal Turpin, el se mesure enfui, non pas avec Roland, comme dans noire poëmc, mais avec Olivier, (jui ne veut pas céder ici sa place à son meilleur ami. Olivier coupe le poing à Ospinol, qui se convertit sans qu'il soit besoin «l'une intervention miracuhnise, et meurt après avoir reçu leb.iplôme. 11 élnil fiancé à Magdalie, fille de Marsile. Celle-ci veut venger la mort de son amant, mais tombe aux mains de Roland pour lequel elle se prend soudain de rafleotion la plus inattendue. Roland ne ré])ond que trop bien a cet amour, et il faut <|u'01ivier lui rappelle énergiquement ses engagements avec la belle Aude. La dernière partie de cette branche du poëmc est consacrée à la défaite du roi paùMi Sibclin : Roland retrouve enfin sa Durandal qu'il avait perdue, et Magdalie sera jieut-ôtre un jour la femme d'Olivier. (Voy. le résumé de G. Paris d'après A. Keller, Histoire jwétique de Charle^ magne, 480-491.) — Le chroniqueur Jacques d'Acqui, qui vivait à la fin du XIII* siècle, racontant la guerre fabuleuse de Chariemagne contre le duc des Sarrasins, Marc, rapporte l'épisode suivant : « lu isto prœlio ceciditet capitur V quidam juvenis paganorum gigas, nominc Ottonellus, de civitatc Atyllia » supradicta, et pcr Rolandum docetur de fide christiana ; et baptizatus, factus » est socius Rolandi el etiam cognatus, cui Rolandus dédit suam sororcm, » nomine Bolissent, in uxorem; et positus est Ottonellus in numéro duodecini » Pugnatorum. » Le chroniiiueurajuute une touchante histoire. Une guerre vint, sur ces entrefaites, à éclater entre les Sarrasins et les chrétiens. Roland et Otlonel s'y battirent avee grand courage; mais Roland, ne reconnaissant pas Oltonel, se jeta sur lui rt le frappa mortellement. Il s'aperçut trop tard de sa méprise et essaya en \ain de ranimer son beau-frère. Mais la sœur de Roland, l^i fenune d'Ottonel, ressentit une si \ive douleur de cette mort de son mari, qu'elle tomba roide morte. On ensevelit Ottonel etRelisscnt dans le même tombeau. (Voy. VHistoire poétique de ChnrlemngnCy p. 505-506.) Il est probable que los deux récits de Jacques d'Acqui et du KarlMeinet étaient calqués sur d'anei Mines chansons de geste. Le second surtout est fort beau, et nous fait regretter viv«Mnent la perte du vieux porme. Il faut savoir gré à M. (•. Paris de nous avoir au moins lait connaître ces imitations ou ces résumés d'originaux aujourd'hui disparus.
' Otinel, édition (iiiessard et Mirindanl, vers 'l'o <l *iiiv. — ' Nous adoptons la leçon Garsile du manuscrit de Rome, au lieu de la lerou Maraile qu'offre le manuscrit de Middiehill.
* Otinel, I. l., vers 137 et suiv.