HO LA MANIÈRE «DE LIRE LES VERS
Archiloque s'arma de l'ïambe caustique; A des mètres divers Alcée, Anacréon Prêtèrent leur génie et leur gloire et leur nom.
Pour nous, enfants des Goths, Apollon, plus avare, A dédaigné longtemps notre jargon barbare. Ce jargon s'est poli : les Muses, sur nos bords, Ont d'une mine ingrate arraché des trésors. 0 Racine! ô Boileau! votre savante audace Fait parler notre langue aux échos du Parnasse; Ce rebelle instrument rend des accents flatteurs; Vous peignez la nature en sons imitateurs, Tantôt doux et légers, tantôt pesants et graves : Votre Apollon est libre au milieu des entraves; Et l'oreille, attentive au charme de vos vers, Croit de Virgile même entendre les concerts.
Mais ces vers mal rendus perdent leur énergie.
Il est une secrète et puissante magie,
Il est un art de lire et de se pénétrer
Des transports qu'un auteur nous voulut inspirer ;
D'entrer dans sa pensée et, d'une voix facile,
D'assortir en tout temps son organe à son style * ;
D'atteindre son essor; d'éviter avec lui
Et la monotonie et l'enflure et l'ennui ;
D'égayer à la fois de la voix et du geste
Ces mots, ces traits piquants d'un railleur vif et leste;
De donner leur couleur aux comiques tableaux
Qu'a tracés en riant la muse des Boileaux ;
De prendre un ton plus doux, que la tendresse anime,
Dans ces vers que prononce ou Zaïre ou Monime ;
D'emprunter le coup d'œil et l'âme d'un héros
Quand Coligny d'un mot fait pâlir ses bourreaux ;
i II aurait fallu dire notre organe à son style, pour éviter l'amphibologie.
FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU. — illa ET 1799. Hl
De s'élever enfin jusqu'au ton d'un grand homme. Toi qui peignis si bien les alarmes de Rome, 0 Virgile ! tes vers avec art étaient lus Lorsque tu fis pleurer la mort de Marcellus; Lorsque tu recueillis ces larmes maternelles, Ces regrets si touchants, ces douleurs éternelles. D'un triste enthousiasme ! alors tu t'enivrais : Pour arracher des pleurs toi-même tu pleurais
La haute poésie, en merveilles fertile, Veut la double chaleur et de l'âme et du style, Une verve inspirée, un choix de mots heureux, Toujours mis à leur place et tous d'accord entre eux, Le rhythme à la raison marié sans contrainte Et le fruit du travail sans sa pénible empreinte. Tous ces traits sont perdus, tout ce prestige est vain Si l'art du lecteur manque à l'art de l'écrivain.
Il est mille beautés qu'un voile diaphane
Décèle à l'œil instruit, cache au regard profane :
C'est le secret du goût. Un lecteur éclairé
Soudain vous initie à ce charme ignoré.
D'un rapide coup d'œil il embrasse une page,
Saisit de loin le vers, le mot qui fait image,
Coule sur les détails faibles ou moins brillants
Pour donner plus de prix aux morceaux plus saillants,
Suit de près son auteur, à son esprit se livre
Et lit moins qu'il ne semble improviser un livre :
Tant il sait à propos, ou moins grave ou plus fort,
Descendre sans bassesse et monter sans effort !
Combien d'art il lui faut! C'est peu qu'il fasse entendre
L'organe le plus souple et la voix la plus tendre ;
C'est peu qu'il réunisse à ces premiers talents
1 Un triste enthousiasme est un pauvre enthousiasme.