‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 32 sur 76 · LE BONHEUR ET L INNOCENCE DE LA VIE CHAMPETRE · texte numérisé non relu

LE BONHEUR ET L INNOCENCE DE LA VIE CHAMPETRE

(Chant III.)

0 toi qui des grandeurs connus toutes les peines,

Qui, déposant enfin tes orgueilleuses chaînes,

Veux retrouver le calme exilé de ton cœur,

Viens habiter les champs et fais-toi laboureur !

C'est aux champs seuls qu'en paix on vit avec soi-même;

Là qu'on peut sans remords goûter tout ce qu'on aime,

Le charme des moissons et des prés refleuris,

Et des hautes forêts les verdoyants abris,

Et les troupeaux au loin mugissant dans les plaines,

Et le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes,

Le calme du désert et la pompe des cieux,

Luxe innocent et pur dont s'enchantent nos yeux.

Le laboureur, comblé de champêtres largesses,.

Voit la terre pour lui surpasser ses promesses.

Comme un luxe effronté, fils altier de l'orgueil,

Jamais du laboureur n'osa toucher le seuil,

Aux vœux de ce mortel la nature docile

Fait aisément les frais d'un bonheur si facile.

Dans un cercle uniforme il voit couler ses jours;

Pareil à ce ruisseau qui, borné dans son cours,

Réfléchit seulement les fleurs de ses rivages

Et des cités jamais n'a baigné les images.

Le doux contentement, réjouissant son cœur,

Fait de sa vie entière un long jour de bonheur :

Il vieillit dans la paix, et, quand son Dieu l'ordonne,

Tombe comme un fruit mûr dans un beau jour d'automne.

CHÉNEDOLLÉ. — 1807. 149

LA CHUTE ET LA SUCCESSION DES EMPIRES. (Chant IV.)

Entendez-vous le bruit de ces puissants États S'écroulant l'un sur l'autre avec un long fracas? C'est Sidon qui périt, c'est Ninive qui tombe : Tous les dieux de Bélus descendent dans la tombe. Nil, quels sont ces débris sur tes bords dévastés? C'est Thèbe aux cent palais, l'aïeule des cités. Cherchons dans le désert les lieux où fut Palmyre. Restes majestueux qu'avec effroi j'admire, 0 temple du Soleil, palais resplendissants ! Voilà de vos grandeurs ce qu'ont laissé les ans : Quelques marbres rompus, des colonnes brisées, Des descendants d'Omar aujourd'hui méprisées; Et les pompeux débris de ces vieux chapiteaux Où vient la caravane attacher ses chameaux, Où, lorsqu'un ciel d'airain s'allume sur sa tête, L'Arabe voyageur nonchalamment s'arrête Et, las du feu du jour, s'endort quelques infants Sur les restes d'un dieu mutilé par le temps.

N'est-ce pas sur ces bords que brilla le Pirée? Dieux! quels cris dut jeter Athènes éplorée Quand sa gloire en un jour s'abîma sous les eaux ! Maintenant, adossant sa hutte de roseaux Aux portiques brisés du temple de Minerve, L'indifférent pêcheur sur ces tlots qu'il observe Dans !e calme des nuits jette ses longs filets; Et rien ne lui redit si jadis Périclès D'édifices pompeux a couronné ces rives, Si les arts ont brillé sur ces plages oisives Et si près de ces bords Thémistocle et Xerxès Ont disputé d'orgueil, d'empire et de succès.

150 LE GÉNIE DE l/HOMME.

Ainsi donc des États les tombes sont muettes; Les plus fameux destins restent sans interprètes. Tout meurt, les souvenirs, la puissance et les arts!

Mais de plus grands débris appellent mes regards.

Féconde en hauts desseins, en victoires féconde,

Rome avait recueilli l'héritage du monde;

Et par tant de succès son génie excité

S'était dans son orgueil promis l'éternité.

Vain espoir ! Rome entière, où le luxe domine,

Au sein de sa grandeur rencontrant sa ruine,

Satisfait en tombant aux pleurs de l'univers;

Et la terre vengée a rejeté ses fers.

0 châtiment ! voyez ces hordes homicides,

Ces Sarmates, ces Huns, ces Germains, ces Gépides.

Qui, des glaces du Nord fondant de toutes parts,

Au Gapitole altier plantent leurs étendards.

Tout nage dans le sang ou périt dans la flamme :

Le fer sape trois fois la nouvelle Pergame.

Mais le glaive se lasse et la flamme s'endort :

Au carnage succède un silence de mort;

Et l'empire romain est couché dans sa tombe.

C'est peu ; l'Olympe entier avec Rome succombe,

Et de son Panthéon les autels démolis

Pèsent sur tous ses dieux dans l'ombre ensevelis.

C'en est fait; le Germain, le Vandale sauvage

De la société consomment le naufrage,

Et l'ignorance enfin, régnant de toutes parts,

Pose un trône de fer sur le tombeau des arts.

L'ignorance est toujours en cruautés féconde : Aussi, se disputant les dépouilles du monde, On vit s'entr'égorger les Goths et les Lombards ; Mais enfin des débris du trône des Césars Sortirent à la fois vinçt nations nouvelles.

Ainsi dans l'univers, sous des lois éternelles, Tout meurt et tout renaît ; et des peuples nouveaux Sur les peuples détruits Dieu place les berceaux. Oui, du plus haut des cieux, dans ses mains souveraines L'Éternel des États tient à jamais les rênes : Il commande; et, du monde agitant les destins, Le temps élève, abat les trônes incertains, Transmet de peuple en peuple un sceptre héréditaire Et, dans son vol sans fin, renouvelle la terre.

Le second chant n'a figuré pour rien dans nos extraits. C'est qu'en effet nous n'y avons rien trouvé à prendre : tout y est médiocre, la pensée surtout. On y rencontre sans doute de beaux vers; mais ces beautés de détails ne sont pas à leur place, et quelcpiefois même elles égarent la pensée. Au bout de ce chant, où le poëte a perdu son chemin, la logique du lecteur, toute désorientée, se plaint de son guide et de sa route inutile, bien qu'elle ait voyagé à travers les fleurs. Ces fleurs et ce but manqué demandent une étude à part.

Après avoir marché d'un pas ferme, en faisant l'histoire des investigations astronomiques depuis les premières observations des bergers chaldèens jusqu'aux merveilleuses découvertes de Copernic, de Kepler et de Newton, Chènedollé, en passant aux études géologiques, ramène le génie de l'homme du ciel des astres sur la terre, non pas pour peindre ce qu'U y a de pittoresque à sa surface, mais pour chercher dans le sein de ses vallées, dans les entrailles de ses monts et de ses volcans les traces de son origine et l'histoire de ses révolutions. Son titre le promet; c'est le but de son poème ; et d s'y engage, d'ailleurs, formellement dès les premières pages de ce nouveau chant.

Aujourd'hui, de ce globe épiant les secrets, Je veux d'un œil hardi l'observer de plus près. Vous donc qui, méditant les lois de la nature, Voulez de notre terre embrasser la structure; Qui cherchez avec soin dans ses vieux monuments Son berceau, sa durée et ses grands changements, Venez; suivez mou vol aux champs de l'Helvétie, Au front du Saint-Gothard,aux Alpes de Rhétie. Là s'offriront peut-être à nos yeux exercés Quelques traits à demi par le temps effacés; Peut-être la nature, en mystères féconde, Grava sur ces rochers les époques du monde.

Or, voilà qu'oubliant à la fois son but, son titre et sa promesse, le chantre du génie de l'homme change tout à coup de marche, parcourt les Alpes en touriste, transforme son poème didactique en poésie purement descriptive et n'apprend plus rien à ses lecteurs de ce qu'il voulait et devait leur apprendre.

Je monte, et la cascade immense et tournoyante

Vient m'avertir déjà de sa chute bruyante;

Le frêne, le sorbier, l'érable, les bouleaux

Me couvrent tour à tour de mobiles réseaux;

Je les vois, je les perds, je les retrouve encore.

Le cytise doré, l'élégant sycomore,

Mariant leur verdure et leurs grappes de fleurs,

En festons, près de moi, suspendent leurs couleurs.

Tout enchante à mes yeux ce site romantique.

Je marche environné d'une ombre aromatique

Mais j'avance, et du bois l'immense profondeur Du soleil tout entier me cache la splendeur

J'écoute, et des troupeaux les confus mouvements, La sonnette agitée et les longs bêlements M'annoncent le bercail et son domaine immense

J'abandonne à regret le séjour des pasteurs,

Et j'ai gravi déjà de plus âpres hauteurs.

Le Saint-Gothard m'invite à des scènes nouvelles

Mais le Mont-Blanc m'appelle à ses glaciers antiques : Du palais de l'hiver j'aperçois les portiques

A mes pas, las d'errer sur ces monts si stériles, Beau Valais! ouvre enfin tes fortunés asiles;

Et toi, Bhône indompté

Conduis-moi jusqu'au lac illustré par Voltaire, etc.

C'est ainsi que le poëte, oubliant le génie de l'homme et la science pour se livrer aux charmes de l'imagination, va de sommets en sommets, odorant les fleurs, écoutant les cascades, les clochettes des troupeaux et l'air national des pasteurs de la Suisse, admirant les avalanches, les lacs, le lever et le coucher du soleil qui dore les eaux, les forêts et les monts. Et quel est le secret rapporté de ce voyage scientiiique? C'est qu'une promenade sur les Alpes peut dissiper les ennuis et réparer les forces épuisées par l'étude.

0 vous qui nourrissez de funestes dégoûts, Nous dont la morl brisa les liens les plus doux,

Et vous qui, du génie adorant les merveilles, Avez usé vos jours dans de trop longues veilles, Venez : peut-être ici croit parmi tant de fleurs Le dictame immortel qui calme les douleurs. La santé, de nos ans douce et fragile aurore, Peut-être sur ces monts doit vous sourire encore.

Au bout de quatre cents vers, le poëte se rappelle subitement son but, et paraît vouloir y revenir. Mais il rencontre un vieillard qui , après l'y avoir un instant ramené, l'en éloigne pour toujours.

Mais quelle main puissante éleva dans les airs Ces Alpes dont le pied repose au fond des mers? Qui traça de ces rocs l'ordonnance hardie? Est-ce dans un déluge ou dans un incendie Que, par les mains du temps lentement façonnés, Ces abîmes, ces monts ont été dessinés ? Un jour, m'entretenant de ces grands phénomènes, Solitaire et pensif, je parcourais les plaines Qu'ombrage du Jura le front majestueux.

Tout à coup, au détour d'une vallée obscure,

Un vieillard s'offre à moi

Jeune homme, me dit-il, quelles peines secrètes Ont adressé tes pas au fond de ces retraites?

Et que lui révélera ce sage, mystérieux habitant des Alpes, où ses cheveux ont blanchi? Que les systèmes de BulFon et de Saussure sont vains; que la science humaine n'a rien trouvé et ne trouvera jamais rien de raisonnable sur l'origine de la terre, et que, par conséquent, lui poëte, il fera mieux de chanter les beautés de la nature que d'étudier le berceau du monde. Obéissant donc à cet avis, le poëte se remet à chanter et à peindre. 11 court des Alpes au Vésuve, où son étude sur les volcans devient une description de la mort de Pline, étoutlé par les llammes, dont ce philosophe avait voulu découvrir la nature et les causes, qui sont le secret de Dieu.

Peut-être ce génie, avide de connaître,

Eût surpris en ce jour les desseins du grand Être;

Mais Celui dont le bras, sur ce monde arrêté,

Se cache dans la nuit de son éternité

Ne permit pas que Pline à la race mortelle

Révélât des secrets toujours voilés pour elle.

Tandis qu'à son esclave il commence à dicter

Ses grands pensers, qu'à Rome il voudrait remporter,

to-4 LE BÉNIE DE L'HOMME.

0 décrets! ô douleur! une nue enflammée Le couvre tout entier d'une ardente fumée; Il tombe, il se relève et d'un regard mourant Cherche encore une fois son esclave expirant. C'en est fait, il n'est plus: et, du monde effacées, Dans sa tombe avec lui s'enferment ses pensées.

En résumé, dans ce second chant Cbènedollé, manquant son but, s'est égaré dans les lieux communs de la poésie descriptive, qu'il fallait laisser à Delille, à Saiut-Lanibert ou à Roucher, sous peine de descendre au niveau de leur philosophie: au milieu de ses galeries de tableaux, il n'a trouvé de place pour son véritable sujet crue sous la forme et dans les limites d'un double épisode; et ce double épisode ne nous a rien appris. 11 est vrai qu'il y avait peu de choses à dire dans une matière si riche et si poétique depuis que Cuvier l'a fécondée, mais qui en 1807 était encore si pauvre. Au lieu de chanter la science géologique avant qu'elle fût née, Chènedollé aurait mieux fait peut-être de célébrer les arts, autre inventiou du génie de l'homme, sur laquelle il a gardé le silence.

Cette omission lui fut reprochée dès l'apparition de son poème. Les chefs-d'œuvre de Phidias et d'Apelle, de Michel-Ange et de Raphaël manquaient-ils de noblesse et de poésie ? L'architecture avait-elle trop peu de grandeur ou d'importance? N'a-t-elle pas élevé nos palais et nos temples, fortifié nos cités, construit ces vaisseaux qui ont découvert la moitié du monde? Et l'imprimerie n'est-eUe pas à la fois une des plus belles inventions du génie et l'une de ses plus puissantes ressources"? 11 est vrai que l'industrie et les beaux-arts n'entrent pas dans le domaine des sciences, et qu'à ce titre le poète pouvait les omettre. Mais n'aurait-il pas mieux fait d'élargir le cadre de ses chants que de laisser de côté un si vaste et si poétique sujet? 11 en parle en passant, dans son quatrième chant, à propos de la renaissance et du siècle de Louis XIV : c'est trop peu pour des travaux et des merveilles qui font la moitié de l'exercice et de la gloire du génie humain.

Il est dans ce poème une autre omission à laquelle ses censeurs n'ont pas songé, mais qui nous semble plus regrettable encore, bien qu'à première vue elle paraisse motivée par la logique : c'est l'omission de la science révélée. En enfermant son sujet dans le domaine de la pure raison, le poète ne devait pas, sans doute, parler de la théologie. Mais si dans l'étude des mystères, dont le fondement surnaturel lui échappe, l'esprit humain est sans invention, il n'est pas sans exercice : et la lumière évangélique a soulevé, agrandi et assuré sa philosophie. Saint Augustin et saint Thomas, sans avoir eu besoin

MILLE VOYE. — 18! A. lao

de plus de génie que n'en avaient Aristote et Platon, ont eu sur la terre, sur son origine et son histoire, sur l'homme et ses destinées, sur les sociétés et sur la politique des idées plus solides, plus larges et plus hautes. Si l'astronomie est grande et poétique, parce qu'elle monte au ciel des astres, la théologie est plus nohle et plus poétique encore, puisqu'elle élève l'intelligence au ciel des idées éternelles, dont le monde et les astres sont descendus. Le chantre du génie de l'homme ne pouvait-il donc pas célébrer la religion de l'homme et sa science comme le peintre qui, peignant un paysage, s'élève jusqu'à l'astre qui l'éclaire et le couvre de sa splendeur ? Le pouvant, il le devait ; car il fallait cette lumière pour agrandir ses tableaux et pour compléter sa philosophie. Comment, dans le quatrième chant, parler de la succession des empires sans faire mention des prophètes qui l'avaient annoncée ; parler de la chute du Capitole sans montrer la nouvelle Rome assise par la main de Dieu sur les ruines de l'ancienne; parler de la formation des nations modernes sans dire un mot de l'Évangile, qui les a civilisées? 11 fallait, certes, qu'un poète aussi chrétien que Chènedollé eût mis son inspiration bien à l'étroit pour n'avoir trouvé, en célébrant le renouvellement de l'Europe après le passage des barbares, que les quatre vers suivants :

Le monde social enfin recomposé

Dans ses nouveaux États est déjà divisé,

Et sur ses fondements notre Europe rassise

A la croix triomphante en tous lieux est soumise.

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