‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 31 sur 76 · ESMÉNARD. — 1805 ET · texte numérisé non relu

ESMÉNARD. — 1805 ET

LA PRIERE DU SOIR AU RORD D UN VAISSEAU. (Chant VI.)

Cependant le soleil, sur les ondes calmées, Touche de l'horizon les bornes enflammées : Son disque étincelant, qui semble s'arrêter, Revêt de pourpre et d'or les flots qu'il va quitter. Il s'éloigne, et Vesper, commençant sa carrière, Mêle au jour qui s'éteint sa timide lumière. J'entends l'airain pieux, dont les sons éclatants Appellent la prière et divisent le temps. Pour la seconde fois le nautonier fidèle, Adorant à genoux la puissance éternelle, Dès que l'astre du soir a brillé dans les airs, Adresse l'hymne saint au Dieu de l'univers, A l'Être universel, impénétrable, immense, Qui sur l'azur des flots, dans leur vaste silence, A la foi des humains qui lui porte ses vœux Apparaît plus terrible et plus majestueux. Entre l'homme et le ciel, sur des mers sans rivages, Un prêtre en cheveux blancs conjure les orages. Son zèle des nochers adoucit les travaux, Épure leur hommage et console leurs maux a

1 La prière que le poëte met ici dans la bouche du prêtre sent plutôt l'amplification et la rhétorique, que le ton simple et pieux de la liturgie : son défaut de naturel et de vraisemblance ne nous a pas permis de la laisser dans le texte. La voici :

Dieu créateur, dit-il, toi dont les mains fécondes

Dans les champs de l'espace ont suspendu les mondes;

Dieu des vents et des mers, dont l'œil conservateur

De l'Océan qui gronde arrête la fureur

Et d'un regard chargé de tes ordres sublimes

Suit un frêle vaisseau flottant sur ses abîmes,

Que peuvent devant toi nos travaux incertains?

Dieu, que sont les mortels sous tes puissantes mains?

Hélas ! de tous nos arts la fragile science,

Le courage affermi, la froide expérience,

0 spectacle touchant, ravissantes images! Tandis que, l'œil fixé sur un ciel sans nuages, Du prêtre, dont la voix semble enchaîner les vents, Les nautoniers émus répètent les accents, Le couchant a brillé d'une clarté plus pure; L'Océan de ses flots apaise le murmure; Et seule, interrompant ce calme solennel, La prière s'élève aux pieds de l'Éternel.

VOYAGE ET MORT DE LA PÉROISE (Chant VI.)

La Pérouse, après Cook, s'empare de l'histoire, Et, modeste héritier de son projet savant, Sur sa trace immortelle expire en le suivant. Hélas ! il s'éloignait, il quittait sa patrie, Quand Louis, d'un front calme et d'une âme attendrie Vous allez, lui dit-il, aux yeux de nos rivaux, Porter le nom français chez des peuples nouveaux; Je veux qu'on leur en laisse un souvenir auguste. C'est peu d'être puissant, soyez bon, soyez juste. Je hais le triste orgueil de ces lauriers cruels Qu'ont arrosés les pleurs et le sang des mortels. Adieu : le sort jaloux peut tromper la prudence;

N'ont pas d'un fol orgueil séduit notre raison : Nos modestes succès rendent gloire à ton nom. Par des vœux plus pressants nos alarmes t'implorent. Bénis, Dieu paternel, tes enfants qui t'adorenl ; Rends-les à leur patrie, à ton culte, à ta loi : La force et la vertu ne viennent que de toi. Daigne remplir nos cœurs ; éloigne la tempête; Que le sombre ouragan se dissipe et s'arrête Devant ces pavillons qui te sont consacrés; Et qu'un jour nos drapeaux, par toi-même illustrés, Aux doutes de l'orgueil opposant nos exemples, Appellent le respect et la foi dans tes temples. Il dit et prie encor: ses chants consolateurs D'espérance et d'amour pénètrent tous les cœurs.

ESMÉNAlil). — 1805 ET 1806. 137

Mais je suis satisfait si dans ce globe immense, Instruit par vos leçons, par vos soins généreux, Un seul homme devient plus sage ou plus heureux. Tel fut l'adieu touchant de son cœur magnanime. 0 de nos temps affreux mémorable victime ! Monarque infortuné, digne d'un autre sort, Méconnu dans ta vie, immortel par ta mort, Tu ne reverras plus ce ministre fidèle

Déjà sous ses vaisseaux blanchit l'azur des mers : La Pérouse soupire ; il contemple, il salue Des rochers de Penmark ' la stérile étendue Et la France, qui fuit sous le sombre horizon. Trois fois les matelots crurent que l'aquilon Dans le calme des vents mugissait sur leurs têtes; Trois fois l'oiseau plaintif, messager des tempêtes, Au sommet de ces rocs s'offrit à leur regard Et de son cri sinistre effraya leur départ. Eh ! qui, prêt à chercher sur les ondes émues De la terre et des flots les bornes inconnues, N'a pas senti son cœur, en ce moment fatal, Frémir et s'attacher au rivage natal ?

Cependant il voguait sur les flots orageux Aux portes du couchant, vers ce triste rivage Où l'immense Amérique, inconnue et sauvage, Du char de Calisto semble se rapprocher. Soudain l'onde à ses yeux se hérisse en rocher : Autour de ses vaisseaux les vagues bouillonnantes Roulent des monts de neige et des îles mouvantes ; Le jour fuit, l'autan gronde et du pôle voisin

1 Chaîne de rochers située sur la côte de Bretagne, à l'entrée du passage de l'Yroise, qui conduit au goulet de Brest. C'est de ce port que partit M. de La Pérouse, le l»r août 1785, avec deux frégates, la Boussole et V Astrolabe.

L'air, la terre et les flots ont fermé le chemin.

L'homme, maître du monde, ici perd son empire :

La Pérouse s'arrête où la nature expire.

Mais bientôt, poursuivant ses desseins généreux,

Sur une mer plus libre et des bords moins affreux

Il ramène sa voile et découvre un asile.

Caché par mille écueils, un port vaste et tranquille,

Dans son bassin formé par des monts inégaux,

Aux tempêtes du nord dérobe ses vaisseaux.

Un passage douteux en ouvre seul l'entrée1.

Là d'éternels frimas la terre pénétrée

Couvre un ciel orageux de ses sombres vapeurs;

De lugubres sapins, épars sur les hauteurs,

D'un sourd gémissement attristent les campagnes ;

L'hiver au front de neige, assis sur les montagnes,

Vieillard qu'un doux soleil ne ranima jamais,

Sous son trône de glace affaisse leurs sommets

Les rayons du soleil

Déjà doraient les monts de leur pâle lumière, Quand, laissant tout à coup la rade hospitalière,

D'Escure

Dirige sa nacelle au sein des vastes mers. Il approche : bientôt des vagues effrayantes L'entraînent sans retour vers ces roches bruyantes Dont les flancs prolongés, se cachant sous les eaux, Ferment d'un triple écueil l'asile des vaisseaux. Le canot disparaît sous le flot qui bouillonne. Dans ce gouffre écumant que la mort environne, De leur fatal naufrage embrassant les débris, Voyez-vous ces soldats, entendez-vous leurs cris Mêlés au bruit lointain des rochers et de l'onde?

1 La Pérouse, en découvrant ce port situé sur la côte nord-ouest de l'Amérique, lui donna le nom de port des Français.

ESMÉNAB». — 1805 ET 1806. 139

Les voyez-vous lever sur l'abîme qui gronde Leurs bras appesantis, dont le dernier effort Cherche encore une main qui s'attache à leur sort? Trop généreux Laborde ! frères dont la mémoire Vit avec La Pérouse et partage sa gloire . D'Escmre vous appelle! Ils ont volé tous deux : Le gouffre dévorant s'est refermé sur eux. Hélas ! ni leurs talents, ni leur vaine opulence, Ni d'un père abusé la superbe espérance, Ni les vœux suppliants de la plus tendre sœur N'ont pu de leur destin désarmer la rigueur ! ! Oh ! quel deuil couvrira la patrie alarmée ! Que de pleurs vont couler dès que la renommée , D'un récit trop sincère étonnant l'univers , De La Pérouse errant lui dira les revers !

Cet épisode termine le poème : nous l'avons abrège' de cent vingt vers et plus, afin de le débarrasser de descriptions minutieuses, d'amplifications vagues, d'exclamations et d'apostrophes sans fin qui en refroidissent et en ralentissent la marche. « Cette surabondance de verve et de tableaux poétiques, disait Feletz en 1803, avait sans doute frappé le premier de nos poètes, M. Delille, lorsqu'il conseillait à M. Esménard de faire quelques suppressions. Celui-ci s'en défendit. M. Delille, aussi poli qu'il était bon juge et qui ne manquait jamais de fournir une raison ingénieuse et agéable à ceux qui ne se rendaient point à ses avis , s'écria : Monsieur, je l'éprouve comme vous, la poésie qui enfante, c'est Cybèle qui se couronne de fleurs et de fruits; la poésie qui retranche, c'est Médée qui égorge ses enfants. M, Esménard aima mieux ressembler sans doute à Cybèle qu'à Mcdée : il n'eut point la cruauté d'égorger ses enfants 2. »

C'est dans cette abondance froide et stérile qu'est le principal défaut du poème de la Navigation : son auteur n'a guère eu plus de logique et de goût dans les détails que dans l'ensemble. Il manque de netteté et de mesure jusque dans ses périodes. Chargées d'amphibologies, portées sur des qui redoublés, ses phrases sont à la fois

1 Cette première catastrophe arriva le 13 juillet 1786; La Pérouse repartit le 30 juillet, après avoir élevé un monument à la mémoire de ses malheureux compagnons. — 2 Spectateur français <fu dix-newrième siècle, t. x, p. 331. III. 9*

traînantes et obscures. Nous en avons vu un exemple dans son début, que nous avons cité tout exprès *. La comparaison de ce poète et de Chènedollé, par Dussault, va compléter notre critique.

poème philosophique et descriptif en quatre chants, par Chènedollé

Le Génie de l'homme parut en 1807; en 1826 il était à sa quatrième édition. Il est composé de quatre chants, qui sont intitulés : l'Astronomie et les deux , la Terre et lès Montagnes, l'Homme , la Société. Il célèbre donc les progrès du génie de l'homme : 1° dans l'élude des cieux, en faisant l'histoire de l'astronomie depuis sa naissance jusqu'aux découvertes de Newton; 2° dans l'étude du globe que nous habitons, en recherchant l'origine des montagnes et des volcans; 3° dans l'étude de l'homme et de son âme, en traçant ses devoirs et ses immortelles destinées; 4° enfin, dans l'étude des sociétés humaines, en faisant l'histoire de leurs révolutions et de leurs gouvernements divers. Après l'Art poétique de Boileau et la Religion de Louis Racine, le Génie de l'homme est, à notre avis, le meilleur de nos poèmes didactiques. Nous le préférons même aux Jardins de Delille : il a plus de grandeur, plus de philosophie et, pour le moins , autant de poésie réelle. Parlons d'abord du style de Chènedollé; nous examinerons son plan après avoir cité ses plus belles pages.

Dussault, rendant compte du Génie de l'homme, en 1812, établit le parallèle suivant entre Chènedollé et Esménard, qu'il plaçait l'un et l'autre au-dessus de tous les poètes didactiques brillant à l'aurore du dix-neuvième siècle, en écartant, bien entendu, Delille, qui vivait encore, mais que son grand âge, son mérite et l'enthousiasme décidé du public pour ses moindres chants mettaient, dit-il, hors de toute concurrence. « L'élocution de M. Esménard est naturellement plus élevée que celle deM. de Chènedollé, mais elle est moins facile, moins souple, plus tendue, plus apprêtée, moins claire et plus vague. Il y a dans le style de M. Esménard je ne sais quoi d'abstrait qui fatigue l'atlen-

1 Ci-dessus, p., 17. — 2 Né en 17G0, mort eu 1833.

tion du lecteur et qui répand des nuages sur la pensée du poëte ; il y a delà monotonie. Le style de M. de Chênedollé est exempt de ces deux défauts : la clarté la plus lumineuse et la plus satisfaisante en est même une des qualités distinctives ; et si la variété ne s'y trouve point portée au même degré, du moins elle n'y manque pas. Le poème de la Navigation, malgré ses beautés, est très-difficile à lire. Le poëme du Génie de L'homme, quoique chacun des chants soit peut-être un peu long, attache toujours et ne fatigue jamais. Dans le premier on sent plus d'effort et plus de prétention, dans le second plus d'inspiration et de naturel. La muse de M. Esménard, lière de ses pompeux atours et de son noble appared, est plus imposante qu'aimable ; celle de M. de Chênedollé, plus simple, quoique plus riche dans sa parure, plus modeste en son air, étonne moins qu'elle ne charme et obtient plus qu'elle ne prétend ' . »

La préférence du célèbre critique est, comme on le voit, pour l'auteur du Génie de l'homme ; et ce devait être, puisqu'U a plus de naturel, de grâce et de goût. Ajoutons qu'il ne se perd pas dans le vague, dans les déclamations et les longueurs comme son rival ; que ses vers sentent la conviction de l'homme de bien : on l'aime en le lisant. Son style n'est pourtant pas sans défauts. On y trouve çà et là des épithètes qui ne semblent demandées que par la rime , quelques vers de remplissage et des expressions par trop prosaïques. En voici des exemples :

Déjà, plein d'ardeur, le vieillard est en route...

Le vieillard, oppressé d'un profond sentiment, Ici fit une pause et se tut un moment... Au sein du désespoir l'homme bientôt se plonge, Et si cet état dure, il se donne la mort... Mais, quels que soient les maux de la société... Et qu'on ne dise pas que l'ordre général Doit bientôt succomber sous l'empire du mal... Maintenant exprimons sous un jour véritable Quelle forme à l'État est la plus convenable...

De plus, Chênedollé s'est laissé entraîner à quelques images forcées. Ainsi, en parlant des Alpes, d nous montre les voyageurs

Qui de ces monts lointains Sont venus contempler la merveille glacée.

1 Annales littéraires, t. m, p. 512 et 513. (Paris, 1818.)

Et que voit-il dans les monceaux de sapins entassés au pied des monts par les avalanches ?

Le squelette du monde étendu sous ses pas.

Mais ces taches ne doivent être considérées que comme des exceptions dans une œuvre où le naturel et le bon goût dominent.

L ORIGINE DE L ASTRONOMIE. (Chant 1er.)

Aux lieux où, rayonnant de clartés éternelles,

Les cieux sont toujours purs et les nuits toujours belles.

Le pasteur de Babel, en gardant ses troupeaux,

Observa le premier les célestes flambeaux;

Et, la nuit, promenant ses tentes égarées,

Osa du firmament diviser les contrées.

Bientôt, encouragé par ces premiers essais,

Sa main pour le soleil ouvrit douze palais,

Et dans les champs d'azur il lui marqua sa route.

Cet astre, en voyageant sur la céleste voûte,

Bencontra le Bélier, la Vierge, le Verseau,

Où Tannée en naissant retrouve son berceau ;

Et le Lion brûlant et le froid Sagittaire.

Alors le ciel régla les travaux de la terre ,

Et L'homme, pour semer ou couper les moissons,

Consulta dans les cieux le livre des saisons

LE SYSTÈME PLANÉTAIRE. (Chant 1er.)

Nos sept globes, partis des bords de l'occident, Vers l'astre du matin marchent d'un pas ardent.

GHÊNEDOLLÉ. — 1807. 143

La distance, le temps, la masse et l'intervalle Distinguent, il est vrai, leur carrière inégale; Mais dans leur cours divers, soumis au même roi, Esclaves éclatants, ils n'ont tous qu'une loi : Dans une ellipse immense ils mesurent l'espace.

Aux regards du soleil présentant sa surface

Et vers ce dieu puissant obliquement tourné,

Entre Mars et Vénus notre globe entraîné,

Loin des glaces d'Herschell et des feux de Mercure,

Roule dans un espace aimé de la nature :

Planète heureuse, où l'homme , en recevant le jour,

Sous des cieux indulgents doit faire son séjour.

Sur les signes divers notre terre inclinée

Fait naître tour à tour, sur le front de l'année,

Les moissons et les fruits, les fleurs et les frimas;

Et, changeant d'horizons, donne aux divers climats

Et des jours inégaux et des nuits inégales,

Partage aux uns Tannée en justes intervalles,

A leurs quatre saisons fixe un temps limité,

Et pour d'autres prolonge ou l'hiver ou l'été.

Et vous, heures aussi, vous êtes son ouvrage;

Vous, diverses de traits, mais semblables par l'âge,

Qui, tantôt vous parant d'une écharpe de fleurs

Et tantôt le front pâle et l'œil mouillé de pleurs,

Des biens, des maux, pour nous, éternisez l'échange

Et de nos jours mortels composez le mélange.

Ce globe cependant, de nos destins chargé,

Des flammes du soleil couvert et protégé

Et guidant les saisons et les jours et les heures,

Parcourt en douze mois les célestes demeures.

Sublime économie, ordre mystérieux,

Que l'homme toutefois sut emprunter aux cieux ,

Quand, fixant sur l'émail de l'horloge légère

Des routes du soleil la trace passagère ,

IM LE GÉNfE DE L'HOMME.

Et quand, forçant Saturne à des retours constants, Dans sa prison de verre il divisa le temps.

Liée à nos destins par droit de voisinage,

La lune nous échut à titre d'apanage

Tributaire fidèle, en reflets amoureux,

Elle vient du soleil nous adoucir les feux ;

Tantôt brille en croissant, tantôt luit tout entière

Et commerce avec nous et d'ombre et de lumière.

Cet astre au front mobile, en voyageant dans l'air.

Obéit à la terre et commande à la mer,

Ramène de Thétis la fièvre régulière

Et balance ses flots sur leur double barrière.

Dans un cercle inégal mesurant chaque mois,

La lune autour de nous marche et luit douze fois. .

Centre de l'univers et monarque du jour, Le soleil cependant, immense, solitaire, Dans son orbe lointain voit rouler notre terre. Il échauffe, il nourrit de ses jets éclatants Ces globes loin de lui dans le vide flottants , Et, les animant tous de ses clartés fécondes, De ses rênes de feu guide et retient les mondes. Lui seul de l'univers supportant le fardeau, Il en est le foyer et l'axe et le flambeau. En tournant sur lui-même il échauffe sa masse Et dispense ses feux jusqu'aux bords de l'espace, Ardent, inépuisable en sa fécondité, Inébranlable et fixe en sa mobilité.

Soleil, astre sacré, contemple ton empire! Tout vit par tes regards, tout brille, tout respire. Souverain des saisons, le monde est ton palais, Les globes sont ta cour et le ciel est ton dais. Notre terre à tes yeux sans fin se renouvelle ;

CHÉNEDOLLÉ. — 1807 445

Et, roulant nos débris sur sa route éternelle, Le temps emporte tout, mais il ne t'atteint pas. Les révolutions, longs tourments des États , Ébranlent notre globe et te sont étrangères. Tu n'es jamais troublé du bruit de nos misères; Et ton front, toujours calme, éclaire les tombeaux Des peuples dont tu vis s'élever les berceaux. Qui pourrait s'égaler à ta vaste puissance? Ta présence est le jour, la nuit est ton absence : La nature sans toi, c'est l'univers sans Dieu. Père de la lumière et des vents et du feu, Renfermant dans les plis de ta robe éclatante Le rubis, l'émeraude et l'opale inconstante, D'une pluie à jets d'or inonde l'univers, Et, la décomposant dans le prisme des airs , Nuance des saisons la mobile ceinture; Suspends au front des bois un réseau de verdure; Et, prodiguant partout un luxe de couleurs, Dore, argenté ou rougis le panache des fleurs; Donne un habit de neige au lis qui vient d'éclore Et l'arc-en-ciel au paon et la pourpre à l'aurore; Et garde pour les cieux ce pavillon d'azur, Ce manteau de saphirs d'où s'échappe un jour pur.

L'HOMME ROI DU MONDE. (Chant III.)

Tout se tient , tout s'unit; un nœud mystérieux Joint et le ver et l'homme, et la terre et les cieux. L'Éternel dans ses mains tient cette chaîne immense Que termine l'insecte et que l'homme commence. Là les êtres divers, tous placés à leurs rangs, Occupent des degrés, des anneaux différents; Mais bien au-dessus d'eux, par la main éternelle,

L'homme est mis au sommet de cette grande échelle. C'est de cette hauteur qu'embrassant les objets L'homme, d'un œil actif, veille sur ses sujets, Vassal du ciel, pontife et roi de la nature.

LA CROYANCE EN DIEU. (Cbant III.)

Blasphémateur obscur, vainement tes outrages Voudraient exiler Dieu du sein de ses ouvrages : Ce grand ordre des cieux, ces mondes entassés Sont d'éclatantes voix qui l'annoncent assez. D'une nuit étoilée écoutons le silence : Chaque astre de son Dieu raconte la puissance. Ne vois-tu pas partout cette immortelle main Qui des orbes sans nombre a tracé le chemin, De l'astre échevelé gouverne la carrière, Guide à travers les cieux le vol de la lumière Et de son compas d'or dessina leur palais? C'est ce Dieu qui du ciel tendit le vaste dais, Alluma de la nuit les lampes éclatantes Et plaça le soleil sous l'azur de ses tentes : Ce soleil est son ombre; et c'est dans ce miroir, Grand Dieu, qu'à l'œil mortel tu permets de te voir.

Mais ce Dieu si puissant, qui brille sur nos têtes, Qui marche sur les vents, monte sur les tempêtes, Qui révèle aux mortels sa haute majesté Par la voix de la foudre et de l'immensité, Souvent moins formidable et moins inaccessible, Calme et s'environnant d'une splendeur paisible, Au cœur tendre et pieux qu'il veut bien consoler Dans des objets plus doux aime à se dévoiler. Quels témoins enchanteurs! N'est-ce pas sa présence

GHÈNEDOLLÉ. — 1807. 147

Qui brille dans les yeux de l'aimable innocence,

Qui se peint sur le front de la douce pudeur

Et se révèle à nous dans la plus humble fleur?...

Oui, tout nous entretient, tout parle du grand Être :

Lorsque avec un cœur simple on cherche à le connaître,

Ce Dieu consolateur est facile à trouver,

Et c'est par ses bienfaits qu'il aime à se prouver.

0 vous tous qui d'un Dieu rejetez la croyance,

Quels secours irez-vous porter à l'indigence?

Qu'offrirez-vous à l'homme accablé de regrets

Lorsque du désespoir il sentira les traits?

Gomment calmerez-vous ce cœur longtemps coupable,

Qui, pressé sous le poids du remords qui l'accable,

Ne voit plus d'autre appui que la Divinité

Et s'abandonne aux cieux, des hommes rejeté?

Qu'il faut être cruel pour ôter l'espérance

Au cœur infortuné qu'assiège la souffrance,

Pour briser sans pitié dans la main du malheur

Cette ancre où peut du moins s'appuyer la douleur!

Otez Dieu ,vous ôtez au repentir son juge,

A l'innocence un père, au malheur un refuge.

VANITÉ DES GRANDEURS. (Chaut III.)

Qu'est-ce que les grandeurs? Voyez-vous ces nuages Qui montent dans les airs du sein des marécages Et qui, près du soleil, dans le palais du soir, Environnent le trône où leur roi vient s'asseoir? Quand l'astre a disparu, tout l'éclat qui les dore Sous le voile des nuits aussitôt s'évapore : N'est-ce pas là l'image et l'emblème des grands? Croit-on que le bonheur habite ces hauts rangs? Ah ! tout ce vain éclat, cette pompe éphémère

N'est qu'un néant superbe, une illustre misère; Et les noirs soucis même agitent quelquefois Les courtines de pourpre où sommeillent les rois.

Page 1