‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 10 sur 76 · L IMMORTALITE DE L AME · texte numérisé non relu

L IMMORTALITE DE L AME

Objections tirées de l'assujettissement de l'âme au corps. — Preuves tirées de la simplicité de l'âme, du désir des biens immortels commun à tous les hommes, des récompenses dues à la vertu dans une vie meilleure, du témoignage de la conscience attesté par les mensonges même des anciens poètes. (Chant II.)

0 mort ! est-il donc vrai que nos âmes heureuses N'ont rien à redouter de tes fureurs affreuses Et qu'au moment cruel qui nous ravit le jour Tes victimes ne font que changer de séjour? Quoi! même après l'instant où tes ailes funèbres M'auront enseveli dans tes noires ténèbres, Je vivrais ! doux espoir ! que j'aime à m'y livrer !

De quelle ambition tu te vas enivrer !

Dit l'impie : est-ce à toi, vaine et faible étincelle,

Vapeur vile, d'attendre une gloire immortelle?

Le hasard nous forma, le hasard nous détruit,

Et nous disparaissons comme l'ombre qui fuit.

Malheureux, attendez la fin de vos souffrances;

Et vous, ambitieux, bornez vos espérances :

La mort vient tout finir, et tout meurt avec nous.

Pourquoi, lâches humains, pourquoi la craignez-vous?

Qu'est-ce donc qu'un cercueil offre de si terrible ?

Une froide poussière, une cendre insensible.

Là nous ne trouvons plus ni plaisir ni douleur.

Un repos éternel est-il donc un malheur?

Plongeons-nous sans effroi dans ce muet abîme

Où la vertu périt aussi bien que le crime ;

Et, suivant du plaisir l'aimable mouvement,

Laissons-nous au tombeau conduire mollement.

A ces mots insensés le maître de Lucrèce l,

1 Epicure, philosophe grec, qui fouda sa doctrine sur le matérialisme et (a volupté.

Usurpant le grand nom d'ami de la sagesse, Joint la subtilité de ses faux arguments; Lucrèce de ses vers prête les ornements ', De la noble harmonie indigne et triste usage ! Épicure avec lui m'adresse ce langage : Cet esprit, ô mortels, qui vous rend si jaloux N'est qu'un feu qui s'allume et s'éteint avec nous. Quand par d'affreux sillons l'implacable vieillesse A sur un front hideux imprimé la tristesse ; Que dans un corps courbé sous un amas de jours Le sang comme à regret semble achever son cours; Lorsqu'en des yeux couverts d'un lugubre nuage Il n'entre des objets qu'une infidèle image ; Qu'en débris chaque jour le corps tombe et périt, En ruines aussi je vois tomber l'esprit. L'âme mourant alors , flambeau sans nourriture , Jette par intervalle une lueur obscure.

Triste destin de l'homme ! il arrive au tombeau Plus faible, plus enfant qu'il ne l'est au berceau2. La mort du coup fatal sape enfin l'édifice : Dans un dernier soupir achevant son supplice, Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé,

1 Dans son poëme impie, De natura rerum , qui n'est qu'une exposition en vers de la doctrine d'Epicure. Le cardinal de Polignac l'a réfuté dans un beau poëme, latin aussi, qui a pour titre : l' Anti-Lucrèce. — 2 Tout ce passage est une admirable traduction de ces vers où Lucrèce se sert de l'assujettissement de, l'âme au corps pour prouver qu'elle est caduque et mortelle :

Praeterea gigni pariter cum corpore et una

Crescere sentimus, pariterque senescere mentem. . .

Post ubi jam validis quassatum est viribus œvi

Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus,

Claudicat ingenium ; délirât linguaque mensque.

Soit, répond le cardinal de Polignac; mais cet affaiblissement de l'esprit ne vient que de celui des organes qui le servent : c'est le corps qui revient aux misères de l'enfance, ce n'est pas l'âme :

hebescit

Machina, fitque senex iterum puer : unde necesse est Huic simul addictam rursuru repuerascere mentem, Non per se, verum quia paulatim organa cessant.

Son âme s'évapore, et tout l'homme est passé.

Sur la foi de tes chants, ô dangereux poète,

D'un maître trop fameux trop Fidèle interprète,

De mon heureux espoir désormais détrompé,

Je dois donc, du plaisir à toute heure occupé,

Consacrer les moments de ma course rapide

A la divinité que tu choisis pour guide,

Et la mère des jeux, des ris et des amours l

Doit ainsi qu'à tes vers présider à mes jours.

Si l'homme cependant au bout de sa carrière

N'a plus que le néant pour attente dernière,

Comment puis-je goûter ces plaisirs peu flatteurs,

Du destin qui m'attend faibles consolateurs ?

Tu veux me rassurer, et tu me désespères.

Yivrai-je dans la joie au milieu des misères,

Quand même je n'ai pas où reposer un cœur

Las de tout parcourir en cherchant son bonheur ?

Rois, sujets, tout se plaint, et nos fleurs les plus belles

Renferment dans leur sein des épines cruelles :

L'amertume secrète empoisonne toujours

L'onde qui nous paraît si claire dans son cours.

C'est le sincère aveu que me fait Épicure :

L'orateur du plaisir m'en apprend la nature !.

J'abandonne ce maître. O raison, viens à moi!

Je veux seul méditer et m'instruire avec toi.

Je pense. La pensée, éclatante lumière, Ne peut sortir du sein de l'épaisse matière. J'entrevois ma grandeur. Ce corps lourd et grossier N'est donc pas tout mon bien , n'est pas moi tout entier.

1 Vénus, que Lucrèce invoque au début de son poëme et dont il fait, comme les musulmans, la joie des cieux aussi bien que de la terre : Hominum divumque voluptas. — - C'est en effet ce qu'avoue Lucrèce, interprète d'Épicure :

Usque adeo de fonte leporum Surgit ainari aliquid, quod in ipsis floribus angat!

Quand je pense, chargé de cet emploi sublime ,

Plus noble que mon corps, un autre être m'anime.

Je trouve donc qu'en moi , par d'admirables nœuds,

Deux êtres opposés sont réunis entre eux :

De la chair et du sang le corps vil assemblage;

L'âme, rayon de Dieu, son souffle, son image.

Ces deux êtres, liés par des nœuds si secrets,

Séparent rarement leurs plus chers intérêts :

Leurs plaisirs sont communs aussi bien que leurs peines.

L'âme, guide du corps, doit en tenir les rênes ;

Mais, par des maux cruels quand le corps est troublé ,

De l'âme quelquefois l'empire est ébranlé.

Dans un vaisseau brisé, sans voile, sans cordage,

Triste jouet des vents, victime de leur rage ,

Le pilote effrayé, moins maître que les flots,

Veut faire entendre en vain sa voix aux matelots,

Et lui-même avec eux s'abandonne à l'orage :

Il périt; mais le nôtre est exempt du naufrage.

Comment périrait-il ? Le coup fatal au corps

Divise ses liens, dérange ses ressorts :

Un être simple et pur n'a rien qui se divise ,

Et sur l'âme la mort ne trouve point de prise1. . . .

Si du sel ou du sable un grain ne peut périr,

L'être qui pense en moi craindra-t-il de mourir2?

Qu'est-ce donc que l'instant où l'on cesse de vivre?

L'instant où de ses fers une âme se délivre.

Le corps, né de la poudre, à la poudre est rendu;

1 Ce qui est simple ne peut pas être divisé, et est par conséquent indestructible. — 2 Ces deux vers sont la conclusion d'un argument que nous avons abrégé. On peut diviser la matière, on ne peut pas la détruire, parce que ses éléments sont simples, disent les matérialistes, qui la font éternelle. Donc, reprend le poète, l'âme est éternelle aussi, et à plus forte raison. Il raisonne ici d'après leur système et il les combat par leurs propres armes; c'est, comme on dit, un argument ad hominem. Racine ne fait donc que supposer l'éternité de la matière; il ne l'affirme pas. Que Dieu puisse l'anéantir, c'est chose indubitable. Mais nous ignorons si, eu détruisant l'univers, il anéantira les élémeuts simples qui le composent.

L'esprit retourne au ciel, dont il est descendu. Peut-on lui disputer sa naissance divine? N'est-ce pas cet esprit, plein de son origine, Qui, malgré son fardeau, s'élève, prend l'essor, A son premier séjour quelquefois vole encor ' Et revient tout chargé de richesses immenses? Platon, combien de fois jusqu'au ciel tu t'élances 1 Descartes, qui souvent m'y ravis avec toi, Pascal, que sur la terre à peine j'aperçoi, Vous qui nous remplissez de vos douces manies, Poètes enchanteurs, admirables génies, Virgile, qui d'Homère appris à nous charmer, Boileau, Corneille et toi que je n'ose nommer, Vos esprits n'étaient-ils qu'étincelles légères, Que rapides clartés et vapeurs passagères? Que ne puis-je prétendre à votre illustre sort,

0 vous dont les grands noms sont exempts de la mort ! Eh ! pourquoi, dévoré par cette folle envie ,

Vais-je étendre mes vœux au delà de ma vie? Par de brillants travaux je cherche à dissiper Cette nuit dont le temps me doit envelopper : Des siècles à venir je m'occupe sans cesse; Ce qu'ils diront de moi m'agite et m'intéresse; Je veux m'éterniser, et dans ma vanité J'apprends que je suis fait pour l'immortalité. De tout bien qui périt mon âme est mécontente. Grand Dieu, c'est donc à toi de remplir mon attente. Si je dois me borner aux plaisirs d'un instant, Fallait-il pour si peu m'appeler du néant? Et si j'attends en vain une gloire immortelle, Fallait-il me donner un cœur qui n'aimât qu'elle? Que dis-je? Libre en tout, je fais ce que je veux;

1 II y a ici plus de poésie dans l'image que de vérité dans l'idée. Ce premier séjour de l'âme suppose qu'elle habitait en Dieu avant d'être unie au corps : c'est la fausse doctrine tic Platon.

Mais dépend-il de moi de vouloir être heureux?

Pour le vouloir, je sens que je ne suis plus libre.

C'est alors qu'en mon cœur il n'est plus d'équilibre,

Et qu'aspirant toujours à la félicité

Dans mon ambition je suis nécessité.

Quoi ! l'homme n'est-il pas l'ouvrage d'un bon maître?

Puisqu'il veut être heureux, il est donc fait pour l'être.

Sur la terre, il est vrai, je vois dans le malheur

La vertu gémissant et le vice en honneur;

Mais j'élève mes yeux vers ce maître suprême ,

Et je le reconnais dans ce désordre même :

S'il le permet, il doit le réparer un jour;

Il veut que l'homme espère un plus heureux séjour.

Oui, pour un autre temps l'Être juste et sévère,

Ainsi que sa bonté, réserve sa colère.

Pères des fictions, les poètes menteurs

De ces dogmes, dit-on, furent les inventeurs ;

Et sitôt que la Grèce, ivre de son Homère,

Eut de l'empire sombre admiré la chimère,

Le peuple qu'effrayaient Tisiphone et ses sœurs

D'un charmant Elysée espéra les douceurs.

Pluton fut leur ouvrage, et leurs mains, je l'avoue,

Étendirent jadis Ixion sur sa roue.

L'onde affreuse du Styx, qui coulait sous leurs lois,

Ferma les noirs cachots qu'elle entoura neuf fois.

Ils livrèrent Tantale à des ondes perfides

Qui s'échappaient sans cesse à ses lèvres arides;

Par l'urne de Minos et ses arrêts cruels

Ils jetèrent l'effroi dans l'âme des mortels;

Ils leur firent entendre une ombre malheureuse

Qui, poussant vers le ciel une voix douloureuse,

S'écriait : Par les maux que je souffre en ces lieux

Apprenez, ô mortels, à respecter les dieux !

Hardis fabricateurs de mensonges utiles,

Eussent-ils pu trouver des auditeurs dociles Sans la secrète voix plus forte que la leur, Cette voix qui nous crie, au fond de notre cœur, Qu'un juge nous attend dont la main équitable Tient de nos actions le compte redoutable? Il ne laissera point l'innocent en oubli : Espérons et souffrons; tout sera rétabli.

De l'immortalité de l'âme Racine passe à la nécessité d'une révélation divine. Il y a dans l'âme créée par Dieu et immortelle des misères et des contrariétés que les sages de l'antique Grèce, abandonnés aux seules lumières de la raison, n'ont pu expliquer. Après avoir parcouru leurs écoles, où il ne trouve que des doctrines incomplètes, fausses, contradictoires, le poëte s'écrie :

Philosophes, que dis-je? antiques discoureurs,

C'est prêter trop longtemps l'oreille à vos erreurs.

Ainsi donc, étourdi de pompeuses paroles,

Plus troublé que jamais je sors de vos écoles.

\ous promettez beaucoup : de vos grands noms frappé,

J'attendais tout de vous, et vous m'avez trompé.

De mon état cruel quand je me désespère

Et sens avec Platon qu'il faut qu'un Dieu m'éclaire,

J'apprends qu'un peuple entier garde encore aujourd'hui

Un livre qu'autrefois le Ciel dicta pour lui.

Ah!, s'il est vrai, j'y cours. Quelle route ai-je à suivre?

Où faut- il s'adresser? à quel peuple, à quel livre?

Si Dieu nous a parlé, qu'a-t-il dit? je le crois.

Voilà donc le poëte amené à la recherche de la révélation écrite dans les livres sacrés des Hébreux : c'est le sujet de son troisième chant. Il montre l'authenticité de ces divines Écritures, et trouve dans les pages de la Bible la solution de tous ses doutes sur l'origine du monde, sur l'état misérable du genre humain châtié pour le crime de nos premiers parents, sur les révolutions de la nature physique , sur l'histoire des arts, des empires et du culte défiguré par l'idolâtrie. Les prophètes lui annoncent l'avènement d'un Rédempteur.

louis racine. — 4742. 47

L AUTHENTICITE DES DIVINES ÉCRITURES. (Chant III.)

Elle est démontrée par l'obstination même des Juifs , gardiens aveugles, mais fidèles, des livres où leur châtiment est annoncé, où leur erreur et leur condamnation sont écrites.

Dans ce Livre par eux de tout temps révéré Le nombre des mots même est un nombre sacré 1 : Ils ont peur qu'une main téméraire et profane N'ose altérer un jour la Loi qui les condamne, La Loi qui de leur long et cruel châtiment Montre à leurs ennemis le juste fondement. Du Dieu qui les poursuit annonçant la justice, Ils vont porter partout l'arrêt de leur supplice; Sans villes et sans rois, sans temples, sans autels s, Vaincus, proscrits, errants, l'opprobre des mortels, Pourquoi de tant de maux leur demander la cause? Va prendre dans leurs mains le Livre qui l'expose. Là tu suivras ce peuple et liras tour à tour Ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il doit être un jour. Je m'arrête, et, surpris d'un si nouveau spectacle, Je contemple ce peuple ou plutôt ce miracle. Nés d'un sang qui jamais dans un sang étranger, Après un cours si long, n'a pu se mélanger ;

1 « Rien n'est plus surprenant que l'application et l'industrie que les Juifs ont apportées pour préserver la Loi de toute corruption qui aurait pu s'y glisser ou par l'ignorance des copistes ou par la malice de leurs ennemis. Us ont inventé pour cela la Masore, qu'ils ont appelée la haie de la Loi et qui consiste , 1" à marquer par des points-voyelles tous les mots dont l'usage aupa ■ ravant fixait la lecture ; 2° à compter toutes les sections, les chapitres, les mots et les lettres des mots, les a, les b, etc., de chaque livre et de tous les livres ensemble, ji {Note de l'auteur.) — 2 « C'est ce que dit le prophète Osée : Sedebunt filii Israël si?ie rege et sine principe et sine sacrificio et sine altari. » (Note de l'auteur.)

Nés du sang de Jacob, le père de leurs pères,

Dispersés, mais unis, ces hommes sont tous frères.

Même religion, même législateur;

Ils respectent toujours le nom du même auteur;

Et tant de malheureux répandus dans le monde

Ne sont qu'une famille éparse et vagabonde.

Mèdes, Assyriens, vous êtes disparus ;

Parthes, Carthaginois, Romains, vous n'êtes plus;

Et toi, fier Sarrasin, qu'as-tu fait de ta gloire?

Il ne reste de toi que ton nom dans l'histoire.

Ces destructeurs d'États sont détruits par le temps,

Et la terre cent fois a changé d'habitants

Tandis qu'un peuple seul, que tout peuple déteste,

S'obstine à nous montrer son déplorable reste l.

L'INVENTION DES ARTS ET LE DÉLUGE. (Chant III, suite.)

Après avoir trouvé dans les premières pages de la Genèse l'origine du genre humain et de ses malheurs, le poète rencontre les inventeurs des arts et de l'industrie parmi les petits-fils d'Adam, condamnés comme lui à vivre du travail de leurs mains.

Le père criminel d'une race proscrite

Peupla d'infortunés une terre maudite.

Pour prolonger des jours destinés aux douleurs,

Naissent les premiers arts, enfants de nos malheurs.

» « Trois choses remarquables sur les Juifs : 1° leur grand nombre malgré le carnage horrible qui s'en est fait sous les empereurs romains et dans plusieurs persécutions qu'ils ont essuyées depuis ; 2" leur dispersion et leur durée sur toute la terre malgré la haine de toutes les nations ; 3» leur attachement a leur loi malgré la raison, qui leur dit que le temps de cette loi est passé. Ce peuple, qui, sous ses prophètes, sous ses rois, à la vue même de leur temple, était toujours prêt à embrasser les religions étrangères, est resté depuis sa ruine constamment attaché à la sienne, pour être de la nôtre une preuve continuelle et vivante. » {Note de l'auteur.)

La branche en longs éclats cède au bras qui l'arrache ;

Par le fer façonnée, elle allonge la hache;

L'homme avec son secours, non sans un long effort,

Ébranle et fait tomber l'arbre dont elle sort ;

Et tandis qu'au fuseau la laine obéissante

Suit une main légère, une main plus pesante

Frappe à coups redoublés l'enclume, qui gémit.

La lime mord l'acier, et l'oreille en frémit.

Le voyageur qu'arrête un obstacle liquide

A l'écorce d'un bois confie un pied timide.

Retenu par la peur, par l'intérêt pressé,

Il avance en tremblant : le fleuve est traversé.

Bientôt ils oseront, les yeux vers les étoiles,

S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles....

Tandis que le besoin, l'industrie et le temps Polissent par degrés tous les arts différents, Enfantés par l'orgueil, tous les crimes en foule Inondent l'univers; le fer luit, le sang coule. Le premier que les champs burent avec horreur Fut le sang qui d'un frère assouvit la fureur. Ces malheureux, tombant d'abîmes en abîmes, Fatiguèrent le Ciel par tant de nouveaux crimes Qu'enfin, lent à punir, mais las d'être outragé, Par un coup éclatant leur Maître fut vengé. De la terre aussitôt les eaux couvrent la face : Ils sont ensevelis; c'était fait de leur race ; Mais un juste épargné va rendre en peu de temps A ce monde désert de nouveaux habitants.

LA TOUR DE BABEL. (Chant III, suite.)

La terre sort des eaux et voit de toutes parts Reparaître les fruits, les hommes et les arts :

50 La religion.

Tout renaît, nos malheurs et nos crimes ensemble. Sous des toits chancelants d'abord on se rassemble; La crainte fait chercher des asiles plus sûrs : On creuse des fossés, on élève des murs; De ceux de ses voisins on jure la ruine; On attaque, on renverse, on pille, on assassine. Homme injuste et cruel, que dans son repentir Le Dieu qui t'avait fait voulut anéantir, Malheureux dont il vient d'abréger la carrière , Pourquoi brille ce fer dans ta main meurtrière Le ciel t'a-t-il encore accordé trop de jours? Mais qui va de leur rage entretenir le cours ? Quel intérêt les forme au grand art de la guerre? Égaux et souverains, tous maîtres de la terre, Ils la possèdent toute, en n'y possédant rien. 11 est à moi ce champ ; ce canton c'est le mien ; Ce ruisseau... de mon bras il faut que tu l'obtiennes : S'il coulait sous tes lois, qu'il coule sous les miennes. On s'empare d'un arbre, on usurpe un buisson. De roi, de conquérant le vainqueur prend le nom. Dans son vaste domaine il met cette rivière ; Bientôt cette montagne en sera la frontière. L'Alexandre s'avance, et n'est plus un brigand ; C'est l'heureux fondateur d'un empire puissant, Que d'un nouvel empire alarme la naissance. Provinces, nations, royaumes, tout commence; La terre sur son sein ne voit que potentats, Qui partagent sa boue en superbes États ; Et sur elle on prépare aux majestés suprêmes Pourpre, trônes, palais, sceptres et diadèmes.

L'iDOLATRIE RÉPANDUE SUR LA TERRE. (Chant III, suite.)

L'homme croit trouver Dieu dans tout ce qu'il admire.

De l'astre qui pour lui renaît tous les matins

Ainsi que la lumière il attend ses destins.

Aux feux inanimés qui roulent sur leurs têtes

Les peuples en tremblant demandent des conquêtes.

Des dons de leurs pareils bientôt reconnaissants,

Ils adorent des arts les auteurs bienfaisants.

Devant son Osiris l'Egypte est en prière * :

Vainement un tombeau renferme sa poussière;

Grossièrement taillée, une pierre en tient lieu.

D'un tronc qui pourrissait le ciseau fait un Dieu.

Du hurlant Anubis la ridicule image 2

Fait tomber à genoux tout ce peuple si sage.

Je ne vois chez Ammon qu'horreur, que cruauté ;

Le sacrificateur, bourreau par piété,

Du barbare Moloch3 assouvit la colère

Avec le sang du fils et les larmes du père.

Près de ce dieu cruel un dieu voluptueux,

Honoré par un culte impur, incestueux,

Chamos 4, qui de Moab engloutit les victimes ,

De ses adorateurs n'exige que des crimes.

Que de gémissements et de lugubres cris !

0 filles de Sidon ! vous pleurez Adonis :

Une dent sacrilège en a flétri les charmes,

* Osiris, suivant l'opinion commune, donna connaissance aux Égyptiens de plusieurs arts, ce qui le lit adorer après sa mort. — 2 Les Égyptiens représentaient ce dieu avec une tète de chien sur un corps d'homme. Virgile l'appelle Latrator Anubis. (sEn., 1. vin, v. 698.) — 3 Divinité des Ammonites, à laquelle on sacrifiait des enfants. — 4 Divinité des Moabites, à laquelle Salomon, séduit par les femmes, fit dresser un temple sur une montagne près de Jérusalem.

Et sa mort tous les ans renouvelle vos larmes ' .

Et toi , savante Grèce , à ces folles douleurs

Nous te verrons bientôt mêler aussi tes pleurs.

La foule de ces dieux qu'en Egypte on adore

Ne pouvant te suffire, à de nouveaux encore

De l'immortalité tu feras le présent :

Ton Atlas gémira sous un ciel trop pesant .

Nymphes, Faunes, Sylvains, divinités fécondes,

Peupleront les forêts , les montagnes, les ondes.

Chaque arbre aura la sienne, et les Romains un jour,

De ces maîtres vaincus esclaves à leur tour,

Prodigueront sans fin la majesté suprême.

Empereurs, favoris, Antinous lui-même2

Par arrêt du sénat entreront dans les cieux ,

Et les hommes seront plus rares que les dieux 3...

0 sagesse d'Athènes ! ô gravité de Rome ! 0 délire honteux de la raison de l'homme ! Où va-t-elle quand Dieu cesse de l'éclairer?

Le troisième chant se termine par un résumé des prophéties qui annonçaient le Dieu rédempteur du genre humain. Ce passage ne manque pas de chaleur, mais il abonde en vers faibles : ses négligences de style nous ont forcé à l'omettre.

' « Fête célèbre à Tyr et à Sidon. Les fêtes d'Adonis, qui se pass dent à pleurer, firent dire à Cicéron : Quid absurdius quam homines morte deletos reponere in Deos, quorum omms cultus esset futurus in luctu? » {Note de l'auteur.) — 2 Jeune débauché dont les infamies auraient dû faire tomber sur le palais des Césars le feu qui dévora Sodomc et Gomorre et que l'empereur Adrien éleva sur les autels après sa mort, arrivée en 129. On lui éleva des temples, et il eut ses pythonisses et ses oracles. — 3 « Tout était Dieu, dit Bossuet, excepté Dieu même; et le monde, que Dieu avait fait pour manifester sa puissance, semblait être devenu un temple d'idoles. » (Discours sur l'hist, univers.)

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