‹ Bibliotheca americanaChapitre 3 sur 14 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

faire une copie , son exemple fut imité ! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut lu et relu ; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da -Sylva, le citèrent parmi les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes et contribuèrent singulièrement a le faire sortir de son obscurité.

La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir ses qualités.

. Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia sans murmure son oeuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons ' ’ité sur quelles autorités se fonde un savant raphe, quand il le fait vivre jusqu’en l’année

En présence d’un volumineux manuscrit de la

1) La plus grande obscurité règne en général sur la biogragraphie de ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que Claude d’Abbeville, • poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 ans de religion.- Il n’es.t pas exact non plus de lui attribuer la vie de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8; les initiales qu’il porte au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque de l’ Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner.

en ver bibliog 1650 L

XXYII

bibliothèque, impériale nous avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin éclaircis ; il n’en a rien été. Les Eloges historiques de tous les grands hommes et tous les illustres religieux de la 'province de Paris ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques *). 11 est dit même dans le cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville 1 2) ayant séparé sa province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris.

C’est un fait que l’on a trop complètement mis en oubli, que l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France h deux reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages brésiliens qu’on vit k soixante ans de distance débarquer soit à Fouen, soit k Paris. Ces apparitions successives d’indiens, qui sont d’ailleurs suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, k propos d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poètes de ces temps-lk, si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de consacrer une attention toute particulière k ces habitants des grandes forêts, mêlés

1) Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se composait jadis de 3 vols. in-4. , le T. 1er malheureusement égaré contenait les Annales de la Province , sa perte nous a privé probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves il est inscrit sous ce numéro: Capucins de la rue St. Honoré 4 (Ter.).

2) Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré 19me provincial; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu probablement par suite du nombre croissant des • religieux dans les trois couvents de Paris.

fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se prennent a envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger l’ignorance, où ils vivent contre les soucis de la civilisation *). Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc; il en fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur.

1) On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils s’adressent au fondateur de la France antarctique à ce changeant personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts:

Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,

De vouloir rendre fine une gent si peu caute,

Comme ton Amérique, où le peuple incognu Erre innocentement tout farouche et tout nud,

D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,

Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,

Porté de l’appétit de son premier désir:

Et qui n’a dedans Pâme ainsi que nous emprainte La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte:

Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,

Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.

Qui de coutres trenchans la terre n’importune Laquelle comme l’air à chacun est commune Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien Sans procez engendrer de ce mot tien et mien.

Pour ce laisse les là ne romps plus (ie te prie)

Le tranquille repos de leur première vie.

Laisse les (ie te prie) si pitié te remord Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.

Las ! Si tu leur apprends à limiter la terre,

Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre Les procez auront lieu, l’amitié défaudra Et l’aspre ambition tourmenter les viendra Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes Qui par trop de raisons trop misérables sommes:

Ils vivent maintenant en leur âge doré.“

Le poète, en continuant ses conseils finit par dire : comme Rousseau Je voudrois vivre ain.sij.

leurs traces, qu'il faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une copie 1). Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il faut mettre du Bartas 2) , c’est a cette source vivifiante, que peut se renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complètement oubliés durant un siècle , exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard, comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types convenus et a émouvoir par la vérité.

Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf, c’est un observateur clairvoyant des moeurs d’une race pour ainsi dire éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un exemple parmi ceux qu’il offre en si

1) Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.

2) Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fut déjà mort en 1599.

Déjà l’ardent Cocuyes ès Espagnes nouvelles,

Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux Souuent d’un lit royal chamarre les rideaux:

Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,

A ces rais l’usurier recompte son trésor, •

A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.

Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient Cocuyo fut partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.

grand nombre, il est le seul qui nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans douté, par les habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins un commencement dans la pratique naissante de l’art; il dit de la façon la plus précise comme on le pourra voir aisément: „Cette perverse coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de Juniparan.“ Puis il ajoute, que son compagnon le P. P. Arsène, trouvait au destour des bois de ces idoles .... Or, on pèut tirer de ce passage une induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le littoral: avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois; nulle d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se fonder elles existaient cependant en assez grend nombre. Arrivés dans le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés qu’eux; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus venaient des régions péruviennes, 'pouvait avoir exercé son influence sur l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux specimen. Il est à remarquer que ces faits importants, sont en général

absolument négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive.

Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe siècle, nous ne connaissons h vrai dire qu’un seul voyageur portugais, dont les récits charmants doivent être placés a côté de ceux de Jean de Lery et du P. Yves d’Evreux 1). C’est ce Fernand Cardim, qui était encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, après avoir longtemps administré les Aidées d’Ilheos et de Bahia. Bien que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance des documents qu’il renferme à Gabriel feoares 2), auquel il faudra toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des nationalités indiennes et, de la migration des tribus, il est surtout par son style, de la parenté de notre vieil écrivain; il a comme lui un abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aidée, en nous révélant surtout la grandeur naïve de son caractère.

La relation du P. Yves d’Evreux, n’ajoute pas seulement, un document d’une importance réelle h l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation

1) Narrativa epist.olar de uma Viagem e missào jesuitica pela Bahia, Porto Seguro , Pernambuco , Espirito Sancto , Rio de Janeiro etc. Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal. Lisboa, 1847, in-8.

2) Tratado descriptivo do Brasil em 1587 etc. Rio de Janeiro, 1851, in-8.' Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit également par son habile éditeur, dans la Revista trimensal. Gabriel Soares, périt én 1591 sur une côte inhospitalière, à la suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un contemporain d’Yves d’Evreux.

de San Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le grand siècle. Yves d’Evreux, si on eut été à même de le lire, eut exercé sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean de Lery, qui décrivait des scènes analogues a celles qu’on le voit si bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua cette influence littéraire.

Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses chers indiens; son âme en dut être profondément contristée. Après l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé Capitào môr du Para, tandisque Francisco Caldeira Castello Branco était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les régions du Para. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que résulta la fondation définitive de la riante cité de !San Luiz et dans le même temps celle de Belem.

Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens missent d’opposition à leur construction. Bien loin de la, ils prêtèrent leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel sur les rives du Rio Pindaré, k la recherche des immenses richesses métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords; expédition fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des Guajajaras.

Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le fils du gouverneur, mais ils n'en regrettaient pas moins vivement leurs anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité nouvelle, c’était dans le district de Cuma que se groupaient leurs nombreuses Aidées. Un jour que le chef européen qui les surveillait, s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa personne, quelques Indiens arrivés du Para passèrent par Tapuytapera. Us étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitào mor de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire1), puis s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais, ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements précédents ne rendaient que trop facile h réaliser. Le bruit d’un incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant sans pitié les Tupinambas.

1) Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. Mais le Jornal de Timon mieux informé, nous révèle le nom de ce terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas nécessaire d’être originaire de liouen ou bien de la Bochelle.

Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance indissoluble; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces sauvages naguère si paisibles et si disposés a embrasser la foi nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aidées lointaines se soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins français ; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants: contraints à abandonner le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumâ a ceux de l’Amazone ; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les décharges de la mousqueterie.

Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait a en poursuivre l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera, avec un p etit nombre de soldats ; c'en était fait de lui et des hommes qu'il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes ; le complot des chefs fut découvert au commandant portugais , celui-ci ne se laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à cinquante lieues

de là, aidé dans cette action audacieuse par un officier plein de bravoure que Ton nommait Manuel Pirez.

L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore; mais il était bien près a cette époque de finir sa carrière ; fixé à San Luiz dans la cité naissante ; il put aider son fils de ses avis et des forces qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans ces immenses solitudes; il battit partiellemement les Indiens et le 3 février 161 7; il remporta sur eux une victoire complète; ils furent repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement; le vieux général rentra à San Luiz ; les tribus, les plus redoutables venaient d'être exterminées ; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts, Francisco Caldeira le faisait a son tour dans les solitudes du Para, où s’élevait la cité de Belem.

Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois compagnons, pour le Maranham : ils en avaient fait en leur âme le séjour d’une société nouvelle, où tous ces coeurs simples allaient se réunir à eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient les jours de prière; une solitude effrayante s’était faite autour des colons II y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire ; les religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient continué l’oeuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et comme le P. Claude d’Abbeville, P. Cosme de San Damian et P. Manoel da Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617, c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare publiait son livre; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider. Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions, mais ce

n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les conversions du Para *).

Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il faut accorder désormais une place si importante dans les annales du Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens ; pendant plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre courageusement l’oeuvre de leurs prédécesseurs 1 2) : a cette époque, Yves d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà, ce dur pèlerinage n’était fini.

Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile. Déjà ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingû, du Tocantins et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se sont perpétués sous les noms connus à peine des Apiacas , des G es, des Mundurucus, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et d’ailleurs favorisés par une administration humaine 3). Ces possesseurs primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis, dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et surtout

1) Voy. Berredo, Annaes liistoricos do Maranham , voy. également O Jornal de Timon (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à l’année 1618; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le gouvernement de la province.

2) En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le grand couvent de Paris.

3) Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par M. de Castelnau en 1851 : Expédition scientifique dans Les parties centrales de C Amérique du sud. T. 2. p. 316.

Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en occident, ce fut le Cearâ, le Maranham, le Para et même le Rio Negro, qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à recueillir, il y avait aussi toute une mythologie , toute une série de traditions historiques a préserver de l’oubli. Aussi tandis que les Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication1), un poète historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la lingoci gérai , se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius. Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils se sont perpétués dans l’intérieur (grâce a l’exil peut-être) et ce sera alors, quand le moment des sérieuses études

1) Voy. Trabalhos da Commksùo scientifica de exploracào. Rio de Janeiro, Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.

ethnographiques sera arrivé, que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans Staden et d’Yves d’Evreux.

Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie ; ce fut, grâce à eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis des couvents de Pernambuco: tentatives qui ne furent point perdues pour la géographie, mais qui, au protit de l’oeuvre chrétienne, n’aboutirent d’abord qu’a un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’oeuvre des Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques adoucirent la position des Indiens du Maranham *). C’est encore un écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nosbons missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont il ne possède ni la grâce, ni la naïveté 1 2).

1) On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham (choses si peu connues en France) dans la Corograjia historica chronographica du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a tirés des dons faits à l’institut historique de Eio de Janeiro par le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si prpcieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays.

2) Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre suivant: Seconde partie de L'histoire des choses plus mémorables advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la deseouverte des Portugais en l’estab lis se nient et progrez de la foi Chrétienne et Ca -

Pierre du Jarric nous apprend comment les vastesrégions intérieures d’un pays que convoitait la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, a peu près au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son Arte de Grammatica et pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux destiné bientôt a périr 4). Revenons à notre pieux voyageur.

S’il vivait encore, comme cela est assez probable,.

tholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y sont entrez, iusqu’à l'année 1600, par le P. Pierre du Jarric, Tolosain de la mesme compagnie, à Bovrdeavs, Simon Mellange, 1610, in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dans ce vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V de ce que l’auteur appelle l’Histoire des Indes Orientales , part. 3, p. 490, qu’il faut clierclier les faits curieux signalés dans cette notice.

1) Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est intitulée: Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis Figueira , Theologo da Companhia de Jésus. Lisboa, Miguel Deslande, anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il signale une édition faite à Baliia en 1851 , par M. Joao Joaquim da Sylva Guimaraens : le titre en est fort développé. La Grammaire d’Anchieta, Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do Brazil, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connait en Portugal qu’un seul exemplaire.

bien au-dela de l’époque qu’on assigne a ces événements, en 1619, par exemple, Yves d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer que son homonyme de Paris, commençait h l’éclipser et qu’il se tenait loin de la grande communauté; s’il eut habité le couvent de la rue St. Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eut complètement oublié dans les courtes biographies qu’on accorde si libéralement a des religieux qui n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple frère lai mort en 1626, et que recommandait uniquement dans l’ordre son dévouement k l’humanité.

Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de sa province natale que le P. Yves s’était retiré: nous le trouvons en 1620 k St. Eloy x) , et nous supposons qu’il avait choisi cette résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des Andelys.

Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin, notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants pour admirer la riante nature et la fraicheur des paysages. Peutêtre en d’autres temps eut-il été k même de retracer ces fines observations qui en font parfois un incomparable naturaliste; mais après l’émotion qu’avait imprimée k sa pensée la majestueuse solitude des forêts séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous heurtons k chaque moment ici, k des raretés presque aussi

1) St. Eloi près Giïsors , dans le département de l’Eure , est une bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys ; il y a également St. Eloi de Eourques , village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que «demeura notre missionnaire.

Page 1