‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 11 sur 76 · LA PAIX DU MONDE A LA NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LA PAIX DU MONDE A LA NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST

(Chant IV, début.)

Les empires détruits , les trônes renversés,

Les champs couverts de morts, les peuples dispersés,

Et tous ces grands revers que notre erreur commune

Croit nommer justement les jeux de la fortune

Sont les jeux de celui qui , maître de nos cœurs,

A ses desseins secrets fait servir nos fureurs

Et, de nos passions réglant la folle ivresse,

De ses projets par elle accomplit, la sagesse

Il veut que l'univers ne soit qu'un seul empire.

L'ambition de Rome à ce dessein conspire;

Mais un État si vaste , en proie aux factions ,

Est le règne du trouble et des divisions.

Il veut que sur la terre, aux mêmes lois soumise,

Un paisible commerce en tous lieux favorise

De ses ordres nouveaux les ministres divins :

Ils pourront les porter par de libres chemins.

Si l'univers n'a plus pour maître qu'un seul homme,

C'est ce Dieu qui le veut : la liberté de Rome,

Ranimant ses soldats par César abattus,

Du dernier coup frappée, expire avec Brutus.

Dans ses nombreux vaisseaux une reine * ose encore

Rassembler follement les peuples de l'Aurore.

Elle fuit, l'insensée ; avec elle tout fuit,

Et son indigne amant honteusement la suit2.

Jusqu'à Rome bientôt par Auguste traînées ,

1 Cléopàtre, reine d'Egypte. — *2 Antoine, mis en fuite avec Clcopàtre à la bataille d'Actium.

Victor ab aurorse populis et littore rubro vEgyptum viresque Orientis et ultima secum Bactra vehit; sequiturque (nefas!) aegyptia conjux.

[Jineid. VIII, 686.)

Toutes les nations à son char enchaînées,

L'Arabe , le Gélon , le brûlant Africain

Et l'habitant glacé du Nord le plus lointain ,

Vont orner du vainqueur la marche triomphante.

Le Parthe s'en alarme, et d'une main tremblante

Rapporte les drapeaux à Crassus arrachés.

Dans leurs Alpes en vain les Rhètes sont cachés ;

La foudre les atteint , tout subit l'esclavage.

L'Araxe mugissant sous un pont qui l'outrage ,

De son antique orgueil reçoit le châtiment,

Et l'Euphrate soumis coule plus mollement l.

Paisible souverain des mers et de la terre ,

Auguste ferme enfin le temple de la guerre.

Il est fermé ce temple où par cent nœuds d'airain

La discorde attachée et déplorant en vain

Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées,

Frémit sur un amas de lances et d'épées2.

Aux champs déshonorés par de si longs combats

La main du laboureur rend leurs premiers appas.

Le marchand loin du port , autrefois son asile ,

Fait voler ses vaisseaux sur une mer tranquille s.

Les poètes, surpris d'un spectacle si beau, Sont saisis à l'instant d'un transport tout nouveau. Ils annoncent que Rome, après tant de miracles, Va voir le temps heureux prédit par ses oracles. Un siècle, disent-iis, recommence son cours,

1 Euphrates ibat jaiu mollior undis; Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis, Indomitique Dahae et pontem indignalus Araxes.

[Mneid, VIII, 726-728.)

2 Claudentur helli portae : Furor impius intus, Saeva sedens super arma et centum vinctus ahenis Post terguni nodis, (remet horridus ore crueuto.

[Mneid. I, 298.)

3 Tutus bos etenim rura pcranibulat; Nutrit rura Gères almaque faustitas; Pacalum volitant per mare naviUe.

(Hor., Od.l. IV, Od. V, 17.)

Qui doit de l'âge d'or nous ramener les jours.

Déjà descend du ciel une race nouvelle ;

La terre va reprendre une face plus belle ;

Tout y reviendra pur., et ses premiers forfaits,

S'il en reste, seront effacés pour jamais *.

Tant de prédictions qui frappent les oreilles

Font d'un grand changement espérer les merveilles.

Vers l'Orient alors chacun tourne les yeux ;

C'est de là qu'on attend ce roi victorieux

Qui, sortant des climats où le jour prend naissance ,

Doit soumettre la terre à son obéissance.

LA ROME NOUVELLE. (Chant IV, suite.)

La croix a tout conquis, et l'Église s'écrie : Comment à tant d'enfants ai-je donné la vie "?... A ce torrent vainqueur Rome longtemps s'oppose , Et de son Jupiter veut défendre la cause ; Mais contre elle il est temps de venger les chrétiens. Du sang de tes enfants, grand Dieu! tu te souviens : Tant de cris qu'éleva sa fureur idolâtre Ont assez retenti dans son amphithéâtre; Tu vas lui demander compte de ses arrêts.

0 Dieu des conquérants ! tes vengeurs sont tout prêts, Et Rome va tomber d'une chute éternelle

Ainsi que Babylone et ta ville infidèle.

Oui, c'est ce même Dieu qui sait à ses desseins

1 «Virgile, églogue ive. Je ne prétends pas appliquer directement au Messie, comme quelques-uns Tout fait, cette églogue de Virgile ; mais il n'est pas non plus vraisemblable que pour Pollion, Marcellus ou Drusus le poëte eût pris un ton si élevé. Virgile , comme le remarque Servius , plein de la grandeur d'Auguste, entre dans l'enthousiasme et se rappelle la prédiction des Sibylles, Cumœi carminis. Ces prédictions d'un maître qui viendrait de l'Orient sont rapportées dans Suétone et dans Tacite. Josèphe, l'historien juif, les applique à Vespasien. » {Note de l'auteur.) — "- Quis geuuit mihi istos... et isti uhi erant? (Isaïe, 49.)

Ramener tous les pas des aveugles humains.

Sous d'orgueilleux vainqueurs quand les villes succombent,

Quand l'affreux contre-coup des empires qui tombent

Dans le monde ébranlé jette au loin la terreur,

Que sont tous ces héros qu'admire notre erreur ?

Les ministres d'un Dieu qui punit des coupables,

Instruments de colère et verges méprisables.

Que prétend Attila? que demande Alaric?

Où s'emporte Odoacre? où vole Genseric1?

Ils sont, sans le savoir, armés pour la querelle

D'un maître qui du nord tour à tour les appelle.

Devant leurs bataillons il fait marcher l'horreur :

Rome antique est livrée au barbare en fureur :

De sa cendre renaît une ville plus belle ,

Et tout sera soumis à la Rome nouvelle.

Je la vois cette Rome, où d'augustes vieillards, Héritiers d'un apôtre et vainqueurs des Césars , Souverains sans armée et conquérants sans guerre, A leur triple couronne ont asservi la terre. Le fer n'est pas l'appui de leurs vastes États; Leur trône n'est jamais entouré de soldats. Terrible. par ses clefs et son glaive invisible, Tranquillement assis dans un palais paisible , Par l'anneau d'un pêcheur autorisant ses lois, Au rang de ses enfants un prêtre met nos rois.

Dans le cinquième chant Racine parle des obscurités de la foi et montre que la raison ne doit pas rejeter les dogmes du christianisme à cause des ténèbres qui les enveloppent, puisque la nature elle-même a des secrets et des abîmes impénétrables à ses regards. La verve et l'imagination ont fait défaut au poète dans cette thèse, dont les déve-

' Alaric, roi des Goths, saccagea Rome en 409. Attila, roi des Huns, surnommé le fléau de Dieu, ravagea en 452 plusieurs villes de l'Italie. Il allait à Rome; mais les prières du pape saint Léon l'arrêtèrent. Trois ans après Genseric, roi des Vandales, livra de nouveau Rome au pillage. Odoacre, roi des Hérules, acheva en 476 de détruire l'empire romain en Italie.

oppements sont décolorés , maigres et incomplets ; le goût lui-même y a baissé avec l'inspiration. On y trouve des détails trop petits, des vers prosaïques, des pensées tiviales.

Verrons-nous sans pâlir tomber notre salière?

Ce vers, qui termine une 'irade sur les astrologues et les gens à superstitions , eût été à sa place dans une satire ; mais il n'a ni assez de noblesse ni assez d'importance pour figurer dans un grand poëme dont le ton est si grave et le sujet si sérieux. Quel style que celui de la définition des pbilosopbes ssolastiques, disciples d'Aristote,

Qui, le dilemme en main, prétendent de l'abstrait Catégoriquement diviser le concret !

Quand le poëte, pour confoadre l'orgueil des incrédules, a recours aux lois de la pesanteur, qu'ils sont bien obligés d'admettre sans les comprendre, il esta la bauteur de son sujet; mais passer subitement des mystères de l'attraction à ceux de la digestion, descendre des astres à l'estomac, pour demander si c'est la trituration ou la fermentation ou les deux ensemble qui transforment les aliments en chyle, n'est-ce pas tomber trop bas ?

Dites-moi quel attrait à la terre rappelle

Ce corps que dans les airs je lance si loin d'elle ;

La pesanteur Déjà fe mot vous trouble tous.

Expliquez-moi du moins ce qui se passe en vous.

Au sortir d'un repas, dans votre sein paisible

Quel ordre renouvelle un combat invisible ?

Et quel heureux vainqueur a pu si promptement

Chercher, saisir, dompter, broyer cet aliment

Qui bientôt, liqueur douce, ira de veine en veine

Se confondre en son cours dans le sang qui l'entraîne?

Et quelle supposition que celle-ci !

Si des rives du Gange "aux rives de la Seine, Entraînés par l'ardeur qui vers eux nous entraîne, D'éloquents Talapoins, munis d'un long sermon, Accouraient nous prêcher leur sommonokodon. . ., Quelle moisson de cœurs feraient de tels apôtres !

Racine avait donc oublié cette sentence du judicieux ami de son père ?

D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare.

Le sixième chant ne vaut guère mieux que le cinquième. « Après avoir combattu les athées dans le prenier chant et les déistes dans les quatre autres, dit l'auteur *, j'attaqte dans le dernier ceux qui ne sont incrédules que par lâcheté. Leur opposition à croire ne vient que de leur opposition à pratiquer ; ils feraimt à la religion le sacriiice de leurs lumières si elle n'exigeait pas encore le sacrifice des passions. » Le plan du poëme de la Religion a, san; contredit, du mérite au point de vue de la logique : il a de l'unité ; ?t pour être complet U ne lui manque qu'une thèse contre les hérétiques , qui sont des incrédules aussi. Racine l'a bien senti ; mais sa muse fatiguée élude ce dernier combat et se contente d'adresser vingt-deux vers à ces frères égarés qu'il voudrait rappeler au gnon de l'Église.

A la tin de mes chants je me hâte cl atteindre ;

Et si je ne sentais ma voix prête à s'éteindre,

Vous me verriez peut-être attaquer vos erreurs,

Vous qui, de l'hérésie épousant les fureurs,

Enfants du même Dieu, nés de la même mère,

Suivez un étendard au nôtre si contraire.

Unis tous autrefois, maintenant écartés,

Qui l'a voulu? C'est vous qui nou? avez quittés.

Vos pères ont été les frères de nos pères,

Vous le savez : pourquoi n'êtes-vous plus nos frères ?

La voix du poëte, tout épuisée qu'ede est, en effet, par la prolongation d'un sujet au-dessus de ses forces, se ranime pourtant pour achever le triomphe de la religion fin les impies que la passion seule rend incrédules. Sa menace du jugement dernier, qui termine heureusement ce poème, pourrait être sans doute plus vigoureusement imagée; cependant elle a de la verve, et c'est ce qu'il y a de mieux dans le dernier chant.

LE JUGEMENT DERNIER. (Chant VI, fin.)

Déjà j'entends des mers mugir les flots troublés ,

Déjà je vois pâlir les astres ébranlés :

Le feu vengeur s'allume , et le son des trompettes

1 11 combat encore l'athéisme dans la première moitié du second chant] puisqu'il y prouve l'immortalité de l'âme contre les matérialistes, qui sont des alliées. Voyez ci-dessus, page 40.

LOUIS RACIUE. — 1742. 59

Va réveiller les morts dans leurs sombres retraites. Ce jour est le dernier des jours de l'univers. Dieu cite devant lui tous les peuples divers; Et pour en séparer les saints, son héritage, De sa religion vient consommer l'ouvrage. La terre , le soleil, le temps, tout va périr, Et de l'éternité les portes vont s'ouvrir. Elles s'ouvrent : le Dieu si longtemps invisible S'avance , précédé de sa gloire terrible. Entouré du tonnerre, au milieu des éclairs, Son trône étincelant s'élève dans les airs. Le grand rideau se tire, et ce Dieu vient en maître. Malheureux qui pour lors commence à le connaître ! Ses anges ont partout fait entendre leur voix; Et, sortant de la poudre une seconde fois, Le genre humain tremblant, sans appui, sans refuge, Ne voit plus de grandeur que celle de son juge. Ébloui des rayons dont il se sent percer, L'impie avec horreur voudrait les repousser ; 1 n'est plus temps. Il voit la gloire qui l'opprime, Et tombe enseveli dans l'éternel abîme, Lieu de larmes, de cris et de rugissements.

Le vrai chrétien, lui seul , ne voit rien qui l'étonné, Et sur ce tribunal que la foudre environne Il voit le même Dieu qu'il a cru sans le voir, L'objet de son amour, la fin de son espoir. Mais il n'a plus besoin de foi ni d'espérance : Un éternel amour en est la récompense.

Sainte religion, qu'à ta grandeur offerts Jusqu'à ce dernier jour puissent durer mes vers !

60 l'agriculture.

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