‹ Bibliothèque bretonne, collection de pièces concernant l'ancienne province de BretagneChapitre 14 sur 46 · IMPRESSIONS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE VOYAGE

OUESSAWT ET MOLÈNE.

Obscuro positus loco Plebcius moriàr senex.

Du fond de mon hermitage je puis contempler tous les jours le magnifique spectacle de la Manche et de l'Océau, renouve-

lant chaque soir les pompes de leur hyménée, confoudâQt

leurs (lois dans des ton eiitsd écume, qui bouillonneut et se-

lancenl dans l'air aulour de ce rocher mitoyen appc'k* le Four,

tloul ils u*ont jamais pu submerger le front superbe» parce

qu'ils le respectent comme un autel dont Tuoique flambeau est

le soleil lui-même.

Mais, quelque imposante que soit cette vue, les deux grandes mers me laissaient encore désirer quelque chose, car les sinuosités de la côte bornaient h mes yeux leur horizon, et, ilf|iuisplusde vingt ans, un besoin vif et profond tourmentait niOD àme, celui de visiter Ouessanl pour admirer la mer dans loQte sa magui licence, pour en mieux mesurer Fespace, et pour m'inilier une fois dans ma vie à ces émotions saisissantes i|u'un marin seul sait com[>rendrej quand le rideau du ciel euveloppe de toutes parts rélément terrible auquel il a confié )n existence et sa fortune.

Je ne pouvais donc laisser échapper Toccasion heureuse qui s'est présentée a moi dernièrement de faire ce voyage tant wuhaité. Ma robe d'hermite me donnant accès dans tous les presbytères, je sus que Tun des bons recteurs du voisinage se >pasait d'aller visiter son cousin, le digne pasteur de cette où Gresset a placé, dit-on, le héros de son Carôme îm- )mptQ! Je sollicitai et j'obtins la faveur d'être de la partie, vieux soldat, vicaire de la paroisse où est situé mon hei'itage, s'était fait inscrire avant moi stn* la liste desvoya- 1rs, et je considérai comme un bonheur de l'avoir pour împagnon de route, car, peu brave par ma nature, j'étais l'fen aise d'avoir quelqu'un qui pût me donner du courage peniiaiil la travei^e,

[Lejour est convenu, le bateau nolisé; mais hélas I il faisait

îiUe un temps afl^reuxj et, a la suite des vêpres du diman-

uu ami, qui venait de chanter d'une voix vibrante \r

magnifique psaume In exita Israël, nous disait d'un ton sar--. castique :

Le vent s'irrite

La mer s'agite.

Votre soleil déjà touche au zénith ;

Demain, jo gage»

Prôs ^11 rivage Vous crierez : Umrcvidit et fugit.

Toutefois, la prophétie ne devait pas s'accomplir, et, après une première station à Lanildut, où un quatrième compagnon nous fit défaut, non sans avoir ouvert devant nous, à deia reprises différentes, les trésors de sa cave, dç san^uisine et de son jardin, en nous conviant à un frateimel Pftjrtag^' ^^^^ <^ cun recueillit les largesses, nous vîmes, au grand effroi de . l'un de nous, et, à la grande joie des deux autres, arriver le patron de la barque, qui nous attendait à Lampaul.

Nous nous mimes en route immédiatement pour ne pas perdre le moment favorable de la marée, et, après une course pénible sur le sable et à travers des sentiers montueux, nous descendîmes sur la plage, où \e bateau ne put venir assez près de terre pour nous recevoir. Il fallut se confier aux épaules diJpatron, qui nous porta jusqu'au navire. Un moment ses forcée faillirent, mais l'un de nous eu fut quitte pour un bain d^ pied, l'autre usa de sa vigueur athlétique pour dégager la bar-^ que des rochers où elle était assise, tandis que le troisième, inhabile à toute manœuvre, se mettait en tremblant sous la protection de l'étoile des mers, et dans quelques minutes le vent nous poussa au large. La brise était violente, la vague était houleuse, et quoiqu'un solitaire fasse peu de cas de l'existence, je ne pouvais me défendre d'une impression de crainte qui s'exhalait quelquefois en soupirs plaintifs, lorsque je voyais notre frêle embarcation envahie par les lames qui remplis-

saîeîil la cale, lorsque jo l'entendais craquer, comme si la jUUÎlle allait s'ouvrir, et lorsque le patron donnait des ordres ^wkipiiiis, dont rexécution ne semblait pas le salislaire; le ^■alde cœur succéda à ces angoisses , et mes compagnons de ^oule, liers d'écliapjier au tribut que je payais largement, se moi|uaient de ma misère. Tout-ii-coup le temps sobcurcit, la \)\i\\v tomba avec violence , el lapilole , prenant une voix solennelle, à rentrée du terrible passage du rromveur, demanda la ussole, qu1l plaça près de lui et qu'il consulta souvent, avec n^^ard plein d'anxiété. Dans ce moment critique, j'aurais Toulu être peintre, [lour reproduire les visages attérés dont le mutisme égalait la pâleur. Je mécontentai de fredonner sous cape le couplet suivant, sur l'air approprié au sujet ; qu'il va Irntcment le nawire^ à qui j'ai confié mon sort.

Mais en riani de la Détresse De rhermiliî de Saioi-Gouvd, D'autres iroilcni sa faiblesse, El lèvent les bras vers le ciel.

Quand sous la brume, Quand sous Técume Le patron dit : la boussole !... il la faut !... Lors le silence Devient immense ; Là le Froraveur bouillonne avec le floL En traversant ce noir passage.

Le plus brave a tremblé de peur, En disant du fond de son cœur :

Ob! le maudit voyage 1

ïeureuseraent la teni|K^te passa conmie un éclair, L*habile

h^ notre Palinurey nous fit éviter sans j>eine les ëcueils et

couraut3. Le soleil, cache sous les nuages, nous envoya

el<]Uè^ rayons^ et nous punies apercevoir devant nous Ten-

»du Sliff, le bienheureux port* objet de tous nos vœux.

ïôrstôus ïesirômss épnnoiiirenl, et un chorus oereœnnSi^ sauce porta à réloile des mers, a ta palrniio des nialelols, a la reine du ciel, Th) mue de foi et daHiourqueréglise lui adressse, lorsqu'elle promène son image dans les grands jours de solennité.

Ouessant, du côte de la mer, ne représente pas mal rasj>eîî^ lopographique qu'Emuianuel Las-Cases et rabl>e Coquereau ont trouvé à sainte-Hélène. Une ceinture de rochers abruptes | et presque perpendiculaires, d'une élévation moyenne de vin à vingt-cinq mètres, semblent lui avoir été donnée par la na-J ture pour lui servir de fortiliealian éternelle contre toute inva-j sion, mémecelledo rOcéan, que rîle domine de toute sa hauteur. La petite baie du Stilî, i*esserrée entre deux promontoin^s, est le port priiHi|>al d'Ouessant. On y débarque sur des galets, ' faute de cale et de quai. Tout annonce au voyageur qui vient visiter cette île, que les bienfaits de la grande voirie ne s'éten-j lient pas jusqu'à elle; il y aurait là pourtant quelque chose à] faire fMiur piT>téger les insulaires, et pour permettre auxétran^ gers de commnnitjuer avec eux. On assure que des travauxavaient été entre|tris, mais que l'édification a manqué par: base, faute de matériaux convenables. Ce premier iasuc n'aurait pas dû décourager radmiuistration. Un canton posé de près de trois mille âmes, un i>euplequi fournit presque tous ses hommes à la marine, et qui, dans les jours detenifièie, accourt comme une providence au secours des malheureul naufragés, mérite bien que les Kiveurs de la mère-patrie se pandent aussi, dans une mesure raisonnable, sur son Me délaissc'*e. Le jM»rt (|ui lui est dû tournerait à I avantage de France commeiriale et des marines marchandes de tous jKiys, yue lie sinistres arrivent tous les ans au milieu des ir

terribles monstres sous-marins appelés le Fromveur, Florus et la Jument, et qui ne se renouvelleraient plus, si la côte d'Ouessant était rendue abordable!

Je livre ces réflexions à qui de droit, et je me hâte de descendre sur le rivage ouessantin à l'aide de l'aviron et de la gaffe. En levant les yeux devant moi, j'aperçois une petite maison flanquée contre un rocher à pic. Il me semble qu'elle tient là comme par enchantement, et qu'elle est la sentinelle aYancée, perchée là tout exprès pour défendre la place. Mais je ne me soucie pas de visiter ce corps-de-^arde dangereux où la tète peut me tourner, et je confie ma vieillesse à une rampe étroite, dif&cUe, escarpée, qui me conduit palpitant sur le terre-plaia.dlpl'JAe. Je m'attendais à y trouver une terre aride, infertile, battae des vents, grillée par le soleil. J'y admire, à ma grande surprise, des moissons abondantes et un riche tapis de verdure, partout où le sol n'est pas cultivé. Des sentiers de gazon tracés à travers les dunes et les parcelles couvertes de Ué sont les seuls chemins Communaux dont l'entretien est confié à la nature, et ils ont leur charme et leur utilité, quoiqu'on n'y lise jamais, comme sur la plaque du génie : le cantOBDier est à cinquante pas. J'ai cru un instant être transporté dans la Sicile ou dans l'Arcadie, à la vue de ces milliers de moutons qui broutaient deux par deux le serpolet fleuri, tout auprès de leurs logettes quadrangulaires, composées de mottes en croix et entièrement découvertes ; mais quand je nai aperçu ni pasteurs, ni bergères, j'ai sincèrement plaint le sort de ces brebis innocentes , qui sont abandonnées jour et nuit derrière leurs paravents, et qui n'ont d'autre faveur de l'humanité que la corde qui les tient captives jusqu'au moment où leur ingrat propriétaire les livre à la* main du boucher. Cette féOexion amère me désillusionna. Je n'était donc pas dans l'Arcadie , car j'aurais en vain parcouru tout Ouessant pour y dé-

couvrir un hêtre cl un l)erger , et je ne pouvais , dès-lors, m'é— ^ricravecVirçile:

, Tylire, tu patulœ recubans sub tegmine Tagi.

Vers la nuit tombante nous arrivâmes au bourg, qui est a trois kilomètres du Stiff et de toutes les pointes principales de lîle. Là mes compagnons m'introduisirent dans la maison eu — riale, où l'accueil le plus affectueux nous fit bientôt oublier (lue , depuis notre ascension sur la terre ferme jusqu'à notr^ arrivée au presbytère, la pluie ne nous avait pas quittés uol * seul instant. Au coin d'un feu qui pétille, et dans l'attenta d'un souper régénérateur,

La y nous pouvons braver Torage, Nous trouvons rbosprtalUé»

L'amour et la fraternité

Oh! le charmant voyage !

Le soleil se leva radieux sur le presbytère. Mes compagnons dormaient encore, et, en attendant leur réveil, je fus seul visiter les gracieux jardins en terrasses qui dominent la maison, et qui, du haut de la colline, s abaissent jusqu'au niveau de la route et s'étendent même en contrebas de l'autre côté. Là je pus admirer encore la fertilité du sol et la richesse de la végétation. Les arbres cependant n'y sont pas nombreux, mais ceux qui existent démontrent assez qu'il su(Iii*ait d'exhausser les murs, dont la hauteur moyenne ne dépasse pas deux mètres pour obtenir les plus beaux espaliei*s, peut-être même pour [protéger des arbres en plein vent qui fructifieraient à mer\'eille, comme ceux que j'ai vus à Poi'siKxler, derrière le mur de troEte pieds d'élévation, servant d'abri aux jeunes plants déjà forts et vigoureux du jardinier intrépide qui les cultive. Jaloux de marcher sur les traces de son collègue, le

curé (i'Ouessant a déjà un semis de chôiics; de frênes et d'ormeaux, pour joindre un jour aux peupliers qui couronnent sa terrasse la plus élevée. C'est une idée généreuse que le ciel bénira sans doute. Honneur à celui qui Ta conçue le premier ! Sidautres, avant lui, en avaient pris l'initiative, l'ile d'Ouessant aurait aussi ses ombrages aujourd'hui, le cimetière aurait ses ifs et la place publique son arbre de la liberté.

Le bourg est situé dans la partie de l'île la plus favorable. n a son port au midi et presque toutes ses habitations sur le revers du coteau. Il présente une agglomération assez considérable. L'église est placée au centre. C'est un édifice neuf, sans élévation et sans grâce ; le clocher surtout choque la vue. Il semble un paa^e muraille percé à jour, et dans chaque trou carré on voit une misérable clochette que le vent peut agitera loisir et qui rivaliserait au plus avec le timbre dune pendule. L'intérieur du bâtiment est assez vaste, mais le chœur a besoin d'une refonte générale pour que le maître-autel et les autels latéraux obtiennent dans la nef la place qui leur convient. Puis la décoration viendra ensuite, car il est difficile de trouver une ^iise plus pauvre en ornements de toute espèce, aussi ne brille- Mle jusqu'ici que par sa propreté, grâce aux soins de ceux fui sont préposés à sa garde. Mais le bon vouloir des habitants et de ladministration est une garantie certaine d'amélioration et d'accroissement pour ce modeste temple, qui est le premier paradis des insulaires. Il ne faut pas chercher ailleurs d'édifice public; ceux qui en prennent le nom ne le méritent pas.

Après déjeûner, nous fûmes tous ensemble visiter les curiosités de l'île. Reprenant les sentiers que nous avions parx>urusla veille, nous revînmes près du Stiff admirer ces deux obélisques taillés par la nature, qui semblent plantés paraiélément au bord du rivage, comme les deux points extrêmes l'une barricade projetée contre la fureur des flots. Au pied de

tes pics immenses^ on voit rouler des billes de sapin, recouvertes de goëmon et d'autres épaves maritimes. Plus loin c'esl une caverne creusée par la mer à travers un j)etit proifaontoire d'une élévation prodigieuse. Cette caverne est voûtée de petites pierres qui se détacheat tous les ans et annoncent un prochain éboulement. A quelques pas de cet endroit dangereux, où le vent siffle avec un fracas horrible, nous étions suspendus sur des rochers au bord d'un gouffre, dont nous admirions les sinuosités à plus de cent pieds au-dessous de nous ; mais en levant la tête et en embrassant d'un regard le vaste horizoK déployé devant nos yeux, quel magnifique panorama! quelL vue imposante ! l'Océan sans bornes ! l'Océan dans toute &. majesté, et mille voiles le sillonnant en tous sens 1 Je rêvais a^ bonheur que Lucrèce dépeint en vers si roflansdans sa Pha.x sale. J'aurais voulu aussi que ces voiles eussent été des vais seaux de guerre et m'eussent donné le spectacle d'une bataill navale :

Suave etiatn belli certamina magna taeri E ttrrâ prospecta^ sut sine parte pericli !

Mais j'abandonnai ces souvenirs classiques pour suivre le digne Cicérone qui nous servait de guide. Il nous fit descendre en face du nord sur un plateau de roches unies qui formaient une allée longue et large. On eut dit que le rabot avait passé surc^ parquet graniteux. Nous étions à vingt mètres en contrebas du sol de l'île. Tout était roc autour de nous. Le vent étaî* contenu au dehors. Un grain vint nous surprendre : desro-^ chers nous servirent de parapluie. Ce lieu bizarre et curieux ^ retenu le nom de Jea de boule des payeos.

De là, remontant sur la plaine, nous vîmes avec admiration ces dunes vertes que des moissons traversent de distance en distance. Nous étions dans la partie de l'île consacrée auxmoutons, et, en pensant que, dans un temps de guerre^ si les An-

glîi.i S opéraient une descente àOuessant, ces pauvaes brebis senoient leui*s seules victimes, je me rappelai ces vers de madaiiJc.Deshoullières :

Seriez-vous leur proie Aimabla trou peau « Voos de ce hameau L'honneur et b joie ; Vous qui gras 6l beau Me donniez sans cesse.

Sur rhcrbelie épaisse, Un plaisir nouveau!

ïous arrivâmes au phare que nous trouvâmes, à nulregraude surprise*, fort peu élevé et très massif. Vu du rontinent, il parait se [>erdrc dans les nues et n'avoir qu'une faible largeur. Cest qu'il est sur le point culminant de File, et voilà pourquoi' il a fallu lui donner une base solide. Les cristaux du fanal, maigre leur épaisseur, ne peuvent résistera l'action du wnX: nous les avons trouvés fendus en beaucoup d^endroits. Je me ^uis demandé à quoi servaient toutes ces pièces a cheminées s>U|)crposées l'une sur l'autre. Une seule est occupée par le gaitlieu, et il y a là de quoi loger toute une famille. Je voutlrais pouvoir transporler ma cellule dans ce donjon et y passer ' liiver à méditer et à écrire. Ou est là, en effet, entre le ciel et b terre, et ce doit être une vie neuve que la vie aérienne !

A la pointe sud-est d'Ouessant est la grotte de Pors Daun, loi attire aussi la curiosité des voyageurs, mais si elle était habitable^ je ne voutlrais pas y fixer ma demeure, parce qu'elle est pour ainsi dire sous le canon de la place^ et que le bruit de rartillerie me fait l'effet du tonnerre. C'est là le point

Ifortifié de l'île. Une batterie carrée y existe, faible moyen de "ésistance contre un coup de main. Je me suis demandé, en la

louant; si eUe retarderait d'une sec !e minute l'occupation de

nie, en cas de siège, et quel avantage il y aurait jamais pour rennnemi à s'emparer d'Ouessant?

• Après ces excursions, nous nous arrêtâmes un instant devant les travaux des moissonneurs. La, les femmes donnent l'exemple aux hommes. Fortes et infatigables,elles remuent les instruments aratoires comme des jouets d'enfants. La propreté parait être leur vertu native. La régularité de leurs traits, la fraîcheur de leur teint reçoivent un nouvel éclat de la forme de leur coiffure, et il y a dans presque toutes ces figures quelque chose de grave et de solennel qui semble commander le respect. Les hommes se livrent peu aux travaux de l'agriculture, ils passent leur vie sur mer et ne viennent secourir leurs femmes, de la force de leurs bras, que pendant leurs congés ou à la suite de leur mise en retraite. C'est assez pour eux de ser- "virla patrie et d'envoyer à leurs familles les délégations qui forment la moitié de leurs moyens d'existence. Pauvre et courageuse population ! Honneur à ces braves insulaires dont toute la vie est un long dévouement!... et qu'obtiennent-ils pour récompense ? •

Ici, le cœur se serre, en pensant à tout ce qui leur manque.

L'administration de la marine, en reconnaissance des services qu'ils rendent à l'état, entretenait un médecin dans l'île. Depuis la mort de M. Morandi et le départ de son successeur, les Ouessantins sont privés de ce secours de première nécessité. Mais qu'ils prennent patience ! la justice de Tadministration ne se fera pas longtemps attendre désormais. Ils ont pour organes près d'elle le commissaire Bergevin et l'honorable M. Launay, qui, dans un siècle de fraternité, ne manqueront ni de voix ni de cœur pour faire tourner au profit d'Ouessant l'un des principes Ibndamentaux de la République française.

Connue chef-rKHi de canton^ le bourg principal de l'île pos-

sède un juge de paix; mais si ce magistrat est appelé à exercer des actes de justice contentieuse, il n'a pas d'huissier pour signifier ses céduleset faire exécuter ses jugements. Oucssant est aussi sans notaire et sans receveur de renregislrement. 11 faut aller au continent chercher tous ces fonctionnaires, et comme le trajet est souvent impossible, la justice ne peut se rendre et les droits périssent. •

Cette situation est vraiment digne de pitié ; le gouvernement

y obvierait, en proposant à l'Assemlilée nationale un déci'et

qui exempterait de l'obligation du cautionnement l'huissier et

le notaire d'Ouessant, en plaçant dans l'île un receveur de

l'enregistrement à appointements fixes. En dehoi's de cette

combinaison, on est forcé de reconnaître que ce malheureux

pays ne tient à la France que ,pour lui payer l'air qu'il respire

et que pour verser dans les caisses publiques les impôts qui

frappent son territoire et son commerce. Mais en dispensant

les fonctionnaires et officiers ministériels du cautionnement,

on les trouverait dans l'île, et la justice, qui est la seconde vie

du citoyen, s'y exercerait comme partout ailleurs.

Ces réflexions sont graves, car il y va de l'existence et du bonheur de près de mille Français. Espérons que des voix plus puissantes que la nôtre les feront entendre à ceux qui tiennent dans leurs mains les destinées de la mère patrie !

Après cette digression, reprenons notre récit.

La récolte, malgré les pluies des jours précédents, paraissait belle et abondante. Les femmes, arméesdela faucille, abattaieiit les gerbes ou les rangeaient en faisceaux; d'autres les transportaient dans des charrettes traînées, par des chevaux sans irides, sans mors et sans fers. Tels sont ces petits coursiei's ouessantins si renommés, dont la race commence à s'appauvrir. C'est à l'aide de deux morceaux de bois qui leur pincent le nez qu'on les guide et les dirige, et ils marchent sur leurs

sabots sans jaoïais les user, tant la |)elouse qu'ils p;ircoureQl est molle et llexible.

Le surlendemain, nous quittions Tîlc vers onze heures du matin, et à midi nous étions à Molène, après avoir côtoyé TarrhijM^qui Tavoisine. Là ce n'est plus la haute terre d'Ouessant, n\ ses rochers escarpés, ni ses cavernes. C est un petit tertre au-dessus de la mer, où notre débarquement ne put s effectuer qu'à Taide d'un transbordement dans un canot, cjui se détacha du rivage pour venir nous prendre à rentrée du |Mirl. Le curé de l'île, que nous avions rencontré à Ouessanl el que nous ramenions chez lui, nous conduisit à son presb\^ere. dont nous admirâmes les fwulres et les bois d*acajou massif. Dans une heure, nous parcourûmes à pied toute sa paroisse; nous vîmes le puils de Saint-Rolian qui est à fleur de terre et où les chûtes ne sont jamais mortelles ; nous vîmes encore la grande citerne d'eau pluviale qui, au moyen d'un philtre, se dégorge dans une seconde citerne couverte, et c'est là l'unique fontaine de THe, car le puits de Saint-Rohan ne contient que de Feau saumatre. A Faspect de ce séjour désolé» jecom» pris la tristesse du bon prêtre qui nous montrait la pauvre terre de Molenc.,... Nous visitâmes un instant sa modeste eha|ielle. Nous dîmes adieu à son presbytère, à sa jeune sieur, son iIqu^ ange-gardien, et il reçut nos embrassements sur le rivage.

La brise nous porta bientôt au nord de Molène ; la nef traça un rai»ide sillage, et, deux heures après, nous délKiniuanies joyeux à quelque distance du Conquet, dans une anse dont je n'ai pas retenu le nom, mais d'où nous arrivâmes en di*oite liglie au Ijourg de Ploumoguer,

Ici, la France fut pour nous aussi hospitalière qn'àOuessant. Mes compagnons, ballottés par la mer, ne demandaient qii*iin lit et fermaient les yeux de fatigue. Le lendemain, nous ne séparions ; le voyage était tini.

Dans ma solitude, j'ai youIu me rappeler les détails de cette charmante pérégrination et les confier au papier.

En résumé, Ouessant est une île curieuse, et on peut y vivre sans mourir d'ennui. Molène est un exil pour tous ceux qui n'y sont pas mky et on n'y vit que de pénitences et de privations. D n'y a même pas de l'eau à boire, quand la pluie refuse ses faveurs aux citernes.

Quelle différence à Daoulas, où Notre-Dame des Trois-Fontaines verse ses trésors limpides d'un bout de l'année à l'autre! J'ai vu et admiré ces cuvettes d'eau vive et ce bassin où elles coulent, et cette jolie chapelle dont l'entretien est dû à la pitié d'un vieux soldat, du brave et digne général Barbé. J'ai vu encore les ruines de l'abbaye protégées et gardées avec un saint respect par ce noble conservateur de nos antiquités bretonnes. Et avec quelle politesse exquise il est venu lui-même me lel niontrer en détail, relevées el raccordées par ses soins !

Honneur à l'honune qui termine ainsi une glorieuse carrière! Retiré à l'ombre, dans un coin isolé, chrétien par le cœur, artiste par l'esprit, il a déposé tou£e ambition, il n'a plus rien à demander au monde, et désormais aussi il peut dire avec Senèque:

ObscDfo posiius loco Plebeius morîar senex.

L'Hermite de Saint-Gonvel

Dans un temps oii tons les sujets historiques sont exploités avec tant ^'iTÎditéy nous ne doutons pas que Ton n'entreprenne quelque jour l'Uftoire des puits célèbres. Cette histoire sera longue et ne sera pas faas intérêt, si du puits artésien de GreneUe on remonte jusqu'au puits (fe Jaeob. Les puits et fontaines étaient pour nos ancêtres des objets consacrés, et» sans sortir de la Bretagne , on trouve dans leur décoration on témoîçna(^e irrécusable de l'idée religieuse qu'on y attachait.

L'anliqaité plaça 1» Vérité au fond d*iiii puils. Ce ne fut pas l'espoir de la trouver dans un pareil lieu qui fit, au eommeiicemcnt du scîcîème siècle* que six habitants do la ville trouvèrent , l'un après l'autre» un toni* Leau dans le puits du vieux Marchix. Cette piickse adveniure^ on le dévouement fraternel joue un rôle si touchant, va nous être racontée par le naïf chroniqueur avec lequel nos IcctcufAlnt déjà fait connaissance. ««

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