‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 14 sur 76 · ROUCHER · texte numérisé non relu

ROUCHER

sujet à un autre, d'abréger ou d'allonger sou thème au gré de ses caprices.

Quel que soit le mérite intrinsèque de ce genre de composition par trop aisé, U est certain qu'un pareil poëme n'est pas fait pour être lu d'im trait. Cette suite d'inspirations vagabondes, cette continuité d'écarts, ces élans du cœur en dehors des voies réclamées par la raison ne sont plus supportables au bout de vingt pages.

Dans cette réflexion toute simple se trouve l'explication des destinées du poëme des Mois. Avant qu'il fût imprimé son auteur le lut dans les salons et y obtint de grands succès ; mais du moment qu'il passa dans les mains des lecteurs, en deux tomes in-quarto, le dégoùl et l'oubli arrivèrent. Ces deux fortunes successives sont concdiables : débité par morceaux, un poëme lyrique en douze chants pouvait être écouté sans fatigue ; mais quand il fallut le lire sans repos le cœur se refroidit, la raison se fatigua, le gros poëme tomba des mains, et quelques-uns de ceux qui avaient acheté le premier volume regrettèrent leur louis d'or, — c'était le prix du soporifique in-quarto, — et n'achetèrent pas le second.

Nous trouvons dans la philosophie irréligieuse de ce poëme une autre raison de son triomphe dans les salons et de sa chute en présence du public. C'est une encyclopédie de toutes les impiétés du temps, et l'auteur, sans aucun doute, choisissait pour ses lectures des auditoires avides d'erreurs, comme d y en avait tant alors. Mais quand son livre fut livré à la France tout entière, d se trouva, même à la veille de la révolution qui allait déitier les vices, assez d'esprits religieux, assez d'âmes raisonnables parmi celles même qui n'étaient pas franchement chrétiennes pour reculer devant des invocations uu néant et des enseignements tels que ceux-ci ;

Mais ce qu'on cèle à l'homme et ce qu'il doit connaître

C'est qu'il faut se résoudre à voir finir son être

Sans chercher dans la nuit d'un douteux avenir Un glaive impitoyable affamé de punir.

Quel cœur, je ne dis pas chrétien, mais seulement filial, aurait pu sans dégoût voir bannir le culte des tombeaux,

Ce respect pour les morts, fruit d'une erreur grossière,

et ne trouver dans les restes mortels de ses aïeux

Qu'une froide poussière Qui tôt ou tard s'envole, éparse au gré des vents?

Or, ces impiétés, incompatibles avec l'enthousiasme, ne sont pas

rares dans cette œuvre lyrique, qui ne pouvait se soutenir que par l'enthousiasme. Ce poëme tout entier, dit La Harpe, est un monstrueux mélange de polythéisme, de mythologie, de philosophie irréligieuse, d'érudition allégorique, d'hypothèses fabuleuses, de traditions incertaines, c'est-à-dire de tout ce qui s'oppose à la conviction et à l'entraînement des lecteurs raisonnables. Or, de nos jours ces lecteurs sont heureusement plus nombreux qu'au temps où le public lit déjà justice de la poésie de Roucher. Aussi les douze Mois, en deux volumes, sont-ils moins acceptés que jamais.

TABLEAUX DU MOIS DE MAI : LE ROSSIGNOL, LA TONDAISON, LES FLEURS. (Chant III.)

Le long de ce ruisseau que l'églantier décore Je promène mes pas de détour en détour : Je le vois se cacher, se montrer tour à tour.... Et par degrés, au sein de la mélancolie, Mon âme doucement tombe, rêve, et s'oublie, Quand, frappé tout à coup d'une éclatante voix, J'écoute et reconnais l'Orphée ami des bois. Le tendre oiseau, caché sous un taillis sauvage, De ses tons variés animant le rivage, Traîne bientôt sa voix en soupirs languissants, Tantôt la précipite en rapides accents, La coupe quelquefois d'un gracieux silence, Et, plus brillante encor, la roule et la balance. "Vingt fois renaît le jour dans l'orient vermeil, Tandis que cet oiseau, refusant le sommeil, S'obstine à célébrer son amoureuse histoire. Hélas ! il ne sait pas que ses chants de victoire Avancent à la fois et présagent sa mort ' .

' « Dans les pays où les rossignols sont communs on en trouve un grand nombre de morts vers la fin de mai. » (Note de l'auteur.) Voyez ci-dessus, p. 65 et 66, le même tableau par Saint-Lambert.

R0UCHER. — 1779. 79

J'entends de nos bergers le cri tumultueux : Il m'appelle au détour d'un sentier tortueux, Qui, de saules couvert et tapissé de mousse, Descend dans un bassin par une pente douce. Là, pressés par les chiens, les troupeaux fugitifs Se plongent en poussant des bêlements plaintifs. Ils nagent en tumulte; et le cristal humide Épure les habits de la race timide 2.

Elle attend pour sortir le signal du pasteur. La trompe sonne. Alors, traînant avec lenteur Le fardeau plus pesant de sa laine imbibée, Elle gagne le bord haletante, courbée, Se dresse et, secouant les flots de sa toison, D'une onde jaillissante arrose le gazon. Elle s'avance enfin vers le lieu de la plaine Où l'acier rigoureux doit lui ravir sa laine. Ici Dolon poursuit le robuste bélier, Et Lycas de vingt nœuds s'apprête à le lier : Là de bruyants ciseaux Nice et Phylis armées Pressent de leurs genoux les brebis alarmées 3.

1 Cette ligne de points remplace des apostrophes à un jeune essaim d'abeilles qui s'échappent, aux bergères qui courent après, à Virgile, qui les a si bien chantées qu'on n'ose plus les célébrer, et enfin au vœu d'aller en pèlerinage à son tombeau si le poète a jamais le bonheur de passer les Alpes.

En redisant tes vers je baiserai ta cendre;

Et ton ombre, peut-être offerte à mon regard,

Instruira ma jeunesse aux secrets de ton art.

Plein de ce doux espoir, qui soutient mon courage,

Loin de toi cependant je poursuis mon ouvrage.

C'est alors que la voix des bergers le ramène fort à propos à ses moutons. Voilà les avantages d'un poème lyrique : le délire y permet tout, y explique tout. C'est fort commode. — 2 Un cm/a/ humide qui épure les habits d'une race! Pas un mot dans cette phrase qui ne blesse le bon sens. — 3 Comparez cette tondaison de Roucheravec celle de Saint- Lambert, p. 70 : vous la trouverez plus médiocre encore.

LES ALPES AU MOIS DE JUILLET. (Chant V.)

Tandis que, haletant, l'homme, ainsi que les fleurs, Baisse un front accablé sous le faix des chaleurs, Monts chantés par Haller, recevez un poète ! Errant parmi ces rocs, imposante retraite, Au front du Grindelval je m'élève, et je voi, Dieux! quel pompeux spectacle étalé devant moi ! Sous mes yeux enchantés la nature rassemble Tout ce qu'elle a d'horreurs et de beautés ensemble. Dans un lointain qui fuit un monde entier s'étend. Eh ! comment embrasser ce mélange éclatant De verdure, de fleurs, de moissons ondoyantes, De paisibles ruisseaux, de cascades bruyantes, De fontaines, de lacs, de fleuves, de torrents, D'hommes et de troupeaux sur les plaines errants, De forêts de sapins au lugubre feuillage, De terrains éboulés, de rocs minés par l'âge, Pendants sur des vallons que le printemps fleurit, De coteaux escarpés où l'automne sourit, D'abîmes ténébreux, de cimes éclairées, De neiges couronnant de brûlantes contrées Et de glaciers enfin, vaste et solide mer, Où règne sur son trône un éternel hiver ? Là, pressant à ses pieds les nuages humides, Il hérisse les monts de hautes pyramides Dont le bleuâtre éclat, au soleil s'enflammant, Change ses pieds glacés en murs de diamant. Là viennent expirer tous les feux du solstice. En vain l'astre du jour, embrasant l'Écrevisse, D'un déluge de flamme assiège ces déserts; La masse inébranlable insulte au roi des airs.

roucher. — 1779. 81

Mais trop souvent la neige arrachée à leur cime Roule en bloc bondissant, court d'abîme en abîme, Gronde comme un tonnerre, et, grossissant toujours A travers les rochers fracassés dans son cours, Tombe dans les vallons, s'y brise, et des campagnes Remonte en brume épaisse au sommet des montagnes.

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