‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 9 sur 76 · L EXISTENCE DE DIEU PROCLAMEE PAR L INTELLIGENCE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

L EXISTENCE DE DIEU PROCLAMEE PAR L INTELLIGENCE DE L'HOMME

L'idée d'un Dieu est commune à tous les hommes ; et l'idolâtrie elle-même la démont' en là défigurant. — L'athéisme de quelques nations sauvages. (Chant I", suite.)

Oui, je trouve partout des respects unanimes, Des temples, des autels, des prêtres, des victimes 2 : Le Ciel reçut toujours nos vœux et nos encens. Nous pouvons, je l'avoue, esclaves de nos sens, De la divinité défigurer l'image.

1 « Les veines et les vaisseaux lymphatiques ont, d'espace en espace, d valvules qui font l'office d'une soupape dans une pompe, c'est-à-dire qui s'o vrent d'un côté et se ferment de l'autre, pour ouvrir le passage à la lique et l'empêcher de retourner vers les parties d'où elle vient. » (Note de l'auteu. — - « On n'a jamais trouvé aucune nation, même dans le nouveau monc qui n'eût un culte établi en l'honneur de quelque divinité; et ce consentent de toutes les nations doit être regardé, suivant Gicéron, comme la loi de la t. titre : Omni in re consensio omnium gentium lex naturœ putunda est. » (Ni de l'auteur.)

A des dieux mugissants l'Egypte rend hommage ; Mais dans ce bœuf impur qu'elle daigne honorer C'est un dieu cependant qu'elle croit adorer. L'esprit humain s'égare ; et, follement crédules , Les peuples se sont fait des maîtres ridicules. Ces maîtres toutefois, par l'erreur encensés, Jamais impunément ne furent offensés :

On détesta Mézence ainsi que Salmonée, Et l'horreur suit encor le nom de Capanée. Un impie en tout temps fut un monstre odieux; Et quand, pour me guérir de la crainte des dieux, Épicure en secret médite son système , Aux pieds de Jupiter je l'aperçois lui-même. Surpris de son aveu, je l'entends en effet Reconnaître un pouvoir dont l'homme est le jouet , Un ennemi caché qui réduit en poussière De toutes nos grandeurs la pompe la plus fière. Peuples, rois, vous mourez, et vous, villes, aussi. Là gît Lacédémone, Athènes fut ici.

Quels cadavres épars dans la Grèce déserte ! Et que vois-je partout? La terre n'est couverte Que de palais détruits, de trônes renversés, Que de lauriers flétris , que de sceptres brisés. Où sont, fière Memphis, tes merveilles divines? Le temps a dévoré jusques à tes ruines. Que de riches tombeaux élevés en tous lieux, Superbes monuments qui portent jusqu'aux cieux Du néant des humains l'orgueilleux témoignage ! A ce pouvoir si craint tout mortel rend hommage. Aux pieds de son idole un barbare à genoux D'un Être destructeur vient fléchir le courroux. Être altéré de sang, je te vais satisfaire; Que cette autre victime apaise ta colère; J'arrose ton autel du sang de cet agneau. N'en es-tu pas content? te faut-il un taureau?

Faut-il une hécatombe à ta haine implacable? Pour mieux me remplacer te faut-il mon semblable? Faut-il mon fils? je viens l'égorger devant toi1. De ce sang enivré, cruel, épargne-moi.

Ces épaisses forêts qui couvrent les contrées

Par un vaste Océan des nôtres séparées

Renferment, dira-t-on, de tranquilles mortels

Qui jamais à des dieux n'ont élevé d'autels.

Quand d'obscurs voyageurs racontent ces nouvelles,

Croirai-jedes témoins tant de fois infidèles2?

Supposons cependant tous leurs rapports certains;

Comment opposerais-je au reste des humains

Un stupide sauvage errant à l'aventure,

A peine de nos traits conservant la figure,

Un misérable peuple égaré dans les bois,

Sans maîtres, sans États, sans villes et sans lois?

Qu'à bon droit, libertins , vous êtes méprisables

Lorsque dans ces forêts vous cherchez vos semblables?

l'existence de dieu proclamée par la conscience de l'homme.

Li loi naturelle est écrite dans la conscience de tous les hommes , même dans celle des sauvages et des plus grands criminels; elle est antérieure à toutes les lois humaines; elle est contraire à nos passions : elle suppose donc un législateur éternel et suprême. (Chant 1er, suite et fin.)

Ces hommes toutefois à ce point abrutis , Dans la nuit de leurs sens tristement engloutis,

1 « Chez tous les peuples du monde les hommes ont sacrifié leurs semblables. « L'homme, dit Bossuet, troublé par le sentiment de son crime et regardant la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l'apaiser par des victimes ordinaires ; il fallut verser le sang humain. » (Note de l'auteur.) — * « Quand ces témoignages seraient véritables, que prouveraient-ils'' Un sauvage est comme un enfant dans lequel la raison ne s'est pas encore développée. » (Note de l'auteur.)

Montrent quelques rayons d'une image divine , Restes défigurés d'une illustre origine.

Il est une justice et des devoirs pour eux : Du sang qui les unit ils connaissent les nœuds. Au plus barbare époux la tendre épouse est chère. Il chérit son enfant, il respecte son père. La nature sur nous ne perd point tous ses droits. Mais ces droits que sont-ils? D'imaginaires lois, Quand d'un Être vengeur j'ai secoué la crainte , Ne peuvent sur mon âme établir leur contrainte. C'est pour moi que je vis, je ne dois rien qu'à moi. La vertu n'est qu'un nom, mon plaisir est ma loi.

Ainsi parle l'impie, et lui-même est l'esclave De la foi , de l'honneur, de la vertu, qu'il brave : Dans ses honteux plaisirs s'il cherche à se cacher, Un éternel témoin les lui vient reprocher : Son juge est dans son cœur, tribunal où réside Le censeur de l'ingrat, du traître, du perfide. Par ses affreux complots nous a-t-il outragés , La peine suit de près, et nous sommes vengés. De ses remords secrets triste et lente victime , Jamais un criminel ne s'absout de son crime.

Sous des lambris dorés ce triste ambitieux

Vers le ciel sans pâlir n'ose lever les yeux.

Suspendu sur sa tête, un glaive redoutable

Rend fades tous les mets dont on couvre sa table J .

Le cruel repentir est le premier bourreau

Qui dans un sein coupable enfonce le couteau.

Des chagrins dévorants attachés sur Tibère

La cour de ses flatteurs veut en vain le distraire.

1 « Damoclès, lâche flatteur de Denys le Tyran, en vantait le bonheur. Il changea de langage lorsque, invité par ce prince à un festin et assis comme lui sur un lit superbe, il aperçut une épee suspendue sur sa tète par un fil. » (Note de V auteur.)

3g * LA RELIGION.

Maître du monde entier, qui peut l'inquiéter? Quel juge sur la terre a-t-il à redouter ? Cependant il se plaint, il gémit, et ses vices Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices; Toujours ivre de sang et toujours altéré, Enfin par ses forfaits au désespoir livré ,

Lui-même étale aux yeux du sénat qu'il outrage

De son cœur déchiré la déplorable image1.

Il périt chaque jour consumé de regrets,

Tyran plus malheureux que ses tristes sujets.

Ainsi de la vertu les lois sont éternelles.

Les peuples ni les rois ne peuvent rien contre elles :

Les dieux que révéra notre stupidité

N'obscurcirent jamais sa constante beauté;

Et les Romains, enfants d'une impure déesse %

En dépit de Vénus admirèrent Lucrèce.

Je veux perdre un rival. Qui me retient le bras?

Je le veux, je le puis , et je n'achève pas.

Je crains plus de mon cœur le sanglant témoignage

Que la sévérité de tout l'aréopage.

La vertu, qui n'admet que de sages plaisirs,

Semble d'un ton trop dur gourmander nos désirs.

Mais, quoique pour la suivre il coûte quelques larmes,

Tout austère qu'elle est, nous admirons ses charmes.

Jaloux de ses appas, dont il est le témoin,

Le vice, son rival, la respecte de loin.

Sous ses nobles couleurs souvent il se déguise

Pour consoler du moins l'âme qu'il a surprise.

Adorable vertu, que tes divins attraits

1 î Dans cette fameuse lettre dont le désordre fait dire à Tacite que si or ouvrait le cœur des tyrans on verrait comme ils sont déchirés. » {Note dt l'auteur.) — 2 « Les Romains se vantaient d'être les enfants de Mars et d< Vénus. » {Note de l'auteur.)

Dans un cœur qui te perd laissent de longs regrets! De celui qui te hait ta vue est le supplice. Parais; que le méchant te regarde, et frémisse. La richesse, il est vrai, la fortune te fuit; Mais la paix t'accompagne et la gloire te suit. Et, perdant tout pour toi, l'heureux mortel qui t'aime, Sans biens, sans dignités, se suffit à lui-même. Mais lorsque nous voulons sans toi nous contenter, Importune vertu, pourquoi nous tourmenter? Pourquoi par des remords nous rendre misérables ? Qui t'a donné ce droit de punir les coupables?

Qui te pourra, grand Dieu, méconnaître à ces traits? Tu nous parles sans cesse, et les hommes distraits N'écoutent point la voix qui frappe leurs oreilles. Tu fais briller partout tes dons et tes merveilles; Mais sur la terre, hélas! admirant tes bienfaits, Nos regards jusqu'à toi ne remontent jamais : Quelque maître nouveau sans cesse nous entraîne, Et d'objets en objets notre âme se promène Tandis que de toi seul nous restons séparés. Quel crime, quelle erreur nous a donc égarés? Nos malheurs, ô mon Dieu, seraient-ils sans ressource? Sondons leurs profondeurs, remontons à leur source. Que l'homme maintenant se présente à mes yeux; Quand je l'aurai connu, je te connaîtrai mieux.

Cette conclusion du premier chant sert de passage au second, dans lequel le poète, convaincu de l'existence d'un Dieu, va étudier l'àme de l'homme et prouver son immortalité.

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