‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 34 sur 76 · MILLE VOYE · texte numérisé non relu

MILLE VOYE

Sous son feutre à longs bords son front s'épanouit; Dans ses yeux paternels la joie éclate et brille, Et du fond de son âme il bénit sa famille '.

Un père toutefois, avec austérité,

Tempère son amour par la sévérité;

Il étend sur ses fils sa longue prévoyance :

La mère sait aimer; c'est toute sa science.

J'en atteste un seul mot par le cœur inspiré.

Une mère perdit son enfant adoré;

Son digne et vieux pasteur sur sa vive souffrance

Versait le baume heureux d'une douce éloquence :

Ranimez, disait-il, ce courage abattu;

Du pieux Abraham imitez la vertu.

Dieu demanda son fils, et Dieu l'obtint d'un père.

— Ah ! Dieu ne l'eût jamais exigé d'une mère !

Cri sublime, qui seul vaut les plus doctes chants !

Et comment exprimer ces transports si touchants

Qu'à l'âme d'une mère un tendre amour inspire?

Elle aime son enfant même avant qu'il respire ;

Elle écoute, la nuit, son paisible sommeil;

Par un souffle elle craint de hâter son réveil.

Elle entoure de soins sa fragile existence;

Avec celle d'un iils la sienne recommence;

Elle sait, dans ses cris devinant ses désirs,

Pour ses caprices même inventer des plaisirs.

Quand la raison précoce a devancé son âge,

Sa mère, la première, épure son langage

De mots nouveaux pour lui, par de courtes leçons,

1 Ces vers ont été inspirés par un tableau de Greuze. « Ce peintre, dit Millevoye dans ses notes, a su faire contraster avec une vérité frappante la tendresse expansive de la mère avec la joie tranquille du père. Il no laisse échapper aucune démonstration, il reste immobile, se tait ; mais combien parle ce silence! Cette idée rappelle la belle image de Virgile :

T.icitum perlentant gaudia pectus. »

io8 l'àmoub maternel.

Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons : Soin précieux et tendre, aimable ministère, Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère ! D'un naïf entretien poursuit-elle le cours, Toujours interrogée, elle répond toujours. Quelquefois une histoire abrège la veillée : L'enfant prête une oreille avide, émerveillée. Appuyé sur sa mère, à ses genoux assis, Il craint de perdre un mot de ces fameux récits. Quelquefois de Gessner la muse pastorale Offre au jeune lecteur sa riante morale. Il s'amuse et s'instruit; par un mélange heureux, Ses jeux sont des travaux, ses travaux sont des jeux.

Charme consolateur, la bonté d'une mère, De la bonté céleste image auguste et chère, Trésor de tous les temps et de tous les climats , A devancé la vie et survit au trépas.

Que des Canadiens j'aime l'antique usage ! Sur les bords du torrent, près du rocher sauvage, Leur âme se nourrit du charme des douleurs; Ils cultivent la tombe et l'arrosent de pleurs. Un tendre souvenir, dans la saison nouvelle, Vers cet enclos sacré doucement les rappelle. Morne et silencieux, sur la pierre étendu, Le père croit revoir le fils qu'il a perdu. Les yeux levés au ciel, la mère désolée S'approche avec lenteur de l'étroit mausolée, Et, soupirant le nom de cet enfant chéri, Répand sur son tombeau le lait qui l'eût nourri !

De son fils qui n'est plus la plaintive Indienne

Voit les vents balancer la tombe aérienne

Mais, le jour où l'enfant s'endort du grand sommeil, S'inclinant sur sa bouche, elle attend son réveil.

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