‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 23 sur 76 · FRANÇOIS DE NEUFCHATEATT. — 1775 ET · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE NEUFCHATEATT. — 1775 ET

Que jamais je me plie à ton goût destructeur. Va, d'un débit heureux l'innocente imposture, Sans trop annoncer l'art, embellit la nature; Et les traits que la Muse éternise en ses chants Récités avec grâce en seront plus touchants. Ils laisseront dans l'âme une trace durable, Du génie éloquent empreinte inaltérable; Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers Qu'un organe flatteur déclamant de beaux vers.

Jadis on les chantait. Les annales antiques

De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques.

Te faut-il rappeler ces prodiges connus,

Ces rochers attentifs à la voix de Linus,

Et Sparte qui s'éveille aux accents de Tyrthée,

Et Therpandre apaisant la foule révoltée,

Et le jeune David par ses psaumes hébreux

Calmant du vieux Saûl les accès douloureux,

Et Timothée, au sein de Babylone en cendre,

Disposant à son gré de l'âme d'Alexandre?...

Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les lois :

L'art de les déclamer fut le talent des rois.

Les dieux même, les dieux, par la voix des oracles,

De cet art enchanteur consacraient les miracles.

Chez les fils de Cadmus, peuples ingénieux,

Que les sons de la lyre étaient harmonieux !

Que dans ces beaux climats l'exacte prosodie

Aux chansons des neuf Sœurs prêtait de mélodie !

On voyait à côté des dactyles volants

Le spondée allongé se traîner à pas lents.

Chaque mot chez les Grecs, amants de la mesure,

Se pliait de lui-même aux lois de la césure;

Chaque genre eut son rhythme : en vers majestueux

L'épopée entonna ses récits fastueux;

La modeste élégie eut recours au distique;

Page 1