LE JOUR DES MORTS
De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible. Il croit avoir franchi ce monde inaccessible Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre. Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre :
Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.
-% Mais du temple à grands flots se hâtait de sortir La foule qui déjà, par groupes séparée, Vers le séjour des morts s'avançait éplorée. L'étendard de la Croix marchait devant nos pas. Nos chants majestueux, consacrés au trépas, Se mêlaient à ce bruit précurseur des tempêtes ; Des nuages obscurs s'étendaient sur nos têtes, Et nos fronts attristés, nos funèbres concerts Se conformaient au deuil et des champs et des airs.
Cependant du trépas on atteignait l'asile. L'if et le buis lugubre et le lierre stérile Et la ronce, alentour, croissent de toutes parts. On y voit s'élever quelques tilleuls épars ; Le vent court en sifflant sur leur cime flétrie. Non loin s'égare un fleuve; et mon âme attendrie Vit dans le double aspect des tombes et des flots L'éternel mouvement et l'éternel repos.
Avec quel saint transport tout ce peuple champêtre, Honorant ses aïeux, aimait à reconnaître La pierre ou le gazon qui cachait leurs débris! Il nomme, il croit revoir tous ceux qu'il a chéris. On dirait que, sous l'œil du Dieu qui les rassemble, Les morts et les vivants s'entretiennent ensemble.
F0NTANES. — 1785. 105
Vers l'infortune en deuil de consolantes voix , Du fond de ces tombeaux, s'élèvent quelquefois; Et, planant alentour, les âmes immortelles Accueillent tous les pleurs qui sont versés pour elles.
0 dogme attendrissant ! quel système pervers Te rejette et combat la voix de l'univers? Poètes, ramenez ces antiques usages , Ces sentiments divins qu'ont proscrits les faux sages : Ils ont dégradé l'homme, et vous l'agrandissez ; Que nos plus chers devoirs soient par vous retracés. Hélas! dans nos remparts, de l'ami le plus tendre Où peut l'œil incertain redemander la cendre? Les morts en sont bannis , leurs droits sont violés Et leurs restes, sans gloire, au hasard sont mêlés. Ah ! déjà contre nous j'entends frémir leurs mânes. Tremblons : malheur aux temps, aux nations profanes Chez qui, dans tous les cœurs affaibli par degré , Le culte des tombeaux cessa d'être sacré ?
Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage : Ils conservent en paix leur antique héritage. Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux; Un pâtre, un laboureur, un fermier vertueux Sous ces pierres sans art tranquillement sommeille. Elles couvrent peut-être un Turenne, un Corneille, Qui dans l'ombre a vécu, de lui même ignoré. Eh bien ! si de la foule autrefois séparé, Illustre dans les camps ou sublime au théâtre, Son nom charmait encor l'univers idolâtre, Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux? De ce nom, de ce bruit, dont l'homme est si jaloux, Combien, auprès des morts, j'oubliais les chimères! Ils réveillaient en moi des pensers plus austères. Quel spectacle ! D'abord un sourd gémissement