PREMIER TRAICTÉ
De la Construction des chappelles de S. François & de
S. loiiis en Maragnan.
Chap. 1.
Le Psalmiste Royal Dauicl en son Psalme 28, qu’il composa en action de grâces pour la consommation du Tabernacle, dict. Afferte Domino filij Dei, afferte Domino fili os arietum. Apportez au Seigneur, ô enfans de Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi Joanathas va expliquant en cete sorte : Tribuite coram Domino laudem cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem. Contribuez deuant le Seigneur loüange, ô chœurs Angéliques, contribuez deuant le Seigneur gloire et force: Il vouloit dire que les bien -heureux Anges assistent les hommes en toutes leurs sainetes entreprises, & spécialement quand il est question de procurer le salut des âmes, car ces bien-heureux Esprits marchent au deuant & fendent la presse des Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques vers les Ames errantes par les deserts de lTnfidelité,
qui sont icy paragonnees aux En fans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les rochers de dureté de coeur , Prises toutefois auec la douceur de l'Euangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de Dieu, lauees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du S an c ta S an et o ru m.
Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d'Israël, quand ils allèrent posséder la terre de Promissiô, de laquelle ils bannirët l’Infidélité, furet sous les tentes & pauillons du Tabernacle; mais puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furet offerts.
CHOSE semblable nous arriua , qui allions en ce Pais plein d’infidélité & d’ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontément tyrannisans ces Pauures aines captiues, pour y donner la lumière de l’Euangile, bannir la mécroyance, chasser les Démons, planter & construire l’Eglise de Dieu: Car nous célébrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts sacrifices sous vne belle tente , au milieu des arbres verdoyans, puis vne partie de nostre équipage estant retournée en France pour quérir secours , & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir la Chappelle de Sainct François de Maragnan en vn lieu beau & plaisant, ioint à la mer, enrichy d’vne belle fontaine, qui iamais ne tarit, où ie choisis ma demeure pour seruir par apres de conuent aux Religieux que i’attendois en secours. Cette chappelle fut acheuee la veille de Noël, Iour bien à propos; correspondant à la deuotion qu’auoit jadis le Séraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacrée. D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil Iesus - Christ , & ce sainct Pere auoit telle coustume de bastir vne Creche où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystère de fin-
carnation , & de l’abaissement si nouueau du Trèshaut enterre. DE vérité ie m’esioüissois intimement voir dans cette petite Chappelle (faicte de bois, couuertes de Palmes , ressemblant plus a la Creche de Bethleem, qu’aux grands & précieux Temples de l’Europe) nos François en grande deuotion Psalmodier les Matines de cette nuict; Puis lauez au Sacrement de Penitence, receuoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche de leurs cœurs , enueloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel.
NOYS solemnisames le iour de pareille deuotion: que la nuict, y adioustans la Prédication, chose que nous auons gardee tousiours du depuis, Festes & Dimanches: de quoy nous receuions tant de contentemët, qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements, toutefois tandis que dura cette deuotion, le temps se passoit si viste, que le iour ne nous sembloit pas durer deux heures; d'autant que l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit auoir si peu d’occupation d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir.
IE n’estois pas seul qui ressentois cecy , ains plusieurs autres qui me l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet ordre, il ne leur ennuyoit aucunement.
CETE deuotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct Loüis au Fort fut ediiiee, à la forme & façon des Eglises de nos Conuens, bastie de charpente, close & couuerte de bons aiz, ciez des arbres nommez Acaioukantin. La i’allois celebrer la Messe chanter Vespres, faire la Prédication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la cloche sonnoit, & tous se trouuoient auant que d’aller se coucher, en cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis chacun se retiroit où il vouloit.
Ile PEstat tli Temporel en ces premiers Commencemens.
Chap. IL
L’HOMME est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble doit estre seruy le premier, puis apres le corps; à ce subject il estoit plus que raisonnable de trauailler premièrement aux Chappelles pour en icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Saeremens, puis s’appliquer à ce qui regai doit le temporel; Or tout ainsi qu’vne terre, non encore cultiuee ne donne pas grand contentement h son Maistre, voire s’il n’auoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de faim auprès d’icelle semblablement le lieu que l’on auoit choisi pour bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité; d’autant que c’est vne poincte de roche qui auance dans la mer, en vn des bouts de l’Isle, où jadis les Sauuages auoient habité & iardiné, & par ainsi rendu stérile ; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a plus de force a produire aucune chose sinon du bois , si d’aduenture elle ne repose plusieurs aunees; cela fut cause que nous pâtissions beaucoup en ces commencements, voire k peine auions nous de la farine du Païs, de laquelle nous faisions du Mi g an, c’est k dire de la boüillie auec du sel, de l’eau et du poiure, qu’ils appellent lonker, & de cela seulement nous sustentions nostre vie. Quelques vns qui ne pouuoient manger de cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux qui estans en France k peine pouuoient manger des viandes délicates, trouuoient en ce Païs les légumes, quand ils en pouuoient auoir, tres-delicieuses.
IE rapporte cecy pour lotier la patience des François au seruice de leur Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on iette sur leur manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans ; Car ie tesmoigne,' auec vérité, que ie ne vey
iamais tant de patience , et tant d’obeissanee , qu’en ces Pauures François. Que ceux donc qui ont bonne volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande pauureté; Car ils ne pâtiront iamais, ce que nous auons pati, & de iour en iour la terre s’accomode & les viures s’augmentent.
POYR remedier à cette disette, l’on délibéra d’enuoyer à la pesche des vaches de mer, enuiron h 30 & 40. lieües de l’Isle : ces bestes poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pâtes sur le déliant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette propriété digne d’estre remarquée, pour nous seruir d’instruction, c’est qu’il embrasse sa mere par sus le dos auec ses deux petites pâtes , & iamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, & en a -on apporté de vifs iusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que cecy serue aux enfans a executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere & Mere, c’est à dire, de leur suruenir, aymer & respecter; que les Catholiques se souuieneent de demeurer fermes & colez au giron de l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persécution ne les en arrache, que tous bons François chérissent leur Roy & leur Patrie. Ces V aches de mer sont prises a la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer: Les Saunages coulans leur canot doucemët par derrière elles , d’où ils les dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees h terre, mises en pièces & salees ; Chose pareille arriue aux délicieux & gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en vn moment dans les Enfers.
LE sel du tout necessaire, tât pour saler ces vaches, que pour autres commoditez, se pesche enuiron a quarante lieues de l’Isle, dans des grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en
forme de glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le dus & reflus de la mer qui donne dâs ces plaines , & quand la mer est retirée , le Soleil viët à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France, & que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher auant la saison des pluyes, pour ce qu’elles noyêt le lieu où il se trouue.
AYANT prouuenu k ce mesnage, l’on dispersa vne partie des François par les villages, pour y viure suiuant la coustume du Païs, qui est d’auoir des Chetouasaps, c’est k dire hostes ou compères, en leur donnant des marchandises au lieu d’argent; Et cette hospitalité ou comperage est entr’eux fort estroicte ; car ils vous tiennent proprement comme leurs enfans, tandis que vous demeurez auec eux, vont k la chasse & k la pesche pour vous, & d’auantage leur coustume estoit de donner leur tilles k leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le sur -nom du François pour designer l’alliance auec tel François, en sorte que disant Marie telle, c’ estoit autant que de dire la Concubine d’vn tel. De sçauoir au vray pour quoy ils appellent leurs tilles données aux François, pour concubines du nom de Marie, ie ne puis l’asseurer, sinon qu’vn iour vn Saunage me dist, luy monstrant vn Tableau de la Mere de Dieu, et luy disant, Ko aï Toupan Marie. Voila la Mere de Dieu Marie: il me respondit: chè aï Toupan Arobiar Marie. le croy & cognoy que la Mere de Dieu est Marie, & appelions nos tilles que nous donnons aux C araibes Marie. Cette coustume de prendre les tilles des Sauuages, a esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est occultement, mesme les sauuages qui de premier abord que Ton tist cete detfence, se doutoient de la fidelité & amitié des François enuers eux, pour ne prendre leurs filles comme ils auoient de coustume, k présent qu’ils ont esté entièrement informez que Dieu defend d’auoir des femmes sinon en mariage, *
& que les Peres Messagers de Dieu le preschoient & l’auoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand ils voyent les François faire au contraire & le venoient dénoncer au Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu.
De la Coustrvction du fort de Saiiict Louys, & de l’ardeur des Saunages à porter les terres.
Chap. III.
LE temps venu qu’il fai soit bon trauailler aux fortifications de la place désignée pour la defence des François, & que la charpente jà faicte selon le dessein donné pour seruir de ceinture au fort à soutenir les terres fut dressee : alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle & de la Prouince de Tapouytapere: que chacun les vns apres les autres eust h venir trauailler aux terres que l’ô tiroit des fossez du Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, espérons, & plates formes, qui du depuis furent couuertes de gros & grands Apparituries qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade tres-dificile : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes parts vn vilage apres l’autre, les Sauuages venoient amenants femmes & enfans quant & soy, aportans des viures necessaires pour le temps qu’ils sçauoient demeurer a trauailler, & ce souz la conduite de leurs Principaux: coustume qu’ils obseruent en toutes leurs entreprises de conséquence, que non seulement ils marchent auec leurs Principaux, ains ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste
cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les Inferieurs.
EN quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que nous voyons tout le contraire en la Republique Clirestienne: d’où certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur source: car encore que nous deuions prester l’oreille seulement à la doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauuaise vie: ce nonobstant les foibles s’acrochent plus aux œuures qu’au bien dire.
CES Sauuages venus ils se mettent à trauailler d’vn ardeur incomparable, monstrans de voix & de geste vn courage admirable , & eussiez dit plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au trauail, ne cessas de rire & s’esiouyr les vns auec les autres, chacun courût portant sô fais du fond des fossez au dessus des terasses , & y auoit entr’eux vne émulation non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de paniers de terre.
ICY vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au trauail qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se soucians de boire ou de manger, pourueu qu’ils viennent a chef de ce qu’ils entreprennent, & au plus fort des difhcultez, ils ne font que rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager: à l’oposite si vous pensez les rudoyer & les faire trauailler par menaces ils ne feront rien qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, iamais ils ne contraignent leurs enfans ny leurs esclaues, ains ils les ont par douceur.
LE François approche fort de ce naturel, spécialement les Nobles, qui ne peuuent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie aux doux commandemens de leurs Princes: beau document pour ceux qui ont charge d’autruy, de plustost les auoit par douceur & clemenee que par force & rigueur, ménageant en ce point le naturel de la nation Françoise. NON seulement les hommes tra-
uailloient: mais aussi les femmes & les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. Pay veu plusieurs de ces petits qui n’auoient pas plus de deux ou trois ans faire leurs charges dans leurs petits paniers' auec leurs menotes n’ayans pas la force naturelle d’vser de peles ou autres instrumens à charger.
IE m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces enfans trauaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient & spécialement leurs peres & meres que d’auancer besongne; & dauan- verso, tage qu’ils les mettoient en danger estans nuds & têdres comme ils sont, d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre. Telle fut leur responce par le Truchement: Nous sommes bien aises que nos enfans trauaillant auec nous à ce Fort, a ce que venus en leur vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans: Voila les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François, lesquels amenèrent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent pour nous defendre contre nos ennemis.
CESTE façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est commune en general en toutes choses , & ainsi suppléent au manquement d’escriture, pour communiquer les affaire des siècles passez à la postérité: & pour ne rien oublier, ains viuement le grauer en leur mémoire: souuent ils deuisent par ensemble des choses passées aux siècles de leurs grands Peres ou au temps de leur ieunesse, et l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. le vaudrois que nos Peres eussët esté aussi diligens h grauer dans le cœur de leurs descendans .
folio i7 . ment & en abondance, les Sauuages met¬
tent le feu aux buissons & haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois sortes, les vns de terre, qui font leur demeure dans les bois; les autres d’eau douce, qui habitent es riuages de ce fleuue, & es lieux marescageux; Les troisiesmes sont de mer, & viuent en icelle, mais elles viennent faire leurs oeufs dans le sable prochain en grand nombre, puis les couurent industrieusement auec le mesme sable : Ils ressemblent au oeufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger.
LE long de ceste Riuiere est orné d’arbres, portât casses beaucoup meilleures, que celles que l’on vse communément, i’en ay gousté moy- mesme, & plusieurs autres de nostre équipage: & outre la vertu médicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Leuant: car l’experience a enseigné qu’vue once verso, d’icelle faict autant d’operation, que deux de celle du Leuant. Elles sont excellemment bonnes confltes ne laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son bénéfice. On y voit de très belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le foin doux & fin. On y trouue la pite de laquelle se font les taffetas de la Chine en quantité, croissant comme des queues de cheual, belle comme la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup plus fidelle à la moisson que celle de Maragnan , ou des enuirons, et m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en propriété de medecine: & les Sauuages habitans là, nous ons rapporté qu’il s’y trouuoit du bois de Brésil. Parmy ces Forests il y a vne telle multitude de Cerfs, Biches, Cheureils,
Vaches braues & Sangliers qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez : & afin qu’on ne m’estime vser d’hyperboles en cet endroit, ie m’en rapporte aux tesmoignages de ceux qui se sont trou- folio 1 8. uez en ce voyage de Miary , & sont a présent en France, & liront cec y, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont dict, que les Sauuages de leur embarquement leur apportoient vne si grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçauaient que faire. Un Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté auoir tué trois Sangliers d’vn coup de mousquet, ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient espois.
IL y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues & petites enuiron comme la moitié des nostres, mais bien plus industrieuses, car elles font de très- excellent miel liquide & clair comme eau de roche , & ce miel est contenu dans des petites phioles faictes de cire, grosses comme un estœuf , semblables en forme à nos petites phioles de verre, suspendues par ordre és rameaux d’vn petit arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou des Prairies. De ce miel on en faict de très bon vin fort & chaut à l’estomac, qui approche en verso, couleur & en goust au vin de Canarie. Nos gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs furent coiffez. Il s’y trouue vne autre espece de miel, mal appellé miel pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par vne autre espece de mouches.
QVELQVES iours apres que nos gens furent arriuez en cette contrée, ils se mirent a chercher les Tabaiares , & leurs habitations ; Us trouuerent des Aioupaues et des chemins nouuellement frayez: mais ils ne peurent trouuer ceux qu’ils cherchoient :
C’est pourquoy voyans que leur farine diminuoit,
& qu’à peine en pourroient ils auoir pour retourner
iusques en Maragnan , encore bien courte , ils délibérèrent de r’amener leur armee de Sauuages auec eux; & choisir seulement deux Esclaues Tabaiares , ausquels ils donnèrent de la farine pour viure vn mois auec des marchandises; leur promettant une seure liberté & bonne récompense; au cas quils allassent chercher; & trouuer leurs semblables; ce folio 19. qu’ils acceptèrent & accomplirent; & approchans des villages des Tabaiares , commencèrent à huer; & ce pour euiter d’estre flechez : D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat auec vue autre natiô voisine. A leur cry plusieurs sortirent; ausquels ils racontèrent le contenu de leur charge: côme les François estoient en Maragnan bien fortifiez; que les Peres estoient auec eux; & qu’on les estoit venu chercher; mais que la farine manquant; on auoit esté contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils auoient esté choisis & enuoyez pour parfaire cette entreprise; & déuelopant les marchandises; leur dônerent ferme asseurance de leur discours : a quoy seruit beaucoup la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaues , autrefois pris en guerre par les Tapinambos. Vous pouuez penser quelle chere on leur fist; & quelle resjouyssance eurent ces Tabaiares de telles nouuelles. Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise & r’ embarquons-nous auec nos gens7 pour retourner en l’Isle.
De la Préparation îles Tapinambos , pour faire le Voyage «les Amazones.
Chap. VIL
AVSSiTOST que ceste armee fut retournée de Miary ; l’on parla chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des Amazones. la auparauant on
on en paiioit, mais assez froidement, tellement que peu de gens le croyoient, comme à la vérité il n’y auoit pas grande apparence de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce temps là.
A cette nouuelle toute l’Isle & les Prouinccs
circonuoisines se remuerët: Car vous deuez scauoir
qu’il n’y a Nation au Monde si encline à la guerre,
& à faire nouueaux voyages que ces Saunages Brésiliens. Les 4. & 500. lieues ne leur sont rien, pour folio 20. aller attaquer leurs ennemis, & gaigner des Esclaues.
Et combien qu'ils soient naturellemët peureux & craintifs, si est -ce que quâd ils sont eschauffez au combat, ils demeurent fermes iusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes , & lors ils se seruët des dents & des ongles contre leurs ennemis.
LA plus part de leur guerre se fai et par ruse & finesse, allans sur l’aube du iour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, & ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauuent de leurs mains, les vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez esclaues dans les terres des Tapinambos. Ils font encore autrement, c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des riuieres où habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, & monstrent leurs danrees, & Caramemos ou paniers, dans lesquels ils mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau , ils se iettent sur ces panures Simpliciaux , tuans les vns, & amenans les autres captifs : Et pour cette cause toutes les Nations du verso. Brésil se défient d’eux, & ne veulent paix auec eux, les tenans generalement pour traîtres.
ILS sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François; & veulent tousiours que les François marchent deuant: que s’ils voyent qu’vn François tourne en arriéré, ils seroient bien marris
quil eust meilleures jambes h fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus grande vanité & folie de cette vie: car souuent il arriuera que les bons & vertueux demeureront en arriéré, où les vicieux & corrompus seront chéris & esleuez.
TE fus fort diligent & curieux a remarquer leur façon de faire pour aller à la guerre, ne me contentant point de ce que i’en auois oüi dire. Premieremët les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de guerre en abondance scachans naturellemët que le soldat bien nourry en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dâgereux en vne armee que folio 21. la famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans coeur, & qu’au lieu d’aller contre l’ennemny, il faut aller chercher à viure. Cette farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux cuite, & meslee auec du Cariman , qui fait qu’elle se garde longtemps: Il est bien vray qu’elle n’est si agréable au goust, mais plus saine que la fraische.
Secondement les homes s’employët a faire des canots, ou à refaire ceux qui estoient ja faicts, propres à telles affaires ; Car il faut qu'ils soient longs & larges pour y côtenir plusieurs personnes, & porter aussi leurs armes & leurs prouisions, & neâtmoins ce n’est qu’vn arbre, Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout h l’autre, ils fendent & leuent l’escorce auec quelque peu de la chair de l’arbre, enuiron la largeur & profondeur de demypied: ils mettent le feu dàs cette fente, auec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans de l’arbre, & h mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé auec vne tille d’acier, & poursuiuent ceste façon de faire i’usqu’à tant que tout l’arbre soit verso, creusé en dedâs, ne laissant d’entier que deux doitgs d’àpoisseur, puis auec leuiers lui dônët la forme & largeur, & ces canots de guerre sont quelquefois ca-
pables de porter deux ou trois cens persônes auec leurs prouisions. Ils voguent a la rame par des ieunes homes forts & robustes , choisis pour cela, tenàs chacun son auiron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en trauers.
Troisiesmement, ils préparent leurs plumaceries, tant pour la teste, bras, reins, que pour leurs armes: Pour la teste, ils se font vne perruque de plumes d’oissillôs rouges, jaunes, pers & violets qu’ils attachât h leurs cheueux auec vne espece de gomme, & appliquent sur leur front de grades plumes d’Arras, & de sëblables oiseaux rouges, jaunes & pers en forme de mitre , qu’ils lient par derrière la teste. Ils mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diuerses couleurs, tissus auec fil de coton, corne est aussi sëblablement cette mitre susdite. Sur les reins ils ont vne rondache faite de plumes de la queue d’Austruche, qu’ils suspendët auec deux cordés de coton teint en rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellemët que vous diriés à les voir emplumez par : la teste, par les bras, & sur les reins que ce soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de leurs corps : Et en effect il me souuient voyât cela de cete belle antiquité que remarque lob chap. 39. Penna struthionis similis est permis Erodii d; Accipitris: La plume de l’Autruche est semblable aux plumes du Héron, & de l’Esperuier:' lequel passage est clairement expliqué par les diuerses leçons ou versions, de l’ancienne coustume tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels presentoient aux Capitaines 8c Soldats des plumes d’ Autruche pour mettre sur leurs casques & heaumes afin de les inciter h la victoire.
Et de faict ie voulu sçauoir par mon Truchement pourquoy ils portoient ces plumes d’Autruche sur leurs reins : ils me firent responce que leurs peres leur auoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment ils se deuoient comporter en guerre
io 22.
contre leurs ennemis, imitans le naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle vient verso, hardiment contre celui qui la poursuit: si elle se sent la plus foible, leuant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, iettant de ses pâtes le sable & les pierres vers son ennemy: ainsi deuons nous faire, disoient-ils. I’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par expérience en vne petite Autruche priuee qui estoit au village d ’ Vsaap , laquelle estoit assaillie iournellement par tous les petits garçons du lieu: quand elle voyoit qu’il n’y en auoit que deux en trois apres elle, elle se retournoit, & auec son estomach les iettoit par terre: que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle, elle gaignoit au pied.
le m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que ie viens de dire, & spécialement comme il est possible que ces Sauuages tirent les moyens de se gouuerner de la propriété des Animaux: mais s’ils se ressouuiennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Cheureil: si la façon de faire la guerre , poser les sentinelles a esté prise des Cfruës: si le bien de l’Estat Monarfoiio 23. chique a pris son commencement des Mouches à miel : Si les Architectes ont appris des Arondelles h faire les voûtes: Si Iesus Christ mesme nous renuoye à la considération des Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera & spécialement, s’ils veulent croire que ces Sauuages imitent en tout ce qu’ils peuuent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons qu’ils recitent en leurs danses: car les Oyseaux de leurs pays estans vestus de trois couleurs, spécialement rouge, jaune, & pers, ils ayment les draps & habits de ces mesmes couleurs : pour ce que les Onces & Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre,
ils prennent leurs dens & les enchâssent dans leurs levres, iouës & oreilles pour paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des espees & des arcs: bref tout cela ainsi préparé; ils se mettent à boire de leur vin fait de mouay publiquement pour dire a Dieu h ceux qui restent dans le pays.
Du partemeut des François auec les Saunages pour verso.
aler aux Amazones.
Chap. VIII.
AVPARAVANT que i’ entre en matière; il sera bon que i’allegue ce que i’ay appris des Saunages ; touchant la Vérité des Amazones ; parce que c’est vne demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers la, & si elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant de mention ?
Pour le premier chef, vous deuez sçauoir que c’est vn bruit general & commun parmy tous les Saunages qu’il y en a, & qu’elles habitent en vne Isle assez grande , ceinte de ce grand fleuue de Maragnon , autrement des Amazones , qui a en son embucheure foüo 24. dans la mer cinquante lieues de large, & que ces Amazones furent iadis femmes & biles des Tapinarnbos , lesquels se retirèrent à la persuasion & soubs la conduicte d’vne d’entr’elles , de la société & maistrise des Tapinambos: & gagnans pays le long de ceste riuiere, en fin apperceuans vne belle Isle, elles s’y retirèrent, & admirent en certaines saisons de l’annee, sçauoir des Acaious , les hommes des prochaines habitations pour auoir leur compa-
gnie. Que si elles accouchent d’vn fils c’est pour le pere, & l’emmene auec luy apres qu’il est competamment alaicté : si c’est vne fille, la mere la retient pour demeurer à tousiours auec elle. Voila le bruict commun & général.
VN iour pendant que les François estoient en ce voyage: ie fus visité d’vn grand Principal fort auant dans ceste riuiere, lequel apres qu’il m’eust faict sa harangue (ainsi que ie diray en son lieu cy apres) me dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des Tapinambos, & qu’il luy falloit près de verso, deux lunes pour retourner de Maragnan en son village: ie luy fis responce que ie m’estonnois de la peine qu’il auoit prise de venir de si loing. Il me répliqua, i’estoy venu en Para pour vois mes parens, quand les François passèrent pour aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous autres Peres, i’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des nouuelles asseurees a mes semblables. le luy fis demander à lors par mon truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des Amazones il me dit qu’il falloit vne lune, c’est à dire vn mois pour y aller. le luy fis répliquer, s’il y auoit esté autrefois, & les auoit veuës, il me fit responce, qu’il ne les auoit point veuës, ny estoit entré en leurs terres: mais bien qu’il auoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où elles habitoient.
QVANT au second Chef, ce mot A Amazone leur est imposé par les Portugais & François, pour l’aprochement qu’elles ont auec les Amazones anciennes, h cause de la séparation des hommes: mais elles ne se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suiuent le courage de ces grandes guerrières, ains folio 25. viuant comme les autres femmes Sauuages, habiles & aptes neantmoins a tirer de l’arc, vont nuës, & se défendent comme elles peuuent de leurs ennemis.
EN l’an donc mil six cens treize , au mois de Iuillet le huictiesme iour, le Sieur de la Rauardiere
partit du port saincte Marie de Maragnan, salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys , comme est la coustume des gens de guerre , menant auec soy quarante bons soldats,
& dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des Principaux Sauuages, tant de l’Isle de Maragnan Tapouitapere , que de Gomma , & alla
droict prendre terre à Gomma , là où plusieurs canots de Sauuages l’attendoient, & ayant faict prouision de farines , cingla de Gomma aux Gaietés , où il y a vingt villages de Tapinambos , & seiournant en ce lieu près d’vn mois, renuoya sa barque auec soixante esclaues qui luy furent donnez. Le dix - septiesme d’Aoust, il alla des Cayetês auec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en vn village appelle Mer on , où il fit embarquer dans de grands canots tant les Sauuages que les François, verso. & vint à l’emboucheure de la riuiere de Para: sur ce chemin de mer vn François fut noyé par le renuersement du canot où il estoit, ses Compagnons se sauuans à Fourchon sur le ventre du canot renuersé.
CESTE riuiere de Para est fort peuplee de Tajnnambos , tant a son emboucheure que le long d’icelle; estant arriué au dernier village enuiron soixante lieues de femboucheure, il fut affectionnement prié par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux Camarapins , gens farouches qui ne veulent paix auec personne, & partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis: ains les captiuent tuent & mangent sans accepter: Ils auoient tué peu auparauant trois des enfans d’vn des Principaux Tapinambos de ces Régions là, & en auoient gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire dauantage de dueil.
CESTE armee donc des François & des Tapinambos au nombre de plus de mil deux cens sortit de Para , & entra en la riuiere des Pacaiares & de
folio 26.
verso.
là en la riuiere de Parisop, où ils trouèrent Vuacetê ou Vuac - ouassou , qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer l'armée , dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les lourds, qui sont des maisons faictes à la forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le haut de gros arbres plantées en l’eau. Incontinent ils furent assiégez de nos gens, & saluez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blessèrent quelques François & plusieurs T apinamb os , pas vn toutesfois n’en mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on le feu à trois de leurs Iouras , dont soixante des leurs furent tuez , ce qui leur acreut dauantage le desespoir, aymans mieux passer par le feu, que de tomber és mains des Tapinambos , ce qui fut cause qu’on les laissa la, pour les auoir vne autrefois auec douceur beaucoup meilleure, & plus propre pour gagner les saunages.
DVRANT le combat furieux des mousquetaires ils vserent d’vne ruse nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de leur Iouras , & leur ayant attaché vne corde de coton aux pieds, les faisoient bransler le long des fentes: ce que voyans les François, ils croyoient que ce fussent des Sauuages viuans qui passassent et repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces pauures corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles huoient & se moquoient: lors vne de leurs femmes commença à paroistre, qui faisant signe auec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer, tous cessèrent de tirer, puis ceste femme cria Vuac , Vuac. Pourquoy nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la lumière qui sortoit des
bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & effacer de la terre: pense -tu nous auoir au nombre de tes esclaues, voila les os de tes amis & de tes alliez , ben a y mangé la chair, & si encore i’espere que ie te mangeray, & les tiens. On luy rit dire par folio 27. les Truchemens qu’elle eust a se rendre, afin de sauver le reste du feu. Non, non, dit -elle, iainais nous 11e nous rendrons aux Tapinambos , ils sont traistres: Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces bouches de feu, gens que nous ne vismes iamais, s’il faut mourir nous mourrons volontiers auec nos grands guerriers : nostre nation est grande pour vanger nostre mort.
VN de leurs Principaux se fit porter dans vn canot à la face de nostre armee, & tenant d’vne main vne trousse de flesches , & de l’autre son arc dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes vaillans, i’en flescheray auiourd’huy vn bon nombre , & s’estant approché vn peu trop près de nos soldats, vn d’iceux luy porta vne baie dans la teste qui le renuersa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blessèrent plusieurs, Vous pouuez voir par cecy le courage de ces nations Sauuages: qui ne sont meuz que de la seule nature: que feroient-ils s’ils estoient policez ou con- verso, duits & instruits par la discipline militaire?
folio 28.
verso.
ï)es choses qui arriucrët en Flsle pendant ce voyage, & premièrement des ruses <Evn Saunage nommé Capiton.
Chap. IX.
TANDIS qu’vne partie de nos François, & plusieurs des Principaux des Saunages estoient en Para & és lieux circonuoisins, plusieurs choses mémorables se passèrent en l’Isle, lesquelles ie vay racôter d’ordre és suiuans chapitres. Et premièrement d’vn plaisant & rusé Sauuage appellé Capiton, frere de mere d’vn Principal, grand amy des François nommé Ianouaravaête , c’est à dire; le grand chien ou chien furieux.
CE Capiton s’estoit ingéré finement auprès de nous; nous faisant dire par le Truchement; qu’il desiroit fort de se faire Chrestien; d’apprendre à lire & à escrire; parler François, & faire les reuerences, gestes & ceremonies des François. On adiousta foy à ce Sauuage, & quelques-vns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant passé quelques mois en nostre voisinage, il fut désireux d’auoir des habits, comme estoient nos Chasubles, auec lesquels nous disions la Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus, mais quelque temps après, couurant sagement son mescontentement, alloit en son village, & retournoit vers nous, iusques au temps qu’il s’esmeut vn petit bruit par l'Isle, que les François vouloient faire les Tapinambos Esclaues, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle , & se retirer. A quoy plusieurs presterent l’Oreille, & pour ce subiect ils quittèrent leurs villages, & s’en allèrent à d’autres plus cômodes, pour fuir, s’il en estoit besoin.
CETTVY-CI estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les siens, ayant un désir extrême d’estre estimé grand, & ne pouuoit aquerir
ce grade : Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le poursuiuent des ordonnément, chose que nous voyons pratiquée en toute sorte de condition,
& ç’auoit esté son hut & intention, quand il s’approcha de nous, de paruenir à ce poinct par nostre moyen; Car l’ambitieux n’espargne rien pour arriuer a ce qu’il desire, non pas mesme les choses les plus sacrées.
IL commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit qu’il y auoit des mescontens contre les François, & la dans les loges, & aux Carbets , selon leur coustume, frappant ses cuisses a grands coups du plat des mains, haranguoit, disant; Ghê , Ghê , Cliê, aua'èté. Ghê , Ghê, Ghé , Pagy Oudssou , Ghê , Ghê , Ghé , Aiouha pais , &c. C’est à dire, Moy, moy, moy, le suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, le suis un grand Sorcier:
C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. l’ai folio 29. faict mourir le Pere qui est mort & enterré à Yuiret , où demeure le Pay Ouassou , le grand Pere auquel i’ay enuoyé tous les maux qu’il a, & le feray mourir comme l’autre. le tourmenteray les François auec maladies, et leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront contraints de s’en retourner en leur païs. le feray mourir les racines de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim : Fai demeuré autrefois auprès d’eux, & mangeois soutient auec eux, ie regardois leurs façons de faire, quand il seruoient le Toupan. Mais i’ay recogneu qu’ils ne sçauoient rient au prix de nous autres P agis, Sorciers. Partant nous ne deuons les craindre, & s’il faut que nous sortions, ie veux marcher deuant: car ie suis fort & vaillant. Il fut près de deux mois k courir l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien qu’ autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils descouurent les entreprises.
verso.
Iapy - Ouassou le reprit fort aigrement de tels discours , ce que lit aussi Piraiuua , mais son frere le Grand Chien le dénonça & en outre demanda qu'il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa proprë main. Ces nouuelles- arriuerent incontinent aux oreilles du Capiton , qui commença a trembler comme s'il eust eu la fievre, & ne disoit plus Cité auo -clé y ny Chê Pagi- Ouassou, ou Ghé Aiouca Pay , mais bien au contraire deuant les siens tremblant de peur il dict , Chê assequegai seta y ypocku Topinamboy ypocku decatougué\ giriragoy Topinamboy giriragoy seta atoupaué: ypocku ianouara vaetê , ypocku dêcatougnê giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauê: Ah! que i'ay de peur , & grandement , o que les Topinambos sont médians , ils sont médians parfaictement : Ils ont menty , les Topinambos , ils ont menty grandement & amplement : que le Grand Chien est meschant , il est mescliant parfaictement ; Il a menty le Grand Chien , il a menty grandement & amplement, &c. le n’ay rien dit de tout cela, ie n'ay point faict mourir le Pere & day point dict que ie veux faire mourir le Grand Pere, & que folio 30. ie luy ay enuoyé ses maladies. Semblablement ie n ' ay iamais dit que ie veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines, car ie ne suis point barbier, & ne le fus iamais, ains ie veux estre fils des Peres, & retourner auprez d'eux & les nourrir: Ce que ie les ay quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil; le veux aller bientost trouuer le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma venaison & luy donner vn de mes Esclaues afin d'appaiser le Grand des François, à ce qu'il ne croye le Grand Chien , qui m'a voulu tousiours du mal, encore que ie sois son frere: Il m'a voulu souuentfois tuer, & si le Mourouuichauey c’est a dire le Principal des François, luy donne vne fois congé de me venir prendre, il me tuera
infailliblement. De ces paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauuages qui ne confesseront iamais la vérité tant qu’ils pourront se deffendre.
CE pauure misérable Capiton demeura fuitif dans les bois; & se retiroit le plus souvent en vu village appelle Giroparieta , c’est a dire le village de tous les Diables ; sur le bord de la mer , quand il m’enuoya *n de ses parens faire la paix auec moy , & obtenir pardon du Grand. M’enuoyant vn sien Esclaue fort & robuste, bon pescheur & chasseur: Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May, de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merueille pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy, chargeant les Tapinanibos & le Grand-Chien de mensonge, & de plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, & qu’il auoit enuie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux.
De la venue d’vue Barque Portugaise à Maragnau. i
Chap. X.
LORS que nous y pensions le moins & que llsle estoit vuide de Sauuages et de François (car les vns estoient allez au voyage des Amazones, les autres au 2. voyage de Miary , duquel nous parlerons cy-apres) nous fusmes inquiétez l’espace d’vn bon mois de mille rapports, tant des Sauuages, qui habitoient près de la mer, que des François residans aux Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups
de canon du costé de TIslette Saincte Anne, & du costé de Taboucourou , voire que Ton auoit veu trois nauires voguans autour de l’Isle: quand pour certain se présenta vne barque , commandée par verso, vn Capitaine Portuguaiz, nômé Martin Soarez, laquelle venait de Tlsle Sainte Anne, où ils auoiët mis pied a terre, pris possession pour le Roy Catholique, planté vne haute Croix, & attaché vn aiz graué, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé cy-apres. Cette barque roda Tance & baye du havre de Caours, mettant pied k terre a chaque fois, pour voir & choisir les contrées propres à faire succres, spécialement en vn lieu appellé lanouarapin , où ils plantèrent vne Croix, en intention d’y faire vne belle habitation de Portuguaiz, & d’y dresser force moulins a sucre. De la ils s’approchèrent de la rade de Caours, qui est vne des entrées de Tlsle: où depuis leur venue, on a basty deux beaux forts, pour empescher la descente. Ils tirèrent quelques coups de Fanconneaux, pour appeller les Saunages de l’Isle à eux; Personne n’y voulut aller, sinon que le Principal à’Itaparis , soupçonné pour traitre: Il fut interrogé de plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit ; Il luy donnèrent quelques haches & serpes , & folio 32. s’en reuint ainsi en Tlsle Or ces Portuguaiz auoient auec eux des Canibaliers Saunages qui habitent en Mocourou , & parens des Canibaliers, qui sont réfugiez a Maragwm , qu’ils enuoyerent a terre pour prendre cognoissance , & sçauoir s’il y auoit dedans Tlsle multitude de François, & s’ils estoient fortifiez, & auoient du canon.
DE bon -heur ils s’addresserent à des Tapinampos , qui leur dirent qu’il n’y auoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, <fc n’y auoient aucun fort, ny laissé nauire, barque ou canon, & sur cette asseurance ils commencèrent k manger. Les Tapinambos enuoyerent vitement au Fort sainct Louys, donner aduertissement de tout
cecy. On clepescha aussitost vne barque , fournie de bons hommes, pour aller saisir les Portuguaiz: mais il arriua qu'vn traistre Ganibalier , qui haissoit les François, auquel on auoit remis desia plusieurs fois la punition qu’il meritoit, eut le bruit de la venue des Canibaliers, & alla hastiuement les trouuer , & leur dit a l’oreille ; Que faites vous icy, montez vitement en mer, & retournez en vostre verso, barque: car il y a plusieurs François en Hsle qui ont vn beau fort, barques, canons & nauires: Ce qu’entendant les Ganibaliers , se leuerent tous esperdus, disans a leurs hostes Tapinambos , qui les amnsoient: Ha! meschans, vous celez vos comperes, & marcbans a grand pas auec le traitre Ganibalier , ils rentrèrent dans leur batteau & legerement gaignerent leur barque, qui estoit ancree en la rade bien auant dans la mer. Les Portuguaiz voyans cela se doutèrent aussitost que les François estoient en l’Isle,
& ne manqueroient pas de les poursuiure, partant ils se depescherent de leuer les ancres, lesquelles a peine estoient leuees, qu’ils descouurent la barque des François, & les François la leur, qui se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline, extrêmement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucias peu de toucher, pourueu qu’ils eussent leur proye : dont eust réussi vne grande commodité : car .l’on eust sceu toutes les intentions des Portuguaiz, lesquels s’apperceuoient du bon vouloir des .
folio 4i. . . . toutes Nations, & nous le voyons par expé¬
rience en plusieurs lieux de la France, d’où le Prouerbe est venu, pleurer de ioye.
ESTANS arriuez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de leur naturel, ils sont graues prenans leur temps sans se précipiter a l’estourdie, ny se laisser emporter a la viuacité & impulsion de la curiosité, qui est l’imperfection vnique du François de faire toutes ses actions a la liaste, donnant le vol a ses affections d’aboutir où elles prétendent, ils allèrent trouver le Grand, auquel ils firent ceste harangue.
S VIVANT les nouuelles que tu as mis en la bouche N de deux des nostres, qui estoient esclaues parmy les Tapinambos , pour nous estre par eux fidellement rapportées, a sçauoir de ta venue & de celle des Peres en ces quartiers, pour nous deffendre des Peros & nous enseigner le vray Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour viure aisément: nous auons parlé de cela en plusieurs Garbets , & verso, remettant deuant nos yeux que les François nous auoient tousiours esté fidelles, demeurans paisiblement auec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques vus d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resiouys, & ont résolu auec mon Grâd de t’obeir en tout & faire ta volonté: c’est pourquoy ils m’ont enuoyé me donnant charge expresse de ramener quant & moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder iusqu’a tant que nous venions au lieu que tu nous donneras.
La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit,
& qu’on leur donneroit des François. De la ils me vindrent trouuer en ma loge, où ils m’exposerent semblablement leur charge , ainsi que ie diray en son lieu. Ils me demandèrent mon petit Truchement pour aller auec eux, afin d’asseurer Thion leur Grand & tous leurs semblables, que ie les receuois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment
soubs la protection des Peres: Ainsi accompagnez d’vn bon nombre de François , & mon Truchement auec eux, à qui i’auois donné quelques images pour présenter à Thion leur Grand, ils se mirent sur mer, & folio 42. allèrent droict à Miary , & de la en leurs habitations.
ESTANS arriuez, ils furent receuz auec un grand applaudissement, force pleurs, force larmes & des danses iour & nuict: les vins furent préparez en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux François en grand nombre: plusieurs tilles des plus belles, leur furent offertes: mais les François les refusèrent, alleguans que Dieu ne le vouloit pas, & que les Peres fauoient défendu: mais s’ils vouloient estre bien agréables aux Peres quand ils viendroient emlTsle: il faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser Giropary du milieu d’eux : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils plantèrent vne multitude de Croix ça & là, le long de leurs loges qui se voient encore à présent en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de leur antique habitation, d’où ils furent appeliez pour venir en vne autre terre ja illuminée de la cognoissance de Dieu, & enrichie des sacro - saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut iadis la nation du peuple d’Israël verso, retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.
CES choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette & moisson, rompre les iardinages <fc faire grande chere, puis que dans peu ils deuoient quitter & abandonner ceste place: ils s’enqueroient ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on satisfaisoit à leur demande.
LES François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en auoient tant mangé que c’est pitié de l’entendre : car ils estoient les plus forts & en plus grand nombre de villages & d’hommes: & le Principal de ceste nation, nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne
humeur & fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit en se gaudissant que. s’il eust voulu manger ses ennemis, il n'en eust resté pour lors aucun : mais ie les ay conseruez pour mon folio 43. plaisir les vns apres les autres, pour entretenir mon appétit, & exercer mes gens iournellement a la guerre: que si ie les eusse tuez tout en vn coup, qui les eust mangez ? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut estre se fussent-ils desunis & séparez, comme nous auons faict d’auec Thion, Cecy dit -il, . pour ce qu’auparauant ce n’estoit qu’vne nation de ces deux: lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez de voisins, contre lesquels ils se pouuoient exercer a la guerre, ils se rebellèrent l’vn contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime d’Estat, que qui veut conseruer l’intérieur en paix, il faut exercer les remuans au dehors spécialement contre les ennemis de la Foy, & moralement qui veut sauuer le coeur de tout vice & imperfection, il faut mettre seure garde aux sens extérieurs.
Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part & d’autre toutes les iniures & mangeries: qui plus auoit perdu, deuoit auoir plus de verso, patience, & que iamais ils ne se feroient reproche, aussi que venus dedans l’Isle ils demeureroient séparez Tvn de l’autre, & tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on leur enuoya forcé canots & barques dans lesquels ils se mirent & vindrent a l’Isle. Ils furent bien receuz,
& leur Chef Thion salué de cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre, il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux harangues qu’il nous ht, ie les diray en leur lieu; conduisons-le en sa loge pour se reposer.
fo lio 44 .
De la Valeur & mœurs des Saunages de liary.
Cheap. XIII.
AYANT conuersé fort familièrement auec ceste Nation , i’ay descouiiert beaucoup de particularitez , qui sont propres à eux seuls , & beaucoup d'autres qui sont communes a tous les Tapinambos , desquels personne n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles & rares, qui faict que ie m’y estendray plus amplement. Ces peuples estoient appeliez par les Tapinambos, Tabaiares, auparauant qu’ils se fussent reunis. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier toute sorte d’ennemis; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient les Tapinambos de l’Isle, Tabaiares, Ta- verso. pinambos , maintenant qu’ils sont en l’Isle pacifiez & d’accord: Les Tapinâbos les appellët Miarigois c’est a dire gens venus de Miary : ou habitas de Miari , ainsi que les Dannois venans occuper la Neustrie, Prouince ancienne dépendante de la Couronne de France furent appeliez Normands, & l’ayant retenue sous l’hommage des Roy s de France, perdit son nom ancien de Neustrie, & prit celuy de Normandie.
LES François les appellent Pierres vertes, à cause d’vne montagne non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouue de tresbelles & précieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs proprietez spécialement conte le mal de rate,
& flux de sang: & m’a t’on dict qu’on y trouue des Emeraudes très -fines: La ces Saunages alloient chercher de ces pierres vertes: tant pour en mettre en leurs levres, que pour en faire trafic auec les nations voisines. Les Tapinambos & les Tapouis font grand estât de ces pierres: I’ay veu donner
moy-mesme pour une seule pierre a levre , de cette
folio 45. sorte; la valeur de plus de vingt escus de marehan- * dise, que donna vn Tapinambos à vn Miarigois dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Vn certain long - cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui estoient de deux branches de corne de cheureil, & de quatre dents de biche fort longues; au lieu de pendant d’oreille; de quoy il se brauoit extrêmement; par ce que cela estoit agencé industrieusement; d’autant que le cômun, spécialement les femmes; ne les portent que de bois rond; assez gros, comme de deux doigts en diamètre: vous pouuez penser quel trou ils font à leurs oreilles : mais sa plus grande brauerie estoit d’vne de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts; & toute ronde; qui me plaisoit infiniement; & auois grand désir de l’auoir pour la porter en Frâce. le lui fis demâder ce qu’il vouloit que ie luy dônasse pour cette pierre: Il me fist responce: Donne moy vn nauire de Frâce plein de haches ; serpes ; habits; espees & harquebuses.
verso. VN autre Tapinambos fort vieil en p or toit vne en sa levre d’en bas en ouale; large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps qu’il la portoit; & ne l’auoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans son menton ; la chair s’estât repliee par dessus les bords de la pierre, & auoit pris la forme d’ouale de cette pierre. l’ay dict cecy pour faire voir la valeur de ces pierres vertes.
CES Miarigois sont communément d’vne belle stature , bien proportionnez , valeureux en guerre : de sorte qu’estans bien conduicts, ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres Tapinambos & n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les combats, qu’ils ont tousiours liurez aux Portuguais, lesquels ils ont autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & iamais n’eussent abandonné leur première habitation,
ainsi que Thion , leur Principal, nous harangua a sa venue au Fort Sainct Loüis, si la disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient auecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais.
C’EST un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les espees, que les François leur ont donné, perpétuellement a leur costé, sans iamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits ; ou qu’ils trauaillent en leurs iardins, & lors ils les pendent en vne branche d’arbre auprès d’eux: d’où il me souuenoit de l’Histoire de Nehemias, en la réparation des murs de Hierusalem, que les habitans d’icelle tenoient d’vne main les armes, & de l’autre les instrumens à trauailler.
ILS sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les fourbissët eux mesmes, auec du sable doux & de ly.anduc, c’est a dire de l’huile de palme , les aiguisent souuent pour les entretenir bien tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la rotiille, qui est fort commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument a les bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des Suisses, quand ils escriment.
OVTKE qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils trauaillent extrememët bien, & aimerois mieux vne heure de leur besogne, qu’vne iournee d’vn Tapinambos. Leurs Principaux trauaillët aussi bien que les moindres, leur trauail toutefois est réglé: car ils se leuent a la pointe du iour, desjeunent, puis femme & enfans auec eux, vont tous de compagnie, huans, chantans & rians, trauailler en leurs jardins, & quand le Soleil vient a sa force, qui est a l’heure de dix heures, quittent le trauail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures après Midy, quand le Soleil vient a perdre sa force, ils retournent au trauail iusques a la nuict.
folio
ver,
folio 47.
verso.
LES Principaux, qui ordinairement tiennent table ouuerte, & pour cet effeet doiuent auoir vue grande estenduë de jardins ; dressent un Gaouin general, auquel ils conuient vn chacun, a la charge de coupper ses iardins. Cela se faict auec grande allégresse en vne belle matinée ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne, chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le trouuent bon , le loüent grandemêt de sa force , & composent des chansons là dessus , qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du Maraca , prononçans telles ou semblables paroles; O le vin, le bon vin, iamais il n’en fut de semblable, o le vin, bon vin, nous en boirons à nostre aise, 6 le vin, le bon vin, nous n’y trouuerons point de paresse: Ils appellent vn vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyurer incontinent, & qui ne les prouoque à vomissement, pour derechef boire d’autant: Les tilles seruent à cet escot, on danse, on chante à plaisir, on couche ceux qui s’enyurent soigneusement, il s’y fait rarement des quereles: mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, spécialement les femmes qui font mille singeries, dont elles prouoqueroient les plus tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy ie confesse que iamais en ma vie ie n’ay eu tant enuie de rire, que lors que ces femmes escrimoient les vnes contre les autres, auec des gobelets de bois pleins de ce vin, beuuans l’vne à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.
ILS sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs tilles & leurs femmes: Car ie pris garde quand on les alla guérir au second voyage de Miary , que plusieurs Tapinambos , tant de flsle de Maragnan, que de Tapoüitapere, allèrent exprez auec les François, pour auoir des tilles & des femmes en don de ces Miarigois , ce qu’ils obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enioliuemens, que ces peuples seuls ont grâce de faire,
& par ainsi tenus fort chers & précieux entre les Tapinambos .
ILS ont aussi une coustume, que i’ay pareillement remarquée entre les Tapinambos, c’est, qu’ils portent des sifiets ou flûtes, faictes des os des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires , spécialement quand ils sont en leurs Gaouins , ou quand ils vont en guerre.
LES ieunes tilles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus, connue font les filles de Tapdnmnbos , ains au contraire elles s’estiment d’auantage d'espouser un vieillard, notamment quand 'il est Principal, & ie m’en estonnois, comme chose assez malséante, de voir plusieurs ieunes filles de quinze a seize ans, estre mariées à ces vieillards, ce que font au contraire les tilles des Tapinambos , lesquelles passent leur ieunesse en tilles de bonne volonté, puis elles acceptent vu mary. Ce que i’ay dict, non pour autre subiect que pour faire voir l’aueuglement des âmes detenuës en la captiuité de cet immonde esprit, qui ne cesse de précipiter d’ordure en ordure les âmes qui luy seruent.
Des Incisions que font ces Sauuages sur leurs Corps, et comme ils font Esclaues leurs Ennemis.
Chap. XIV.
Ces Peuples, & non seulement eux, mais généralement tous les Indiens du Brésil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le découper aussi joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien expérimentez
folio 48.
verso.
en leur art; découpent leurs habits par deçà: Et ceste façon de faire ne s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe iusques aux femmes , auec ceste différence toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps, mais les femmes se contentent de se folio 49. découper depuis le nombril iusques aux cuisses: ce qu'ils font par le moyen d’vne dent d’ Agouti fort aigue, & d’vne gomme bruslee, réduite en charbon, appliquée dans la playe, & iamais ne s’efface: Ce que ie dis en passant, non pour m'y s’arrester, mais pour descouurir l’origine de cette antique coustiune, pratiquée, il y a jà long temps, par les Nations policées, qui me fait dire qu’elle est fondée en la Nature; puis que cette Nation Barbare, sans communication d’aucune autre Nation ciuilisee, l’aye inuentee & exercee. I’ay donc appris de ces Sauuages, que deux raisons les esmeuuent à decoupper leur corps en cette sorte: sçauoir le regret & deiiil perpétuel, qu’ils ont de la mort de leurs pares, tombez entre les mains de leurs ennemis, l’autre est la protestatiô qu’ils font, corne vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis: quasi comme s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance : & de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de grand courage: verso. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & courageuses.
POUR monstrer la sourceanti que de cecy, ie ne desire faire la recherche des Histoires Prophanes, chose trop prolixe : ains ie me contenteray de le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en diuers passages, où Dieu reprouue ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauuage. Au Leuitique 19. Super mortuo non incidetis carnem vestrarn , neque figuras aliquas , mit stigmata facietis vobis , vous ne ferez point pour le mort incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et
au Chap. 21. Neque in carnibus suis facient incisuras :
Et ils ne feront incisiôs en leur chair. Au Deut. 14.
Non vos incidetis , nec facietis caluitium super mortuo :
Ne vous ferez incisions , & ne vous arracherez les cheueux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des Peres adiouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolâtres ; & est bien a noter ce que dit le dernier passage : Ne vous ferez incision , & ne vous arracherez les cheveux pour le mort , où il conioint l'incision auec la decheueleure sur le mort, par ce que ces deux façons de faire sont estroictement folio 50. gardées par nos Saunages: quant à l’incision vous l’auez entendu, mais pour la decheueleure 7 vous deuez sçauoir que si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captiuité , ou mort en guerre de leurs Peres & Maris , elles se coupent les cheveux , crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la vengeance & à prendre les armes , & poursuiure les ennemis, côme ie feray voir cy apres, quand ie reciteray l’Histoire des Tremembais.
QVANT a la façon de captiuer leurs Prisonniers,
& les rendre Esclaues: ie l’ay apris des Esclaues que l’on m’auoit donnez en ce païs la, pour me prouuoir des choses necessaires à la vie. Yn iour îe reprenois de paresse l’vn d’iceux, fort & vaillant, qu’vn Tapinambos m’auoit donné, il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois;
(car ie sçauois bien la maniéré qu’il faut garder enuers ceste Nation, laquelle repute les réprimandés pour play es & blesseures, & les battre, c’est autant que les tuer, ains aymeroiët mieux mourir honorablement, côme ils disent, c’est au milieu des as- verso, semblées, comme a descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis ie, cette responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre, ainsi qu’a faict celuy qui m’a donné a tov pour me reprendre. le fus curieux incontinent de sçauoir par
mon Truchement ce qu’il vouloit dire : Alors ie recognus que c’estoit vue ceremonie de guerre , pratiquée entre ces nations , que quand vn prisonnier est tombé en la main de quelqu’vn, celuy qui le prend; luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant; ie te fay mon Esclaue; & deslors ce panure captif; quelque grand qu’il soit entre les siens; se recognoist esclaue & vaincii; suit le victorieux; le sert fidèlement; sans que son maistre prenne garde à luy; ains a la liberté d’aller de çà de la, ne fait que ce qu’il veut; & ordinairement espouse la fille ou la sœur de son Maistre; iusques au iour qu’il doit estre tué & mangé; & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de son maistre, sont boucanez & mangez: chose pourfoiio5i.tant qui ne se fait plus a Mctragnan, Tapoiiitapere & Gomma ny mesmes aux Caietez sinon rarement.
CETTE cognoissance me resueilla l’esprit d’vne vieille coustume, que i’auois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains, pratiquée en la Captiuité des prisonniers: laquelle pour bien entendre, il faut remarquer que les ceremonies extérieures, ont esté inuentees, pour représenter naifuement les affections de l’interieur: Pour exemple, fléchir le genoüil, baiser la main, descouurir la teste,, lors que nous salüons quelqu’vn, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages de l’offre intérieure, que nous luy faisons: de mesme les espaules ont esté h l’antiquité des hierogliphiques, représentas le mystère caché des actions internes, & externes des hommes, & laissant h part ce qui ne faict h mon propos, ie me côtenteray de rapporter ces deux suyuans : c’est premièrement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la puissance Royale: la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance des Chefs de guerre: les Masses d’or & d’argent, la puissance verso, du Sénat & des Pontifes: Les haches entortillées de branches de vignes, la puissance du Consulat, & des Gouuerneurs de Prouinces: A quoy regarde ce qui
est escrit par Esaye chap. 9. Factus est Principatus super humerum eius , sa domination est mise sur son esp aille , & au chap. 22. Dabo clauem domus Dauid super humerum eius, & mettray la clef de la maison de David sur son espaule, c’est a dire le Sceptre de David.
AV contraire mettre vn joug, tel cpie portent les bœufs ou les chenaux au labour, ou bien passer sous la pique trauersee entre deux autres: ou bien receuoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe desclauage, comme l’a fort bien représenté le mesme Esaye chap. 9 lugum oneris eius (È virgarn humeris eius, if- ticeptrum exactoris eius superasti : Tu as surmonté le joug de son fardeau,
& la verge de son espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captiuité de la Gfentilité, que le Sauueiir a affranchie: De mesme ces Sauuages frappans sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent captifs, & en effect ie trouue folio 52... vne belle Prophétie toute literale côtenant ce malheur, auquel ces panures Sauuages Chananeans sont sujets, par vn iugeinent inscrutable de la Diuine Sapience, & la participation de l’antique malédiction de Chanaan leur Pere ; c’est en Esaye chap. 47.
Toile molam , & mole farinam: dénuda turpitudinem tuam, discooperi humerum, reuela crura , transi fiumina. Prends la meule & faits moudre la farine: découure ta turpitude, découvre ton espaule, monstre tes cuisses, passe les fleuues. Ces Sauuages ont pris la meule & la farine, n’ayans aucuns ferremens pour trauailler, soit au bois, soit en leurs iardinages, ains seulement se seruoient de haches de pierre, pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser des bastons, afin de cultiuer la terre, pour y semer leurs graines, & planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne mangent que de la farine, des racines grugees sur vne râpe, faicte de petits cailloux aigus, enchâssez dans vn bois plat,
verso, large de demy pied. Laquelle farine ils font cuire dans vne grande poesle de terre, sur le feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude. Leur turpitude est découuerte en telle façon, que les femmes & les tilles, tant s'en -faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la peine de se résoudre a se couurir: Ils ont l’espaule descouuerte, subiect a ceste grande captiuité, commune à toutes ces Nations: Ils montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant en vsage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuues, cherclians les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté.
folio 53.
Des Loix de la Captiuité.
Chap. XV.
P VIS que nous sommes sur ce subject des Esclaues, il est bon de traicter des Loix de la captiuité, c’est a dire, que les Esclauues doiuent garder, qui sont celles -cy. Premièrement, De ne point toucher à la femme du Maistre , a peine d’estre fléché sur l’heure, & la femme d’estre mise à mort, ou au moins bien battue, & rendue à ses Pere & Mere: d’où elle reçoit vne très -grande honte, tout ainsi que par deçà vne femme seroit taxee d’auoir la compagnie d’vn de ses valets: Sur quoy vous pouuez remarquer, que les filles ne sont méprisées pour s’abandonner a qui bon leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles ont
accepté vn mary, si elles se donnent h vn autre, verso, outre l’injure qu’on leur fait de les appeler Pata- Jceres , c’est à dire putains, elles tombent, à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & répudiées.
IL est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclaue que la femme adultéré: ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire la punition, ou la faire eux * mesme, ainsi que ie l’ay veu pratiquer quelquefois specialemët d’vn adultéré commis entre la femme du Principal & Ouyrapyran, & d’vn Esclaue fort beau ieune homme.
CET Esclaue estoit amoureux de ceste femme,
& apres auoir espié tous les moyens d’en ioüir, il la vit vn iour aller toute seule k la fontaine, assez esloignee du village: Il alla incontinent apres & luy exposa sa volôté, puis l’embrassant de force, la transporta assez auant dans le bois où il r’assassia son désir: Elle qui estoit d’vne bonne lignee, ne voulut point crier de peur d’estre diffamée, ains pria l’esclaue de tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant folio 54. de la longue absence de sa femme, & qu’elle tardoit tant k venir, il se douta de quelque chose: car elle estoit assez belle & de bonne grâce: il vint luymesme k la fontaine, où il trouua sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes frappez d’vne telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la fontaine, & l’esclaue sortir par vn autre costé : lors il l’alla saisir au colet, & le donna en garde k ses amis, prit sa femme par la main & la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy représenter quand il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete Esclaue en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté, adioutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’auoient faict les Peres & les
François, il eust faict mourir cet esclaue, pardonnant nonobstant à sa femme qui y auoit esté forcée , laquelle il auoit ja rendue à ses parens pour la laisser, le le loüé fort de ceste sienne obéissance & respect; & a la vérité c’estoit vn homme bien faict, beau de verso, visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, représentant en son maintien, tât au visage qu’au corps, vne générosité & noblesse de courage: ie l’enuoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté, en l’abscense du Sieur de la Rauardiere, lequel ayant entendu tout le discours, lit mettre les fers aux pieds h l’esclaue, & promit au Principal d’en faire telle iustice qu’il voudroit; le Principal luy répliqua, ie veux qu’il meure selon la coustume: le Sieur de Pezieux respondit, que Dieu auoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme adultéré deuoient mourir. Guy mais dit le Principal: elle y a esté contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par vn homme seul , ou au moins elle deuoit crier, & non pas prier le Sauuage de n’en dire mot, qui est un consentement tacite: il disoit tout cecy, spécialement pour sauuer l’esclaue de la mort: car il sçauoit bien que le Principal ne permettroit iamais que sa femme fust mise à mort, à cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriua sur le champ: car il pria le Sieur de Pesieux folio 55. de ne faire mourir l’esclaue , ains seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger h son plaisir; ouy ce dit le Sieur, h la charge que tu donneras quatre coups de corde a ta femme , déliant toutes les femmes qui sont icy au Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle fut examinée & confrontée auec l’esclaue, & le tout recogneu comme ie l’ay raconté cy dessus: l’vn & l’autre furent menez à la place publique du fort, où est plantée la potence & le carcan: la le mary faisant l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure qu’il lie en son
bras, & entortille en sa main droitte, desquels il sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses & entières, imprimées sur ses reins, son ventre & ses costez : mais non pas sans ietter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses iouës, auec grands soupirs: sa femme gemissoit semblablement, les yeux vers la terre, de honte qu’elle auoit de voir toutes ces femmes autour d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient toutes, tant de compassion que d’ap- verso, préhension, qu’il ne leur en vint autant & d’auantage.
Les hommes au contraire se resiouyssoient de voir vne si bonne iustice, & disoient en gaudissant à leurs femmes: que ie t’y trouue. Toute ceste iournee là, les femmes des Tabaiares tirent vne triste mine.
CE bon mary apres auoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit; ie n’auois point enuie de te battre, & i’ay faict ce que i’ay peu enuers le Grand des François, pour te sauuer: mais va, essuye tes larmes & ne pleure plus, ie te reprens pour femme,
& te rameneray quand & moy, quand i’auray foüeté cet esclaue. Dieu sçait si le regret qu’il auoit eu de fouëter sa femme, amenda le marché au pauure esclaue: car le mettant en place marchande, il fit vne rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa corde faisant retirer vn chacun à l’escart. L’esclaue auoit les fers aux pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les coups, qu’il ne dit iamais vne seule parole, & ne remua aucunement de sa place : encore que ce principal bâdast folio 56. de toutes ses forces les coups sur ce pauure corps,
& perdant l’haleine de force de toucher, se reposa par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il commença par les pieds, puis sur les iambes, sur les cuisses, sur les parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur le col, sur la face & sur la teste.
De ces coups l’esclaue demeura long - temps malade, tousiours ayant les fers aux pieds, selon la demande qu’en auoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il fut deliuré, suiuant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui en tout vouloit satisfaire à ces Principaux , pour les obliger d’auantage à estre fidelles aux François. La feste ainsi passée il reprit sa femme qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournèrent, comme si iamais rien ne fust arriué.
verso. Des avtres Loix pour les Eselaues.
Chap. XVI.
LES autres loix sont, que les Eselaues tant
hommes que filles ne se peuuent marier, sinon du
congé de leur maistre: & cecy, h raison qu’il faut
que tant l’homme que la femme eselaues demeurent
ensemble, & que les enfans sortis d’iceux soient &
appartiennent au maistre. Les Sauuages Tapinambos
ordinairement prennent les filles eselaues à femme,
& dônent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons
eselaues, pour croistre leur mesnage & entretenir la
cuisine. Les François font autrement: car ils achètent
hommes & femmes eselaues, qu’ils marient ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maifoiio57. son, & le mary s’en va à la pesclie & h la chasse: s’il arriue quelquefois qu’vn François recouure & acheté quelque ieune fille esclaue, il la faict voir h quelque ieune Tapinambos , qui est fort porté à l’amour de celles qui ont bonne grâce, puis le Fran-
çois luy promet qu’il sera son gendre, & qu’il ayme son esclaue comme sa propre fille, par ainsi le Tapinambos vint demeurer chez luy, espouze la ieune fille, tellemët que pour vne esclaue il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gêdre , & eux l’apelët leur Cherou , c’est à dire leur pere.
LES filles esclaues qui demeurent sans marier, se pouruoient la part où elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent expressément a tels, ou à tels : car à lors si elles y estoient trouuees, il y auroit du mal pour elles: Mais le Maistre ne leur peut pas deffendre uniuersellement d’aider au public: car elles luy diroient nettement, prens nous dôc a femme, puis que tu ne veux que personnne nous chérisse.
LES esclaues doiuent fidellement apporter leurs pesches & venaison, & mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou laquelle apres auoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste pour manger. Ils ne doiuent rien faire pour autruy, sinon par le consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparauant vn mot, autrement on pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté données, comme choses qui n’appartenoient légitimement aux esclaues.
ILS ne doiuent passer au trauers de la paroy des loges, laquelle n’est faict que de Pindo ou branches de palme, autrement ils sont coupables de mort, ains doiuent passer par la porte, chose pourtant indifférente aux Tapinambos de passer, ou par la porte commune, ou à trauers de la closture de palmes.
ILS ne se doivent mettre en deuoir de fuir, autrement, s’ils sont repris c’en est faict: il faut qu’ils soient mangez ; & n’appartiennent plus au maistre, ains au commun: & pour cet effect, quand on ramené vn esclaue fugitif, les vieilles femmes du vil-
verso.
lage sortent & viennent au deuant d’iceluy, crians a ceux qui le ramènent, c'est à nous, baillez le nous, folio 58. nous le voulons manger, & frappas de leurs mains leurs bouches, criët l’vne h l'autre, auec vne certaine note, nous le mangerons, nous le mangerons, il est à nous. le vous donneray vn exemple de cecy.
C’EST qu’vn Principal guerrier de l’Isle de Maragnan appelle Ybouyra Pomtan , c’est h dire l’arbre du Brésil , reuenant de la guerre & amenant des esclaues, l’vn d’iceux se met en deuoir de se sauuer, lequel repris & ramené , les vieilles allèrent au deuant , frappant leur bouche de leurs mains & disans, c'est à nous, baillez le nous, il faut qu’il soit mangé ; & on eut bien de la peine a le sauuer, nonobstant les defences faictes de ne plus manger d’esclaues, & si l’on n’eust vsé de menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles.
S’IL arriue que ces esclaues meurent de maladie naturelle, & qu’ils soient priuez du lict d’honneur, a sçauoir d’estre publiquement tuez & mangez ; vn peu auparauant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le bois, là où on leur brise la teste, & espand la ceruelle, le (corps demeurât exposé à certains gros verso, oyseaux, corne sont icy nos corbeaux, qui mangent . les pendus & rouez: que si d’auanture ils sont trouuez morts dans leurs licts, on les iette par terre, on les traine par les pieds dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est plus pratiquée dans l'Isle, ny és lieux circonuoisins, sinon rarement & en cachette.
A l’oposite ils ont beaucoup de priuileges, qui est cause qu’ils demeurent volontiers parmy les Tapmambos , sans vouloir s’enfuir, reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause de la douceur dont ils vsent enuers eux, faisans leur deuoir: parce qu’ils ne les crient ny molestent aucunement : tant s’en faut qu’il les battët, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont
contre la coustume: ils en ont grade compassion, & quand ils voyent que les François traitent rudemët les leur, ils en pleurent: s’ils se plaignent du traittement des François ils les croyent & adioustent foy à ce qu’ils disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir auec eux, leur rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de folio 59ce qu’ils doiuent faire, tellement qu’il est très difficile de les pouuoir prendre & recouurer, fussiez-vous vne vingtaine d’hommes apres: ce qu’ils ne font pas vers les esclaues qui appartiennent à leurs semblables.
A ce propos ie demandois vn iour a l’vn des esclaues que i’auois, s’il ne se tenoit pas bien heureux d’estre auec moy. Premièrement pour ce que ie luy apprendrois h craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de n’estre iamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit libre & demeureroit auec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la vérité il se tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour cognoistre Dieu que pour viure auec eux, neantmoins que pour l’autre chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé : car disoitil, quand on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent point, c’est tout vn à celuy qui est mort, ie me fusse fasché pourtant de mourir en mon lict, & ne point mourir a la façô des Grâds au milieu des danses & des Caouins , & verso, me vanger auant que mourir, de ceux qui( m’eussent mâgé. Car toutes les fois que ie songe, que ie suis fils d’vn des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun l’enuironnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet , & me voyant à présent esclaue, sans peinture, & sans plumes attachées sur ma teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils des grâds de nos quartiers ie voudrois estre mort: specialemët quand
ie songe & me ressouuiens, que ie fus pris petit, auec ma mere dâs mon pays, & amené a Gomma , où ie vy tuer & mâger ma mere, auec laquelle ie desirois de mourir: car elle m’aymoit infinimët, ie ne puis que regretter ma vie; disât ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit vne grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur: car ie recognoissois par expérience, combien ces Sauuages sont tendres en amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux.
IL adioustoit, qu’âpres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa maistresse l’adopterent pour bis, & les appelloit du nom de pere & de mere: & folio 60. quand il en parloit , c’estoit auec vne affection indicible, encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent délibéré de le manger luy-mesme, vn peu auparauant que nous vinssions en l’Isle. Ses Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous, encore qu’il y aye plus de 50 lieues de leur village a nostre loge.
ILS ont plusieurs autres priuileges: car il leur est permis d’aller courtiser les biles libres, sans aucun danger, voire mesme les biles de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme a la vérité elles n’en font pas grand refus; toutefois elles se retirent aux bois dans certaines logettes, où elles dônent assignation à vne heure prebxe, & ce pour euiter vne petite reproche qui se faict entr’-eux, que des biles, de bonne race s’addonnent à des Esclaues: toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee, qu’à des-honneur.
ILS vont aux Caoüins & danses publiques librement, s’accoutrans de mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quàd ils en verso, peuuent auoir : car cela est assez cher entr’-eux.
AVEC les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils estoient leurs freres. Bref, ils viuent en ceste captiuité fort librement.
Combien les Sauvages sont miséricordieux enuers les criminels de cas fortuit & saus malice.
Chap. XVII. •
ENTEE les perfections naturelles que i’ay remarquées par expérience en ces 8auuages, est vne iuste miséricorde. le veux dire qu’ils sont désireux de voir faire la iustice des meschans, quand malicieusement ils ont perpétré quelque crime : Au contraire ils sont fort miséricordieux, & désirent qu’on face miséricorde a ceux qui par accident & fortune sont tombez en quelque faute: Ce que ie vous veux faire folio 6i. voir sur la glace ou miroir d’vn bel exemple, qui est tel.
Maïobe est vn village grand, a trois lieuës du fort Sainct Louys, le Principal de ce lieu est vn assez bon homme, & qui est ayme les François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme auoit deux fils forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, vne mariee, l’autre a marier, assez gentilles & de bonne grâce, fort aimee de ses Pere & Mere, tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la gardoiêt pour vn François, disoient -ils, quand les nauires seroient de retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf de sa poule, montoit de degré en degré iusqu’à esperer vne principauté, par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par conséquent auec luy toute la fortune esperee de la bonne femme: De mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette ieune fille, peu de iours apres qu’il me fut venu verso, voir, au milieu d’vne triste nuict, Geropary , tordit
le col à cette ieune plante , luy ayât mis la bouche sur le dos: Chose espouuentable : car elle deuint noire comme vn beau Diable , les yeux ouuerts & renuersez, la bouche beante, la langue tiree, les levres d’embas & d'en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses dents & ses genciues descouuertes : les pieds & les mains roides: ce qui pensa faire mourir , & de peur & de tristesse ses parens: & iamais ie n’ay peu sçauoir qui pouuoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle estoit infidelle, & peut -estre viuoit lubriquement , combien que iamais elle n’en eut le bruict: mais bien son Pere auoit vendu sa fille aisnee à quelque François pour en abuser, qu’il auoit retirée , pour cet effect d’auec son mary. Aduisent ceux qui sont en péché mortel, qu’ils sont en la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur en feroit autant.
CET accident ne fut pas seul: car un mal -heur en traisne vn autre, & le premier est l’Ambassadeur folio 62. du second: pour ce quelque temps apres, ce Principal faisant vn vin public, auquel il auoit inuité non seulement ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux enuirons. La tout le monde estant arriué, les danses, les chansons, les vins venus en leur ferueur, en sorte que plusieurs estoient yures, ses deux fils, dont i’ay parlé, se querelerent, & celuy qui auoit le tort, par incident, voulant coleter son plus ieune frere, contre qui il quereloit, se fourra vne trousse de fléchés dans le ventre, duquel coup il tomba incontinent à la renuerse esuanotii: on luy retira les fléchés du ventre auec vne douleur excessiue, ainsi que vous pouuez penser, & la douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les chants tournez en lamentations & harlemens, le vin en larmes, les danses en esgratignemens , & arrachement de cheueux, le pauure bon homme de Pere, spectateur d’vne telle tragédie, assis sur son lict de coton, saisi d’vne pâmoison, tomba dedans son
lict: Lors il disoit à la compagnie, qu’en vn coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il auoit verso, perdue auparauant, vn broché par sa faute, & l’autre que les François feroient mourir: Chacun en auoit grande compassion. Tous les Principaux de l’Isle se résolurent de venir en corps, au Fort Sainct Loüis,
& prier pour le salut du viuant.
Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la mort, dont il appella son frere viuant, & luy dit: Pay grand tort: car i’ay tué plusieurs personnes tout en vn coup. le me suis tué moy-mesme, i’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, ie t’ay tué: car les François te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en iustice, & à punir les mesehans: Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que ie te diray: Les Peres qui sont venus auec les François sont miséricordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauuer: Pay aussi entendu vn iour dans nostre Garbet d’vn de nos semblables, que les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient auec folio 63. eux, qu’il auoit veu les Canibaliers se retirer en leurs Eglises, lors qu’ils auoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne leur osoit toucher: fais le mesme, va t’en sur la nuict auec mon Pere trouuer le Païs en sa loge d’ Yuiret , & le prie de te mettre en la maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, iusqu’à tant que mon Pere auec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, & qu’il t’ait pardonné: Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les François ont besoin de canots & d’Esclaues, que mon Pere offre au Grand ton Canot & tes Esclaues, afin que tu ne meures.
Tout cecy fut exécuté de poinct en poinct: car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint trouuer, me faisant requeste & supplication de receuoir son fils dans la maison de Dieu, & intercéder pour obtenir
sa grâce envers le Grand des François , me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.
VOVS autres Peres faictes amasser nos Garbets verso, à toute heure qu’il vous plaist, & voulez que grands & petits s’y trouuent, afin d’entendre la cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup meilleures que celles -cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu, qui est, dites -vous, miséricordieux & bon, désireux de vie, & ennemy de mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur vn arbre, pour faire viure ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les a donnez, & que les garderez iusques à la mort, monstrez moy ce iour d’huy que vostre parole est véritable. le suis vieil & ay perdu tous mes enfans, il ne m’en reste plus qu’vn qui a basty ceste loge, il vous ayme parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme auec des fléchés qu’il portoit: le te prie, reçois-le auec toy en la maison de Dieu, & viens auec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien, il t’honore par folio or trop. I’auois voulu amener auec moy ce mien fils pour qui ie te prie, mais il craint par trop la fureur des François : Il est h présent errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà: à chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre & l’amener à Yuiret , afin de l’attacher à la gueule d’vn canon. le luy fey responce par le Truchement, que ie m’employrois pour luy asseurément, & que i’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire sa harangue, & que ie ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas au Fort, accompagné d’vn des Principaux Truchemens de la Colonie, nômé Migan ,
& exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en ceste sorte.
IE suis vn Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les sangliers, viuant seulet, & mangeant les racines ameres toutes crues, si tu n’as pitié de moy: La Miséricorde est conuenable aux Grands, & n’ont non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & miséricorde. Ton Roy est le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France le nous ont rapporté. Il t’a enuoyé icy comme vn des Principaux de sa suitté, afin que tu nous libérasses de la captiuité des Peros: donc puis que tu es grand, tu es miséricordieux, & partant tu dois vser de miséricorde enuers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. le sçay qu’il faut estre iuste & prendre le pour ce , qu’ils appellent seporan & vangeance des meschans: ce que nous gardons estroictement parmy nous, & telle a esté tousiours la coustume de nos Peres: mais quand la faute ne vient de malice, nous vsons de clemence. I’auois deux enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souuent trauailler en ton Fort, l’vn a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire, l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fléchés du ieune qui reste en vie, pour lequel ie te prie de ne le poursuiure point, ains de luy pardonner: C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse ; Il a tousiours aymé les François : & quand il en voit venir en mon village, il appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux Agoutis & aux Pacs qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, & m’asseure que les Peres prieront pour luy: Il a tousiours esté obéissant h sa belle-mere que voilà, qui l’ayme côme son propre fils: son frere, qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit point les François, iamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souuent en colere: quand il fut tué il estoit yure, & vint
verso.
folio 65.
prendre la femme de son frere, & luy arrachant son enfant d’entre les bras, le ietta d’vn costé, & la mere de l’autre; en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust enceinte, & ce deuant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes patience en tout cela ; mais venant pour coleter son frere, afin de le battre, il se donna des fléchés qu’il tenoit en sa main dans verso, le ventre, desquelles il est mort : Pourquoi perdrayie mes deux enfans tout en vn coup sur ma vieillesse? Si tu veux faire mourir le viuant, faits moy mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la pesche & ses Esclaues pour te seruir. Le Sieur de Pesieux admira ceste harangue, comme il m’a souuent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs personnes, s’estonnant de voir vne si belle Rhétorique en la bouche d’vn Sauuage: Car vous deuez sçauoir, que ie représente tous ces discours & harangues le plus naifuement qu’il m’est possible, sans vser d’artifice.
IL luy fit responce, que c’estoit vn grand crime, qu’vn frere eust tué son frere: Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arriué plus par la faute du mort, que par celle du viuant, il se laisser oit aisément gaigner à la miséricorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit rien refuser: Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal: & quant aux dons qu’il luy oflroit, tant du canot que des folio 66. Esclaues , il les acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de miséricorde & de libéralité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir recognoistre par action de grâce, le dict Sieur & nous autres, apportant quant & luy de la venaison qu’auoit prins ce sien fils remis en grâce.
Qu'il est aise de civiliser les Sauuagcs a la façon des verso.
François j & de leur apprendre les mestiers que nous
auous en l'Europe.
Chap. XVIII.
AV Liure 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captiuité du peuple , & se changea en bourbe: le peuple retournant de captiuité en liberté, les Prestres puisèrent ce limon, qu’ils verserent sur le bois exposé en l’Autel, sous les Sacrifices: Aussi tost que le Soleil donna là dessus, ce limon retourna en feu, & deuora les Holocaustes: le desire me seruir de ceste figure, pour expliquer ce que ie veux dire, tant en ce Chapitre qu’és autres folio 67 suyuans, sçauoir est: Que par ce feu nous deuons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son actiuité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit deuient bourbe & limon , caché dans vn centre contraire au sien propre, & ce par la captiuité de son ame en l’infidelité: le veux dire que l’esprit dd l’homme créé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences, deuint embourbé & obscurey parmy les immondicitez , lors que son ame est detenuë en la cadene de l’infidélité, sous la tyrannie de Sathan: Mais aussi tost que ceste sienne ame sort de captiuité, par l’instruction & conduicte des Prophètes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux, & renforcé par la lumière & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend: chose que ie feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos Sauuages : & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes qu’on
verso, nous faict des Sauuages, sont, s’il y a esperance que ces gens se puissent ciuiliser; rendre domestiques, s’assembler en vne Cité, faire marchés apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquérir sciences.
Premièrement ie tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez h ciuiliser, que le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la nouueauté a ie ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter h apprendre ce qu’il voit de nouueau, & luy est plaisant: Or est -il que nos Tapinambos n’ont eu iamais aucune cognoissance de ciuilité iusqu’k présent, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de contre-faire nos François, comme ie diray cy apres : Au contraire les Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que pour aucune conuersation qu’ils puissent auoir, tant par les villes que parmy les honnestes gens, ils retiennent tousiours les démarches de villageois.
LES Tapinambos depuis deux ans en ça que les folio 68. François leur apprennent a oster leurs chappeaux & saluer le monde, à baiser les mains, faire la reuerence, donner le bon iour, dire Adieu, venir k l’Eglise, prendre de l’eau beniste, se mettre a genoux, ioindre les mains, faire le signe de la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach deuant Dieu, escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoiuent rien, porter des Agnus Dei \ ayder au Prestre k dire la Messe, s’asseoir en table, mettre la seruiette deuant soy, lauer leurs mains, prendre la uiande auecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire k la compagnie: bref faire toutes les autres honnestetez & ciuilitez qui sont entre nous, s’y sont si bien aduancez, que vous diriez qu’ils ont esté nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy dôc qui me voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour conuaincre nos esprits k esperer & croire, qu’auec le temps ceste nation se rendra domestique, bien apprise & honneste.
ON tient , & est vray, que les exemples con- verso, brment plus, que toute autre espece de raison , rapportée a la preuue d’vne vérité: C’est pourquoy ie veux icy insérer l’exemple de quelques Sauuages nourris en la maison des Nobles. Il y a de présent a Maragnan vne femme Sauuage d’vne des bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois auoit esté prise petite bile par les Portuguais, & venduë pour Esclaue h D ame Catherine Albuquerque, petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient k Fernambourg & est marquise de Fernand de la Rongne, lsle très belles & plantureuse, comme la descrit le Reuerend Pere Claude en son Histoire. Cette petite bile faite Chrestienne, apprist tellement la ciuilité, que si elle estoit accommodée maintenant k la Portuguaise, on ne pourroit pas la distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauuage, portant deuant ses yeux la honte & la pudeur, que doit auoir vne femme , couurant soigneusement l’imperfection de son sexe, l’en pourrois dire autant de beaucoup folio 69. d’autres Sauuages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, & de ceux qui sont venus en Frâce, lesquels ont retenu ce qu’ils ont apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François.
C’EST chose bien nouuelle entre eux que de porter les moustaches & la barbe, & nonobstant voyant que les François font estât de ces deux choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs moustaches.
QVANT aux arts & mestiers, ils y ont vne aptitude nompareille. I’ay cogneu vn Sauuage de Miary , surnommé le Mareschal, k cause du mestier qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayât veu trauailler autrefois vn Mareschal François, sans que cet ouurier prist la peine de luy rien monstrer, il sçauoit aussi bien la mesure k toucher son marteau auec les autres, sur vne barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps appren-
tif: & neantmoins c’est vne chose que ceux du mestier sçauent, qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur l’enclume du mareschal. Ce verso, mesme Sauuage estât dans ces terres perdues de Miary auec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau, trauailloit neantmoins fort proprement à faire des fers h fléchés, harpons & haims à prendre poissons: Il prenoit vne grosse pierre dure au lieu d’enclume, & vne autre médiocre pour luy seruir de marteau, puis faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il luy plaisoit.
LES mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs la sont ceux-cy: Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier, Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature
POUR le Taillandier nous l’auéns monstre par l’exemple susdit. Quant au mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier, s’il estoit corrigé: car ils tissent leurs lits extrêmement bien, trauaillent à l’estame aussi ioliment que les François. Et si ils ne se seruent ny de nauete , ny d’eguille de fer ains de petits basions.
IE raconteray icy vne iolie histoire; Vn iour ie folio 70. m’en allois visiter le Grand Thion Principal des Pierres vertes Tabaiares: comme ie fus en sa loge, & que ie l’eus demandé, vne de ses femmes me conduit soubs vn bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couuroit de l’ardeur du soleil: là dessouz il auoit dressé son mestier pour tistre des licts de coton, & trauailloit apres fort soigneusement: ie m’estonnay beaucoup de voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & ie ne peus me taire que ie n’en sceusse la raison, espérant apprendre quelque chose de nouueau en ce spectacle si particulier. le luy fist demander par le Truchement qui estoit auec
moy,. a quelle fin il s’amusoit à cela? il me fit responce: les ieunes gens considèrent mes actions,
& selon que ie fais ils font: si ie demeurois sur mon lict a me branler & humer le petun, ils ne voudroient faire autre chose: mais quand il me voient aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me voient trauailler à faire des licts, ils sont verso, honteux de ne rien faire : iamais ie ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient auec moy que par ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des Chrestiens : l’on ne verroit l’oisiueté mere de tous vices si auant en France comme elle est.
LA charpenterie ne leur peut estre difficile : car dès leur ieunesse ils manient les haches; & ie les ay veu par expérience en faisans leur loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement,
& redonner quatre ou cinq fois au mesme endroil, que pourroit faire vn charpentier bien appris.
LA menuiserie leur est bien aisee h apprendre: ils dolent auec leurs serpes vn bois aussi vsny & esgal, que si le rabot y auoit passé. Ils font des marmots de bois & d’autres figures auec leur seuls couteaux.
11 ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & auirons, & leurs espees de guerre, auec vne simple tille: ils creusent & accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist. Bref de tous les autres métiers mentionnez ey-dessus: le les ay veu folio 71. fort industrieusement trauailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils viendroiët à la perfection d’iceux : par dessus tout cela , ils s’entendent infiniment bien h faire des robes, couuertures de lict, ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diuerses couleurs, qu’à peine iugeriez vous de loin, que ce peut -estre. le 11e veux parler de l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire diuers fueillages & figures, se seruans seulement d’vn petit copeau , au lieu qu’il faut tant de pinceaux à nos peintres, compas, réglés,
& crayons.
verso. Que les Sauuages sont tres-aptes pour apprendre les
sciences & la vertu.
Chap. XIX.
I’AY recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes & ordinaires demâdes que me faisoient ceux qui me venoient voir , la grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader , que ces Sauuages soient capables de science & de vertu: ains ie ne sçay si quelques-vns ne vont point iusques-la d’estimer les peuples barbares, plustost du genre des Magots que au genre des hommes. le dy moy & par exemple ie le prouueray, qu’ils sont hommes, & par conséquent capable de science & de vertu: puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110. Omnibus natura dédit folio 72- fundamenta semenque virtutum. La nature a donné à tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, & semences des vertus, paroles bien notables: car comme les fondemens, & la semence sont iettez dans les entrailles de la terre & par conséquent cachez en icelle: de mesme Dieu a ietté naturellement en l’esprit de l’homme les fondemens & semences des vertus; sur lesquels fondemens tout homme peut bastir auec la grâce de Dieu, vn bel édifice, & tirer de la semence vne tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouue très clairement sainct Iean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. a Thimothee moralisant ce passage de la Geneze : G er minet terra herbam virent. emy & omne lignum pomiferum : que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adiouste : Die ut producat ipse terra fructum proprium de exibit quicquid facere relis, dy & com-
mande k ta propre terre, c’est à dire k ton ame, qu’elle produise son fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu demandes . verso. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, virtus vis est quœdam ex natura : que la vertu est vne certaine force qui sort de la nature. Qu’il ne soit ainsi, ie le veux faire paroistre par plusieurs exemples , & commençant premièrement par les sciences, pour lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame concurrent, la volonté, l’intellect, & la mémoire: la volonté fournit k l’homme le désir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de trauail & difficulté: l’intellect donne la viuacité de comprendre & la mémoire reserue & conserue ce qui est. cogneu & appris.
LES Sauuages sont extrêmement curieux de sçauoir choses nouuelles, & pour rassasier cet appétit, les long chemins, & la distance des pays leur est bien courte, la faim qu’ils pâtissent souuent ne leur couste rien, les trauaux leur sont repos: ils vous escoutent attentiuement , & tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, lors que vous leur discourez soit de Dieu, soit d’autre foüo 73. chose: si vous voulez auoir patience auec eux, ils vous font mille interrogations. Il me souuient qu’entre les discours que ie leur faisois ordinairement par mon Truchemët, ie leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce que sçauent les Caraïbes. Ils me respondoient: O que nos enfans sont bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes mal-heureux & tous nos Peres deuant nous, qui n’ont point eu de Pays. Leur intellect est vif autant que la nature le permet: ce que vous reconnoistrés par ce qui suit: Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils ne connoissent, ils sçauent iuger k peu près de la
venuë des pluyes, & autres saisons de Tannée, distingueront à la Physionomie vn François d’auec vn Portugais, vn Tapoüis d’auec vn Tapinambos & ainsi des autres: Ils ne font rien que par conseil: Ils pesent en leur iugement vne chose, deuant qu’en verso, dire leur opinion: Ils demeurent fermes & songeards sans se précipiter k parler. Que si vous me dites: Comment est il possible que ces personnes la ayent du iugement faisans ce qu’ils fôt? Car pour vn couteau, ils vous donneront pour cent escus d’ Ambre gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi qu’est l’or, l’argent & les pierres précieuses. le vous diray l’opinion qu’ils ont de nous au contraire sur ce point: c’est qu’ils nous estiment fols & peu iudicieux,. de priser plus les choses qui ne servent de rien k l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouuons viure commodément. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’vn couteau est plus necessaire k la vie de l’homme qu’vn diamant de cent mille escus, les comparant l’vn k l’autre, & séparant l’estime qu’on en faict. Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de iugement k se seruir de l’estime, que font les François des choses qui se trouuent en leurs pays: ils sçauent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que les François recherchent. Vn iour folio 74. quelques - vns me disoient qu’il falloit que nous fussions bien pauures de bois en France, & qu’eussions grand froid, puis que nous enuoyons des nauires de si loing, k la mercy de tant de périls, guérir du bois en leur pays: le leur fey dire, que ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en couleur. Ils me répliquèrent: quoy donc vous nous vendez ce qui croist en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges', iaunes & pers : le leur satisfey disant: qu’il falloit mesler d’autres couleurs auec celles de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils font des
actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux, les vers, espines & autres. le respons, que cela ne prouient de faute de iugement , ains d’vne erreur héréditaire qui a tousiours esté entr’eux, que leur honneur dependoit de la vengeance; & me semble que Terreur de nos François a se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable; & toutefois nous voyons que les verso, plus beaux esprits, & les premiers de la Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu, & mettans leur salut eternel en péril eminent.
QUANT à la mémoire, ils l’ont très bonne, puis qu’ils se souuiennent pour tousiours de ce qu’ils ont vne fois ouy, ou veu, & vous représenteront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps, soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant vne géographie ou description naturelle auec le bout de leurs doigts sur le sable, de ce qu’ils vous représentent.
CE qui m’estonna d’auantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est passé d’vn temps immémorial,
& ce seulement par la traditiue: car les vieillards ont ceste coustume de souuent raconter deuant les ieunes quels furent leurs grands peres & ayeux,
& ce qui se passa en leurs siècles : ils font cecy en leurs Carbet.s , & quelquefois en leurs loges,
s’esueillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues : aussi font-ils quand ils se visitent: car s’embrassans Tvn l’autre, en pleurant tendrement , ils repetent Tvn apres l’autre , • parole folio 75. pour parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs siècles.
Siiitte des Matières precedentes.
Chap. XX.
I’ACCOEDE que ces peuples sont enclins a beaucoup de vices naturellement: mais il se faut ressouuenir qu'ils sont captifs, par l’infidélité de ces esprits rebelles à la loy Diuine, & instigateurs de la transgression d’icelle : que sainct Iean en sa première Epistre appelle Iniquité, ou Inégalité, c’est - a - dire, deuiation ou détour du droict comme le texte Grec exprime notammët, rj agagria sgtiv rj àvogia, c’est a dire, Peccatum est exorbitatio a lege: laquelle loy verso, est de deux sortes, Diuine & Humaine; la Diuine a esté donnée par escrit à Moyse, & du depuis par lesus- Christ aux Chrestiens: l’humaine est burinée au fond de la nature : Et ces deux loix sont deux sortes de pechez en leurs trangressions : l’vn est appellé péché contre les commandemens de Dieu, & l’autre péché contre la lumière naturelle; & de cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, chacun en son particulier, outre le péché commun de l’infidélité.
ENTEE tous les vices auquels pourroient estre subiets ces Barbares, ceux-cy sont spéciaux, sçauoir est, la vengeâce qu’ils ne démordent iamais, quelque mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la mettent en pratique à toute occasion: & de faict il n’y a nulle doute , que si les François auoient quité Maragnan , toutes les nations qui se sont la congregees pesle-mesle, pour auoir l’aliance des François, estant auparauàt ennemies, se mangeroient les vnes les autres, & toutefois c’est chose estràge, qu’à présent ils viuent en bonne intelligence soubs les François, s’entredonnans leurs filles en mariage, folio 7G. ILS sont fort amateurs de vin, & s’enyurer est
vn grand honneur entre eux, mesmes les femmes.
Ils sont lubriques extrêmement, & plus les ieunes hiles que tout autre, inuenteurs de fauses nouuelles, menteurs, légers & inconstans, qui sont vices communs a tous mescroyans, & pour accomplir la mesure ils sont paresseux incroyablement: de sorte qu’ils ayment mieux ne rien faire, & viure chetiuement, que de trauailler & viure grassement: Car s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils pourroient en peu d’heure auoir abondance de chair & de poisson. Cecy se doit spécialement entendre des Tapinambos : Car pour les autres Nations, telles que sont les Tabaiares , Long-cheueux , Tremembaiz , Canibaniliers , Pacajares , Camarapins , P inariens , & semblables, ils se peinent pour mieux viure, & amasser marchandises, & s’accommoder gentiment tant en leurs loges, qu’en leurs mesnages.
IE vay icy reciter vn exemple joyeux de la paresse de nos Tapinambos. Quelques François du Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages vers0pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au village d ’ Vsaap , & à l’entree de la première loge, ils trouuerent vn grand Boucan chargé de venaison : auprès duquel le maistre d’iceluy estoit couché dans vn lit de coton, qui se plaignoit fort, comme s’il eust esté malade: Nos François affamez & bien délibérez de faire feste à cette table préparée, luy demandèrent d’vne voix douce & amoureuse Dé omano Chetouasap , estes-vous malade mon Compere? Il respond qu’oüi: les François répliquèrent, qu’auez - vous donc? Qu’est -ce qui vous faict mal?
Ma femme, dict-il ; est dés le matin au. iardin, & ie n’ay encore mangé. Les François luy dirent: voila de la farine & de la chair si prez de vous, que ne vous leuez-vous pour en prendre? Il respond, Cheateum , le suis paresseux, ie ne me sçaurois leuer. Voulez -vous, dirent les François, que nous vous apportions de la farine & de la viande, & nous
mangerons auec vous? le le veux bien, respondit-il, aussitost chacun se met en deuoir de descharger le folio 77 .Boucan, & le mettre deuant luy, & s’asseans en rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger par le bon appétit qu’ils auoient, & la peine qu’ils eurent d’apporter les viandes de dessus le Boucan > qui n’estoit qu’à trois de leur escot.
NONOBSTANT ces peruerses inclinations, ils en ont d’autres tres-bonnes & loüables à la vertu. Ils viuent paisiblement les vns auec les autres, font part de leur pesche, chasse & autres viures à leurs semblables, & ne mangent rien en secret parmy eux. Vn iour au village de Ianouaran il n’y auoit autre chose à manger que de la farine : 11 suruint vn
ieune garçon qui apporta vne grosse perdrix fraischement tuee, sa mere la plume au feu, la faict boüillir, la met au mortier, puis la reduict en poudre, & faisant apporter des fueilles de Manioch (lesquelles approchent du goust de la chicorée sauuage, les fit boüillir, & les ayant bien hachees, elle mesle la poudre de la perdrix & de la farine auec ces fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites verso, boules , grosses comme vne balle, qu’elle enuoya à tous les mesnages de sa loge chacun la sienne. I’ay veu moy-mesme vne chose plus qu’admirable, encore qu’elle soit triuiale & de peu de conséquence : C’est que plusieurs Sauuages fort affamez, vindrent de la pesche en ma loge, n’ayans sceu rien prendre sinon qu’vne Crabe , c’est un Cancre, qu’ils firent cuire sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine pour la manger, ils s’asseerent en terre en rond, chacun prenant son morceau: Ils estoient douze ou treize. Vous pouuez penser combien chacun en pouuoit auoir, parceque la Crabe n’excedoit au plus la grosseur d’vn œuf de poule.
LA libéralité est très grande entr’eux, & l’auarice en est fort esloignee, tellement que si quelqu’vn
pieds de là, fut le payement
d’entr’eux a désir d’auoir quelque chose qui appartient à son semblable, il luy dit franchement sa volonté : & il faut que la chose soit bien chere à celuy qui la possédé , si elle ne luy est donnée incontinent, k la charge toutefois que si le demandeur a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la folio 78. luy dônera toutefois & quantes qu’il la luy demandera.
ILS font paroistre leur libéralité beaucoup plus vers les estrangers, que vers leurs compatriotes, tellement qu’ils s’apauurissent de leurs hardes, pour en accommoder les estrangers qui les viennent voir, s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux par ceux qui ne sont de leur pays, croyans que leur renômee volera dans les pays esloignez, & là seront tenus pour grands & riches: de sorte que bien souuent ils vont faire des visites à cent, deux cens, & trois cês lieues , pour ce suiet d’estre estimez par leurs liberalitez. Iamais ils ne s’entre-dérobent, ains tout est a la veuë d’vn chacun, suspendu aux poutres & soliueaux de leurs loges. Il est bien vray que dedans l’Isle a présent, dans Tapouï tapere & Comma , ils ont des coffres que les François leurs ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure marchandise, aussi il s’est ensuiuy soit de là, soit de l’exemple des François, que plusieurs apprennent le mestier de dérober. Ils appellent dérober, Monda le larron, Mondaron , & est vne grande iniure entr’- verso, eux, tellement qu’ils changent de couleur au visage, de sorte qu’appeller vne fëme laronnesse, & double putain qu’ils signifiët par le mot Menondere , à la différence d’vne simple putain appellée Patakuere7 c’est le pis qu’on luy sçauroit dire : aussi vous estes payez de mesme monnoye, quand vous les appeliez larrons: pour ce qu’ils vous iettent sur la barbe vn beau & bon Giriragoy , c’est à dire, tu as menty, sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, combien ce vice leur déplaist, puis qu’ils n’en sçauroiët supporter l’iniure.
ILS gardent équité ensemble, ne se fraudent, & ne se trompent ; si quelqu’vn offence autruy, la peine du Talion s’ensuit sont fort| compationnans & se respectent l’vn l’autre , spécialement les vieillards. Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, iusques h manger de la terre , à quoy ils habituent leurs enfans, chose que i’ay veuë plusieurs fois, que les petits enfans tenoient en leurs mains vne plote folio 79. de terre, qu’ils ont en leur pays quasi comme terre sigilee, laquelle ils sucçoiêt & mâgeoeint, ainsi que les enfâs de France, les pommes, les poires, & autres fruicts qu’on leur donne.
ILS ne sont pas fort curieux h apprester leur viande, comme nous: car, ou ils la iettent dans le feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans la marmite sans sel, ou rostir à la fumee sur le Boucan.
Ordre et Respect
que la Nature a mise eutre les Sauuages, qui se garde imuiolablemeut par la ieuiicsse.
Chap. XXL
LE poinct que i’ay le plus considéré & le plus admiré, pendant les deux ans que i’ay demeuré verso, entre les Sauuages, est l’ordre & respect gardé inuiolablement des ieunes, vers leurs maieurs, ou entr’eux, chacun exécutant ce que son aage requiert de luy, sans s’ingérer de plus haut ou de moindre. Qui est celuy qui ne s’estonnera auec moy, que la pure nature ait plus de force sur ces Barbares a faire garder le respect, que les enfans doiuent h leurs majeurs, & h demeurer dans les bornes du
deuoir que requiert la diuersité des aages, que la nature, dis ie, ait plus de force h faire observer ces choses, que non pas la Loy, ny la grâce de Iesus- Christ sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement l’on voit que la ieunesse se tienne dedans ses. termes, nonobstant tous les beaux enseignements, Maistres & Pédagogues, ains Ton n’y remarque que de la confusion & grande présomption. A la mienne volonté que ce discours suiuant nous y apporte quelque remede.
LES Sauuages ont distingué leurs aages, par certains degrez, chaque degré, portant sur le front de son entree, son nom propre, qui aduertit celuy qui desire entrer dans son Palais ses parterres & folio 80 allées, le but de sa charge, qu’il enueloppe sous soy par enigine, comme faisoient jadis les Hierogliphiques des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans masles & légitimés, se nomme en leur langue, Peitan ,
c’est à dire, enfant sortant du ventre de sa mere.
En ce premier degré d’aage, plein d’ignorance du costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les pleurs & la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement de tous les autres degrez, la Nature; bonne mere k ces Sauuages, a. voulu que l’enfançon fust disposé immédiatement, k la sortie du ventre de sa mere, a receuoir en luy, les premières semences du naturel cômun de ces Barbares: Car il n’est point caressé, emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement laué dans le ruisseau, ou en quelque autre vase plein d’eau: est mis en vn petit lit de cotton, ses petits membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, soit sur le corps, soit sur la teste: il se contente pour sa nourriture du laict de sa mere, & des grains de mil rostis sur les charbons, & mâchez dans la verso., bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez de sa saliue en forme de boüillie, laquelle sa mere luy donne en sa petite bouche, ainsi qu’ont ac-
coustumé les oyseaux de repaistre leurs petits, c’està-dire bouche à bouche. Il est bien vray que quand l’enfant est vn peu fort, par vne cognoissance & inclination naturelle; vous le voyez rire, s’esioüir; & tressaillir à la mode des enfans; sur les bras de sa mere; la considérant mascher grossement en sa bouche; sa nourriture; & portât son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le creux de sa menote cette pasture naturelle; qu’il porte droict à sa petite bouche & la mange: & quand il se sent rassasié; il iette le surplus en terre; & destournant son visage; frappant de ses mains la bouche de sa mere; il luy fait entendre; qu’il n’en veut iplus. A quoy obeist la mere , ne forçant en rien son appétit , & ne luy donnant aucune occasion de pleurer. Si l’enfant a soif il sçait fort bien demander par ses gestes la folio si. mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent; en ce ieune aage, le respect & le deuoir, que la nature leur demande en ce degré: car ils ne sont point criards; pourueu qu’ils voyent leurs meres; se tiennent en la place; où elles les mettent: Quand elles vont iardiner au bois; elles vous les asseent tous nuds comme ils sont sur le sable & la poudre ; où ils se tiennent sans dire mot; quoy que l’ardeur du Soleil leur donne viuement sur la teste , & sur le corps. Qui est celuy de nous autres; qui auroit eu en son petit aage la moindre de ses incommoditez; & seroit à présent en vie? Nos parens sçauent la rétribution & le deuoir que nous auons commencé; à leur rendre, dés ce premier degré, d’où ils pouuoient bien s’asseurer, si le trop grand amour qu’ils nous portoient ne les eust aueuglez, qu’en tous les autres degrez de nostre aage , nous un serions pas plus recognoissans de nostre deuoir enuers eux, quelque peine qu’ils puissent prendre.
LE second degré d’aage commence au temps verso, que le petit enfant s’esuertuë d’aller tout seul, encore que confusément on ne laisse d’appeller du
mesme mot que ie vay dire les enfans, en leur premier degré: Neantmoins i’ay pris garde de prez, qu'autre est la façon de gouuerner les enfans qui ne peuuent marcher, & autre* la façon de gouuerner ceux qui s'efforcent d'aller tous seuls, qui faict que nous aeuons mettre ce degré k part, & singulariser leur nom, pour l'adapter seulement k leur degré, spécifié par la diuersité de gouuernement & d'action : Le second degré s’appelle Kounoumy miry , petit garsonnet, & dure iusqu’a l’aage de sept ou huict ans. En tout ce temps ils ne s’esloignent de leurs meres, & ne suiuent encore leurs Peres, qui plus est, on les laisse a la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils s'en retirent, s’accoustumans peu a peu k mâger des grosses viandes, comme les grands & adults. On leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnées k la force de leurs bras : lors s’amassans les vns auec les autres de mesme aage, ils plantent & attachent quelques courges, deuant eux, sur lesquelles ils tirent ; leurs fléchés, & ainsi de bonne heure ils s’adextrent tant les bras que la veuë k tirer iustement. On ne voit battre, ny fouetter ces enfans, qui obéissent k leurs parens, & respectent ceux qui sont plus aagez qu’eux. Cet aage d’enfans est infiniment agréable: car vous remarquez en eux la distinction qui peut estre en nous, de la nature & de la grâce: pour ce que, reiettant toute comparaison, ie les ay trouuez aussi mignons, doux & affables, que les enfans de par de çk, sans oublier pourtât d’excepter & mettre k part, la grâce du Sainct Esprit, qui est donnée aux enfans des Chrestiens par le Baptesme. Que s’il arriue que ces enfans en cet aage meurent, les parens en portent vn deüil extreme, & en grauent vne mémoire perpétuelle en leur cœur, pour s’en resouuenir en toutes les ceremonies de larmes & de pleurs, rememorans entre ces souuenances , qu’ils se font les vns aux autres, en pleurant cette perte, & mort de leurs petits garsonnets, les appellant d’vn
io 82.
nom particulier Ykounoumirmee-seon , le petit garverso sonnet mort . en son enfance. I’ay veu de ces foies meres demeurer au milieu de leurs iardins, dans les bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester & acroupir dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, & leur ayant faict demander ce qu’elles auoient de pleurer ainsi toutes seules dans les bois, & au milieu du chemin: Helas! disoient - elles , nous nous resouuenons de la mort' de nos petits enfans, Cite Kounoumirmee - seon , morts en leurs enfances. Puis elles recommençoient de tant plus à pleurer, & se fondoient en larmes: & k la vérité cela est connaturel, d’auoir regret de la perte & mort de ces petits enfans, qui tant s’en faut, qu’ils ayent donné de la peine k leurs parens, c’est au contraire, le seul & vnique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent donner quelque contentement k leurs peres & meres.
LE troisième degré contient l’aage entre ces deux premiers degrez, d’enfance & de puérilité, & entre les degrez d’adolescence & virilité, qui est proprement depuis 8 iusques k 15 ans, que nous apfoiio 83. pelions ieunesse , & garsons : les Sauuages les appellent simplement Kounoumy sans aucune autre addition, telle qu’est l’enfance appellee Kounoumy miry & l’adolescence nommee Kounoumy Ouassou . Ces Kounoumy s donc, ou garsons, en l’aage de 8 k 15 ans , ne s’arrestent plus au foyer, ny autour de leurs meres, ains suiuent leurs Peres, apprennent k trauailler, selon qu’ils voyent qu’ils font: ils s’appliquent k rechercher la nourriture pour la famille, vont au bois tirer des oy seaux, vont k la mer, flecher les poissons, qui est chose très -belle k voir, auec quelle industrie ils dardent quelquefois trois k trois ces poissons, ou bien ils les prennent auec la ligne faite de toucon , ou dans les poussars , qui sont vne espece de fouloire & petite seine, se chargent d’huytres & de moules, & apportent le tout en la maison: on ne leur commande de ce faire. Ils y
vont de leur propre instinct, recognoissans que c’est le deuoir de leur aage, & que tous leurs maieurs ont fait le mesme. Ce trauail & exercice plus ioyeux que pénible, correspondât a l’inclinatici de leurs ans, les affranchit de beaucoup de vices, ausquels la nature infectee commence a prester l’oreille et le goust:
Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose h la ieunesse des diuers exercices liberaux ou mechaniques, pour la retirer & diuertir de l’impulsion corrompuë, que chacun a naturellement attachée dedans soy, laquelle se renforce par l’oysiueté, spécialement en ce temps.
LE quatriesme degré est pour ceux, que les Sauuages appellent Kounoumy Ouassou , c’est à dire grands garsons, ou ieunes hommes, comprenant les ans depuis 15. iusques a 25. que nous disôs entre nous l’adolescence. Ceux-cy ont vne autre sorte de comportement: car ils s’addonnent fort et ferme au trauail, ils s’habituent a bien manier les auirons des Canots, et pour ceste cause on les choisit, quand on desire aller en guerre, pour nager les Canots. Ce sont eux qui s’estudient spécialement à faire les fléchés pour la guerre: ils vont à la chasse, avec les chiens, s’acoustument a bien flecher et harponner les gros poissons, ne portent encore des Karaiobes , c’est-à-dire, des pièces de drap liees deuant eux pour cacher leur honte, comme font les hommes mariez, folio 84. mais auec une fueille de Palme ils accomodent ceste partie. Ils peuuent librement deuiser auec les plus aagez, hormis au Carbet , où il faut qu’ils escoutent, sont prompts à faire seruice à ceux qui les surpassent d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils aydent plus à leurs Peres & Meres, de leur trauail, chasse & pesche, d’autant qu’ils ne sont point encore mariez, & par conséquent non obligez à nourrir vne femme : & c’est pourquoy leurs parens s’attristent beaucoup, quand ils meurent en ces années, leur donnans vn nouueau nom en signe de douleur, qui
verso.
folio 85
est Ykounoumy -ouassou-remee seon , c’est k dire le grand garson mort, ou le grand garson mort en son adolescence.
LE cinquiesme degré prend depuis 25. iusqu’k 40. ans, & celuy qui est en ces années proprement s’appelle Aua , vocable qui ne laisse pas d’estre imposé generalement k tous les aages, ainsi comme est le nom d’homme parmy nous: toutefois il doit estre particulier k cet aage, en tant qu’alors l’homme est en sa force appellé par les Latins vit, a virtute , & en François aage viril, pour la virilité, c’est- h- dire la force qui est en l’homme en ce terme: de mesme ceste langue des Sauuages vse de ce mot Aua , duquel procédé Auaetê, c’est-h-dire fort, robuste, vaillant, furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans. En ce temps ils sont bons guerriers pour bien frapper, mais non pour conduire. Ils recherchent les femmes en mariage en cette saison, lequel n’est pas beaucoup difficile k faire: car le trousseau de la nouuelle mariee ne consiste qu’en quelques courges que sa mere luy donne pour commencer son mesnage, au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les vestements, linges, ornemens & pierreries k leurs filles. Les peres donnent pour doüaire, aux marys qui espousent leurs filles, 30. ou 40. bûches coupees de mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouueau marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouueau marié s’appelle nô plus, Aua , mais Mendar-amo. Quoy que ce ieune homme soit marié, & la ieune femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de l’obligation naturelle, d’assister leurs parents, ains demeurent tousiours obligez de leur subuenir, & ayder k faire leurs iardinages. C’est vue remonstrance que i’entendy faire en ma loge, par la fille de Iapy- Ouassou , baptisée & mariee en l’Eglise, k vn autre Sauuage son mary aussi Chrestien, lequel s’en allait k T apouitapere, assister le R. Pere Arsene, pour baptiser plusieurs Sauuages: Elle luy dit ainsi: Où
veux-tu aller? Tu sçais bien que les iardins de mon Pere sont à faire, & qu’il a faute de viures: Ne sçais tu pas qu’il m’a donnée à toy, à la charge que tu luy ayderois & subuiendrois en sa vieillesse? Si tu le veux abandonner ie m’en vay retourner chez luy.
On la reprit sur ces derniers mots, luy faisant recognoistre la foy, qu’elle auoit donnée, de iamais ne l’abandonner, ou se séparer de luy, quant au reste on la loüa fort: Et pleust h Dieu que tous les enfans de la Chrestienté se mirassent en ce lieu, apprenans la vraye intelligence de ces paroles formelles du mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs parens pour adhérer ensemble: car tant s’en-faut que verso. Dieu authorise l’ingratitude des enfans mariez, pour ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests d’en auoir, ausquels il faut qu’ils pouruoient: qu’au contraire, Dieu reprouue comme damnez, ceux qui abandonnent leurs parens, sans lesquels, mettant la volonté de Dieu h part, ils ne seroient au monde, ny eux ny leurs enfans; mais bien par ces paroles Dieu déclaré la grande vnion qui doit estre d’esprit & de corps, entre l’homme & la femme par le mariage.
LE 6. degré enferme en soy, les années depuis 40. iusqu’a la mort, & ce degré est le plus honorable de tous; c’est luy qui couronne de respect & de maiesté- les braues soldats, & prudens Capitaines d’entr’eux: tout ainsi que la saison de l’Aoust dône la cueillette des labeurs, & recôpence la patiëce du laboureur à supporter l’hyuer, & le printëps, sans estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de tours & retours auec la charrue, ainsi en est-il parmy les Saunages, lesquels estans paruenus à la saison folio 86. d’anciens & vieillards sont honorez de tous ceux qui sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par la course de ses années en ce terme, est appellé Thouyua'è , c’est à dire ancien & vieillard: Il n’est plus si assidu au trauail comme les autres, ains il trauaille à son vouloir & à son aise, & plus pour
servir d’exemple h la ieunesse & suiure la coustume de leur Nation, que pour autre nécessité: il est escouté auec silence dans vn Carbet : & parle par mesure & grauement sans précipiter ses paroles, lesquelles il accompagne de geste naïf, & explicant nettement ce qu’il veut dire, & le sentiment auec lequel il prononce ces paroles. On luy respond doucement & respectueusement, & les ieunes le regardent & escoutent attentiuement, quand il parle: s’il se trouue à la feste des Kaouïnages , il est le premier assis & seruy le premier ; & d’entre les filles qui versent le vin, & le présentent aux invitez: les plus honorables le seruent, telles que sont les filles les plus proches de consanguinité k celuy qui faict le conuiue. Parmy les danses qui se font là, ces anverso. ciens & vieillards entonnent les chansons, & leur donnent la notte, commençans d’vne voix fort basse, mais graue, tousiours montant presque k la mesure de nostre musique. Leurs femmes ont soin d’eux, leur lauent les pieds, leur apprestent & apportent k manger, & s’il y a quelque difficulté en la viande, poisson, ou escreuices de mer, pour estre aisément machees leurs femmes les cassent, espluchent & accommodent. Quand quelqu’vn d’eux meurt, le& vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme les femmes, & l’appellent Thouy-uaë-pee-seon. 11 est vray que s’il est mort en guerre, ils l’appellent d’vn autre mot, qui est marate-Kouapee-seon , c’est-a-dire, le vieillard mort au milieu des armes: ce qui ennoblit autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme entre nous, quelque vieil Colonel, qui toute sa vie n’a faict rien autre chose, que porter les armes pour le seruice de son Roy & de sa patrie, meurt pour le comble de son honneur les armes au poing, la face tournée vers les ennemis, au milieu dVn furieux combat, chose qui n’est pas oubliée par ses enfans, folio 87. ains la tiennent pour le plus grand héritage qu’il leur peut laisser & sçauent bien s’en seruir, pour repre-
senter au Prince le bon seruice de leur pere, & partant recompence deüe par le Prince aux enfans. Ces Sauuages qui ne font cas d’aucune recompence humaine, ains seulement de l’honneur, recueillans & rassemblans toutes les passions de leurs âmes à ce seul but, ne peuuent autrement, qu’ils ne facent grande estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne soient estimez par les autres pour le respect d’iceux. Ceux qui meurent en leur lict, ne laissent pas d’estre honorez, chacun selon son mérité, & est appelle d’iceux Theon-souyee seon , c’est à dire, le bon vieillard mort en son propre lict.
Par ce discours vous pouuez voir, comme la nature seule nous apprend de respecter les vieillards & anciens, les ayder & secourir & reprend aigrement la témérité & présomption de la ieunesse de ce temps qui sans preuoir l’aduenir n’aduisent pas qu’ alors qu’ils deuiendront vieux, il leur sera rendu iustemët la mesme mesure qu’ils ont dônee estant ieunes à leurs prédécesseurs: car ils apprennent par exemple, verso, leurs enfans h leur rendre ceste ingratitude.
(lue le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes.
Chap. XXII.
LES traicts de la nature se trouuent entre ces Sauuages, tout ainsi que les pierres précieuses se rencontrent dans les flancs d’vne montagne: car celuy qui estimeroit, que les diamans & autres ioyaux fussent dans leur lict naturel aussi clairs & estince-
lans, comme ils se voient enchâssez dans les bagues, seroit vn fol : pour ce que ces riches pièces sont enueloppees dans le limon, sans paroistre beaucoup, folio 88. tellement que plusieurs passent & repassent dessus, ignorans ce secret, sans les leuer de terre.
LA mesme chose se pratique en la conuersation de ces pauures Sauuages: combien y en a-il, qui ont ignoré, & ignorent ce que i’ay rapporté icy, & rapporteray, quoy qu’ils ayent longtemps conuersé auec eux, faute d’auoir pénétré & remarqué la belle conduite de la nature en ces gens destituez de grâce, ains ont passé par dessus ces pierres précieuses sans en faire leur profit, trauersant le tout en gros.
LE mesme ordre des degrez d’aage, i’ay remarqué entre les filles & les femmes, comme il est entre les hommes, sçauoir, que le premier degré supposé commun aux masles & aux femelles sortans immédiatement du ventre de leurs meres, appellé du mot, Peïtan , ainsi qu’auons dit suffisamment au chapitre precedent: le second degré suit, qui met distinction d’aage, de sexe & de deuoir: d’aage de fille à fille, de sexe de fille à garçon & de deuoir de la plus ieune à son aisnee. Ce degré enclost dedans soy les sept premières années, & la fillette de ce temps verso, s’appelle Kougnantin-myri \ c’est-à-dire la petite fillette. En tout cet aage, elle demeure fixement auec sa mere, succeant le laict de la mere plus d’vn an dauantage que les garçonnets, voire ie diray bien ceste vérité, d’en auoir veu aagees de plus de six ans, teter encore leurs meres, mangeant fort bien toute autre viande, parlant & courant comme les autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage portent des arcs & fléchés, ces fillettes s’amusent à contre -faire leurs meres en fillant comme elles
Seuuent du coton, & traceant vne espece de petit et, comme est la coustume des fillettes de cet aage à s’amuser à quelques friuoles & legeres ouurages, pestrissent la terre, contrefaisant l’vsage des plus
experimentees à faire des vases & des escuelles de terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent les peres & les meres à leurs petits enfans masles, ou fillettes; pour ce que tant le pere que la mere bâtissent leur amour sur leur fils, & pour les filles, cela leur est par accident, & ne sont point esloignees en ceste suitte de nature, de nostre lumière commune , qui nous rend plus prisables les fils que les folio 89. filles, & non sans raison: car l’un conserue la souche,
& l’autre la met en pièces.
Le troisiesme degré va depuis sept iusqu’à quinze,
& la fille de cet aage s’appelle Kougnantin , c’est h dire fille: c’est en cet aage qu’elles perdent ordinairement par leurs foies phantasies, ce que ce sexe a de plus cher, & sans quoy elles ne méritent d’estre estimées, ny deuant Dieu, ny deuant les hommes: qu’on me pardonne, si ie dy vn mot, que plusieurs de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par de çà, quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les deuroit conuier à l’immortalité de la candeur, parce que ces pauures ieunes filles barbares, ont vn erreur cônaturel procédé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne doiuent estre trouuees apres cet aage auec le signacle de leur pureté: le n’en diray pas d’auantage, pour n’offencer le Lecteur: il me suffit d’ateindre & toucher le fil de mon discours. En ces années elles apprennent tous le deuoir d’vne femme, soit pour filer les cotons, pour tistre les licts, pour trauailler en estame, pour semer & planter les iardins, pour faire les farines, composer les vins, & apprester les verso, viandes, gardent vn grand silence, quâd elles se trouuent en compagnie, où il y a des hommes, & generalement elles parlent peu en cet aage, si elles ne sont auec leurs semblables.
Le 4. degré est depuis 15. ans iusqu’à 25. ans; lequel impose à la fille de cet âge le nom de Kougnanmoucou , c’est-à-dire, vne fille, ou femme en sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en
ces quartiers fille à marier. Nous passerons souz silêce l’abus qui se commet en ces années, par la trôperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur a imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles qui font tout le mesnage de la maison, releuant de peine leurs meres, & ont la charge des choses necessaires pour le viure de la famille. Elles ne sont pas lôgtemps sans estre demâdees en mariage, si tant est que leurs parés ne les reseruét pour quelque François, afin d’auoir abondance de marchandise, & en cas que cela ne soit, elles sont données en mariage, & alors elles portent le nom de Kougnanmoucou-poire , c’est-à-dire, iëme mariee & en la force de son aage. Et dés ce temps elle suit son mary, folio 90. portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant les vstenciles necessaires, pour présenter à manger, que le mesme manger, & les viures qui sont de besoin par les chemins: tout ainsi que les mulets de par deçà portent le bagage & les viures des Seigneurs: Et en effect, puisque ie suis sur ce point ie diray ce mot, que corne les Seigneurs de l’Europe ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur grâdeur, taschent d’auoir le plus grand nombre de mulets qu’ils peuuent: ainsi ces Sauuages sont extrememët côuoiteux d’auoir nombre de femmes pour marcher apres eux, portas leur bagage: d’autât qu’entr’eux, ils sont prisez & estimez selô le nôbreldes fêmes qu’ils ont.
Ces ieunes femmes deuenuës grosses du faict de leurs maris, sont appellees d’vn mot particulier Pouroua-bore , c’est à dire, femme enceinte, & nonobstât ceste grossesse, elles ne laissent de trauailler, iusqu’à l’heure de leur accouchement, comme si elles n’estoient point empeschees. Elles deuiennët fort grosses, à cause qu’elles rëdent leurs enfans assez grâds & mëbrus. Plusieurs penseroiët que ces fëmes verso, en cet estât, auroiët plus de curiosité de se couurir, mais c’est tout vn auec les autres temps. Yenuë qu’elle est au tëps de ses couches, si couches se
doiuët apeller: car elle ne garde pour tout cela le lict, si elle n’est preuenuë de grandes douleurs, encore à lors demeure -elle assize, enuironnee de ses voisines, lesquelles elle a inuitees, quelque peu auparauant, au sentiment & mouuement de son fruict, de l’assister par ces paroles, Cliemen-boüirare-KoiM'itirn, c’est-a-dire, ie m’en vay incontinent accoucher, ou ie suis preste h présent d’accoucher, lors le bruit court par les loges, que telle ou telle s’en va accoucher, disans ces paroles auec le nom propre de la femme qu’elles y conioignent Ymen-bouïrare , qui signifie, vne telle est accouchée, ou s’en va accoucher. Le mary s’y trouue auec les voisins, & si tant est que sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy presse le ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il se couche pour faire la gesine au lieu de sa femme, qui s’employe à son office coustumier, & lors toutes les femmes du village viennent le voir & visiter couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & folio 91. douleur qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté comme fort malade & bien lassé, sans sortir du lict, au lieu que par deçà lesj femmes gardent le lict apres l’accouchement où elles sont visitées & traittees.
Le cinquiesme degré enferme dans ses limites les années de vingt-cinq à quarante ans, auquel temps la femme reçoit toute sa force, ainsi que l’homme;
& partant est appellee du nom commun & general Kougnan , sans autre addition, ce que nous dirions en François, vne maistresse femme, ou vne femme en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont encore quelques traicts de la beauté de leur ieunesse, neantmoins elles s’en vont au déclin le grand galot,
& commencent à estre hideuses & sales, leurs mamelles pendantes le long de leurs flancs, comme vous voyez par deçà aux leurettes & chiennes de chasse: ce qui apporte vne horreur à la veuë: quand elles sont ieunes, elles sont tout au contraire, portans les mamelles fermes. le ne veux m’amuser d’auantage
à ceste matière, apres que i’auray dit, que la recom- ■verso. pence dés ce monde donnée à la pureté, est l’incorruption & intégrité accompagnée de bonne odeur, fort bien representee dans les sainctes lettres par la fleur de Lys, pur, entier & odoriférant: Sicut lilium inter spinas , sic arnica mea inter Jilias.
Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, iusqu’au reste de la vie, & la femme de ce temps est nommee Ouainuy: dans ces années, elles ne laissent d’estre fœcôdes à produire des enfans: Elles vsent du priuilege de mere de famille: ce sont elles qui president a faire les Kaouins, & toutes leurs autres maniérés de brasseries: sont les maistresses du Carbet , où se trouuent les femmes pour deuiser: & quand le pouuoir de manger les esclaues estoit encore entier, c’estoit leur office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en degoutoit, afin d’en faire le Migan , c’est- a- dire le potage, de faire cuire les tripes & boyaux dans des grandes poêles de terre, y mesler la farine, & les chous de leurs pays, puis mesu»oient la portion dVn chacun dans des escuelles de bois, quelles enuoyoiët à tous par folio 92. les ieunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux ieunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompues en paroles, & plus effrontées que les filles & les ieunes femmes; & n’oserois dire ce qui en est, & ce que i’en ay veu & recogneu. Bien vray est que i’en ay veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.
IL y auoit au Fort S. Louis deux bônes vieilles femmes Tabaiares , qui ne manquaient iamais de m’apporter de leurs petites eommoditez, & quand elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouuoir faire mieux. le n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles: Il faut que le Pais s’en face quitte par la mort naturelle: quand
elles meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettées, ainsi les Sauuages en sont bien aises pour en auoir de ieunes. le me suis laissé dire que les Sauuages, par opinion supersticieuse tiennent, que les femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouuer le lieu, où dansent leurs grands verso. Peres, par delà les montagnes, & qu’vne bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques vnes s’y arriuent. Elles deuiennent fort sales, quand elles atteignent l’aage decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles, que les vieillards sont venerables, & représentent vne façon en eux, de grauité & authorité ; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont rechignees & ridees comme vn parchemin mis au feu: nonobstant cela, elles sont fort respectées, tant de leurs maris, que de leurs enfans & spécialement des filles & des ieunes femmes.
De la cousauguinité, qui est parmy ces Sauuagest folio 93.
Chap. XXIII.
LA consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux comme la nostre, & se conserue de famille en famille, auec autant de curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie, qui a de la peine parmy eux, sinon au
Ï>remier eschelon, c’est-à-dire de Pere à fille. Pour es sœurs, & les freres, ils ne se marient pas ensemble, mais du reste de leurs affaires i’en doute, & verso, non sans raison, cela ne mérité pas d’estre escrit.
LE premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils appellent Tamoin, & soubs
ce mot ils comprennent tous leurs deuanciers, voire depuis No é, iusqu’au dernier de leurs Ayeuls; & c’est chose estrange, comment ils se souuiennent & racontent d’Ayeul en Ayeul, leurs deuanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de monter iusqu’au Tris -ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà.
LE second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle Touue , c’est- a- dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & légitimé mariage, tel qu’il est pratiqué par delà: Car la Loy des bastards, est autre que celle des légitimés, ainsi que nous dirôs en sô lieu. Ce rameau paternel en produit vn autre qui se nomme Taire , c’est-à-dire, fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diuerses branches, ausquelles ils imposent ces noms Ghêircure , c’est-àfoiio 94. dire, mon grand frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la famille, & Ghèuboüire , qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, auquel n’appartient do tenir la maison, sinon par la mort de son grand frere. Arriuant qu’vn de ces deux freres aye enfant; cet enfant, masle ou femelle, doit appeller le frere de son Pere Ghétouteure , c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme Ghèachè , ma tante. Semblablement si son Pere a des sœurs, il les appelle Ghèachè , ma Tante, comme aussi les marys de ses sœurs Ghétouteure , mon Oncle. Les Oncles & les Tantes appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs Ghèyeure, c’est-à-dire, mon Nepueu, & les filles Reindeure , ou Gliereindeure , ma niepce. Les enfans descëdus de deux freres, ou de frere, & de sœur, ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles Rieure , ou Gherieure mon cousin, les femelles Yetipere , ou Gheitipere , ma cousine. Quàt à la descente du costé des fëmes, la grâd-mere fait le 1. Eschelô, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire la Mere du propre Pere, duverso. quel on est descendu, ou la Mere de sa propre Mere
qui Ta engendré, & est appellee Ariy , ou Gheariy ma grâd’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee Aï, Mere, ou Gheaï, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite Tagyre , fille, ou Ghêagyre ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee Teindure , sœur, ou Chéreindure, ma sœur. La Tante faict le 5. Eschelon, nommé Yachê , Tante, ou Glièachê , ma Tante. Le 6. Eschelon est en la Niepce, appellee Reindure , ou Ghereindure , ma Niepce, ou ma petite sœur, qui est vne forme de parler entr’elles.
Le 7. Eschelon est de la Cousine, nommee Yetipere, Cousine, ou Cheytipere , ma Cousine; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux.
Pour les masles.
Grand Pere.
Pere.
Fils.
Frere.
Oncle.
Neueu.
Cousin. folio 95.
Qu’ils appellent en leur langue
Chêramoin , ou Tamoin.
Touue , ou Chêrou.
Tayre , ou Ghêayre.
Gliêircure , ou Ghéubouïre.
Touteure , ou Ghêtouteure.
Yeure, ou Ghêyeure.
Rieur e, ou Ghérieure.
Pour les femelles.
Grand mere.
Mere.
Fille.
Sœur.
Tante.
Niepce.
Cousine.
Qu’ils appellent en leur langue
Ariy, ou Chê-Ariy.
Aï 7 ou Chêaï.
Tagyre , ou Chêagyre.
Theindeure , ou Chêreindeure.
Yachê, ou Cheachê.
▼erso. Reindeure , ou Chêreindeure.
Yetipere , ou Ghê-yetipere.
OUTRE ceste consanguinité, il s’en trouue deux autres contractées par alliance, sçauoir, ou en donnant leur fille à quelqu’vn, ou receuant vne fille pour femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant l’alliance d’hospitalité auec les François, quand spécialement ils leur donnent leurs filles pour concubines. Ils appellent ceux à qui ils donnent leurs filles Taiuuen , gendre, ou Chéraiuuen , mon gendre. Us imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoiuent pour femme à leur fils Taütateu, bru, ou belle fille, Cliêrautateu , ma bru; ils appellent le François, auec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, Touassap , Compere, ou Ché touassap >, mon Compere, & quelquefois Chéaïre , mon fils, ou Chéraiuuen , mon gendre, & ce lors que le François retient sa fille pour concubine. — Telle est donc ce rameau d’alliance.
folio %. Gendre.
Bru.
Compere.
Et en leur langue
Taiuuen , ou Chê-raiuuen.
TaütateUy ou Cheraütateu.
Touassap , ou Chetouassapy ou bien Ché- aire.
LES bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors le légitimé mariage pratiqué entr’-eux, à leur mode,
& entre ces bastards il y a vn ordre: ou bien ils sont sortis d’vn Tapinambos & Tapinambose , & cestuy est le premier Eschelon: ou d’vne Indienne Tapinambose & d’vn François, & c’est le second rameau: ou d’vn Tapinambos & d’vne Esclaue, & c’est le troisiesme Eschelon, ou d’vne Indienne Tapinambose ,
& d’vn seruiteur Esclaue, & c’est le quatriesme rameau: ou d’vne seruante Esclaue, & d’vn François, c’est le dernier Eschelon.
Telle est donc ceste ligne de bastards. verso.
D’vn Tapinambos auec vne Tapinambose.
D’vne Indienne Tapinambose & d’vn François.
D’vn Tapinambos & d’vne Esclaue.
D’vne Indienne Tapinambose & d’vn seruiteur Esclaue.
D’vne seruante Esclaue & d’vn François.
Ces Bastards sont appelez en leur langue
Marap , ou Ghê-marap.
Et les Bastards des François,
Mulâtres.
LES loix de ces bastards sont diuerses, selô la diuersité de leurs descentes : & auparauant que ie les touche, il faut poser la réglé generale qu’ils obseruoient vers les bastards, qui est, que quand . . .
(Lacune d’une feuille.)
foi. io5. ils l’appellent Toreuüe, c’est à dire gaillard, Cheroreuuëy ie suis ioyeux, gaillard: celuy qui est plaisant, & a le mot a dire, aron-ayue.
Leurs salutations, demandes, & responces, quand ils se trouuent par ensemble, sont si douces que rien plus: d’autant qu’ils les prononcent auec vn accent assez long, fort doux, & attrayant, spécialement les femmes & les filles; & pour ce que ie sçay, que cela apportera vne consolation au Lecteur: i’ay mis c y dessoubs la forme & maniéré ordinaire de leur pourparler, qui est telle.
LE matin quand ils se lèvent, ils se disent
Bon iour. Tyen-de-Koem.
Et à vous aussi. Nein Tyen-de-Koem.
Le soir quand ils reuiennent du trauail, & qu’ils se séparent, ils se disent.
Bon soir. Tyen de Karouq.
Et à vous aussi. Nein Tyen de Karouq.
versa Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent aller coucher, ils disent l’vn à l’autre.
Bonne nuict. Tyen-de-petom.
Et h vous aussi. Nein- Tyen-de-petom.
S’ils voient quelqu’vn venir h eux, ou passer auprès d’eux, ou s’ils se rencontrent en chemin, souuent ils s’arrestent vn peu, & s’entre-demandent auec vne parole & vn visage familier.
D ’où venez vous? Mamo souï pereiou ?
Où allez-vous? Mamo peresso?
Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, & où ils vont, & c’est ordinairement l’vne de ces choses suiuantes, ausquelles toute leur vie & exercice est appliquée, à sçauoir, ou pescher en la mer, aller dans le bois, couper des arbres, visiter leurs iardins, planter leurs racines, cueillir leurs fruicts, arracher leurs naueaux, aller à la chasse, se pro-
mener ça & la, visiter les villages, & les loges l’vnfoi. 106 de l’autre par ainsi ils respondent,
le viens de la mer. Paranam-souï-Kaiout.
le viens de pescher. Pira-rekie-souï-Kaiout.
le viens du bois. Kaa-souï-Kaiout.
le viens de couper du
bois. Ybouïra monosoc.
ou bien Ybouïra mondoc.
le viens du iardin. Ko-souï- Kaiout.
le viens de iardiner. Ko-pir avouer -Kaiout. le viens de bescher &
planter. Ma'ètum arouere.
le viens de cueillir des
fruicts. Vuapoo-arouere-Kaiout.
le viens de la chasse. Kaaue-arouere- Kaiout. le viens de me promener. Mosou-arouere-Kaiout.
le viens d’vn tel village. Taaue-souï-Kaiout. le viens de voir vn tel. Ahere-piac-souï-Kaiout. le viens de mon logis. Cheroe-souï, ou bien,
Cheretan-souï.
A Dieu, ie m’en vay. Ne in cheaiourco.
A Dieu, nous en allons. Ne in oro iourco.
Que si quelqu’vn de leurs voisins les va trouuer en leur loge, ou s’ils le voient en peine, cherchant çà & là quelque chose luy demandent,
Que cherchez-vous? Maéperese-Kar ?
Que demandez-vous ? Marapereico ?
Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils demandent fort librement; Pour exemple,
le demande à manger. Ageroure deué-cherernyou-
ran ressé.
le demande de la farine. Ageroure ouï ressé. le demande de la chair. Ageroure soo ressé. le demande du poisson. Ageroure pyra ressé.
foi. 107. le demande de l’eau, le demande du feu.
le demande vn couteau.
Vne hache.
Ageroure v. ressê.
Ageroure tata cheuê.
Ageroure xè.
lu.
S’ils voient quelqu’vn tout pensif en soy-mesme, ils luy demandent ce qu’il a, k quoy il pense.
Que pensez-vous? Mara-péde-ie mongueta ?
Il respond.
le ne pense a rien. Ai Kogné.
le pense k quelque chose. Maerssé-Kaien-arico.
le pense k vous. Deressê Kaien-arico.
Si dauanture quelques - vns deuisent ensemble, ils sont fort curieux de sçauoir ce qu’ils disent, & ainsi ils viennent doucement les trouuer, & leur demandent.
verso. Que dites vous? Mara-erepe ?
ou bien, Mara-erepipo ?
Que disiez vous ensemble ? Mara-peïe-peïooupê.
Ils respondent,
Nous parlions de nos affaires. Ore-rei-Koran Koïomongueta.
Nous parlions de vous. Deressê Koïa-mongueta.
C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement les vns auec les autres en toute familiarité, selon que vous pouuez recognoistre par ce discours.
Des humeurs incompatibles auec les Sauuages. foi. îos.
Chap. XXV.
SOCRATE auoit coustume de dire, que tout ainsi que le vin aspre , & rude est de mauuaise digestion, difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les humeurs rudes, aspres & fâcheuses, sont mal propres pour conuerser auec les hommes. Et Plutarque escrit que, comme le son aigre des chauderons & pots cassez, mettent les Tygres en colere, de telle façon qu’ils se iettent h corps perdu, sur ceux qui viennent leur chanter aux oreilles ces motets si importuns & désagréables, aussi sont les mauuaises complexions & humeurs, parmy les societez des hommes. Nous verso, auons recogneu la pratique de cecy estre fondée en la nature, considérant combien ces Sauuages fuyent les humeurs agrestes & complexions austères.
ILS hayssent sur toutes choses, quâd ils voyent vn des leurs agacer son voisin, ce qu’ils appellent en leur langue, Moïaron , ou bien quand ils voyët qu’ils débattent par ensemble de paroles, ce qu’ils nomment Oroaccip quand ils trouuent de semblables humeurs, ils les fuyent, & ce gardent le plus qu’ils peuuent, de tomber en débat auec iceux: voire ils font bien d’auantage, car ils aduertissent les François, leurs Comperes, de n’aller rien demander chez ces personnes la. Si d’auenture ils ont des femmes qui soient de telle complexion, ils en sont fort empeschez, & ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, pour s’en défaire, ou leur permettre quelles aillent la, où elles voudront se pouruoir. Il y a à Iuniparan dans l’Isle, vn Hermaphrodite, qui, en l’ extérieur paroist plus femme qu’hôme: car il porte le visage & la voix de femme, les cheueux non rudes, ainsfoi.109. flexibles & longs, comme ceux des fëmes, nonobstant
il est marié; & a des enfâS; mais il est d’vn naturel si fâcheux qu’il est côtraint de demeurer seul; pour ce que les autres Sauuages du village; ont crainte de débattre de paroles auec luy. I’ay veu toute vne famille changer de village; seulement pour euiter le voisinage d’vn Sauuage; subiect à ces mauuaises humeurs.
ILS se mocquent; & méprisent l’homme qui s’amuse aux agacemenS; & paroles de sa femme; quand elle est de mauuaise complexion. Il arriua; pendant que i’estois en ces cartiers; qu’vn Sauuage s’ennuya de supporter les fâcheuses humeurs de sa femme; tellement que prenant vn baston de sa main droicte; & de sa gauche les cheueux de sa femme; il voulut experimëter; si cette huyle & baume n’adouciroit point l’aigreur de son mal: mais il fut bien estonné; que le feu se mist en la playe ; tellement que le mal en deuint plus grand: Car à la veuë des voisins cette femme sceut bien s’échapper de ses verso, mains, & prenant semblablement vn baston; elle voulut faire le mesme seruice a son mary; & apres s’estre gressez l’vn l’autre auec la risee des regardans; ils demeurèrent aussi grand maistre l’vn que l’autre; sinon que le mary fut depuis la fable; & le discours vniuersel; tant des grands ; que des petits. Et les anciens disoient en leurs Carbets : qu’auoit-il affaire de s’arrester à sa femme; puis qu’il la cognoissoit telle.
IE les ay vu quitter & abandonner leur marchandise à celuy a qui ils l’auoient vendue ; & ce pour euiter la dispute de paroles qu’il leur faisoit: Pourtant vous remarquerez; qu’ils n’ont que; Oüi; & Non; quand ils traictent par ensemble; ou auec les François; sans iamais barguigner. Plusieurs autres exemples pourroient estre apportez icy touchant cette matiere; mais ceux-ci suffisent.
ILS appréhendent merueilleusement les gens colères qu’ils nomment Poromotare-vim ; & s’entr’aduer-
tissent quand ils sont en colere, disans, Chèporomatare-vim , ie suis en colere, & lors personne ne dit mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut: ce qu’ils foi.no appellent Mogerecoap , c’est a dire, adoucir vn autre. Aïmogerecoctp , i’adoucis celuy qui est en colere.
l’AY pris garde par plusieurs fois, que quand ils voy oient vn François en colere, ils estôient comme hors d’eux -mesmes, changeans de couleur en face, & se retiroient arriéré de sa voye, disans l’vn a l’autre, Ymari touroussou. Il est grandement en colere, il est grandement fasché: Chê-assegueiê-seta , il me fait grand peur.
IL arriua que deux ou trois de nostre équipage se laissoiët emporter à la colere assez souuent, dans les villages, où ils estôient: Les principaux du lieu sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct Lotiis, & prier qu’on leur ostast ces François d’auec eux & qu’ils vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, que cela nous faict peur & spécialement à nos enfans: ce que l’on fist.
SI le débat des paroles, & la colere leur est fâcheuse, beaucoup plus le sont les débats en effect, quand quelques vns d’entr’eux tombent en querelle, ce qui est fort rare, & viennent à s’entre -battre, verso, qu’ils appellent Ionoupan7 entre-battre , & encore dauantage quand ils s’entre-blessent, ce qu’ils nomment Ioüapichapj entre-blesser, & le pis est, quand apres s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit l’vn de l’autre, à brusler leurs loges: ce qu’ils signifient par ce mot louapic , entre -brusler: car alors chacun s’en sent, & pas vn n’oseroit se mettre en deuoir de les empescher: car voicy comment ils font; Ils se retirent chacun à leur costé, & prenant vne poignee de branches de palme seiche, l’allument, la portent à la couuerture de leur mesme costé, disant à vn chacun, sauue qui pourra son costé, pour moy i’ay mis le feu au mien, personne ne m’en pouuoit empescher, & ainsi en peu d’heure, tout le village est
bruslé, & si personne ne luy en clict rien: Plusieurs fois cela fust arriué en l’Isle, n’eust esté la crainte, qu’ils auoient des François.
ILS haissent semblablement d’estre iniuriez, soit homme, soit femme, mesme celles qui font profession foi. ni. de seruir au public ne veulent qu’on les appelle Pataqueres , putains: & me souient qu’vne Indienne Esclaue, ayant eu vn enfant d’vn François, quelques autres luy reprochèrent qu’elle estoit putain, elle se fascha fort, & dist, que si désormais on l’appelloit plus Pataquere , qu’elle tueroit cet enfant, ou l’enterreroit tout vif: ils appellent l’iniure, Courap.
IL ne se faut pas estonner, si ces Sauuages fuyent de telle façon la colere & ses effects, puisque cette passion répugné immédiatement au naturel de l’homme, & le faict deuenir totalement brute, ainsi que dict Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. qu’il a faict de l’ire: Hominem penitus in feram conuertiy que la colere change l’homme totalement en vne furieuse beste: & Sainct Grégoire de Nysse, en l’Oraison 2. de la béatitude, compare la colere h ces vieilles sorcières du Paganisme ancien, qui par enchantemens transmuoient & changeoient en la forme de diuerses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, vne autrefois en Panthère : La colere faict chose verso, pareille : Et Sainct Grégoire le Grand, au liure cinquiesme de ses Morales, chap. trentiesme dict, que le cerueau du colere, est le trou où s’engendrent les Viperes: Cogitationes iracundi vipereœ sunt generationis. Platon n’enseignoit autre remede a ses escoliers contre cette passion, sinon qu’ils contêplassent viuemët les gestes & les paroles d’vn homme colere, ou bien quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils allassent vistement se considérer dans vn miroir. Ce n’est donc point chose tant nouuelle', ny si hors de propos si ces Sauuages craignent, se tirent à part quand ils voyent vn homme en colere spécialement vn François: Car comme dict le Prouerbe Chap.
vingt sept. Impetum concitati spintus ferre guis poterit? Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en dépit l’vn de l’autre, si dauenture ils sont tombez en débat, ils bruslent leurs loges, puis qu’aux Prouerbes 26. il est dict, sicut carbones ad prunas , & ligna ad ignem , que les charbons sur le brasier, & le bois sur le feu, ainsi le débat de paroles h l’homme naturellement colere, sic homo iracundus suscitât rixas , & en foi. 112. l’Ecclesiastique 28. secundum ligna syluœ , sic ignis exardescit : Telle qu’est la quantité du bois, telle est la force du feu, parlant de la colere.
De FOeconomie des Sauuages.
Chap. XXVI.
PITACYS disoit, ainsi que rapporte Strobee de luy,’ que cette famille est bien ordonnée, quand deux choses concurrent, sçauoir, qu’il n’y aye aucune superfluité, soit au viure, soit au mesnage, & pareillement qu’il n’y aye aucune disette de ces choses: Et Cicéron rapporte du grand Caton, lequel interrogé quel mesnage luy sembloit le meilleur: c’est, responditil, où l’on donne competamment à manger, le vestir,
& que le trauail y soit chery. Il me semble que verso, ces sentences soient plustost dites pour les Sauuages,
& gens qui viuent frugalement, que pour aucune autre condition de personnes. Sainct Thomas définissant l’Oeconomie, conclud que ce n’est autre chose, qu’vne bonne conduitte domestique, tendante à cette fin, que la famille soit accommodée de viures, & autres choses necessaires, & spécialement, que parmy
cette famille soit entretenue vne bonne intelligence, chacun s’aquittant de ce h quoy il est employé. Monstrons cecy estre enseigné aux Sauuages, par la pure Nature, & non par aucune autre science aquise.
LES villages sont partis en quatre loges: sur lesquelles toutes commande vn Mourouuichaue , pour le temporel, & un Pagy Ouassou , c’est à dire vn Sorcier pour les maladies & enchanteries : Chaque loge a son Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le village ; & luy auec les maistres Principaux des autres villages, respondent au Souverain Principal de toute la Prouincé. Chaque
(Lacune d’une feuille.)
Du soin que les Sauuages ont de leurs corps. foi. 121. Chap. XXVIII.
PLATON appelloit la forme du corps , vn priuilege de Nature, & Crates le Philosophe, vn Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient vn discours long & ample: si nous traittions autre chose qu’vne histoire, laquelle demande vn stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou de digressions faictes mal à propos: partant nous appliquerons le dire de ces deux Philosophes h nostre subiect, pour faire voir que la Nature ayant dénié, par vn si longtemps, aux corps des Indiens les vestemens, les a recompensez d’vn singulier priuilege, les formant verso, beaux & bien faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine : ains les leuent & manient, comme elles feroient vn morceau de bois. Ce que dit Crates, leur conuient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, vn Royaume solitaire & desert: car tout ainsi que les animaux du desert, croissent & s’embellissent extrêmement bien, pendant qu’ils demeurent en leur Royaume deserté, c’est h dire en leur liberté connatiue: Et h l’oposite, s’ils sont pris des homes, & amenez en la demeure domestique des Rois & Princes de la Terre, pour estre veuz & môtrez, ainsi qu’vn spectacle nouueau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, & perdre l’appetit d’engendrer & conseruer leur espece, & cecy non pour autre occasion que pour auoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire. Pareillement ce que la Nature a osté d’vn costé à ces Sauuages, à sçauoir les viures bien apprestez, les potions bien friandes, les habits pompeux, les licts molets, & les superbes maisons &
Îialais, elle les a recompencez d’vn autre part, en eur donnant vne pleine liberté, comme aux oyseaux foi. 122. de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est
pas vne des moindres afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous pensons auoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de Dieu, pour en tirer vn bien, qui est leur salut, ne se fut mis à trauerser ces Barbares, leur suscitant nouuelles discordes, à ce qu’ils se tuassent & mangeassent les vns les autres: il n’y a point de doute qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, d’où procédé immédiatement la belle forme de leurs corps.
IE ne fais qu’attendre l’obiection pour y respondre ; qu’on a veu de ces gens sales, laids comme marpaux. le dy que ce n’est pas au visage, où il faut remarquer la forme & beauté d’vn homme : c’est de quoy Demosthene se moquoit, quand les Ambassadeurs verso, d’ Athènes furent de retour de leur Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du visage de ce Roy: non, non, dit Demosthene, ce n’est pas vn subiect digne de loüange en vn homme, que la beauté de son visage, qu’il a commun auec les Courtisanes: mais bien en la stature du corps, proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse: Et c’est ce que ie traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, vn corps bien faict, bien proportionné, & d’vne stature conuenable, spécialement aux Tapinambos : Et quant à ce qu’ils gastent leurs visages par incisions, ouuertures, & fanfares de peintures & ossemës, cela prouient, comme i’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre estimez plus vaillans.
ILS sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure: ils se lauent fort souuent tout le corps, & ne se passe iour, qu’ils ne iettent sur eux, force eau, & se frotent auec les mains de tous costez, & en toutes les parts, pour oster la poudre & autres
ordures. Les femmes ne manquent point de se peigner souuent: Ils craignët fort d’amaigrir, qu’ils appellent foi. 123. en leur langue, Angdiuare , & s’en plaignët deuant leurs semblables, disans, Chê Angdiuare , ie suis maigre, & chacun en a compassion, spécialement quâd il arriue qu’ils font quelque voyage, pendant lequel, il faut quils ieusnët & trauaillent : lors qu’ils sont de retour, & que leurs ioties semblent estre abatuës, chacun les pleure & plaint, disant Deangdiuare seta , helas! que tu es maigre, tu n’a plus que les os.
CE point estoit l’vnique cause, pour laquelle nous ne pouuions garder auec nous les ieunes enfans baptisez: par ce que les meres auoient si grande peur, qu'ils n’ emmaigrissent auec les François, pour la croyance qu’elles auoient que les François estoient en disette, qu’elles 11e permettoient a leurs maris d'amener ces petits enfans quât & eux, pour voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant tres-estroittement aux maris de les ramener auec eux, & toutes les fois quelles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, & s’atristoient infiniment.
l’ AV OIS retenu vn ieune enfant de Tapuitapere verso, faict Chrestien & nommé Michel , lequel sçauoit extrêmement bien & en bons termes la doctrine Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaues que i’auois. Il demeura quelques mois auec moy, mais il ne me fut iamais possible de le garder dauantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur qu’elle monstroit auoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de sorte que son pere vint exprès le quérir, & luy ayant dit que sa mere le regardoit en pitié (c’est vne phrase de parler entr’eux, pour montrer leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en retourner, auec vn regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de douleur (tant ces ieunes enfans caressent les Peres & se plaisent auec eux) alléguant que sa mere deue-
noit maigre de tristesse , a cause de son absence, & l’opinion qu’elle auoit de luy, qu’il emmaigriroit auec moy, neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter h sa mere la bonne chere que ie luy faisois, k ce qu’elle luy permist de retourner vers nous.
foi. 124. VN de nos Esclaues auoit faict quelque faute, pour laquelle il mérita d’auoir le fouet, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il pria qu’on eust esgard k ce qu’il estoit maigre , & qu’on ne frappast si viuemët son corps, ainsi que s’il eust esté gras; par ce, disoit-il, que la graisse sert de couuerture aux os, soustient les coups, & empesclie que la douleur ne vienne iusqu’a eux: Si vous frappez fort, vous me romprez les veines qui ne sont couuertes que de la peau, (il disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre).
OR pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’indiens, s’embarquent dans vn grand Canot, se munissent de farine , portent nombre de fléchés, mènent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches -Braues, Tatous , soit vne infinité d’oyseaux, & demeurans la, tant que leur farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes, puis retournans en l’Isle, apportent verso, auec eux force venaison boucanee.
Le Brésil reuenu de la guerre de Para en l’Isle, s’estimant maigre, demanda congé au Sieur de la Rauardiere d’aller en terre ferme, & de mener auec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce qui luy fut accordé: & allant assés auant dans la grande terre, ils abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon -heur, vn mal-heur leur arriua: c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, auec leurs viandes: ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accom-
modent gueres volontiers a ce genre de pain de Palmiers, & auoient grand regret, que la feste n’estoit entière, voyans tant de chair deuant eux, & n’auoient moyen d’en manger, a cause que le pain & le sel leur manquoit. 11 me semble qu’il leur estoit arriué ce qui aduint à Midas affamé d’or, quand sa femme luy fist présenter sur la table force viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentai e, qui au milieu des eaux mouroit de soif: Chose pareille leur arriua car ils emmaigrirent plus qu’ils foi.i25. n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans porté de la farine, autant qu’il en falloit.
LES François imitent en ce poinct les Sauuages,
& sont bien receus d’iceux: Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller par les villages, faire vne promenade & bonne chere. Les Sauuages, qui sçauent cela, vont à la chasse, et donnent (moyennant quelques marchandises) à ces promeneurs deux: ou trois bons repas, apres lesquels, il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les François sont stilez, si bien qu’ apres auoir faict deux ou trois bons repas en vn village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour de l’Isle, ou de la Prouince de Tapoüitapere & Gomma , ils reprennent leur force, & se consolent.
Les François qui sont logez par Comperage en ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades: d’autant que s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour les Passans : le naturel du Sauuage estant de donner tout le meilleur qu’ils verso, ont aux suruenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous n’auez que le commun & l’ordinaire. Admirez, ie vous prie, en passant, le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement la charité du prochain; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens, voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauuages est purement naturelle, sans pouuoir mériter la gloire,
& la charité des Chrestiens est sur -naturelle, & espere la récompense en la vie eternelle.
CE soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire, comme sont celles-cy: Ils ont tousjours l’herbe de Petun en la bouche, la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les narines, afin de vuider les humiditez du Cerneau, & en aualent, pour nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par éructations. Ils n’ont pas si tost acheué de manger qu’ils prennent leur Petun 7 comme ils font aussi du grand matin, a foi. 126. la sortie du lit, & auant de se coucher. Mais a propos du Petun , il est bon que ie rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe , & de sa fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon iugement & eloquens en parole, tellement que iamais ils ne cômencent vne harangue qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant supersticieuse, qu’elle n'aye quelque raison naturelle ; car ie l’ay expérimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, dissipant les vapeurs, qui possèdent l’organe du Cerueau, & affermit la voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui se rencontrent a la sortie de la veine vocale tellement que la langue en est bien plus libre a faire sa fonction: La vérité de cecy est bien aisee à expérimenter, pourveu qu’on en prenne auec modestie, & au temps conuenable: Car l’abondance & continuation n’en est pas, k mon aduis, trop bonne & salubre k ceux qui viuent de boissons & viandes chaudes; mais k ceux verso, qui sont humides & froids de cerueau & d’estomach, la prise de ceste fumee ne leur peut estre que saine; Et c’est vne autre raison, pourquoy les Sauuages qui habitent sous cette zone très -humide, & qui pour l’ordinaire ne boiuent que de l’eau, prennent continuellement de ceste fumee, k sçauoir pour descharger leur Cerueau des humiditez & froidures, & l’es-
tomach de cruditez: ce que font semblablement les Matelots & les gens liabitans sur le riuage de la mer.
Ce Petun aussi ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opéré de grands effects pour nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin. Ils ont aussi vne autre opinion que la fumee qu’ils aualent du Petun , les tient gaillards & ioyeux contre la tristesse & mélancolie qui leur peut suruenir. le vous le feray voir par exemples, outre ce que i’en ay peu apprendre par leurs discours.
Vn Sauuage supplicié h la bouche du Canon, (duquel ie parleray au Traicté du Spirituel) auparauant que de s’acheminer au supplice, il demanda un colin de Petun , disât, que l’on me donne la derniere con-foi. 127. solation de cette vie, par laquelle ie puisse fortement & ioyeusement rendre l’Ame: & de faict si tost qu’on luy eu donné ce Petun , il s’en alloit ioyeux,
& chantant h la mort; & quand ses semblables l’attaclierent h la bouche du Canon, il les pria de ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon ayant diuisé le corps en deux, vne partie portée dans la mer, & l’autre tombée au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit ioint, on trouua encore dans la main droicte le colin de Petun.
LES Sauuages iugez a mort, selon la coustume du pays, ne vont iamais au lieu .où ils doiuent estre assommez, qu’on ne leur donne le Petun , ny mesme les Sauuages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce régime. Les Sorciers du pays se seruent de cette herbe au seruice des Diables, mais nous n’en parleront point à présent, si la mémoire me le permet, ce sera pour vne autre fois.
ILS ont vne autre façon de faire, pour conser- verso, uer leurs Corps en santé; C’est qu’ils mangent sou; uent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce apres qu'ils ont mangé, lauent soigneusement la bouche
& si entre les repas ils ont soif, ils boiuent à demy leur saoul, & gargarisent tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire les viandes & n’en mangent point de cuites h demy: sont beaucoup plus soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de Palmes, de Bo~ con & de Iunipape , qui sont choses qui les tiennent en bône disposition : le m ’ asseurre que ceux qui liront cecy, & auront tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du régime necessaire pour l’entretenir, iugeront que la Nature donne a ces gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà.
foi. 128. De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauuages sont subjects; Et quels noms ils donnent aux
membres du corps.
Chap. XXIX.
LA vérité est, que les Sauuages sont gratifiez de la Nature d'vne bonne santé & disposition parfaicte & gaillarde: & rarement se trouuent entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux: Nonobstant il s’en trouue, mais vn entre cent.
D’AVEVGLES tout h faict ie n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont, qu’ils appellent Thessa-vm , aueugle, Gheressa-vm , le suis aueugle, & JRessa-vm , tu es verso, aueugle. Vne chose ay je bien veu, que quelques vns auoient la veuë fort courte, spécialement les vieux, & notamment les femmes, voire c’est chose
comme ordinaire , que les femmes passé 30. ans, ayent la veuë fort courte & debile, en sorte quelles ne peuuent plus voir à tirer des pieds les Thons, ou vers, ains il faut que ce soit des ieunes garsons ou ieunes filles. A ce propos vn Capitaine François, qui n’estoit pas de nostre équipage, & ne se tourmente pas beaucoup pour croire vne diuinité, disoit que le Pape n’auoit point de puissance sur la mer, puisque Dieu auoit dit a Sainct Pierre, que sa puissance s’estendoit seulement sur la terre: Par ainsi tous ceux qui passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses pouuoient prendre vne ieune fille pour concubine, puisque la nécessité requiert quelles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine. le dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux âmes qui tournent le tout en venin.
I’AY veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent foi. 129. Thessaue) mais en petit nombre, & des bigles appeliez Thessauen , bigle, Cheressauen, ie suis bigle, Teressauen, tu es bigle. Il s’y trouue des begnes nommez Gningayue , begue, Ghegningayue , ie suis begue. Les enfans sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment Thessaou-vm , chassieux, Cheressaou-vm, ie suis chassieux. Deressaou-vm , tu es chassieux, & cecy prouient de la grande humidité du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en ces corps des ieunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui possèdent vne chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouue de chauues’, assez peu pourtant, & sont appeliez Apterep, chauue, Chêapterep, ie suis chauue: & l’occasion pourquoy on ne voit là tant d'hommes chauues qu’icy: est que generalement leurs cheueux sont nourris d’vne forte & aduste nourriture , tellement qu’ils ont les cheueux forts, roides & droicts. .
verso. ILS ont peu de boiteux appeliez Parin, peu de manchots, nommez luuasuc, peu de muets dits, Gneen-eum. De gouteux ils en ont qu’ils appellent Karouarebore , & les goûtes Karouare. Il s’y trouue vne espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, & diriez h les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les autres galleux, Kourouuebore , & la galle Kourouue , ie suis galleux, Ché-courouue. Il y a des camus comme icy, nômez Timbep : le suis camus, Ghétimbep : Tu es camus, Detimbep , il est camus Ytinbep.
IL n’y a partie au corps, h laquelle ces Sauuages n’ayent donné vn nom spécial & particulier. Ils appellent l’Ame An, mon Ame, cliê-An, ton Ame, Dean : nos Ames, Orean, vos Ames, Pean , leurs Ames, Y an: & cecy tant que l’ame demeure enfermée dans le corps: car ils appellent d’vn autre nom l’ame separee du corps, sçauoir, Angoiiere.
La Teste
Acan.
Ma Teste
Cheacan.
Crasse
Kua.
Cheueux
Aue.
Mes cheueux.
Cheaue.
Ceruelle.
Apoutouon.
Front.
JSnua.
Paupière.
Taupepyre.
Face.
Tova.
Ma face.
Cherova.
Ta face.
Derova.
Sa face.
Sova.
L’œil
Tessa.
Larmes
Tkessau.
Mon œil
Cheressa.
Maille en l’œil.
Tessaton.
Tay vne maille en l’œil.
Cheressaton.
Cligner les yeux.
Sapoumi.
le cligne les yeux.
Assapoumi.
L’ouye.
Apoüissa.
Oüir.
Sendup.
I?entends.
Assendup.
Oreille.
Nemby.
Mon oreille.
Chênemby.
Nez.
Tin.
Morue.
Embouue.
Se moucher.
Yembouue .
Narine.
Apoin-ouare.
Palais de la bouche.
Konguire.
Bouche.
Giourou.
Leure d’en haut
Apouan.
Leure d’em bas
Teube.
Gosier
YasseoK.
Cracher
Gneumon.
le crache
Aouendeumon.
Tu craches
Eveouendeumon.
Saliue
Thenduc.
Langue
ApecKon.
Ma langue
Ghé-ape Kon.
Parler
Gneem.
le parle
Aïgneem.
Vn beau parleur
Gneemporam.
Haleine
Pouïtou.
Les dents
Taïm.
Pay mal aux dents
Chêraiuassu.
Ma dent
Gheraïm.
Ta dent
Deraïm.
Sa dent
Saïm.
Dent macheliere
Taiuue.
Mâcher
Ghouou.
le mâche
A diouou.
Ioüe
Tovape.
Baiser
Geouroupoüitare.
le baise
Aigeouroupoüitare .
Iouflu
Tovape- Ouassou.
verio.
fol. 131.
verso.
Menton
Barbe
Barbu
Chignon du col Col
Estrangler par le col
Poitrine
Espaules
Bras
Coude
Poignet
Paume de la main
Main
Ma main
Main droicte
Main gauche
Doigts
Vngle
Mon ongle
Mammelle
Cœur
V eines Le sang La rate Boyaux Foye Fiel Panse
Y entre Nombril Le dos Les reins Costé Mon costé Coste
Ma coste
Hanche
Matrice
Tendeuua.
T endeuua-aue.
Tendeuuaaue-reKouare .
Aioure.
Aiouripouï.
Ioubouïc.
Potia.
Atiue.
luua.
Tenuvangan.
Papoue.
Popouïtare.
Po.
Ghêpo.
Ekatoua.
Assou.
Pouan.
Pouampé.
Ghépouampé.
Gam.
Gnaen.
Taiuc.
Toubouï.
Perep.
Tliyepouy .
Pouya.
Pouya-oupiare.
Thuye-ouassou
Theïc.
Pourouan.
Atoucoupé.
Pouïasoo.
Kê.
Glié-kê.
ArouKan.
Ché-arouKan.
T enambouik.
Acaïa.
Roignons
Les fesses
Iarret
Cuisses
Genoüil
ïambes
Pied
Le talon du pied
La plante du pied
Orteil
Le corps
Mon corps
Peau
Sueur
Graisse
Os
Mes os Moële
Per e Ketin.
Tevxre.
Anangoüxre.
Ouue.
Tenupouxan.
Tourna.
Pouï.
Pouïta.
Pouipouïtare.
Puissan.
T été.
Chéreté.
Pyre.
Thue.
Kaue.
Gam.
Ckécam.
Gain apoutouo n .
De quelques maladies particulières à ces Pais des Indes, foi. 132.
& de leurs remedes.
Chap. XXX.
LA Genese nous apprend, suiuant l’explication des Docteurs, que Dieu auoit donné h l’homme vne espece d’arbre, pour se seruir de son fruict, en guise de Theriaque a tous maux. Ce mesme Dieu tousiours bon, qui ayme ses Créatures, tant soient-elles chetiues & esloignees de luy, preuoioit que ceste infortunée génération des Sauuages seroit par vne longue suitte d’ années vagabonde & nuë parmy ces
forests spatieuses du Brésil: & pourtant il leur a rerao. voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & d’herbes, dont ils se seruent en leurs blessures & maladies.
CAR il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres médicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souueraines, qu’aucun qui soit soubs la voûte des Cieux, le temps le fera cognoistre. & l’industrie de ceux qui s’appliqueront h en faire la recherche.
I’AY veu de l’escorce d’vn certain arbre , laquelle sentoit tout ainsi que le Mastic, qui croist aux Iardins de l’Europe, & les Sauuages disent que ceste escorce sert a toute maladie, & en vsent: Dauantage ils tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappées ou malades, courent a cet arbre pour auoir guérison: & pour cette cause rarement peut on trouuer vn de ces Arbres qui aye l’escorce entière, parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger.
IL y a vne espece de gomme blanche, qui croist foi. 133. dans les fueilles des Arbres, en sorte que vous diriez a les voir, qu’elles soient émaillees d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de playes. Il y a vne autre espece de gomme blanche, si souueraine à nettoyer les playes, ou h attirer a soy l’apostume & l’ordure enclose dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, nettoyant entièrement la playe. le l’ay veu expérimenter sur un garçon François que i’auois auecques moy, lequel auoit les pieds & les iambes tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous estions en crainte qu’il perdist totalement les iambes: chose si horrible à voir, que ie ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien auparauant, la gomme
de ces emplastres ayant premièrement tué tous les vers qui estoient en nombre infiny: Secondement, elle les auoit tirez par force de dedans la chair bien verso, auant, où ils estoient attachez, & se les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers attachez par la teste. Tiercement, elle auoit nettoyé les playes si bien qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute viue & vermeille. le laisse à part tout le reste tant des gommes que des baumes, que d’vn million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic, pour en auoir l’esprit & l’essence, afin que i’entre en mon subject, qui est de parler de certaines maladies qui régnent en ces pays là, & du remede d’icelles: non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux, ains au contraire, c’est vn air fort bon & sain, spécialement depuis le moys de Iuin, iusques au moys de Ianuier: durant ce temps les Brises, c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient soudent incessamment, purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauuages sont rarement mala des: Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’vnefoi. 134. maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subiects à estre malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs autres: mais en vérité ie croy que cela nous est plus arriué de disette & misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre cause; & par ainsi que les François estant vn peu accommodez, comme ils commençoient de l’estre quand ie partis de l’Isle; ie n’estime pas qu’ils tombent en ces inconueniens & infirmitez,
& par conséquent personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré qu’il ne souffrira iamais la centiesme partie du mal que nous auons enduré.
LA première de leurs maladies, s’appelle en leur langue Pian , qui vient du mot de Pê9 c'est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du pied: pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du cra-
chat, ou de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence tousiours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’vn liard, de couverso. leur noirastre ; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan, c’est a dire, la Mere Pian: parce que d’elle procèdent toutes les autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict vniuersellement sur le corps, à la façon d’vne herbe ou arbrisseau, qui sortant de cette Mere Pian, comme de sa racine, va tousiours croissant, & s’eleuant en haut, iette ça & là par le corps, ses branches, fueilles & bourgeons, qui remplit intérieurement & couure extérieurement ce corps misérable de plusieurs douleurs extremes & de putréfaction nompareille , de laquelle plusieurs meurent: Elle dure deux ans ou enuiron. Si c’est vn François qui a ceste maladie, il faut de nécessité qu’il soit guery parfaictement deuant qu’il retourne en France ; autrement il sera contraint de retourner au Brésil pour se faire guérir: car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du Brésil, n’y peuuent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guérit tous nos maux, sçauoir la mort. I’ay dit comme ceste maladie arriue accidentellement : disons foi. 135. à présent son origine & la source ordinaire & naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent garde à eux.
CESTE maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en veulent garantir, il faut, ou qu’ils viuent chastement, ou qu’ils mènent leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes: car le mariage est vn seur contre -poison pour ce venin, voire mesme le mariage naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a vne fois en sa vie; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste grosse Pian excede & en douleur & en sa-
leté, sans aucune comparaison, le mal de Naples; & à bon droict : Car le péché que commettent les François en ces pays là auec les Indiennes, mérité dés ceste vie punition, en tant qu’ils nous rauissent ces pauures âmes Indiennes d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut: si ces fournaises de lubricité ne les en destournoient par verso, leurs mauuais exemples. Que ceux qui sont coupables de ce péché, pensent quel conte ils doiuent rendre à Dieu, pour auoir esté cause de la perte & damnation de ces pauures âmes Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces pauures innocentes, & leur salut & la prédication de l’Euangile?
LE remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps: les sueurs y seruent beaucoup,
& l’alegent fort & accourcissent le temps, comme font aussi les dietes & le régime de viure. L’experience a faict recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du poisson nommé Rechien (duquel les hommes sains ne mangent iamais, s’ils ne vouloient vomir iusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies) boüillie auec des herbes fortes & ameres, qui se trouuent en ces pays -là: Par ainsi ils payent bien le moment dVn plaisir par vn million de douleurs, & ce qui seroit poison* aux sains, foi. 136. leur est vne viande salubre, mais de mauuais goust.
C’est l’ordinaire de ce rusé Apoti caire Sathan, de froter le bord de la coupe auec la douceur du 'sucre ou du miel, pour faire aualler tout d’vne volte le poison, qui par apres déchire les entrailles de rage & de douleur: le veux dire qu’il présente au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le pauure mal- heureux expérimente que le plaisir passe vistement, mais la douleur dure éternellement.
NOVS auons expérimenté vne autre maladie en ces pays la, tant le Sieur de la Rauardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui prouient de grosses fleures quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres auoir bien miné le corps, se resoluent en de grands maux de reins & coliques insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousiours atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par vne continuelle fluxion du Cerueau, laquelle s’espand par les bras, cuisses & iambes, & les rend perclus : si bien que vous demeurez comme vne verso, statue ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus souuent les Sauuages meurent venant etiques & perclus de leurs membres.
LES remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut , parce que la saueur des eaux de ce pays là, auec l’alteration causée de sa chaleur, faict que l’on en boit excessiuement, & ainsi l’estomach perd sa chaleur, & acquiert vne grande crudité & foiblesse, d’où il se reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompues: à présent qu’il y a de la biere, i’espere que ces maladies ne seront pas frequentes, & n’arriueront à l’excez où ie les ay veuës, & en porte les marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces estomachs: Par ainsi ie conseille ceux qui iront en ces pays là, de garder soigneusement pour leur nécessité leur vin & leur eau de vie, & non pas les prodiguer en bonne santé dans vne desbauche, puisque la biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus sauoureuse & salubre à cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie.
Les bons potages sont l’vnique remede, & nourfoi. 137. riture de ces malades, lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en ces quartiers là.
LES autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, a cause de l’humidité nocturne
de ceste Zone Torride: Ainsi qu’a tres-bien remarqué Acosta Iesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura recours: parce que ie ne veux rien dire de ce qu’vn autre a dit ou escrit, au moins que ie sache. Geste humidité de la nuict est si forte, qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes & haches, qu’elle les mange & deuore, si l’on n’est bien soigneux de les conseruer:
Et les fluxions du cerueau sont si froides, que descendant k la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber.
LES remedes singuliers k ces inconueniens sont l’aplication des cautères, sur le col & les bras, & se bien couurir la teste quand la nuict est venuë.
TOUS les ans il court vne maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts spécialement les François, verso, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour huict iours ou enuiron: mais le mal est si vehement que c’est plustost rage que mal: & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la moitié du mauuais temps. Le remede en est facile : c’est que l’on prend vn peu de vitriol qu’on faict fondre dans vne phiole de verre pleine d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entièrement & fixement ouuerts, & se faut garder de toucher k ses yeux, ains il les faut tenir couuerts, & n’aller au vent ny au Soleil, autremêt le mal se redouble, parce que ceste maladie estant causée d’vne fluxion chaude & accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil, vous irritez vostre mal.
De la Mort et funérailles des Indiens.
Chap. XXXI.
IACOB espousa les deux sœurs, Lya & Rachel: ce passage est diuersemêt expliqué par les Peres & Docteurs: le prendray seulemët celuy qui conuient à l’histoire : c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la Grâce, qu’il donne pour Espouses a ses Esleus: la Nature est chassieuse, mais fœconde comme Lya: la Grâce surpasse toute beauté mais resserree comme Rachel: Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour germains, discernant d’auec eux les lignées estrangeres : le veux dire qu’en vn point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye Religion & les heritiers d’icelle, sçauoir est, en la ceremonie du dernier honneur que l’on faict h ses parens: veu que c’est chose si naturellement grauee dans le fond de l’Ame des Nations les plus Barbares, qui rend vn argument du tout démonstratif, que ceux la sont en la vraye voye qui font estât de leurs morts & deffuncts: Et à l’opposite que ceux la sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye du tout contraire a l’instinct purement naturel: suiuant en ce cas les brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez, spécialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame.
C’EST la malédiction que donne lob chap. 18. Memoria illius pereat de terra , & non celebretur nomen eius in plateis: que sa mémoire soit perie de terre, & que son nom ne soit pas célébré par les rués. Ce que Symmachus explicant dit: Non erit nomen eius in faciem fori , que son nom ne paruiendra iusqu’au
barreau des Sénateurs, & plus clairement Policronius,
Nec in amicorum versabitur memoria : que la mémoire de telles gens n’aura pas seulement place entre ses foi. iss. amis: grande malédiction, puisque les peuples les plus sauuages du monde vniuersel, qui sont les habitans du Brésil, n’apprehendent rien plus que de mourir, non pleurez ny lamentez, c’est -h -dire, qu’ils soient priuez des pleurs, des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de leurs parens en leur mort.
CES Sauuages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont iugez k mort par leurs parens, on leur demande ce qu’ils désirent de manger auant que de mourir,
& aussi tost il leur est trouué: combien que leurs repas ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la farine de Manioch , & du lonlcer , c’est-à-dire du poiure d’Inde, meslé auec le sel: croyans que par ceste disette, ils recouureront leur pristine santé, qui est vn grand abus entr’eux: car i’ay veu moy-mesme vn homme & vne femme de la nation des Tabaiares , qui n’auoient que les os & la peau, & k nostre iugement ils ne pouuoient viure encore deux iours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’auoir requis) que leur ayant faict versoprendre de bons bottillons, ils eschaperent pour ceste fois la mort.
BASTE comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent, & generalement tous leurs concitoyens qui enuironnent le lict du moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit mot, seulement ils regardent le mourant attentiuement , débondant de leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauure créature a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations composez d’vne musique si diuerse de voix fortes, aiguës, basses, enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit
attendry: quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir d’vn cœur purement naturel, sans autre considération du bien ou du mal, que peut encourir cet esprit sorty du corps mort.
APRES que ce corps est bien pleuré le Principal de foi. 140. la loge ou du village, où le Principal des Amis fai et vne grande harangue pleine d’émotion, se frappant souuent la poitrine & les cuisses, & en icelle il raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa Harâgue: y a-il quelqu’vn qui se plaigne de luy? N’a-t-il pas faict en sa vie ce qu’vn fort & vaillant doit faire? le dis cecy pour m’y estre trouué trois ou quatre fois ; & alors il me souuenoit de ce que i’auois autrefois leu & remarqué dans Polibe , liure six , & dans Diodore Sicilien, liure second, Chapitre trois, que les Anciens Romains auoient ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans masles & aagez , montoit sur vn Theatre, déchifrant toutes les louanges qu’il pouuoit du mort, son Parent, puis coniuroit toute l’ assemblée d’accuser, s’ils pouuoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.
REVENONS à nos Sauuages: ces pleurs & harangues estant faictes, on prend le Corps que l’on verso, emplume par la teste, & par les bras, les vns luy vestent des casaques, & luy donnent vn chappeau, s’il en a, on luy apporte des cosins de Petun, son Arc, ses Fléchés, ses Haches, & ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, & la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il viuoit: Alors on va faire sa fosse creuse & ronde en forme d’vn puits, conuenablement large: là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont de s’asseoir, ils le deualent doucement au fond, arrangeants autour de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, afin
qu’il en puisse prendre commodément: De l’autre costé ils mettent ses Haches, Serpes, Arcs & Fléchés,
Puis faisans vn petit trou à costé, ils y posent le feu auec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres leur mort: Quelques vns luy donnent pour porter en présent à leurs amis quelques marchandises; enfoi.ui. fin chacun l’exhortant de prendre bon courage de faire son voyage ils l’aduertissent de plusieurs choses: Premièrement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne passer par le pays des ennemis. Troisiesmët de n’oublier ses Serpes & ses Haches quand il aura dormy en vn lieu: & lors ils le couurët doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse, ils pleurent profondément, luy disant Adieu: Les femmes reuiennent souuent, & de nuict & de iour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il n’est point encore party.
IE diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La première: c’est qu’ils auoient enterré vn bon vieillard enuiron à cinquante pas de ma loge:
Ces vieilles me rompoient iour & nuit la teste: le m’aduisay d’vn expédient pour me mettre en repos, c’est que ie fis cacher deux ieunes garsons Frâçois que i’auois auec moy, derrière vn buisson à trois pas de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles deuoient passer. l’y fy cacher deux Esclaues, verso, ausquels i’auois donné le mot, ce qu’ils deuoient dire & qu’ils deuoient faire: la nuict venue, ie les enuoyay chacun en son embuscade, au bout d’vn quart d’heure les vieilles s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost mes François contrefont Geropari, Dieu sçait si ces vieilles ne trouuerent pas leurs jambes pour gaigner au pied: mais elles furent bien estonnees qu’elles trouuerent
deuant elles la seconde embuscade, & deux autres Geroparis , contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que viues, s’escrians horriblement passans
Ïdusieurs brossailles & buissons pour gaigner leur oge: Là arriuees elles mettent tout le monde en esmeute, faisans fermer les entrées de la loge, de peur que Geropari n’entrast: le n’estois pas loin de là, qui prenois le plaiser de cette Comedie & m’en trouuay fort bien: Car elles ne me romprirent plus la teste.
LA seconde Histoire est d’vn Sauuage mort & enterré sur le chemin de nostre lieu de Sainct Franfoi. 142. çois au Fort S. Loüis. Ce Sauuage auoit esté baptisé auant que mourir, & neantmoins sans y auoir pensé, & à nostre desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus descrites. l’en fus vn peu fasché, & m’en plaignis: mais on ne sçauoit sur qui ietter la faute, ioint qu’il y auoit desia trois ou quatre iours qu’il estoit enterré: En ce temps là passant par le chemin, ie trouuay sa femme qui reuenoit des iardins, assise sur la fosse pleurant amèrement, & auoit espanché sur ceste fosse plusieurs espics de Mil: le m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit responce, le demande à mon Mary s’il n’est pas encore party: Car i’ay peur qu’on luy aye trop lié les iaînbes & les bras quand il fut enterré, & si on ne luy a point donné de couteau : Il n’a seulement que sa Serpe & sa Hache , & ie luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a donné, il le prenne & s’en aille. le la fy sortir hors de là, luy remonstrant, comme ie peus, son ignorance & superstition.
LA troisiesme Histoire fut d’vn petit enfant, enverso. uiron de deux ans, malade du flux de ventre, que ie baptisay auant de mourir, qui ne fut pas longtemps , car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu'il estoit trespassé. le m’y en allay auec le Sieur de Pesieux & autres François, afin de le
faire enseuelir clans vn linceul de coton: Nous le trouuasmes enuironné de vieilles, qui faisoient vn tintamare de leurs pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauure petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre que leur portent les François, dont il font grand estât, & de plusieurs os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes Festes ; Iamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles, d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’enseuelir tel qu’il estoit, puis vn François le prenant sur vn aiz, l’apporta apres moy suiuy des François, à la façon clés funérailles que nous faisons en l’Europe: Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le corps reposa tandis que ie disois les Oraisons ordonnées de l’Eglise à cet effet, foi. 143- NOS vieilles nous suiuirent de prez, & estans arriuees à la porte de l’Eglise, n’osans passer outre, commencèrent à entonner vne Musique si haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’vn l’autre dans l’Eglise: toutefois on les fist taire, & prenâs le corps nous l’allasmes enterrer au Cimetiere ioignant la Chappelle. Ces vieilles se glissoient panny les François qui entouroient la fosse, apportans les vnes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine,
& le reste dit c y dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en seruir en son chemin, ce que ie fy ietter au loin deuant elles, leur faisant remonstrer leur folie par le Truchement: ainsi elles s’en retournèrent en leur loge pleurer leur saoul.
verso. Du retour en Elslc du sieur de la Rauariiicrc, & de quelques Principaux qui le suiuirent.
Chap. XXXII.
LE Sieur de Pesieux à la venue de la Barque Portuguaise ne manqua point d’escrire & dépescher vn Canot, pour aller trouuer le Sieur de la Rauardiere & luy manifester Testât auquel nous estions, attendans vn siégé prochain: mais le Canot fut plus de trois mois a trouuer le dit Sieur, lequel ayant appris ces nouuelles, se dépescha autant qu’il peut, de venir en l’Isle, s’exposant k plusieurs dangers, foi. 144. qui sont en ces mers: mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup serui: Car en ces 4. mois qu’il y eut entre le temps que nous attendiôs le siégé & sa venue, nous eussions vaincu ou esté vaincus.
CETTE rupture du voyage des Amazones fist grand tort k la Colonie: parce qu’on eust cueilly & amassé vne grande quantité de marchandises, le long de ces riuieres, bien plus peu peuplees de Saunages de diuerses Natiôs, que ne sont pas Ylsle , Tapoüitapere, Gomma & les Caïetez : Et qui plus est, ces Peuples la sont plus débonnaires que ceux - c y , & mieux fournis de coton & autres danrees: Dauantage ils sont plus pauures & diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par conséquent pour peu de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.
YN autre détriment que receut la Colonie des François en cette interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient résolues de s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonuoisins, & les cultiuer, & fussent venus auec ledict Sieur au retour verso, des Amazones: Mais ce bruit des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en auoient prise, attendans l’issue de cet affaire.
LE Sieur de la Rauardiere estant venu, on poursuiuit hastiuement d’acheuer les Forts des aduenuës de l’Isle, on y porta du Canon ; & posa garnison. Quelques iours apres il fut suiuy de plusieurs gens de guerre Sauuages, qui vindrent en î’Isle, & entre les autres la Grand-Raye des Caïetez, Sauuage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il faut dire, le suiuent & embrassent son opinion entièrement. Ce qui sert fort aux François en ces Pays là: car il retient tous les Sauuages au seruice & à la deuotion de nos gens.
VN peu aupar auant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens firent courir vn bruict dans les Gaïetez & Para , que les François s’en alloient les prendre captifs, soubs vmbre d’aller aux Amazones: Ce bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter leurs habitations, foi. 145. pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que leur fit la Grand-Raye , ces gens effrayez sans subiect furent r’asseurez, ce Sauuage leur disant tout le bien qu’il peut des François.
IL accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens vne Barque enuoyee de l’Isle en Para , pour traicter des Marchandises du Pays, où on auoit trouué plusieurs choses précieuses: Mais le mal-heur voulut, qu’estant partie de la pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça dans la mer, enuiron à deux lieues de terre ; Chacun mesprisant les richesses, se depoüilla, qui prenant vne écoutille du vaisseau, vn autre quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la Grand-Raye ayant patience que tous prissent le moyen de se sauuer: enfin luy & sa femme auec vn Truchement François se mirent tous les derniers h la nage, encourageant l’vne & l’autre par ces paroles : La mort est enuieuse, voyez comme elle nous iette ses vagues sur la teste, afin de nous abysmer, monstrons luy que nous sommes en- verso.
core forts & vaillants, & qu’il n’est pas temps qu’elle nous» emporte: Tous se sauuerent en certaines Islettes inhabitées, hors mis vn François qui fut emporté en nageant par les Poissons Rechiens. La Grand-Raye voyant les François nuds & affamez, & qu’ils estoient en lieux stériles, enfermez de plusieurs bras de mer, se met à nage, passe vn long Pays plein d’Aparituriers, où il eut bien de la peine & du trauail à passer dans ces racines, & sortir des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois iusques au col. Estant paruenu au village de ses semblables, il les excita de venir auec des Canots, des Vestemens & des Viures: ce qu’ils firent; puis apres reuenans aux villages qui estoient vis a vis du lieu où se perdit la Barque, il leur fîst rendre quelques marchandises que la mer auoit ietté au bord.
CE Grand-Raye estoit autrefois venu en France, dans vn Nauire de sainct Malo, & auoit seiourné en foi. i46. France l’espace d’vn an, ou enuiron, & en si peu de temps il auoit appris h parler François, si bien qu’encore au iourd’huy il se faict entendre aux Frâçois, quoy qu’il y ait bien des années qu’il en est de retour: & a si bon esprit, iugement & mémoire qu’il remarqua, & les raconte k présent, toutes les particularitez que nous auons en France. le ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fîst, concernante le Christianisme, par ce que ie la diray en son lieu au Traicté suiuant: mais quant k ce qui regarde le Temporel, il racontoit souuent k ses semblables, voire ie l’entendis haranguer le mesme aux Tabaiares du Fort Sainct Loüis.
LES François sont forts, ont vn grand pays pleinde bons viures, ils ont le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons: leurs maisons sont de pierre, enuironnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros Canons braquez : La mer
bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez pleins d’eau. Le long des rues vous voyez les maisons verso, ■ouuertes, pleines de toute sorte de marchandises:
Ils vont sur des cheuaux, & entr’eux il y a des Grands ou Principaux mieux suiuis que les autres:
De ce nombre est Monsieur de la Rauardiere, qui a sa maison proche de la ville où i’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume , en vne ville, qu’ils appellent Paris. Les François haïssent, comme nous „les Peros , & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus forts. Car les Peros sont en ce pays là tenus pour foibles, & les François pour vaillans , & plus valeureux que toute autre Nation. C’est pourquoy nous ne deuons point craindre, ils nous défendront bien. Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François n’auoient peu prendre les Camarapins, mais cela est faux: Ils y ont faict leur deuoir, & si les Tapinambos eussent voulu donner par derrière, nous les eussions pris: mais le Grand des François a eu pitié d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut vne partie d’iceux. Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par l’Isle, fo1- 147dans chaque village, il le recitoit au Garbet.
OR la façon auecques laquelle il fit son entree dars la Grande Place de Sainct Loüis; tant pour salüer les Tabaiares de leur bien venue, que pour fauoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’vne façon bien estrâge: Il les rangea tous queue à queue, ils estoient bien quelque cent ou six vingts:
Aux vns il fist prendre en main des Courges, aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees & Poignards, aux autres des Arcs & Fléchés & autres Instrumens dissemblables, & disposant les Ioüeurs de Maraca enuiron par dixaines, ils firent le tour des Loges des Tabaiares , puis vindrent en la Grade Place du Fort, où nous estions, finir leur danse deuant nous, laquelle tiroit fort sur
la danse des Pantalons , s’auançans & cheminans peu à peu auecques mesure, frappans également tous ensemble la terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du Maraca , qu’ils gardoient tous en verso, mesme cadence, recitans vne chanson de victoire h la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de la, & les mains aussi, auec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres. Ceste façon de danser est appellee entre les Tapinambos Porasséu-tapoüi \ c’est h dire, la danse des Tapouis par ce que la danse des Tapinambos est toute dissemblable: car elle se faict en rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit préparée.
foi. us. Du voyage du Capitaine Maillar dans la terre ferme, cit l'habitation d*vn grand Barbier: Description de ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier.
Chap. XXXIII.
C’EST vne vérité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du Brésil, que la terre ferme n’a rië de commun en beauté & fertilité auec les Isles : pour ce que les Isles sont sables noirs & légers, adustes & bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus suiectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de la mer qui redouble par reflexiô la puissâce de la luverso. miere du Soleil sur l’opacité prochaine & concentrique
de la terre: Chose qne vous expérimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre est opaque, & esleué plus que sa circonférence & ses bords: & partant les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre , qui pour cet effect produisent le feu & la flamme aux subiects disposez, mis à la poincte & pyramide de ce centre.
LE Sieur de la Rauardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauuages qu’il y auoit vne terre infiniment bonne, a cent, ou cent chiquantes lieues de Maragnan dans la Terre Ferme, és contrées qui sont vers la Riuiere de Miary , a plus de quarante ou cinquante lieues d'icelle, il dépescha vne Barque & des Canots, & y enuoya le capitaine Maillar de Sainct Malo, auecques quelques François & vn Chirurgien, qui se cognoissoit fort a la nature des herbes & arbres précieux. En cette terre, s’estoit retiré vn des Principaux Sorciers de Maragnan, auecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que femmes, & y auoit basty vn village, & cultiué foi. 149. la terre , laquelle luy rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-lieureux faisoit acroire a tous les Tapinambos , ainsi que ie diray cy apres, qu’il auoit vn esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit. La ce Capitaine se transporta, auecques bien de la peine: car il falut qu’il passast vne longue & large plaine couuerte de ioncs & de roseaux, marchant dedans l’eau iusques h la ceinture,
& apres y auoir seiourné quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui s’ensuit.
C’EST, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, & tres-bonne à produire les cannes de sucre,
& beaucoup meilleure que celle de Fernambourg: ce qu’il peut bien tesmoigner, pour auoir demeuré plusieurs années dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que tiennent les Portuguaiz: La terre est arrosee de grande quantité de ruisseaux capables de faire moudre les engins à sucer e.
verso. IL y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs especes: Les Tortues y sont sans nombre, le gibier & la venaison de toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, Cheureils, Sangliers, Vaches-Braues, Pagnes , Agoutis , Armadilles , qu’ils appellent Tatous. Il s’y trouue des Lapins & des Lievres, comme en France, mais plus petits: la diuersité des oyseaux & du gibier est tresgrande: Les Perdrix, Faisans, Motions, Bisez, Ramiers, Tourtes, & Tourterelles, Hérons & semblables s’y voyent par admiration. La terre porte les racines grosses comme la cuisse, Le Petun y vient fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes l’année. Le Mil y vient fort' haut, gros & en quantité. Il y a des fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, T apoutiapere & Gomma. Il y a diuersité de Perroquets en couleur & grosseur specialemët des Touins francs, gros corne des moineaux, qui apprennët incôtinent à parler, mais ils meurët du haut mal, quand ils sont foi. 150. apportez dâs l’Isle. I’ay veu moy-mesme que d’vn grand nombre, a peine en peut-on sauner demy douzaine, & en mangeant, chantant ou sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal précédant, en faisant trois ou quatre tours ils tomb oient morts, il y de forts gros Magos & des Monnes barbues très -belles & très -rares, & qui seroient fort recherchées, si on en apport oit en France.
IL se tient là vn Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de toutes choses necessaires : il estoit venu vn peu auant ce voyage , faire ses barberies & enchantemens , & ce à fin de gagner les hardes & ferrailles des Sauuages de Maragnan, pour les emporter quant & soy en son pays. Ces barberies furent de diuerses sortes. Premièrement il auoit vne grosse marionette qu’il faisoit se mouuoir subtilement, spécialement la mâchoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant a croire aux femmes
des Saunages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’auoient coustume de faire : il falloit qu’elles appor- votassent quelques vnes de ces graines & legumes, & les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre fois dans sa bouche, afin de receuoir la force de multiplication de son esprit, qui demeuroit en ceste marionnette: puis semant vne ou deux de ces graines ou racines dans leurs iardins, toutes les autres graines & legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut vne telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportaient des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette, qu’a peine y pouuoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort curieusement.