‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 16 sur 76 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

ABDOLONYME ET SES JARDINS. (Épisode et fin du chant IV.)

Mais c'est peu d'enseigner l'art d'embellir les champs, Il faut les faire aimer; et peut-être en mes chants, Bien mieux qu'un froid précepte, une histoire touchante III 7

Rendra plus chers encor les travaux que je chante. Ces doux soins qui du sage occupent les loisirs , Quelquefois les rois même ont goûté leurs plaisirs. C'est toi que j'en atteste, ô vieillard magnanime! Toi né du sang royal, modeste Abdolonyme '.

Obscur et retiré dans son paisible enclos, Entre son doux travail et son heureux repos, Le vieillard oubliait le sang qui le fit naître. Nul séjour n'égalait sa demeure champêtre : D'un côté c'est Sidon et son port et ses mers, De l'autre du Liban les cèdres toujours verts, Dont les sommets pompeux, disposés en étage, Levaient cime sur cime, ombrage sur ombrage. Au flanc de la montagne, un fertile coteau, Vêtu d'un vert tapis , s'étendait en plateau, Et de là deux filets d'une onde cristalline Tombaient en murmurant le long de la colline. Au centre du jardin, vers le soleil naissant, Un vallon fortuné se courbait en croissant : Mille arbustes divers y versaient, sans blessure, Le nard le plus parfait, la myrrhe la plus pure. Au devant on voyait, déployant son trésor, Le citron, orgueilleux de son écorce d'or, Et la rouge grenade et la figue mielleuse Et du riche palmier la datte savoureuse. Autour, quelques rochers du marbre le plus pur,

Veinés d'or et d'argent et de pourpre et d'azur

Plus loin c'est un troupeau qui, content sous ses lois, Lui peignait l'origine et les devoirs des rois. Les premiers souverains furent pasteurs des hommes, Se disait-il souvent; mais dans l'âge où nous sommes Quels sages envieraient ces illustres dangers?

1 Voyez Quinte-Curce, liv. iv, ch. 1. Diodore de Sicile place ce roi jardi nier sur le trône de Tyr, et Plutarque sur celui de Paphos.

Il disait, et, content du sceptre des bergers ,

Il soignait tour à tour ses troupeaux et ses plantes;

Son fils le secondait de ses mains innocentes

Tous deux, lorsque le soir tempérait les chaleurs, Au repos de la nuit abandonnant les fleurs , Quelquefois de l'empire ils lisaient les annales Et du peuple et des grands les discordes fatales; Comment, au bruit confus de mille affreuses voix, Le crime ensanglanta la demeure des rois Et du trône brisé fit tomber leurs ancêtres. Le vieillard les pleurait; mais, sous ses toits champêtres, Tranquille, il était loin d'envier leur splendeur. Tel n'était point son fils : un instinct de grandeur Quelquefois dans son âme éveillait son courage Au-dessus de son sort, au-dessus de son âge

Voilà que tout à coup résonne aux environs

L'éclatante trompette et le bruit des clairons :

C'est le vainqueur de Tyr, c'est lui , c'est Alexandre !

Fatigué de marcher sur des palais en cendre,

Effroi du trône, il veut en devenir l'appui ,

Et ce caprice auguste est digne encor de lui.

Des portes du jardin les pilastres rustiques

N'offraient point des palais les marbres magnifiques :

D'un simple bois de chêne ils étaient façonnés.

Ces lieux d'un vert rempart étaient environnés

Les mûriers, les buissons, les blanches aubépines

Ensemble composaient ces murs tissus d'épines.

Alexandre s'arrête; et ce triomphateur,

Qui des plus fiers remparts abaissa la hauteur,

Contemple avec respect cette faible barrière :

Il laisse hors des murs sa cohorte guerrière;

Il porte dans l'enceinte un pas religieux,

Et craint de profaner le calme de ces lieux.

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Ce lieu me fait, dit-il, un trop juste reproche :

Il me dit que j'ai trop méconnu le bonheur.

A terrasser les rois je mettais mon honneur;

Je vais jouir enfin d'un charme que j'ignore :

Ton sang régna jadis, il doit régner encore. . . .

Viens donc : tout te rappelle au rang de tes aïeux,

Tes vertus et ton peuple, Alexandre et les dieux.

— Ainsi ta main toujours dispose des couronnes;

Aux uns tu les ravis, aux autres tu les donnes,

Répondit le vieillard, et de tes fières lois

Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois i

Eh bien ! à mes destins je suis prêt à souscrire :

Pour le rendre à mon fils je reprends mon empire.

Toi , si tu peux des champs goûter encor la paix ,

Contemple cet asile, et conçois mes regrets!

Permets donc qu'en ces lieux le sommeil des chaumières

Pour cette nuit du moins ferme encor mes paupières

Et qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour

Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour.

Demain à mes devoirs je consens à me rendre.

Cette noble fierté plaît au cœur d'Alexandre ;

Mais durant leurs adieux le fils, dans le jardin

Ayant cueilli des fleurs qu'entrelace sa main ,

A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone

Demande à marier sa modeste couronne.

Le héros lui sourit, et ce front triomphant

Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant

Il s'éloigne indigné de sa grandeur cruelle, Qui traîne le ravage et le deuil après elle, Prend pitié de sa gloire et sent avec douleur Qu'il a conquis le monde et perdu le bonheur. Mais ce jour le console : il éprouve en lui-même Ce plaisir pur qui fuit l'orgueil du diadème, Qu'ignore la victoire, et quitte ces beaux lieux

PELILLE. — 1782. 101

Fier d'un plus beau triomphe et plus grand à ses yeux.

Le vieillard tout le soir suit sa tâche innocente;

Il va de fleur en fleur, erre de plante en plante.

Je vais régner, dit-il , et ce terrible emploi ,

Mon fils, après ma mort retombera sur toi :

Que je te plains ! Ces bois, ces fleurs, sujets fidèles,

Ne m'étaient point ingrats, ne m'étaient point rebelles

Vous que je cultivais, vergers délicieux,

Arbres que j'ai plantés, recevez mes adieux.

Hélas! coulant ici mes heures fortunées,

Heureux, par vos printemps je comptais mes années :

Ces fastes valaient bien les annales des rois.

Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois ,

Et, me dédommageant de vos pures délices,

Par le bonheur commun payer mes sacrifices !

Il dit, promène encor ses regards attendris Sur ses bois, sur ses fleurs, ses élèves chéris, Et part environné d'une brillante escorte. Mais du palais à peine il a touché la porte, Mille ressouvenirs se pressent sur son cœur : Dans un confus transport de joie et de douleur, En silence il parcourt le séjour de ses pères,

Témoin de leur grandeur, témoin de leurs misères

Il règne, et l'équité préside à ses projets :

Son sceptre est moins pesant, chéri par ses sujets.

Cependant quelquefois, loin d'un monde profane,

Il revient en secret visiter sa cabane,

Revient s'asseoir encore au pied de ses ormeaux,

De ses augustes mains émonde les rameaux;

Et, s'occupant en roi, se délassant en sage

D'un bonheur qu'il n'a plus adore encor l'image.

Cet épisode a deux cent rraarante-six vers dans le texte de Delille, où il est interminable. Pour le rendre lisible, nous en avons retranché presque la moitié : s'en est-on aperçu?

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