‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 35 sur 76 · MILLEVOYE · texte numérisé non relu

MILLEVOYE

Quand le soleil trois fois a doré le nuage , Elle lui forme un lit de fleurs et de feuillage , De l'érable docile agite le rameau, Et ne s'aperçoit pas qu'elle berce un tombeau !

De l'antique Israël parcourons les annales.

Puissé-je retracer avec fidélité

Ces nobles traits, si grands dans leur simplicité !

Dans le vaste silence, une voix désolée A retenti longtemps au fond de la vallée : C'est la voix de Rachel. 0 regrets superflus ! Ne la consolez point; ses enfants ne sont plus.

De l'innocente Agar qui ne sait l'aventure ?

Dans le désert sans fruits, sans ruisseaux, sans verdure >

Elle a vu d'un regard sombre et désespéré

Le dernier aliment par son fds dévoré.

Sur les arides bords de la coupe épuisée

Ismaël porte en vain une lèvre embrasée.

Agar cherche autour d'elle; elle appelle trois fois,

Et le désert immense est muet à sa voix.

De l'eau ! lui dit l'enfant; des fruits ! ou que je meure !

La triste Agar l'entend, et se détourne, et pleure.

Elle invoque 4e ciel : Daigne le secourir,

Grand Dieu ! je n'ai qu'un fils, et ce fils va mourir.

Ne puis-je l'abreuver de mes larmes amères !

Agar, il est un Dieu qui veille sur les mères.

Du séjour de la gloire un ange est descendu;

L'onde jaillit : l'enfant à la vie est rendu.

Heureuse en un désert que le soleil dévore ,

Sous le toit d'Abraham Agar se croit encore.

Mais, sans interroger le livre du passé,

Qu'un plus récent exemple, à nos yeux retracé,

460 l'amour maternel.

Dise par quel pouvoir le maternel courage D'un lion dans Florence intimida la rage.

De l'étroite prison qui rassemble à grands frais Les monstres des déserts, les hôtes des forêts Un lion s'échappa : tout fuyait à sa vue. Dans le commun désordre, une mère éperdue Emportait son enfant. Dieu ! ce fardeau chéri, De ses bras échappé, tombe; elle jette un cri, S'arrête et l'aperçoit sous la dent affamée. Elle reste immobile et presque inanimée, Le front pâle , l'œil fixe et les bras étendus. Elle reprend ses sens un moment suspendus : La frayeur l'accablait, la frayeur la ranime. 0 prestige d'amour ! ô délire sublime ! Elle tombe à genoux : Rends-moi, rends- moi mon fils! Ce lion si farouche est ému par ses cris, La regarde, s'arrête, et la regarde encore : Il semble deviner qu'une mère l'implore. Il attache sur elle un œil tranquille et doux, Lui rend ce bien si cher, le pose à ses genoux , Contemple de l'enfant le paisible sourire ' Et dans le fond des bois lentement se retire.

Tant d'exemples touchants me ramènent à toi , Ma mère. Eh ! qui jamais fut plus aimé que moi ? J'avais un père; il fut l'ami de mon enfance. A peine dans la fleur de mon adolescence, Je le perdis. Frappé de ce premier malheur, Je fis sur son tombeau l'essai de la douleur. Ma mère, ce fut toi dont la main tutélaire Écarta de mon front le cyprès funéraire. Puissé-je, par mes soins payant tes soins constants, Réchauffer ton hiver des feux de mon printemps ! Du chantre dont Windsor admira l'harmonie

MTLLEVOTE. — 4811. 101

J'aurai du moins le cœur, si je n'ai son génie. Des ennuis d'une mère il charma le long cours; Elle aida son enfance; il soutint ses vieux jours; Dans ses yeux inquiets ses yeux aimaient à lire, Et pour servir sa mère il déposait sa lyre *.

Il n'y a dans ce charmant petit poème que cpiatre cents vers en un seul chant. L'idée en est fort simple, comme on a pu l'entrevoir dans nos extraits. C'est une suite de tableaux montrant l'amour d'une mère pour son fils : à son berceau, pendant sa première enfance, au collège, à son départ pour des pays lointains, au chevet de son lit quand il est malade, auprès de sa tombe quand la mort l'a ravi à ses embrassements et à ses soins. Toutes ces peintures ne sont pas également heureuses ; mais il n'en est pas une,, quelque faible qu'elle soit, où l'on ne retrouve quelque chose de cette inspiration gracieuse et douce qui caractérise le mélancolique auteur de la Chute des feuilles. Ainsi le spectacle d'un écolier qu'on couronne sous les yeux de sa mère, commencé pesamment, finit par une apostrophe aussi vive que touchante.

Enfin luit la journée où le rhéteur antique, D'un peuple turbulent monarque flegmatique, Dépouillant de son front la morne austérité, Décerne au jeune athlète un laurier mérité. En silence on attache une vue attendrie Sur l'enfant qui promet un homme à la patrie. Cet enfant, c'est le tien! Un cri part; le vainqueur, Porté par mille bras, est déjà sur ton cœur. Son triomphe est à toi; sa gloire t'environne, Et de pleurs maternels tu mouilles sa couronne.

L'épisode qui termine ce poème est beaucoup trop long et trop embarrassé dans sa marche. C'est l'histoire d'une mère dont la douleur dégénère en folie au lit de mort de sa petite Coraly, âgée de neuf ans. Une crise ramène la jeune malade à la vie; sa mère refuse de la reconnaître, la croit enterrée et va longtemps pleurer

1 « Pope fit modeler le buste de sa mère, qui n'était plus, le couvrit d'un voile et le déposa dans un lieu solitaire : c'est là qu'il venait chercher de l'inspiration pour son génie et des émotions pour son cœur. » [Note de l'auteur.)

m. il

162 l'amour maternel.

sur une tombe qu'elle prend pour celle de sa fille. Ce délire maternel, brièvement raconté, aurait pu être intéressant; Millevoye a manqué de tact en le poursuivant pendant plus de cent vers. La folie, quand elle est de loDgue durée, blesse trop le' cœur pour être poétique.

Page 1