‹ Bibliothèque bretonne, collection de pièces concernant l'ancienne province de BretagneChapitre 42 sur 46 · AS · texte numérisé non relu

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vent leurs effets et les mettent au sec; faire regarder^ par un homme de réijuipage, s'ils ont de la vermine. {Ceci regarde non-seulement les mousses, mais les hommes assez paresseux pour ne [K>int le faire.)

» On doit faire faire la visite du grccmenl matin et soir, et malgré cela* s assurer par soi-même, si elle a été bien faite, en allant un jour à un mat, un jour à l'autre.

1 Loflîcier de quart ne doit jamais laisser mettre la chaudière sur le feu, que le coq ne la lui ait montrée, pour qu'il soit certain qu'elle est propre, ainsi que son couvercle;

u Le feu ne doit jamais être allumé sans ordre, ni trop tôt allumé : les vivres du jour fixent ordinairement pour cela, et, une fois allumé, un coup d'œil ne coûte pas pour voir si Ton brûle tmp de bois ; U doit veiller aussi à la plus grande économie pour! eau.

» L'officier de quart ne doit pas oublier que pendant qu'il est sur le pont, il doit veiller sur tout et qu'il répond de ce qui fx'ul arriver de mal par sa négligence.

» Point de lumière dans Tentreponl sans son ordre.

» Une trop grande familiarité avec les gens de l'équipage ne vaut rien ; on peut se tenir à une certaine distance, sans jK>ur cela les regarder avec hauteur.

)» Les officiers, toujours, doivent seconder le capitaine ; que *ordre, l'économie, la propreté régnent sur te navire, et^ toutes les foisqu*ils s'aperçoivent qu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, ils doivent sans balancer en aviser le capitaine qui, sans eux et surtout comptant sur eux, ne peut tout apercevoir.

» Il ne faut pas oublier que les ouvriers se lèvent k quatre heui*es du matin et doivent aussitôt se mettre à Touvrage. Leur journée finit a six heures du boir.

{fia dis ordrti.)

Dès qu'on est à la mer^ la bordée qui a le quart, de quatre heures à huit heures du matin, reçoit une ration d'eau-de-vie, ^i estd'un vingtième de litre par homme. Les voiliers, charpentiers, tonneliers, etc., reçoivent journellement cette ration, parce qu'ils sont toujours occupés, les voiliers à faire les voiles pour les bateaux pécheurs, les tabliers d'habilleurs et 4e décoleurs, des guêtres pour les saleurs, les traineurs et les mousses, des sacs à dons, des teaux pour les seines, àentretenir la voilure du navire, etc. Les charpentiers montent lesbateaux pêcheurs, les mettent à même de prendre la pêche ; les calfats les calfatent Les tonneliers font seaux à point, gamelles, bidons, gamelots, beurriers, carbillons, seaux à bosse, seaux et bailles d'étalés, etc. Les gens de quart garnissent les aussières, les mannes à décoleurs, les mannes à sel et à laver, font des flottes de liège pour les seines, des filets qu'on appelle sac à morues, d'autres appelés salbardes, des rets à harengs. On profite des jours de beau temps pour ces travaux.

Lorsque le temps est mauvais, le capitaine fait donner une ration d'eau-de-vie aux hommes de quart et, quand on est parvenu par les quarante degrés de longitude, une ration est distribuée à huit heures du soir, l'autre à deux heures du matin et la ration du jour«

Ces rations d'eau-de-vie données à la mer n'ont lieu que depuis la défense très-sage, faite aux matelots, d'embarquer individuellement ce spiritueux.

A mi-traversée, chaque habilleur reçoit un couteau, de Tétoffe appelée frise pour faire une moufle, de la toile pour faire des manchons.

Le décoleur reçoit un couteau, une paire de gants, aussi de la toile pour manchons. Tous ces hommes s'empressent, quand ils ne sont pas de service sur le pont, de confectionner ce qui

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leur esl nécessaire pour leur état à Terre-Neuve. Après avoir |ireparé leurs manchous, leui'S gants et leurs moufles, ils font des chapeaux de paille, qu'ils recouvrent de vieille toile, sur laquelle ils mettent du goudron ; ils réparent et font même des effets. Quelques fois, au moment du départ^ un ou deux jeunes enfants se sont cachésà bord du navire et ne paraissent tjue lorsque le navire est éloigne de terre. Ils n'ont ordinairement que ce qu ils ont sur le dos. Ou les habille de vieilles voiles; on leur lait faire deux culottes et deux vareuses. Le marin, toujours généreux donne, l'un une vieille culotte, Kautre un bonneV une paire de souliers, etc., et on finit par vêtir ce6 malheureux enfants, qui, n'ayant [)u trouver à s engager et ne voulant point mendier, viennent de cette façon assurer leur existence pendant six mois*

Le navire arrivé aux glaces, le matelot laisse les inquiétudes et les soucis que cette position donne, les laisse, dis-je, à celui qui commande et qui doit aussi en être chargé. Pour lui, h principal est de se garantir du froid et de passer le temps le plus gaiement possible ; aussi, il chante, il danse des rondes, uième des contredanses, ou si les mouvements du navire gênent par trop, il marche on mesure. Si, par bonheur, on a un violon, mais surtout un biniou, aloi^ tout va bien; réqui* page est heureux, si surtout le capitaine sait parfois exciterlai musiciens*

Les glaces, les brumes épaisses rendent alors la navigation bien dangereuse, surtout la nuit quand la brise est fraîche et que la mer fait blanchir les vagues qui reësemblent alors parfaitement à des morceaux de glace, et si malheureusement oo se méprend et que Ton se heurte avec force contre un de ees glaçons, cette glace fait un trou au navire qui sabime p»es^ qu'aussitôt. Nous avons vu deux navires montés de cent soixante bommes; être engloutis ai ubi* Une trentaine d boni-

— .usines se jetèrent sur les glaces et furent sauvés le lendemain par d'autres navires. Trois malheureux restèrent sept jours sur les glaces et parvinrent à prendre terre en allant de glaces en glaces, et ce ne fîit qu'après avoirpassé quatre jours sur une pointe, qu'ils furent recueillis par une embarcation anglaise. De quoi avaient-ils vécu pendant tout ce temps? De poutes noyées qu'il avaient trouvées sur l'eau.

Un autre navire frappe sur une glace, l'équipage n*a que le tempsde se jeter dans l'embarcation, qui trop faible ne pouvait contenir tous les hommes, dont une partie fut bien obligée de ae mettre sur les glaces. La moitié de ces malheureux niéf aient pas habillés. Heureusement ils sont aperçus au jour, et personne ne périt.

Quand les glaces ne paraissent pas très serrées, on cherche passage, on s'enfonce parmi ; alors il arrive quelquefob que les glaces se rapprochent et pressent, tellement le navhre, qu'elles le soulagent. On voit rarement alors des accidents. On serre toutes le» voiles et on attend qu'elles s'écartent de nouveau. Cependant nous avons vu un navire fatiguer au point, qu'il se fit une voie d'eau considérable; il se remplit d'eau, mais ne coula pas de suite ; il était soutenu par les glaces et comme il se trouvait plusieurs bâtiments peu éloignés, serrés comme lui par elles, on enleva de ce navire, des vivres, les coffres de Téquipage, beaucoup d'objets de pèche, les ancres, les chaînes , etc. Toutes ces choses furent traînées à bord des autres navires, par dessus les glaces.

Dès qu'on est arrivé à la banquise, on fait compagnie, en se réunissant trois ou quatre navires, dans la crainte de quelques accidents; et, lorsque le passage est impossible, on se tient sous petites voiles, près des glaces, pour profiter du premier moment favorable. Alors les capitaines se voient et vont à bord les uns des autres; (on appelle cela bénigaser). Là, ils nomment

1 qui doit dirigei la roule eLcoiivk*niieiU ih* sigiKiux, pour sereconnaUre s'ilsvenaieut à sepenlre pat' la brume. Ordinairenieiii, chacun conuuaude à sou lour.

Los brunies sont lelleuieut épaisses tpron se parle sîuis ijoU'voir distinguer le navire auquel on parle. Ou lire des coups d4> fusils, on sonne les clocbes, on corne dans une trompe en fer blanc, qui fait beaucoup de bruit, afin de ne point se perdre et malgré tous ces soins, il est rare qu'on puisse se conserver.

Nous avons des brumes épaisses à ne pas se voir sur le poul et, du haut des mats, on y voit très bien. Une Ibis entr'autix^s, nous j^ro 11 lames très heureusement de ce phénomène, car sans ce!a nous aurions infailliblement péri. Nous nous trouvions, avec un coup de vent, entourés de glaces énormes, sur lesquel* les nous nous serions brisés. Nous étions une dizaine de navires dans cette position, et pas un n'eût de mal.

Nous sommes quelquefois entourés de glaces, de manière a ne point voir la mer à toute vue, nous sommes dans une clarière ; alors on s* amarre sur une grosse glace et on reste ainsi quelquefois plusieui's jours, après lesquels, s'il est survenu de la brume, on est très étonné de ne plus voir de glaces que celle sur laquelle on est amarré.

Cet amas de glaces a un mouvement extraordinaire. Nous avons vu des glaces faire, d'un temps calme, plus de deux lieues à Tlicure.

Parmi ces glaces, il y en a d énormes ; j'en a vu touchées sur des fonds de trente mètres. On donne ordinairement h cesgla-

rces deux tiers dans l'eau et un liei's au-dessus; ceci n'est pas {jpxact, cela dépend souvent de leur forme. Pendant que Ton séjourne parmi les gkces, on s'amuse à chasser. On trouve quantité d'alouettes, quelques godes, des loups marins. On rencontre, aussi, mais rarement, des ours blancs. Il est diflicilc de les tuer et surtout dangereux de ^en

approcher avec une eml^arcatioiiy à moins d*étre bien armé et surtoul d'avoir une hache pour leur couper les pattes, si ces animaux terribles cherchaient à vouloir attaquer votre canot.

Lorsqu'on ne peut pénétrer parmi les glaces avec le navire, on est dans l'usage, lorsqu'on est près de terre, à 2 lieues environ, d'expédier un bateau sous le commandement du lieutenant, avec les calfats, charpentiers et quelques chauffaudiers pour se rendre à la place que l'on doit occuper, afin de préparer l'habitation. Toutefois, l'on ne fait cette expédition que lorsqu'on est certain que le bateau pourra atteindre la terre. On donne à ce bateau des vivres, surtout un pain pour que son équipage ne risque pas à en manquer avant l'arrivée présumée du navire.

Avant 1816, les places des ports de la partie de Terre-Neuve que la France a droit d'occuper, appartenaient au premier navire venu qui avait pu y envoyer un homme. Aussi, dès que le capitaine se faisait près de terre par son point et que souvent trompé par des horisons brumeux qui figurent parfaitement la terre, il se croyait près d'être rendu, sans avoir égard si un bateau pouvait ou ne pouvait pas parvenir à terre, il faisait mettre un bateau à l'eau, le chargeais de monde, et l'expédiait. Malheureusement il n'arrivait que trop souvent que cette frêle embarcation ne rencontrait pas la terre aussitôt que le capitaine se 1 était persuadé, et il arrivait que^ si son équipage ne succombait pas aux rigueurs du froid, il éprouvait des peines inouies. Aussi, pour éviter tous les malheurs qui arrivaient à cette époque, le gouvernement défend, sous peine grave, à tout capitaine, d'expédier un bateau à moins de n'être éloigné de terre, au plus de deux lieues, pourvu encore qu'il soit certain que ce bateau pourra prendre terre.

Arrivons maintenant à terre (c'est le plus souvent du 10 au

20 juin, mais aussi quelquelbis le âO juillet), et voyons ce qui s y passe.

Supposons que Ton se trouve à ocroper une place qui n*ait pas encore élë habitée et où paicouséquent tout est à faire. Il est deux heures do matin, ranire tombe, Tëqui page n'a pas repose ; il a fallu qu'il entrât le navire dans le port ; qu'importe: Touvrage de Terre-Neuve est arrivé, plus de sommeil ou du moins bien |>eu : cinq heures par vingt-quatre heuixîs ; mais ces cjm| heures ne commenceront ce jour-là qu'à dix heures du soir. Le capitaine désigne à chacun son emploi. Les deux tiers de l'équipage, dirigés par le lieutenant, vont couper du bois pour le chanlTaud. Les calfats et char()entiers travaillent aux bateaux po'ir les mettre en état de naviguer^ et les hommes réservés pour bâtir l'habitation, finissent d'amarrer le navire, de lui dcvergucr ses voiles, sèches ou non, parcequ'on les envoie sécher à terre, si elles sont mouillées ; do dépasser les mâts de perroquet et de caler les mâts de hune.

Pendant ce temps, les hommes envoyés aii bois, en ont déjà apporté ; alors les hommes laissés à bord viennent à terrCy dirigés par le second, et se mettent en mesure de construire un chaulTaud au-detsus de l'eau, et qui doit porter au uioins, deux fois le poids de la cargaison du navire.

Ce chauffaud est plus ou moins grand, suivant que l'équipage est plus ou moins nombreux. Trente mètres de longueur sur quatorze de largeur sont les dimensions d'un grand cauffuud. Il est bâti sur des poutres, appelées à Terre-Neuve épours. Ces épours sont éloignées l'une de l'autre d'un mètre soixante-six centimètres et sont soutenues par des piquets placés de trentetrois centimètres en trente-trois centimètres. Sitôt que la plate-forme est terminée, on fait ce qu'on appelle rédifico, et Ton couvre avec un teau fait exprès, pour la confecliun duquel iieDtre environ mille mètres de toile.

On emploi? à Terre-Neuve, on ne sait trop pourquoi, beaucoup de termco dont on ne se sert pas en France pour désigner les mêmes objets. Par exemple, un rocher s'appellera pron ; une rivière sera un bria ; un piquet s'il se trouve placé perpendiculairement sera une bourde ; d'antres seront des épecauts, des lisses, des fourches, etc.

Revenons un peu aux hommes que Ton a envoyés couper du lK)ià pour le chauffaud. Ces malheureux portent le bois sur Tépauîe. Ce travail durant environ huit jours, ils ont souvent l'épaule écorchée, malgré l'herbe dont ils se font des coussins pour empêcher que cela n'arrive. Alors ils souffrent beaucoup, car il faut toujours aller.

N'ayant point de chemins tracés, ils ont beaucoup de diflBcultés à pouvoir passer, leurs bardes tombent en lambeaux.

Dans le bois il fait ordinairement très chaud, surtout dans la partie sud, et, lorsque le temps se trouve au beau ; mais alors, gare les mousliqaes, mouches presqu'imperceptibles qui tourmentent les hommes plus que l'ouvrage. Il arrive souvent que quelques hommes perdent la vue par l'effet de la piqûre de ces animaux (toutefois momentanément, pendant trois ou quatre jours.)

S'il pleut, point de moustiques ; mais on est mouillé tout le jour jusqu'aux os. On allume de grands feux aux lieux de halte, et là on se sèche du mieux possible. Le soir à dix heures, on se couche sous une tente, sur quelques branchages que Ton appelle rames et l'on y dort tranquillement. Quand à trois heures du matin, le lieutenant fait entendre sa voix, on est bien fâché de quitter ce mauvais lit. La toilette n*est pas longue, on n'a autres choses à faire que de se frotter les yeux, car on se couche tout habillé.

Les vivres ne sont plus les mêmes que pendant la traversée ;

lûujours soupe de pois, matin, midi el soir, excepte le diiiiaiicheel lejeudij ou Tou accorde une ration de lard, cent cinquanle-six granunes a chaque honuxie. Trois 4|uarls de litre de cidre a l'homme par joiirj plus uu quart de litre d*eau-de-vie en six rations. La première se donne en se levant, à trois heures du matin.

RkinlenanlquelechaufTaud est construit, que les bateaux sont calfatés, on décharge le sel, on le porte dans le milieu du chauflaud, où on ramoncèle.

Le chauUaud est divisé en trois parties sur la longueur. Le milieu contient le chargement de sel ; les deux autres parties sont réservées pour la morue* On laisse seulement environ deux mètres de passage, entre le sel et le bout de terre du chaufiaud ; à l'autre extrémité, on laisse sept mètres, entre le sel et le bout extérieur du chaufiaud que l'on appelle Tavant. De ces sept mètres on en ménage quatre sur Tavant, pour recevoir la morue que les pôcbeui's apportent, c'est la poissonnerie. On établit ensuite des places fixes sur toute la largeur du chauO'aud, moins un passage d'un mètre au milieu. Ces tables ont un mètre trente-trois cenliuiètres de largeur et sont divisées par longueur égale à la largeur : elles sont destinées k préparer la morue. Au milieu du bord d'en avant de chaque table, un trou est pratiqué dans la plate-forme du chanfTaud, pour laisser tomber à la mer la tête et les entrailles des morues ; de 1 autre côté, un trou est aussi ménagé à gauche, pour jeter ce qu*on appelle lenau.

Pendant qu'une partie de l'équipage débarque le sel, d^autres hommes préparent les tables dont nous venons de parler, d'autres montent les seines à morues et les seines à capelacs. On monte, on calfate le cajot, on le garnit de gaulettes, de tuiles; enfin, on le prépare pour faire Thuile. On confectionne des traîneaux ; on débarque aussi des vivres |M>ur un mois en-

virou, afin qu'une fois la pèche commencée, on n*ait plus a s'occuper que de morues.

Tout l'équipage couche encore sous des tentes; mais, si l'on a le temps, on fait d'abord une principale cabane, que l'on couvre avec des voiles et par suite avec des planches. On divise cette cabane de manière à ^voir une cuisine, une cambuse, un salon et une chambre pour le capitaine. On y fait un grenier qu'on appelle triori, pour servir de déchaîne et pour y mettre le pain. On fait ensuite une cabane pour les pêcheurs, une autre pour les hommes qui restent à terre pour préparer la morne et qu'on nomme chaufiaudiers, une pour le chîrui^en et une dernière enfin pour lesofiiciers. On construit aussi un four pour cuire du pain.

Il est rare qu'une première année, on puisse faire tout cela, surtout avant la pèche. Une fois le chauiTaud construit, si h morue se trouve à arriver à la côte, on quitte tout pour la recevoir. La principale, l'unique affaire est de faire sa pèche.

Dès donc que le chauffaud est terminé, le capitaine envoie un pêcheur sur les lieux de pèche (on dit envoyer sous le cap) voir s'il peut prendre du poisson. Si ce pêcheur revient avec quelques morues, alors l'éveil est donné.

Le bateau capelanier, monté de quatre hommes était déjà parti, pour chercher du capelan, poisson qui sert d'appât à la morue. S'il a pu en prendre et, surtout, si c'est le premier pris dans le port, il revient promptement à l'habitation. L'activité que montre l'équipage de ce bateau et la prestance fière du maitre, font voir, au capitaine qu'il a rencontré ce qu'il cherchait. Alors ce maître distribue le capelan, par ^ale portion, à chaque bateau pêcheur.

Les capitaines, au lieu d'armer chacun un capelanier, font société pour prendre toutes sortes d'appâts ; de sorte que souvent quatre capitaines, au lieu d'armer quatre bateaux, n'en

arment que deux, lorsque la bouelte est à discrétion ; ce qui fait une économie d'honinies dont on a toujours besoin, Re-venons au moment où Fcveil a été donné. De suile, on embarque les seines a morues. L'équipage se cooipose de huit hom* mes.

Ces seines a morues ont trois cent quarante mètres de longueur, sur trente-cinq d'élévation. Elles pèsent, plus ou moins de trois cent cinquante à quatre cents kilogrammes. Un des bords du filet est garni d'une corde non goudronnée que Ton nomme bélée. Cette corde n a guère que cent soixante-dix mètres de longueur. Des morceaux de liège sont fixés sur cette corde à de petites distances les uns des autres. L'autre bord dti filet est aussi fixé sur une autre corde qui a un peu moins de longueur que la première et sur laquelle on fixe des plombs de deux mètres en deux mètres à peu près. De cette manière, le filet a perdu la moitié de sa longueur, par le fronci qu*on lui a fait faire, mais qui n'est pas égal dans toute la longueur. Chaque maître de seine a sa manière pour monter son filet; manière, malgré cela, qui est a peu près la même, et qui varie cependant suivant la qualité du fond, s il est uni ou hérissé de rochers.

Une fois les seines embarquées, réquipage embarque des effets de rechange, des vivres, seulement pour quatre jours, quoiqu'il doive dans beaucoup de ports ne rentrer à Thabitatîon que quarante joure après ; c est-à-dlre quand la pêche a la seine est terminée.

Ces vivres se composent d'un quart de litre d'eau-de-vie, un demi litre de cidre et en quart de litre devin par homme et par jour. Quatre kilogrammes de beurre et quatre kilogi'amraes de lard par semaine, pour huit hommes; du pain frais continuel-

ÏlpmAni, Quand on prend de la morue, le ca{>itaine envoie à Tée de la seine, quatre litres de via presque journelle-

ment, et ce, en plus de la ration. Loi-sque les quatre jours de ' vivres sont consommés, on leur en envoie quatre autres, par un bateau pécheur..

Dès que les maîtres de seine ont leurs bateaux prêts, ils avertissent le capitaine qui fait donner le coup de partance, pour encourager à remplir lé métier avec zèle.

Alors le maître place son équipage comme il Tentend, et lui, debout sur Tavant, donne le signal du départ. Si plusieurs seines partent ensemble, on rivalisera de vitesse ; c'est à qui aura le devant ou restera en arrière le moins possible, pour se rendre sur les lieux de pèche. Des chansons gaies ou des hourras accompagnent ordinairement la nage.

Les pécheurs, après avoir embarqué dans leur bateau, des lignes, des hameçons, des vettes, des faux, une boussole; on carbillon de biscuit, un bidon d'eau, un pain frais et le demilitre d'eau-de-vie» s'embarquent trois dans chaque bateau pour se rendre soiis le cap. Quelques-uns sont désignés pour suivre les seines et apporter le poisson qu'elles pourraient prendre. Les autres pèchent et, quand entr'eux ils ont assez de poissons pour charger un bateau, ou avant que ceux-cine gâtent, un d'eux les prend aux autres bateaux et les apporte à l'habitation pour qu'on les mette dans le sel.

Le bateau pécheur couche presque toujours au chauffaud, ou du moins y revient chaque jour. On donne à chaque bateau un kilogramme deux cent cinquante grammes de beurre par semaine, à chaque pécheur par jour, un demi litre de cidre, le demi-litre d'eau-de-vie pour les trois hommes et quinze cents grammes de pain frais et toujours le biscuit à discrétion.

Quand le pécheur a bonne pèche, il reçoit un litre de vin par bateau. La moitié des bateaux qui a le mieux réussi reçoit une gratification.

Lorsqu uu bateau arrive cLargé de dessous le cap, soil de U seine ou de la pwhe, il est reçu à riiabitation par des cris de joie qui se terminent par un cri : à boire au serrou , nom douane au bateau qui prend, qui serre la morue des au très bateaux, ou qui quelquefois a pu se cbarger lui-même. Ce cri avertit rhoninie charge des vivi^es, lequel vient aloi's avec un litre de cidre, qu*il verse dans uu gamclot aux hommes du bateau, en leur donnant à cliacun un coup d'eau-de-vie. Le plus jeune <lu bateau ou du moins le dernier en grade et qu'on nomme banquier, aeu soiu de préparer une morue pour faire la soupe; il remet celte morue et sa gamelle au cambnsier qui, ayant toujours de Feau bouillante sur le feu, fait de la soupe qui doit ^Ire préparée, quand les bateliers ont déchargé leurs morues; alors ou crie : la soupe au serrou, pour que le canibusier l'apporte, parce qu'un [>ècheur n'a pas, pendant la pecbe, la permission de descendre à terre, à moins que le capitaine n'accorde cette permission, ce qu'il fait rarement. I^ bateau remet à la voile et son équipage mange la soupe.

Lorsque le pêcheur rentre le soir à Thabitation, sitôt que son bateau accoste le chaufl'aud, le banquier débarque avec sa gamelle, une morue et le foie de cette morue, lequel foie sert pour faire de l'huile, et il court promptement faire la soupe. Les deux autres bateliers débarquent le poisson et amarrent solidement le bateau ; ils viennent à terre ensuite. Le second do bateau qu'on appelle avant, va remplir son bidon d'eau pour le lendemain et l'embarquer de suite pour que rien ne le retarde au matin. Il va chercher la ration de cidre. Le maître met une bouteille a la porte de la cambuse, pour que te cambusier y mette le demi-litre d'eau-de-vie pour le lendemain. Ce maître a aussi bien soin de s'informer si le capitaine n'a point parle de gratification de vip rouge. Dsvont ensuite tous Irois manger la souik? et dormir cinq heures au plus, car il eât

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rare qu'on leur accorde toujours un aussi long temps de sommeil, parce que le capitaine n'ignore pasque^ quand ils ne sont plus sous ses yeux, ils trouvent toujours moyen de faire quelques petits sommes, ce que les hommes restants à terre ne peuvent faire ; aussi, pour ces derniers que nous nommerons chauffaudiers, a-t-on ua peu plus déménagements.

Lescapelaniers, dont nous avons déjà parlé, sont ordinairement les plus heureux de l'équipage ; aussi les voyez-vous toujours propres et bien rasés. Ils n'ont d'autre chose à faire que de prendre le capelan et de le porter aux bateaux pécheurs; et comme ce poisson est presque toujours en grande abondance, ils ont peu de travail, mais il en faut.

Autrefois, un maître capelanier était l'homme par excellence ; aujourd'hui il a beaucoup perdu de son crédit. Alors on aurait cru perdre sa pèche, en employant quelquefois les hommes du capelanier dans leurs moments perdus. Aujourd'hui il n'en est pas ainsi ; mais ces hommes se tiennent le moins possible à portée du capitaine.

Nous allons maintenant parler un peu des chauffaudiers qui ne sont certainement pas les heureux de la navigation de Terre-Neuve, et surtout de ces pauvres enfants de douze à quinze ans» lesquels n'ont pas plus de sommeil que les hommes. Il est étonnant qu'à douze ans un enfant puisse résister à autant de fatigue.

Prenons donc le chauffaudier un instant avant le jour, car le capitaine n'oublie pas qu'il faut un peu de temps pour se lever. Cependant, comme dix minutes après le réveil, le cambusier est là pour distribuer une ration d'eau-de-vie, il ne faut pas trop tarder ou l'on risque de ne pas en avoir; il n'est, néanmoins, pas encore trois heures du matin. Mousse ou homme, chacun a son vingtième de litre d'eau-de-vie, c'est un bouja- Ton» Tous to rendent auchauiTaud, au fur et à mesure qu'ik

ont bu ia goutte. Là, Tun est leveur, l'autre est décoileur, celui-ci lïîibilleur, celui-là traîneiir, xin autre saleur. Le leveur, le Iraineur et le saleur prennent des guêlres ; le dëcoleur, un tablier, des manchons, desganlset un couteau à deux tranchants. L'habilleur se met dans une chaise devant son étal et prend ses manchons, sa moufle et son couteau. La chaise est recouverte d'un tablier goudronné.

Passons maintenant en revue le métier de chacun.

Le leveur est cet enfant de douze a quinze ans dont nous venons de parler ; son emploi est de prendre une morue de chaque main en la tenant par les yeux et de la lever sur les tables que nous nommons étals ou étaux. Il les place à la gauche du décoleur, le ventre tourné vers cet homme. Chaque mousse doit servir deux étaux.

Le décollour, debout au milieu d*un des étaux, étant muoi de sou couteau à deux tranchants, ouvre le ventre delà morue, lire le foie qu'il je! te dans une manne placée a sa droite, coupe ou plutôt arrache la tète, qu'il laisse tomber à la mer avec toutes les entrailles, par le trou pratiqué pour cela, et pousse, par le même mouvement, la morue à rhabilleur, qui est assis de l'autre côté de Tétat, face à face avec le décolleur, reçoit celîe morue, la met à plat, lui coupe le nau qu il jette à la mer par un trou pratiqué à sa gauche, et laisse tomber la morue à sa droite dans untraineau.

Autant qu'on le peut t] faut que le décolleur et l'habilleur soient d'égales forces. Un bon habilleur tranche assez ordinairement huit morues par minute.

Quand une quarantaine de morues sont tombées dans le traîneau, un jeune homme de dix-sept à dix*huit ans, le tralneuf, retire le traîneau, l'écarté et en met un autre à la place. Ensuite il traîne le plumier au saleur et le reuvene pi-è» du

lif tt où on doit saler la morue. Un bon tratneur doit traîner a troisjétaux.

Le saleur commence alors sa besogne; il prend une largeur d'un mètre trente-trois centimètres, depuis la butte de terre du chaulfaud jusqu'à deui mètres des étaux, tend une ligne et couche la morue qu'on lui traîne, la chair en haut et contrariée, c'est-à-dire tète à queue. Jamais il ne prend une morue seule, toujours deux à deux, il jette du sel sur chaque couche avec une large pelle en bois; maistde manière que ce sel soit bien égalisé et qu'il n'y en ait pas trop épais. Il fait de cette manière une pilç qui d'abord n'est pas très-élevée. Il sale tantôt d'un côté du chauffaud tantôt de l'autre, pour donner aux piles le temps de s'affaisser, et, quand il ne peut plus coucher de morues à cause de leur élévation, il commence devant cellesci de nouvelles piles. Lors^que ces dernières sont à dix-huit pouces de terre, on les couvre de tables pour pouvoir traîner la morue par dessus et charger les premières piles que Ton élève à une hauteur de deux mètres, mais à plusieurs reprises, car elles s'affaissent toujours. On élève alternativement Tune et l'autre pile et, lorsque les premières de chaque bord sont terminées, on en commence des troisièmes, pour pouvoir chaîner les secondes et ainsi jusque la pèche finie. Un saleur doit saler à trois étaux.

Nous avons laissé le décolleur mettant les foies dans une manne; quand ce panier est plein, il le prend, criemannée, en passant près du second, et porte les foies au cajot. Les mannes doivent être de même grandeur, cependant il y a une légère différence et, comme chacun tient à l'honneur de porter plus de mannes au cajot, il y a souvent discussion pour la grandeur de la manne ou sur ce qu'elle est plus ou moins pleine. Aussi te second qui tient compte de ces paniers, a-t-il bien soin de voir s'ils sont également remplis et souvent.^pour plus de ju^

lice, il y a une

:;haque decalleur chao;:

manne eu plus^ qt avec celle qu'il vieut de porter ; de celte manière un même panier passe d'un décolleur il un autre. Un second avec une capacité ordinaire, mais d'un caraclèregai, vous fera faire beaucoup plus d'ouvrage qu'un autre ayant plus de capacité et un caractère sombR\ Comme je l'ai déjà dit, à Terre-Neuve, avec delagaité, on fait plus d'ouvrage.

Pendant que le décolleur va au cajot, Hiabilleur donne un coup de lombardie a son eouleaa et même à celui du décolleui-. Une lombardiL* est uu morceau de bois uni sur lequel on met de la pierre de meule cuite au four et réduite en poudre ; cela donne un bon fil au couteau.

Presque toujours une grande gaîlé règne à l'étal, c'est a qui cliantera les cbansons les plus joyeuses; mais celte fameuse chanson: Quand la belle au moulin s'en va, n'est jamais oubliée ; car un des refrains est à boire, i boire, ce qui peut faire ra|>peler au capitaine qu'un coup de vin ne serait pas de trop.

Nous oublions que ce pauvre diable de chaulTaudier est à Touvraye depuis trois heures du malin, sur la fourrure d'un coup de croc, connue disent les marins, et qu'ils doivent commencer à avoir appétit ; il est huit heures, le capitaine dit: bas les couteaux» alors cliacun <|uilte son tablier, se lave vile les mains et saute chercher une gamelle pleine de soupe de morues pour sept hommes, chacun son dcmi-kilog. de pain frais, et (depuis seulement quelques années), un quart de litre de cidre.

On donne ordinairement une dc*fni-heuiT> |K>ur manger; mais du moment qu on a dit bas les couteaux» au moment où la première tête de n^orue tombe, il faut une heyre, I^> temps d'allumer une pipe, de passer le couteau sur la mf*ule, «emploie bien l'autre demî-bcurf : aussi a-t-uû bien soin d'avoir tou-

. jours trois ou quatre meules pour que t on puisse en aiguiser plusieurs à la fois.

Lorsque le temps se trouTe froid et que Ton voit les chauffaudiers être fatigués, vers cinq ou six heures du matin, on met à chauffer moitié eau et moitié vin dans une chaudière, avec de la mélasse, pour leur en donner un demi-litre à chacun, avec une bouchée de pain, et Touvrage n'en va que mieux.

À deux heures de l'après-midi on dine : soupe de morues; au soir, vers neuf ou dix heures, encore soupe de morues et toujours soupe de morues, à moins que ce ne soit le dimanche et le jeudi, où Ton mange un morceau de lard à dtner. On se couche après souper pour recommencer le lendemain.

Le travail n'est pas trop fatiguant, c'est-à-dire que ce n'est pas un travail qui demande beaucoup de force : mais être si longtemps de suite à la besogne et se priver de sommeil, le rendent bien pénible. Il arrive souvent que les jambes deviennent très enflées, que les mains toujours mouillées deviennent tendres, échauffées, de manière que le sang en sort et, lorsqu'il faut se mettre à l'ouvrage le matin, c'est bien douloureux ; mais il faut qu'un terreneuvier soit bien malade pour ne pas faire son métier. C'est presqu'un déshonneur d'être malade, quand même il n'y aurait pas le moindrement de votre faute. J'ai vu souvent être forcé de faire reposer les hommes. Sans doute il s'en trouve qui ne sont pas aussi courageux, mais c'est le petit nombre.

On sera bien aise, sans doute, de savoir comment une soupe de morue doit être faite. Le cuisinier tient toujours de leau bouillante sur le feu, il a du biscuit brisé, sa morue est préparée ; dix minutes avant le repas, le capitaine ou plus souvent le second dit : la morue dans la chaudière, elle y est jetée aussitôt, le biscuit est mis dans les gamelles avec un quarteron de

iR^uriv pour sept hooiiues. Cinq uiiiiules après, la lûorue esl cuile. ce qui se coimaît par la grande arrête qui se délaclie et quVm retire. On prend de !'eau qui a cuit la morue, ou en jette un peu dans les gamelles pour tremper le pain et au bout de dix minules, ou met le reste de l'eau qui a cuit la morue et la morue elle-même dans les gamelles, et voila la soupe* Le beurre est mis dans les gamelles pour qu'il soit mieux égalisé et au'cas qu'il y ait olus d'eau qu'il nen faut dans la chaudière.

Le cidre n'est pas mis à Terre-xNeuve dans un bidon, comme à la mer, on le donne dans tes gamelles, parcequ'alors avant de venir prendre le cidre, l'équipage est obligé de laver la gamelle, ce qui est autant de f:iit pour le cuisinier, auquel on ne laisse pas toujours trop de temps pour faire les repas. Quand la morue donne, il faut qu'il travaille comme les autres, et si an homme est seulement indisposé ou convalescent, c'est souvent celui-là qui fait la cuisine. On n'est pas ditlicile à Terre- Neuve.

îl n'y a point toujoui^ de morues au cliauflaud ; sans doute aloiTâ les chaulîaudiers vont se reposer, se nettoyer, se raser; non, non. A moins qu'il ne fasse tourmente de vent, pluie averse, point de repos pour eux. Sitôt que la morue manque à rbabitation, autant de trois hommes, autant de bateaux armés, soit pour aller prendre quelques morues à Tentrëe du havre ou pour suivre les sc»iiH*s.

Si, chemin faisant, un bateau chauiïauJier et qu'on nomme chaullaudière, rencontre un bateau chargé de morues, Téquipage change de bateau. Le chaulVaudicr revient à Thabitation et le pécheur va chercher un nouveau chargement.

Le tonnelier reste pres((ue toujours à terre jiour réparer le« bîirriqu«»s a Thuile. Le saleur soccupp de la lirf^r. Autrefois ce aletir était aussi comme le capelanior. un homme duquel Ott

R'oMÎtdisposerque pour sob état: c était une spécialité. L*huile ne sortait du cajot que gros au plus comme un tuyau.de pipe. . On donnait au saleur un demi-^litre de vin par chaque barri«que d'huile qu'il tirait. Aujourd'hui, plus de vin qu'à la force du poignet, comme les autres ; une barrique se remplit d'huile dans un quart d'heure, et on met souvent le premier venu à la tirer.

Les mousses trop faibles pour aller dans les bateaux, préparent du capelan pour la provision de l'armateur et du capitaine, ou vont chercher du bois pour le four et pour faire la soupe aux pécheurs ; de la rame pour la grave ou pour garantir le lieu où l'on dépose provisoirement les barriques d'huile, lieu que l'on nomme aussi- triori. Si quelques hommes se trouvent à rester, ils font des civières et travaillent à mille objets.

Disons aussi un petit mot des provisions d'équipage, c'est-àdire des capelanSy des naus et des langues de morues, que les hommes d'équipage apportent ordinairement à leur famille.

Ces petites provisions leur coûtent bien de la peine, car œ n'est que pendant l'heure des repas qu'ils peuvent s'en occuper et, comme on ne leur donne que le temps bien juste de faire ce repas, il faut nécessairement qu'ils se hâtent pour faire ce qu'ils appellent leur petite pacotille.

Le pécheur n'est pas comme le chauflaudier, il fait du capelan à peu près ce qu'il veut. Les hommes de seine ne peuvent faire aucune provision, mais il arrive souvent que le capitaine fait saler du hareng, pour leur en donner chacun une cinquantaine.

A Terre-Neuve, il y a de l'ouvrage pour tous, depuis le capitaine jusqu'au mousse. Le chirurgien n'est pas souvent plus exempt qu'un autre, son service, après avoir soigné ses malades étant de trancher la morue. On a toujours soin de lui réserver du poisson pour ne point le laisser s'ennuyer. Autrefoi^r

ees

on ne faisailcas de lai que lorsqu'il élait bon imiiclieun et ceU me rappelle une certaine anecdote. Un second était malade, le chirurgien en avait soin. Un honinie alla faire des reproches au capitaine en lui disant: « comment, capitaine, vous ^aisse^ trai* ter un brave homme comme Monsieur "* par un homme qui ne sait pas habiller une morue î » Avec toutes les raatliénialiques du monde, disait feu iMonsieur Serin, vous êtes unsot àTerre- Neuve, si vous ne savez pas faire une civière. Aujourd'hui, on dirait cela, si vous ne saviez prendre ou préparer une morue. Il faut au reste avoir l'esprit de son métier, ce qui, à mon avis est le bon esprit.

Le capelao, abandoimant la cote, dans !a première quinzaine d'aouty c'est aussi a celte époque que la morue prend le large; la pèche des seines est terminée... Heureux, si votre sel est employé, car, depuis bien des années, ce que Ton prend ensuite est peu de chose; autrefois, on sauvait encore son année à la grosse bouette, c'est-à-dire en péchant au large sur des fonds de trente mètres, ayant pour appas, reucornel et le hareng.

Quoique Ton preime peu de poisson à cette pèche, cela n'empêche pas d) emi^loyer une partie de l'équipage, surtout, si vous n'avez pas eu le bonheur de réussir avec les seines ; d'ailleurs, ayant peu de poisson, il faut aussi peu de monde pour le sécher: ce qui conséquemnient vous permet d'employer un plus grand nombre dliommes à la pèche.

Le capelanier débarque alors sa seine a capelan, s'arme de tarluUes, espèce de petits grappins faits avec de petits hameçons sans barbets et garnis de plombs, et part pour aller [lécher Tencornet. Il place aussi les rets à harengs*

Chaque capitaine est alors obligé a armer au moins un bateau caj^elanier et presque toujours deux. Du reste, laissons cette pèche qui n'oflrcriende particulic*r, et voyons ce que Toti fait a terre.

N'ayant point eu le temps, avant d'entreprendre la pèche, de construire une laverie, il faut maintenant s*en occuper; il faut donc avoir du bois. Lorsqu'on s'en est procure, on construit une plate-forme au-dessus de l'eau, d'environ sept à huit mètres carres, au milieu de laquelle on laisse deux trous carrés, de trois mètres chaque. A chacune des encoignures de ces Irous, on plante un morceau de bois un peu fort et qu'on nomme apôtre : cet apôtre va jusqu'au fond et s'élève de deux mètres et demi au-dessus de la plate-forme ; c est pour établir, à la tète de chacun, un palan, qui sert à amener e; à élever des bateaux carrés à claire-voie, placés dans les trous dont nous venons de parler. Ces bateaux s'appellent lavouèrs. Il vous faut aussi beaucoup de civières, de courtines ou brouettes, decham» brières pour poser les civières, des rabots qui ressemblent parlaitement aux morceaux de bois dont on se sert pour éteindre la chaux.

Ce n'est pas le tout d'avoir une laverie, il faut aussi préparer un lieu pour sécher le poisson. Dans le nord, on sèche sur des galets, c est-à-dire sur des rochers ou plutôt sur une espèce de cailloutage; mais dans la partie du sud, il fait trop chaud pour pouvoir agir de cette manière. On est donc obligé de faire presque toujours plus à terre que l'endroit où la mer monte le plus haut, on est obligé, dis*je, de construire sur piquets des claies qui ont un mètre' trente-trois centimètres de largeur sur une longueur plus ou moins longue, suivant le terrain. On construit assez de ces claies pour qu'avec un équipage de soixante hommes, on puisse étendre quarante mille kilogrammes de morues. On ménage parmi ces claies, nommées rances, des endroits pour réunir la morue en monceaux. Ces places s'appellent fonds de pile et sont faits en pierre. Il en faut assez pour réunir toute la cargaison en piles de cinq à dix mille kilogrammes.

QueUiuerois, le ten atn êlaiil tiop raboteux pour toaslriiir^ des raiiceSj ou fait alors des llagues, qui soûl de graudes plali's- Ibruie.^eu Lois, plus ou uioins élevées, Irès-légèreuieul lailes, pour que Fair y passe, uiais cepeudant assez solides pour souleuirles hommes, quaud, sur des civières ils y i>ortenl delà morue.

Lorsque^ liuiilé par la nionlague, ou ne peut étendre sagrave à terre, ces flagues s avancent alors sur Teau, Une première année il arrive souvent qu'on se eoulenie de jeter des braucliages secs sur la terre et de sécher la morue dessus.

Une fois tout cela fait, le lavage eoi^mience ; dans les piles du chaultaudy on prend de la morue que Ton charge sur des civières, en ayant bien le soin de secouer le sel qui se trouve dessus. On porte cette morue aux lavouérs et on la jette dans ces bateaux carrés dont nous avons parlé. La, on la remue avec des rabots jusqu'à ce quei'oilicier chargé de la laverie^ lu trouve bien nettoyée de sel* Alors, on soulage le lavouér; deux ou wirois honnnes y descendent ; ou leur envoie de grandes mannes, dans lesquelles ils mettent de la morue. Ou monte ces paniers avec un palan ou une grue; on les place sur des civières ou sur les brouettes, suivant le terrain, et ou les porte sur la grave, dans un endroit préparé pour cela ; là, un saleur, avec quatre ou cinq hommes, prend celte morue, en fait une pile de dix mètres de longueur sur un mètre trente-trois centimètres de largeur; et un mètre soixante centimètres de hauteur. Cette pile s'appelle lumier* La morue ne se met plus la chair eu haut, excepté la première couche ; ou la met la peau audessus pour qu'elle puisse s*égouller, et ou termine cette pile en la diminuant du haut, sur la largueur, pour lui former une couverture dont les morues sont les ardoises. Oii nomme cela paleter le fumier. Les houimcsqui sont dans le lavouèr reçoivent, outre leur lation ordinaire, uu coup de vip, cuenlrani

dans le lavouèr, et uu autre eu sortant^ pour terminer la journée, parce qu'étant tout le jour dans l'eau, leur travail est plus pénible que celui de leurs camarades qui, du reste, les remplacent le lendemain.

Nous ne reviendrons plus sur la manière de laver, puisque c'est toujours la même chose .

Ayant lavé aujourd'hui nous mettrons au sec demain et nous irons nous établir dans un havre du sud, où ce travail demande un soin particulier dont on n'a pas besoin dans le nord. D'abord, il est rare qu'on y grave avant le quinze août, chose qu'on n'observe pas au nord, où l'on grave sitôt que l'on a de la morue prise.

Si le jour se présente beau à deux heures du matin, on appelle tout l'équipage, dont une partie se rend auprès des raaces, en ayant soin cependant de passer au fumier prendre une brassée de morues. Les premiers chargent leur civière de poissons et les portent aux seconds qui retendent sur les rances, la chair en haut, en ménageant la place le plus possible. On se met deux hommes à chaque rance. Le second se place sur on point élevé de la grave, pour diriger les hommes. Le lieutenant est occupé au fumier a faire cliarger les civières ; ceci s'entend, quand tout Téquipage est au travail, car, lorsqu'il ne s'en trouve qu'une partie, le second et le lieutenant travaillent comme les autres, tout en dirigeant l'ouvrage.

A neuf heures vous mettez cette morue en balles. Chaque balle peut contenir 100 kilogrammes. On les couvre de branchages verts, pour empêcher les rayons du soleil de les atteindre, car sans cette précaution elles brûleraient, ce qui perdrait totalement voire jioisson ; je crois que l'on dirait mieux elles cuiraient. A quatre heures après-midi, vous remettez la morue au sec, et, à six heures du soir, vous la mettez de nouveau en balles. Le temps que vous n'employez pas à la grave, vous l'em-

ployez a laver; de sorlc que vous avez pour le lendemain un nouveau fumier, pour lequel vous agissez comme pour Taulre. Pour vos balles, connue les morues se sont un peu desséchées, vous les mettez au sec, une fois votre lumier dehors, el, avant que la chaleur soil Irop forte, vous n'agissez plus connue la veille, mais vous les mettez par poignées dVniviron vingt morues, toutes les queues lournëes du même côlé; vous les présentez, la queue au soleil qui, ne les prenant alors qu*ohliquement, ne peut leur faire mal. A trois ou quatre heures, on met tout dehors. Le soir, pour le fumier, on agit comme nous l'avons dit tout-à-riieure. tfuuntà la morue sortant des balles , on commence par la réunir sur les rances en jioignées de cinq ou six, exactement Tune sur Tautre, les queues toutes tournées en dehors des rances. Pendant que Téquipage s occupe de ce travail, les oiliciers el principalement le chirurgien, s occupent du fond de pile, c'est-à-dire qu*il trace une circonférence sur un des fonds de pile en pierre, plus ou moins grande, suivant la quantité de morues que vous avez à empiler ; c'est ordinairement une circonférence ayant deux mètres cinquaine centimètresde diamètre : ils couvrent (elle partie avec les morues les plus mauvaises (|U*ils peuvent rencontrer ; ils placent cette première couche, la chair en liaut. Le capitaine donne ensuite Tordre de lever ; alors chaque homme i-éunit plusieurs poignées de morues en une seule brassée qu*il lève sur Tépaulo droite, et la porte auxoBiciers. Ceux-ci, ayant les mains garnies de niouOes en toile, prennent cette brassée et b jettent sur le fond de pile avec adresse, de manière que la morue se trouve bien à plat et en rond, comme le fond de pile a été tracé; c'est un métier qui demande beaucoup de force. De cette ma-^ nière, on élève la pUe perpendiculairement à une hauteur d'un mètre it*ente-trois centimètres ; ensuite, on la diminue ert arrondissaul le $ommêl. Ou réserve quelques morues pour pa-

letor la pile, cVst-h-diro pour la couvrir comme on le ferait avec des ardoises. Les branchages sont destinés à écarter la voile de la morue, car si elle y portai t, le soleil la brûlerait malgré la voile. Une pile comme celle-là, peut aller à cinq mille kilogrammes. Quand elle est bien faite la pluie ne peut lui faire aucun tort.

Il y a une chose bien essenlielle à ol)server, c'est de ne point empiler la morue avant qu'elle ne soit bien froide, car, si elle conservait le moindrement de chaleur, elle fermenterait en pile et s'y perdrait. On laisse la morue en pile pendant sept OQ huit jours. Pendant ce temps, vous en préparez d'autres. Ces huit jours sont-ils passés, plus ou moins, vous mettez ces piles de morues dehors. Si vous craignez la chaleur, mettez les queues en l'air, c'est un excellent moyen pour empêcher de brûler, et la morue sèche encore beaucoup de cette façon.

Toutes ces précautions de ramasser la morue en balles, de mettre les queues dans la direction du soleil, n'ont pas toujours besoin d'être prises; il arrive souvent que la morue, mise dehors le matin, reste dehors tout le jour, sans se détériorer.

Lorsque vous avez dehors deux piles de deux mètres cinquante centimètres, vous les réunissez assez ordinairement en une seule pile de trois mètres vingt centimètres de diamètre. Cette dernière pile, si le sec a été bon, peut attendre qu'on le mette dehors une dernière fois, pour l'envoyer à bord.

Quelquefois on change ces grosses piles de place pour les visiter, sans les mettre au sec. Cela s'appelle bénigaser. On profite d'un beau temps pour cette opération qui fait beaucoup de bien à la morue.

On bénigaseune pile, quand, forcé par un orage de ramasser la morue, on craint d'avoir empilé trop chaud. On profite du premier moment favorable pour lui donner de l'air, car il

faut bien piîiule leinpspour peidro uu^ pile du morues. qu«inâ elteeomoiencea sëcbaulTer.

1^ mauvais temps empêche souvent de nieUre Li morue au sec et même de la laver. Ou proIUei*a du premier mauvais temps, après les seines désarmées, pour donner un instant i réquipage, afin qu'il se rase, qu'il lave ses effets et les raecommode ; car, jusqu'à ce monient, il n'a pas eu une heure à sa disposition: on sacrifie tout pour prendre delà morue. Mais ensuite , chaque semaine, on tache de lui laisser un moment de liberté pour qu'il se tienne propre.

Souvent les capitaines n'ont pu se voir avant la première quinzaine daoïit. Mais alors on se fete^ ou se traite* Chacun tue un mouton. Ou envoie a la chasse, pour avoir quelques perdrix, quelques courlieux, un lièvre j maiseticore on profite d'un mauvais temps ou on met cela le soir, pour que l'ouvrage n'eu souffre pas.

On proPite aussi du mauvais temps pour nettoyer le carène du navire. On lave la cale, que Ton a bien soin de laire sécher, avant de faire !e grenier pour recevoir la morue. Ou fait du bois k feu pour le retour. Les voiliers font et rëparenl les voiles, les tonneliers réparent les barriques pour l'eau, après avoir visité les barriques d'huile. Ils font ensuite des pièces en sapin, lorsque les barriques sont employées ii l'huile et qu'il n'en reste pas suffisamment pour Teau. Si Miabi talion n'est pas terminée, on augmente la grave, on bàlit des cabanes, on fait de la planche |K>ur les couvrir.

Lorsque la morue est toute lavée, on fait reparer le gréement du navire, les calfats visitent les hauts du bâtiment ; souvent on met des jeunes gens à calfater un bateau condamiié« pour leur apprendre à travailler. C'est aussi après le lavage , que Ton commence l'etnbarquement. On envoie d'abord l'httile

nue Ton arrime presque toujours sur Tavaut du navire et dans la cale. Ensuite, tout en séchant la morue, on embarque celle <]ui est déjà sèche. On fait d*abord des greniers dans plusieurs bateaux. Ayant mis au sec le matin, la morue que vous voulez envoyer à bord, vous la faites compter sur les rances.en paquets de vingt-cinq, par les principaux de votre équipage; les autres hommes ayant un morceau de bois léger, de la longueur d'un mètre, pendu à leur cou et qu'on nomme ci vadière, prennent un de ces paquets sous chaque bras. Cette civadière leur sert à soutenir plus facilement ces morues. Il les apportent sur la laverie ousurravantduchaulfaudoùil les donnent à deux hommes désignés qui les remettent eux-mêmes à deux autres qui les jettent adroitement dans le bateau, pour ne pas briser la morue. Les deux premiers hommes comptent les paquets en chantant à haute voix: premier adieu grâce, deux s*il passe, trois à bon passage, quatre à bonne décharge, cinq pour l'équipage, ô six, ôsept, etc., jusqu'à trente, où ils ont l'habitude de dire: que Dieu donne la gagne aux marchands et le fouet aux petits gars; ils continuent ainsi jusqu'à quarante, ce qui donne le mille. Alors ils crient : taillez; et le chirurgien marque ce mille par une entaille qu'il fait sur un morceau de bois. On recoHunence ensuite jusqu'à ce qu'on n'ait embarqué tout ce qu'on doit mettre à bord ce jour là. Cette manière de compter fatigue beaucoup; eh bien ! j'ai voulu leur faire dire : un, deux, trois, sans hurler; je n'ai jamais pu y réussir, et ils étaient forts mécontents avec moi. Le débarquement du sel a aussi sa chanson. On compte cent pelés pour se défatiguer. Ensuite, on dit: en voilà une, en voilà une, une s'en vient, une s'en va, la voilà partie ; ce qui fait cinq pelés. Ensuite, en voilà deux, en voilà deux, etc., jusque en voilà vingt, ce qui fait bien les cent pelés. De cette manière, ils n'en jettent pas plus les uns que les autres.

yuaml aussi il n'y avait plus de aioruesà habiller dans la polssomieiie, on avait l'habitude autrefoisde faire chanter aux mousses: « que le hou Dieu nous en veuille donner d'autres, de b plus belles aussi de la plus grosse et d'avantage, pour faire un bon voyage; vive le roi, vive le roi, vive le roi, vive le roi ! » Cette dernière chanson ne se dit plus, car c*élait faire mentir ces pauvres enfants, qui souvent ne doivent pas en désirer ; ils sont plulot bien pressés daller laver leurs pieds pour aller se coucher.

Revenons a la grave , car la morue est bien dans les bateaux; mais il faut ramasser celle que Ton a mise seulement sur la grave pour sécher, et ce n'est que loi'squ^elle est tout ramassée, que l'on s'embarque pour aller porter l'autre à bord du navire. Chacun saute à lenvi pour conduire les bateaux à bord, c*esl à qui arrivera le premier. Lorsque les bateaux sont rendus le long du bord, on en déclnu-ge deux, trois ou quatre à la fois, suivant la force de Téquipage* On fait d'abord une couche de morues d'un boni a l'autre de la cale, la chair en liant; ensuitpj on met la peau. On en place ainsi 15 centimètres de hauteur. Alors on divise la cale en trois ou quatre parties qu*on appelle run, et chaque run est monté séparément. On ne fait point la séparation dès le fond de la cale, pour em* pocher que l'eau que pourrait faire le navire, ne passe entre les nuis dos mornes Les runs se font pour donner plus de facilité au déchargement et aussi pour la marche du navire, car lorsqu'un chargement fait corps, on croit généralement que le navire marche moins.

Une fois la morue à bord, l'équipage revient et soupe, pour aller se coucher. Comme on a fini de laver et que, parconséquent, on n'a plus de fumier à mettre au sec, on ne se lève plus qu'au jour. Même besogne, jusque la fin de rembarquement. Pour charger complètement le navire, on arrime, delà manière

^UÊMm

que nous Vayons dit, tant qu*un homme peut passer sous les barreaux, ayant soin de tenir toujours le milieu bombe, par conséquent les queues de morues un peu en dedans, de garnir le bord, le puits, les époctilles avec de la rame, si surtout le navire est vieux ou trop humide. Quand un homme n'a plus que sa place, allongé sur la morue, il commence à droite et à gauche, c'est-à-dire tribord et bâbord, des balles qu'il monte jusqu'à toucher le tillac, et il serre les morues avec une batte en bois pour en mettre davantage. De cette manière, on remplit totalement le navire ; souvent on retient au tillac par de petits clous, de vieilles voiles, qu'on fait tomber sur la mo-. rue à mesure qu'on remplit le navire. On condamne bien les éooutilles pour laisser pénétrer le moins d'air possible.

S'il est essentiel de ne point empilçr chaud sur la grave, c'est une chose encore plus essentielle à l'embarquement: aussi doit-on y veiller beaucoup.

Pour l'embarquement des morues, encore de la gaité. Les matelots ne cessent de chanter, on entend de très-loin la voix piclarde des mousses ; ce sont eux qui chantent le plus haut.

 peine la morue est-elle à bord, que chaque équipage de bateau s'embarque et attend que le second qui y reste le dernier donne le srgnal du départ ; alors on joute de nouveau pour être le premier à l'habitation et avertir le coq qu'il faut tremper la soupe.

n est rare que lé capitaine, pendant la grave, soit obligé de forcer au travail : s'il se trouve quelques paresseux, les autres hommes sont les premiers à les stimuler, mais cela arrive rarement. Sans doute à la mer beaucoup sont de mauvais matelots, mais à Terre-Neuve, et surtout pour la grave où il n'y a pas du tout besoin d'ètre*matelot, ils vont généralement bien. Cependant il faut bien être persuadé que celui qui est bon à la mer est aussi très-bon à terre.

Ouand reniharqueincut des morues avance, on fait Teau et le bois à feu ; on les eiiiharqne, on prépare le navire pour le ,départ.

Il arrive souvent et même presque toujours que les équipages ne reviennent pas sur les navires qui les ont conduits a Terre-Neuve. Une partie deî! navires porte les moines, et l'autre les équipages, pour les conduire au |K>r! d'armement.

La dernière semaine que Fou passe a Terre-Neuve, s'appelle la semaine que diable veux-tu ; parce qu'il arrive, que n'ayant point beaucoup d'ouvrage, quelques hommes, maïs surtout ceux qui n'ont point rempli très-bien leur mission disent : « ma foi, que diable veux-tu? qui a mal fait a mal fait, aussi je ne me gène plus; si on ne me veut pas Tan prochain, il ne manque pas de place ailleurs. » Ils s'éloignent de l'habitation , pour ne pas être pris pour faire le peu d'ouvrage qu'il y a faire. Il faut alors qu'on ait l'oeil sur ces camarades là, et^ pour les forcer au travail, ou au moins pour les tenir à l'habitation, rien de mieux que de leur couper les vivres. C'est un moyen sûr de faire chacun rester à son poste, d'autant plus qu'il est Ires-dangereux de les laisser courir ainsi, car ils vont dans le bois, oii ils allument de grands feux qui risquent d'occasionner un incendie.

Voilà le navire chargé et destiné pour un autre port que celui du départ. Le capitaine forme son équipage pour ce nouveau voyage et renvoie le surplus de ses hommes sur un autre navire : c'est ce qu'on appelle revenir en ressac.

Pour œs hommes qui reviennent en ressac, on donne pour vivres (pour chaque homme) deux kilogrammes de beurre, deux kilogrammes de lard, vingt-cinq kilogrammes de biscuilj^ deux kilc^ammes de pain frais, une demi barrique de pois pour soixante hommes, une barrique de cidre pour quinze hommes, deux litres de vin et deux litres d'eau-de-vîe par homme.

Me —

H est d'usage que le navire qui revient en ressac, n'appareille que lorsque le navire chargé de morues est sous voiles, ou du moins n'appareille qu'en même temps que lui. Une partie des hommes qui font leur retour directement vient aider à mettre sous voiles le navire qui va en voyage, et aussitôt qu'il a appareillé, ces hommes retournent sur leur nouveau navire.

Quand il trouve des passagers, un bâtiment prend un homme par tonneau (ancienne jauge) ; c'est trop, à mon avis. Uu homme par tonneau (nouvelle jauge] serait bien suflSsant. Ces hommes sont entassés les uns sur les autres; voici comment on les arrime. Figurez-vous une plate -forme, faite avec tous les coffres d'un bout du navire à l'autre, laissant entre les planches du pont et les coffres une hauteur d'un mètre tout au plus. Chaque homme couche autant qu'il le peut sur son coffre. On fait trois ou quatre rangs d'hommes suivant la laideur du navire. Ils se joignent tous couchés tête à pieds. Ils ne reçoivent l'air que par deux ou trois petits écoutillons de quarante centimètres carrés et que l'on ferme encore quelquefois, lorsqu'il fait mauvais, pour empêcher l'eau d'entrer dans le navire. Quand on met le nez à ces panneaux, il en sort une odeur qui fait mal. Je ne sais comment ils peuvent tenir. Généralement et même toujours, la vermine y fourmille. Malgré tout cela, quelques-uns de ces hommes ne paraissent sur le pont que le peu d'instants qu'il leur faut pour manger la soupe.

Pour le retour, chaque homme donne de vingt-cinq à trente centimes au coq pour faire la soupe, laquelle se mange ordinairement à sept heures du matin pour que la cuisine soit libre le reste du jour pour l'équipage, ou pour faire à manger à une partie des passagers, si la chaudière n'est pas suffisaoïment grande pour en faire pour tous ensemble.

On donne à chaque plat de sept hommes, un petit sac dans

lequel ou leur met du biscuit, à peu près pour la journée» On trouve cela plus commode^ et cela lest en effet. Vers deux ou trois heures après-midi, on leur donne a cliarun une chopîne de cidre avec cent vingl-cinq grammes de beurre pour sept* Le malin, au jour, on leur donne une ralion d*eau-de-vie, et

rie dimanche et le jeudi, un quart de vin avec la ration de lard. Ces honimes n*ont ordinairement qu'une culotte et une chemise sur eux. Ils sont transis quand ils montent sur le pont. Malgré toutes ces misères qui compromettraient la satité de beaucoup de personnes, ils se portent à merveille, prennent même deTembonpoint. Cek vient sans doute de ce que, quittant une vie aclive^ ils tombent aussitùl dans une oisivel«3 complète, et que prescpic toutes les Iravei^es sont courtes. Quand ils débarquent, on leur trouve bonne mine, quoique, lorsqu'on L uelloifî rentrepont, on ne puisse [>as dire que cela ressemble à I une écurie, mais ;i une retraite à porcs : c est une infection,

■ 11 se trouverait un moyen cerlaîii d'éviter une aussi grande r malpropreté. Il faudrait d*abord qu'il fût défendu expressé- |i ment de prendre plus d'un honmie par tonneau de nouvelle jauge, de ne prendre de marchandises que ce qu'il en faut pour le lest du navire. Ensuite, on distribuerait ces honmies en trois ou quatre bordées pour faire le quart,. Mais, à quoi bon changer ce qui n'a occasionné jusqu'ici aucun malheur? Ce serait une philantropie peut-être mal entendue,

I Quand on ((uilte les parages de Terre-Neuve, on voit, lorsque le temps se trouve beau, quelques hommes monter sur le [M>nt : les uns font de petits navires, les autres des balais avec des morceaux de bouleau qu'ils tei lien t. La plus grande partie lait des bal-draps ou batoués en bouleau bien blanc ; c'est ordinairement pour la bonne amie. Mais tous ne savent pas les graver ; il faut payer vingt-cinq ou cinquante centimes a un sa-

Tant pour le faire. On barbouille un des côtés avec de la sanguine, ensuite on grave deux cœurs enflammés entourés de guirlandes, ou des colombes portant un panier où se trouve aussi deux cœurs percés de la même flèche. Quelquefois c'est le navire lui-même que Ton représente. Les pères de famille font des marques pour marquer le pain au four, ou creusent un morceau de bouleau pour mettre la farine pour enfouruer.

 la nuit, quand ils se trouvent réunis sur leurs paillots, Fun chante les litanies de la sainte Vierge et tous les autres y répondent. Ensuite les crics, lescracs, les contes commencent et se prolongent une grande partie de la nuit. Cela n'arrange pas les hommes de l'équipage qui font le quart. Mais c'est Tusage : il faut en passer par là.

Âperçoit-on la terre du haut des mâts? Tous ces hommes montent dans les haubans, se croient déjà rendus et s'en réjouissent. Âutrefofs sitôt qu'on approchait plusieurs jetaient leurs guenilles à la mer, se n>ettaient en dimanche et prenaient le bâton pour descendre à terre. Mais comme il est arrivé que souvent ils ont compté sans leur hôte, ils ne se pressent plus autant. Une fois rappropriés, ils n'osaient plus descendre crainte.de la vermine et j'en ai vu rester plus d'un jour et une nuit sur le pont, pour s'être trop pressés. Une fois le navire mouillé sur rade et admis à la libre pratique, c'est à qui sera le plus vite à terre. Des embarcations viennent à bord, et celui qui a vingt centimes en poche se fait porter à terre, sinon il est obligé d'attendre que les embarcations du bord soient prêtes à l'y porter.

Nous allons maintenant suivre le navire porteur de la morue et nous allons le faire naviguer pour Marseille et y déchaîner son poisson.

Dans la traversée, je ne vois rien de remarquable jusqu'au détroit de Gibraltar; luais là^ si on a quelques personnes à

boni qui tio rasent jamais pa!>$ë^ qui u aient pas non plus passif sous un des tropiques ou sous la ligne, la veille du passage du détroit, on se prépare au baptême; un des joyeux du bord se fait des njoustaches, se déguise le mieux qu'il peut, monte dans la hune avec des pois en poche, et là eu grelottant jette ses pois sur le pont à plusieurs reprises, ce qui annonce l'arrivée du bonhomme Mont-au-Singe, Il dcntande à parler au capitaine qui toujours se prùte volontiers à cette farce. Il lui demande d'où il vient, où il va, s'il y a quelques personnes ii bord qui n'aient pas reçu les eaux salutaires du baptême et de le déclarer sous peine d'avoir quelques malheurs. Il descend ensuite, grelotlaut, transi de (roid, demander un verre de vin pour ie remeltre de ses faligneset ordonner le baptême pour le lendemain, c'est- à-dire pour le moment où on passera le délroiL

Sitùt qu'on se trouve sous Mont-au-Singe, on prend le bout d'une corde qu'on amarre à un hauban ; on passe l'autre bout - dans une poulie placée à une certaine élévation* On en approche ceux qui n'ont pas été baptisés, on les y amarre parles pouces ; on embarque la corde, ce qui les force à élever les bras; on prend alors un entonnoir quon présente dans leur manche, on y verse de l'eau ainsi que sur leur tête, on mollit ensuite la corde. On les fait s'asseoir, l'un après Taulre, sur une planche placée sur une baille pleine d'eau, on les rase avec un rasoir de bois, on enlève tout d'un coup la planche sur laquelle ils sont assis et ils tombent le derrière dans la baille, on leur fait promettre du vin à Tarrivce; ensuite on les démarre. Aussitôt commence un arrosemeot général. Le timonier seul est excepté et le capitaine se sauve en promettant à chacun un verre devin.

Si c'est la première fois que le navire passe le détroit, les matelots menacent de couper la guibrc du navire. Vn d'eux se

met sur Tavant prêt à frapper : mais alors le capitaine dit qu*il donnera dovble ration et on est content.

Lorsque le pilote de Marseille monte abord, la première parole que nos hommes lui adressent, c'est: «Eh bien, pilote, combien le vin? » Quels diables d'hommes ; toujours combien le vin, mais jamais combien le pain! » Il est vrai que le pain n'est pas leur affaire, il est fourni par l'armateur, tandis que s'ils veulent du vin plus que leur ration, c'est leur bourse qui paie.

Sitôt le navire amarré et après avoir reçu la libre pratique, on se dispose à déchaîner la nuit suivante. Dès une heure du matin, on éveille l'équipage, on retire la moinie du navire, la mettant dans un chaland qui peut contenir quinze mille kilogrammes pour un équipage de dix-huit à vingt hommes. A six ou sept heures du matin, on conduit le chaland à terre vis-àvis du magasin où l'on doit débarquer le poisson. Le second seul reste gardien du navire. Le lieutenant vient à terre avec tous les hommes de l'équipage, moins le cuisinier. On déjeune aussitôt. Ensuite on commence l'ouvrage. Deux ou trois hommes font des brassées dans le chaland et les donnent à leurs camarades, une sous chaque bras. Ceux-ci traversent la rue, montent une vingtaine de marches, entrent dans une vaste salle et déposent là leurs morues. Faisant ce petit va-et-vienl tout le jour, cela ne laisse pas que de fatiguer beaucoup. Le travail finit quand le chaland est déchargé, c'est-à-dire vers 4 ou 5 heures. On a dîné à midi et on soupe sitôt le chaland de retour à bord. Les honmies de l'équipage pourraient alors se reposer, mais point du tout: il faut aller à terre boire une bouteille ; depuis leur départ de France, n'ayant eu que peu de boisson, il leur faut peu de choses pour les déranger. Les voilà, ivres, ils peuvent à peine retrouver leur navire et sont plus fatigués par leur ribolte que par le travail. Le lendemain

ils sont exténués. Les plus sages s en tiennent à cette premici'e fois, mais bien d'autres ne peuvent plus se dégriser sans que le capitaine ne les fasse loger en prison ; car il est à peu près impossible de les tenir à bord malgré eux: ils n'entendent plus raison.

La police a pris depuis quelques animées un arrêté très-sage; dès qu*il est nuit, si on trouve un homme ivi^e, on le met au violon pour ving^-quatre heures et on le renvoie ensuite. Aussi il se noie beaucoup moins de matelots aujourd'hui qu'autrefois.

Après cette première bamboche, ils sont sages comme de jeunes fdles. Il faut ménager pour faire la petite provision de savon, de (igues, de raisins, de garoufes, de couvertures de laines, etc. Ils payent tout cela à aussi haut prix que chez nous; mais peu importe, cela vient de Marseille.

Sitôt que le capitaine leur a douné de Targeut, se méGant d'eux-mêmes, ils courent vile faire leur emplette, et ce qui reste d'argent sert pour la provision de tabac.

Le retour n'offrant plus rien de particulier, nous arriverons au quai du Légué, où chacun débarque ce qui lui appartient, prenant bien garde de heurter la boîte qui renferme la bonne Vierge dorée que le jeune homme apporte à sa bonne amie avec un joli bahu fleuri, du Havre, pour mettre ses coiffes.

Jean Le Gall.

( légende Bretoue. )

Jean Le Gall, de Brélevenez, tenait îi labourgoisie et a la noblesse ; jeunesse, beauté, fortune, tout lui promettait victoire sur ses rivaux. Le plus redoutable était fils du sacristain, car la ruse secondait ses efforts.

Un matin, ils entrent chez la mère d'une héritière dont ils se disputent la main. Jean arrive le premier et on le fait déjeûner au pain blanc ; son adversaire est simplement prié d'approcher du feu. Bientôt les prétendants sont mis à l'épreuve: c'est une journée entière de travail dans un vaste champ où s'exercent des agriculteurs robustes. Malheur au dernier !

Le Gall se soutient à la tête des vigoureux et actifs laboureurs.

Désespérant de le vaincre, son antagoniste lui crie : « Le soleil achève sa course, et l'air se refoidit : reprenons nos vêtements! » Le Gall se rend a cette invitation ; mais, ô surprise, il trouve dans ses habits... des vases sacrés!!! Trois fois, il tombe de douleur ; trois fois son ennemi le relève et dit : * ravisseur de calice, tu seras pendu ! » La justice de Lannion avertie, vient saisir le prévenu. Le voiîà à cheval et on l'emmène vers la ville. En passant devant l'église de Brélevenez, son coursier s'agenouille, et le prisonnier se recommande à la consolatrice des affligés. Mais l'affaire fut si chaudement menée par l'accusateur, que Jean Le Gall fut condamné à mort. Son frère, vicaire de Brélevenez, offrit cinq cents écus pour le racheter : on ne les accepta point. La potence est dressée et la victime y est processionnellement conduite. L'exécuteur des hautes-œuvres sue en vain pour étouffer le patient : t Jean Le

• Gall, pourquoi donc ne meures-tu pas? — Ne voyez-vous pas » Notre-Dame-des-Neiges qui écarte la corde de mon cou, et » Notre-Dame-du-Folgoat, qui tient un escabeau sous mes » pieds ! » Frappée du prodige, toute la nombreuse assistance détache Le Gall et le mène triomphalement au chant du Te Deum, jusqu'au pont.

L*indigne Gis du sacristain fut aussitôt traîné au gibet : abau* donné du ciel et de la terre, il y trouva la mort.

DE GARABY.

Inondation de Ghatelaudren j

le 13 Août 1773.

(yoir la page 6^ du premier volume.)

Lorsque vous voyagerez par la diligence de Bretagne, à la se* conde poste, après Saint-Brieuc, ouvrez la portière et regardez autour de vous.

Ce sera la nuit. Vous vous trouverez au milieu d*une sorte de longue place bordée de grandes maisons sombres; toutes les fenêtres seront closes par de larges volets ; pas une lumière pas un murmure de voix ! En regardant aux seuils, vous verrez que Therbe les tapisse ; nul bruit de pas ne retentira dans les rues abandonnées.

Mais au bout de la place, derrière vous, il y aura une grande église tout illuminée ; vous sentirez un air frais et humide vous frapper le visage, et au-^lessus de votre tète vous entendrez un sourd clapotement mêlé au bruissement d*une chute d'çjiu. '

Cette ville morte, c'est Châlelaudren ; ce murmure étrange est le bruit de Tétang qui la domine et la menace sans cesse. Elle est la, comme Naples sous son volcan, avec la mort pour oreiller.

Il y a soixante ans (c était le 13 août 1773, nombre doublement fatal ! ) la plus grande maison de cette place était magni- ' fiquement éclairée ; les rires et les sons des instruments sortaient par bouiTées des fenêtres entr'ouvertes ; il y avait bal. A la porte, une jeune fille, en robe de mousseline et en mules de satin rose, avait ses deux mains dans les mains d*un jeune homme dont le bras était passé à la bride d*un cheval, et qui, revêtu de ses habits de voyage, se disposait a partir. Tous deux déploraient cette séparation de quelques heures, au moment d'une fête : mais l'ordre de M. l'ingénieur en chef était précis; il y avait une longue course a faire par les difficiles chemins de St-Clet ; aucun retard n'étajt possible.

Quand il eut embrassé sa fiancée, le jeune homme monta à cheval et disparut au galop, comme s'il eût voulu étouffer sa colère dans le mouvement et la secousse. Il avait alors dixsept ans, et, ce soir même, il devait danser un menuet avec la fille en mules roses !

Lorsqu'il eut gravi le coteau qui domine la ville, il arrêta son cheval et pencha l'oreille en arrière, espérant saisir quelques notes de la musique du bal ; mais il n'entendit que le rugissement de rétaug, dont la chute d'eau s'était accrue parles débordements du Ruisseau-des-Pleurs (le Leff). Il soupira et repartit.

L'orage commençait à mugir. IjCS éclairs et la foudre sillonnaient les ténèbres. Bientôt la pluie tomba par torrents; la terre trembla. Le voyageur était alors à trois lieues de Chatelaudren, et pourtant il crut entendre de ce côté comme un

mugissement profond et indicible. Dans ce moment, il comparait sa situation à celle de ses amis qui étaient au bal, et il enviait leur bonheur.

Or, ceux qui étaient au bal étaient tous morts, car la chaussée de l'étang s'était rompue et la ville était submergée.

Le jeune homme, averti le lendemain, accourut de toute la vitesse de son cheval. En arrivant, il n'aperçut plus de Chatclaudren que les cheminées ; il y avait trois pieds d'eau pardessus les halles. Il essaya vainemenf de parvenir jusqu'à la place; la vallée entière était un fleuve immense dont le courant emportait pôle mêle les toitures brisées, les berceaux d'enfants et les cadavres de femmes encore parées. Ce ne fut que le second jour qu'il put pénétrer jusqu'à la demeure de la jeune fdle. Il la trouva noyée, tenant la main de son danseur. Une rose qu'il lui avait dounée pour le bal était encore à sa ceinture.

Ce jeune homme était mon père, alors conducteur des travaux publics, au service des états de Bretagne.

C'est depuis ce jour que cette ville est restée muette et close comme une tortue dans sa coquille. Une lampe brûle toute la nuit dans l'église en l'honneur des morts. Ceux qui savent cette histoire sont forcés d'y penser chaque fois qu'ils passent entre ces maisons silencieuses et noires, devant la grande rosaces du chœur illuminé, et sous l'étang qui gronde ; car tout conserve l'empreinte du grand désastre : la ville a gardé le deuil.

Emile SOUVESTRE.

Temple de Lanleff.

( Foir le premier volume^ P^ê^ ^^^ •)

On ne découvre la bourgade de Lanleff qu'en y entrant, car €lle est sur un terrain qui s'incline vers la rivière, très boisé et dont les arbres d'une belle venue masquent totalement les nombreuses métairies éparses, les maisons du bourg et son humble église que les antiquaires ont fait connaître sous le nom de Temple de Lanleff.

Je ne pus résister au désir de visiter celle-ci, dès en arrivant ; elle était encore ouverte, et je m'y précipitai pour ainsi dire, car je brûlais du désir de la voir à mon tour, depuis plus de vingt années. L'édiiice primitif, comme on sait est une simple rotonde sans toiture, qui s'ouvre par douze arcades, faîtes dans une enceinte latérale : tel est dans nos églises le prolongement des bas-côtés, lorsque celui-ci forme autour du chevet le pourtour du chœur. Il en résulte ici deux cercles concentrirques, dont l'interne a dix mètres de largeur, ne laissant qu'un intervalle de trois mètres trois centimètres entre sa circonférence et le cercle extérieur. Celui-ci s'ouvre extérieurement par 24 fenêtres, correspondant 2 par 2, aux 12 arcades du cercle ou mur intérieur : le plein-cintre rom'an le mieux caractérisé forme la voussure de toutes ces ouvertures. Une voûte en pierre bien construite reliait le mur de la rotonde dans toute sa circonférence, au mur extérieur ainsi qu'aux bas-côtés de nos églises. Mais il ne reste plus de cette voûte que la partie qui confine au prolongement ajusté à la rotonde du coté de l'orient pour former l'église actuelle.

Rien ici n'annonce un édifice qui remonte au temps des romains; les murs antiques sont bâtis en pierres inégales et non

Usposees par assises bien régulières* Ce sont des quarl/Jtes de couleur rose qui se touiposent do graviei^ arrondis dont Tunion inlinie donne beaucoup de solidité à la pierre. J'j ai remarqué encore quelques phylladcs grézi formes d'un blancverdûire, mais éparses et en petite quantité. Le ciment ne m*a point offert de briques piléesdans sa composition : il n'est formé que de chaux vive et de sable ou gravier mêlé de quelques coquilles. On ne voit point de cordons de briques ni même de morceaux de celles-ci dans le parement des murailles; pourtant le ciment a acquis la dureté de celui des romains.

Tandis que le pleîn-cintre caractérise toutes les voussures dont nous venons de parler, j'ai remarqué avec surprise au premier abord une petite Tenêlre, o^ivée en lancelle, haute de trois pieds et demi, avec ses pieds-droits d'une exécution extrêmement grossière ; elle est pratiquée dans la partie supérieure de la rotonde du coté de lest- nord -est. Mais, en examinant attentivement la muraille, on reconnaît que celle-ci a été exhaussée circulairement depuis le niveau de la troncature des couleurs qui sont placées entre les douze aj-cades intérieures.

Je nie bornerai a ces notions très succinles sur ce curieux monument, quoiqu'il m'ait fourni beaucoup d'autres remarques d'une haute importance. Pendant que je les inscrivais sur mon journal, M. Arscouut, curé de la paroisse depuis 1837, instruit de mon arrivée, m*est venu trouver et m'a fait visiter en détail toutes les autres parties de son église. 0"^^^ à la rotonde, elle m'a rappelé les délubrum des romains, édifices qui n'avaient pas de couverture et le fanum Martis de CorsenI, de forme octogone : lequel semblerait pareillement en avoir été privé. Quoique manifestement romain, celui *-ci n'offre non plus aucuns cordons de briques dans ses murailles, de même encore que celle qui formait le nord et le nord-est de la cité ou forteresse de Yaudol, à l'entrée de la rivière de Lan-

nioii. Mais d'autres considérations plus importantes ne nous fout pas regarder le temple de Lanleff comme antérieur au 8* siècle, et par conséquent il n'a point été un temple payen.

B. DELAPYLAIE.

Les anciens dogues de St-Malo.

Presque tous les historiens sont tombés dans la même erreur en répétant, les uns après les autres, que la principale défense de St-Male consistait autrefois dans ses dogues, comme anciennement le salut de Rome dans les oies du Capilole. Voîd la vérité sur ce fait.

Ces mâtins, importés d'Angleterre, dont le nombre fut d'abord de 24, puis de 12 à 15, et quelquefois moindre, ne furent établis qu'en 1155; pour la sûreté du port, et pour empêcher que les petits fripons n'allassent, la nuit, enlever quelque chose des navires qui restaient à sec sur Jes vases. Pendant le jour, on tenait exactement ces animaux renfermés dans leur chenil. Le soir, à portes fermantes, leur conducteur les menait en un lieu particulier du port, et ne les lâchait qu'à dix heures, après que la cloche et le tambour avait donné aux habitants le signal de la retraite. Aloi's, malheur à tout inconnu qui aurait été rencontré par ces terribles factionnaires, dans l'arrondissement où ils étaient chargés de faire la patrouille, et d'où un instinct admirable faisait qu'ils ne s'écartaient guère! Le chiennetier, avec sa trompette de cuivre jaune, les rappelait une heure avant le jour , et ils étaient très-fidèles à revenir se ranger sous son fouet, dès qu'ils l'entendaient corner.

D'abord les soigneurs ecclésiastiques obligèrent leurs vas-

IX à nourrir ces Waos ; c'est ce qu'on api>elait droit de chiennage, pain ries chiens, ou canavoiue, en lalin ptstus câouai ; mais, par la suite, cette dépense tomba en partie à la charge de la seigneurie elle-même. Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par le chapitre pour leur nourriture annuelle ; les deniers de la communauté, les débris de la boucherie, et quelques autres curées fournissaient au reste.

On sait le dicton, vulgaire, en parlant des personnes qui n'ont î)oint de gras de jambe : « Elles sont allées à St-Malo m faire manger les mollets par les dogues. »

Ce fut le 7 mars 1770, c est-à-dii*e 614 ans après leur institution, que c^s vigilants gardiens furent enfin définitivement proscrits parla municipalité, à roccasionde la mort d'un jeune geniilhommede Malestroit, nommé Jean-Baptiste Ausquerde Kerouaris, brave oilicier de marine, qui dans la nuit du 4 au 5, ayant voulu forcer le passage gardé par les chiens, pour venir de son bord en ville, périt horriblement sous la dent de cette redoutable milice. L'usage que le malheureux voulut faire de son épée, ne servit qu*à exciter encore la fureur des doguesgardiens. Pour celte dernière ressource, il se jeta à la mer, mais les chiens ly suivirent, lui déchirèrent les entrailles, et le laissèrent, après lui avoir arraché la vie, dans un état absolument méconnaissable.

Aussitôt que l'arrêté municipal eut condamné les dogues, les juges baillifs des eaux, chai-gés par leur office de la police du port, furent priés de s'en défaire, ce *|ui fut de suite exécuté au moyen du poison.

kk.

Prise de Possessioa

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