‹ Bibliothéconomie (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · DES RÈGLEMENTS · texte numérisé non relu

DES RÈGLEMENTS

1. L'âme, le lien social d'un peuple, ce sont les lois; e même , des règlements sages et libéraux sont indisensables à une bibliothèque, aussitôt qu'elle admet des isiteurs : ils établissent les bases de son institution, les Levoirs du personnel, et les droits accordés à ceux qui îrofitent de son usage.

Il serait difficile de donner un modèle de règlements [ui pdt servir de code à toutes les bibliothèques ; cepenlant certains principes fondamentaux sont les mêmes )artout et ne supportent que des modifications partielles ixigées par les localités ou d'autres circonstances.

2. Dans les bibliothèques publiques surtout, sur lesquelles le public a quelques droits , il s'agit d'établir '.es derniers d'mie manière précise et sage , autant que e permettent les restrictions nécessaires pour la conervation d'une pareille propriété nationale. Les preniers se renferment dans l'usage libéral de la bibliohèque, secondé par la bonne organisation de l'ensemble; es dernières consistent dans des mesures répressives outre les abus. Malheureusement on voit souvent que la rop grande facilité accordée aux visiteurs a été la cause le pertes irréparables, ou qu'une rigidité exagérée a fait d'une bibliothèque publique un trésor enfoui.

3. Dans les bibliothèques particulières, c'est tout diférent : là il n'existe aucun droit du public ; l'admission le visiteurs doit être considérée comme une permission généreuse de la part du propriétaire, et les règlements , les conditions sous lesquelles l'entrée est accordée.

4. Les règlements d'une bibliothèque publique doiv'ent donc bien fixer distinctement :

Sa destination ;

Le personnel , sa hiérarchie et ses travaux ;

La gestion des fonds ;

Les devoirs envers le public , son admission et le prêt

des livres j Enfin les devoirs du public envers la bibliothèque.

5. La destination d'une bibliothèque dépend principalement de son origine et de sa composition : plus elle est formée par les deniers de l'Etat , plus le public a des droits sur son usage. Des dons ou des legs établissent également ces droits , et souvent la spécialité du genre des livres qui la composent rendrait même son existence entièrement inutile , si elle n'était ouverte pour tous ceux qui se livrent à l'étude. Mais il y a des modifications à faire selon l'état des choses , et elles doivent être fixées rationnellement pour mieux assurer et les droits usufruitiers du public et la conservation de la propriété même. Ces bases une fois posées avec prudence et précision , l'ensemble des règlements devient facile à établir et à mettre en harmonie dans leurs parties.

6. Il serait à désirer qu'avant tout il fût formé dans chaque bibliothèque un conseil administratif choisi dans le personnel même , mais présidé par une personne étrangère à l'établissement et non appointée. Ce conseil, renouvelé à certaines époques, serait responsable de toute la gestion , et non une seule personne , sous tel titre que ce soit. Ce conseil nommerait par vote les candidats aux différentes places de la bibliothèque , parmi lesquels l'autorité choisirait. On diminuerait de beaucoup, par ce moyen, l'influence funeste de la favoriterie et les prédilections ; les sinécuristcs disparaîtraient, et un contrôle mutuel entretiendrait une émulation salutaire pour la bibliothèque et favorable au public.

7. La composition du personnel , sa hiérarchie et ses travaux sont ordinairement soumis au pouvoir en de-

hors de la bibliothèque ; il en résulte que , sans égard au véritable intérêt de l'établissement , les premières places , et les mieux rétribuées , sont données à des personnes , peut-être de mérite , mais souvent étrangères à ce genre de travaux , ou à des protégés.

La nomination des employés et la distribution bien combinée de leurs occupations méritent cependant une attention particulière pour qu'aucune des parties du service n'en souffre. Ce n'est que la connaissance parfaite du détail d'une bibhothèque et des talents de chaque employé, et une longue expérience, qui peuvent guider dans cette répartition des travaux , laquelle doit subir les fréquentes variations réclamées par les circonstances.

8. Il en est de même de la gestion des fonds dont une bibliothèque est dotée. Il existe des exemples remarquables de ce qu'un sage administrateur peut faire avec de faibles moyens , comme on en voit aussi de déplorables , où l'allocation de fonds considérables est absorbée par les appointements de Y étal-major^ sans qu'il en reste la somme la plus minime pour de nouvelles acquisitions de livres , pour la reliure ou autres dépenses nécessaires à l'établissement.

Les dépenses ordinaires se bornent à l'entretien du local et du matériel , aux appointements du personnel et à l'achat des livres : il s'agit donc d'établir dans ces trois dépenses des proportions bien combinées ; et on pourra toujours, même avec un revenu médiocre, obtenir un résultat satisfaisant.

9. Plus on veille à l'entretien d'une propriété, moins on a à craindre les réparations coûteuses. Que l'on ait donc , dans une bibliothèque , une attention continuelle à la propreté et à la prompte réparation des plus petits dégâts : la dépense annuelle en sera insensible , et n'o-

bligera jamais à des frais considérables , qui souvent font souffrir d'autres parties de l'exercice courant.

10. On a déjà eu occasion, dans cet opuscule , de parler des sinécures , tellement fréquentes dans les administrations des bibliothèques , qu'elles sont presque regardées comme chose naturelle. Elles sont ici , comme partout ailleurs , un véritable vice administratif , qui épuise les ressources pécuniaires et décourage les employés dont le travail est mal rétribué. Les appointements du personnel doivent être en rapport avec les connaissances et les travaux de chacun ; ce n'est que par cette proportion , établie avec équité , que l'on acquiert le droit d'exiger l'assiduité et le zèle nécessaires, de tous les employés sans exception. Mais , souvent, les places supérieures absorbent une trop grande partie des fonds pour permettre de salarier convenablement les employéstravailleurs de second ordre , dont on ne peut , par conséquent , exiger ni grand zèle , ni travail assidu.

1 1 . Les acquisitions nouvelles en6n , si indispensables de nos jours , où les publications se succèdent avec une si prodigieuse rapidité , méritent aussi une attention toute particulière, et ne devraient jamais être abandonnées au choix d'une seule personne , dont la prédilection pour une science , une prodigalité mal calculée , une trop grande indifférence , ou toute autre individualité , peuvent compromettre les intérêts d'une bibliothèque et en même temps ceux du public.

Pour éviter ce danger, il faut laisser faire au bibhothécaire la proposition des achats ; car c'est lui qui connaît les besoins et qui peut appuyer ces demandes par des raisons motivées. Les continuations seules des ouvrages commencés peuvent être exceptées de cette mesure , pour ne pas en entraver l'usage.

Des Devoirs envers le Public.

1. Les droits que le public , en général, ou une certaine classe de personnes, peut avoir 'sur l'usage d'une bibliothèque , ne sont fondés que sur l'origine d*un pareil établissement, ou sur la source où sont puisés les fonds nécessaires à son entretien. Dans tous les cas , si l'admission des visiteurs et des travailleurs est une fois reconnue, il faut employer tous les moyens possibles pour qu'elle ne soit pas illusoire ou sans utilité. Cependant , il est plus d'une bibliothèque qui s'enorgueillit de l'épithète de publique^ où la sévérité exagérée des règlements et le pouvoir arbitraire qu'exercent les bibliothécaires font de ce mot presque une ironie : c'est ainsi qu'en Angleterre ces bibliothèques ne sont vraiment accessibles que par une faveur toute spéciale , et en Italie, entre autres celle du Vatican, à laquelle Clément XIII a donné des règlements qui fournissent aux employés les prétextes les plus frivoles pour tout refuser.

2. L'utilité d'une bibliothèque publique est de deux espèces : dans son intérieur, par l'usage qu'en font les studieux ; au dehors, par le prêt des livres et la correspondance. Son administration doit en faciliter l'usage par les moyens suivants : 1° l'établissement du plus grand ordre et la création d'un personnel suffisant pour le service; 2" le temps nécessaire accordé à l'entrée du j)ublic ; 3° l'urbanité de la part des employés envers tout le monde ; 4*^ une distinction précise entre les livres qui doivent constamment rester à la disposition des visiteurs, et ceux qui peuvent être prêtés au dehors ; 5° la correspondance avec les bibliographes éloignés.

3. En néghgeant une seule de ces voies, on diminue d'autant l'utilité d'une bibliothèque ; car le manque

d'ordre ou im trop petit nombre d'employés fait perdre le temps qui est accordé aux visiteurs et nuit même à la conservation de la bibliothèque.

Quant au temps pendant lequel une bibliothèque publique doit être ouverte, le choix et le nombre des heures dépendent des localités ou des circonstances. En les fixant, il faut avoir en vue la classe des personnes auxquelles elle est destinée, et non la commodité des employés. Une bibliothèque qui est peu de temps ouverte perd, autant dire, son but d'utilité; car l'expérience prouve qu'après avoir recherché les Hvres dont on a besoin on s^est à peine mis à son travail , que trois ou quatre heures se sont écoulées et que la fermeture vous interrompt. Il est donc à désirer qu'une bibliothèque prête le moins possible au dehors, et qu'aussi elle reste plus de temps ouverte au public.

Les vacances ont lieu ordinairement en septembre et octobre , où le public studieux sent d'autant plus cette privation, que les vacances universitaires laissent plus de temps libre et que toutes les bibliothèques publiques se ferment à la fois. Ne serait-il pas convenable de les remettre aux mois des grands froids ? La rigueur de la saison éloigne alors naturellement beaucoup de visiteurs , et les employés en souffriraient moins aussi.

4. Pour la régularité du service et pour prévenir les vols, qui malheureusement sont si fréquents dans les bibliothèques où le public est admis, un moyen bien simple serait de remettre à chaque visiteur , à son entrée, un bulletin portant un numéro d'ordre; l'employé, en lui remettant des livres, y écrirait les numéros des étiquettes et lui en donnerait décharge quand ils lui seraient rendus à la fin de la séance. Enfin, aucune personne étrangère ne pourrait quitter le local sans avoir déposé, à sa sortie, ce même bulletin ainsi régularisé ; et, pour éviter

l'encombrement des sortants, on n'aurait, une tleniiheure avant la clôture, qu'à ne plus laisser entrer, ou qu'à établir une porte particulière pour la sortie.

5. Une froideur désobligeante, des réponses brèves et sèches, qui, dans toutes les situations de la société, repoussent les demandeurs, et dont une trop grande partie

. d'employés, dans les administrations publiques, se servent pour éloigner les questions et les services réclamés par des personnes inconnues, sont chez un bibliothécaire un défaut moins tolérable que chez tout autre : un jeune élève, un savant sédentaire et timide, un étranger parlant mal le français, un ouvrier qui a besoin d'un renseignement pour son état , n'oseront plus recourir à une bibliothèque où une fois ils auront été mal accueillis, et ils se priveront d'une ressource qui, dès lors, cesse de remplir son but; une politesse prévenante de la part des personne sattachées à une bibliothèque en augmente, au contraire, l'utilité et le mérite.

6. L'usage au dehors ne se borne pas au prêt des livres ; il doit s'étendre par une correspondance suivie avec les savants, les bibliographes nationaux et étrangers, tant pour rintérét de la science même que pour satisfaire aux demandes qui sont adressées à l'administration.

Le prêt des livres hors de l'enceinte d'une bibliothèque ne peut avoir que des conséquences préjudiciables pour elle : absence des ouvrages, négligence des emprunteurs à les rendre, leur perte entière en cas de mort ou de départ, détérioration plus grande de livres, etc., etc. î — Un visiteur c[ui se dérange et vient quelquefois d'une grande distance, ne serait-ce que pour faire une seule recherche, a incontestablement plus de droits aux ressources que la bibliothèque lui promet, qu'un favorisé qui consulte le même ouvrage à loisir dans son cabinet, et l'enlève ainsi à l'usage du public entier.

7. En Angleterre, dans le plus grand nondjre des bibliothèques publiques , la défense de prêter au dehors est si rigoureusement observée , que le bibliothécaire lui-même ne peut emporter aucun volume pour son propre usage. A Rome, plusieurs brefs des papes Sixte V et Clément XII frappent d'excommunication celui qui emporterait ou gâterait un livre de la Vaticane.

8. Pour la conservation d'une bibliothèque , il serait, sans doute, plus prudent de ne i^rêter aucun volume; mais que doit-on faire lorsque l'institution d'un tel établissement admet le prêt , et qu'un long usage , ou les cris à l'arbitraire des intéressés, y forcent ? Comment refuser aux studieux et aux hommes de lettres la facilité de se servir, pour leurs travaux et leurs études, des ouvrages qu'ils ne peuvent acquérir et qui se trouvent dans ladite bibliothèque ? Cependant , sur le total des livres ainsi empruntés et prêtés avec les meilleures intentions de part et d'autre , rarement il en retourne plus de la moitié j parce que le principe que garder un lin-e n'est pas un vol est malheureusement adopté par beaucoup de personnes.

9. La seule chose que l'on puisse faire, c'est de diminuer le danger et de prévenir les abus par tous les moyens que l'on a à sa disjiosition , et parmi ceux-ci le meilleur, certainement, serait d'établir une salle particulière destinée aux personnes qui s'occupent de travaux pour lesquels elles ont besoin d'un ou de plusieurs ouvrages pendant un espace de temps plus long que les heures d'ouverture. Cette salle serait ouverte de bonne heure et se fermerait le plus tard possible ; elle aurait une police particulière , et il ne devrait en sortir de livres pas plus que de la bibliothèque. Enfin on n'accorderait cette faveur qu'avec bonne connaissance de cause , et pour un temps limité , afin que cett* pièce ne devînt ni cabinet

(le lecture, ni salon de conversation. Les fiais d'une telle salle d'étude seront amplement compensés par la conservation des livres et par la suppression de la comptabilité que demande le prêt au dehors.

10. Tant qu'une pareille mesure n'est pas prise , il faut bien suivre l'ancienne marche ; mais on doit et on peut la rendre moins préjudiciable. A cet effet , il faut , avant tout , préciser les livres qui peuvent être prêtés et ceux qui , par leur exécution ou par leur contenu , doivent constamment rester à la disposition des visiteurs et ne jamais sortir du local , tels que les grands ouvrages de luxe ou à gravures , les collections de mémoires et de journaux , les dictionnaires , les bibliographies , etc.

Cette désignation faite , il faut encore un choix scrupuleux des personnes dont la moralité et l'exactitude reconnues présentent une garantie suffisante , et éloigner celles qui, malgré leur position sociale, leur insouciance, leur fortune , l'élévation même de leur lang , se croient dispensées de se conformer aux règlements.

11. Le seul moyen pour assurer la rentrée des prêts est d'établir beaucoup d'ordre ; et la marche suivante est la plus convenable à cet égard :

Les personnes autorisées à l'emprunt des livres déposent dans une boîte ad hoc un bulletin portant leur nom, leur adresse et le titre de l'ouvrage qu'elles demandent. Le lendemain, les livres sont remis à l'emprunteur , qui signe au registre des récépissés , en fixant le terme de leur restitution ; et, lorsqu'il les rapporte, il raye lui-même sa signature. Il est sage de ne pas prêter à une même personne trop de livres à la fois , et surtout de se réserver la faculté de les réclamer à volonté.

12. Dans quelques bibliothèques , on a cru trouver la garantie la plus sûre , en faisant déposer en argent la valeur des livres empruntés; mais on est promptement

revenu de cette mesure, car non-seulement radminisîration était obligée d*en tenir une comptabilité particulière , mais elle était , pour ainsi dire , le libraire , sans bénéfice , des emprunteurs , lorsqu'il leur plaisait de garder des ouvrages à leur convenance sans se donner la peine d'aller les acheter et les faire relier.

13. Rien n'inspire plus de négligence dans la restitution des livres prêtés que la certitude d'un manque d'ordre dans une bibliothèque. Le mode qui vient d'être indiqué pour régulariser ce service ne peut donc que convaincre le public du contraire ; reste ensuite à en établir le mécanisme dans les bureaux. A cet effet , il faut un registre dans lequel on ouvre un compte à chaque emprun~ teur ( voir le modèle ci-contre), où l'on reporte du registre des récépissés chaque ouvrage qu'il reçoit ou qu'il rend , et sur lequel on voit d'un coup d'œil ce qui reste entre ses mains. Un autre registre sert de contrôle : on y inscrit , dans l'ordre alphabétique , les livres sortis avec renvoi au folio des comptes des emprunteurs ; ce qui donne la facilité de trouver immédiatement la trace de chaque volume absent.

14. Une dernière précaution à prendre pour empêcher la perte des volumes , c'est d'exiger la rentrée, au moins une fois par an (par exemple, avant les vacances), de tous les livres prêtés au dehors , afin de faire un récolement général de la bibliothèque. Un inspecteur étranger à l'établissement doit être chargé de cette vérification.

15. Qui ne croira pas ces moyens suffisants pour préserver une bibliothèque contre toute spoliation ? Cependant l'expérience a prouvé que , les administrations de cette espèce d'établissements ne possédant aucun pouvoir coercitif pour donner force à leurs règlements , on ne pourra jamais prévenir entièrement la perte de livres tant que l'autorité ne prendra aucune mesure répressive

contre cet abus de confiance , ne serait-ce que celle do défendre aux libraires et aux Iniissiers-priseurs d'acheter ou de vendre un volume portant le timbre d'une bibliothèque publique.

16. La correspondance avec les bibliothécaires et savants étrangers , qui étend par tout le monde civilisé l'utilité d'une bibhothèque , et qui , par l'échange de renseignements et de communications , rentre entièrement dans les occupations littéraires , est une des tâches les plus intéressantes d'un bibliothécaire ; mais elle demande le sacrifice de beaucoup de temps, et un empressement tout aussi obligeant que l'accueil verbal des visiteurs , comme , d'un autre côté, elle exige plus d'instruction et de zèle pour la science.

Des Devoirs dti Public envers la Bibliothèque.

1 . Si l'administration d'une bibliothèque a des devoirs à remplir envers le public, celui-ci, de son côté , en a aussi envers elle ; mais ils sont infiniment faciles à observer, parce qu'ils se bornent au respect de la propriété publique et à l'observation des règlements, qui sont en quelque sorte les conditions de son admission. Il ne su Ait donc pas que ces règlements soient seulement à la connaissance des employés, il faut encore leur donner une publicité complète, afin de pouvoir en réclamer réciproquement l'observation rigoureuse. Connus du public, ils protègent les visiteurs contre le caprice ou l'arbitraire des bibliothécaires, et défendent ceux-ci contre l'exigence des premiers.

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