‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 13 sur 76 · Livre sans murmurer sa laine encore humide · texte numérisé non relu

Livre sans murmurer sa laine encore humide

SALVT-LAMBERT. — d 769-1 771. 71

On médit, en riant , des seigneurs du canton; De l'histoire du jour on passe aux fils Aimon. Les enfants du fermier folâtrent dans la plaine : L'un monte le bélier délivré de sa laine ; L'autre veut effrayer, caché dans les roseaux, Ses jeunes compagnons qui jouaient dans les eaux. Leurs cris , la cornemuse et le chant des bergères Vont apprendre leur joie aux échos solitaires

L'ORAGE. (Chant II.)

On voit à l'horizon de deux points opposés Des nuages monter dans les airs embrasés; On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendre. D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre Les flots en ont frémi, l'air en est ébranlé Et le long du vallon le feuillage a tremblé. Les monts ont prolongé le lugubre murmure Dont le son lent et sourd attriste la nature. Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur, Et la terre en silence attend dans la terreur. Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre Disparaît tout à coup sous un voile grisâtre : Le nuage élargi les couvre de ses flancs; Il pèse sur les airs tranquilles et brûlants. Mais des traits enflammés ont sillonné la nue, Et la foudre en grondant roule dans l'étendue. Elle redouble, vole, éclate dans les airs : Leur nuit est plus profonde, et de vastes éclairs En font sortir sans cesse un jour pâle et livide. Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide Qui tourne sur la plaine, et, rasant les sillons,

Enlève un sable noir qui roule en tourbillons. Ce nuage nouveau, ce torrent de poussière Dérobe à la campagne un reste de lumière. La peur, l'airain sonnant dans les temples sacrés Font entrer à grands flots les peuples égarés. Grand Dieu, vois à tes pieds leur foule consternée Te demander le prix des travaux de l'année. Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés Écrasent en tombant les épis renversés ; Le tonnerre et les vents déchirent les nuages; Le fermier de ses champs contemple les ravages, Et presse dans ses bras ses enfants effrayés. La foudre éclate, tombe, et des monts foudroyés Descendent à grand bruit les graviers et les ondes, Qui courent en torrents sur les plaines fécondes. 0 récolte ! ô moisson ! tout périt sans retour : L'ouvrage d'une année est détruit dans un jour.

LES VACANCES D AUTOMNE : LA PECHE ET LA CHASSE. (Chant III.)

Opposons la fatigue à l'ennui du repos : Aux habitants des bois, des forêts et des eaux, L'automne le commande, allons livrer la guerre. Moi, nouveau Salmonée, armé de mon tonnerre, Tantôt dans le taillis je vais, au point du jour, Du lièvre ou du chevreuil attendre le retour, Et tantôt, parcourant les buissons des campagnes, Je cherche la perdrix qu'appelaient ses compagnes. Mon chien bondit, s'écarte et suit avec ardeur L'oiseau dont les zéphyrs vont lui porter l'odeur. Il l'approche, il le voit : transporté, mais docile,

Il me regarde alors et demeure immobile. J'avance, l'oiseau part; le plomb que l'œil conduit Le frappe dans les airs au moment qu'il s'enfuit : Il tourne en expirant sur ses ailes tremblantes, Et le chaume est jonché de ses plumes sanglantes.

Souvent, quand le soleil dore le haut des monts Et que l'ombre allongée obscurcit les vallons, Je descends dans un pré, vers un golfe paisible Qu'environne un ombrage au jour inaccessible. Là je vois le pêcheur sur les flots ébranlés Lançant d'un bras nerveux ses filets rassemblés : Ils couvrent d'un long cercle un peuple trop avide Qu'attira vers la rive une amorce perfide. Les filets, en tombant l'un de l'autre écartés, S'unissent lentement sous les flots argentés : Ils ont enveloppé dans leurs grottes profondes Et ramènent vers moi les habitants des ondes. Leur foule, en s'élançant de ces rets déployés , Frappe le sable humide et bondit à mes pieds. J'enlève quelquefois à l'eau pure et bruyante La truite suspendue à la ligne tremblante '.

Cent fois, dans ma jeunesse, aux rives des ruisseaux, J'ai semé les buissons d'innombrables réseaux; Avec quel mouvement d'espérance et de joie Vers la fin d'un beau jour j'allais chercher ma proie ! A présent même encor, sous les rameaux naissants, De l'oiseau de la nuit j'imite les accents ; Bientôt de la forêt j'entends la troupe ailée S'avancer, voltiger autour de ma feuillée; J'écoute en palpitant leur vol précipité.

1 A la place de ces deux vers on lisait dans la première édition :

Je les vois, je les compte et sais dans mon asile Jouir de ma conquête et d'un plaisir utile.

D'un transport vif et doux mon cœur est agité Quand je les vois tomber sur ces verges perfides Qu'infecta de ses sucs l'arbrisseau des druides.

0 doux emploi des jours ! agréables moments ! Mais l'automne offre encor d'autres amusements, Des plaisirs, des succès qu'accompagne la gloire, Où le courage et l'art mènent à la victoire.

Entendez-vous quel bruit retentit dans les airs Et, d'échos en échos, roule dans les déserts? La Discorde, Bellone ou le dieu de la guerre Par ces sons éclatants menacent-ils la terre ? De la vaste forêt l'espace en est rempli : Dans ses sombres buissons le cerf a tressailli. Au monarque des bois la guerre est déclarée ; Il a vu d'ennemis sa demeure entourée... Le timide animal s'épouvante et s'enfuit ; Il voit dans chaque objet la mort qui le poursuit. Sa route sur le sable est à peine tracée ; Il devance en courant la vue et la pensée : L'œil le suit et le cherche aux lieux qu'il a quittés. Ses cruels ennemis, par le cor excités, S'élèvent sur ses pas au sommet des montagnes, Ou fondent à grands cris sur les vastes campagnes. Effrayé des clameurs et des longs hurlements^ Sans cesse à son oreille apportés par les vents, Vers ces vents importuns il dirige sa fuite; Mais la troupe implacable, ardente à sa poursuite, En saisit mieux alors ses esprits vagabonds. Il écoute, il s'élance, il s'élève par bonds ; Il voudrait ou confondre ou dérober sa trace, Se détacher du sable ou voler dans l'espace. Mais que lui serviront ses feintes, ses retours Les gazons, les taillis révèlent ses détours.

Il force un cerf plus jeune à courir dans la plaine, Pour présenter sa trace à la meute incertaine ; Mais le chasseur la guide et prévient son erreur. Que ferait-il ? tremblant, morne, saisi d'horreur, Son armure l'accable, et sa tête est penchée ; Sous son palais brûlant sa langue est desséchée. Il s'arrête, il entend des cris plus menaçants : Il fait pour fuir encor des efforts impuissants. Ses yeux appesantis laissent tomber des larmes ; A la troupe en fureur il oppose ses armes. Mais ce vain désespoir ne lui sert qu'un instant : Il tombe, se relève et meurt en combattant.

Nous n'avons rien trouvé à prendre dans le quatrième chant, qui est consacré à l'hiver et aussi faiblement exécuté qu'il est mal conçu. L'auteur y oublie la nature et les champs; son enthousiasme est pour les beaux-arts, pour les salons, les bals, les théâtres, c'està-dire pour la pompe et l'opulence des cités. Ce contre-sens, dans un plaidoyer entrepris en faveur du labourage et de la vie champêtre, repose sur un sophisme. Le poète philosophe, à la vue du désordre et des souffrances que l'hiver et ses horreurs amènent sur la terre, s'efforce de disculper la divine Providence en montrant que les intempéries de l'air et des saisons ont été faites dans L'intérêt du génie , attendu que l'homme, dans un continuel printemps, n'aurait pas eu besoin des arts, ne se serait donné la peine ni d'inventer ni d'étudier. C'est comme si l'on faisait l'apologie des fièvres et de toutes les infirmités de l'homme en prouvant que sans elles la médecine n'aurait jamais été trouvée. Ah! que la philosophie est courte lorsque, pour expliquer le monde, elle oublie le péché originel et ses châtiments! Est-ce que dans l'Ëden l'homme innocent aurait été moins docte et moins artiste? Si Saint-Lambert avait été chrétien, il aurait trouvé dans la première page de la Genèse la matière d'un chant sublime et pris dans les entrailles mêmes de son sujet.

ni.

poënie descriptif et lyrique en douze chants, par Rouciiek i. — 1779.

La condamnation de ce poème est dans son titre même. Les douze mois de l'année ne pouvaient pas être l'objet de douze chants, puisque plusieurs d'entre eux se ressemblent. 11 n'en est pas de même des quatre saisons célébrées en quatre chants par Saint-Lambert. Les fleurs sont invariablement pour le printemps, les grandes chaleurs et les moissons pour l'été, les vendanges et la chute des feuilles pour l'automne, les frimas et les glaces pour l'hiver; et si la nature éprouve quelques perturbations dans quelqu'une de ces quatre époques, elle a trois mois pour se reconnaître et s'équilibrer. Mais entre deux mois qui se touchent et qui n'ont que trente jours, supposer des limites invariables et d'infranchissables barrières, confiner, par exemple, la neige en décembre, les glaces en janvier, les débâcles en février, c'est faire une nature poétique dont les arrangements et le& tableaux seront souvent démentis par les irrégularités et les spectacles de la nature réelle. Ce poëme pèche donc avant tout par la conception et par le choix du sujet. Le chantre des Mois a manqué du génie qui invente une idée mère , de la logique qui la divise et la distribue en parties nettes et franchement distinguées entre elles. Celte absence de précision et de méthode se retrouve dans les délails aussi bien que dans l'ensemble de son œuvre; mais là le ton adopté par le poëte et l'allure de ses chants font plus aisément oublier le défaut de sa philosophie.

Ptoucher a pris le ton et la marche des inspirations lyriques : ce n'est pas par enchaînement logique des idées qu'il procède, c'est par bonds "2. Disciple de Pindare beaucoup plus que de Virgile, il a transporté dans les poèmes de longue haleine ce qui n'avait paru naturel aux Grecs et aux Latins que dans le? courts élans d'une ode ou d'un dithyrambe. De même que c'est à Saint-Lambert qu'il faut faire honneur en France de la monotonie du poëme descriptif, c'est au chantre des Mois qu'il faut remonter pour trouver chez nous l'origine de ces jets isolés, emphatiques et sonores, de ces amplifications verbeuses et décousues qui permettent à l'auteur d'un long poënie de passer d'un

1 Né en 1745, victime en 1794 des fureurs révolutionnaires allumées par la philosophie à laquelle il avait dévoué sa muse. — a Voyez le jugement déjà porté sur ce poème sans logique, ci-dessus, p. 15 et suiv.

Page 1