‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 15 sur 76 · SES RICHESSES, SES AURORES BORÉALES. — JANVIER · texte numérisé non relu

SES RICHESSES, SES AURORES BORÉALES. — JANVIER

(Chant XI.)

Eh ! qui peut comparer nos plus rudes frimas A ceux dont Calistho voit blanchir ses climats, A ces rocs, à ces monts de neiges entassées Dont les rives du Nord sont partout hérissées ? Là l'hiver tient sa cour; là ce despote, assis Sur d'énormes glaçons par vingt siècles durcis, S'entoure d'ouragans, de tempêtes, d'orages, Ébranle au loin la mer, la couvre de naufrages....

Si des sommets d'Hécla je vole au Groenland Et parcours le Spitzberg, la Zemble et le Lapland, Qu'y vois-je dans les cieux, sur la terre et sur l'onde ? Ici durant trois mois règne une nuit profonde ; Là dans un cercle étroit le soleil languissant Ne montre qu'à moitié son disque pâlissant. Dans ces climats obscurs, muets comme l'Averne, L'homme s'ensevelit au creux d'une caverne....

Ces climats, il est vrai, par le Nord dévastés, Ainsi que leurs horreurs, ont aussi leurs beautés. Dans les champs où l'Yrtis a creusé son rivage, Où le Russe vieillit et meurt dans l'esclavage

D'éternelles forêts s'allongent dans les airs. Le jai, souple roseau de ces vastes déserts, S'incline en se jouant sur les eaux qu'il domine ; Fière de sa blancheur, là s'égare l'hermine ; Le marte s'y revêt d'un noir éblouissant; Le daim sur les rochers y paît en bondissant Et l'élan fatigué, que le sommeil assiège, Baisse son bois rameux et l'étend sur la neige. Ailleurs, par des travaux et de sages plaisirs, L'homme, bravant l'hiver, en charme les loisirs. Le fouet dans une main et dans l'autre les rênes, Voyez-le, en des traîneaux emporté par deux rennes, Sur les fleuves durcis rapidement voler; Voyez sur leurs canaux le peuple s'assembler, Appeler le commerce et proposer l'échange Des trésors du Cathai, des sophis et du Gange. Là brillent à la fois le luxe des métaux Et la soie en tissus et le sable en cristaux, Toute la pompe enfin des plus riches contrées : Là même quelquefois les plaines éthérées Des palais du midi versent sur les frimas Un éclat que l'hiver refuse à nos climats : D'un groupe de soleils l'Olympe s'y décore ', Prodige de clarté, qui pourtant cède encore Aux flammes dont la nuit fait resplendir les airs. Aussitôt que son char traverse leurs déserts, Une vapeur qu'au nord le firmament envoie, S'y déployant en arc, trace une obscure voie, S'allonge, et, parvenue aux portes d'occident, Vomit, nouvel Hécla, les feux d'un gouffre ardent.

i «Ce phénomène lumineux, que les physiciens appellent parhélie, se montre dans le Nord toutes les fois que des nuages épais et glacés sont situés de manière qu'ils reçoivent les rayons du soleil et le réfléchissent comme autant de miroirs à nos yeux. Alors, l'image de cet astre se multipliant dans chacun de ces nuages, il n'est pas rare de voir au ciel deux ou trois soleils à la fois. » (Note de l'auteur.)

Dans les flancs du brouillard la flamme impétueuse Vole, monte et se courbe en voûte lumineuse, Qu'une autre voûte, encor plus brillante, investit. Tandis que dans leurs feux la vapeur s'engloutit, Ces dômes rayonnants s'entr'ouvrent et, superbes, Lancent en javelots, en colonnes, en gerbes, En globes, en serpents, en faisceaux enflammés Tous les flots lumineux sous la nue enfermés '.

ou l'art d'embellir les paysages,

poëme didactique et descriptif en quatre chants, par Delille 2. — 1782

Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire,

Sur son char foudroyant qu'il place la Victoire;

Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains :

Flore a souri ; ma voix va chanter les jardins.

Je dirai comment l'art embellit les ombrages,

L'eau, les fleurs, les gazons et les rochers sauvages;

Des sites, des aspects sait choisir la beauté,

Donne aux scènes la vie et la variété;

Enfin l'adroit ciseau, la noble architecture

Des chefs-d'œuvre de l'art vont parer la nature . . .

Moins pompeux qu'élégant, moins décoré que beau,

Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau :

Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre,

Les jets de la lumière et les masses de l'ombre,

Les heures, les saisons variant tour à tour

Le cercle de Tannée et le cercle du jour,

Et des prés émaillés les riches broderies,

Et des riants coteaux les vertes draperies,

i v( Ce passage sur les aurores boréales, excellent d'invention comme de style, est tout entier traduit mot à mot d'un poëme latin du jésuite italien Nocetti. » La Harpe, Cours de littér., tom. VIII, pag. 403. (Paris, an VIL) — 2 Né en 1738, mort en 1813.

Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs, Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs : La nature est à vous ; et votre main féconde Dispose, pour créer, des éléments du monde .

Delille ne chantera donc pas les jardins réguliers, dont la pompe symétrique, suivant son expression, tourmente la nature et l'insulte à grands frais. Il veut des jardins dont l'irrégularité pittoresque et savante offre un tableau des champs, réunisse des gazons et des bosquets, des prairies et des bois, des vallées et des coteaux, des cascades, des ruisseaux et des étangs : tels sont les parcs anglais.

Ce poëme, qui parut pour la première fois en 1782, fut bientôt traduit dans toutes les langues de l'Europe, et son édition, revue, corrigée, augmentée par l'auteur, au bout de quinze ans était déjà la vingtième. Il n'a plus cette vogue aujourd'hui : les chefs-d'œuvre seuls triomphent du temps et gagnent à la critique. Or, Y Art d'embellir les paysages, malgré ses beautés incontestables et nombreuses, est loin d'être un chef-d'œuvre.

Parmi les reproches faits aux Jardins de Delille, le plus grave tomba sur leur ensemble. L'auteur y répondit par un sophisme. « Tout homme de goût, dit-il, sent qu'il était impossible de présenter un plan parfaitement régulier en traçant des jardins dont l'irrégularité pittoresque et le savant désordre font un des premiers charmes. » Dire que l'irrégularité du sujet demandait celle du plan, n'était-ce pas tout simplement jouer sur les mots ? Autant vaudrait affirmer que l'histoire d'une révolution politique, de celle de 93, par exemple, doit être obscure, désordonnée, confuse, parce que dans les événements qu'elle raconte il n'y eut que trouble, que tumulte et qu'anarchie.

Delille, tout peu philosophe qu'il était, ne put se contenter lui-même d'une apologie aussi subtile. Il en chercha une autre dans la justification directe de son plan, prétendant l'expliquer de façon à y faire voir beaucoup d'ordre sous une apparence d'irrégularité. Voici l'analyse raisonnée qu'il fit lui-même de son poëme : « L'auteur a montré dans le premier chant l'art d'emprunter à la nature et d'employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers, de changer les paysages en tableaux ; avec quel soin il faut choisir l'emplacement et le site, profiter de ses avantages, corriger ses inconvénients ; ce qui, dans la nature, se prête ou résiste à l'imitation ; enfin la distinction des diiférents genres de jardins et de paysages, des jardins libres et des jardins réguliers. — Après ces leçons générales viennent les diiférentes parties de la composition pittoresque des jardins. Ainsi le second chant a tout entier pour objet les plantations, la partie la plus importante du paysage, et la beauté

des perspectives et des vues étrangères qui dépendent de l'artilice des plantations. — Le troisième renferme des objets dont chacun n'aurait pu remplir un chant sans tomber dans la stérilité et la monotonie : tels sont les gazons, les fleurs, les rochers et les eaux. — Le quatrième chant enfin contient la distribution des différentes scènes majestueuses ou touchantes, voluptueuses ou sévères, mélancoliques ou riantes ; l'artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent ; enfin ce que les autres arts, et particulièrement l'agriculture et la sculpture, peuvent ajouter à l'art des paysages1. »

Ce sommaire décousu, embarrassé, obscur, au lieu de justifier Delille, acheva de prouver la pauvreté de sa logique en prose comme en vers. Le chantre des Jardins est l'artiste manqué dont parle Horace :

Infelix operis summa, quia ponere totum Nesciet.

Il n'a su, en effet, donner à son plan ni unité, ni ordre, ni précision. Les quatre parties de ce poëme rentrent continuellement l'une dans l'autre, se composent d'écarts et de parenthèses, se suivent sans liaison et ne se rattachent pas à une idée mère, comme quatre fleurs sorties de la même tige. C'est un bouquet mal composé et choquant dans son ensemble, mais riche et gracieux dans ses détads., qui aurait eu besoin d'un remaniement habile et de nombreux coups de ciseaux.

Ce n'est donc pas dans l'ensemble et l'ordonnance générale de ce poëme, c'est dans ses détads qu'il faut chercher son mérite et ses charmes. Mauvais architecte, Delille fut un brdlant décorateur et surtout un merveilleux coloriste. La postérité, en lui retirant le titre de poète, c'est-à-dire de créateur, que ses contemporains lui avaient décerné, en a fait le prince de nos simples versificateurs. Formé par sa traduction des Géorgiques, nourri de Virgile, il sait ennoblir les plus petits détads d'un tableau champêtre; fi a des expressions pour tout, et sa périphrase est presque toujours colorée, vive et gracieuse. Après Voltaire personne, au dix-huitième siècle, n'a manié le vers alexandrin avec plus d'aisance. Au-dessous de Louis Racine pour la pensée, d lui est souvent supérieur pour la richesse, l'harmonie et la lucidité du style ; et il a laissé bien loin derrière lui Rosset, Saint-Lambert et Roucher. On ne lit plus leurs poèmes; le sien peut se lue encore.

Cependant, dans les détails mêmes, le chantre des Jardins n'est pas à l'abri de toute censure. Ce versificateur si souple et si élégant devient ordinairement gauche et trivial quand U faut passer d'une idée à l'autre ; sa facilité se tourne çà et là en négligence ou se répand

1 Nouvelle édition, 1810, Préface.

dans des ampliiications démesurées ; et, comme il a plus d'esprit que de cœur, il a aussi plus de rhétorique que d'éloquence ; il se joue donc quelquefois à l'excès dans le mécanisme des figures et le cliquetis des antithèses.

DES DIFFÉRENTS SOLS DESTINÉS AUX JARDINS, DES AVANTAGES ET DES OBSTACLES QU'ON Y RENCONTRE. (Chant I«.)

Qu'un obscur arpenteur, armé de son compas, Au fond d'un cabinet, d'un jardin symétrique Confie au froid papier le plan géométrique : Vous, venez sur les lieux. Là, le crayon en main, Dessinez ces aspects, ces coteaux, ce lointain ; Devinez les moyens, pressentez les obstacles : C'est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat connaîtra la beauté. Est-il nu, que des bois parent sa nudité; Couvert, portez la hache en ses forêts profondes; Humide, en lacs pompeux, en rivières fécondes Changez cette onde impure, et par d'heureux travaux Corrigez à la fois l'air, la terre et les eaux; Aride enfin, cherchez, sondez, fouillez encore : L'eau, lente à se trahir, peut-être est près d'éclore. Ainsi d'un long effort moi-même rebuté, Quand j'ai d'un froid détail maudit l'aridité, Soudain un trait heureux jaillit d'un fond stérile, Et mon vers ranimé coule enfin plus facile.

LA VARIETE, LE MOUVEMENT ET LA LIBERTE DANS LES JARDINS. (Chant 1er.)

Avez-vous entendu des eaux, des prés, des bois La muette éloquence et la secrète voix,

Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux les passages sans nombre M'intéressent toujours ! Simple et grand, fort et doux, Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts. Là que le peintre vienne enrichir sa palette ; Que Finspiration y trouble le poëte ; Que le sage du calme y goûte les douceurs, L'heureux ses souvenirs, le malheureux ses pleurs. Mais l'audace est commune et le bon sens est rare : Au lieu d'être piquant souvent on est bizarre. Gardez que, mal unis, ces effets différents Ne forment qu'un chaos de traits incohérents : Les contradictions ne sont pas des contrastes. D'ailleurs à ces tableaux il faut des toiles vastes : N'allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins, absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie, Où l'art, invraisemblable à la fois et grossier, Enferme en un arpent un pays tout entier

Surtout du mouvement : sans lui, sans sa magie

L'esprit désoccupé retombe en léthargie;

Sans lui sur vos champs froids mon œil glisse au hasard.

Des grands peintres encor faut-il attester l'art ?

Voyez-les prodiguer, de leur pinceau fertile,

De mobiles objets sur la toile immobile ,

L'onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux,

Les globes de fumée exhalés des hameaux,

Les troupeaux, les pasteurs, et leurs jeux, et leur danse.

Saisissez leur secret, plantez en abondance

Ces souples arbrisseaux et ces arbres mouvants

Dont la tête obéit à l'haleine des vents :

Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure

Et défendez au fer d'outrager la nature.

Voyez-la dessiner ces chênes, ces ormeaux ; Voyez comment sa main, du tronc jusqu'aux rameaux, Des rameaux au feuillage, augmentant leur souplesse, Des ondulations leur donna la mollesse *.

Qu'en mobiles objets la perspective abonde. Faites courir, tomber et rejaillir cette onde. Vous voyez ces vallons et ces coteaux déserts; Des différents troupeaux dans les sites divers Envoyez, répandez les peuplades nombreuses. Là du sommet lointain des roches buissonneuses Je vois la chèvre pendre; ici de mille agneaux L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline, Couché sur ses genoux, le bœuf pesant rumine, Tandis qu'impétueux, fier, inquiet, ardent, Cet animal guerrier qu'enfanta le trident Déploie, en se jouant dans un gras pâturage, Sa vigueur indomptée et sa grâce sauvage

Voulez-vous mieux encor fixer l'œil enchanté,

Joignez au mouvement un air de liberté ;

Et laissant des jardins la limite indécise,

Que l'artiste l'efface ou du moins la déguise.

Où l'œil n'espère plus le charme disparaît :

Aux bornes d'un beau lieu nous touchons à regret...

1 Delille ajoute :

Mais les ciseaux cruels . . . Prévenez ce forfait,

Nymphes des bois! courez. Que dis-je! c'en est fait :

L'acier a retranché leur cime verdoyante !

Je n'entends plus au loin sur leur tète ondoyante

Le rapide Aquilon légèrement courir,

Frémir dans leurs rameaux, s'éloigner et mourir :

Froids, monotones, morts, du fer qui les mutile

Ils semblent avoir pris la roideur immobile.

Voilà une période dont la fin est fort belle et dont le début ne vaut rien. Cette suspension et cet appel académique aux nymphes, qu'on est sûr de ne pas voir accourir, ne sont qu'un petit jeu d'esprit.

Du haut de ces coteaux, de ces monts d'où la vue

D'un vaste paysage embrasse l'étendue,

La Nature au Génie a dit : Écoute-moi ;

Tu vois tous ces trésors, ces trésors sont à toi.

Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse,

Mes travaux imparfaits implorent ton adresse.

Elle dit. Il s'élance; il va de tous côtés

Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés. ....

Il ne compose pas; il corrige, il épure,

Il achève les traits qu'ébaucha la nature.

Le front des noirs rochers a perdu sa terreur ;

La forêt égayée adoucit son horreur;

Un ruisseau s'égarait, il dirige sa course;

Il s'empare d'un lac, s'enrichit d'une source ;

Il veut, et des sentiers courent de toutes parts

Chercher, saisir, lier tous ces membres épars,

Qui, surpris, enchantés du nœud qui les rassemble,

Forment de cent détails un magnifique ensemble '.

LA GREFFE. (Chant II.)

Voyez comme en secret la nature fermente, Quel besoin d'enfanter sans cesse la tourmente; Et vous ne l'aidez pas ! Qui sait dans son trésor Quels biens à l'industrie elle réserve encor? Gomme l'art à son gré guide le cours de l'onde, Il peut guider la sève : à sa liqueur féconde Montrez d'autres chemins, ouvrez d'autres canaux ;

1 II y a bien, nous l'avouons, quelque chose à redire à cette prosopopée, qui, par sa pompe et son amplification un peu juvéniles, dépasse les bornes du naturel. Un goût sévère en sourira comme on sourit d'une gentillesse affectée ; une jeune imagination l'acceptera et pourra l'admirer non-seulement sans danger, mais encore avec fruit, si la critique est là pour lui dire : Dans vingt ans vous la trouverez moins helle.

Dans vos champs, enrichis par des hymens nouveaux, Des sucs vierges encore essayez le mélange ; De leurs dons mutuels favorisez l'échange. Combien d'arbres, de fruits, de plantes et de fleurs Dont l'art changea le goût, les parfums, les couleurs ! La pêche a dû sa gloire à ses métamorphoses; D'un triple diadème ainsi brillent les roses; De son panache ainsi l'œillet s'enorgueillit. Osez : Dieu fit le monde, et l'homme l'embellit.

LES HORIZONS LOINTAINS. (Chant II.)

Quelquefois, en plantant, des artistes sans art Entre eux et la campagne élèvent un rempart : Leurs arbres sont un voile et non une parure. Vous, sachez avec goût disposer leur verdure : Que vos arbres divers, adroitement plantés, Des plus vastes lointains vous livrent les beautés ; Par elles de vos parcs augmentez l'étendue, Possédez par les yeux, jouissez par la vue.

Là d'un chemin public c'est la scène mouvante; C'est le bœuf matinal que suit le soc tranchant; C'est le fier cavalier qui, distrait en marchant, Du coursier dont sa main abandonnait l'allure A l'aspect d'un passant relève l'encolure ; C'est le piéton modeste, un bâton à la main, A qui la rêverie abrège le chemin; C'est le pas grave et lent de la riche fermière; C'est le pas leste et vif de la jeune laitière, Qui, l'habit retroussé, le corps droit, va trottant, Son vase en équilibre, et chemine en chantant; C'est le lourd chariot dont la marche bruyante Fait crier le pavé sous sa charge pesante,

Le char léger du fat, qui vole en un instant De l'ennui qui le chasse à l'ennui qui l'attend. Regardez ce moulin où tombent en cascades Sur l'arbre de Gérés les ondes des Naïades, Tandis qu'au gré d'Éole un autre avec fracas Tourne en cercle sans fin ses gigantesques bras *. Plus loin c'est un vieux bourg que des bois environnent. Là de leurs longs créneaux les cités se couronnent, Et le clocher, où plane un coq audacieux, Court en sommet aigu se perdre dans les deux.

LES EAUX. (Chant III.)

J'aime ces jeux où l'onde, en des canaux pressée, Part, s'échappe et jaillit avec force élancée... A l'aspect de ces flots qu'un art audacieux Fait sortir de la terre et lance jusqu'aux cicux, L'homme se dit : C'est moi qui créai ces prodiges ! L'homme admire son art dans ces brillants prestiges : Qu'ils soient donc déployés chez les grands et les rois. Mais, je le dis encor, loin le luxe bourgeois, Dont le jet d'eau honteux, n'osant quitter la terre, S'élève à peine et meurt à deux pieds du parterre. C'est peu : tout doit répondre à ce riche ornement; Que tout prenne alentour un air d'enchantement. Persuadez aux yeux que d'un coup de baguette'

1 C'est ici que Delille aurait dû mettre son télégraphe, qui, placé dans le quatrième chant, y apparaît tout à coup, et hors de propos, au milieu des basses-cours, des volières et des serres chaudes :

Là-haut c'est une tour où l'art ingénieux Élève et fait jouer ces tablettes parlantes Qui des faits confiés à leurs feuilles mouvantes Se transmettent dans l'air les rapides signaux. Indignée à l'aspect de ces courriers nouveaux, La déesse aux cent yeux, aux cent voix infidèle A brisé sa trompette et replié ses ailes.

Une fée, en passant, s'est fait cette retraite. Tel j'ai vu de Saint-CIoud le bocage enchanteur : L'œil de son jet hardi mesure la hauteur ; Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent; Le gazon est plus vert, l'air plus frais ; des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux; Et les bois, inclinant leurs têtes arrosées, Semblent s'épanouir à ces douces rosées.

Plus simple, plus champêtre et non moins belle aux yeux, La cascade ornera de plus sauvages lieux.

Mais loin l'architecture

De ces tristes gradins où, tombant en mesure, D'un mouvement égal les flots précipités Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés. La variété seule a le droit de vous plaire. La cascade d'ailleurs a plus d'un caractère : Il faut choisir. Tantôt d'un cours tumultueux L'eau, se précipitant dans son lit tortueux, Court, tombe et rejaillit, retombe, écume et gronde. Tantôt, avec lenteur développant son onde, Sans colère, sans bruit, un ruisseau doux et pur S'épanche, se déploie en un voile d'azur. L'œil aime à contempler ces frais amphithéâtres, Et l'or des feux du jour sur les nappes bleuâtres, Et le noir des rochers, et le vert des roseaux, Et l'éclat argenté de l'écume des eaux.

Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine : Son lit n'y tracerait qu'une ligne incertaine. Modestes, au grand jour se montrant à regret, Ses flots veulent baigner un bocage secret : Son cours orne les bois, les bois sont ses délices. Là je puis à loisir suivre tous ses caprices,

Son embarras charmant, sa pente, ses replis,

Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis *

Là ses flots amoureux vont embrasser des îles; Plus loin il se sépare en deux ruisseaux agiles., Qui, se suivant l'un l'autre avec rapidité, Disputent de vitesse et de limpidité; Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble, Murmurent enchantés de voyager ensemble.

Ainsi, toujours errant de détour en détour, Muet, bruyant, paisible, inquiet tour à tour, Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.

Mais vers ses bords riants la rivière m'appelle.

Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau,

Son onde, moins modeste, en larges nappes d'eau

Roule, des feux du jour au loin étincelante.

Elle laisse au ruisseau sa gaîté pétulante,

Et son inquiétude et ses plis tortueux :

Son lit, en longs courants, des vallons sinueux

Suivra les doux contours et la molle courbure.

L'œil aime dans un lac une vaste étendue. Cependant offrez-lui quelques points de repos. Si vous n'interrompez l'immensité des flots, Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface. Ainsi, pour abréger leur insipide espace, Ou qu'un frais bâtiment, des chaleurs respecté, Se présente de loin dans les flots répété;

1 Nous retranchons ici quatre vers terminés par une faûV antithèse :

Tantôt dans un lit creux, qu'un noir taillis ombrage, Cachant son ombre agreste et sa course sauvage; Tantôt a plein canal présentant son miroir, Je le vois sans l'entendre ou l'entends sans le voir.

Voici un autre exemple de ces petits jeux d'esprit auxquels Delille se laisse quelquefois aller. A la fin de son second chant il dit en parlant d'une jeune fille modeste :

Semble rougir de plaire et plait en rougissant.

Ou bien faites éclore une île de verdure;

— Les îles sont des eaux la plus riche parure; —

Ou relevez leurs bords, ou qu'en bosquets épars

Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards.

Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre ',

Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre;

Ou reculez vos bois, ou commandez que l'eau

Se perde en un bosquet, tourne au pied d'un coteau.

A travers ces rideaux où l'eau fuit et se plonge

L'imagination la suit et la prolonge

Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-vous pas Le flottant appareil des rames et des mâts? Leur aspect vous amuse, et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères; Zéphire de la toile enfle les plis mouvants, Et chaque banderole est le jouet des vents. Faites plus : que la tanche et la perche et l'anguille Y propagent en paix leur nombreuse famille. Donnez-leur quelques soins; que, docile à vos lois, Leur troupe familière accoure à votre voix. Joignez-y ces oiseaux qui, d'une rame agile, Navigateurs ailés, fendent l'onde docile. A leur tète s'avance et nage avec fierté Le cygne au cou superbe, au plumage argenté; Le cygne, à qui l'erreur prêta des chants aimables Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables. A sa suite un essaim de ces oiseaux rameurs, Tous différents de voix, de plumage, de mœurs, Fend les eaux, bat les airs de ses ailes bruyantes : Tout jouit, tout s'anime, et les eaux sont vivantes.

Le pronom est trop éloigné du mot lac, qu'il remplace.

LES RUINES. (Chant IV.)

Tantôt c'est une antique et modeste chapelle, Saint asile où jadis, dans la saison nouvelle, Vierges, femmes, enfants, sur un rustique autel, Venaient pour les moissons implorer l'Éternel: Un long respect consacre encore ces ruines. Tantôt c'est un vieux fort, qui du haut des collines, Tyran de la contrée, effroi de ses vassaux, Portait jusques au ciel l'orgueil de ses créneaux; Ces débris, cette mâle et triste architecture Qu'environne une fraîche et riante verdure; Ces angles, ces glacis, ces vieux restes de tours, Où l'oiseau couve en paix le fruit de ses amours, Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières, Et l'enfant qui se joue où combattaient ses pères : Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux. Mais loin ces monuments dont la ruine feinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte, Tous ces temples anciens récemment contrefaits, Ces restes d'un château qui n'exista jamais, Ces vieux ponts nés d'hier et cette tour gothique Ayant l'air délabré sans avoir l'air antique. Mais un débris réel intéresse mes yeux.

Des peuples et des temps il me redit l'histoire.

Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands.

Et plus j'admirerai ces restes imposants.

0 champs de l'Italie! ô campagnes de Rome, Où dans tout son orgueil gît le néant de l'homme !

C'est là que des aspects fameux par de grands noms, Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons, Vous offrent des objets trésors des paysages. Voyez de toutes parts comment le cours des âges, Dispersant, déchirant de précieux lambeaux, Jetant temple sur temple et tombeaux sur tombeaux, De Rome étale au loin la ruine immortelle, Ces portiques, ces arcs où la pierre fidèle Garde du peuple-roi les exploits éclatants. Leur masse indestructible a fatigué le temps. Des fleuves suspendus ici mugissait l'onde; Sous ces portes passaient les dépouilles du monde; Partout confusément dans la poussière épars Les thermes, les palais, les tombeaux des Césars, Tandis que de Virgile et d'Ovide et d'Horace La douce illusion nous montre encor la trace.

Heureux, cent fois heureux l'artiste des jardins

Dont l'art peut s'emparer de ces restes divins!

Déjà la main du temps sourdement le seconde;

Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde

La nature se plaît à reprendre ses droits.

Au lieu même où Pompée, heureux vainqueur des rois,

Étalait tant de faste, ainsi qu'au jour d'Évandre,

La flûte des bergers revient se faire entendre.

Voyez rire ces champs au laboureur rendus;

Sur ces combles tremblants ces chevreaux suspendus;

L'orgueilleux obélisque au loin couché sur l'herbe;

L'humble ronce embrassant la colonne superbe ;

Ces forêts d'arbrisseaux, de plantes, de buissons,

Montant, tombant en grappe, en touffes, en festons,

Par le souffle des vents semés sur ces ruines.

Le figuier, l'olivier de leurs faibles racines

Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains;

Et la vigne flexible et le lierre aux cent mains.

DELTLLE. — 4 782. 97

Autour de ces débris rampant avec souplesse, Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse.

LA FERME. (Chant IV.j

Élégante à la fois et simple dans son style ,

La ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle.

Ah ! par les dieux des champs que le luxe effronté

De ce modeste lieu soit toujours rejeté.

N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges :

Je veux voir l'appareil des moissons, des vendanges;

Que le crible, le van, où le froment doré

Bondit avec la paille et retombe épuré,

La herse, les traîneaux, tout l'attirail champêtre

Sans honte à mes regards osent ici paraître;

Surtout des animaux que le tableau mouvant,

Au dedans, au dehors, lui donne un air vivant

La corbeille à la main, la sage ménagère A peine a reparu, la nation légère Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits En tourbillons bruyants descend tout à la fois : La foule avide en cercle autour d'elle se presse; D'autres, toujours chassés et revenant sans cesse, Assiègent la corbeille et jusque dans la main, Parasites hardis, viennent ravir le grain.

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