‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 30 sur 76 · ESMÉNARD. — 1805 ET · texte numérisé non relu

ESMÉNARD. — 1805 ET

lomb, de Cook et enlin de l'illustre et infortuné La Pérouse, victime de son zèle en 1788. C'est donc l'histoire de la moitié du globe et d'un quart du genre humain.

Il aurait fallu du génie pour ramener une matière si vaste aux proportions demandées par un poëme didactique, qui, comme tout traité, veut une thèse limitée, précise et complète, pour donner à un sujet si général, et par conséquent si vague, l'unité d'action et l'intérêt croissant dont un poëme historique ne peut pas plus se passer qu'une épopée. Ce génie qui limite, qui groupe mille faits autour d'un fait principal, qui rattache les intérêts particuliers à un intérêt général, l'histoire des individus ou des sociétés à celle d'un héros, comme l'a fait Homère dans son Iliade, ou d'un peuple, comme l'a fait Tite-Live dans ses Annales, Èsménard ne l'a pas eu, et son poëme est demeuré sans bornes et sans ensemble, tout à la fois vague et incomplet. Il dit ce qu'il veut dure, il omet ce qu'il veut omettre, et quand il se tait ce n'est pas sa matière, c'est son haleine qui est épuisée. Nous avons cité les premiers vers de la Navigation ; voici les derniers :

C'en est fait; j'ai rempli ma carrière et mes vœux

Ma faible voix expire ; et ma muse infidèle, En quittant sans retour le rivage des eaux, A suspendu ma lyre aux mâts de nos vaisseaux ' .

En reprenant les choses ab ovo, au lieu de se jeter in médias res, comme le veut Horace, le poëte s'est, en outre, placé dans des conditions aussi embarrassantes pour l'imagination que pour la logique. Les navigateurs grecs avaient un autre ciel que les nôtres : le merveilleux de ce poëme historique devait donc être païen avec les Argonautes, chrétien avec les Vasco de Gama et les Christophe Colomb. Esménard s'est tiré de cette difficulté en adoptant un idéal académique, souvenu- de collège et du Gradus ad Parnassum, dans lequel l'intervention des cieux n'est plus que pour la forme littéraire ; et les images creuses, les couleurs mortes, les invocations sans foi qu'il emprunte continuellement à la mythologie grecque et latine ont achevé de fausser sa composition et de rapetisser son sujet 2.

i Voyez la critique du plan d'Esménard, par Feletz, Spectateur français du dix-neuvième siècle, t. x, p. 326 et 352. — a « Il est difficile d'expliquer comment dans un poëme sur la navigation, disait Feletz, Esménard a trouvé place pour Néron et Caligula et n'a pas su s'arranger pour en faire une aux missionnaires. » (Ibid., p. 342.) La raison de ce silence est dans la nature même de son idéal. Avec les apôtres du nouveau monde, il aurait fallu invoquer la croix et puiser ses inspirations dans un autre merveilleux.

Ce n'est donc pas dans l'idée et le plan de ce poème, plus historique que didactique, qu'il faut chercher son mérite; il ne peut avoir de beauté que dans les détails. Voici les épisodes qu'on y a le plus loués.

MERVEILLES OPÉRÉES PAR L ART NAUTIQUE DANS LA HOLLANDE. (Chant IV.)

J'en atteste tes champs et tes marais sauvages,

Batave industrieux ! quel dieu vint sur tes plages

De la mer mugissante enchaîner les fureurs?

Quel art d'un sol impur dissipa les vapeurs

Et, de mille canaux affermissant la rive,

Fit circuler leur onde épurée et captive?

Qui remplit ces déserts d'un peuple courageux?

Qui creusa ces bassins, et d'un limon fangeux,

Où le roseau stérile osait à peine éclore,

Fit des ports à Neptune et des jardins à Flore?

Art des navigateurs, Protée audacieux,

Seul, sous des traits divers, tu fécondes ces lieux :

Le sol même y naquit de ta riche industrie;

Le Batave te doit ses vertus, sa patrie ;

Et ton puissant génie, en fondant ses remparts,

Y créa la nature et la soumit aux arts

Il n'est pas un bosquet sous ce ciel triste et sombre Qui n'ait reçu de lui son feuillage et son ombre. Il nourrit ces jardins de l'or des Japonais; Harlem lui doit ses fleurs, Amsterdam ses palais; Et dans ce sol factice, usurpé sur les ondes, Un arbre est en naissant le produit des deux mondes. Mais avant que ce peuple, inconnu sur les eaux, Du fond de ses marais fit sortir des vaisseaux Et forçât d'admirer sa puissante industrie,

ESMÉNAM). — 1805 ET 1806. 133

Il lui fallut aux flots disputer sa patrie;

Il fallut que le sol créé par ses efforts

Vît le courroux des mers se briser sur ses bords.

Souvent jusqu'au milieu de ses froids pâturages

L'Océan mutiné se creusait des rivages1;

Le Batave enchaîna ce monstre menaçant.

Des arbustes, unis par un lien vivant,

Joignant au fond des eaux leurs flexibles racines,

Et le sable entassé, qui s'élève en collines

Entre l'onde agitée et le sol affermi,

Ont fermé la Hollande à son fier ennemi :

Des joncs entrelacés, défiant la tempête,

Repoussent l'Océan, qui mugit et s'arrête.

Le voyageur, frappé de ces hardis travaux,

Sur sa tête alarmée entend gronder les flots,

Tandis que, sous ses pieds, l'art trompant la nature

Fait naître autour de lui les fleurs et la verdure.

LA PÈCHE DE LA BALEINE. (Chant IV.)

Sur les flots apaisés s'il voit l'eau jaillissante Que lance dans les airs, d'une haleine puissante, Le colosse animé que cherche sa fureur, A l'instant tout est prêt : sans trouble, sans terreur Sur un esquif léger le nautonnier s'élance. Le bras levé, l'œil fixe, il approche en silence, Mesure son effort, suit le monstre flottant Et d'un fer imprévu le frappe en l'évitant. Soudain la mer bouillonne en sa masse ébranlée; Un sang épais se mêle à la vague troublée;

1 C'est ainsi que s'est formé le lac immense qu'on nomme aujourd'hui la mer de Harlem.

D'un long mugissement l'abîme retentit.

Dans des gouffres sans fond le monstre s'engloutit; Mais sa fuite est cruelle, et sa fureur est vaine. Un fil, au sein des flots poursuivant la baleine, Au Batave attentif rend tous ses mouvements. Par l'excès de sa force elle aigrit ses tourments ; Rien ne peut les calmer : le fer infatigable, Image du remords qui s'attache au coupable, La perce, la déchire et, trompant son effort, Enfonce dans ses flancs la douleur et la mort. Lasse enfin de lutter sous l'Océan qui gronde, De ses antres glacés sur l'écume de l'onde Elle remonte encore et vient chercher le jour. Le fil qui se replie annonce son retour. Aussitôt, dirigé par ce guide fidèle, L'intrépide pêcheur arrête sa nacelle Au lieu même où le monstre, épuisé, haletant, Lève sa tête énorme et respire un instant. Il paraît; mille coups irritent sa vengeance : Terrible, il se ranime, et de sa queue immense Bat l'onde qui bouillonne et bondit dans les airs. Sa rage., en soulevant le vaste sein des mers, Exhale en tourbillons le souffle qui lui reste. Malheur au nautonier, dans ce moment funeste, Si l'aviron léger n'emportait ses canots Loin de l'orage affreux qui tourmente les flots ! Tout s'éloigne ; tout fuit : la baleine expirante Plonge, revient, surnage, et sa masse effrayante, Qui semble encor braver les ondes et les vents, D'un sang déjà glacé rougit les flots mouvants. Auprès de ses vaisseaux le Batave l'entraîne.

Page 1